Petite philosophie de l Amour, de Platon à Comte-Sponville
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Français

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Petite philosophie de l'Amour, de Platon à Comte-Sponville , livre ebook

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Description


La collection "Petite philosophie des grandes idées" retrace, à travers la présentation d'une dizaine de penseurs majeurs, le destin d'un concept-clé.



Ainsi, ce livre raconte l'histoire de l'idée d'amour, de l'Antiquité à nos jours : chaque chapitre est consacré à la pensée d'un philosophe dont l'auteur dégage les lignes de force. Illustré de citations de référence et d'exemples de la vie quotidienne, ce guide constitue une approche vivante et efficace de l'histoire de la pensée philosophique.



Préface d'André Comte-Sponville



  • Platon : l'amour, pour toucher le ciel


  • Lucrèce et l'épicurisme : faire l'amour sans amour


  • Saint Augustin : le diable au corps


  • Montaigne : aimer en honnête homme


  • Descartes : désirer ce qu'on estime, et estimer ce qu'on désire


  • Rousseau : l'amour à l'épreuve du couple


  • Kant : l'amour tenu en respect


  • Schopenhauer: l'amour mis à nu


  • Nietzsche : l'amour en toute amitié


  • André Comte-Sponville : joie et vertu d'aimer



    • Platon : l'amour, pour toucher le ciel


    • Lucrèce et l'épicurisme : faire l'amour sans amour


    • Saint Augustin : le diable au corps


    • Montaigne : aimer en honnête homme


    • Descartes : désirer ce qu'on estime, et estimer ce qu'on désire


    • Rousseau : l'amour à l'épreuve du couple


    • Kant : l'amour tenu en respect


    • Schopenhauer: l'amour mis à nu


    • Nietzsche : l'amour en toute amitié


    • André Comte-Sponville : joie et vertu d'aimer

    Sujets

    Informations

    Publié par
    Date de parution 28 novembre 2019
    Nombre de lectures 8
    EAN13 9782212468212
    Langue Français

    Informations légales : prix de location à la page 0,0500€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

    Exrait

    CATHERINE MERRIEN
    PRÉFACE D’ANDRÉ COMTE-SPONVILLE
    Petite philosophie de
    L’AMOUR
    de Platon à Comte-Sponville
    Éditions Eyrolles
    61, Bd Saint-Germain
    75240 Paris Cedex 05
    www.editions-eyrolles.com
    Chez le même éditeur, dans la même collection :
    L’amour
    L’amitié
    Le bonheur
    Le corps
    Le désir
    La justice
    La liberté
    Le plaisir
    La religion
    Ouvrage dirigé par André Comte-Sponville
    Mise en pages :
    Le Bureau des Affaires Graphiques
    Corrections :
    Bertrand Vauvray
    Véronique Pruvot
    En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans autorisation de l’éditeur ou du Centre Français d’Exploitation du Droit de Copie, 20, rue des Grands- Augustins, 75006 Paris.
    © Groupe Eyrolles, 2010
    © Éditions Eyrolles, 2020 pour la nouvelle présentation
    ISBN : 978-2-212-57306-0
    À l’occasion de ce quatrième tirage, cet ouvrage bénéficie d’une nouvelle couverture. L’essentiel du texte et des illustrations reste inchangé.
    Table des Matières
    Couverture
    Page de Titre
    Page de Copyright
    Table des Matières
    Préface
    Avant- propos
    1 / Platon
    Pour commencer
    L'amour, nostalgie du plein et désir du vide
    Sur les ailes du désir : de l’amour bestial à l'amour divin
    Aimer, le combat de l’ange
    Pour finir…
    2 / Lucrèce et l’épicurisme
    Pour commencer
    L'amour est le mauvais rêve du désir
    Le délire amoureux, ennemi mortel de la sagesse
    Le joyeux libertinage, remède à la maladie d'amour
    L'habitude, pour construire le couple : de l’indifférence à l'amour
    Pour finir…
    3 / Saint Augustin
    Pour commencer
    Le démon de la sexualité, une lutte à mort contre l'esprit
    La sainteté du mariage : un couple d'anges parmi les hommes
    Pour finir…
    4 / Montaigne
    Pour commencer
    Le mariage, une douce société sans amour
    L'amour, plaisir de chasseur
    Jouer ensemble, sans se jouer l'un de l'autre : les valeurs fixes d'un amour en mouvement
    Pour finir…
    5 / Descartes
    Pour commencer
    J’aime donc je suis
    Distinguer l'amour de ses masques
    Maîtriser ses passions : aimer le bien pour aimer bien
    Pour finir…
    6 / Rousseau
    Pour commencer
    Entre grandeur et misère : les contradictions de la passion
    L'amour conjugal, pour tenir les promesses de la passion
    Brûlure de la passion ou ennui conjugal : l’amour comme problème sans solution
    Pour finir…
    7 / Kant
    Pour commencer
    L'amour est presque toujours « une maladie de l’âme »
    L’amour dans les limites de la moralité
    Pour finir…
    8 / Schopenhauer
    Pour commencer
    La clé de l’énigme amoureuse
    Toutes les réponses aux grandes questions de l'amour
    Mariage d'amour, malheur toujours
    L’amour, crime contre la vie
    Pour finir…
    9 / Nietzsche
    Pour commencer
    Sous le voile de l'amour passion : bassesse et décadence
    Le mariage, ce « pitoyable bien-être à deux ! »
    Les pôles du courant amoureux : amour d’homme et amour de femme
    L’amitié comme idéal amoureux
    L'amour, pour sauver le monde : vers une nouvelle Genèse
    Pour finir…
    10 / André Comte-Sponville
    Pour commencer
    Trois pôles de l'amour, dans le champ d'aimer : éros, philia et agapè
    L'ascension amoureuse : partir de la terre « à l'assaut du ciel »
    Aimer, désespérément : l'amour, visage de la sagesse
    Pour finir…
    BIBLIOGRAPHIE LES AUTEURS ÉTUDIÉS DANS L’OUVRAGE
    Préface
    La grande affaire, c’est bien sûr d’aimer. Et d’être aimé ? Soit. Mais parce que nous aimons ça. Rien ne vaut pour nous – fût-ce l’amour reçu – qu’à proportion de l’amour que nous lui portons. La vie ? Elle ne vaut que pour qui l’aime. La justice ? la fraternité ? Elles ne sont rien pour qui s’en moque. L’amour n’est pas seulement la valeur suprême. Il est aussi la condition de toutes les autres : lui seul donne de la valeur à ce qui est (le réel), et même à ce qui n’est pas (l’idéal). Si vous n’aimez pas ça, n’en dégoûtez pas les autres. Comment se fait-il, sur un si beau sujet, que les philosophes soient si souvent décevants ? Plusieurs donnent le sentiment de ne le connaître que par ouï-dire, ou d’être contre, ou de ne célébrer qu’un amour impossible, dont nul d’ailleurs ne voudrait si nous en étions capables ! Mais ce n’est pas le cas de tous, ni des plus grands. Ceux-là nous éclairent, au contraire, sur la joie et la difficulté d’aimer, sur nos illusions ou désillusions amoureuses, sur la force et les limites du désir sexuel, sur la violence de la passion, sur la douceur des couples, quand ils sont heureux, sur leur douleur, lorsqu’ils se déchirent, sur leur lourdeur, lorsqu’ils s’ennuient... Il n’y a pas d’amour heureux, ni de bonheur sans amour. Voilà ce que la vie nous apprend et qu’il faut essayer de comprendre. Les philosophes nous y aident, du moins les meilleurs d’entre eux, lorsqu’ils ne sont pas trop prisonniers de leurs croyances, de leurs préjugés, de leur pudibonderie, de leurs peurs peut-être… La philosophie n’est pas une garantie contre la sottise. Quelle haine du sexe, chez saint Augustin, quelle misogynie, chez Kant, Schopenhauer ou Nietzsche (mais oui, chère Catherine Merrien, chez Nietzsche aussi), quelle méconnaissance, chez presque tous, de ce qu’est la vie réelle et sensuelle d’un couple heureux ! Philosophie de célibataires, de puceaux ou de peine-à-jouir, du moins c’est ce qu’il m’est arrivé de penser, les lisant, ou de pester. Heureusement qu’il y a Platon et Lucrèce, Montaigne et Descartes, Aristote et Spinoza ! Cela n’empêche pas les autres d’être éclairants, dérangeants, décapants, profonds. C'est à quoi on reconnaît le génie : même ses errements donnent à penser. Kant, sur la sexualité, est plus perspicace que plusieurs de nos sexologues,
    comme Rousseau sur la passion ou Schopenhauer sur le couple… Tous nous aident à réfléchir, c’est leur fonction de philosophes, et à penser – y compris contre eux – par nous-mêmes. C’est l’un des grands mérites de ce livre, si riche, si vivant, si clair, que de nous présenter plusieurs des pièces du dossier, sur quoi chacun pourra se faire son opinion, voire élaborer, s’il en est capable, sa propre « philosophie de l’amour ». Penser par soi-même, ce n’est pas penser tout seul ; c’est s’appuyer sur la pensée des autres, vivants ou morts, pour forger la sienne. De là le dialogue, comme on voit chez Platon, ou la polémique, qui n’est qu’un dialogue un peu plus virulent. Que la sagesse soit une paix, tous l’ont dit. La philosophie, qui y tend, serait plutôt un combat – une arène, disait Kant. À chacun d’y choisir ses alliés et ses adversaires. Catherine Merrien nous présente les conceptions de neuf philosophes, parmi les plus grands : Platon, Lucrèce, saint Augustin, Montaigne, Descartes, Rousseau, Kant, Schopenhauer et Nietzsche. Qu’elle ait voulu ajouter un contemporain, c’est tout à son honneur, qui n’allait pas sans risque ; et que je sois celui-là est un honneur aussi, qu’elle me fait et que certains (c’est une partie du risque) lui reprocheront… Tout choix est subjectif. On me permettra de ne pas discuter celui-là.
    Les neuf autres auteurs sont incontestables, et par leur place dans l’histoire de la philosophie, qui est de tout premier rang, et par la force ou l’originalité de leur philosophie de l’amour. La sélection de Catherine Merrien n’en reste pas moins subjective, comme elle devait l’être, et dès lors discutable. J’ai surtout regretté, lisant l’ouvrage, l’absence de deux philosophes, aussi grands que ceux qui y figurent, mais plus chers à mon cœur que la plupart d’entre eux : Aristote (le sublime livre VIII de l’ Éthique à Nicomaque est ce qu’on a écrit de plus beau sur l’amitié) et Spinoza, qui sut penser le désir comme puissance et l’amour comme joie. Il est vrai que je me suis beaucoup appuyé sur l’un et l’autre, dans mes propres écrits sur l’amour, et que Catherine Merrien, pour éviter les redites, a pu vouloir me déléguer, si j’ose dire, la charge de les présenter. Le fait est que lorsque j’oppose éros , philia et agapè , ou lorsque je les distingue, j’oppose aussi trois conceptions différentes de l’amour : celle de Platon ( éros  : le manque, l’amour qui prend, celuiqui veut posséder et garder), celle d’Aristote ou de Spinoza ( philia  : la puissance de jouir et de se réjouir, l’amour qui se complaît et qui partage, par exemple dans l’amitié ou le couple), celle enfin de Jésus ou, pour citer plutôt des philosophes, de Pascal ou Simone Weil ( agapè  : l’amour du prochain, c’est-à-dire de n’importe qui, l’amour de charité, celui qui renonce à la possession et même à la puissance, celui qui donne et s’abandonne). Disons, quitte à simplifier beaucoup : l’amour-passion, celui qu’on ne choisit pas, celui qui nous emporte et qu’on subit ; l’amour-action, celui qu’on fait (y compris au sens sexuel de l’expression) ou qu’on bâtit ; enfin l’amour-grâce, celui, s’il existe, si nous en sommes capables, qui nous libère de nous-même, de la petite prison du moi, comme une amitié affranchie de l’ego, comme un amour sans rivage et sans appartenance.
    Que ces trois amours soient à prendre ensemble (et quand bien même le troisième ne serait qu’un idéal), j’y ai souvent insisté. Il n’en reste pas moins qu’Aristote ou Spinoza me paraissent, pour nos histoires d’amour, les meilleurs maîtres. Ce sont deux façons, à bien des égards convergentes, de refuser le platonisme et le malheur. Qu’est-ce, en effet, qu’être heureux ? Avoir ce qu’on désire. Mais si l’amour est manque, comme le veut Platon, je n’aime que ce que je n’ai pas. Je n’ai donc jamais ce que j’aime ni ne puis aimer longtemps ce que je possède... Comment pourrais-je être heureux ? C'est le piège du manque, qui ne débouche que sur la souffrance (tant que le manque demeure) ou l’ennui (si le manque s’abolit dans la satisfaction). C’est où l’on tombe de Platon en Schopenhauer, de « la grande souffrance de la passion », comme dit le premier, à l’ennui, comme dit le second, des couples… Que cela parle à notre expérience, que cela soit vrai souvent, seuls de très jeunes gens pourraient le nier. C’est pourquoi les philosophes sont souvent sévères avec la passion amoureuse : c’est qu’ils la voient comme elle est (comme on la voit quand on n’est plus amoureux !), comme un fantasme de bonheur qui rend le bonheur impossible, comme un amour rêvé, dont l’amour réel (celui qu’on fait, celui qu’on vit : le couple, la famille, l’amitié) nous réveille. Donner raison à Platon, dans nos histoires d’amour, c’est donner raison aussi à Louis Aragon. Si l’amour est manque,ou dans la mesure où il est manque, il n’y a pas d’amour heureux. Cela toutefois ne prouve rien contre l’amour, ni contre le couple. La passion échoue ? Aimons donc autrement, plutôt que de renoncer à l’amour ! Qu’il y ait des couples heureux – à peu près heureux, c’est-à-dire heureux –, voilà ce que Platon n’explique guère. Ce m’est une raison forte d’aimer les couples, lorsqu’ils sont heureux, et de n’être pas platonicien.
    Alors que si l’amour est joie, comme l’enseignent Aristote (« Aimer, c’est se réjouir ») et Spinoza (« L'amour est une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure »), Aragon a tort : il n’y a pas d’amour malheureux, ou l’amour plutôt n’est malheureux que dans le deuil (lorsque l’autre meurt, se refuse ou vous quitte), que par accident, donc, non par essence ou fatalité. C'est ce que les couples savent bien, lorsqu’ils sont heureux, ou tant qu’ils le sont, et que bien des célibataires voudraient connaître aussi. Je t’aime : je me réjouis de ton existence, de ta présence, de ton amour, je suis heureux de partager ta vie et ton lit, tes angoisses et ton bonheur !
    L'erreur serait de croire qu’Aristote réfute Platon, que Spinoza donne tort, par anticipation, à Rousseau ou Schopenhauer… Tous ont raison, au moins en partie, y compris lorsqu’ils s’opposent. C'est ce qui rend la vie si compliquée, et l’amour si difficile. Il n’y a pas d’amour ( éros ) heureux, ni de bonheur sans amour ( philia, agapè ). Cela indique à peu près le chemin : du désir comme manque au désir comme puissance, de l’amour qui prend à l’amour qui donne, de l’amour-passion à l’amour-action, de la frustration au plaisir, du deuil à la gratitude, de l’amour rêvé à l’amour vécu, de l’illusion (la cristallisation de Stendhal) à la vérité, de l’imaginaire au réel, de la passion dévorante des amoureux à la joie continuée des amants… Par quoi le couple, lorsqu’il est heureux, est le lieu d’une aventure spirituelle – parce qu’il est le creuset où la joie et la vérité se rencontrent, y compris physiquement (faire l’amour, lorsqu’on aime, c’est aussi une façon, non la moindre, de connaître l’autre, et de le reconnaître comme autre  : de jouir de sa vérité, de sa réalité, de son altérité). Il ne s’agit que d’apprendre à aimer, pour autant que nous en sommes capables, à aimer vraiment, et que pourrait-on aimer d’autre qu’un corps, imparfait et mortel ? « Nous sommes merveilleusement corporels », disait Montaigne.C’est ce que les amants ne cessent de découvrir, de parcourir, d’explorer… Cette merveille, c’est l’esprit vivant (Spinoza : « L’âme et le corps sont une seule et même chose »). Cet émerveillement, c’est l’amour.
    Que le couple soit difficile, nul ne l’ignore. Mais celui qui n’aimerait pas la difficulté, comment pourrait-il aimer vraiment la vie et l’amour ? Au reste le célibat est difficile aussi, et moins riche, à ce que je crois, d’enseignements, d’émotions, de plaisirs... Mieux vaut faire l’amour que le rêver. Mieux vaut jouir et se réjouir de ce qui est ( philia ) que souffrir de ce qui manque ( éros ). C’est ce qui donne raison à Aristote et à Spinoza, sans donner tort à tous les autres. C'est ce qui donne raison aux amants, mariés ou pas, et qui ne donne tort qu’aux misanthropes ou aux misogynes. Ce sont souvent les mêmes, et tant pis pour eux s’ils ne savent pas aimer. Les autres n’en finiront pas d’apprendre. C’est à quoi sert le couple, durable ou non. C'est à quoi sert aussi la philosophie. Merci à Catherine Merrien de si bien nous aider à le comprendre.
    André Comte-Sponville
    Avant- propos

    « Les livres ne valent qu'autant qu’ils apprennent à aimer 1 . »
    André Comte-Sponville
    Cet ouvrage est un livre sur des livres qui nous apprennent à aimer. Il n’invente pas une nouvelle philosophie de l’amour, mais il présente celle de quelques-uns des plus grands philosophes. Depuis ses origines grecques, la philosophie tâche de définir un art de penser et de vivre. Cet ouvrage se propose de montrer comment la pensée des grands auteurs peut nous aider à réfléchir et à agir aujourd’hui, et se fait ainsi l’écho de l’immense espoir qui anime la philosophie depuis toujours : apprendre à vivre mieux et à aimer davantage.
    L'ouvrage est constitué de dix chapitres, dont chacun correspond à la philosophie d’un auteur. Il faut bien reconnaître une part d’arbitraire dans ce choix 2 , mais les différentes pensées présentées nous ont paru proposer un parcours particulièrement riche et varié du concept d’amour, à travers les époques et les orientations philosophiques.
    Le but de cet ouvrage est double. Il vise d’une part à faciliter l’accès aux grandes thèses philosophiques, par l’emploi d’un langage simple et clair. Et d’autre part, il invite le lecteur à établir un lien entre la pensée des auteurs et sa propre vie. La Petite Philosophie de l’amour s’efforce ainsi de rester fidèle à la vocation de la philosophie, qui est d’aider chacun d’entre nous à connaître le monde, les autres et soi-même afin de pouvoir vivre avec plus de sagesse et d’amour. Une pensée claire et lucide peut en effet aider les hommes à mieux se comprendre et à construire des relations plus belles.
    On trouvera dans chaque chapitre :

    -  un exposé simple de la pensée de l’auteur ;
    -  des citations que l’on a choisies pour leur beauté, leur puissance évocatrice, et leur charge d’émotion ;
    -  des exemples, littéraires ou issus de la vie quotidienne.
    Les exemples littéraires illustrent une thèse philosophique à l’aide d’un extrait de roman ou d’essai. Les idées parfois abstraites de la philosophie prennent des couleurs lorsqu’elles sont incarnées par des personnages vivants et mises en scène dans un décor précis. Les exemples issus de la vie quotidienne permettent de rappeler que la philosophie est d’abord une réflexion sur l’existence, telle que chacun d’entre nous la vit. Ces exemples sont parfois ceux des auteurs, que l’on s’est alors contenté de reproduire. – des questions qui peuvent se poser à nous aujourd’hui, suivies de la réponse que l’auteur leur a donnée 3 . Ces rapprochements entre des problématiques contemporaines et des thèses classiques montrent que les questions actuelles sont des questions éternelles, et que les réponses que notre temps leur apporte ne sont pas les seules possibles. Les approches parfois déroutantes des philosophes placent nos interrogations en perspective, et peuvent nous aider à inventer de nouvelles solutions, ou au moins de nouvelles façons de vivre nos questions.

    1 . L'Amour la solitude , II.
    2 Bien d’autres auteurs auraient pu nous aider à penser l’amour, mais un ouvrage plus long et plus dense aurait peut-être contredit notre but, qui est de faciliter la lecture philosophique.
    3 Lorsque l’auteur n’a pas directement examiné le problème, on a imaginé, avec précaution, la réponse qu’il aurait pu lui apporter à la lumière de sa philosophie.
    1 / Platon
    l'amour, pour toucher le ciel
    « Celui qui t'aime est celui qui aime ton âme 1 . »

    Pour commencer
    Le vieux philosophe Socrate a juré une fidélité éternelle au bel Alcibiade 2 , qui déclare pour sa part que l’amour qu’il porte à son maître est plus brûlant que la morsure d’une vipère 3 . En dépit des stratagèmes et des supplications du jeune Athénien, Socrate repousse Alcibiade, et cet amour profond et partagé restera « platonique ». Pourquoi Socrate refuse-t-il, avec tant de constance, les avances de celui qu’il aime ? Quelle conception de l’amour peut donc bien l’animer pour qu’il répète, à qui veut l’entendre, que c’est par amour qu’il ne fera pas l’amour avec Alcibiade ?

    « Celui qui aime ton corps, lorsque ce corps a perdu l’éclat de la jeunesse, s’éloigne […] et te quitte 4 . »
    Aimer quelqu’un, c’est aimer son âme. Mais aimant son âme et non son corps, Socrate aime-t-il vraiment Alcibiade? En réalité, l’amour de l’autre, pour ce qu’il a d’unique et de singulier, n’a pas sa place dans la philosophie platonicienne. Pour Platon (428 av. J.-C.- 347 av. J.-C.), aimer l’autre, ce n’est pas aimer son humanité, mais sa divinité, non ce qui le distingue des autres, mais ce qui l’unit à toutes les âmes supérieures. L’amour s’attache à cette beauté qui traverse l’aimé sans lui appartenir, à cette divinité qui est en lui sans être lui. Tout amour est en son fond amour de l’absolu, et aimer une personne, c’est aimer l’idéal qui se reflète en elle.
    On n’aime donc jamais l’autre. Car qui aime son corps aime ce qui n’est pas encore vraiment lui. Mais qui n’aime que son âme aime ce qui n’est déjà plus tout à fait lui. Aimer quelqu’un, c’est aimer non pas ce qu’il est, mais ce qu’il n’est pas. Pourquoi un tel amour est-il le plus beau ?

    L'amour, nostalgie du plein et désir du vide

    Socrate et Platon
    Socrate fut le maître de Platon, mais n’a lui-même rien écrit. Presque tous les ouvrages de Platon se présentent sous la forme de dialogues dont Socrate est le personnage principal. Dès lors, il est difficile de démêler, dans les propos de Socrate, ce qui lui appartient de ce qui appartient à Platon. De nombreux philosophes et historiens tentent de répondre à la « question socratique », c’est-à-dire à la question de savoir quelle était vraiment la doctrine philosophique du maître de Platon. Les études sont en cours et ne parviendront manifestement jamais à une certitude définitive. Pour notre sujet, il importe de savoir que les propos de Socrate sont toujours rapportés par Platon. Il n’est jamais sûr qu’ils aient vraiment été tenus par Socrate, mais il est sûr, en revanche qu’ils sont reconnus comme vrais par Platon, qui met dans la bouche de son maître les énoncés qui servent sa doctrine. On ne peut donc pas connaître avec certitude la conception socratique de l’amour, mais on peut définir celle de Platon.

    Retrouver l’âme sœur
    Dans le célèbre ouvrage de Platon Le Banquet , plusieurs conceptions de l’amour sont présentées par les différents convives, qui font tour à tour l’éloge d’Éros, le dieu grec de l’Amour. Celle de Socrate retiendra bien sûr notre attention, mais il est intéressant d’examiner aussi celle que Platon prête au poète Aristophane, pour deux raisons. D’abord, pour mieux cerner, par opposition, celle de Platon. Et aussi parce qu’elle a profondément marqué l’histoire de la passion et correspond encore aujourd’hui à notre idéal amoureux.
    Pour Aristophane, les hommes ne peuvent trouver le bonheur que dans l’amour passionnel, qui unit deux individus si profondément qu’ils ne forment plus qu’un seul être. L’explication mythique qu’il propose nous fait remonter à la nuit des temps, lorsque les hommes étaient bien différents de ce qu’ils sont aujourd’hui…

    « Chaque homme était dans son ensemble de forme ronde, avec un dos et des flancs arrondis, quatre mains, autant de jambes, deux visages tout à fait pareils sur un cou rond, et sur ces deux visages opposés une seule tête, quatre oreilles, deux organes de la génération et tout le reste à l'avenant 5 . »
    Ces êtres étaient alors constitués de ce que nous appellerions aujourd’hui deux moitiés d’hommes. Certains étaient composés de deux individus de sexe masculin, d’autres de deux femmes, et les troisièmes enfin, d’un homme et d’une femme. Dans cet état originel, les hommes étaient comblés d’eux-mêmes et ne désiraient rien de plus que ce qu’ils étaient. Débordant de force et de confiance, ils décidèrent un jour d’escalader le ciel afin de défier les dieux. Furieux, Zeus, le roi de l’Olympe, décida de les couper en deux, afin de les affaiblir et de les guérir de leur superbe. Il demanda ensuite à Apollon de recoudre chacune des parties. Ainsi naquit l’homme, sous la forme que nous lui connaissons aujourd’hui.

    « Nous avons été coupés comme des soles, et […] d’un, nous sommes devenus deux ; aussi, chacun cherche sa moitié 6 . »

    Si nous souffrons, si nous nous sentons parfois seuls et abandonnés, c’est parce que nous sommes séparés de l’autre moitié de nous-mêmes. Le dieu Amour est né de cette scission.

    « C'est de ce moment que date l’amour inné des hommes les uns pour les autres : l’amour s’efforce de recomposer l’antique nature, s’efforce de fondre deux êtres en un seul, et de guérir la nature humaine 7 . »
    Lorsqu’ils étaient pleins et complets, les hommes n’avaient pasbesoin d’amour. Depuis qu’ils sont mutilés, ils ne peuvent plus se suffire à eux-mêmes, et ils vont, tristes et agités, à la recherche de la moitié qui leur permettra de se retrouver eux-mêmes. Les hommes qui étaient unis avec une autre moitié d’homme préfèrent les garçons, les femmes qui ont été séparées d’une autre moitié de femme cherchent l’amour parmi elles. Seuls ceux qui formaient primitivement un être androgyne, unissant une moitié d’homme et une moitié de femme, sont attirés par l’autre sexe. Les diverses formes d’amour ont toutes le même but, qui est d’apaiser la douleur de la séparation.

    « Quand donc un homme, qu’il soit porté pour les garçons ou pour les femmes, rencontre celui-là même qui est sa moitié, c’est un prodige que les transports de tendresse, de confiance et d’amour dont ils sont saisis ; ils ne voudraient plus se séparer, ne fût-ce qu’un instant 8 . »
    L'amour fusionnel guérit les hommes de leur déchirure primitive et leur restitue leur unité perdue.
    Lorsque deux moitiés se retrouvent, elles aimeraient, ajoute Aristophane, qu’Héphaïstos, dieu des forgerons, les soude l’une à l’autre, pour qu’elles ne fassent à nouveau plus qu’un. L'amour passion est en son fond désir de fusion.

    L'amour fou, pour ne plus jamais être seul
    Lorsque nous sommes amoureux, il nous semble que l’amour de l’autre pourrait accomplir ce miracle de fondre deux êtres en un seul, et de réparer le drame de la séparation. « La passion nous répète sans cesse : si tu possédais l’être aimé, ce cœur que la solitude étrangle formerait un seul cœur avec celui de l’être aimé », résume Bataille dans L'érotisme. La passion, pour être deux, la passion, pour retrouver l’unité, la passion, pour abolir la solitude.
    L’amour fou ne s’éteint jamais : ceux qui ont eu la chance de se retrouver brûleront du même feu jusqu’à leur dernier souffle. Un amour qui dure autant que la vie, et qui comble toujours les amants d’autant de joie, voilà fondé le mythe de la passion, qui, repris et rêvé sous de multiples formes, nourrira l’imaginaire de tant d’amoureux à travers les âges.

    L’amour passionnel du début
    Si le mythe d’Aristophane a traversé les siècles et parle au lecteur d’aujourd’hui comme à celui de la Grèce antique, c’est parce qu’il sait évoquer les débuts d’une relation amoureuse, lorsque l’autre est indispensable, lorsque tout éloignement est insupportable, lorsque chaque instant passé loin de lui est autant de temps perdu. « Il y a tant de jours dans une minute 9 », dit Juliette à Roméo qu’on oblige à quitter Vérone.

    Mais Socrate n’est pas d’accord avec Aristophane : un amour qui ne manque plus de son objet, et qui pourtant ne s’éteint pas, voilà qui est totalement contradictoire.

    L'amour est le chasseur qui dort à la belle étoile
    Dans la suite du Banquet , Socrate propose une autre conception de l’amour, bien différente de celle d’Aristophane. Pour ce dernier, l’amour est la plénitude qui se substitue au manque dont souffrent les hommes. Pour Socrate, au contraire, l’amour est essentiellement manque, et s’évanouit dès lors que ce manque est comblé. Car le dieu Éros n’est pas né de la mutilation des hommes, comme l’affirme Aristophane, mais de la manière suivante :

    Le jour de la naissance d’Aphrodite, déesse de la Beauté, les dieux de l’Olympe dressèrent un banquet en son honneur. Après le repas, l’un des dieux, Poros (la ressource), sortit de la salle et, étourdi par l’ivresse, s’endormit dans le jardin. Une mendiante du nom de Pénia (la pauvreté) vint chercher quelques restes dufestin. Apercevant Poros endormi, elle se coucha près de lui et en conçut un enfant, Éros, le désir amoureux.
    L’amour est donc le fils d’une vagabonde et d’un dieu plein de ressources. Il a hérité des traits de l’un et de l’autre.
    L'amour est fils du manque
    Parce qu’il est né d’une mendiante, l’amour a les poches trouées et ne peut jamais rien posséder. Il se définit par le manque et, s’il ne manque plus, il n’existe plus.

    « Ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas, ce dont on manque, voilà les objets du désir et de l'amour 10 . »
    Lorsqu’on aime, on croit que l’on sera heureux lorsqu’on possédera l’objet tant désiré. En réalité, affirme Socrate, il n’en est rien : l’amour comblé disparaît aussitôt. Le désir ne subsiste qu’aussi longtemps qu’il est privé de sa satisfaction.

    L'amour meurt parfois d’être partagé
    Le manque attise le désir, et la satisfaction l’éteint. Il en va parfois ainsi en amour. Cette triste alternative, c’est celle du manque et de l’ennui, explique André Comte-Sponville : « La grande souffrance de l’amour tant que le manque domine. Et la grande tristesse des couples, quand il ne domine plus 11 … ».
    L’absence ou le refus de celui qu’on aime fait souffrir. Mais lorsque l’autre est là, tous les jours, c’est peu à peu une autre souffrance qui prend la place de la première : celle de l’indifférence, de l’habitude et de l’ennui.

    Au point que le vrai problème de l’amour n’est peut-être pas comment se faire aimer de celui ou celle qui ne nous aime pas, mais comment aimer celui ou celle qui nous aime aussi ? Selon cette définition platonicienne de l’amour, on ne peut aimer une personne que si elle est absente. L'amour n’est donc jamais possible…
    L'amour est fils de ressources
    Poros, le père mythologique de l’Amour, est le dieu de la Ressource et de l’Inventivité. Son fils a hérité de son habileté, et c’est pourquoi il a l’art d’inventer les moyens pour obtenir ce qui lui manque.

    « D’un autre côté, suivant le naturel de son père, il est […] plein de ressources, passant sa vie à philosopher, habile sorcier, magicien et sophiste 12 . »
    L’Amour est manque, mais grâce à son père Poros, il a plus d’un tour dans son sac. Il connaît toutes les ruses efficaces, les charmes qui agissent et les discours qui ensorcellent. C'est un chasseur adroit, qui use de tours et de détours pour se faire aimer de ce qu’il aime. C'est pourquoi il arrive si souvent à ses fins, et vient à bout des plus fortes résistances.
    L'amour a donc une double nature. Il naît du manque, et sait attirer à lui ce qui lui manque 13 . Mais dès lors qu’il a atteint son but et qu’il a obtenu l’objet désiré, il s’envole, vers d’autres manques.

    Sur les ailes du désir : de l’amour bestial à l'amour divin
    L'amour est un élan qui peut prendre toutes les directions. Lorsqu’il n’est qu’un amour physique, il fait de nous un monstre d’égoïsme. Mais lorsqu’il s’élève jusqu’à l’âme de l’autre, c’est un amour sublime qui nous purifie.

    Amour vulgaire et amour céleste
    Dans Le Banquet , Platon distingue l’amour du corps et l’amour de l’âme à travers les deux visages d’Aphrodite, déesse grecque de la Beauté et de la Volupté.
    L’Aphrodite vulgaire, c’est l’amour physique qui nous abaisse en nous ramenant à notre animalité. L'Aphrodite céleste, c’est l’amour spirituel, qui nous élève parce qu’il n’unit que les âmes. Platon puise cette distinction dans la religion grecque de l’époque : les Athéniens rendaient un culte séparé à l’Aphrodite vulgaire (Pandémos) et l’Aphrodite céleste (Ourania).
    Cependant, le mépris que porte Platon à Aphrodite Pandémos ne s’explique ni par la culture ni par la religion grecque, et ne se comprend que dans le cadre de sa philosophie.
    L'amour charnel est pour lui un amour abject, et qui aime quelqu’un devrait lui épargner cela.

    Peut-on faire l’amour… par amour ?
    Pour notre époque, la réponse est tellement évidente que la question n’a pas de sens. Nous pensons que le rapprochement des corps peut être aussi un rapprochement des cœurs et des âmes. Pour Platon non plus, la question n’a pas de sens, mais pour une raison opposée. Si l’on aime vraiment quelqu’un, c’est son âme que l’on aime, et l’on doit retenir le désir physique et grossier qui nous pousse vers lui. Le corps et l’esprit sont séparés, et la spiritualisation de l’acte sexuel, telle que nous la pensons aujourd’hui, serait pour lui une confusion incompréhensible.

    Aussi Socrate a-t-il toujours exclu l’amour sexuel de ses relations avec ses nombreux disciples.
    Il faut dire ici un mot du contexte social et culturel dans lequel la relation amoureuse est pensée par Platon. Dans les milieux éduqués de la Grèce classique, l’amour est le plus souvent une affaire d’hommes. Les hommes se marient pour avoir des enfants, mais la relation amoureuse, telle que nous la concevons aujourd’hui, est souvent réservée aux hommes entre eux.
    En effet, lorsqu’il est question d’amour chez Platon, il s’agit toujours d’une relation entre hommes. D’ailleurs, pour régler le problème des relations entre hommes et femmes, Platon propose, dans La République , une forme originale de communisme : celuides femmes et des enfants. Pour que les citoyens se sentent tous unis, Platon explique qu’il faut abolir la vie familiale. Les femmes doivent être communes à tous les hommes, et réciproquement, et personne ne doit savoir distinguer son enfant de celui des autres. S'il n’existe plus de lien privilégié à l’intérieur de la famille, les citoyens ne seront plus fermés sur elle et, voulant le bien de tous les membres de la cité sans aucune préférence, ils travailleront tous ensemble à l’intérêt commun. Personne ou presque n’aurait pu admettre un tel projet de société dans la Grèce classique. Mais par l’indifférence qu’il manifeste pour l’amour entre hommes et femmes, Platon est de son époque.
    L’amour entre hommes était encadré par le système de valeurs athénien, et il nous choque aujourd’hui, puisqu’il unissait, le plus souvent, un jeune adulte et un jeune garçon, qui avait entre treize et dix-sept ans.
    Il était alors courant que les parents confient l’éducation de leur adolescent à un homme plus âgé, qui devenait pour lui une sorte de mentor. Cette relation était conçue comme une étape nécessaire dans la formation d’un aristocrate. Elle pouvait prendre des formes très différentes, et le pédagogue et son élève étaient parfois unis par des sentiments puissants, qui allaient de l’amitié virile à l’amour le plus brûlant, qui pouvait inclure les relations sexuelles. Dans ce cadre pédagogique, la pédérastie était parfaitement acceptée, et personne ne la condamnait. Elle était réglementée par un ensemble de normes et d’interdits, et devait cesser à la fin de la période de formation.
    Pour Socrate, l’amour et la pédagogie étaient indissociables, mais il réprouvait les relations sexuelles entre le professeur et l’élève. Ses raisons ne sont pas celles qui pourraient être les nôtres aujourd’hui, car ce que Socrate condamnait, ce n’était pas l’amour avec un adolescent, mais l’amour charnel en général 14 .

    Alcibiade, l’amour platonique de Socrate
    Le véritable amour, pour Socrate, est un amour purementspirituel, tel celui qu’il porte à son élève Alcibiade. Dans Le Banquet , Alcibiade rudoie son vieux maître avec amour, en se plaignant de son attitude auprès des autres convives. En dépit des supplications, des déclarations, de toutes ces ruses imaginées pour le faire fléchir, Socrate est toujours demeuré inflexible. Et même lorsque Alcibiade l’a entraîné chez lui, et lui a parlé jusqu’à si tard dans la nuit qu’il l’a obligé à dormir près de lui, rien n’y a fait.
    C'est que l’amour que Socrate porte à Alcibiade est un véritable amour. Aimer quelqu’un, ce n’est pas aimer son corps.

    « Si donc, quelqu’un a été amoureux du corps d’Alcibiade, ce n’était pas d’Alcibiade qu’il était épris, mais d’une de ces choses qui appartiennent à Alcibiade 15 . »
    Socrate est insensible à la beauté physique, et Alcibiade s’en plaint tout en louant son maître.

    « Sachez que la beauté d’un homme est son moindre souci : il la dédaigne à un point qu’on ne peut se figurer, comme aussi la richesse et tous les autres avantages que le vulgaire estime 16 . »
    Dans Alcibiade majeur, Alcibiade a vingt ans. Pour l’époque, il n’est déjà plus dans la fleur de l’âge, et les prétendants qui se pressaient autour de lui quelques années auparavant l’ont tous délaissé. Ce qu’ils aimaient chez Alcibiade a disparu : la fraîcheur de son teint, l’expression juvénile de son visage, sa belle chevelure… C'est bien là la preuve, explique Socrate, qu’aimer quelqu’un pour sa beauté, ce n’est pas l’aimer lui. C'est aimer quelque chose qu’il a, non ce qu’il est. Socrate, lui, aime Alcibiade pour son esprit, et ne l’abandonnera jamais, du moins tant qu’il continuera à vouloir s’améliorer :

    « Celui qui aime ton âme ne s’en ira pas, tant qu’elle marchera vers la perfection 17 . »
    Le corps d’Alcibiade peut vieillir et perdre tous ses charmes, Socrate l’aimera toujours. En revanche, si son âme s’enlaidit, si Alcibiade n’en prend plus soin et devient malhonnête, si ses ambitions politiques l’avilissent, alors l’amour de Socrate s’éteindra.
    Aimer quelqu’un, c’est aimer son âme, ou plus précisément, c’est aimer le voir perfectionner son âme. Pour Platon, le véritable amour n’est pas un sentiment qui lie deux individus l’un à l’autre. Les amoureux sont unis par un but qui les dépasse infiniment l’un et l’autre.

    Faut-il aimer l’autre tel qu’il est ?
    C'est un lieu commun de notre époque que d’affirmer qu’aimer, c’est d’abord renoncer à l’idéal, accepter les défauts de l’autre et s’accommoder de ses imperfections.
    Pour Platon, rien n’est plus absurde. Deux êtres qui s’aiment ne peuvent se satisfaire réciproquement de la médiocrité qui les caractérise. Ce qui, seul, est digne d’être aimé chez quelqu’un est le projet qu’il a de devenir meilleur, et si on l’aime, on doit le réaliser avec lui. Aimer, ce n’est pas renoncer à « décrocher la lune », mais cheminer, main dans la main, vers le ciel des Idées.

    Aimer, le combat de l’ange
    Si Socrate aime l’âme d’Alcibiade et non son corps, ce n’est pas, contrairement à ce que pourraient laisser penser certaines de ses paroles, pour mieux l’aimer dans sa singularité. En réalité, l’amour au sens où on l’entend aujourd’hui, l’amour électif, pour un être unique et semblable à nul autre, n’a pas la plus belle place dans la philosophie de Platon. Aimer vraiment quelqu’un, ce n’est pas aimer les qualités humaines qui lui sont propres, mais aimer en lui ce qui est divin, par quoi il ne se distingue plus des autres âmes.

    À hue et à dia : l’âme est un attelage ailé
    Pour comprendre ce qu’est un véritable amour, il nous faut d’abord savoir qui nous sommes. Platon explique que notre âme est composée de différentes parties, qui ne sont pas également dignes d’aimer ni d’être aimées.

    « J’ai distingué dans l’âme trois parties, et assimilé les deux premières à des chevaux et la troisième à un cocher. […] Le premier, placé à droite, est droit et bien découplé, d’encolure haute, les naseaux aquilins, la robe blanche et les yeux noirs ; il est amoureux de l’honneur, de la tempérance et de la pudeur, attaché à l’opinion vraie ; la parole et la raison, sans les coups, suffisent à le conduire 18 . »
    Le cheval blanc symbolise la partie de nous qui aime la justice et l’honneur. Elle peut devenir agressive si elle est mal éduquée. Mais maîtrisée par la raison, elle nous donne le courage qu’il nous faut pour aller vers le bien.

    « L’autre, au contraire, est tortu 19 , épais, mal bâti, le cou trapu, l’encolure courte, la face camarde, la robe noire, les yeux bleus et injectés de sang ; il est ami de la violence et de la fanfaronnade, il est velu autour des oreilles, il est sourd, et n’obéit qu’avec peine au fouet et à l’aiguillon 20 . »
    Le cheval noir, c’est la partie bestiale ou sauvage de notre être. Il poursuit aveuglément tout ce qui peut lui procurer du plaisir. Il ne respecte aucune valeur ni autorité, et n’a, en lui-même, aucun frein. Le cheval noir a des œillères, et quand il désire quelque chose, plus rien d’autre n’existe. L’homme dominé par cette partie de son âme est égoïste et esclave de lui-même. Il est mené par ses désirs et incapable de diriger sa propre vie.
    Le cocher tient les rênes du char. Il symbolise la partie supérieure et raisonnable de l’âme. Lui seul considère les intérêts de l’âme en entier, et tente de l’élever vers la vérité et la justice. Commentdevons-nous diriger l’attelage de notre âme lorsque nous tombons amoureux ?

    L'amour n’est pas de ce monde
    Il y a plusieurs manières d’aimer, mais une seule de bien aimer. On aime toujours l’étincelle divine que l’autre porte en lui, mais certains ne s’en rendent pas compte. Et c’est pourquoi ils aiment comme des brutes.
    D’après Platon, lorsque nous nous sentons attirés par quelqu’un, c’est parce que nous reconnaissons en lui une image de la beauté divine que nous avons contemplée dans une vie précédente. Avant de s’incarner dans un corps, les âmes des hommes vivaient dans un monde céleste, entourées des dieux et des Idées. Les Idées sont les essences parfaites, immuables, éternelles, des choses. L'Idée de la Beauté, c’est la beauté qui n’est que beauté, tellement parfaite que nous ne pouvons même pas l’imaginer. Mais dans notre vie antérieure, nous l’avons contemplée. Et lorsque nous voyons, sur cette terre, un être qui la reflète, nous nous rappelons cette vision éblouissante et nous sommes transportés d’amour.
    Mais les âmes ne sont pas toutes capables de se souvenir. D’abord, certaines d’entre elles n’ont pas bien vu les Idées dans leur existence précédente. D’autres, après leur incarnation, sont devenues mauvaises et ont oublié les magnifiques visions. Les unes et les autres, tout comme les âmes les plus pures, ressentent de l’amour à la vue de la beauté, mais elles ignorent l’origine divine de leur amour. Et dès qu’elles voient un beau corps, sans réfléchir, elles lâchent la bride de leur cheval noir. Celui-ci se jette sur cette belle image, et :

    « Loin de sentir du respect à sa vue, il cède à l’aiguillon du plaisir, et, comme une bête, il cherche à la saillir, à lui jeter sa semence, et, dans la frénésie de ses approches, il ne craint ni ne rougit de poursuivre une volupté contre nature 21 . »
    À l’inverse, celui qui a gardé un souvenir suffisamment prégnant des Idées se rappelle, à la vue de cette beauté terrestre, la majesté et la divinité de la Beauté. Parcouru d’un frisson sacré, le cocher de son âme tire alors de toutes ses forces sur le mors du cheval noir, qui déjà se rue sur l’être aimé. Car il sait qu’il doit révérer religieusement cette beauté, et réfréner ses désirs impies.
    Après avoir reculé une première fois sous la main ferme du cocher, le cheval noir, à force de ruses, parvient à entraîner l’attelage vers le bien-aimé une seconde fois :

    « Mais le cocher […] tire encore plus fort sur la bouche du cheval emporté, ensanglante sa langue insolente et ses mâchoires, le renverse sur ses jambes de derrière et sa croupe, et le fait souffrir 22 . »
    Le cheval rétif, sourd à tout raisonnement et insensible à toute émotion, ne comprend d’autre langage que celui de la violence. Le cocher devra le rouer de coups pour le réduire à l’obéissance. Alors, et alors seulement, paralysé de frayeur, il saura se tenir coi devant le bien-aimé. Et l’âme de l’amant aimera enfin avec respect. C’est dans la souffrance et les larmes que nous apprenons à nous maîtriser.
    Le véritable amour est une passion à la fois intellectuelle et religieuse, qui ne souffre pas d’être mêlée aux désirs du corps, toujours impurs. Celui qui aime vénère, dans l’être aimé, l’essence divine qui le constitue, et c’est pourquoi il ne serait pas faux de dire que, pour Platon, on n’aime jamais l’autre, mais seulement des Idées à travers lui.

    L’amour est toujours divin
    Chacun d’entre nous pense qu’un amour partagé le rendra heureux. Aussi cherchons-nous avec agitation l’objet d’amour qui doit pouvoir nous combler. Mais l’avons-nous enfin trouvé, que déjà le plaisir s’émousse, et que la passion des débuts fait place à l’ennui et à l’indifférence.
    C’est que, pour Platon, notre amour se trompe d’objet. Nous désirons la perfection, la plénitude et nous nous tournons vers des objets imparfaits souvent presque vides. L'amour est une aspiration infinie, qui ne peut se satisfaire que d’un objet lui-même infini. Nous ne sommes si malheureux que de ne pas comprendre que cet objet ne se trouve pas dans notre monde, et de ne pas réussir à l’y chercher ailleurs. Ce que nous aimons vraiment, ce ne sont pas ces corps qui reflètent, partiellement et imparfaitement, l’Idée divine de la beauté, mais la Beauté parfaite et absolue. Seule elle pourrait combler ce vide infini que nous ressentons. Tout amour humain est donc un amour divin qui s’ignore.

    Il n’y a pas d’amour heureux
    Pour Platon, il est impossible d’être heureux en amour, au sens où nous l’entendons aujourd’hui. L’amour veut toujours la perfection. Nous croyons parfois la trouver dans celui que nous aimons, lorsque nous l’idéalisons et projetons sur lui des qualités qui ne lui appartiennent pas. Mais l’idéalisation ne dure pas, et l’autre nous apparaît bientôt tel qu’il est, avec ses qualités et ses défauts. L'homme est un être imparfait, qui peut mentir, tromper et se tromper. C’est aussi un être fragile, environné de périls et voué à disparaître. L'amour, en son fond, désire ce qui est parfait et veut que ce qu’il aime ne disparaisse jamais. Aucun être humain ne peut satisfaire une telle aspiration.

    L'amour humain, s’il sait se laisser dépasser, impulsera le mouvement qui permettra à l’âme de s’élever jusqu’à l’absolu, et de retrouver son lieu propre, celui des Idées.

    Le parcours initiatique du Banquet
    C’est sur les ailes de l’amour que l’homme peut s’évader de ce monde vers l’autre. Dans Le Banquet , Platon nous propose un itinéraire spirituel qui nous élève par degrés.
    Qui veut suivre ce chemin ne doit pas hésiter, dans sa jeunesse, à rechercher la beauté des corps. Comme tout un chacun, il tombera un jour en extase devant la perfection physique d’une personne. Prisonnier de l’illusion propre aux amoureux, il lui semblera qu’elle est la plus belle du monde, et qu’aucun autre être ne peut lui être comparé. Encouragé par un maître bienveillant à exercer sa réflexion, il s’apercevra que cette beauté n’est pas propre à l’être aimé, et que celui qu’il croyait unique ne l’est pas. Rouvrant les yeux sur le monde qui l’entoure, il découvrira alors une beauté nouvelle : celle de tous les beaux corps, que son aveuglement lui avait jusqu’alors cachée. Il ne s’agit bien sûr pas de s’en tenir là, et de papillonner d’une beauté à l’autre, mais au contraire de poursuivre le cheminement ascendant. Élargissant alors encore son horizon, il s’apercevra que la beauté des âmes est plus belle encore que la beauté des corps. Puis, suivant toujours le mouvement de sa réflexion, il s’élèvera jusqu’aux belles occupations et aux belles maximes de conduite, pour arriver jusqu’aux belles connaissances. Parvenu à ce degré de l’ascension, il deviendra capable de contempler le Beau en soi, cette essence divine et éternelle qui éclaire le monde des Idées.
    Le mouvement de l’amour l’aura conduit de la beauté apparente à la beauté réelle, de la beauté physique d’un corps à la beauté absolue de l’Idée. L’amour humain est une bénédiction, dès lors qu’il refuse de s’en tenir à l’autre qu’il aime, et qu’il se dépasse vers l’amour de Dieu.

    Pour finir…
    L'amour manque toujours l’autre. L’amour humain n’aime que ce qui lui échappe, et s’éteint dès qu’il est satisfait. Mais au-delà de cet amour imparfait, le plus grand amour aime Dieu à travers l’autre. Et ce n’est plus alors vraiment l’autre qu’il aime. Les amants ne doivent pas s’aimer l’un l’autre, tels qu’ils sont ici-bas, car ce qui, en eux, est vraiment aimable est cette part sacrée qui les élève au-dessus d’eux-mêmes. C'est sous la lumière divine, qui les conduit vers la perfection et les aveugle l’un à l’autre, qu’ils s’aimeront le mieux.

    1 Alcibiade majeur , 131c (trad. P.-J. About, Hachette, Paris, 1980). Ce dialogue est apocryphe, les historiens ne sont pas certains qu’il ait été écrit par Platon. Les passages que nous utilisons nous paraissent cependant concorder en tous points avec sa philosophie.
    2 Alcibiade est un homme politique athénien, disciple de Socrate et pupille de Périclès. Il est décrit par Plutarque comme un homme extraordinairement beau, entouré d’une foule d’amoureux et qui, bien qu’il se laisse parfois entraîner par quelque flatteur, revient toujours vers Socrate qu’il aime et vénère.
    3 Le Banquet , 217 e (trad. E. Chambry, GF, 1992).
    4 Alcibiade majeur , 131c (trad. cit.).
    5 Le Banquet, 189e (trad. cit.).
    6 Le Banquet, 191c (trad. cit.).
    7 Ibid .
    8 Le Banquet 192b (trad. cit.).
    9 Shakespeare, Roméo et Juliette , III, 5 (trad. F.-V. Hugo, GF, 1979).
    10 Le Banquet , 200d (trad. cit.).
    11 petit Traité des grandes vertus , L’amour, Éros.
    12 Le Banquet , 203d (trad. cit.).
    13 En raison de ce double caractère, l’amour a besoin de créer, et de créer ce qui lui survivra. Chez la plupart des hommes, il conduit au désir de faire des enfants à travers lesquels ils continueront à vivre. Mais chez les meilleurs d’entre eux, il conduit à la philosophie. Car la vérité, qui ne peut jamais ni changer ni mourir, confère son éternité à celui qui la possède.
    14 Certains commentateurs pensent que, sur ce point, Socrate est peut-être plus sévère que Platon.
    15 Alcibiade , 131c (trad. cit.).
    16 Le Banquet , 217a (trad. cit.).
    17 Alcibiade majeur , 131d (trad. cit.).
    18 Phèdre , 253c-d, (trad. E. Chambry, GF, 1992).
    19 Tortu : qui n’est pas droit, tordu.
    20 Phèdre , 250e (trad. cit.).
    21 Phèdre , 250e (trad. cit.).
    22 Phèdre , 255a (trad. cit.).
    2 / Lucrèce et l’épicurisme
    faire l’amour sans amour
    « Les hommes que le désir aveugle […] prêtent à celles qu'ils aiment des mérites irréels 1 . »

    Pour commencer
    Lorsqu’il est question de l’amour dans l’épicurisme, il faut se fier à Lucrèce (v. 98 av. J.-C.- 55 av. J.-C), car la plus grande partie des œuvres d’Épicure a été perdue, et presque rien ne subsiste de sa pensée sur l'amour 2 .
    Pour Lucrèce, l’amour est un vice, mais le plaisir sexuel est un bien. Et s’il est ridicule d’aimer une seule personne, rien n’interdit de faire l’amour avec plusieurs. Ce principe étonnant pour nous constitue le cœur de sa pensée amoureuse et se trouve parfaitement justifié par l’ensemble de la philosophie épicurienne. À rebours de toute notre tradition religieuse, morale et littéraire, les idées de pureté, d’innocence et de naïveté sont associées à l’acte sexuel, tandis que les notions d’impureté, de honte et même d’immoralité qualifient le sentiment amoureux.
    Au nom de quels principes philosophiques l’épicurisme peut-il exalter la pulsion animale, et condamner la passion humaine ? L'épicurisme est un hédonisme, c’est-à-dire une philosophie pour laquelle la recherche du plaisir est le principe et la fin de l’existence. Pour atteindre cette fin, il ne faut pas céder à n’importe quel plaisir. Celui qu’il nous faut rechercher est le plaisir de l’ataraxie, c’est-à-dire l’absence de trouble dans le corps et dans l’âme. Le corps ressent ce plaisir lorsqu’il ne manque de rien, et l’âme lorsqu’elle n’éprouve plus ni agitation, ni crainte, ni insatisfaction.
    Pour que notre vie soit heureuse, il nous faut donc repousser les désirs qui risquent de troubler cette belle tranquillité. La passion amoureuse est de ceux-là. L’amoureux ne jouit jamais de son amour, mais il en est possédé et il en souffre. Contrairement au désir sexuel, qui trouve facilement sa limite et s’éteint quand il est assouvi, le désir amoureux est insatisfait et à jamais insatiable. Dans cette fuite en avant, les amoureux courent après un objet qui s’éloigne à mesure qu’ils avancent, jusqu’à complet épuisement du corps et de l’esprit. Le sage fuira la passion dès qu’il la sentirapoindre, et oubliera l’Aphrodite céleste dans les bras de l’Aphrodite vulgaire. Le vagabondage sexuel est la réponse naturelle et joyeuse du philosophe épicurien à l’appel de la passion.

    L'amour est le mauvais rêve du désir

    L'amour n’existe pas
    Pour Lucrèce, l’amour est une chimère, née d’une âme malade et déréglée. Il est vrai que la vue de certains corps excite les sens et fait naître le désir de s’unir à eux. L'homme brûle alors de « jeter la liqueur de son corps 3 » dans le corps qui a embrasé le sien, dit Lucrèce très crûment. Ce devrait être le début et la fin de toute « histoire d’amour ».
    L’épicurisme est un matérialisme, c’est-à-dire qu’il explique toute la réalité par la matière et le vide. Les combinaisons d’atomes permettent de rendre compte de tout ce qui est, y compris de ce que l’on croit être d’essence spirituelle : l’âme, les pensées, les sentiments 4 . Aussi, pour Lucrèce, l’amour n’est-il rien de plus que le désir physique. L’attachement surnaturel des amoureux, les liens spirituels qu’ils prétendent tisser entre eux sont sans réalité. Seul existe le corps, ses besoins et ses plaisirs.
    Les épicuriens de la Grèce antique affirmant que l’amour « n’est pas envoyé par les dieux 5 » se démarquaient par là profondément de la tradition, à la fois populaire et philosophique. Pour les Grecs, l’amour est divin, et il est personnifié dans le panthéon religieux par Éros, dieu de l’Amour, et Aphrodite, déesse de l’Union charnelle. Chez Platon, l’amour est un demi-dieu, en quête de perfection. Celui qui est touché par l’amour s’élève par étapes vers l’absolu et s’approche du divin 6 . Pour les épicuriens, l’amourn’est pas divin. Il ne fait même pas partie des vertus humaines : le dévouement, la bonté, la générosité, qui caractérisent l’amitié, ne se rencontrent jamais dans l’amour. Lucrèce reprend cette affirmation et en développe les conséquences.

    La passion, illusion née du désir
    La sagesse épicurienne voudrait que l’on assouvisse le besoin sexuel avec le beau corps qui l’a fait naître, ou un autre d’ailleurs, puis que l’on s’en retourne à des occupations plus sérieuses. Pour leur plus grand malheur, les hommes ne savent pas se contenter des plaisirs simples que leur offre leur corps, et ne peuvent s’empêcher de les dénaturer. Comme l’enfant qui s’effraye des monstres qu’il imagine, l’homme crée de toutes pièces un objet d’amour qu’il élève au pinacle, et pleure ensuite de ne pouvoir l’atteindre.
    On reconnaît facilement celui qui s’est laissé prendre au piège de l’amour : obsédé par une idée fixe, il erre comme une âme en peine, agitée par mille tourments. Il est sourd à toute sagesse et se conduit de manière déréglée : il dilapide sa fortune, néglige ses devoirs et sa réputation. Comment un être doué de raison peut-il se laisser emporter par un sentiment aussi vain et vide que le sentiment amoureux ? C'est qu’à l’origine de sa passion, il y a un processus d’idéalisation, que Lucrèce tient à démonter, afin de mettre à nu la vanité de l’illusion amoureuse.
    Sans même s’en rendre compte, l’amoureux embellit l’objet de sa passion et lui prête un ensemble de perfections qui ne lui appartiennent pas. L’objet simplement désiré sexuellement est transfiguré par une imagination qui s’emballe de son propre mouvement.

    « Ainsi font les hommes que le désir aveugle : / ils prêtent à celle qu’ils aiment des mérites irréels, / on voit donc des femmes laides et repoussantes / dorlotées et tenues dans le plus grand honneur / [ …] Noire 7 , elle est couleur miel, sale et puante, naturelle / yeux glauques, c’est Pallas, nerveuse et sèche, une gazelle 8 . »
    Bien sûr, ce n’est pas la vue de l’amant qui est troublée. Pour les épicuriens, la sensation ne ment jamais. L'amant voit la personne telle qu’elle est, mais sous l’effet de la maladie d’amour, il n’interprète pas ses perceptions adéquatement. Ses yeux voient bien sa maîtresse et ses défauts, mais son jugement transforme l’évidence de la sensation, et ce qui est laid, il le juge beau. Au fond, le passionné rêve ce qu’il aime, et ne le voit plus.
    Et si l’amant s’aveugle volontairement, sa bien-aimée l’y aide. Les maîtresses savent, dit Lucrèce, que leur pouvoir dépend non de ce qu’elles sont vraiment, mais de ce que leurs amants imaginent qu’elles sont. Aussi prennent-elles bien soin de prolonger cet aveuglement et de leur dissimuler tout ce qui pourrait les faire revenir à la réalité. Maquillage, vêtements, parure, bonne humeur affichée, tout est bon pour camoufler ce qui se cache derrière le masque.

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