Pasteurs nomades et transhumants autochtones
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Description

Les pasteurs nomades et transhumants constituent 100 à 200 millions de personnes dans le monde. Ils apportent une contribution importante aux économies locales, nationales et régionales. Les pasteurs ont beaucoup à offrir en termes de connaissances autochtones uniques, de contributions économiques, de diversité culturelle, etc. Mais, pour leur permettre de développer pleinement leur potentiel, il est nécessaire de corriger les idées fausses et de mettre en place de nombreux programmes et politiques de soutien.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2010
Nombre de lectures 258
EAN13 9782296262270
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

PASTEURS NOMADES
ET TRANSHUMANTS AUTOCHTONES
Collection « Questions Autochtones »


Il y a dans le monde plus de 350 millions d’autochtones répartis entre 5 000 peuples au moins, dont la situation varie selon le degré de reconnaissance de leurs droits par les États qui les englobent.

Marginalisés politiquement, économiquement et culturellement par les événements historiques qu’ils ont subi (conquêtes, guerres, spoliations de leurs territoires et de leurs ressources, atteintes à leurs visions du monde), ces peuples revendiquent des droits dans les États dont ils veulent faire évoluer la gouvernance.

La Collection « Questions Autochtones » souhaite faire connaître au public francophone les expériences de développement des peuples autochtones dans les domaines politiques, économiques, sociaux et culturels, ainsi que les luttes qu’ils mènent auprès des organisations internationales pour la reconnaissance de leurs droits à disposer d’eux-mêmes et la protection de leurs droits humains.

Les ouvrages sont rédigés par des experts, aussi bien autochtones que non autochtones.

La Collection « Questions Autochtones » est la traduction en français de la revue « Indigenous Affairs » publiée en anglais et en espagnol par IWGIA, the International Work Group for Indigenous Affairs, basé à Copenhague au Danemark ( www.iwgia.org ).

Cette Collection est dirigée par le GITPA (Groupe International de Travail pour les Peuples Autochtones), branche francophone de IWGIA (International Work Group for Indigenous Affairs).

Déjà parus :
• Droits territoriaux des peuples autochtones, 2005,123 p.
• Paroles de femmes autochtones, 2006,175 p.
• Exploitations forestières et peuples et autochtones, 2006,165 p.
• Peuples autochtones d’Afrique et Objectifs de Développement du Millénaire, 2007 132 p.
• Gaz, pétrole de l’Arctique et peuples autochtones, 2008,168 p.
• Changements climatiques et peuples autochtones, 2009,159 p.


© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnlque, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-12463-9
EAN : 9782296124639

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Groupe International de Travail
pour les Peuples Autochtones (GITPA)


PASTEURS NOMADES
ET TRANSHUMANTS AUTOCHTONES
Pasteurs nomades et transhumants autochtones est une réédition de la revue « Indigenous Affairs » (n° 3-4 2009) publiée par International Work Group for Indigenous Affairs (IWGIA), Copenhague, Danemark,


Coordinatrice éditoriale de ce numéro
Marianne Wiben Jensen
Responsable de la publication pour GITPA/L’Harmattan
Patrick Kulesza
Traductions en français
Gaëlle De Bourayne
Révision des traductions
Simone Dreyfus-Gamelon
Maquette
Jorge Monras, Jeanne Traon
www.lasouirs.org


GITPA
Groupe International de Travail pour les Peuples Autochtones
Rédaction et achat :
3, rue de la Châtaigneraie
92310 Sèvres
Tel : 01450799 65/06 78 28 2155
Fax : 0146268173
Courriel : gitpa.iwgiafrance@wanadoo.fr
Site Internet : www.gitpa.org






© IWGIA 2009
© GITPA-IWGIA France 2010
Éditorial
Marianne Wiben Jensen


Ce volume de Questions Autochtones concerne la situation de millions d’autochtones, pasteurs nomades et transhumants qui gèrent des environnements difficiles rendus productifs grâce à des cultures et des modes de production uniques. Cependant ils sont, dans le monde entier, victimes de nombreux mythes et incompréhensions, qui ont conduit à la mise en œuvre de politiques de développement inadaptées et souvent hostiles, à une profonde pauvreté de leurs populations, à la discrimination et à de nombreuses violations des droits de l’homme. Les pasteurs nomades ont beaucoup à offrir en termes de connaissances autochtones uniques, de contributions économiques, de diversité culturelle, etc. Mais, pour leur permettre de développer pleinement leur potentiel, il est nécessaire de corriger les idées fausses et de mettre en place de nombreux programmes et politiques de soutien.


L’importance du pastoralisme

Les pasteurs nomades et transhumants constituent environ 100 à 200 millions de personnes dans le monde {1} . Ils vivent dans de nombreuses parties du monde, en Afrique, en Asie centrale, dans l’Arctique et au nord de l’Europe. En Afrique sub-saharienne seulement, on les estime à plus de 50 millions. Les cultures et modes de vie pastoraux, basés sur l’élevage des bovins, des chèvres, des moutons, des yacks et des rennes – sont particulièrement bien adaptés à la survie au sein d’environnements difficiles et à une utilisation productive des terres semi-arides, arides et des déserts.
Des recherches scientifiques en nombre croissant démontrent que les pasteurs et le pastoralisme apportent une contribution importante aux économies locales, nationales et régionales. Les articles de Ced Hesse et de Joseph Ole Simel montrent que, dans des conditions environnementales similaires, le pastoralisme en Afrique est beaucoup plus productif à l’hectare que l’élevage commercial ou sédentaire. En outre, la productivité élevée des systèmes pastoraux permet non seulement la survie de millions de pasteurs nomades, mais contribue également, de manière significative, à d’autres secteurs des économies nationales et régionales.


La mobilité

Ainsi que le soulignent les articles de ce numéro de Questions Autochtones , l’aspect essentiel du pastoralisme nomade est la mobilité. Les zones dans lesquelles vivent les pasteurs sont très souvent difficiles et non fertiles, avec des conditions environnementales extrêmes, il est donc impératif pour eux de se déplacer sur de grandes surfaces pour trouver des pâturages et de l’eau pour préserver leurs troupeaux. L’espace nécessaire et la mobilité s’accroissent, en raison du changement climatique qui aggrave des conditions climatiques déjà extrêmes. Ces conséquences sont décrites dans les articles de Joseph Ole Simel, de Stephan Dudeck et de John Isom, mettant l’accent, respectivement, sur l’Afrique orientale, la Russie et le Tibet. Les représentants des pasteurs, qui ont récemment participé à la 15 e Conférence des Nations Unies sur le Changement Climatique (COP 15) à Copenhague, ont fortement souligné les graves conséquences du changement climatique pour les pasteurs nomades et la nécessité de développer des stratégies d’adaptation.
L’espace disponible pour les pasteurs nomades diminue rapidement, ils sont de plus en plus victimes, dans le monde entier, de dépossession de leurs terres et de leurs ressources naturelles. Ils sont expulsés des zones qu’ils ont habitées et utilisées pendant des siècles, pour faire place à l’agriculture sédentaire et commerciale, à l’extraction des ressources naturelles, à des initiatives de protection de l’environnement, à la chasse commerciale de la faune sauvage, au développement du tourisme, etc.


Des stéréotypes négatifs

Les gouvernements et les sociétés dominantes sont malheureusement en grande partie ignorants de la dynamique et des contributions du pastoralisme, et les pasteurs souffrent de stéréotypes négatifs et d’une discrimination bien enracinée. Bien qu’étant utiles à la promotion du tourisme, et apparaissant comme des attractions exotiques et colorées dans les publicités, ils sont généralement perçus comme arriérés, irrationnels, improductifs, à l’origine de nombreux conflits et de la destruction de l’environnement. En outre, ils sont souvent insuffisamment représentés dans le processus décisionnel national et ne sont pas bien organisés, aux niveaux local, national ou régional. Ils tendent donc à être en position de faiblesse lorsqu’il s’agit de conflits et de compétition sur les terres et les ressources naturelles.
Les incompréhensions et le manque de volonté d’écouter et d’apprendre de la part des gouvernements ont conduit à l’adoption de politiques de développement inadéquates et hostiles. Tel est le cas en Tanzanie ― comme le décrit l’article d’Edward Porokwa ― où le gouvernement actuel, clairement anti-pastoraliste, a adopté un certain nombre de mesures qui ont une incidence négative sur cette activité. Le Tibet et la Russie sont des cas récents où, comme le décrivent John Isom et Stephan Dudeck, les modes de vie et l’existence des pasteurs nomades ont été minés par des politiques de développement désastreuses.
Les stéréotypes négatifs à l’encontre des pasteurs entraînent de graves violations des droits de l’homme. Celles-ci prennent de nombreuses formes telles que, par exemple, leurs expulsions forcées, décrites par Edward Porokwa dans son article sur la Tanzanie. Dans certains cas, les stéréotypes négatifs entretiennent une culture d’intolérance ethnique et de haine. Telle est la situation au Burkina Faso et au Niger où Issa Diallo décrit les massacres horribles commis à l’encontre des Peuh au Burkina-Faso.
Les pasteurs nomades, en général, souffrent de marginalisation, mais leurs femmes sont doublement marginalisées, comme pasteurs et comme femmes. Beaucoup de cultures pastorales sont profondément patriarcales et ceci - combiné avec les formes modernes de développement et de prise de décisions, également dominées par les hommes – élimine les femmes de pasteurs. Dans leur article, Rebecca Lolosoli et Johnson Ole Kaunga décrivent la situation des femmes de pasteurs dans le nord du Kenya et mettent en évidence de graves problèmes tels que la violence généralisée qu’elles subissent.


La voie à suivre

On notera que, malgré les nombreux défis auxquels elles font face, les communautés pastorales agissent de plus en plus pour améliorer leur situation et revendiquer leurs droits. L’auto-organisation et le renforcement de leurs capacités d’organisation sont des éléments clés. Dans son article, Dodo Boureima décrit comment les organisations pastorales de l’Afrique occidentale ont formé un réseau régional de défense de leurs intérêts économiques, politiques, sociaux et culturels. Comme l’a souligné Ced Hesse, une société civile de plus en plus écoutée et organisée est en train d’émerger - notamment en Afrique orientale - et contribue à maintenir le pastoralisme à l’ordre du jour politique. Afin de continuer à développer un plaidoyer en faveur de politiques propices au pastoralisme, il est - comme le soutient Ced Hesse - important pour les pasteurs et leurs partisans de conduire de nombreuses recherches de terrain sur l’apport économique global du pastoralisme. Et ce, afin de recueillir des preuves tangibles des multiples contributions du pastoralisme aux économies locales et nationales.
Il est important pour les pasteurs nomades d’élaborer des stratégies nationales d’adaptation au changement climatique. Il est également nécessaire de rappeler aux décideurs les avantages économiques, sociaux et culturels qu’ils retireraient en soutenant les stratégies d’adaptation des pasteurs eux-mêmes. En outre, les bailleurs de fonds qui soutiennent les initiatives étatiques d’adaptation aux changements climatiques doivent garder à l’esprit qu’il est de leur devoir d’accorder une attention particulière aux groupes les plus vulnérables. Ce plaidoyer peut s’appuyer sur la « Résolution sur les changements climatiques et les droits de l’homme et la nécessité d’étudier leurs conséquences en Afrique », de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples du 25 novembre 2009, qui met l’accent sur la nécessité d’inclure les droits des peuples autochtones dans les mesures d’adaptation au changement climatique.
Le droit des pasteurs nomades à maintenir et à développer leurs propres identités, cultures et modes de vie relève des droits de l’homme ; il est important que les organisations pastorales s’appuient sur le droit international dans leur travail de sensibilisation nationale. Un document clé est la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA), récemment adoptée, qui contient des clauses relatives aux droits individuels et collectifs des peuples autochtones, y compris leurs droits à la terre, aux territoires et ressources et le droit de ne pas être expulsés de force de leurs terres et territoires. Dans un contexte régional, les pasteurs nomades en Afrique peuvent faire usage de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples et du cadre politique sur les peuples autochtones de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP), qui soulignent l’importance de promouvoir et de protéger les droits des peuples autochtones en Afrique - y compris le droit à la terre et aux ressources naturelles.
Il est à espérer que les organisations pastorales ainsi que leur capacité de mobilisation seront renforcées dans les années à venir. Elles font face à des forces puissantes et elles auront besoin d’arguments forts et convaincants. Espérons qu’au cours des années à venir, nous assisterons au développement d’une société civile pastorale capable de promouvoir sa cause, sur la base de recherches solides sur la valeur économique du pastoralisme, de l’utilisation du droit national et international concernant les droits de l’homme, d’un développement de réseaux et d’une collaboration accrus aux niveaux local, national et international.


Marianne Wiben Jensen est responsable de la Coordination des programmes pour l’Afrique au sein du Secrétariat d’IWGIA.
Les pasteurs nomades du Tibet : tradition, transformation et perspectives
John Isom


Introduction

Le plateau tibétain, connu aujourd’hui comme le Troisième Pôle de la terre {2} , s’élève à environ 4500 mètres d’altitude et couvre une superficie de quelque 2,5 millions de kilomètres carrés au sud de l’Asie centrale. Ayant la taille de l’Europe occidentale, la région est délimitée au sud et à l’ouest par la chaîne de montagnes himalayenne de l’Hindu-Kush, au nord par le vaste désert du Taklamakan, et à l’est par les plaines de la Chine Han. La région, qui reçoit la plupart de ses maigres précipitations en été par la mousson indienne du sud, est en grande partie semi-aride ou aride, avec des vents forts et persistants, de longs hivers arctiques et des étés chauds ponctués d’orages locaux. D’extrêmes fluctuations de température dans la même journée sont choses courantes tout au long de l’année.



Scène typique des prairies de haute altitude du Tibet.
Photo : Michael Buckley - www.meltdownintibet.com

Les faits montrent que les êtres humains sont arrivés sur le plateau pendant le paléolithique moyen, il y a environ 30000-50000 ans. Au cours de l’histoire, une entité politique indépendante tibétaine s’est développée dans un relatif isolement, isolement encouragé par la montagne qui constitue une immense barrière naturelle et par le caractère extrême de l’environnement du plateau. Cet isolement aurait favorisé le développement d’une langue, d’une culture et de structures sociales uniques et, pour les 1400 dernières années, de traditions religieuses enracinées dans le bouddhisme tibétain.
Plus des deux tiers du plateau sont couverts de prairies, ressources qui, avec la domestication du yack sauvage, ont permis le développement d’un mode de vie pastoral. Depuis l’origine hypothétique du pastoralisme sur le plateau il y a environ 4000 ans, (peut-être 8800 ans), la persistance de ces moyens de subsistance et de ce mode de vie ont montré un lien étroit et positif entre l’écosystème des prairies et ses habitants, pour le plus grand bien des familles et des clans, des communautés monastiques et, de façon plus large, de l’entité politique.
Cet article traitera principalement des conditions définissant la forme unique du pastoralisme nomade au Tibet et ses relations avec l’environnement. Il traitera également de la transformation survenue avec la domination de la Chine communiste depuis les années 1950 et des perspectives d’avenir liées à une évolution rapide des conditions politiques, environnementales et climatiques {3} .


Des traditions enracinées

Les conditions environnementales extrêmes du plateau tibétain créent un contexte écologique unique pour le pastoralisme. Les pâturages semi-arides et arides de la région sont soumis à de fortes variations annuelles, saisonnières et interannuelles des pluies estivales et des chutes de neige en hiver, celles-ci constituant une importante variable affectant fortement la survie du bétail. Les précipitations varient aussi considérablement sur des échelles relativement locales, obligeant le bétail à bouger régulièrement à la fois entre et pendant les saisons, afin de s’assurer des provisions suffisantes de nourriture et la sécurité.



La laine de yack est à la base des tentes des nomades et d’autres produits ménagers de première nécessité.
Photo : Michael Buckley.



La bouse de yack, important combustible, est empilée pour être séchée.
Photo : de Michael Buckley

Dans ce contexte écologique, les nomades tibétains, également appelés drokpas , font paître plusieurs espèces de bétail, y compris les yacks, des hybrides de yacks et de bovins, des moutons, des chèvres et des chevaux. Les moutons sont généralement les animaux les plus abondants dans les troupeaux. Ils fournissent la laine et le lait, et souvent la plus grande partie de la consommation de viande. Les chèvres, à leur tour, fournissent de la viande, du lait et du cachemire, une laine de haute qualité, denrée de plus en plus appréciée sur le marché. Les nomades possèdent aussi des chevaux qui ne sont jamais utilisés pour leur viande mais plutôt pour l’équitation, et dans certaines régions, comme animaux de bât. Les troupeaux des drokpas comprennent aussi le célèbre yack tibétain.



Le yack est la bête de somme principale utilisée pour se déplacer entre les pâturages en été comme en hiver. Le terme tibétain pour les yacks « nor » signifie « richesse ».
Photo : Michael Uckley

La valeur du yack dans la culture nomade ne peut pas être surestimée. Les yacks sont les principales bêtes de somme, ils fournissent du lait et des produits laitiers, du cuir, de la bouse utilisée comme carburant et parfois de la viande. D’après Miller (1999), une famille nomade typique peut maintenir au maximum de trente à quarante yacks de traite, pour un troupeau d’environ 100 bêtes, avant d’avoir besoin d’embaucher de la main-d’œuvre supplémentaire. Les yacks fournissent également les matériaux de base pour les tentes des nomades, fabriquées à partir de leurs longs poils tissés en lanières et facilement transportables. Il n’est pas surprenant que le terme tibétain pour les yacks, nor , signifie aussi « richesse ».
Les troupeaux des drokpas sont généralement constitués d’un mélange de ces espèces, une stratégie qui sert à atténuer les risques tout en profitant de techniques complémentaires d’alimentation du bétail : chaque espèce broute différentes plantes ou parties de plantes, donc utilise plus efficacement l’ensemble des espèces fourragères disponibles. Maintenir non seulement l’abondance mais la diversité de la composition du troupeau minimise également le risque de perte causé par la maladie ou les phénomènes météorologiques extrêmes.
Un stéréotype commun à l’égard de tous les nomades, y compris au Tibet, est qu’ils se déplacent aléatoirement dans le paysage. Il n’y a cependant rien d’aléatoire dans les mouvements journaliers et saisonniers des drokpas à travers les pâturages du plateau. Au contraire, selon les termes d’un chercheur, leurs mouvements sont « déterminés par des organisations sociales complexes… [qui] sont très bien réglementées » et liés à l’environnement (Miller 1999).



La traite des chèvres. Les chèvres fournissent de la viande, du lait et du cachemire aux drokpas.
Photo : Michael Buckiey.

La gestion et la réduction des risques, à la fois pour les pâturages et pour le cheptel, sont distribuées non seulement écologiquement, mais aussi socialement. Avant que le contrôle du Tibet par la Chine communiste ne mette fin aux pratiques traditionnelles des nomades à la fin des années 1950, l’accès et le contrôle des ressources et des pâturages étaient menés selon des régimes communautaires de propriété. L’éventail des pratiques d’utilisation des ressources par les drokpas se définissait par une mobilité dynamique du bétail, des territoires de pâturages appropriés mais qui se chevauchaient, et des prises de décisions d’accès adaptables aux conditions locales et saisonnières. Ces pratiques fortement liées aux structures sociales ont créé une situation relativement flexible d’accès aux ressources selon leur abondance et leur disponibilité au niveau local.


Transformation : Le maoïsme envahit les prairies

En 1950, la Chine communiste envahit le Tibet, alors indépendant, et initie rapidement la mise en œuvre de ce qui allait devenir un demi-siècle de politiques désastreuses d’usage des terres à travers le plateau. Ces politiques s’enracinent dans l’idéologie maoïste caractérisée par un manque de connaissances scientifiques des prairies, une indifférence pour les pratiques les plus élémentaires du pastoralisme et un dédain pour les nomades du Tibet, considérés comme des gens arriérés et superstitieux ayant besoin de la main civilisatrice de la Chine. Les conséquences ont été de transformer les relations sociales et les pratiques pastorales des drokpas et de dégrader l’écosystème des prairies tibétaines. Plus d’un demi-siècle plus tard, les politiques de la Chine continuent de créer des crises affectant les droits de l’homme et l’environnement sur le Toit du Monde.
À la fin des années 1950 la première de ces politiques a fait soudainement tomber les prairies du Tibet entre les mains de cadres chinois, des « étrangers », venus des centres urbains de Chine ou de petites fermes agricoles. Le productivisme devint alors la nouvelle idéologie, dont l’objectif était d’intensifier la production de la viande, en réponse à l’afflux de migrants chinois venus construire de nouvelles villes, des puits de pétrole, des mines et autres industries extractives à travers le Tibet et la Chine occidentale.
Dès le début, les cadres considérèrent les nomades non pas comme des gardiens expérimentés de la terre, mais comme des personnes sous-développées, irrationnelles, non scientifiques, improductives et ayant grand besoin d’embrigadement révolutionnaire. Les cadres se concentrèrent sur l’augmentation de la taille des troupeaux, du taux d’abattage et de la production globale de viande. Cependant, au début des années 1960, le « Grand bond en avant » de Mao devient un cauchemar pour l’agriculture en créant, à travers le Tibet et la Chine, une famine qui causa la mort de vingt à quarante millions de personnes dans tout le pays.



Dans cette image de propagande, d’héroïques travailleurs chinois poussent les Tibétains à exploiter la puissance des fleuves et des montagnes de la région.
Photo : Michael Buckley.

L’arrivée de Deng Xiaoping au pouvoir vers la fin des années 1970 inaugura une ère de pragmatisme économique et politique. En vertu du soi-disant « Système de responsabilité des ménages », les nomades récupérèrent leurs animaux, mais pas leurs terres. Dès qu’ils retrouvèrent un certain contrôle sur leur bétail, les nomades diminuèrent le nombre de moutons et de chèvres, qui atteignaient alors le chiffre sans précédent de 30 millions de têtes, et celui des yacks, estimé à six millions de têtes, pour les porter à des niveaux plus viables.
Néanmoins, les dommages écologiques avaient déjà été commis et, vers le début des années 1990, il devint évident que les prairies étaient en mauvais état. L’herbe se faisait plus rare, le poids des animaux était en baisse. Les populations de rongeurs explosaient et devenaient des fléaux parce que les prédateurs avaient disparu. Les mauvaises herbes toxiques envahissaient, et la désertification s’étendait. Les pâturages et leur capacité à soutenir la vie en abondance se dégradaient. Pourtant, les politiques dirigistes de surstockage obligatoire menées pendant les trente premières années du communisme ne pouvaient plus être remises en cause ; elles étaient et demeurent un sujet tabou, une perte de la face honteuse que les fonctionnaires chinois devraient reconsidérer.
Dans les années 1990, de nouvelles politiques étatiques étendirent une fois de plus le pouvoir de l’autorité centrale sur les prairies. Dans un effort « d’intégrer toutes les régions de la Chine… au sein d’un système de planification centralisé », l’État mit en œuvre le « Programme à quatre composantes ». Ce programme mit en place dans toute la région des clôtures et des logements pour les nomades et limita pendant toute une décennie la taille des troupeaux (Foggin, 2007). La mobilité du bétail, qui avait favorisé depuis des millénaires un mode de subsistance durable et un écosystème abondant et résistant, a maintenant disparu. L’État, qui évite encore tout dialogue avec les nomades sous-développés sur la façon dont ces politiques pourraient affecter l’abondance et la résistance des écosystèmes, ne se rend toujours pas compte qu’il y a beaucoup à apprendre des nomades du Tibet.




Les politiques de clôturage de la Chine encouragent le surpâturage des prairies et donc une dégradation de l’écosystème.
Photo : CTA, DUR, Bureau de l’environnement et du développement.


Une nouvelle crise et une nouvelle politique :
la sécurité de l’approvisionnement en eau de la Chine

À la fin du XX e siècle, alors que le vieux rêve de la Chine d’avoir le Tibet comme source de viande commence à s’estomper, une préoccupation nouvelle se dessine : la sécurité de l’approvisionnement en eau. Le fleuve Jaune, exploité de façon constante et intense pour l’irrigation, pour l’industrie et pour les populations urbaines résidant sur toute sa longueur dans les basses terres de Chine, est asséché pendant 267 jours, en 1997, dans sa partie orientale (Yeh, 2005). À leur tour, les inondations catastrophiques de 1998 dans le bassin du Yangtze en Chine centrale, font prendre conscience à la population que l’exploitation non-réglementée par la Chine des forêts et des bassins hydrographiques du Tibet oriental crée une tragédie en aval.
Maintenant, le fleuve Jaune, le Yangtze et le Mékong ― les trois fleuves qui prennent leur source dans le semi-aride Sanjiangyuan , signifiant « plateau des trois rivières », ou cours supérieur ― engendrent un nouveau slogan et une nouvelle politique nationale : « Le Tibet est le premier château d’eau de la Chine ».
La volonté de protéger la quantité et la qualité des sources d’eau s’associe à une nouvelle politique, basée sur une explication marxiste de la situation : il existe une « contradiction » entre l’herbe et les animaux. La politique des prairies se résume désormais en une simple équation à somme nulle : la Chine doit protéger l’herbe pour protéger les bassins hydrographiques et pour protéger l’eau - en qualité et en quantité - de la dégradation. Comme les prairies ne produisent pas assez de viande avec les pratiques pastorales traditionnelles, les animaux devront être retirés des pâturages - et, avec eux, les éleveurs.
La nouvelle politique, tuimu huancao , qui signifie en chinois « la fermeture des pâturages pour restaurer les prairies », suppose que la seule façon de conserver les écosystèmes des prairies du Tibet, en tant que source des grands fleuves de la Chine, est d’expulser les drokpas et leur bétail. Pourtant, les spécialistes scientifiques des écosystèmes, y compris ceux de la Chine, commencent à se rendre compte que les prairies du Tibet, quand elles sont utilisées modérément, de manière intermittente et avec la mobilité dynamique du bétail, produisent du fourrage en abondance et maintiennent une biodiversité plus élevée que les prairies non pâturées, envahies par les mauvaises herbes toxiques et dont la biodiversité décroît (Klein, Harte et Zhao, 2007,2004).
La politique chinoise est très en deçà des plus récentes connaissances scientifiques, et celle de tuimu huancao est la dernière catastrophe en date d’un demi-siècle de politiques désastreuses d’utilisation de la terre. Les certificats garantissant aux nomades un régime foncier sur le long terme ont été détruits, annihilés par le nouvel édit. L’installation de clôtures sur de vastes superficies, destinées à encourager un sentiment de propriété sur les parcelles, continue de perturber l’accès coutumier et les relations sociales, et a conduit au surpâturage qui exacerbe les écosystèmes surexploités et dégradés. Le pouvoir étatique déracine et déplace les drokpas de leurs terres, de leur traditions et modes de vie socioculturels et socio-écologiques sans consentement préalable, libre et informé ni participation au processus décisionnel. Jusqu’à présent, près de 50000 drokpas ont été déplacés dans le Sanjiangyuan seul, et plusieurs centaines de milliers à travers le plateau.
Les compétences et les connaissances traditionnelles des écosystèmes des drokpas , leurs stratégies de gestion des risques, les services qu’ils rendent à l’environnement, la diminution du carbone et la conservation de la biodiversité disparaissent instantanément, rendus non pertinents, comme s’ils n’avaient jamais existé.


Le changement climatique et l’impératif de l’État

L’exacerbation de la crise de l’eau en Chine est la preuve que le changement climatique réchauffe le plateau tibétain et contribue à la fonte des glaciers. Selon le Centre international pour le développement intégré des montagnes (International Center for Intigrated Mountain Development - ICIMOD), environ 18 % de l’eau du Yangtze, 7 % de l’eau du Mékong et 2 % de l’eau du fleuve Jaune déjà asséché, proviennent de la fonte glaciaire (Eriksson et al 2009). L’explication par le changement climatique est désormais trop pratique pour que les décideurs politiques de la Chine l’ignorent. À cause des prédictions de plus en plus sinistres de la manière dont le changement climatique affectera le plateau, la Chine ne s’inquiète plus du fait que ses échecs politiques passés ont dégradé les pâturages tibétains. Le changement climatique explique maintenant ce qui est considéré comme la désertification du Tibet. Il devient la cause principale du dessèchement accéléré des lacs et des zones humides du Tibet et de la perturbation de ses modestes terres agricoles. Le changement climatique est devenu la force majeure de la Chine.



Les politiques de clôturage de la Chine encouragent le surpâturage des prairies et donc une dégradation de l’écosystème, comme vu à gauche de l’image. Photo : Michael Buckley

Mais il ne s’ensuit pas nécessairement que la seule réponse au changement climatique soit l’exclusion des nomades de leurs terres., ils sont déracinés et déplacés de leur mode de vie socioculturel et socio-écologique au nom d’un programme de conservation et de protection écologique à l’échelle du plateau tibétain rattaché à la Chine, afin de préserver la quantité et la qualité de ses eaux fluviales. Les pratiques des nomades sont aujourd’hui une menace à ce que les médias, contrôlés par le gouvernement, caractérisent comme « l’écologie fragile » de la région, et les nomades sont maintenant officiellement des « migrants écologiques », les victimes d’une force impersonnelle commodément qualifiée de changement climatique (XINHUA 2009).


Traditions communes, solutions communes

Comme la dépossession des Amérindiens et des Aborigènes d’Australie, la « migration écologique » obligée des nomades tibétains est ancrée dans l’ignorance, les préjugés et l’incapacité à écouter et apprendre. La Chine est loin d’être la seule à assurer que ses nomades sont sous-développés, et loin d’être la seule à les blâmer pour la dégradation de la terre. Mais des modèles alternatifs existent, et peuvent être observés dans une région voisine, comme la Mongolie.
La Mongolie est probablement l’équivalent géographique le plus proche du Tibet, à la fois aux niveaux écologique et social {4} . Les hivers longs et froids, un climat semi-aride à aride, de vastes pâturages et la variabilité spatiale et temporelle des précipitations définissent à la fois les prairies de haute latitude de la Mongolie et les prairies de haute altitude du Tibet. La comparaison s’arrête cependant là, si nous considérons la façon dont la Mongolie s’adapte au changement climatique et donc au sort et à l’avenir de ses propres pasteurs nomades, à leur mode de vie et à l’écosystème des prairies qui les définit.
En juillet 2009, le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, M. Ban Ki-moon a rendu visite aux nomades de Mongolie et à des représentants du gouvernement. Au cours de cette réunion, il a évoqué l’« impératif moral » de l’adaptation au changement climatique et la nécessité d’agir au nom d’« un tiers de la population mondiale, soit deux milliards de personnes qui sont les victimes potentielles de la désertification ». Il a également déclaré que les négociations sur le climat, à la fois dans la Convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) et au sein des nations, doivent être « guidées par les principes d’équité et de transparence, et garantir la participation de tous aux décisions qui nous concernent tous » (Ban 2009).
Le Secrétaire général Ban Ki-moon s’est rendu en Mongolie, non seulement parce qu’elle fait face à de graves difficultés dans l’adaptation au changement climatique, mais aussi parce que sa réponse est devenue un modèle d’action. En 2000, la Mongolie a lancé son Programme d’action nationale sur les changements climatiques (PANCC), un cadre pluri-décennal pour remédier au changement climatique. Les objectifs du programme comprennent la « durabilité économique de l’élevage et la durabilité écologique des ressources naturelles utilisées pour l’élevage », et « la réduction de la vulnérabilité du bétail aux conséquences du changement climatique ». Les moyens pour atteindre ces objectifs comprennent « l’éducation [des] éleveurs et [des] agriculteurs sur les questions sensibles du changement climatique, le transfert de l’information et de la technologie aux agriculteurs et éleveurs, la recherche et la technologie pour assurer un développement agricole capable de faire face aux divers problèmes environnementaux du XXI e siècle… [et la] coordination de l’information issue de la recherche, des inventaires et du suivi ».
Ce programme ambitieux repose sur la pleine participation des populations nomades de Mongolie dan

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