Plaidoyer pour les sciences naturelles
312 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Plaidoyer pour les sciences naturelles , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
312 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

La prise de conscience de l'extrême gravité des bouleversements porvoqués par l'action de l'homme sur la nature et la nécessité de sauvegarder la biodiversité passent par la connaissance du milieu où nous vivons. Ce livre fait de questions et de réponses montre comment inciter un enfant à découvrir et à aimer la nature et ses mystères. Il sera lu avec profit par les parents et éducateurs.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2009
Nombre de lectures 148
EAN13 9782336262093
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Acteurs de la Science
collection dirigée par Richard Moreau, professeur émérite à l’Université de Paris XII, et Claude Brezinski, professeur émérite à l’Université de Lille I

La collection Acteurs de la Science comprend des études sur les acteurs de l’épopée scientifique humaine, des inédits et des réimpressions de textes anciens écrits par les savants qui firent la Science ou sur eux par leurs pairs, des débats et des évaluations sur les découvertes les plus marquantes et sur la pratique de la Science.
Titres déjà parus :
Pierre de Félice, Histoire de l’Optique, 2009.
Alexis Blanc et Dominique Blanc, Personnages célèbres des Côtes d’Armor, 2009.
Jean-Pierre Renau, Eugène Woillez (1811-1882). Le véritable inventeur du poumon d’acier , 2008
Jacques Arlet, La Fayette, gentilhomme d’horzneur, 2008.
Roger Teyssou, Dictionnaire mémorable des remèdes d’autrefois. Préface de Richard Moreau , 2007
Roger Teyssou, Quatre siècles de thérapeutique médicale du XVIe au XIXe siècle en Europe. Préface de Richard Moreau , 2007.
Michel Cointat, Florian 1755-1794. Aspects méconnus de l’auteur de Plaisir d’amour , 2007.
Claude Brezinski, Comment l’esprit vient aux savants , 2007.
Pierre Bayart, La Méridienne de France. Et l’aventure de sa prolongation jusqu’aux Baléares. Préface de Jean-Claude Pecker , 2007.
Serge Boarini, Introduction à la casuistique , 2007.
Agnès Traverse, Le projet Soleil. Chronique et analyse d’un combat , 2007.
Shefqet Ndroqi, Une vie au service de la vie. Mémoires d’un médecin albanais (1914-1997). Adaptation française et présentation par Jean-Paul Martineaud, 2007.
Ludovic Bot, Philosophie des sciences de la matière , 2007.
Jean Maimbourg, Balta, aventurier de la peste. Professeur Marcel Baltazard . 1908-1971. Préface de Jean-Michel Alonso et de Henri-Hubert Mollaret, 2007.
Général d’armée Jean-Pierre Kelche, Grand Chancelier de la Légion d’honneur (sous la présidence de), Les Maisons d’éducation de la Légion d‘honneur Deux siècles d’apport à l’instruction et à l’éducation des jeunes filles. Actes du Colloque organisé à l’occasion du Bicentenaire des Maisons d’éducation de la Légion d’honneur, Saint Denis, 5 avril 2006, paru 2007.
Suite des titres de la collection page 153
Plaidoyer pour les sciences naturelles
Dès l'enfance, faire aimer la nature et la vie

Yves Delange
C’était à l’issue d’un bon dîner dégusté chez nous au Jardin des Plantes de Paris, en compagnie d’amis, alors que j’exerçais la profession d’enseignant-chercheur et de conservateur des collections végétales tropicales au Muséum national d’Histoire naturelle. L’un d’eux, très concerné par la pédagogie, mais qui a tenu à garder l’anonymat, me pria de raconter comment était née ma passion pour l’Histoire naturelle. Maintes circonstances me revinrent à l’esprit. Il me posa des questions simples auxquelles je répondis. Puis, les aiguilles de notre vieille horloge normande ayant fait plusieurs fois le tour du cadran, l’ami dut prendre congé en m’encourageant à prolonger notre dialogue par écrit : selon lui, l’exercice de mon métier raconté simplement devrait intéresser les parents et les éducateurs et éclairer les jeunes qui ignorent les « métiers de la nature » et aspirent à être aidés dans leur orientation. Cela m’a conduit à écrire ce livre avec un plaisir évident en souhaitant qu’il contribue à susciter des vocations de naturaliste.
Y. D.
© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296079915
EAN : 9782296079915
Sommaire
Acteurs de la Science Page de titre Page de Copyright Pro Natura 1 - Il n’est jamais trop tôt pour sensibiliser l’enfant à la nature 2 - Des lieux priviligiés pour la pédagogie des sciences du vivant 3 - Quand la vocation se dessine 4 - Les choix et les raisons 5 - Des obstacles : bonnes et mauvaises pédagogies 6 - L’immense diversité des flores, des paysages et des composants de la nature 7 - Faire aimer les sciences de la vie Ouvrages d’Yves Delange
Pro Natura 1
Nomina si nescis, perit et cognitio rerum .
Linné 2
Oui, la science est cause de joie, l’une des causes de la joie des hommes. Et c’est pourquoi il y aura toujours des savants, tant qu’il y aura des hommes capables de penser.
Pierre Termier 3

Yves Delange et moi sommes du même sang. Nos jeunesses, nos formations furent différentes, mais nous sommes nés naturalistes. J’ai vécu mon enfance dans un parc et un jardin remplis d’arbres et de fleurs. Je fus donc d’abord botaniste en herbe avec la Petite flore de Gaston Bonnier sous le bras, avant de courir les papillons avec à la main Ce qu’il faut savoir des insectes , de Gaston Portevin. Cependant, ma naissance comme naturaliste eut lieu à l’automne 1937. Elle illustre ces lignes du professeur Roger Heim (1900-1979) qui, dès ses premières années, aimait herboriser dans les champs et dans les bois : Pour l’homme de science , la vocation a pu naître du contact précoce ou d’un hasard heureux  ; ce sera le choc catalytique, l’illumination, la révélation au sens religieux du mot, celle qu’apporte le vert irradiant d’une cétoine ou les flammes mordorées d’une tanche glissant dans les eaux, ou la vibration ondulante du fouet d’un protiste sous l’objectif... Le vrai chercheur est né le plus souvent d’une étincelle 4 . Un soir de septembre, j’avais cinq ans, mon grand-père m’avait emmené à la chasse dans une forêt près de Besançon. Dans la pénombre du soir, il tira. Un oiseau tomba, un merle sans doute. Je sentis l’odeur à la fois âcre et douce de la poudre noire, puis elle se dissipa et une autre odeur envahit lentement l’atmosphère avec l’humidité qui montait. Pour la première fois de ma vie, je découvrais le parfum de l’humus. Je ne l’ai jamais oublié. Mon goût pour la science de la terre date de cette « étincelle », de cette « révélation ».
J’ai ressenti ma seconde grande émotion plus tard (c’était pendant la Deuxième Guerre mondiale) à la lecture des Deux Frères , les Rantzau , d’Erckmann-Chatrian, lorsque M. Florence, régent de village, le coeur battant, achète au colporteur savoyard, un livre de Botanique de Jussieu, au désespoir de sa femme qui espérait une vache 5 . Plus loin, on le voit herboriser dans la montagne vosgienne et exprimer les mêmes émotions que Jean-Jacques Rousseau parcourant l’île Saint-Pierre 6 avec à la main le Systema naturae de Linné et une loupe : Rien n’est plus singulier , écrivait le philosophe, que les ravissements, les extases que j’éprouvais à chaque observation que je faisais sur la structure et l’organisation végétale, et sur le jeu des parties sexuelles dans la fructification, dont le système était alors tout nouveau pour moi. La distinction des caractères génériques, dont je n’avais pas auparavant la moindre idée, m’enchantait en les vérifiant sur les espèces communes en attendant qu’il s’en offrit à moi de plus rares. La fourchure des deux longues étamines de la Brunelle, le ressort de celles de l’Ortie et de la Pariétaire, l’explosion des fruits de la Balsamine et de la capsule du Buis, mille petits jeux de la fructification que j’observais pour la première fois me comblaient de joie, et j’allais demandant si l’on avait vu les cornes de la Brunelle, comme La Fontaine demandait si l’on avait lu Habacuc . Jean-Jacques aurait pu citer également les « étamines à pédale » de la Sauge des prés ou encore les pollinies des Orchidées, minuscules massues chargées de pollen que les insectes butineurs emportent collées sur la tête et déposent sur une fleur suivante. Le cycle de la Vallisnérie, Hydrocharidacée dioïque de la moitié sud de la France, passionna les botanistes du moment. Charles Grenier (1808-1875), profes seur de Botanique à la Faculté des Sciences de Besançon, en fit un poème : Lorsque naît le printemps, sous l’onde ensevelie ,/ Captive tu gémis, triste Vallisnérie ,/ Loin de ce soleil dont les feux créateurs / Rajeunissant nos champs parés de mille fleurs ,/ Tu voudrais vainement, en spirale pliée ,/ Elancer hors des eaux ta tige déployée 7 . Heureuse époque où un universitaire de bon rang (en 1848, il commençait à publier la Flore de France et de la Corse avec Alexandre Godron) troussait un poème consacré au « sacrifice » des fleurs mâles de cette plante : croissant au fond de l’eau, elles se détachent à maturité, montent à la surface, s’épanouissent et fécondent les fleurs femelles qui y flottent. Celles-ci replient alors leurs tiges et vont mûrir leurs graines au fond de l’eau.
Charles Nodier a décrit en termes romantiques le ravissement amoureux qui saisit l’homme de science lorsqu’il découvre dans la nature l’objet de ses désirs 8  : J’en ai beaucoup cherché (des joies) depuis l’âge de vingt ans, j’en ai goûté beaucoup qui faisaient envie aux plus fortunés  ; pas une seule cependant que ma bouche n’accueillît d’un sourire amer, et qui ne pénétrât mon coeur d’une angoisse de désespoir. Que de larmes brûlantes j’ai versées dans les extases du bonheur, qui ont été comptées pour des larmes de ravissement, parce qu’elles n’étaient pas comprises  ! Faites comprendre, si vous le pouvez, à une âme éperdue d’amour, qu’il est un moment de vos jours passés dont sa tendresse ne peut combler le vide éternel, et que cette minute, dont la rivalité impérieuse et triomphante éclipse tous vos plaisirs, est celle où vous avez trouvé ____________ le Carabus auronitens  ! On est toujours l’Emile de quelqu’un : Charles Nodier fut, à côté de Besançon, celui de Justin Girod-Chantrans, homme des Lumières, Yves Delange de l’abbé Rousée, surnommé par son père « Monseigneur de Pennedepie », village normand dont ce prêtre était curé, et moi, de Jean Ledoux, libraire de livres anciens et directeur du Muséum de Sciences naturelles de Besançon, avec qui j’ai trouvé aussi le Carabus auronitens , des stations de Sabot de Vénus et bien d’autres choses.
L’extase devant la trouvaille, dont parlait Nodier, l’oubli de tout devant l’objet de la science sont la marque du savant, qu’il soit débutant ou reconnu. Quand on a la chance de précéder les autres dans la connaissance, écrivait Pierre Termier (1859-1930) 9 , on éprouve la joie d’être le premier à savoir quelque chose qu’ils ne soupçonnent même pas et dont la révélation, demain, va les surprendre  ; la joie de constater des phénomènes jusqu’à ce jour inaperçus, ou de trouver des rapports nouveaux entre des faits qui paraissaient sans liaison et qui, désormais enchaînés, s’expliqueront les uns par les autres  ; la joie de deviner et d’édicter quelque loi naturelle qui, permettant de prévoir de nouveaux phénomènes encore, ouvre soudainement aux recherches un domaine vierge, d’apparence illimitée  ; la joie d’allumer un flambeau dans le cachot obscur, un astre dans le ciel noir, un phare sur le rivage de la mer ténébreuse, et de faire reculer la nuit qui nous entoure  ; la joie d’ajouter une vérité, une part quelconque, fût-elle infime, de la grande Vérité, au trésor laborieusement amassé, des siècles durant, par la pensée humaine  ; la joie de connaître  !
Je l’ai ressentie, par exemple, en découvrant des plantes peu communes ou rares, comme les trois Drosera ( rotundifolia , obovata et longifolia ) ensemble, près d’Utriculaires dont les fleurs dressées ponctuaient de jaune l’eau sombre de tourbières du Haut-Doubs, et le Saxifraga Hirculus arctique, jaune d’or, à un autre point de ces tourbières. Cependant, ma joie la plus pure remonte à l’été 1956. Cela paraîtra peu de chose, et pourtant ! Il faut dire que, pour la première fois de ma vie, j’étais devant un maître de la science. Le professeur Henri Humbert (1887-1967), professeur au Muséum national d’Histoire naturelle et membre de l’Académie des Sciences, ce qui à mon niveau de débutant, était un sommet en théorie inatteignable, m’avait accepté pour un stage au Laboratoire d’Ecologie alpine de la Jaÿsinia, à Samoëns, en Haute-Savoie, qu’il dirigeait. A peine arrivé, je subis un test botanique alors que nous herborisions au-dessus de Vallorcine. Au bois de mélèzes (j’y suis encore ! ), il cueillit une petite plante en fleurs inconnue de moi, me la tendit et m’en demanda le nom, sans l’aide d’une Flore bien sûr. Tendu, je fis intérieurement des comparaisons. Les fleurs jaunes n’étaient pas comparables à d’autres, sinon, d’un point de vue morphologique, à celles des Polygala vulgare et alpestris à fleurs bleues, observés dans la chaîne du Jura. Le port était différent, les feuilles et les fleurs plus grandes, mais la disposition des pétales était voisine. Je me lançai : Monsieur, c’est un Polygala, mais je ne saurais en dire l’espèce car je n’ai jamais vu celui-ci. - C’est bien , répondit M. Humbert. Ce n’est pas une plante facile . Je voulais vous éprouver . Il s’agissait du Polygala Chamaebuxus , une nouveauté pour moi. Ce fut le début d’innombrables joies scientifiques auprès de ce naturaliste d’exception.
M. Humbert savait tout. J’en étais loin mais, à côté de lui et de M. Philibert Guinier (1876-1962), grand forestier et fin floriste, membre de l’Académie des Sciences aussi, la joie de connaître et l’humour étaient permanents 10 . Nous avions entre nous un langage commun. En effet, avant la « réforme » des années soixante, le système universitaire français visait à offrir une culture scientifique encyclopédique que tous partageaient. L’étudiant était tenu à un travail personnel qui dépassait de loin le nombre des heures de cours. J’ai le souvenir du certificat de Zoologie et Physiologie animale, du professeur Antoine Jullien, à la Faculté des Sciences de Besançon. J’y fus reçu en juin 1954. Le cours de Zoologie du professeur portait sur les Procordés et celui de Physiologie sur celle du coeur de l’escargot. Tenir un nombre d’heures conséquent sur des sujets très limités exigeait du professeur qu’il examine les questions dans les moindres détails. Il s’agissait d’introductions à la recherche vivante, d’autant mieux qu’en Physiologie, les cours et travaux pratiques nous faisaient entrer dans celle que le professeur pratiquait dans son laboratoire. Ces cours sur des thèmes restreints ne nous dispensaient pas de connaître toute la Zoologie et la Physiologie animales. La Faculté ne nous mâchait pas le travail, qui devait être en grande partie personnel, ce que l’on ne connaît plus maintenant. Cela impliquait de travailler à la Bibliothèque universitaire sur les « pépé Grassé » ou sur le Rémi Perrier 11 , les ouvrages de la discipline qui n’avaient pas de secret pour nous. On avait donc une vue large des diverses matières. Les étudiants actuels, rivés à des cours saucissonnés, ne peuvent plus l’acquérir. Pour espérer être reçu à l’examen, il fallait suivre le certificat deux ans et recopier les cours des années précédentes, en plus du temps passé à la Bibliothèque. L’oral durait environ deux heures par étudiant, avec quatorze questions sur la Zoologie et la Physiologie, autant que de cahiers de cours qu’il fallait présenter ! Après un pareil marathon, on était zoologiste. Il en allait de même dans les autres disciplines. En trois années, la Propédeutique en plus, on arrivait à obtenir les trois certificats. Je fis aussi cinq années de Pharmacie en partie communes avec les précédentes.
L’étude des collections et le terrain n’étaient pas oubliés. En juillet 1956, les étudiants des certificats de Botanique de la Faculté des Sciences de Paris et des Facultés de Besançon et de Neuchâtel, en Suisse, et leurs enseignants, herborisèrent ensemble pendant une semaine dans le Jura géographique. Les excursions botaniques l’été, géologiques l’hiver, étaient des facteurs de cohésion entre étudiants et professeurs, surtout si elles duraient plus de vingt-quatre heures car cela impliquait de vivre en partie ensemble. Il en résultait des rapports scientifiques hors hiérarchie. L’anecdote qui suit montre l’esprit botanique détendu des soirées. Un après-dîner de cette « herbo » de 1956, nous étions en conversation animée avec M. Marius Chadefaud, professeur à la Sorbonne, spécialiste reconnu des Ascomycètes, homme plein d’humour, que nous questionnions sans relâche. Une de ses réponses nous ayant laissés sur notre faim, nous nous mîmes à lui seriner insolemment sur l’air des lampions : Monsieur, la réponse , Monsieur, la réponse  ! Le professeur Chadefaud écrivit deux mots : Phyteuma spicatum , sur un papier qu’il fit passer. Interrogations. M. Chadefaud sourit, puis il envoya un autre papier : C’est la raiponce 12 .
Au bout du compte, nous étions aptes à nous engager dans n’importe quelle branche des sciences naturelles. Les choses ont commencé à changer avec les premiers développements de la biologie moléculaire. Le lien est évident : en 1964, dix ans après la publication de la structure de l’ADN par Watson et Crick, les dénominations Botanique, Zoologie et Géologie étaient rayées des doctorats de troisième cycle au profit de nouvelles, choisies par les biologistes au goût du jour pour des raisons de standing, à la manière des historiens et autres littéraires qui, selon la formule sarcastique de Jacques Heers, se trouvant humiliés de ne pas paraître « scientifiques », recherchaient une nouvelle étiquette 13 .
Rappelons que la biologie moléculaire est un élément de la Biologie, mot créé par Jean-Baptiste Lamarck au XVIIIème siècle pour désigner tout ce qui est généralement commun aux végétaux et aux animaux comme toutes les facultés qui sont propres à chacun de ces êtres sans exception . La Biologie étudie les structures, les fonctions et l’organisation des êtres vivants, du niveau moléculaire à la cellule (cytologie, histologie), à l’individu (morphologie, systématique, physiologie, génétique), à la population, au comportement des espèces entre elles et avec le milieu (éthologie, écologie), à l’évolution des êtres vivants enfin. Néanmoins, la biologie moléculaire, partie d’un tout, créa un enthousiasme exclusif car elle permettait d’aller plus vite et plus loin dans la compréhension des mécanismes de la vie, ce qui attira les esprits qu’enflammait la nouveauté, moi le premier. Cependant, si manipuler les appareils d’analyse modernes ou des microscopes électroniques est plus valorisant pour beaucoup qu’évaluer la taille de cellules avec un microscope optique, la morphologie de fleurs ou d’insectes avec une loupe binoculaire, mesurer des organes végétaux au pied à coulisse ou examiner des fleurs à la loupe de poche, il ne faut pas oublier que toutes les techniques sont complémentaires et que la formation du chimiste commence avec le travail du verre. La biologie moléculaire et la génétique actuelle sont essentielles pour la Science moderne, c’est un fait, mais cela n’implique pas de négliger tout le reste. Il n’y a pas de hiérarchie des disciplines, mais des niveaux d’observation qui tous se complètent , disait Gaston Bachelard. Or, un basculement exclusif se produisit en direction des techniques nouvelles qui furent trop tôt assimilées à la science elle-même, alors qu’utiliser un appareil ne participe pas plus à l’évolution de celle-ci que conduire une voiture : c’est se servir d’un objet que le progrès scientifique a permis de fabriquer. La relative facilité avec laquelle elles donnent des résultats en série engendre d’ailleurs le risque de la « science de catalogue », même si l’objet d’étude s’oppose souvent aux travaux rapides : en effet, avant de préciser la systématique botanique par des méthodes physico-chimiques, il faut l’établir, et, entre travailler sur herbier par exemple, et publier, il y a plus loin que de la coupe aux lèvres 14 . Ce serait une grande illusion , a écrit Pasteur, de croire que (les découvertes) pussent être le fruit de rapides travaux ou du concours de quelques circonstances heureuses 15 . Engagé sur le chemin imprévisible qui pénètre dans l’inconnu merveilleux de la Science (Félix d’Hérelle), le savant se prépare aux découvertes par de patientes études et de persévérants efforts , notait encore Pasteur, jusqu’à déboucher sur « l’idée » (Claude Bernard 16 ). Pendant que la biologie moléculaire et la génétique se développaient, les sciences naturelles tendaient vers zéro, en particulier faute de spécialistes compétents, avec le risque, bien réel et présent, de rupture dans la transmission du savoir. Or ce qui n’est plus transmis disparaît : Nomina si nescis, perit et cognitio rerum , ont écrit Linné et Isidore de Séville avant lui.
Sans remonter à Newton et à sa pomme, la découverte des races de Sapins méditerranéens par Philibert Guinier illustre mon propos 17 . En 1906, jeune professeur de Botanique à l’Ecole forestière de Nancy, il assistait au congrès de la Société forestière de Franche-Comté à Levier (Doubs), gros bourg proche d’un superbe massif de Sapin pectiné ( Abies alba ). Il y fut témoin d’une discussion entre un exploitant forestier de Bayonne, Henri Ader, qui affirmait que, dans sa région, la coupe à blanc n’amenait pas la destruction inévitable de la sapinière si l’on respectait les porte-graines de faible diamètre et les semis, tandis que les « sapiniers » des Vosges et du Jura soutenaient que le Sapin, essence d’ombre par excellence, ne pouvait pas supporter le découvert d’un coupe brutale, ce qui est vrai… dans le Jura et les Vosges. Dix ans après, visitant dans l’Aude, la forêt exploitée par Ader en 1902, Guinier la vit envahie de framboisiers et de morts-bois sous lesquels abondaient des semis de Sapin blanc dont les graines venaient de la forêt proche. Après dégagement, ils donnèrent un perchis régulier. De là, datent ses observations sur les races méridionales de Sapin pectiné dans les Corbières et dans le Sud des Alpes et du Massif Central. L’étude des terpènes et des protéines enzymatiques permit d’aller plus loin ensuite, mais tout était parti des observations d’un « esprit préparé », comme disait Pasteur. Qui, de nos jours, prendrait au sérieux les discussions d’obscurs forestiers dans un chef-lieu de canton tout aussi inconnu du département du Doubs ?
Une démarche de ce genre demande du temps et d’ailleurs, le métier d’universitaire est un artisanat. Dans les disciplines scientifiques, l’assistant participait naguère à l’enseignement des travaux pratiques et préparait sa thèse de doctorat, en général d’Etat, s’initiant ainsi à l’enseignement et à la recherche qui ne peuvent pas être séparés. Or, au lieu de veiller à conserver son identité, la France a sacrifié le chef d’oeuvre que cette thèse était progressivement devenue, pour se couler dans un moule au moins européen. A mes débuts, dans les réunions internationales, tous les participants étrangers, y compris ceux de nos âges, étaient appelés « docteurs » parce qu’ils avaient présenté devant un jury un mémoire équivalent à un article, selon le principe de l’antique disputatio . Leur thèse, réduite selon nos critères, sanctionnait l’aptitude des étudiants à manier les règles de la discussion scientifique. La thèse d’Etat française, assez peu différente de la précédente à l’époque de Pasteur, était devenue avec le temps une oeuvre originale solide comportant un apport significatif à la science, complétée par une seconde thèse bibliographique 18 , les deux étant soumises successivement à une disputatio ardue. Au bout, on était vraiment docteur. Auparavant, nous n’avions pas droit au titre, mais quelle importance ? Crainte de discrimination ou démagogie ? Toujours est-il que l’on décida de promouvoir les thèses de troisième cycle en thèses dites d’Université préparées en trois ans aussi, et l’on supprima les anciennes thèses d’Université qui permettaient de soutenir un travail de valeur sans avoir les grades indispensables à la thèse d’Etat. Vers 1953, Georges Becker, professeur de Lettres au Lycée de Montbéliard, présenta devant la Faculté des Sciences de Besançon, une thèse d’Université qui apporta les premières observations françaises d’intérêt vraiment scientifique sur les champignons des mycorhizes. Ce ne serait plus possible aujourd’hui.
Enfin, on créa des « écoles doctorales » destinées à encadrer la recherche dans un système contraignant, aux contours définis par des groupes de pression locaux ou nationaux, ce qui empêche un professeur d’accepter des sujets de thèse à son gré et obère gravement sa liberté de savant. Pensa-t-on démagogiquement que le titre de docteur se suffisait à lui-même dans un pays comme le nôtre où son prestige est d’autant plus grand qu’il est jalousement gardé par les médecins, les pharmaciens et les dentistes, nonobstant le niveau scientifique le plus souvent modeste de leurs thèses d’exercice ? Or le nouveau titre a l’air, mais pas la chanson car, en faisant perdre à la nouvelle thèse de Sciences les spécificités de l’ancienne thèse d’Etat, on a omis de préciser que celle-ci permettait de postuler un poste de maître de conférences, alors premier degré du professorat, voire directement une chaire, tandis que la nouvelle ouvre au mieux à un poste de maître de conférences nouveau genre, titre qui fut substitué tout aussi démagogiquement à celui de maître-assistant en raison de l’aura de l’ancienne fonction. Celui de maître-assistant avait déjà été créé pour remplacer celui de chef de travaux pratiques qui devait paraître trop « enseignement technique ». Pourtant, j’ai apprécié en son temps de le devenir car c’était la première vraie promotion des universitaires. Maintenant, pour avoir des chances d’accéder au grade de professeur, un docteur d’Université nouveau genre doit présenter en plus une thèse dite « d’habilitation », la réunion des deux représentant finalement à peu près l’équivalent de l’ancienne thèse d’Etat.
En même temps, on supprima les postes d’assistant, qui étaient le pied à l’étrier, et on les remplaça par des sièges éjectables débitables en tranches, d’une durée ne pouvant pas dépasser cinq ans. Désormais, l’assistanat n’est qu’un lointain souvenir et le chercheur débutant est devenu un technicien contractuel. Face à notre long apprentissage, qui permettait d’atteindre une certaine sagesse après avoir fait les erreurs propres à tout débutant, les « étudiants de recherche » d’aujourd’hui, ou « doctorants », faux nez destiné à faire illusion, effectuent leur travail au cours de stages mal rémunérés, sur des thèmes propres au laboratoire d’accueil ou suggérés par des bailleurs de fonds externes. C’est tout bénéfice pour l’Etat car les postes fixes, autrefois indispensables, sauf exception, pour préparer les thèses de doctorat d’Etat, ressortaient du budget général. In fine , ces doctorants sont les acteurs d’un puzzle que la plupart sont incapables de dominer (on ne le leur demande d’ailleurs pas), après avoir suivi un enseignement fragmentaire réclamé par eux dans l’espoir d’être plus facilement reçus, mais incapable de leur donner une idée générale de la discipline, le saucissonnage ne facilitant pas les synthèses. Ils se trouvent dans la situation d’un voyageur qui erre en pays inconnu à l’heure du crépuscule, à ce moment où la lumière du jour ne suffit plus pour distinguer les objets d’une façon nette et où ce voyageur a conscience que, malgré ses précautions, il ne pourra manquer de s’égarer en chemin , comme l’écrivait le grand botaniste allemand Ferdinand Cohn 19 des microscopes du XIXème siècle. Cela n’empêche pas les nouveaux diplômés de rêver à la grandeur de la Science qu’ils ont frôlée, mais ce rêve est le plus souvent sans suite car leur parcours se résout généralement en « missions de travail temporaire », à traduire par « petits boulots » parfois bien éloignés de leur spécialité et au prix de quelles frustrations ? Seuls s’en sortent les rares qui accèdent au modeste eldorado de maître de conférences nouveau genre ou de chercheur dans un institut de type CNRS, parfois la seule nomination de leur vie après un parcours du combattant.
Après 1970, l’Université française a subi une double inflation caractérisée par la multiplication du nombre des universités sans rapport réel avec la population, souvent au gré de politiciens locaux qui voyaient ces créations comme des éléments de développement économique et sans doute aussi comme « parkings » pour jeunes chômeurs, et par l’augmentation de celui des formations de troisième cycle, chaque professeur tenant à en diriger une. Je ne l’écris pas par dépit : j’en fus directeur aussi, mais à mon corps défendant (même si j’en tirai d’indéniables joies), car ce fut aux dépens de travaux de recherche fondamentaux. De cette inflation, résulta un éparpillement des moyens et du personnel. La situation a été aggravée par la loi de 2007 qui fait la part belle au financement privé en raison du désengagement général de l’Etat. Il ne faut pas oublier cependant que le mouvement fut inauguré en France dès les années 1970 quand le pouvoir politique décida que les scientifiques ne recevraient plus de crédits de recherche qu’ils devraient trouver à l’avenir dans le cadre de contrats avec des instances diverses, ce que la nouvelle loi amplifie. Désormais, les universités doivent se financer à l’américaine grâce à des fondations privées ou à des collecteurs de fonds, du genre des « fundraisers » américains 20 . Paraphrasant Paul Feyerabend, on peut dire que tout sera bon. C’est aussi l’impossibilité définitive de s’occuper de sciences naturelles « de base », sauf à titre de violon d’Ingres ou dans quelques rares instituts qui seront tolérés.
Un syndicat a élaboré un scénario extrême qui montre comment le pouvoir universitaire peut échoir désormais à des professionnels du privé qui seront libres de décider des embauches et des traitements et d’éliminer ce qu’ils jugeront non rentable, avec le risque de voir diminuer ou supprimer les moyens en fonction de critères économiques, et d’instaurer, si ce n’est déjà fait en partie, la précarisation des chercheurs 21 . Ce qui n’intéressera pas le pouvoir politique et les entreprises sera condamné. Quand les budgets de recherche étaient alloués aux Facultés par le ministère, l’autorité des doyens était contrôlée par les autres professeurs, tous membres des conseils de Faculté, ce qui excluait le fait du prince. Ce n’est plus le cas. On parle aussi d’autonomie des universités, mais c’est une formule creuse qui masque le désengagement de l’Etat. Nos maîtres étaient infiniment plus libres d’enseigner et de travailler comme ils le voulaient que leurs collègues actuels le seront jamais. Pour survivre, le chercheur doit s’aligner désormais sur ce que Max Perutz, prix Nobel de Chimie 1962, appelait 22 à propos d’historiens anti-Pasteur, la « ligne du parti », ici la règle officielle assurant postes et crédits. Nous y sommes : Le Monde a consacré 23 en mai 2008 une page à Christian Vélot, maître de conférences de génétique moléculaire à l’université de Paris-Sud, dont le laboratoire était mis en difficulté par la hiérarchie qui tient les crédits, en raison des opinions anti-OGM du titulaire. Ajoutons que, jugeant « les retombées socio-économiques » de la science française insuffisantes ( sic ), l’actuelle ministre de la Recherche a proclamé à l’été 2008 sa volonté de « fixer un cap » qui donne aux chercheurs une visibilité (?) sur plusieurs années et mette la science au service de la société et de l’économie 24 . Il serait utile à cette personne de lire Pasteur : La théorie est mère de la pratique ; sans elle, la pratique n’est que la routine donnée par l’habitude  ; la théorie seule fait surgir et développe l’esprit d’invention. C’est à nous (savants) qu’il appartiendra de ne pas partager l’opinion de ces esprits étroits qui dédaignent tout ce qui, dans les sciences, n’a pas une application immédiate 25 . C’est évidemment vrai pour l’enseignement supérieur, selon l’adage qui peut le plus, peut le moins . Les filières dites professionnalisées n’y ont pas de place.
Que l’Etat finance la recherche, c’est son rôle, qu’il la dirige, non. La science ne peut pas être serve 26 . Elle doit même être libre de ne rien trouver, ce qui revient à trouver encore, comme Pasteur l’écrivit en 1865 au général Favé, aide de camp de Napoléon III, à propos des maladies des vins : Je ne trouverai rien, c’est possible , mais j’aurai satisfait cette passion de savoir en face d’un mystère de la nature 27 . La suite est encore plus essentielle : Parlerais-je ainsi si j’avais l’attache d’un brevet à exploiter ou qui le serait par une personne dont je partagerais toutes les préoccupations de gain d’argent  ? Cela implique évidemment une éthique sans faille de la part des savants et l’obligation pour l’Etat de leur donner les moyens de leur vocation 28 . En effet, le partenariat « entrepreneurial » met de fait la recherche sous le contrôle de sponsors qui, en bonne logique économique, attendent un retour sur investissement, si même les conclusions ne sont pas suggérées d’avance. En 2004, les manquements à l’intégrité scientifique reprochés au professeur Rylander par l’Université de Genève au sujet de la toxicité passive de la fumée du tabac, du fait de sa collusion avec cette industrie, sont de cet ordre. La conclusion du rapport universitaire genevois est à méditer : La recherche biomédicale (mais c’est valable partout) a besoin d’un socle solide de financement public, faute de quoi les principes d’éthique risquent de pâtir des coûts montants de la recherche de pointe, surtout dans des domaines comme la santé publique et la prévention, où le décalage entre le bien commun et certains intérêts privés semble souvent irréductible 29 . Cela n’exclut pas les financements externes, à condition qu’ils soient strictement contrôlés, car les hommes sont les hommes et des articles scientifiques continuent de paraître avec des résultats falsifiés : pour s’en convaincre, il suffit de lire les exemples, non réfutés à ma connaissance, donnés par Fabrice Nicolino et François Veillerette ( l.c .), et par Marie-Monique Robin 30 .
On comprend pourquoi les sciences naturelles ont tout à perdre de l’évolution imposée à l’Université française. Quoi de moins rentable, dans une logique comptable, que la Botanique et la Zoologie descriptives, la conservation des collections et des archives ? C’est oublier que les herbiers, pour ne citer qu’eux, sont les témoins de la végétation ancienne et des outils utiles, avec les observations de terrain, pour suivre son devenir, à l’exemple du travail publié par le professeur Paul Ozenda et J.L. Borel sur l’Arc alpin 31 . Même si la rentabilité immédiate de travaux de ce genre est faible, leur utilité est incontestable : tenter de prévoir les conditions de vie de l’homme n’est pas rien ! Or, des pertes irrémédiables ont déjà eu lieu par défaut de soin, de financement ou pour gagner de la place. En 1956, j’ai vu saccager un herbier historique dans une Faculté des Sciences et combien d’éléments anciens de bibliothèques de laboratoires sont allés à la poubelle, à commencer par un recueil relié de tirés à part reçus par Claude Bernard et annotés de sa main. La catastrophe fut évitée grâce à un chiffonnier honnête. En 1997, soutenu par le professeur Théodore Monod (1902-2000), j’ai demandé au plus haut niveau de l’Education nationale, la création d’une mission de recensement des collections scientifiques : il en aurait fort peu coûté. La réception au cabinet du ministre fut polie et sans résultat. D’autres disciplines sont aussi en grand danger comme le latin si utile aux systématiciens par sa concision et sa précision 32 , sans oublier le grec !
L’absence de réaction du ministre de l’Education nationale en 1997 est caractéristique de notre époque où seules comptent l’économie et la finance quand la nature est en grand danger. Les mesures cosmétiques des « Grenelle-de- l’environnement », vraies « fusées volantes », aurait dit André Gide, pour détourner l’attention, n’y feront rien, si même elles ne sont pas des faux-semblants destinés à faire oublier l’argent triomphant. Or il faut sensibiliser au plus vite nos concitoyens aux catastrophes qui menacent notre descendance proche. Aux origines, l’homme, prédateur par nature, assouvit ses besoins : les hommes préhistoriques firent des carnages d’animaux dont ils ne consommaient qu’une faible partie. La nécessité de nourrir des populations de plus en plus nombreuses entraîna des défrichements pour la culture et le pâturage. Dans la Grèce antique 33 , le déboisement atteignait déjà des proportions alarmantes au IVème siècle avant J-C, du fait de la mise en culture des terres défrichées, mais aussi de la stratégie militaire dite des arbres coupés , qui persista en Europe jusqu’au XIXème siècle. Pendant la Grande Guerre, l’artillerie lourde la remplaça, plus tard l’arme atomique, suivie au Viet-Nam par la défoliation chimique. Dans les années 1950, un forestier-historien, Lucien Turc, écrivait de la forêt à l’avènement de Louis XVI 34  : La forêt a souffert de l’argent (des hommes d’affaires arrivés au pouvoir à ce moment) . Ce risque pèsera encore longtemps sur elle . Cela vaut pour la nature entière. Sans quitter la France et pour en rester à la forêt, les exemples sont nombreux de peuplements et de sols qui se sont dégradés au fil des siècles du fait de l’exploitation excessive, du pâturage, des exportations de litière, des incendies. Dans des forêts feuillues de basse altitude et sans relief comme la forêt domaniale de Chaux (Jura), la surexploitation pluriséculaire et son résultat, la formation d’un couvert réduit, ont amené la remontée du plan d’eau et la gleyification des sols, qu’une graminée à rhizome traçant dense, la Molinie, envahit. Le réseau formé dans les sols devenus asphyxiques, s’oppose au passage des racines des arbres et bloque la régénération. A l’écosystème forestier varié du début, succède un milieu ruiné, dont la biodiversité est appauvrie pour longtemps. Par ailleurs, l’industrialisation de la sylviculture remplaça la régénération naturelle par ce qu’un forestier suisse, Auguste Barbey, appelait un procédé d’exploitation primitive et contre-nature  : coupe à blanc étoc, dessouchement, brûlage des souches. Le bulldozer racle, tasse, désorganise les sols, laissant la place à des joncs ou au sol nu. Et quel esprit fertile a pu inventer la mise en andains des rémanents, qui entraîne le non-renouvellement de l’humus ? On replante ensuite en rangs plus ou moins serrés. Ce traitement détruit d’innombrables niches écologiques (souches, vieux troncs, bois pourrissants, etc), ce qui provoque la réduction de la biodiversité aux dépens de nombreuses espèces de phanérogames, champignons, mousses, insectes, oiseaux, microorganismes. Si la pression humaine cessait, le milieu mettrait des siècles pour retrouver son état primitif.
Les hommes préhistoriques avaient toujours faim. Réduits à leurs seules forces, ils gaspillaient pour vivre, mais ils étaient peu nombreux. Au XXIème siècle, où les hommes le sont infiniment plus, leur grande majorité, qui se compte par milliards, a toujours faim aussi et elle aura de plus en plus de mal à se nourrir et à trouver de l’eau potable, mais le gaspillage a changé de sens. Une minorité de repus, nous tous, saisis par ce que Pierre Rabhi 35 appelle la folie « agro-nécrocarburante » qui se prépare à faire de la terre nourricière, dont le magnifique magistère est de nourrir l’humanité, une pourvoyeuse de combustible pour entretenir la frénésie de la mobilité à tout prix , réquisitionne à son profit d’immenses surfaces pour implanter des cultures industrielles de soja et de maïs (OGM, avec un risque évident, pas tant pour la santé de l’homme, du moins le semble-t-il, que pour les espèces autochtones et la biodiversité), destinées non plus à produire des aliments pour ceux qui ont faim, ce que l’on met en avant comme excuse, mais des substituts végétaux au pétrole, appelés improprement « carburants verts » 36 . Verts, ils le sont par leur origine végétale, pas par le résultat. Les cultures intensives ont les mêmes effets que plus haut sur les sols, le régime des eaux, la biodiversité, parce qu’elles entraînent la destruction de nombreux biotopes, notamment du fait de l’arasement des haies. Ces effets sont aggravés par l’emploi massif d’engrais et de pesticides responsables de la mort d’innombrables animaux, en particulier des oiseaux nicheurs, dont le quart des espèces françaises est condamné à court terme, et celle des insectes butineurs, sur la destruction desquels Philippe de Villiers a publié un vrai réquisitoire, suivi en 2007 par celui de Fabrice Nicolino et François Veillerette 37 . Selon Pierre Rabhi, trente pour cent de l’alimentation humaine mondiale est liée à la pollinisation par les abeilles, chiffre comparable à celui de leur mortalité annuelle qui ne peut que s’aggraver et le défaut de pollinisation avec. Or, sans pollinisation, pas de productions végétales. Aux Etats-Unis, on en est même arrivé à un point tel que les apiculteurs, devenus industriels, vivent non pas de la vente du miel, mais de la transhumance des ruches transportées par camions sur des centaines de kilomètres pour assurer la pollinisation des cultures, au prix de quelle dépense de carburant ! Les folies « agro-nécrocarburantes » ou autres fleurissent également avec les éoliennes, l’étrange aberration de cultures d’algues dans le désert du Néguev notamment 38 , ou encore celle du Miscanthus giganteus , hybride d’une graminée tropicale géante créé pour sa biomasse dans un but de production énergétique. Bien que stérile, elle a toutes chances d’être invasive par ses rhizomes, comme d’autres plantes importées (Renouée du Japon, Fallopia japonica ), mais avec des dommages supérieurs du fait de sa taille et de son pouvoir compétitif. En éliminant les plantes autochtones, le Miscanthus risque d’entraîner des modifications considérables dans les écosystèmes et la raréfaction ou la disparition des insectes butineurs, qui auront perdu leurs moyens de subsistance. Tout ce qui les touche rend plus problématique la nourriture des hommes. Aussi, les pratiques agronomiques industrielles sont-elles assimilables à des crimes contre la nature et contre l’humanité, mais aussi contre l’esprit car nous étions loin de connaître la totalité des espèces vivantes du monde ; maintenant il est trop tard, à voir comment la folie des hommes les détruit. Yves Delange a résumé ainsi ce crime : Anéantir, supprimer des espèces dans la nature équivaut à tuer la poule aux oeufs d’or . D’après Global Footprint Network , organisation non gouvernementale canadienne qui calcule le Global Overshoot Day , jour du dépassement global où l’Humanité a utilisé les ressources que la nature produit en un an, en 1996, la consommation mondiale dépassait de 15 pour cent cette capacité de production et le jour du dépassement était en novembre. C’était le 6 octobre en 2007 et le 23 septembre en 2008. Entre chacune de ces dates et le 31 décembre, l’homme a gaspillé son capital 39 . En 1873, Victor Hugo interpellait les hommes dans l’Hymne à la Terre  : Meurtrie, (elle) demande aux hommes  : à quoi sert le ravage  ? Quel fruit produira le désert  ? Pourquoi tuer la plaine verte  ? N’oublions pas enfin que si la faune régresse parce que sa maison est détruite, la maison de la faune est aussi la nôtre , disait Rachel Carson, auteur du Printemps silencieux . Or l’homme est en passe de détruire son propre abri, au risque de disparaître comme les autres espèces vivantes. Pourtant, dès l’Antiquité, il y eut des hommes sages. Au IVème siècle avant J-C, Xénophon écrivait dans l’ Economique (XX, 14) : Tous savent que la terre traite bien qui la traite bien . En 1563, dans La recette véritable , Bernard Palissy, premier écologiste moderne, protestait contre les déboisements et suppliait que l’on cesse de violer et d’avorter la terre . En 1584, Ronsard publiait son élégie contre le sacrilège meurtrier commis par les bûcherons en forêt de Gastines après que le futur roi Henri IV l’eût aliénée contre bon argent.
Nos maîtres nous apprenaient à éviter des prélèvements inconsidérés hors du minimum nécessaire aux véritables études scientifiques. Très tôt, Yves Delange a compris, tout comme moi, l’inutilité et le danger pour la nature des collections privées. Il en va de même de la divulgation des stations d’espèces rares : ce point de vue n’est pas de l’élitisme, mais du réalisme. Or, on voit organiser un peu partout dans un but touristique, des visites de milieux naturels, notamment les tourbières utilisées comme appâts, alors que le bon moyen de les valoriser est de ne pas les montrer car ce sont des réserves d’eau et de biodiversité. Cela met en danger des espèces rares comme les Drosera, plantes dites « carnivores », caractère qui, même relatif, impressionne le chaland. Pour des objectifs marchands au bilan incertain, on fait fouler des milieux fragiles à trop de gens qui oublient vite ce qu’on leur a imprudemment montré, faute pour elles d’avoir la culture scientifique nécessaire, et sans penser aux marchands du temple qui, recherchant des espèces à vendre à des collectionneurs ou à l’industrie, peuvent s’y mêler. J’ai cité les Drosera parce qu’un jour de 1974, au CHU de Saint-Etienne, j’ai eu la visite d’un prêtre en soutane qui, se présentant en confrère de la Société Botanique de France, me demanda des pointages de tourbières dans le massif du Pilat pour récolter, il eut l’audace de le dire, un kilogramme en poids sec de Drosera pour les besoins d’un laboratoire pharmaceutique. C’était énorme pour cette petite plante rare, vivant dans des biotopes fragiles. Il repartit bredouille 40 . Sa demande n’était rien cependant comparée à l’engouement pour les pharmacopées traditionnelles. La revue Bouddhisme actualités 41 a cité les ravages induits sur la flore quand les vertus thérapeutiques « stimulantes » de certains végétaux de la région himalayenne intéressent le marché mondial via internet : les récoltes sont si massives qu’ils sont menacés de disparition rapide, comme les Drosera de l’abbé. Remèdes hypothétiques ou gastronomie (ailerons de requins, baleines, nids d’hirondelles, thon rouge en Méditerranée, légines des mers australes), seul compte l’attrait du gain et l’on pille la nature jusqu’au bout : on sait la disparition du Dodo des Mascareignes vers 1700.
Alors que la situation empire avec les moyens modernes, il est donc urgent de former des « whistleblowers », comme disent les Américains (à traduire littéralement par « souffleurs de sifflet »), des « veilleurs », des « passeurs de connaissances », nombreux et libres face aux politiques et aux financiers, capables de surveiller les populations animales et végétales comme les atteintes à l’environnement, et d’alerter le public et les autorités, si elles ne sont pas volontairement autistes. Nous ne sommes plus au temps où le professeur Antoine Magnin, à Besançon, formait des générations d’amateurs qualifiés, allant de l’ouvrier imprimeur (Louis Hillier, qui devint spécialiste des Sphaignes) au médecin et à l’industriel : leur rôle d’animateurs s’exprima durant un demi-siècle. Or, contre tout bon sens, le programme du CAPES 2008 et les statistiques des postes ouverts dans les Sciences de la

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents