Nos années vaches folles
99 pages
Français

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Nos années vaches folles , livre ebook

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Description

"En trente, en quarante ans, notre vie quotidienne a été bouleversée d'une façon incroyable, et dans tous les domaines. Y avez-vous vraiment prêté attention ? Tiens ! un exemple parmi cent. Vous ne devinerez jamais l'étrange découverte que je fis l'autre jour au petit matin, dans mon quartier. Je me rendis compte de cette chose épatante et hallucinante à la fois : mon boucher vient à son travail en rollers ! Il y a trente ou quarante ans, le boucher, statue antique en blouse rougie (avec le crayon derrière l'oreille), semblait appartenir à une catégorie de figures immuables. Il nous semblait devoir toujours rester tel qu'il nous apparaissait : un homme-tronc coincé à jamais entre son billot, sa machine à jambon et sa femme, assise derrière la caisse "et sept qui font dououououze..., c'est moi qui vous remerciiiie". Et soudain, parce qu'on la voyait sous un autre angle, l'antique statue se métamorphosait en un mercure aux pieds ailés, vif comme le progrès, léger comme les temps nouveaux. Même les bouchers font du patin : c'était la preuve vivante que la vieille société figée de notre enfance cédait enfin la place à un monde monté sur roulettes, glissant vers un avenir qui, décidément, ne cesse de nous étonner."


Dans ce texte inédit, François Reynaert, avec le ton si particulier qui fait le succès de ses chroniques dans Le Nouvel Observateur, pose son regard amusé et caustique sur les petits et grands changements de notre société. Mine de rien, et plus efficacement peut-être que bien des thèses de sociologie, il sait comme pesonne analyser notre vie quotidienne, tout en nous faisant rire. Avec Nos années vaches folles, il nous offre de nous retourner une dernière fois sur cette fin de siècle, dans un bilan désopilant où chacun se retrouvera.





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Informations

Publié par
Date de parution 05 mai 2011
Nombre de lectures 267
EAN13 9782841114948
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0090€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

DU MÊME AUTEUR
Pour en finir avec les années 80  (en collaboration avec Marie-Odile Briet et Valérie Hénau), Calmann-Lévy, 1989.
Sur la Terre comme au Ciel (en collaboration avec Francis Zamponi), Calmann-Lévy, 1990.
Une fin de siècle , Calmann-Lévy, 1994.
L’air du temps m’enrhume , Calmann-Lévy – Le Nouvel Observateur, 1997.
FRANÇOIS REYNAERT
NOS ANNÉES VACHES FOLLES
© NiL éditions, Paris, 1999
EAN 978-2-84111-494-8
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo
Prologue

Devant vous, perdus dans la sombre forêt de l’avenir, les chemins épars d’un long millénaire qui s’ouvre. Derrière, de creux et de bosses, un drôle de siècle qui s’achève. Au carrefour, vous, moi, nous, ployant sous ce lourd sac à dos qu’on appelle la vie, ahanant, transpirant comme de vieilles mules dans une côte, songeant aux ampoules qui nous font souffrir – l’amour, l’amitié, la mort, quel réveillon pour l’année prochaine ? –, l’esprit hanté par ces vastes questionnements qui font la noblesse de l’humaine condition – « quand est-ce qu’on mange ? » – et totalement perdus, comme de juste, dans cette excursion : les balisages sont si mal faits de nos jours, comment s’y retrouver ? Aussi, amis randonneurs, je vous le dis, pour un instant seulement, posons les charges qui pèsent sur nos épaules, oublions nos pauvres pieds dolents, et tâchons de nous employer à ce que l’on fait toujours dans ces cas-là, avec plus ou moins de bonheur, il est vrai : faisons le point.
L’époque est aux bilans, direz-vous. Ah, elle est d’un gai, cette fin de millénaire ! Le monde ressemble à une PME qui n’en finirait plus d’attendre la visite du polyvalent. On a toujours le nez, ces temps-ci, dans les livres de comptes du siècle, sans parler des siècles passés, et on ne cesse plus d’en refaire les opérations : « Voyons, je pose les morts de 1914, je retire Sarajevo – qui me compte double –, je vérifie mes mille ans de Moyen Âge, je demande aux archives les arriérés de l’Empire romain et je refais le total de la dette de la révolution russe... » Bon, on n’a pas tous les jours 2 000 ans. Cela étant, dans ce grand mouvement de soldes comptables en tout genre qui encombrent l’édition, le cinéma et la télévision, ce livre, si vous me pardonnez cette forfanterie, se voudrait être un rien différent. En général, dans les rétrospectives, on parle de l’Histoire, la grande, celle qui fait les tragédies et creuse les tranchées meurtrières, celle qui souffle sur les peuples et fait chuter, dans son grand vent, les gouvernements, les dynasties et les commentaires des émissions de post- prime time à la télévision. Parfois aussi, à défaut de regarder derrière, on ouvre des perspectives, et alors on parle chinois. Ou plutôt, en ce moment, on parle le Bill Gates , une langue qui chante l’avènement d’un monde vaste comme l’Internet et beau comme un programme sous Windows, et à laquelle, de toute façon, on n’entend rien non plus. Ce petit ouvrage, lui, voudrait, dans ce langage qui est le nôtre, parler d’une chose plus simple et plus immense à la fois : la vie. La vie, la vôtre, la mienne, les courses à Shopi, l’anniversaire de votre nièce, le bureau, la machine à café, les drames de la photocopieuse, les films qu’il y a à voir cette semaine, la retraite de papy, la Tunisie l’été prochain. La vie, disais-je. Avez-vous remarqué comme elle a changé ?
Je ne dis pas depuis 2 000 ans, bien sûr. Entre le temps où M. Jules César embrassait la carrière qui devait le couvrir de gloire, et celui où M. Clinton y réussit tout aussi bien, en n’étreignant que des stagiaires, la façon d’être au quotidien, les mœurs ont légèrement varié, c’est entendu, mais on s’en doutait un peu. Je me contenterai d’une course moins ambitieuse. Dans les pages qui suivent, je ne vais parcourir ni les millénaires ni les siècles. Je voudrais simplement couvrir la distance qui sépare le garçonnet rigolard, au petit bedon tombant sur le slip éponge, jouant sur une plage de vacances, entre un papa aux cheveux coupés en brosse et une maman belle comme une starlette et dont, à l’instant, vous venez de retrouver au fond d’un tiroir la photographie jaunie, et le grand dadais qui aujourd’hui mange des sushis d’un doigt rêveur et distancié, passe des heures à la piscine parce que, avec la quarantaine qui approche à grands pas, ce n’est pas le moment de se relâcher du côté de la sous-ventrière, et se partage, comme chacun, vaille que vaille, entre ses amours, son travail et ses amitiés. Vous l’aurez compris : je voudrais parler de vous. Enfin de vous, et aussi de moi, un peu, bien sûr. Alors, disons que je voudrais parler de vous, de moi, de nous, des gens , quoi !
 
Essayer de brosser le tableau de notre vie à nous, les gens , en l’an 2000, en mettant en perspective tout ce qui y a changé depuis que nous étions petits, voilà le but de l’ouvrage que vous avez entre les mains. En trente, en quarante ans, cette vie a été bouleversée d’une façon incroyable, et dans tous les domaines. Y avez-vous vraiment prêté attention ? Regardez ce que vous rangez dans le frigo, le samedi, au retour des courses, songez à la façon dont vous parlez à vos enfants, aux relations entre les hommes et les femmes, à vos destinations de vacances, à l’idée de jeunesse, à ce vieux mot de province . Accumulez tout cela dans votre esprit et vous verrez, du haut de cette pyramide, ce ne sera plus trois décennies, mais quelques millénaires, vraiment, qui vous contempleront. Tout change, vous dis-je, et les preuves les plus étonnantes de ces changements éclatent parfois soudainement, au coin même de notre rue. Tiens ! un exemple parmi cent. Vous ne devinerez jamais l’étrange découverte que je fis, l’autre jour, alors que, par un hasard que je m’explique à peine, je traversais au petit matin mon quartier du IX e arrondissement de Paris. Il était très très tôt – 9 heures ou 9 h 30 peut-être. C’était l’heure où les commerçants ouvrent leur échoppe. Et je pus ainsi me rendre compte de cette chose incroyable, épatante et hallucinante à la fois : mon boucher vient à son travail en rollers.
Oui. Mon boucher vient en rollers, je répète cette phrase, je ne m’en lasse pas. Sans doute la trouvez-vous idiote, ou peut-être simplement ne comprenez-vous pas pourquoi elle m’étonne tant. Ce garçon a le droit de circuler comme il l’entend, nous sommes bien d’accord. Et peut-être est-ce une pratique courante chez les commerçants de mon arrondissement : peut-être la boulangère ou le crémier eux-mêmes font-ils du skateboard ? Et pourquoi pas ?
Simplement, cette vision me frappa parce qu’elle m’apparut comme le symbole de tout ce que je voudrais montrer dans les deux cents pages qui suivent. Il y a trente ou quarante ans, tout au moins dans la représentation qu’enfants nous nous en faisions, le boucher, statue antique en blouse rougie (avec un crayon derrière l’oreille), semblait appartenir à une catégorie de figures immuables. Ainsi créé par les dieux il y a des temps et des temps, il nous semblait devoir rester pour les siècles des siècles tel qu’il nous apparaissait : un homme-tronc vêtu d’un tablier taché de boudin, coincé à jamais entre son billot de bois, sa machine à jambon, et sa femme, assise devant la caisse, à rendre la monnaie : « et sept qui font douuuuuze..., c’est moi qui vous remeerciiieeee. » Et soudain, parce qu’on la voyait sous un autre angle, l’antique statue se métamorphosait en un Mercure aux pieds ailés, vif comme le progrès, léger comme les temps nouveaux. Même les bouchers font du patin : c’était la preuve vivante que la vieille société figée de notre enfance cédait enfin la place à un monde monté sur roulettes, glissant vers un avenir qui, décidément, ne cesse de nous étonner.
 
Ce livre s’appelle donc « Nos années vaches folles ». Je tiens à le préciser d’emblée : c’est sans rapport avec l’anecdote que je viens de vous conter. Je ne veux pas d’ennui avec les commerçants de mon quartier, moi. Mon boucher, qui fait du roller-blade, aime sans doute les modes qui viennent des États-Unis, mais sa viande, elle, vient de France – en tout cas c’est ce qui est inscrit dessus, en gros. Ce livre s’appelle « Nos années vaches folles », mais de toute façon, rassurez-vous, ce n’est pas un précis sur la désormais fameuse encéphalite spongiforme bovine. D’abord, de ce drame, on a assez parlé, cela me navrerait de vous couper l’appétit à nouveau en vous resservant ce cauchemar saignant sur dix chapitres pleins. Non, à dire vrai, pour intituler cet ouvrage, je cherchais une formule qui fût à la fois rigolote et résumât bien l’époque dans laquelle nous vivons. Et comme mon esprit devait être, à ce moment-là, aussi créatif qu’un foie de veau en phase de recongélation, c’est finalement mon cher camarade, l’écrivain Yann Moix, qui m’a trouvé celle-là, ce dont je le remercie bien. Quel talent, ce Yann, tout de même ! « Nos années vaches folles », je trouve cette formule épatante. Elle résume parfaitement le côté de l’époque qui m’intéresse. Songez-y. Au-delà des dommages qu’elle a causés sur bien des pauvres bêtes en particulier, et à l’agriculture en général, la fameuse crise bovine nous a appris une chose essentielle. Elle nous a montré à quel niveau se trouvait désormais notre sens du tragique et de l’Histoire. Jusqu’à la fin de la guerre froide, quand nous étions petits , donc, nos grand-peurs étaient planétaires, cosmogoniques. On craignait l’holocauste nucléaire, les missiles russes, les matraques de M. Marcellin, que sais-je : des catastrophes qui, quoi qu’il en soit, se situaient toujours nettement au-dessus de nos têtes. Au mitan des années 90, à la seule façon terrifiée et soupçonneuse dont on entendit les gens, devant les rayons « viandes », demander : « Vous êtes sûr qu’elle est française, cette viande ? », on comprit soudain le recentrage qui s’opérait : pour titiller l’angoisse fondamentale de l’homme devant sa condition, le bout de macreuse suffisait largement. Depuis lors, au chapitre des peurs de notre temps, on a trouvé bien mieux, naturellement : le poulet à la dioxine, le maïs au fricotage transgénique, le bol d’air de Paris au diesel. Et d’autres interrogations encore : quelle protection pour quel capital solaire ? quelle qualité pour quelles eaux de baignade ? Mais tout nous confirme une des raisons centrales qui me poussèrent à centrer ce livre sur l’épopée de notre vie quotidienne : elle est décidément la dernière grande aventure humaine de notre temps.
Partant des temps de notre enfance, je vais évoquer les années 50, 60, 70. Rassurez-vous, j’entends le faire sans nostalgie. Non ! non ! je ne ferai pas résonner le Teppaz ; on ne verra pas s’empiler les disques yé-yé sur le mange-disque, ni vibrionner devant des appareils Moulinex une maman choucroutée comme Mme Langeais Catherine, un soir d’ORTF. Ah non, pitié ! Surtout pas ça. De la nostalgie, depuis dix ans, on en a soupé. Les années 80 ont été un peu tocardes, un peu frimeuses, un peu too much , c’est vrai. On pensait que M. Tapie était une valeur, et M. Séguéla un prophète, c’est vous dire les errements de ce temps. Mais enfin au moins, dans leur genre, cette décennie allait de l’avant. Tandis que la suivante ! Au secours ! on a mis la marche arrière pendant dix ans. Que furent les années 90 à y bien repenser : une période qui est passée du bicentenaire de la Révolution à la commémoration de l’an 2000, en passant par l’année Machin, l’année Truc et l’hystérie pour tout ce qui touche au patrimoine (notez le mot, c’est beau comme un dossier « spécial héritage » dans Le Revenu français ). Une décennie gaie comme une veillée aux morts, avec, pour l’en distraire, quelques rares inventions, le culte des top models – une religion fascinante comme la secte des portemanteaux – et l’omniprésence, sur nos âmes inquiètes, du Prozac, un des mots les plus célèbres de toutes ces années. Ça donne un climat.
 
Non, rien de nostalgique, donc. Quand on suit l’évolution de la vie quotidienne, pourquoi devrait-on l’être ? Je trouve, moi, qu’en ces domaines bien des changements auront été positifs. D’accord, tout n’est pas parfait. Il y a encore trop de misères, de chômage, de drames, de guerres, de sang, de maladies terribles pour qu’autour d’un grand feu de camp, avec guitare et sangria planétaire, on fête l’arrivée de l’âge d’or. Il y a trop de malheureux laissés seuls dans le froid de la nuit et leur misère pour qu’aucun homme de bien ait le cœur à festoyer longtemps. Mais tout de même, en trente ou quarante ans, il y a aussi des choses qui ont changé en bien. Tiens, j’y pense par hasard, voyez le rapport aux enfants. Vous souvenez-vous de la phrase qui, jusque dans les années 60, résumait une éducation réussie ? Je crois l’entendre encore : « Ils sont très bien, mes gosses, ils sont très obéissants . » Ça n’avait rien de méchant ni de vexant. C’était simplement l’idée commune. Tu es enfant ? Il faut o-bé-ir, un point c’est tout. Je ne vous dis pas qu’en ces temps on ne pouvait pas être enfant et heureux. Je l’ai été, et plus qu’à mon compte. Simplement, pour une société, faire porter l’essentiel du rapport aux enfants sur une qualité qu’on n’oserait plus demander à un caniche, c’était peut-être un peu réducteur. D’où Mai 68, d’ailleurs. Les Français sont parfois des veaux, paraît-il, mais pas toujours des yorkshires, tout de même. Et quoi qu’il en soit, ces vieilles idées ne sont plus. D’accord, on tend peut-être aujourd’hui vers l’excès inverse. Quand on voit un malheureux parent essayer d’obtenir d’un mouflet de six ans et demi simplement qu’il se couche – l’ardeur de la discussion, le ping-pong des arguments, le temps que ça prend ! – on a le sentiment que, par comparaison, un marathon tarifaire sur le chou-fleur entre un ministre de l’Agriculture et un syndicaliste paysan breton fait causerie, ce qui est dire. Mais c’est ainsi et, malgré les inconvénients au quotidien que cela peut représenter, personnellement ça me fait plutôt plaisir : cela prouve que, de nos jours postmodernes, la société est égalitaire, démocratique, participative, et de toute évidence ce sont des caractéristiques qui s’apprennent dès l’âge le plus tendre.
 
Les mœurs aussi, combien elles sont plus légères ! Dieu sait pourquoi, quand je songe à résumer d’un trait les mœurs de ce temps, me vient toujours à l’esprit une anecdote glanée une de ces dernières années dans une interview donnée au Nouvel Observateur par le commandant Prouteau, le fameux ex-chef de la sécurité à l’Élysée du temps de François Mitterrand. Il racontait une de ses missions les plus particulières : la garde de Mazarine, la célèbre fille secrète du président Mitterrand. Je cite : « La petite, tous nos hommes l’adoraient. Pour son anniversaire, on lui faisait des gâteaux. On l’accompagnait au Queen, la boîte de nuit. »
Je ne sais pas si c’est vrai, bien sûr : les gâteaux, le Queen, cela fait beaucoup. Devant les journalistes, les gens exagèrent toujours. Si ça se trouve, les jours d’anniversaire, le commandant et ses hommes, comme il les appelle, se contentaient de coller à la gamine des bougies sur de la Danette et après, allez ! ils se faisaient juste un spectacle travesti et techno en chantant tous ensemble du Dalida au poste de garde. En tout cas, voilà ce qu’un gendarme raconte, quand il parle de la vie à l’Élysée à la fin du XX e siècle.
Trente ans avant, il faut s’en souvenir, régnait au même endroit, entre son tricot et son général de mari, la redoutable et faussement bonasse Yvonne de Gaulle. Yvonne de Gaulle ! La seule chose qui, dit-on, préoccupait cette bonne âme à propos du personnel de la « Maison », c’était qu’il ne comportât aucun divorcé. Que, trois décennies plus tard, on retrouve les plantons en train de s’agiter sur de la techno entre deux dragqueens pour surveiller discrètement une fille adultérine du chef de l’État est le genre d’information qui, personnellement, serait de nature à me redonner une confiance d’airain dans l’inexorabilité de la marche du progrès humain.
 
De la famille, de la culture, des hommes et des femmes, de l’alimentation, etc. On notera que, dans ce chapelet de chapitres, il y a des grains que j’ai oubliés. Oui et non.
Il y a bien des sujets que j’eusse dû traiter, sans doute, mais qui, par avance, me tombaient des mains. Par exemple la politique. Ce n’est pas que le sujet ne m’intéresse pas. Mais qu’en dire de neuf ? Refaire le tralala obligé que l’on entonne depuis vingt ans : qu’avez-vous fait de nos manifs ? où sont nos rêves ? Oui, on le sait, c’est la fin des idéologies, le capitalisme domine et l’économie de marché triomphe tant qu’on ne sait plus très bien, hélas, où marcher dans ce bas monde pour en faire l’économie. Que chanter d’autre ? La politique n’est-elle pas chaque jour un peu plus désenchantante ? Je ne parle pas même de la « politique politicienne », cette tautologie absurde (parle-t-on de l’économie économique, je vous le demande ?), cette petite cuisine lassante qui s’épuise dans un quotidien de tambouille ou n’en sort que pour des perspectives d’avenir fascinantes d’ambition et d’ampleur : alors, pour les européennes de 2005, on aura plutôt en tête de liste un DL ex-PR (post-méhaigneriste) ou plutôt un ex-RPR néo-balladurien ? Ah, cette manie dramatique du saute-mouton électoral chez les politiciens et les commentateurs, cette façon d’avoir toujours un œil sur le présent et un autre sur l’élection suivante, ce qui est quand même disgracieux, il faudrait un jour se décider à l’interdire. C’est un peu comme dans la mode. C’est le jet-lag perpétuel, ces gens sont toujours à deux temps de décalage. On est là, nous autres, dans nos tenues de saison, à se faire un peu à la fois à notre gouvernement du moment, et à la télé déjà on voit passer sur les podiums M. Bayrou, Mme Aubry, M. Strauss-Kahn ou M. Sarkozy en short de campagne ou en maillot de bain de foule, présentant les collections printemps-présidentielles 2009. C’est épuisant, et détestable : 2009 ? Calmons-nous, amis politiques ! 2009, croyez-vous vraiment que nous ne sommes pas déjà assez vieux pour nous envoyer en plus dix ans dans les gencives ? Goujats, va.
Et quand, disent les vrais démocrates, effondrés de ces vaines querelles, et quand s’occupe-t-on des vrais débats ? On pourra toujours leur dire que les vrais débats du moment manquent peut-être un peu de caféine pour être à même de nous sortir de notre torpeur. L’Europe ou la Nation ? Voilà donc ce qui crucifie en leur sein même et la droite et la gauche depuis bientôt vingt ans. Encore, je vous ai dit ça de façon plutôt noble. Serait-ce effectivement l’alternative, on pourrait en discuter, elle le mérite amplement. Le drame, c’est que, concrètement, nous avons plutôt le choix entre l’eurette et Max Gallo. Ou encore : M. Pasqua ou les quotas laitiers. On s’étonne après que, pour ce qui concerne leurs projets et leurs rêves, les gens misent plutôt sur le Superbanco et le Morpion à la Française des Jeux.
Je plaisante. À dire les choses, je fais le malin, mais j’exècre ces positions de hautain désenchantement sur la politique, ce côté « tous pareils » et « à quel affligeant niveau sont tombés les débats de nos jours ! ». Ceux qui se plaignent que les débats publics soient trop bas n’ont qu’à les relever eux-mêmes, ça leur fera de l’exercice. Quant au match du moment dont je parlais, je ne crois pas que les deux équipes se valent, ah non !
Parfois la construction européenne me paraît une réalité aussi stimulante que la perspective d’un après-midi coincé devant la finale du championnat mondial de Rubik’s cube commentée en danois par un bègue en dépression. Seulement, la simple idée de me retrouver avec un béret sur la tête, portant un tee-shirt marqué « de Gaulle for ever », avec M. Pasqua aux commandes, M. Debray à la Culture, M. de Villiers au secrétariat d’État à la Famille et M. Max Gallo, porte-parole, se mouchant d’émotion dans le malheureux drapeau, dans un pays à côté duquel l’Albanie de feu Enver Hodja ferait terre d’avenir et d’ouverture, est une perspective qui, personnellement, pourrait facilement me faire descendre dans la rue tract à la main pour défendre l’idée d’une rénovation d’un deuxième compromis de Luxembourg dans la perspective post-maastrichtienne d’un rééquilibrage par le vote des 2/3 au Conseil européen.
Faut-il vraiment, cela étant, se laisser enfermer dans les alternatives ? Quand s’ouvrent à toi deux chemins, dit le sage, le seul sûr est le troisième. Les alternatives sont toujours trompeuses. Songez aux années 70. Les choix pour l’avenir semblaient simples. La droite disait : c’est nous ou les tanks russes à Strasbourg. Et la gauche : ou un monde meilleur, ou ce char d’assaut de M. Poniatowski au ministère de l’Intérieur pour dix ans encore. Finalement on n’a eu ni les uns ni les autres, mais un parachutage d’executive women en tailleur court, les raids des golden boys de Wall Street, et un goût fâcheux pour les affaires – les affaires en tous genres d’ailleurs (immobilier, fausses factures, etc.), passons. Oui, il y eut aussi une maturation conséquente de la vie démocratique, soyons fair-play, et bien des réformes qu’il n’y a pas à regretter. C’étaient les années 80. Elles nous ont répété simplement qu’on n’a jamais ce qu’on attend. On espérait des lendemains qui chantent. On a des aujourd’hui à bâiller. Hardi les cœurs ! C’est donc la preuve absolue que, dès demain, on va peut-être enfin se réveiller sérieusement.
 
Dans un genre sans rapport – encore que... – il est un sujet aussi dont, tout compte fait, je ne parlerai pas : la mode, le vêtement. En ces trente ou quarante dernières années, la façon dont on s’habille a-t-elle évolué tant que ça ? Ou, disons plutôt, a-t-elle été à ce point bouleversée ? Ça n’est pas si sûr. À l’œil, d’accord, ça paraît une évidence. Prenez par exemple une représentation typique des années 50, mettons le président Coty en dîner de semaine : la veste (grise), la chemise (blanc-gris), la cravate (gris-gris), l’assiette de potage devant et derrière, la louche à la main, Madame, également assaisonnée au poivre et sel. Il est vrai que la photo est en noir et blanc, ça n’aide pas. Voyez maintenant un président de la fin du XX e siècle dans une de ses représentations les plus courantes : mettons M. Clinton, un jour de jogging, avec le short, le tee-shirt trempé, mais la Nike avantageuse et derrière Hillary, sans louche, mais avec un parapheur. Pendant que ce grand nigaud fait le malin, il faut bien que quelqu’un fasse rouler les affaires du pays tout de même.
À l’œil, le fossé entre les deux costumes, entre la cravate IV e République et le short new Maison-Blanche, est vertigineux. Mais sur un terme un peu plus long, le croyez-vous tant que ça ? Montrez maintenant la même photo du président René à un ministre de Louis XVI : cette veste sans basques ! ce petit fil grotesque à la place du jabot (comment dites-vous, une croate, non une cravate – quelle horreur ??) ! Et des chaussures sans boucle et sans talon rouge ! Et pas de culotte ! Mais pour n’importe quel individu du XVIII e siècle, ce malheureux président aurait l’air d’un punk.
Oui, vraiment, ce qui nous semble à nous une douve n’est jamais qu’une rigole, au regard d’une période un peu plus longue. Et ça fait trop longtemps, en fait, qu’est commencé ce mouvement qui veut que le débraillé d’aujourd’hui soit l’habillé de demain, pour s’y appesantir. Au train où nous allons, en 2050, forcément, les gens iront fêter leur nouvel an de gala en mettant le survêt de cérémonie et des tongs à paillettes. Mais croyez-moi, ça apparaîtra comme tellement naturel qu’il n’y aura pas besoin de faire le réveillon là-dessus.
 
Il est un chapitre essentiel, enfin, que je vous aurais épargné, c’est celui rassemblant les propos généraux sur la société, la crise, la mutation et toutes ces choses. Notre société est en constante mutation, c’est vrai. J’oserai même, puisque nous en sommes, entre nous, à un moment de vérité, aller plus loin : elle est à un vrai tournant. Oui, considérant ce qu’est son présent, et sans oublier, bien sûr, ce que fut son histoire, on peut le dire, notre pays aborde un virage crucial dont, clairement, dépendra son avenir. Et finalement, je puis vous le dire solennellement, dans ce monde si plein de bouleversements, il est une chose, une seule, qui ne change pas, un point immuable et sacré : l’assurance grotesque de tous les jobards qui passent leur vie à faire ce genre de constatation. Depuis que j’ai l’âge de comprendre autre chose à la radio que les publicités pour les caramels Lutti et l’annonce de l’ouverture du célèbre « grand buffet campagnard gratuit des Galeries Barbès », il me semble qu’il ne s’est jamais écoulé plus d’un mois sans qu’un sociologue, un sémiologue, un clichéologue et un poncifo-thérapeute nous assène ce genre de nouilleries sur la tête, à propos de tout ce qui passe, un mouvement lycéen, le fait divers du moment, le grand retour de Sheila et les grands départs en vacances, la grève des chemins de fer et le déraillement d’un parti post-néogaulliste aux élections régionales. « C’est la preuve des profonds changements que traverse notre pays. » Oui, c’est vrai, comme ils ont raison, nous sommes au cœur d’une mutation fondamentale : celle qui veut qu’aujourd’hui, non content de n’être pas pareil à hier, soit si différent de demain. Eh oui ! on ne le souligne jamais assez. Et pourtant, voyez-vous, tout compte fait, je ne le soulignerai pas moi-même parce que, en y repensant, je me faisais ce constat anxieux : n’aurais-je que ça à vous dire, auriez-vous vraiment envie de faire l’effort de lire les deux cents pages qui suivent pour le découvrir ?
Chapitre 1
DES ÂGES DE LA VIE

Avez-vous remarqué à quel point l’âge change, de nos jours ? Je ne parle ni du vôtre ni du mien, bien sûr. Vous et moi, quant à l’âge, nous suivons l’antique loi de cette blague fumeuse : nous sommes comme le temps, toujours un peu plus vieux. Non. Je ne parle pas d’un âge particulier, ce serait indélicat, mais plutôt des âges , les âges de la vie. Et ceux-là, avez-vous remarqué à quel point ils se transforment ? C’est vertigineux. Il me paraît même que la façon dont se restructure actuellement la conscience que l’on a de l’évolution de notre humaine destinée est une des transformations les plus étonnantes et les plus radicales de l’époque contemporaine. Nous sommes entre nous, nous pouvons parler vrai : la phrase que vous venez de lire vous paraît à peu près aussi claire qu’un jeu de logique dans un magazine rocardien. C’est fait exprès. C’est pour que je puisse avoir le plaisir, dans les douze pages qui viennent, de vous l’expliquer. Alors, allons-y.
 
Pendant longtemps et, tout au moins, aussi loin que vous et moi puissions nous en souvenir, nous avons vécu selon l’idée que, grosso modo, la vie était divisée en quatre périodes : l’enfance, l’adolescence, l’âge adulte et la vieillesse. Cela n’a pas toujours été le cas. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’adolescence, par exemple – j’entends cette période de la vie, comme on l’entend de nos jours, toute de malaise, de révolte et de fermentations dermatologiques diverses –, ne remonte pas à la plus haute Antiquité. Imagine-t-on le connétable Duguesclin, Saint Louis, Jules César, ou Jeanne d’Arc saisis, vers les quinze ans, de tous les symptômes que l’on prête à cet âge, c’est-à-dire passer des journées à faire la tête dans leur chambre en écoutant de la musique de beatnik puis claquer des portes en hurlant « j’en aiaiaia marrrreu, tu veux pas comprenenenenedreu » ? Non, bien sûr. L’adolescence est une pure invention du XX e siècle. Les parents qui sont très directement confrontés au problème penseront sans doute que c’est une trouvaille dont on eût pu aisément se passer. Ça n’est pas faux. Mais les faits sont là. L’adolescence comme période autonome a été adjointe aux autres depuis environ un siècle, et c’est ainsi, que nous avons appris à rythmer la vie à quatre temps.
 
D’abord, donc, venait l’enfance. J’en ai personnellement un souvenir assez lointain, mais il me semble que l’état d’enfant consistait surtout en l’apprentissage progressif d’activités purement enfantines. Parmi les activités purement enfantines qui me reviennent, je citerai par exemple le fait de vider le chargeur à pétard de son Luger en plastique sur le mur de la véranda ; la construction d’un mur de l’Atlantique dans le jardin avec des pots de bégonia pour faire les tourelles, et des Spitfire en maquette accrochés aux troènes pour faire les Spitfire ; et naturellement, les expéditions hebdomadaires jusqu’aux dunes avec les copains de la classe pour s’adonner à d’autres activités également empreintes de l’exquise tendresse que l’on prête à cet âge innocent, comme par exemple de jouer à « Buck Danny fout la pâtée à ces putains de faces de citron » ou des choses de ce genre. Oui, je sais, je relis ces phrases comme vous avec une certaine consternation, et je m’aperçois que l’enfance de notre temps, quand on la résume aussi brutalement, avait un côté stage commando en Corée chez MacArthur assez frappant. Ça devait être, pourtant, un stage assez intensif parce que, j’ai beau chercher, je ne vois rien d’autre qui me revienne, sinon deux ou trois nouilleries, bien sûr, comme de s’abonner à Pif Gadget ou d’aller à l’école, mais est-il vraiment nécessaire de s’arrêter aux détails ?
 
De toute façon, tout ça ne durait qu’un temps : jusqu’à l’époque où divers indices, enfin, venaient nous indiquer que, quoi que l’on pensât du général Patton, des dunes et du mur de l’Atlantique, il existait d’autres possibilités d’occuper ses mercredis après-midi. Un jour, par exemple, Régis Vanpoupestraat arrivait en retard et hors d’haleine au rendez-vous hebdomadaire que l’on avait devant la Coop de l’avenue de la Mer. Il avait été retenu à la sortie du CES, expliquait-il, par Laurence Crampon qui lui avait demandé s’il ne voulait pas, l’après-midi même, aller voir avec elle La Tour infernale au Chantecler, le cinéma de la place Turenne. Régis Vanpoupestraat avait déjà vu La Tour infernale . Il l’avait vue avec son frère la semaine avant. J’en suis absolument sûr, je me souviens parfaitement qu’il nous l’avait racontée en entier et au moins pendant trois récréations, pendant que son frère, derrière, faisait les bruits du film avec sa bouche. Et pourtant, Régis nous l’avait avoué, plutôt que de passer son mercredi après-midi avec nous, comme toutes les semaines, il avait hésité à y retourner pour accompagner cette fille. Oui, hésité. Pour une fille. C’était à des détails de cet ordre que l’on comprenait qu’un monde venait à sa fin. Tout ça se passait aux environs des classes de quatrième ou de troisième. Arrivait alors ce moment si capital de la vie humaine que chacun connaît bien. Ce moment, très lié, je crois, à des affaires de bouillonnement hormonal et accompagné, comme nul ne l’ignore, d’une métamorphose physiologique et de graves troubles identitaires : la première boum.
 
Avec la première boum s’ouvrait l’adolescence. L’adolescence, comme nul ne l’ignore non plus, était une période d’intense reconstruction, c’est-à-dire qu’elle consistait essentiellement à s’affaler sur un couvre-lit en chenille de coton mauve, entre Kéké, Jean-Marcel, Chichille et un fauteuil poire, pour noyer dans l’âcre fumée des cigarettes à l’eucalyptus les chagrins infinis qui avaient suivi la scène traumatique primitive : à la boum, dans le garage du père de Tony Vandernase, Pascale Martens avait été vue en train de s’embrasser avec la langue avec Emmanuel Le Smout, un nase qui portait des boots blanches vernies absolument grotesques. Je note ce point par parenthèse et ne le fais ni par rancœur tenace ni pour tenter de régler lâchement en public de vieux comptes privés, mais, vingt-cinq ans plus tard, je n’ai rien oublié de tout cela, ni d’ailleurs de la question douloureuse que mon inconscient déchiré me ulule encore, parfois : où diable est-ce qu’Emmanuel Le Smout avait réussi à dénicher des boots blanches dantesques à ce point ?
L’adolescence était le temps des graves inquiétudes liées au difficile apprentissage de la sexualité. Cela a été le cas de toute éternité, je pense, pour vous comme pour chacun, et vous trouverez peut-être que je m’alanguis un peu sur mes souvenirs, mais l’époque où ils se situent était assez particulière. C’étaient les années 70. Oui ! jeunesse, nous autres nous avons eu quinze ans pendant les années 70, les fameuses années 70, celles de la révolution sexuelle, ces années d’une liberté dont aujourd’hui vous ne pouvez plus avoir qu’une mince idée – la chanson Le zizi de Pierre Perret, les pages sous-vêtements de la Redoute, la fille dont on voyait parfaitement qu’elle allait montrer ses fesses dans la pub Obao Douche –, que d’audaces, que de folies, quand on y repense ! Et c’est sans doute parce que nous baignions dans cette atmosphère si libératrice que nous avions compris de façon particulièrement précoce les tenants et les aboutissants des mécanismes complexes de la sensualité moderne : le but de toute évolution sexuelle consistait donc à réussir à faire avec quelqu’un d’autre que soi exactement ce que Pascale Martens avait fait avec Emmanuel Le Smout à la boum de Tony, mais surtout à réussir à le faire avant le BEPC, parce que après viennent les vacances puis le lycée, et voilà, tu te retrouves, comme un plouc, puceau de la langue au moins jusqu’au bac français, ce qui est navrant.
Outre celui du bouillonnement des sens, ajoutons, détail de poids, que l’adolescence était aussi un âge d’une extrême conscientisation politique. Cela aussi, les jeunes d’aujourd’hui semblent n’en avoir plus qu’une bien faible idée. Alors, on avait encore un vrai sens de l’acte fort, la politisation nous était chevillée à l’âme. On pouvait facilement aller, par exemple, jusqu’à punaiser un poster de Che Guevara dans sa chambre, savoir par cœur les chansons de Maxime Le Forestier, voire – un peu plus tard – faire des réunions « débat inter-sexes » avec le groupe filles chez le prof de philo, en buvant du thé dans des services chinois. C’étaient nos quinze ans. En nous tout était rebelle, surtout l’acné d’ailleurs, passons.
 
Venait l’âge adulte. On y entrait, selon les cas, vers vingt ou vingt-cinq ans, à la suite de rites initiatiques sur lesquels je m’étendrai peu : le service militaire, le mariage, ou, beaucoup plus tard, l’achat d’une machine à laver pour faire sa lessive soi-même. On notera au passage que, des trois, le troisième est le seul qui ait survécu. Dans un sens, c’est d’ailleurs étonnant, parce que n’importe quel individu qui s’est égaré plus de trois minutes dans les mains d’un vendeur du rayon « grand blanc » d’un magasin électroménager sait que, de très loin, ça n’est pas le moins cauchemardesque. Quoi qu’il en soit, à l’âge adulte, l’humain enfin se transformait en adulte, soit en papa, soit en maman, soit, enfin, en professeur de piano, emploi occupé depuis les siècles des siècles par une catégorie intermédiaire, la demoiselle. L’âge adulte était, par état, celui du devoir. Il se résumait à une suite de servitudes accablantes dont on se demande toujours comment tant de générations successives surent s’y plier : recevoir des crêpières-gaufrières inutilisables pour les fêtes des Mères, organiser des repas de famille en hurlant chaque année, de façon hystérique mais rituelle : « C’est bien la dernière fois que j’accepte une corvée pareille », tondre la pelouse deux ou trois fois par mois, boire des bières avec le voisin en ne parlant de rien, ou, plus pénible encore, être capable de discuter des heures entières avec ses beaux-frères pour savoir s’il valait mieux payer ses impôts par tiers ou par mensualités.
Enfin venait la vieillesse. La vieillesse était un âge où tout être humain était appelé à une métamorphose ultime et délicieuse. C’est-à-dire qu’il se couvrait soudainement et entièrement de robes à fleurs et de cheveux à bigoudis pour devenir cet avatar exquis de notre espèce mortelle, une mémé . J’entends que la mémé couverte d’une casquette à carreaux et pourvue d’une burette à huile pour réparer le Solex pouvait, plus couramment, s’appeler un pépé , mais personnellement j’ai eu, hélas, moins longuement le loisir d’en étudier un de près. La mémé de format courant donc, et tout particulièrement aux moments essentiels de la sortie d’école, était en général constamment précédée d’un sac à main garni d’une part de galette au beurre, de pains au chocolat et de chaussons aux pommes et d’autre part de clés toujours introuvables (« tu es sûr que tu n’as rien mâché de dur quand tu l’as mangée, la galette à mémé ? C’est ça, crache bien pour montrer »). Elle passait à travers l’existence, le cheveu toujours plus ondulant et l’esprit toujours plus tourmenté par ce sens des vastes questionnements qui, depuis la nuit des temps, font la grandeur et la servitude de notre engeance mortelle : « J’ai ma belle-fille à manger dimanche. Il faudrait peut-être que j’achète un autre rosbif parce qu’avec deux je me demande si ça ne va pas faire juste. »
Tout cela s’appelait la vie. Je ne pense pas que ce modèle fût parfait, naturellement. Mais enfin, vaille que vaille, cela faisait plusieurs générations qu’il fonctionnait ainsi. Et cela n’est plus le cas. Voyez, regardez, étudiez autour de vous et dites-moi combien d’âges de la vie vous trouvez encore ? Pour moi, et en comptant large encore, il me semble que j’arrive à deux.
D’abord vient toujours l’enfance. Tout le monde sera d’accord là-dessus. Pour une part, elle a finalement peu changé. J’entends bien que mille prophètes de malheur affirment rituellement que l’enfance, comme l’humanité en général, court à sa perte. Il me semble toutefois que cela fait depuis Cicéron, au bas mot, et en particulier à chaque rentrée scolaire qu’on nous fait le coup, ce qui relativise l’affolement. Par ailleurs, ce que je crois savoir des goûts et des distractions des enfants d’aujourd’hui peut apaiser les craintes. Ils aiment les dessins animés ultra-violents, les jeux vidéo franchement fachos, les poupées d’une vulgarité de série télé américaine, etc. C’est tout à fait rassurant : cela prouve que les enfants sont toujours capables des plus grandes régressions infantiles et, donc, que tout marche comme cela a toujours marché. Mais ce qui a fondamentalement changé, en revanche, c’est la durée de cette période de la vie. Naguère, cette étape, toute de poupées et de trains électriques, durait environ jusqu’à l’âge de quatorze ou quinze ans. Bien. Essayez aujourd’hui d’offrir une Barbie à une fillette de dix ans et vous verrez. De nos jours, la fillette, à dix ans, en est déjà largement au poster des 2 be 3, sur lequel a été écrit « Filip, I love your body », avec le vieux rouge à lèvres qu’elle s’est acheté elle-même au moins deux ans auparavant dans le cadre des préparatifs de sa première soirée techno.
 
Mais bon, pourquoi blâmer les gamins de vouloir entrer un peu plus vite en adolescence, quand, visiblement, le reste de la société a tant de mal à en sortir. La deuxième période de la vie, donc, de nos jours s’appelle l’adolescence. Dans l’ensemble, et tout au moins au début, je suis intimement persuadé qu’elle n’a changé en rien. Les générations passent, le garage de Tony Vandernase, à l’heure qu’il est, doit abriter une vieille Smart, mais les premières boums restent. Et je suis bien convaincu, moi, que, pour ce qui est des choses concrètes, la grande affaire est toujours la même : quand tu embrasses une fille avec la langue, tu enlèves ton appareil dentaire avant ou après ? Mais ce sont les limites de cet âge qui, aujourd’hui, se perdent dans le flou. L’adolescence, disais-je, commence donc vers dix ou douze ans. Et ça finit... Ça finit... Je cherche et je ne vois pas. En parlant de ce sujet brusquement, il y a des tas d’images qui me traversent la tête, les images de notre quotidien, à vous et à moi. En pensée, je vois soudain passer devant moi les nouvelles Nike de mon copain Loulou (52 ans), je vois les ravissants débardeurs de marque Petit Bateau qui masquent à peine les nombrils charmants de l’ensemble de mes copines (d’âges également certains) et je songe à notre conversation d’hier soir, au bureau (« et à propos, tu sais pas avec qui elle sort, la fille de la pub (48 ans), elle est avec l’ex de la fille du courrier (43) », etc.). Au loin, sur l’écran médiatique des grandes affaires du monde, je vois passer en sautillant M. Clinton, entièrement vêtu d’une ravissante tenue de jogging bleu ciel – avec le short assorti –, tout occupé à finir posément son petit footing du matin avant de se demander, sans doute, avec quel petit ami de son âge aujourd’hui il va pouvoir jouer à la guerre ou, mieux encore, avec quelle stagiaire de dix-neuf ans et demi il va pouvoir jouer au docteur. Moi-même, comme toujours, plutôt que de faire mes devoirs, c’est-à-dire d’écrire ce que je suis en train d’écrire pour la maîtresse – on dit chef de service mais dans l’idée c’est pareil –, je songe à sortir mon petit journal intime (ô petit journal, cher, cher petit journal ! – il n’y a pas de Snoopies sur la couverture, mais il me semble parfois que, dans l’idée, le cœur y est) pour lui confier les derniers soubresauts de ma vie sentimentale agitée. Et soudain je me sens submergé par cette question qui nous dépasse : un jour, nous serons grands, certes. Mais quand ? Eh oui, ainsi vont les jours. Qu’est-ce que la vie, à deux doigts de l’an 2000 ? La vie est une longue récréation de classe de quatrième qui n’arrêterait jamais.
 
J’exagère un peu, sans doute. Dans notre société, l’adolescentrisme fait rage, certes, mais tout le monde n’est pas ado. Je pense par exemple à ceux d’entre nous qui ont, sur leurs frêles épaules, la lourde responsabilité de jeunes enfants. Ah ! dans leur cas, bien sûr, et comme ils nous le répètent si souvent à nous autres, célibataires (« tu ne sais pas ton bonheur », etc., on ne fait pas plus geignard et envieux qu’un jeune parent, de nos jours, sauf un vieux naturellement), leur vie a pris une autre tournure : plus de petits marivaudages sentimentaux, de jeunisme à tout crin, de caprices à toute heure, les enjeux sont très différents. Eux ne peuvent pas se permettre d’être aussi immatures. Il suffit d’ailleurs de suivre attentivement leurs conversations et leurs angoisses – couches, pipi, couches, popo, biberon, popo, pipi – pour le comprendre. Les gens qui ont de jeunes enfants, de nos jours, ne sont absolument pas ados : pour ce qui est de l’ensemble des préoccupations, ils sont très en dessous. Non, tout le monde n’est pas aussi hystériquement jeune qu’on veut bien le dire. Mais ce que j’adore, dans cette société, c’est qu’on peut l’être quand on veut. Prenez la crise pubertaire, par exemple. Il y a encore quinze ans, la crise pubertaire était un moment très particulier de la vie, mais unique. Aujourd’hui, il est toujours particulier, mais la plupart des gens normalement constitués, au long de leur vie, en connaissent plusieurs.
Par exemple, au moment du GVAD – le Grand Virage d’après divorce. C’est-à-dire cette métamorphose soudaine qui saisit, quelques semaines, quelques mois après le traumatisme, tous les individus qui se remettent d’une rupture, au moment où cette drôle de voix intérieure qui s’appelle la volonté, poussée sans doute par les conseils d’un article psycho « super-intéressant » d’un vieux Marie - Claire lu chez le coiffeur, ou de la vendeuse du magasin de primeurs qui leur sert de thérapeute de couple, où cette voix, donc, leur crie : « Allez, bibiche, maintenant il faut te reprendre. » C’est toujours comme ça. Il y a toujours un moment où on finit par en avoir assez d’avoir été quitté par un ou une autre, alors on se reprend soi-même. La reprise, hélas, peut être spectaculaire. Deux jours avant, le type était encore couvert des marques terribles de l’affliction (larmes, Kleenex, Prozac, prostration en boule pendant des heures dans un vieux fauteuil défoncé, etc.). D’un coup vous le retrouvez en total Naf Naf, ou en petit tee-shirt grotesque marqué « Donald loves Quick Silver », ou en n’importe quoi d’autre qui réponde aux manœuvres perverses de la vendeuse des Galeries Lafayette junior qui a réussi à le convaincre que, dans son état, la seule chose qui importait était de se donner « un bon petit coup de jeune ». C’est un signe qui ne trompe pas. Il faut alors vous préparer au pire parce que, pour vous, l’enfer commence. Eh oui, hier encore le jeune divorcé n’était sans doute pas très drôle, mais reposant. Il suffisait de le poser dans un coin du salon et de ponctuer de temps en temps son flot de tristesse d’une vague formule de compassion, mais ça pouvait parfaitement se faire en finissant ses activités domestiques normales – téléphoner, faire la cuisine, etc. – parce que, de toute façon, il n’y a qu’une seule chose qui intéresse le type qui cuve un chagrin d’amour : lui. Après le GVAD, en revanche, c’est terrible. Il ne s’agit plus de rentrer en soi-même pour s’y morfondre face à sa déprimante solitude, il s’agit au contraire de sortir le plus possible. Mais ça non plus, hélas, le délaissé n’aime pas le faire seul. Une horreur, vous dis-je. Bars, boîtes, « qu’est-ce qu’on fait ce soir ? » et « comment ça, il est 3 heures du matin ! eh bien, justement, c’est l’heure pour sortir ». Ça n’arrête plus. Au bout de deux jours de ce traitement, vous ressemblez à une petite serpillière finie à l’eau de Javel. Lui est en pleine forme : forcément, il a quinze ans d’ennui à rattraper. C’est d’ailleurs ça qui le rapproche de l’adolescence, en plus énergique encore, évidemment – le GVAD n’a pas de crise de croissance à compenser. Et qu’y faire ? Rien. Cet âge ingrat est comme tous les âges ingrats. Il faut qu’il passe. On sait qu’il est passé quand on téléphone un jour au type qu’on a eu sur le dos pendant trois mois et qui n’a pas donné de nouvelles depuis deux semaines, et que l’on s’entend répondre : « Excuse-moi de te dire ça, vieux, mais c’est vraiment pas le moment, on prend un train pour Cabourg dans dix minutes. » Voilà, c’est bon. Vous pouvez enfin vous recoucher. Selon les statistiques actuelles, vous pouvez compter sur six ans et demi de tranquillité avant que le cirque ne recommence.
Très fréquemment, aussi, une nouvelle crise pubertaire peut saisir l’individu plus tard dans sa vie : au moment de la retraite. Encore que, parlant de seconde adolescence chez les sexagénaires, j’exagère sans doute un peu. Certes, depuis l’époque de ma divine mémé, l’idée que l’on se fait de la vieillesse a bien changé. Et de nos jours, quand on a la chance d’avoir encore dans son entourage un papy (« mais tout le monde l’appelle pap , il trouve que ça fait plus jeune »), on a plus l’habitude de le voir à Orly, de retour du Club Med, en train de distribuer ses cartes de visite à des poupées blondes de quatre-vingts balais en leur disant « on se rappelle ! », qu’occupé, à l’ancienne, à balancer des valets de pique et des dix de der pour finir une belote dans une vieille maison de retraite. Mais quand on voit ce qu’est l’actuel emploi du temps d’un retraité moyen (« après le golf, j’ai le stage d’Internet mais je peux pas le finir vraiment parce que ça se chevauche avec la semaine spéciale “surf senior” des gais tritons à Biarritz »), on comprend que cette phase de la vie ne peut rien avoir à voir avec la prime jeunesse : aucun ado au monde, même sportif, ne réussirait à tenir le coup physiquement devant un programme pareil.
 
Voilà donc notre vie, aujourd’hui. On a beaucoup parlé déjà de tout cela, de l’infantilisme social généralisé, de la course à la jeunesse de cette société qui ne veut pas vieillir, et de tout ce qui en découle : mon club de gym ; les crèmes « anti-âge » à Monoprix ; la dernière nouvelle femme de quinze ans trois quarts de Johnny Hallyday, l’inévitable Viagra, évidemment – le seul médicament, comme l’avait dit si justement naguère un de mes camarades de bureau très spirituel, qui permette de mettre le vit devant soi. Tout cela a été dit. Faut-il vraiment s’en moquer encore ? D’abord, le peut-on, quand on voit de quelles souffrances tout cela est payé, quand on voit le martyre que l’on est capable de s’infliger pour arriver au bonheur faustien de vaincre le temps ? Oui, le martyre, j’ai bien dit. Et tous ceux qui, parfois, entre midi et deux, se sont déjà retrouvés à quatre pattes, avec une jambe en l’air, entre une escouade d’executive women en body fluo et un dingue qui vous tombe dessus devant tout le monde (« j’aiaiai diiiit doooos plaaaat ! ») au nouveau cours très sympa, le cours de pump (une heure de pratique, une semaine d’immobilisation, deux mois de kiné), comprendront dans leur chair ce que je veux dire. Ah ! mon club de gym, quel bijou ! En écho, tout à coup, puisqu’on en parle, il me revient une simple phrase, une phrase de vestiaire, et je m’en voudrais de ne pas vous la citer.

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