Un botaniste autour du monde
258 pages
Français

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Description

L'auteur, botaniste, nous invite à la découverte des différents milieux naturels peu connus des Européens, notamment ceux encore peu altérés par la civilisation et caractéristiques de formations extrêmement riches sur le plan de la diversité biologique, tels que les mattorales ou hauts plateaux mexicains, le bush, le veld et le fynbos en Afrique australe, ou encore le mulga, le mallee et la jarrah forest australiens.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2014
Nombre de lectures 31
EAN13 9782336354156
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Biologie, Écologie, Agronomie
Collection dirigée par Richard Moreau
professeur honoraire à l’Université de Paris XII,
et Claude Brezinski, professeur émérite à l’Université de Lille
Cette collection rassemble des synthèses, qui font le point des connaissances sur des situations ou des problèmes précis, des études approfondies exposant des hypothèses ou des enjeux autour de questions nouvelles ou cruciales pour l’avenir des milieux naturels et de l’homme, et des monographies. Elle est ouverte à tous les domaines des Sciences naturelles et de la Vie.

Déjà parus

Yves DELANGE, Voyages d’un botaniste en Eurasie. France, Scandinavie, Italie, Grèce, Japon, Inde, Cambodge , 2014.
Isabelle RICHAUD, L’humanité face au miroir. Réflexions sur une société durable, 2013.
Quênida DE REZENDE MENEZES, Le droit international peut-il sauver les dernières forêts de la planète ?, 2013.
Guy ROLLET, Les Réseaux de neurones de la conscience. Approche multidisciplinaire du phénomène , 2012.
Patrick MATAGNE, Éduquer à la biodiversité pour un développement durable. Réflexions et expérimentations , 2012.
Elisabeth MATTHYS-ROCHON et Pierre SAVATIER, Biotechnologies : quelles conséquences sur l’Homme à venir ? , 2012.
Marcel B. BOUCHÉ, Pour un renouveau dans l’environnement, 2012.
Michel GODRON, Écologie et évolution du monde vivant, vol.3. Les problèmes écologiques réels, 2012.
Michel GODRON, Écologie et évolution du monde vivant, vol.2. L’échelle crée le phénomène , 2012.
Michel GODRON, Écologie et évolution du monde vivant, vol.1. La vie est une transmission d’information , 2012.
Dominique MARIAU, L’univers fascinant des insectes. Nos amis, nos ennemis , 2012.
Gérard BERTOLINI, Montre-moi tes déchets… 2011.
Alain GIRET, Histoire de la biodiversité , 2011.
Michel STEVENS, Revenons sur Terre, Comment échapper à l’enlisement des négociations sur le changement climatique , 2011.
Bernard BOURGET, Les Défis de l’Europe verte , 2011.
Titre
Yves Delange



Un botaniste autour du monde

Afrique, Amérique, Australie

Dessins de Chansocthony Delange-Hean
Copyright

© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

EAN Epub : 978-2-336-70426-5
Introduction
Un voyage botanique autour du monde, quel beau sujet de réflexion pour un naturaliste ! Je rapellerai d’abord que nul voyageur même parmi les plus grands ayant en tous sens contourné la Terre, n’a prospecté et vraiment connu toutes les flores du monde. Mais, avoir herborisé çà et là attentivement en différents lieux de la planète et sur les divers continents peut conduire à découvrir, même dans des sites dont les singularités ne sont pas forcément apparentes, bien des richesses à la condition que l’on ait appris comme il convient à ouvrir les yeux, à voir et à savoir s’étonner aussi bien des choses ordinaires que de celles moins communes qui se présentent à nous.
Voyager par l’esprit me valait déjà dès l’enfance bien des transports car simplement dans mon orbe, à travers les noms des arbres et d’autres végétaux que je côtoyais dans notre enclos et au Jardin des plantes de la ville, se profilaient quantité de pays proches ou lointains. Ne rencontrait-on pas là en été dans les plates-bandes l’ Eschscholzia de Californie et le Tagetes , l’œillet d’Inde mexicain. En hiver dans l’orangerie fleurissaient les Acacia australiens dispersant leurs senteurs tandis que dans les serres, j’étais ébloui par la Victoria amazonica, la Reine des eaux. Je rêvais aussi devant des cactus géants tel le Cereus peruvianus ou en découvrant les plantes succulentes du Cap et de la Namibie, tandis qu’à l’extérieur d’imposants cèdres de l’Atlas transportaient mon esprit dans les montagnes de l’Afrique. L’Asie aussi me sollicitait pour bien des raisons, tant en ce qui concerne ses richesses floristiques que sur un plan plus largement culturel mais sur cela, j’ai écrit précédemment (voir bibliographie). Tous ces noms fort évocateurs, en rapport avec l’origine des plantes, constituaient déjà une leçon de géographie, une aventure, une véritable évasion vers des pays proches ou lointains.
Les pages qui suivent résument des instants d’une activité professionnelle ayant nécessité un contact permanent avec les arbres et des plantes. Cela à la fois dans des pays du pourtour méditerranéen alors que j’accomplissais des stages d’étude, puis au Jardin des plantes de Montpellier dès 1954 et surtout, à partir de 1971 dans les régions intertropicales, étant alors responsable des collections végétales vivantes du Muséum à Paris. Habitant sur place parmi ces réunions de végétaux pour le plus grand nombre enclos, mis à l’abri de nos rigueurs climatiques dans leurs cages de verre, puis voyageant dans des pays situés à des longitudes et latitudes diverses, j’ai été conduit à prospecter çà et là pendant plus d’un demi-siècle. Les collections botaniques du Muséum (Serres tropicales au Jardin des plantes de Paris et à Versailles-Chèvreloup, Jardin Botanique Exotique Val Rahmeh à Menton), ne représentent-elles pas déjà un petit tour du monde avec ses quelque vingt mille taxons venus des plus divers horizons ? En préambule, j’évoquerai brièvement leur histoire.
Depuis plus de trois siècles, les relations entre le Muséum national d’Histoire naturelle et la nature tropicale constituent une belle histoire d’amour. Après la création du Jardin botanique le plus ancien d’Europe et du monde, celui de Padoue commandé par le Sénat de la République de Venise en 1545, en France sous le règne d’Henri IV un édit royal constituait l’acte créateur du Jardin des plantes de Montpellier, dont la direction fut confiée en 1593 au médecin botaniste Pierre Richer de Belleval. Et en 1635 Guy de La Brosse médecin ordinaire du roi Louis XIII, appuyé par Richelieu, était chargé d’établir à Paris dans le quartier Saint-Victor le Jardin du roi qui en 1791 sous la Convention, deviendra Jardin des plantes et Muséum national d’histoire naturelle.
Il convient de préciser que si elles ont parfois connu des aléas, les collections végétales du Muséum n’ont jamais cessé de s’enrichir, notamment depuis cette faste époque qui était celle des « botanistes voyageurs ». Parmi ces derniers et exerçant au Jardin du roi, il y eut Joseph de Jussieu (1704-1779, frère d’Antoine et de Bernard de Jussieu) qui, sur l’initiative de Maurepas participa à l’expédition de La Condamine chargé de mesurer un arc de méridien près de l’équateur. Parti de La Rochelle en 1735, son séjour sous les tropiques dura trente-six ans. Citons aussi Jean-Baptiste Fusée Aublet (1720-1778), explorateur et fondateur du Jardin des Pamplemousses à l’île Maurice. Un peu plus tard, Philibert Commerson accompagna Louis-Antoine de Bougainville dans un voyage botanique autour du monde, de 1766 à 1769, tandis que René-Louiche Desfontaines (1752-1833) à la suite d’une expédition en Afrique du Nord décrivit les plantes de l’Atlas. Les relations entre le jardin des plantes de Montpellier et celui de Paris ont été un long temps durant étroites et fécondes. Pendant une fructueuse intendance, celle du comte de Buffon (1707-1788), la botanique connut un élan remarquable, notamment avec Bernard de Jussieu (1748-1836) chargé par Louis XV de dispenser un enseignement de la botanique et de constituer des collections d’arbres à Versailles, au domaine de Trianon. Avec Michel Adanson (1727-1806), puis Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829) auteur de la Flore françoise parue en 1778 et du Dictionnaire des genres de l’ Encyclopédie méthodique de Panckoucke, nous avons là deux grands noms qui représentent par excellence l’éclosion de la botanique à cette époque à nulle autre comparable, celle du siècle des Lumières. Pierre Sonnerat (1748-1814) se rendit à Madagascar, aux Moluques, aux Seychelles, en Inde, en Nouvelle-Guinée et aux Philippines. Ne parlant que de quelques-uns parmi ceux appartenant à la période historique, je citerai enfin Victor Jacquemont né en 1801, grand naturaliste ami de Stendhal et de Mérimée et qui, parti en expédition pour les Etats-Unis d’Amérique et Haïti puis pour l’Inde en 1828, mourut à Bombay en 1832.
Tous les végétaux ayant longtemps voyagé sur de grands voiliers arrivaient dans les ports de Nantes, de La Rochelle, de Brest ou du Havre. Ils étaient aussitôt acheminés vers le Jardin des plantes, reçus par des botanistes praticiens de grand talent, tel au XVIII e siècle André Thouin (1747-1824), agronome, chef jardinier membre de l’Académie des sciences, chargé de « gouverner » les serres et l’ensemble des collections exotiques et tropicales. N’oublions pas l’Herbier général du Muséum, le plus grand du monde, et regroupant quelque huit millions d’échantillons auxquels il faut ajouter plus de cent mille spécimens de plantes fossiles. C’est à de nombreux naturalistes voyageurs dont certains explorèrent au péril de leur vie des contrées jusqu’alors inconnues, que l’on doit cet essor exceptionnel de la botanique, en particulier aux XVIII e et XIX e siècles. Au Muséum, comme hier, l’étude des flores des pays d’outre-mer se poursuit aujourd’hui.
Par rapport à la dimension de la Terre, ce ne sont que de petites portions de territoires qu’un seul homme peut parcourir et un peu connaître au cours de son existence, mais pour nous floristiciens, il s’agit en priorité de terres parmi celles qui ont été en grande partie préservées de l’intervention destructrice de l’homme. Bien que peu d’espaces naturels soient restés vierges et que ces derniers en peu de siècles se soient rétréci comme une peau de chagrin, au sein de ceux-là en tous cas, quelle richesse et quelle diversité !
En écrivant les premières pages de ce livre, en rassemblant quantité de souvenirs, de cahiers de notes, d’ensembles de moments vécus parmi les plantes, un fait s’est imposé de plus en plus fortement à mon esprit. Les orientations que nous prenons lorsque nous nous préparons à exercer une activité en faveur des progrès de la connaissance dans le domaine des sciences, dépendent bien sûr de la formation que nous avons reçue, mais aussi de raisons indicibles dont nous n’avons pas toujours clairement conscience lorsque « nous entrons dans la carrière ». Car à ce moment-là, les règnes du vivant contiennent tant de richesses que nous nous trouvons diversement sollicités. Et parmi les multiples sujets d’étude que l’on peut aborder, une observation, une plante, un détail peut s’imposer plus que d’autres à notre esprit et nous entraîner vers une voie, un thème de recherche qui restera privilégié, peut-être jusqu’au terme de votre vie. Je suis du reste conduit à penser que cette façon d’aborder une discipline est, dans la plupart des cas, très constructive. Car, n’est-elle pas formidable cette sorte d’excitation qui peut naître en nous, qui fait qu’au cours de la plus grande partie de notre existence nous allons être irrésistiblement « pris » par un sujet dont nous allons pouvoir pénétrer les arcanes, approfondir la connaissance, dont nous voudrons d’autant moins nous éloigner qu’à côté de réponses qu’il vous a données, il pose encore tant de questions nouvelles ! Les fonctions que j’occupais étaient principalement celles d’un conservateur des collections végétales, elles devaient m’obliger à me familiariser avec l’ensemble du règne mais aussi, tant ce règne est immense, à privilégier certaines études plus précisément orientées et ce fut celle des flores des milieux arides. Quand on débute dans l’exercice de cette profession, on jette d’abord son dévolu sur quelques groupes qui retiennent plus particulièrement notre attention. Pour moi, ce furent d’abord les flores méridionales, avec mes collègues montpelliérains, des familles et des associations végétales du pourtour méditerranéen. Les personnes qui liront ces pages remarqueront enfin que leur auteur manifestait une attirance particulière pour des régions parmi les plus ensoleillées de notre planète. Et surtout par les flores des territoires arides à divers degrés, où des contraintes de toutes sortes nous conduisent à découvrir d’étonnantes stratégies - morphologiques, physiologiques et autres - qui sont des réponses à ces excessives pressions exercées par l’environnement, exemples parmi d’autres de ce fabuleux pouvoir d’adaptation.
Dans les pages qui suivent, je n’ai pas voulu abuser de la patience des lecteurs en faisant figurer de trop longues listes de plantes. Bien sûr, toutes ces plantes sur lesquelles je me penchais, par définition elles auraient eu leur place dans une telle relation de voyage mais il y en aurait eu tant ! J’ai donc - forcément de façon très succincte - voulu pour le moins esquisser les paysages en citant des genres et des espèces choisis donnant leur caractère particulier à divers faciès naturels dans le monde, mais aussi dans certains cas, en précisant certaines associations caractéristiques parfois définies par les phytosociologues. Bien que j’aie été conduit à visiter quantité de jardins botaniques et à en décrire quelques-uns, ne sont pas très présents dans ce propos les végétaux introduits, ceux cultivés et en provenance d’autres parties du globe, car les botanistes que nous sommes aspirent avant tout à découvrir les productions de la nature telles qu’elles étaient avant la présence de l’homme, lequel a si souvent perturbé, modifié les divers faciès, superficiellement ou de fond en comble. Comme je l’ai écrit par ailleurs, loin de moi la pensée et le désir de privilégier des végétaux rares ou extraordinaires ; je dirais plutôt que, simplement, ils sont tous extraordinaires ! Enfin, le lecteur pourra mieux comprendre la démarche de l’auteur en ayant présent à l’esprit le fait qu’il exerçait des fonctions qui devaient le conduire, à la fois à constituer et enrichir des collections du Muséum, à avoir des contacts directs avec les botanistes responsables de collections. Mais ce qui était le plus important c’était d’évoquer, de voir au cours de missions les végétaux in situ , dans leurs milieux naturels. N’était-ce pas là la meilleure façon de dispenser un enseignement aussi enrichissant que possible à des étudiants ou à un public aspirant à être en contact avec des scientifiques ayant travaillé sur le terrain, perpétuant ainsi cette belle tradition des voyages naturalistes, activité privilégiée depuis les origines du Muséum.
En Afrique
Un stage en Algérie
L’Afrique, c’est le berceau de l’humanité et un paradis pour les naturalistes ! Nombre de mes confrères tropicalistes exerçant dans des territoires africains qui furent un temps durant des colonies ou des protectorats français, travaillaient surtout sur les flores du Maghreb, de l’Afrique centrale et occidentale. Lors de mes années estudiantines, des stages de formation me conduisirent à faire des séjours en Afrique du Nord où, entre-temps par correspondance, j’avais établi quelques relations. Plus tard, étant en poste au Muséum, je revis certains secteurs de l’Algérie et j’accomplis une mission en Egypte, mais c’est principalement en Afrique australe que mes sujets d’intérêt devaient bientôt me conduire à prospecter. Pour un Français, c’était beaucoup plus loin et plus difficile d’y travailler et dans ces anciennes colonies anglaises et hollandaises, il était aussi moins aisé d’y avoir des contacts. Mais je tenais absolument à y faire au moins un séjour au cours de ma carrière, pour y découvrir la flore, les différents types de végétations. Car, comme je l’ai dit très souvent aux étudiants lors des cours ou bien lorsqu’ils venaient faire des stages dans mon service, le continent africain a la forme d’un grand vase et pour un naturaliste, c’est au fond de ce dernier que se trouvent les plus grandes richesses. En tout cas assurément pour un botaniste qui a jeté son dévolu sur l’étude des flores des déserts, des milieux les plus arides.
Les déserts ! l’Afrique du nord n’a-t-elle pas le plus grand désert du monde ? Immense et fascinant, il est aussi représentatif d’une région du globe pauvre en espèces végétales. Pour Paul Ozenda, dans cette partie de continent qui commence au niveau de la côte atlantique et aboutit à la Mer Rouge, le nombre de végétaux recensés ne dépasse probablement pas 1.200, ce qui est particulièrement faible pour une surface aussi considérable. Mais le Maghreb, ce n’est pas que le désert, aussi je raconterai quelques incursions dans cette région aux ressources très variées où moins d’un siècle plus tôt, les lions étaient encore présents puisque semble-t-il, le dernier d’entre eux fut tué dans cette partie de l’Afrique en 1905.
En 1952 alors que j’étais étudiant, on me proposa de faire un stage d’étude concernant certaines productions horticoles et la flore algérienne, d’une part à Boufarik non loin de Blida dans la plaine de la Mitidja, d’autre part dans les régions montagneuses de la Kabylie. Enfin s’accomplissait un rêve longtemps caressé, j’allais faire connaissance avec une partie de ce continent, peut-être verrai-je alors le désert, ces palmeraies dont l’image ornait les boîtes de dattes qui pendant les années de mon enfance apparaissaient chaque hiver sur nos tables ! Mes parents ne disposant alors que de faibles ressources, je devais opter pour le mode de transport le moins onéreux et début juillet, j’embarquais un soir à Marseille sur un bateau de la compagnie Paquet, en quatrième classe. Et pour éviter la puanteur surchauffée de la cale, je passais la nuit sur le pont, serré parmi une dense foule d’Algériens qui rejoignaient leur pays. Même au mois de juillet, il faisait très frais au cours de la nuit sur la mer Méditerranée. En début de matinée ensuite, ayant posé le pied sur la terre ferme à Alger, sur la terre africaine contrastant fortement par rapport à l’air du grand large et de la brise marine, l’atmosphère était déjà brûlante. A la terrasse d’un café où j’allais prendre une première collation, apercevant ma silhouette dans un miroir, je me reconnaissais à peine tant déjà la chaleur dans Alger la Blanche, Al Jazair , me faisait un visage rouge cramoisi ! Quelle belle ville Alger, où j’aurai donc la possibilité de me rendre de temps à autre, notamment pour visiter son Jardin botanique du Hamma. Mais sans plus tarder ce jour-là, je montais dans un autobus qui me conduisit dans la plaine de la Mitidja.
La Mitidja, c’était un très vaste territoire autrefois marécageux foyer du paludisme, mais qui par des travaux de drainages et avec des plantations d’arbres bien adaptés venus d’Australie, surtout des filaos ou Casuarina et des Eucalyptus , était devenu l’une des plaines les plus fertiles du pays. La station de recherches agricoles bien équipée était dirigée par un ingénieur qui nous offrait l’hébergement et nous accordait une rétribution sans que nous ayons à fournir d’autre travail qu’une étude, un rapport détaillé sur notre séjour. Il y avait là une production importante, une collection intéressante de variétés fruitières, en particulier des agrumes. Mais je voulais surtout connaître les ressources naturelles accessibles dans la région. Comme je viens de l’écrire, la Mitidja était autrefois une plaine plus ou moins inondée et ce qui m’intéressait, c’était surtout de connaître ce qui subsistait de la flore spontanée. Comme je n’en étais pas éloigné, je faisais connaissance avec le marais côtier de Réghaia dont la flore constitue un reliquat de l’ancienne formation. Grâce à la maintenance de l’eau, on pouvait y voir des plantes commentées dans les livres décrivant la flore de la région : Phragmites communis, Typha latifolia, Scirpus lacustris , des iris d’eau et par endroits, une espèce halophile Plantago coronopus . Sur les pentes sèches, je découvrais des végétaux parmi lesquels je devais vivre de façon permanente lorsque plus tard j’habiterai à Montpellier : Pistacia lentiscus le lentisque et tout un cortège de plantes caractéristiques de la flore du pourtour méditerranéen. Mais ce qui était le plus original, c’étaient là et ailleurs certaines espèces endémiques de l’Afrique du Nord, telles Cyclamen africanum, Scilla ligulata et aussi une rareté : Abutilon theophrastii . A cette époque, il y avait dans cet îlot représentant ce qu’était le milieu naturel, des caméléons, des genettes et des sangliers. A Boufarik, des cigognes nidifiaient au sommet du minaret. La plaine abondait aussi en cultures maraîchères ; bref, c’était l’un des secteurs parmi les plus fertiles de l’Algérie. Néanmoins, on disait que parfois ces cultures étaient sérieusement mises à mal par le vent. En effet, alors qu’au cours d’une nuit je dormais dans une chambre du centre d’études, fenêtres et portes ouvertes afin de bénéficier de la fraîcheur nocturne, je fus réveillé par des allées et venues précipitées. C’était deux de mes camarades stagiaires qui avaient décidé de dormir dehors mais au milieu de la nuit, un sirocco se leva. Pendant quelques heures il souffla, apportant l’air étouffant, desséché et chargé de sable du désert. Il était impossible de rester dehors et mes camarades réveillés pendant leur sommeil, se levèrent immédiatement pour se réfugier dans leur chambre et fermer toutes les ouvertures qui donnaient sur l’extérieur. Le lendemain, nous devions visiter les plantations d’un rosiériste mais quand nous arrivâmes chez lui, il ne restait plus une seule fleur, toutes étaient grillées par ce vent qui avait charrié les sables du désert jusque dans le sud de l’Europe.
Me trouvant à proximité d’Alger, sur les conseils de mes collègues, j’allais passer une première journée dans cette si belle ville pour faire connaissance avec le Jardin d’Essai du Hamma. Je découvrais alors dans ce quartier du Hamma un jardin botanique admirable et qui parmi quelques autres dans le monde, pouvait être alors pris comme modèle en ce domaine, tant sa situation et sa richesse en végétaux en faisaient un lieu exceptionnel. C’est après avoir procédé à des travaux et à des plantations en vue d’assécher les marais situés au pied de la colline des Arcades, que fut d’abord décidée la création d’un petit jardin d’essai en faveur de l’introduction, de l’acclimatation de végétaux exotiques. Le premier directeur en fut Auguste Hardy qui devait, quelques années plus tard, vers 1870, créer la toute nouvelle Ecole Nationale Supérieure d’Horticulture de Versailles. Il introduisit en Afrique du Nord le coton, Gossypium barbadense L. venu d’Amérique. Du Muséum de Paris, il avait fait venir la chayote dite christophine, Sechium edule (Jacq.) Swartz. de la famille des Cucurbitacées et originaire des Antilles, ainsi qu’un arbre précieux parmi les Sapindacées : Sapindus saponaria L. originaire de l’Amérique tropicale, dont les fruits sont utilisés comme succédanés du savon. A. Hardy étant allé à Padoue où il avait visité le célèbre Orto botanico , il avait pu y admirer le mandarinier Citrus reticulata Blanco originaire de la Chine et du Japon et il l’introduisit alors en Algérie. Le premier Jardin du Hamma, établi d’abord sur une surface de 5 hectares, devait par la suite s’agrandir considérablement ; grâce à des acquisitions successives il recouvrait lorsque je m’y trouvais, plus de 60 hectares. Cette trouée de verdure est disposée en amphithéâtre sur la pente d’une colline, au pied du Musée national des beaux-arts. Dès cette première visite, j’étais émerveillé par ce vaste domaine consacré à la botanique et à l’enseignement, disposé en étages dominant la mer avec ses allées pentues bordées de palmiers, ses araucarias et ses bambous géants, ses alignements de grands Ficus et de dragonniers. Je visitais une bonne partie des collections et prenais des notes mais il me faudrait y revenir si je voulais, après ce premier contact, en tirer suffisamment profit.
Etant en stage à Boufarik, la plaine si belle fût-elle me sollicitait beaucoup moins que les parties en relief de ce territoire. Heureusement, parmi les ingénieurs nouvellement diplômés et qui participaient à la direction du centre, il y en avait un qui, comme moi-même, s’intéressait aux ressources naturelles en général et à la flore en particulier ; il s’appelait Léon Balestrieri. Il était à la fois très sympathique, célibataire et au surplus, il avait une voiture ; quelle aubaine ! Nous avons alors à diverses reprises quitté la plaine pour aller herboriser dans la montagne. D’un commun accord, nous avions décidé de nous rendre en Kabylie pour écouler plusieurs jours dans les monts du Djurdjura où depuis plusieurs années, il avait l’habitude de prospecter. Ce qui m’intéressait en particulier, c’était de voir Cedrus atlantica , ses plus beaux peuplements dans leur aire naturelle et cela serait bienvenu aussi de les commenter dans le rapport de stage que je devais rédiger après mon retour. La saison s’y prêtait bien car les cèdres de l’Atlas se trouvent à des altitudes assez élevées et la chaleur était étouffante au niveau de la mer. A cette époque où le tourisme était quasiment inexistant dans cette région, le pays dépourvu d’aménagements modernes était magnifique, tant en ce qui concerne la nature que les villages, la population accueillante bien que l’on perçoive déjà les prémices du conflit armé qui devait bientôt ensanglanter l’Algérie. Oui, c’était un splendide pays ! Je me souviens par exemple avoir vu des groupes de femmes kabyles, très souriantes, vêtues de leurs costumes aux riches couleurs, remplissant leurs amphores au déversoir d’une source et les portant sur leur épaule. Bien sûr, il ne fallait pas être exigeant en ce qui concernait le confort et à quelques reprises, nous avons Léon et moi, faute de mieux, dormi sous les marches d’un escalier dans un une auberge de Tizi Ouzou. Tizi Ouzou, cela veut dire « col des genêts » car, en effet me disait Léon, les genêts recouvraient en partie des collines entourant la ville, les parant au printemps du vif éclat de leur couleur. Tizi Ouzou se trouve au pied de la crête du Djurdjura qui s’étire sur 70 kilomètres de longueur ; elle constitue pour les naturalistes en général, pour les botanistes, les géologues et les zoologues, un écosystème qui a donné lieu à nombre d’études. Mon camarade avait choisi un des sites les plus en vue et particulièrement digne d’intérêt : la montagne du Tala Guilef et la cédraie des Aït-Ouabane.
Le Djurdjura contraste considérablement avec la région alentour ; c’est l’un des reliefs les plus accidentés, les plus abrupts de l’Algérie. Il reçoit entre 1.200 et 1.500 mm de pluie annuellement. Après avoir laissé derrière soi les basses collines, on se trouve très vite dans des secteurs au relief très irrégulier. A un moment donné, nous devions nous engager sur un sentier de montagne qui, vu sa faible largeur, ne pouvait laisser passer qu’une seule voiture à la fois. Nous l’empruntâmes à plusieurs reprises pendant ce séjour, mais une fois nous rencontrâmes à mi-chemin un vieux tacot qui redescendait ; Léon avait dû alors faire deux ou trois kilomètres en marche arrière pour le laisser passer. Arrivés à un certain niveau, nous devions dès lors laisser la voiture et poursuivre notre ascension à pied. Nous nous trouvions enfin à faible distance du massif forestier. C’était très isolé mais heureusement, Léon avait chargé le coffre de la voiture de diverses victuailles et surtout, de plusieurs cagettes de tomates. Alors, quand nous avions soif, avec nos mains nous pressions quantité de tomates au-dessus d’un gobelet pour nous désaltérer. Nous en avions absorbé chacun de nombreux kilos au cours de ces journées, car mon ami craignait que dans cette région fort riche sur le plan faunistique, les eaux des sources et des ruisseaux ne soient chargées de germes. Diverses espèces forestières étaient présentes à cette altitude, au-dessus de 1.000 m. Nous pouvions voir de beaux sujets de chênes zéens, Quercus mirbeckii Durieu, syn. Q. canariensis Willd. (mais il est cependant absent aux îles Canaries), arbres au tronc trapu atteignant une trentaine de mètres de hauteur. On voyait aussi le houx Ilex aquifolium , l’if Taxus baccata assez abondant et plusieurs érables : Acer obtusatum Waldst. & Kit., l’érable de Bosnie, A. campestre et A. monspessulanum L. Nous nous trouvions aussi dans un secteur comportant quelques très rares sujets d’une variété de Pinus nigra, P. nigra mauritanica , endémique du Djurdjura, découvert en 1927 par un garde forestier. Il n’était pas possible pour nous cependant de retrouver quelques-uns des sujets encore présents car il aurait été difficile de les distinguer du type, le tikijda . Parmi ces arbres, Léon avait pu me montrer une jolie aristoloche caractéristique de ce biotope : Aristolochia longa L. ssp. fontanesii var. djurdjurae, et une campanule elle aussi propre à la flore du Djurdjura. Après avoir ascensionné sans beaucoup de répit, nous nous trouvions au niveau de ce que l’on appelle la pelouse alpine. Avec notamment Ononis aragonensis Asso, Bupleurnum spinosum Gouan, Festuca atlantica Duval-Jouve.
La forêt de cèdres, Cedrus atlantica (Endl.) Manetti apparaît vers 1.400 m d’altitude. Si cette espèce est superbe dans nos parcs, elle atteint des dimensions encore beaucoup plus imposantes dans son biotope. La cédraie des Aït-Ouabane se répartit en différents massifs plus ou moins importants sur les deux versants de la chaîne ; nous étions sur le versant nord en abordant le Tala Guilef. Pendant des siècles, cet arbre fut exploité à outrance, souvent aussi détruit par des incendies de forêts. Un statut de Parc National du Djurdjura était en cours d’élaboration au temps de l’Algérie française ; j’ai pu savoir qu’il a été officialisé en 1983. D’abord, nous nous trouvions en présence de l’association à Cedrus atlantica et Quercus ilex . Puis, à mesure que nous progressions dans notre ascension, le cèdre devenait dominant. Nous étions bientôt parmi des arbres extrêmement imposants, majestueux, certains sujets s’élevant à 40 et 50 mètres et leur l’âge était estimé à 2.000 ans. Nous pouvions constater que tous les sujets âgés avaient perdu leur flèche, ils ressemblaient alors à ceux du cèdre du Liban mais tandis que ce dernier est vert sombre, le cèdre de l’Atlas est diversement coloré dans la nature, vert-gris et vert-bleu.
Nous étions dominés par le sommet du Tala Guilef qui culmine à 2.300 m. Même si nous ne devions pas en faire l’ascension jusqu’à son sommet, à mesure que nous nous élevions et que le sol se dénudait, je ressentais une impression très intense d’isolement, de vide, sans doute parce qu’à cette époque, je ne m’étais encore jamais trouvé en présence de reliefs aussi accidentés. Souvent, je n’osais pas lever les yeux vers les pentes rocheuses qui nous dominaient, redoutant de perdre l’équilibre et de chuter. Mon compagnon connaissait bien des particularités de ce pays et il considérait que nous étions dans la saison la plus propice pour nous élever. En effet, étant au fort de l’été, la plupart des accès étaient dégagés mais par endroits il y avait encore des congères. Il me montra au loin des reliefs qui me paraissaient inaccessibles, mais il m’apprit que des hommes du pays réussissaient à s’introduire dans des passages vertigineux pour rejoindre des dolines dans lesquelles la neige accumulée se maintenait pendant tout l’été. Ils en remplissaient de grands sacs faits de peaux de bêtes et, les ayant chargés sur des mulets, ils allaient revendre leur contenu dans les villages et même jusqu’à Tizi Ouzou. De temps à autre, nous apercevions des animaux, des singes qui faisaient des bonds dans les arbres ; c’est le macaque berbère, Macaca silvanus L. le seul macaque africain, tous les autres étant asiatiques.
Après que nous nous fûmes encore très sensiblement élevés, nous nous trouvâmes sur une crête de part et d’autre de laquelle on ne voyait que pente abrupte et vertigineuse, et mes jambes flageolaient. Je n’étais pourtant pas particulièrement sujet au vertige à cette époque mais là, je n’osais plus avancer ! Léon me dit de me placer derrière lui et de me retenir à sa ceinture en ne regardant que mes pieds qui, pas à pas, prenaient place l’un devant l’autre. A droite, à gauche, rien n’aurait retenu notre chute sur ces pentes abruptes dans les éboulis de pierres calcaires. Enfin, nous franchîmes cette crête et le spectacle était absolument grandiose. Mais avec une certaine anxiété, je pensais déjà au retour au cours duquel il nous faudrait réemprunter le même chemin ! Depuis ces hauteurs dénudées, la forêt de cèdres alors située au-dessous de nous paraissait beaucoup plus hospitalière. Après une longue marche et ayant repris le chemin du retour, enfin nous retrouvâmes la voiture, nous étions sains et saufs ! J’étais grisé par cette journée mais content aussi que la traversée du précipice fut, je puis dire, derrière nous. Pour nous remettre, à Tizi Ouzou nous trouvâmes par chance une chambre libre dans l’un des hôtels, ce qui était une aubaine car toutes étaient bientôt retenues : les membres d’un congrès de géologues venaient d’arriver et à leur tour, ils avaient programmé l’ascension du Tala Guilef pour le lendemain. Nous bavardâmes avec eux et ils nous invitèrent à refaire le même parcours en leur compagnie. Ils nous expliqueraient alors la formation de ces reliefs sur le plan géologique. C’était bien sûr une aubaine mais, moi qui étais si content de me retrouver dans la plaine, je devais me préparer à franchir à nouveau la montagne et ses précipices, dès le lendemain !
Le jour suivant donc, nous partîmes en compagnie d’une dizaine de géologues, des géologues qui au moins autant que Léon étaient entraînés pour franchir les reliefs montagnards, longer les bords des précipices. Mais j’étais un peu rassuré par le fait que nous étions accompagnés par une équipe de spécialistes qui avaient un mulet. Nous empruntâmes à peu près le même parcours que la veille et nous arrivâmes bientôt à proximité de cette crête suspendue au-dessus du vide et qu’il fallait à nouveau franchir. Il y avait un géologue plus âgé que les autres et ses collègues l’aidèrent à enfourcher le mulet ; alors je me plaçais juste derrière eux, derrière la bête et je me sentais ainsi plus en sécurité. Quels pieds admirables que ceux d’un mulet, au surplus portant un homme, avançant sur la plus étroite crête avec la même aisance, la même assurance que s’il était dans une ville sur un boulevard !
Ces géologues commentaient le paysage. La plus grande partie de ce massif s’était formée à l’ère secondaire, au Trias et au Jurassique. Les calcaires liasiques (Jurassique inférieur) assez fermes se trouvent cependant sur une assise dolomitique généralement moins stable, résistant mal à l’action du gel, d’où la présence de ces immenses déversoirs d’éboulis que nous devions franchir pour rejoindre les reliefs rocheux, presque verticaux, constituant le sommet du Tala Guilef. C’était très intéressant de revoir les mêmes paysages, cette fois avec les yeux des spécialistes, d’autant plus que nous nous trouvions en présence d’un relief d’altitude original, de type karstique. Un peu partout là où la masse calcaire apparaît en saillie au-dessus du niveau des rivières, les eaux de pluie exerçant une action intense en profondeur, plus particulièrement dans les zones de faiblesse, les diaclases. Les géologues nous expliquèrent qu’ici, tout un réseau souterrain s’était constitué, comportant notamment des puits verticaux, ces dolines dans lesquelles la neige s’accumule. Un peu partout il y a des crevasses, des gouffres, des brèches, des résurgences et de très nombreuses grottes sont connues dans la région, qui suscitent l’intérêt de spéléologues venus de différents pays. Notre journée fut bien remplie et celle du lendemain beaucoup plus calme nous conduisit, pour le retour, à voyager de façon plus confortable. Nous retrouvâmes alors la chaleur suffocante de la plaine de la Mitidja.
Je voulais connaître quelques aspects différents de la Kabylie ; j’avais aussi une idée derrière la tête, mais préalablement je décidai de quitter pendant quelque temps mes sympathiques collègues de la station de recherches fruitières de Boufarik, pour aller rejoindre une autre de moindre importance mais qui m’intéressait aussi à d’autres titres, celle-là située dans les terres au sud de Bougie, à Sidi Aich dans la vallée de la Soummam.
Devant emprunter la route qui précisément allait vers Bougie, des ingénieurs agents d’une administration qui s’appelait D.R.S., Défense et Restauration des Sols , eurent la gentillesse de me prendre avec eux en voiture dans une tournée d’inspection. Nous devions emprunter un beau parcours très sinueux dans un paysage de montagnes qui, non loin de la côte, permettait d’apercevoir souvent la mer. Nous traversions des forêts de chênes-lièges, des « suberaies » qui par endroits s’étendaient à perte de vue. Comme je ne connaissais pas cette culture, nous fîmes quelques arrêts et ces messieurs me montrèrent de superbes sujets de ce Quercus suber L. dont certains étaient, m’affirmaient-ils, âgés de plusieurs siècles. Cela tombait bien car c’était la saison de la levée du liège. Je voyais avec étonnement ces troncs rouge orangé qui venaient de subir l’opération du démasclage, lequel se pratique toujours lorsque l’arbre est en sève, au cœur de l’été. Après une période variant entre 10 et 15 ans selon les sujets, ayant retiré une première fois le « liège mâle » qui lui, n’est guère utilisé, on exploite alors périodiquement la couche de « liège femelle » lorsqu’elle a atteint au moins trois centimètres d’épaisseur. Ces inspecteurs, assez paternels avec moi, m’invitèrent dans une auberge pour un déjeuner reconstituant avec, comme souvent dans ce pays, pour plat principal un couscous, de la viande non pas d’agneau mais de mouton au goût accentué, arrosé de vin très corsé comme en produisait énormément l’Algérie à cette époque. Ils me laissèrent enfin à Bougie.
Bougie, Béjaïa , est un port depuis lequel je pouvais rejoindre en autobus Sidi Aich et son Jardin d’essai de cultures fruitières pour l’étude de l’olivier in situ , et des variétés de figues. Le directeur, Claude Chaux, lui aussi ingénieur d’agronomie et célibataire, me reçut dans la maison du centre qui l’hébergeait. J’étais fatigué par les précédentes journées de marche dans la nature et cela me permettait de me reprendre. J’étais arrivé chez Claude si dépenaillé qu’il me fit cadeau d’une chemise neuve ! Sidi Aich, c’est la ville des Ath Waglis. Ils sont les descendants d’un illustre marin d’origine grecque qui jadis aurait remonté le cours de la Soummam, attiré par ses oléastres. Je suis resté deux semaines chez mon hôte, le temps d’intégrer dans mon rapport d’intéressantes données relatives à la sélection et à la culture des variétés de figuiers et d’oliviers. De temps à autre, nous allions déjeuner dans un restaurant à Bougie, nous reposant alors en contemplant la superbe vue sur la mer. Par ailleurs, je faisais connaissance avec un type de mise en valeur dont jusqu’alors, j’avais ignoré l’existence : le greffage des oléastres. Car en Kabylie, dans la vallée de la Soummam où la station avait été créée, on se trouve dans l’aire naturelle d’extension de l’olivier Olea europaea L. Les oléastres, c’est en somme une forêt naturelle d’oliviers, forêt qui ici recouvre la plupart des versants ensoleillés des collines surplombant la vallée de la Soummam. Bien entendu, ces arbres sauvages il fallait les greffer. Le personnel manuel de la station avait pour travail principal la mise en valeur de cette forêt en greffant ses arbres ! Diverses variétés avaient été sélectionnées pour cela, telles ‘Azeradj’, ‘Bouchouk’ mais surtout ‘Limli’ pour la production de l’huile dont la Kabylie était l’un des plus grands producteurs en ce temps-là.
Avec l’olivier, la culture la plus importante dans cet établissement à Sidi Aich était celle du figuier. Les figues de Kabylie et précisément de cette région, sont connues par tous les spécialistes de ce fruit dans le monde ; et comme il s’agit de l’un de mes fruits préférés, j’étais bien aise de m’intéresser à eux dans ce pays. Les variétés algériennes ont été décrites par de nombreux auteurs et botanistes de la première moitié du XX e siècle, telles : ‘Mauri’, ‘Trabut’, ‘Mazières’, ‘Mann’. Selon un recensement qui avait été réalisé par l’Institut de l’arboriculture fruitière en Algérie, il existait 43 variétés fruitières sélectionnées, « inventées » dans ce pays et parmi lesquelles : ‘Agouat’, ‘Azigav’, ‘Medloub’ ou ‘Bou Akir’, lesquelles précisément avaient été découvertes à Sidi Aich, ainsi que nombre d’autres produits de la sélection, tels ‘Azaim’ ou Orzidane’, ‘Akoran’ ou encore ‘Adras violet’ qui avaient vu le jour dans la région de Tizi Ouzou. Lors de ce séjour au cours duquel j’ai mangé des figues comme jamais cela ne m’arriva dans ma vie, c’était la période de séchage pour ce fruit. Il était si présent dans l’alimentation de la population que lorsque je me promenais à pied dans les chemins qui serpentaient en s’élevant parmi les collines d’oléastres, je voyais en quantité des déjections humaines qui témoignaient de l’importance de cette production dans la vie quotidienne des Kabyles.
A Sidi Aich également, je consommais pour la première fois une autre sorte de « figue » très différente de la précédente, des figues de Barbarie (il faudrait dire de Berbérie) fruits du cactus Opuntia ficus-indica L. originaire du Mexique et introduit en Afrique du nord dès le XVI e siècle. On en sélectionnait des cultivars aussi peu inermes que possible mais d’autres espèces produisent également des fruits ayant d’assez bonnes qualités gustatives : Opuntia robusta H. L. Wendland et Pfeiff ; O. streptacantha Lemaire et O. lindheimeri Engel. Je n’avais pas compris d’emblée pourquoi les gamins qui dans les rues du village me proposaient très gentiment ces fruits, les avaient d’abord ouverts en deux en les tenant enveloppés dans un chiffon. Lorsque étant seul, je voulus en attraper un quelque peu haut perché et que je le saisis à main nue, il m’en cuisit au moins pendant une semaine ensuite tant les glochides (minuscules aiguillons) dont l’épiderme était recouvert s’étaient plantés par centaines dans ma main.
Enfin, à l’issue de ce premier séjour en Algérie, je ne m’imaginais pas retourner en France métropolitaine sans avoir vu, au moins pendant un court moment, une oasis avec sa palmeraie. Cela me travaillait dur comme fer. J’étais peu argenté, mes chaussures et vêtements en assez mauvais état, mais il me fallait donc aller plus au sud. Mon hôte m’ayant bien restauré au cours de ces deux semaines, et comme j’avais assez bien récupéré je voulus prendre la direction de l’une des oasis, pami celles les plus proches : Biskra ou bien Bou Saada, l’Oasis du bonheur !
Un matin peu après le lever du soleil, je pris donc la route qui allait vers le sud et je fis de l’auto-stop. Pendant cette première journée, j’ai été emmené par toutes sortes de véhicules. Je me souviens que l’un d’entre eux était une camionnette brinquebalante chargée de pastèques et de courges. L’homme voulait bien me prendre mais pas dans sa cabine (avais-je donc si mauvaise allure ?) et pendant plusieurs heures, je voyageais le plus souvent accroupi, coincé entre les courges. Vers la fin de l’après-midi, les véhicules étaient de plus en plus rares, qui voulaient bien me cueillir sur la route. L’un d’entre eux enfin me fit bonne mine, il allait dans une ville homonyme d’une cité normande : Aumale, dédiée au Duc d’Aumale fils du roi Louis-Philippe ! J’étais d’autant plus soulagé que sur ces plateaux, vers 1.200 m d’altitude les nuits sont froides, parfois très froides même au cœur de l’été et je commençais à me refroidir. Arrivé dans cette ville, je me sentais fiévreux et j’avais probablement une angine. Heureusement je trouvais rapidement un hôtel où je pus aussi me restaurer. Comme j’expliquais à l’hôtelier ce dont je souffrais, il me dit : on va te préparer une soupe que tu mangeras bien chaude ; tu mettras du poivre, beaucoup de poivre dedans. Alors, demain cela devrait aller mieux et peut-être même te seras guéri . Du poivre moulu, j’en absorbais une forte dose et là-dessus je me couchais, sombrant bientôt dans un profond sommeil. Le lendemain à mon réveil, en effet j’étais guéri. Je fis un tour dans la ville, souhaitant trouver un autobus se dirigeant vers le Sud. En début d’après-midi, il y avait un car qui allait à Bou Saada ; sans hésiter je montais dedans. La route était longue et la nuit venue, nous roulâmes encore pendant plusieurs heures. Enfin, nous arrivâmes vers minuit à Bou Saada.
Souvent le plaisir que l’on attend de la rencontre avec un lieu, de la découverte d’un paysage, ne correspond pas à ce que nous avions espéré. Mais là, l’émotion que j’ai ressentie en arrivant, j’en ai encore une sensation intense en écrivant ces lignes tant elle correspondait à ce qui avait longtemps mûri dans mon imagination. Tandis qu’à Aumale l’activité semblait se figer le soir venu, là alors que la chaleur torride retient les habitants chez eux pendant le jour, je découvrais une activité fébrile au milieu de la nuit. Nous étions dans une oasis de ce grand désert. Le chauffeur de l’autobus s’arrêta sur une place qui était poudrée de sable blanc, où les hommes en nombre étaient tous vêtus de djellabas blanches. Ils discutaient, mettaient à profit la relative fraîcheur nocturne pour se réunir là même où l’ensoleillement devait être intenable pendant le jour. Cette place baignant dans le clair de lune était bordée de petites maisons parmi lesquelles je trouvais un hôtel fort simple qui m’accueillit. Apparemment, cette « oasis du bonheur » portait bien son nom ! La porte-fenêtre de ma chambre s’ouvrait sur un balcon, je me couchais et tardais moins que jamais à m’endormir.
Bou Saada, c’est un quartier ancien, une médina et surtout une palmeraie sans laquelle cette oasis ne mériterait pas ce nom. C’est un environnement hyperaride alentour, inondé de soleil pendant toute la durée de l’année mais établi sur un socle aquifère et les sources n’y sont jamais taries. Ouled Naïl désigne la tribu des Awlad Sidi Naïl venus des hauts plateaux du sud algérien, dont les parties montagneuses portent les noms des Awlad Naïl. Dans la bibliothèque de la station de Boufarik, j’avais consulté des ouvrages évoquant ces premières oasis du nord du Sahara. Dans la médina, on propose aux chalands toutes sortes de produits, les uns alimentaires, d’autres faisant partie de la pharmacopée, un certain nombre aussi constituant des fards pour les femmes. Ces femmes, les Ouled Naïls, en font une grande utilisation pour se maquiller et séduire car, c’était alors une tradition dans cette partie de l’Algérie, elles sont parmi ces rares tribus de musulmanes qui, étant éduquées pour être danseuses au cours de leur jeunesse, doivent se prostituer ensuite pour constituer leur dot. Leurs costumes étaient colorés et même éclatants et ce n’est pas sans étonnement mais aussi avec un vif plaisir qu’au cours des nuits suivantes, dans la médina, j’ai assisté à leurs danses excessivement sensuelles tout en dégustant du thé à la menthe. Ce sont des danses qui, d’abord langoureuses, entrent ensuite dans une cadence puis deviennent frénétiques, le corps se désarticulant au niveau de leur abdomen. Quant à leurs chevilles, elles étaient parées de bracelets d’argent qui, lorsqu’ils devenaient assez nombreux, constituaient leur dot. J’avais l’impression de me trouver au Louvre, d’être en présence d’un ensemble de tableaux d’Eugène Delacroix ! Bien loin de penser alors qu’au cours des prochaines années la Guerre d’Algérie ferait tant de victimes et de ravages, tout en contemplant le spectacle, je bavardais pendant de longs moments avec de jeunes Algériens fort instruits sur les coutumes de leur pays, et qui du reste semblaient aussi assez bien connaître la France. Comme au cours de l’année précédente j’avais fait un stage à Grasse dans le Jardin d’essai de l’Institut National de la Recherche Agronomique, spécialisé dans l’étude et la culture des plantes à parfum, je les interrogeais sur ce sujet car des parfums, nous en étions presque enivrés dans cette oasis ces soirs-là ! La chevelure de ces femmes, de la plupart des femmes, est colorée avec le henné préparé avec de la poudre de feuilles de Lawsonia alba Lamk. - arbustes nord-africains de la famille des Lythracées - puis les cheveux sont lavés avec une terre parfumée à l’eau de rose et ils sont enfin imprégnés d’une pâte à base de nombreuses plantes aromatiques. J’ai pu savoir par la suite que le girofle Syzygium aromaticum (L.) Merril, le myrte Myrtus communis L., la rose, le souchet Cyperus esculentus L., la lavande, entraient dans la composition de ces parfums. Et pour leur chevelure précisément, ces femmes ont aussi recours à des plantes « à pouvoir défensif » telles que la coriandre Coriandrum sativum L. et le thuya. Pour le maquillage, elles utilisent le khôl ou le siwak qui blanchit les dents et rougit les gencives. Pour colorer le henné en noir, nombre de femmes utilisent des minerais ainsi que des extraits d’indigo, Indigofera tinctoria L., ou encore du café. Mais le henné, s’il sert à colorer les cheveux, les pieds et les mains, il fait aussi partie de l’arsenal de la séduction féminine, exprimé sous la forme de tatouages temporaires et de signes graphiques inscrits sur la peau, et que l’étranger que j’étais ne pouvait déchiffrer ! A travers ces pratiques, ces femmes veulent séduire mais aussi, elles nourrissent leur croyance en espérant ainsi surmonter les problèmes de la vie, acquérir un mari qui les protégera de la malchance et leur apportera le bonheur.
La palmeraie de Bou Saada est une petite palmeraie si on la compare à beaucoup d’autres au Sahara. Mais elle est constituée quand même de 25.000 palmiers-dattiers, Phoenix dactylifera L. Le spectacle de cette palmeraie représentait bien ce à quoi j’avais depuis longtemps rêvé : une petite forêt d’arbres, de stipes dont la couronne s’élève pour certains sujets à 25 m de hauteur, avec leurs longues inflorescences que, pour aider l’action du vent le printemps venu, des hommes montent féconder manuellement en secouant au-dessus d’elles des inflorescences de fleurs mâles. Comme il ne s’agit pas de très grands propriétaires, ces derniers m’a-t-on assuré, connaissent les particularités de leurs arbres dans les moindres détails : variété, âge, rendement. Le nombre de régimes varie d’une année à l’autre : de cinq à quinze par sujet, soit une production variant entre 10 et 100 kilos. Cette espèce fait partie aussi de celles dont le bourgeon central peut être récolté pour être consommé en chou-palmiste. Pendant bien des siècles, les palmiers-dattiers et les caravanes qui permettaient le commerce et les échanges avec d’autres contrées, représentaient la principale source d’aliment pour les habitants de ces oasis. Parmi les arbustes les plus attrayants qui se développaient dans ce milieu, il en est un que je pouvais admirer plus particulièrement bien sûr : le laurier-rose, Nerium oleander L. Ici, certainement il se trouve dans son aire naturelle de dispersion. Ses exigences sont du reste très peu différentes de celles des palmiers-dattiers. Cet arbrisseau se développe là où ses racines peuvent s’abreuver copieusement tandis que le soleil réchauffe ses organes aériens. Je n’avais pas oublié les mises en garde de l’un de mes camarades d’études ; son père était géomètre, il avait travaillé pendant une grande partie de sa carrière dans les oasis nord-africaines et comme il avait dû souvent boire de l’eau qui court parmi les racines du laurier-rose, petit à petit il avait été intoxiqué. En effet, ce végétal est l’un des plus nocifs qui soient. Tous ses organes contiennent des hétérosides cardiotoniques et one leaf can kill an adult a-t-on dit, ce qui a été confirmé par divers écrits 1 . Ainsi, un peu plus tard, j’ai lu dans le Dictionary of gardening de George Nicholson édité à Londres au XIX e siècle, l’anecdote suivante. Un groupe de personnes qui excursionnaient dans une oasis africaine, avait emporté des volailles en vue de les faire cuire en plein air pour les consommer sur place. Ils décortiquèrent des branches de laurier-rose, puis ils les utilisèrent en guise de broches. Je puis me souvenir que sur onze personnes qui mangèrent de ces volailles, sept moururent empoisonnées.
Je savais que le palmier-dattier se plante dans la boue, et qu’il lui faut avoir la tête au soleil. Ce n’est donc pas à proprement parler un végétal spécifique des pays arides car, sans un apport d’eau important, sans une irrigation régulière, il n’y a pas de telles palmeraies. Dans les enclos entourant les habitations, on cultivait figuiers, oliviers, grenadiers et abricotiers. L’ombre de quelques palmiers suffit généralement pour protéger le potager de l’ardeur excessive du soleil. Les légumes, oignons, ail, fèves, piments, tomates, carottes, courges, ont une croissance très rapide sur ces terres irriguées mais les dattes, molles ou sèches, sont la base de l’alimentation. Je me promenais avec délice, le matin, le soir dans la palmeraie. Je voulais aussi faire connaissance avec des plantes de la dune, mais à cette époque elles étaient toutes nouvelles pour moi. Certaines parmi ces dernières étaient aromatiques. Je devais pouvoir sans doute reconnaître plusieurs d’entre elles lorsque, avant de repartir de l’Algérie, je retournai une dernière fois au Jardin du Hamma.
J’aurais bien prolongé mon séjour à Bou Saada mais le calendrier ne me le permettait pas et je ne voulais pas m’aventurer à nouveau en retournant à Boufarik en auto-stop. Un service d’autobus assurait, certains jours de la semaine, la liaison avec Alger. Cela prenait tout une journée et je dus partir de bon matin, un peu avant que le soleil ne soit levé. Les voyageurs étaient répartis dans l’autocar, dans quatre classes différentes. Ceux qui avaient acheté un billet de première classe étaient placés à l’avant ; c’étaient surtout des métropolitains, très peu nombreux. Par souci d’économie, j’achetai un billet de quatrième classe. Ces dernières se trouvaient tout au fond de l’autobus, un autobus rempli à ras bord ! Je n’ai pas oublié, à la fois l’inconfort et la gentillesse de ces femmes et de ces hommes en compagnie desquels, entassés comme dans une boîte à sardines, nous devions vivre près de douze heures ensemble. Les arrêts comme les cités étaient rares dans ce pays de roches et de sable mais quand nous nous arrêtions, le spectacle était fort pittoresque. J’avais dû emporter quelque nourriture et je me gardai bien de descendre du car, par crainte d’avoir bien du mal à retrouver une place assise parmi les sièges de cette quatrième classe. La plupart des voyageurs cependant descendaient, puis ils remontaient avec quelques victuailles que généreusement et avec insistance, ils me proposaient de partager avec eux. J’étais très maigre à cette époque mais dans cet autobus peu aéré et surchauffé, je ne pouvais me résoudre à accepter leur offre. Il s’agissait presque exclusivement de pois chiches et, j’aimais bien les pois chiches mais ils étaient vendus dans un cornet de papier de journal dégoulinant, dont l’encre devait imprégner le légume alors assez peu ragoûtant ! Ce fut avec un grand soulagement qu’au milieu de la nuit, je me retrouvais à Boufarik et à la station qui me parut calme et très confortable. Comme je pouvais y rester encore quelques jours avant de quitter définitivement les lieux, ainsi j’avais le temps de rédiger des notes et de me reposer avant de reprendre le chemin du retour.
Je quittai bientôt mes collègues puis, pouvant bénéficier d’une importante réduction accordée aux étudiants sur le prix des parcours en avion, j’achetai un billet pour un vol qui, à Alger, partait de très bonne heure le matin à destination de la France. Je décidai donc de dormir à Alger et d’écouler une bonne partie de la journée au Jardin du Hamma. Je visitai à nouveau l’Ecole de botanique laquelle présentait nombre d’espèces propres à la flore de l’Algérie et que je n’aurai peut-être pas la possibilité de revoir avant longtemps. Ainsi, je notai par exemple : Stipagrostis plumosa , l’ aghammud cette grande Poacée qui croissait sur les dunes pousse, paraît-il, dans presque tout le Sahara ; Capparis spinosa L., un superbe câprier que consomment les Touaregs. Mais aussi des plantes que broutent les chameaux (lesquels en Afrique sont des dromadaires mais comme me le faisait remarquer un jour Théodore Monod, les uns et les autres sont des Camellus ), par exemple Deverria scoparia (Apiacées) qui donne au lait de chamelle une agréable saveur ; Calligonum sp . à la fois fourrage pour les camélidés et par ses racines, un précieux combustible dans le désert. J’appris qu’une camomille, Chamomilla pubescens, sert à clarifier le beurre fondu. Je retrouvai là quelques plantes que j’avais vues à Bou Saada, deux appartenant à la famille des Composées : Echinops spinosissimus qui dans la palmeraie, poussait dans les endroits bénéficiant d’une relative fraîcheur, puis Anvillea garcinii ssp. radiata , une ravissante Composée à fleurs jaunes dont l’odeur est agréable quand on froisse ses feuilles.
En fin d’après-midi, je quittai le Hamma avec un certain regret et je voulais prendre pour la nuit une chambre dans un hôtel afin de bien me reposer. Mais après avoir cherché dans plusieurs d’entre eux je devais me rendre à l’évidence : tous étaient complets. Je continuai à prospecter mais partout on me dit que les organisateurs du congrès de géologie - ce fameux congrès que nous avions précédemment accompagné - avaient réservé les chambres à l’avance partout dans Alger. Je me rendis alors à l’aéroport depuis lequel je devais m’envoler tôt le lendemain matin. Les sièges y étaient moelleux, bien confortables et je pensai bien y dormir convenablement jusqu’à l’aube. Mais à minuit, une charmante hôtesse vint me dire très gentiment que l’aéroport fermait et qu’il me fallait partir. J’étais fatigué ensommeillé, pas tellement rassuré de me retrouver dans des rues qui devenaient de plus en plus désertes à cette heure. En désespoir de cause je demandai abri dans un commissariat de police. On voulut bien m’autoriser à dormir sur un banc et, là à côté de moi, ces agents buvant et braillant jouèrent aux cartes pendant toute la durée du reste de la nuit. Enfin, réveillé au début du jour, ensuite pour la première fois je prenais l’avion. C’était fin août donc encore en été, mais le temps me parut glacial lorsque je remis les pieds sur le sol de l’Hexagone.
Souvent par la suite, je ressentais le désir de revoir l’Algérie. Après la guerre qui ensanglanta ce pays, et avant les dramatiques événements qui s’y déroulèrent liés au terrorisme, comme l’un de mes amis le Dr Francis Marmier exerçait au titre de coopérant dans une clinique à Ouargla et que deux de mes amis dont le Docteur Edward, souhaient eux aussi, revoir quelques sites sahariens, nous décidâmes de nous y rendre ensemble. Avec ma voiture, nous embarquâmes à Marseille un jour de printemps de l’année 1970. Dès que nous fûmes arrivés à Alger, nous nous dirigeâmes vers le sud. Depuis longtemps, je voulais connaître Ghardaïa le pays des Mozabites ; c’est là un groupe d’ethnie berbère qui dans la Vallée du M’Zab, a édifié entre autres cités celle de Ghardaïa située à 600 kilomètres au sud d’Alger. C’est une ville dont toutes les habitations aux murs blancs ou ocre ou bleu clair forment une splendide agglomération qui apparaît en contraste sur les sables et les reliefs du désert. J’étais depuis longtemps attiré par les paysages d’Afrique, mais aussi, déjà épris d’architectures blanches dans des paysages saturés de lumière, j’avais appris d’un ami professeur à l’Ecole des beaux-arts de Montpellier un fait intéressant. Il m’avait fait savoir qu’à Ghardaïa précisément, se trouvait un groupe de petits monuments d’un type très particulier, qu’il avait visités et dont il m’avait montré des photographies : les tombeaux et le mausolée de la famille du Cheikh Sidi Aissa. Ce dernier, considéré comme un saint dans son pays depuis le quinzième siècle avait eu « le don des miracles » disent les mozabites ; il continuait à mettre à l’abri des tempêtes et à protéger de ses ennemis le lieu où reposait sa dépouille. Nous nous sommes donc rendus dans le quartier de Milika où se trouve ce cimetière et nous avons pu le visiter. Modestes, édifiés selon les formes les plus simples, ces tombeaux se dressent comme des doigts ainsi qu’une forme de minaret qui montre la direction du ciel. Et si la chaux, habituellement, revêt de sa plus éclatante blancheur nombre d’architectures dans les pays du sud tout en les protégeant d’un échauffement excessif, ces tombeaux sont plus que d’autres éblouissants parce qu’ils sont construits et enduits, non pas avec de la chaux ou chlorure de calcium mais avec du « plâtre local », en fait du sulfate de calcium dit « calcaire saharien ». Une carrière considérable de ce matériau se trouve dans le proche village de Bou-Noura dit At Bounour , ce qui signifie « la lumineuse ». Depuis plusieurs siècles donc, ces tombes et ce mausolée réfléchissent les rayons du soleil et les renvoient en direction du ciel. Un ciel bleu éblouissant à l’extrême et presque jamais chargé de nuages.
Il nous fallait ensuite emprunter une piste, pour rejoindre Ouargla et sa palmeraie située à 190 km de là. Nous avons alors traversé ces paysages au sein desquels, très souvent, semblent se profiler au loin d’immenses étendues d’eau, lesquelles en fait sont des mirages. Puis la nuit est descendue sur ces lieux et comme je conduisais dans cette obscurité épaisse dépourvue de clair de lune, j’avais la bizarre impression de progresser, non pas dans cet espace nu que constituait le désert, mais le plus souvent entre deux murs, entre des limites opaques qui de part et d’autre me cachaient l’horizon. Au milieu de la nuit nous arrivâmes enfin à Ouargla. Comme nous n’avions pas l’adresse précise du Dr Marmier, nous étions bien embarrassés pour trouver son habitation. Enfin, j’aperçus au loin comme une ombre chinoise qui se profilait à l’horizon. C’était la haute silhouette d’un homme qui marchait sur la dune. L’ayant rejoint, je lui demandai s’il savait où habitait le « toubib Marmier ». Il me dit alors : est-ce qu’il va en automobile ton toubib, ou bien à bicyclette ? Comme je lui dis que très probablement il allait à bicyclette, il me pria alors de le suivre et nous fûmes bientôt arrivés chez mon ami ; nous restâmes chez lui plusieurs jours durant. Il vivait dans un appartement dont les murs et le sol étaient partout tendus de tapis et de couvertures. Par terre, nous avions pu nous étendre confortablement et dormir. De temps à autre on voyait onduler ces tapis moelleux : c’était parce qu’un scinque, un « poisson des sables » Scincus scincus vivait dessous et d’une certaine façon lui tenait compagnie. Quelques jours plus tard, Francis alla le relâcher sur le sable d’une dune où nous le vîmes disparaître instantanément, « nageant » dans cet élément comme un poisson dans l’eau.
Nous avions écoulé la plus grande partie de notre temps dans la palmeraie. A Ouargla, elle se compose de quelque 2,5 millions de palmiers-dattiers, mais cette oasis comprend aussi nombre d’activités maraîchères, fourragères, ainsi que des cultures d’arbres fruitiers très divers. Il convient aussi de souligner l’importance, moins connue, de l’utilisation des « simples » pour la santé publique dans ces pays. Ainsi, dans son excellent ouvrage Flore et végétation du Sahara (nouvelle édition du CNRS, 2004), Paul Ozenda rapporte des informations fort intéressantes relatives à l’utilisation des plantes médicinales, spontanées, que l’on peut récolter à Ouargla. Sans entrer dans maints détails, je préciserais que selon cet auteur, 37 espèces ont été recensées, parmi lesquelles je citerai au moins comme exemples : Cynodon dactylon (L.) Pers., utilisé dans les cas d’affections des voies urinaires et biliaires ; Artemisia campestris L, comme emménagogue ; Retama retam Webb. dans le cas de piqûres de scorpions ; Colocynthis vulgaris (L.) Schrad. pour traiter les infections génitales, ou encore Marrubium desertii De Noe, contre la toux et les allergies. Bien sûr c’est avant tout de la production du palmier-dattier Phoenix dactylifera L. que vit la presque totalité de la population de cette superbe oasis dans l’ambiance de laquelle nous avions dégusté entre amis d’excellents méchouis. Malheureusement, diverses maladies parasitaires affectent ces belles cultures de palmiers-dattiers. On peut citer le Bayoud ou fusariose vasculaire due à un Ascomycète, Fusarium oxysporum , qui sévit malheureusement depuis de nombreuses années.
Lors de notre retour, nous avons faits quelques arrêts, notamment à Touggourt, à El Oued et à Biskra. Mais je préférai ne pas retourner à Bou Saada, par crainte de ne pas y retrouver la magie dont cette cité avait été à mes yeux parée lors du séjour que j’y avais fait quelque vingt années plus tôt. Par contre, il me tenait à cœur de revoir le Jardin du Hamma. Je ressentais une vive émotion en le retrouvant, mais il n’était alors pas à l’un des meilleurs instants de son histoire ; ce magnifique jardin souffrait certainement de difficultés économiques rendant alors difficile sa gestion. Mais récemment, j’ai eu la satisfaction d’apprendre que dans le cadre d’un projet de coopération décentralisée avec la ville de Paris, a eu lieu la réhabilitation du Jardin d’Essai du Hamma, un des hauts lieux du patrimoine naturel et culturel algérien 2 .
1 Mack, 1994, cité par Jean Bruneton p.123 dans Plantes toxiques ; végétaux dangereux pour l’homme et les animaux , Editions Lavoisier, collection TEC & DOC, Paris 1996.
2 Voir : "Valoriser le patrimoine naturel algérien", par Abderesak Ziriat, Laurent Bray et Alain Faugeron dans Hommes et Plantes , n° 68 hiver 2008-2009.
Un voyage d’études au Maroc
En complément des divers stages effectués en France dans les Domaines et Territoires d’Outre-mer ainsi qu’à l’étranger, était inscrit au programme pour la fin du cycle d’études à Versailles et pour l’obtention du titre d’ingénieur, un voyage que devaient faire ensemble, avec deux de leurs professeurs, les élèves de chaque promotion. D’année en année, bien sûr la destination était différente. A cette époque, les parents, les familles de nombreux élèves vivaient en Algérie, en Tunisie et au Maroc où ils exploitaient des terres et cela favorisait l’accueil dont nous pouvions bénéficier pendant ces séjours. En ce qui nous concernait, en 1953, c’est le Maroc qui fut choisi comme destination. Nous embarquâmes à Marseille à la veille des vacances de Pâques et pour un séjour de quatre semaines. Le voyage à l’aller durait trois jours et nous eûmes de la chance : le capitaine du cargo mixte (marchandises et voyageurs) entretenait des relations cordiales avec les responsables de certaines écoles d’agronomie. Et, alors que nous avions acheté un billet de voyageurs de dernière classe, il nous fit gracieusement bénéficier de cabines ; des cabines assez confortables et, chance supplémentaire, c’était le même navire qui devait nous ramener lors du voyage de retour. Pour certains lecteurs, cela pourra apparaître comme un détail négligeable mais en fait, quand pendant ces séjours d’étude on bourlingue tout le temps et on dort peu afin qu’ils soient au mieux profitables, quand aussi à cette époque de l’année on se trouve en pleine période d’examens de fin de cycle, c’est mieux de voyager autrement que sur le pont du navire ou dans le fond d’une cale. Nous avions donc alors bénéficié d’un intermède reposant qui, au surplus, nous permettait d’échanger utilement des idées sur ce que nous allions voir ou sur que nous venions de voir, enfin pour préparer une conférence qui nous était demandée comme dernière épreuve avant de quitter notre école à Versailles.
Au Maroc, le programme comportait la visite d’un nombre important d’exploitations, fruitières, légumières, florales. Egalement de jardins, de coopératives, et si les élèves, en grande majorité n’étaient pas particulièrement intéressés par l’étude de la flore, les biotopes spécifiques de régions naturelles que nous devions parcourir s’annonçaient en tout cas particulièrement dignes d’intérêt. Surtout pour deux d’entre nous : mon ami Marcel Kroenlein et moi-même, qui voulions consacrer notre carrière aux collections botaniques. Marcel avait déjà une bonne connaissance des certains végétaux que nous allions voir dans les secteurs arides du Maroc, car il avait déjà accompli des stages au Jardin Exotique de Monaco dont il devait quelques années plus tard assurer la direction.
Les productions agricoles et horticoles que nous allions visiter, étaient situées dans les plaines les plus fertiles., notamment parmi les vastes espaces des régions de Fez, de Meknès et sur un grand territoire qui s’étend le long de la côte atlantique jusque dans la région d’Agadir, ville où en 1960 un séisme allait faire en quinze secondes 15.000 morts. Notre première étape se situait à Rabat où nous avions visité le très luxuriant Jardin Exotique de Bouknadel que venait de créer Marcel François, un ingénieur issu de notre école et dont nous fûmes les hôtes. Ensuite, à Fès, nous étions d’abord cantonnés dans une caserne de tirailleurs sénégalais où les conditions d’hébergement, comme ailleurs dans la plupart des casernes où nous devions être logés, n’étaient pas des plus confortables. En effet, à plusieurs dans une vaste chambre, dès que nous avions éteint la lumière il fallait aussitôt la rallumer car nous étions soudainement assaillis par des cohortes de punaises qui devaient sortir des oreillers et des traversins. Alors, allumant la lumière à nouveau, nous avions la surprise de voir, derrière une grande vitre qui donnait sur un couloir, une dizaine de costauds aux faces noires qui riaient de toutes leurs dents blanches. Ils étaient venus se poster là sans que nous les ayons vus au préalable, car certainement ils s’attendaient à ce que nous réagissions de cette façon ! Dès que nous allumions, les punaises devenaient invisibles, elles disparaissaient comme par enchantement. Dès que nous éteignions, elles envahissaient à nouveau notre couche.
A partir de Fès, après la visite d’établissements nous avions d’abord excursionné dans le Moyen Atlas. D’abord là où se situe aujourd’hui le Parc National d’Ifrane avec son point culminant, le Djebel Bou Naceur à 3.356 m. Nous quittions alors les niveaux des basses collines parcourues par des semi-nomades qui allaient faire pâturer leurs troupeaux d’ovins, pour aller bientôt jusqu’à celui des pelouses d’altitude. Au niveau des collines nous avions rencontré d’abord l’érable de Montpellier Acer monspessulanum L. que j’avais vu en Algérie en peuplements naturels, parfois en compagnie de la grande férule Ferula communis L. Et, à mesure que nous nous élevions, c’était des chênes verts Quercus ilex puis le chêne-liège Quercus suber L. dont l’exploitation semblait en partie abandonnée, puis le chêne du Portugal Quercus faginea de Lamarck. Nous arrivions alors dans la plus belle cédraie du Maroc, où nichaient encore des singes magots, Macaca sylvanus . Je rappellerai que l’Atlas marocain comprend : dans sa partie septentrionale et en allant du nord-est au sud-ouest, le Moyen Atlas, et un peu plus au sud le Haut Atlas. Enfin dans la partie méridionale, l’Anti-Atlas. C’est dans ces régions, le plus souvent à moyenne altitude, puis à des niveaux plus élevés où par endroits il y avait encore de la neige, que nous devions étudier les arbres les plus intéressants. Au sujet des peuplements de cèdres Cedrus atlantica déjà commentés à propos de la Kabylie, je dirais qu’ici comme en Algérie, ces arbres ont donné lieu à une surexploitation qui semblait devenir irréversible. Et leur régression, qui a commencé dès les temps très anciens, était déjà accentuée à l’époque où nous nous y trouvions. C’est là la conséquence de l’abattage intempestif et du surpâturage, ce surpâturage qui empêche la régénération, d’autant plus que dans ce type de forêt, il ne se forme que peu d’humus. Il convient d’ajouter que le bois d’ arz, celui du cèdre, est sans doute le plus utilisé dans ce pays. Depuis le début de la période historique il sert non seulement à fabriquer des meubles, des objets courants mais aussi de l’ébénisterie de luxe, des constructions en tous genres, des balustrades, des moucharabiehs ou clôtures ajourées, des habillages de plafonds à caissons en zelliges à motifs géométriques. Nous avions pu souvent le voir dans les médinas à Fès notamment ; c’est par excellence le bois sur lequel jettent leur dévolu les meilleurs ouvriers et artistes marocains.
Puis, nous visitions à nouveau des exploitations. Les oliviers irrigués étaient si vigoureux dans la plaine que, de loin, nous avions cru apercevoir des saules ! La saison était celle qui offrait le spectacle d’une surabondance d’agrumes de toutes sortes. Oranges Citrus sinensis (L.) Osbeck. ; pamplemousses Citrus grandis (L.) Osbeck. syn. C. maxima Merrill ; pomélos Citrus paradisi Macfady ; dans une certaine mesure aussi des mandarines Citrus reticulata Blanco. plus résistant au froid, de même que les citrons, Citrus limon (L.) Burm. (les citronniers fructifient bien dans le sud de la France, en Italie et dans la péninsule ibérique). Enfin les cédrats Citrus medica L. En visitant ces vastes vergers, nous pouvions en consommer à satiété. Notamment en ce qui concernait les orangers avec un cortège de variétés et de cultivars classés en blondes, sanguines, et surtout navels avec leur point pistillaire développé, d’où leur nom : ‘Washington navel’ la plus ancienne et la plus cultivée alors, ainsi que ‘Thomson navel’, une mutation de la précédente.
Après avoir visité des cultures fruitières, l’étape suivante était Marrakech où dans des casernes aussi nous avions pu être logés et dormir. Cette fois, c’était sans avoir à supporter l’assaut des punaises la nuit venue ! Je puis dire que si nous étions parfois hébergés de façon précaire, par contre, des représentants de l’autorité marocaine nous avaient à quelques reprises conviés à des réceptions qui devaient rester gravées dans notre mémoire. Je veux parler de ces caïds qui nous recevaient pour un déjeuner plantureux sous la tente, immense tente généralement installée en haut d’une colline, abri sous lequel nous étions réunis au nombre d’au moins une cinquantaine de personnes. Etant alors accueillis par une double rangée de musiciens berbères, la réception officielle était suivie, à la fin du repas, d’une fantasia : charges de cavaliers et impressionnantes acrobaties. La cuisine était excellente, avec le plus souvent au menu : méchouis, tajines, pastillas et autres recettes traditionnelles que des théories de serveuses et de serveurs venaient nous apporter cérémonieusement, venus de leur cuisine installée pour la circonstance en plein air au pied de la colline. C’est à partir de là de Marrakech, que nous devions partir pour aller découvrir la végétation et la flore du Haut Atlas, de l’Anti-Atlas et des plaines de la région du Souss.
Nous devions donc aborder le Haut Atlas, et en particulier le Parc National de Toubkal. Dès 1942, il bénéficiait déjà de mesures de protection, pour être par la suite reconnu comme l’un des lieux du Maroc les plus intéressants sur le plan de la biodiversité. D’une manière générale la nature au Maroc était luxuriante, des collines verdoyantes parées de fleurs, beaucoup de fleurs de Crucifères et de Composées en cette saison qui succédait à celle des dernières pluies de l’hiver. Avec plusieurs sommets dont le plus élevé culmine à 4.167 m d’altitude au Djebel Toubkal, le paysage était grandiose. Après le Kilimandjaro c’est le plus haut sommet de l’Afrique. Mais ce n’était pas la végétation des hautes altitudes élevées qui sollicitait le plus notre attention.
Dans sa partie centrale et occidentale moins haute et plus réchauffée, ce Haut Atlas comprend des peuplements de conifères bien différents de ceux vus précédemment, tel par exemple Juniperus thurifera L. ssp. africana , le genévrier à encens. On parle de thuriféraie à propos de ces peuplements, lesquels par endroits comportent encore des spécimens majestueux de cet arbre, parfois décharnés et tordus par le vent, parfois aussi en association avec Juniperus oxycedrus L., le genévrier cade. Il est recherché pour son huile obtenue par distillation, produit antiseptique et cicatrisant. Non loin de là nous pouvions voir des peuplements épars de Tetraclinis articulata (Vahl) Masters., le « thuya articulé » qui fait partie d’un écosystème marocain parmi les plus étendus car il supporte des variations climatiques différentes, chaudes ou tempérées dans une ambiance plus ou moins aride. On y rencontre aussi plusieurs autres conifères : Juniperus phoenicea L. le genévrier de Phénicie, dit au Maroc « genévrier rouge » et qui, dans ce secteur méridional, se rencontre jusqu’à 2.000 m. d’altitude.
Dans l’Anti-Atlas et dans les parties basses, je voyais pour la première fois dans la nature une Mésembryanthémacée : Mesembryanthemum nodiflorum L., très probablement venu du Sud-Ouest africain. Sur cette famille je devais être appelé à travailler plus tard. C’est une très jolie plante succulente étalée sur le sable et les graviers ; elle supporte un certain taux de salinité. Nous avions pu voir aussi une euphorbe non succulente mais très belle : Euphorbia dendroides L., sous-arbrisseau atteignant près de 2 m de hauteur, que j’avais pu observer l’année précédente sur les hauteurs de Nice où il a colonisé des collines au Mont Boron ; là, il était couvert de fleurs. Bientôt en prenant un peu d’altitude, nous trouvions diverses associations avec enfin les plantes auxquelles nous portions un intérêt particulier et que nous voulions absolument voir dans ce pays. Je veux parler des euphorbes succulentes et de l’arganier, Argania spinosa (L.) Skeels. Celui-ci depuis les plaines du Souss et plus haut dans l’Anti-Atlas, occupe divers niveaux jusqu’à 1.000 m d’altitude environ.
Pour les botanistes en herbe que nous étions c’était un événement de voir Euphorbia echinus Hook. f. & Coss., non pas dans les plates-bandes du Jardin Exotique de Monaco mais dans leur berceau en Afrique. Ce sont des végétaux succulents dits « cactiformes », car une personne non instruite sur ce sujet croit voir des Cactacées, lesquelles sont toutes endémiques de l’Amérique alors que les euphorbes succulentes sont, pour le plus grand nombre, africaines ou malgaches. Nous devions voir aussi, dans la région de Tedla Azilal si ma mémoire ne me trompe pas, de beaux peuplements d’ Euphorbia resinifera O. Berg. Là mais aussi loin à l’horizon, les collines étaient peuplées de ces euphorbes, gros coussins vert clair et jaunes, superbe espèce succulente que nous découvrions alors à l’époque de sa floraison. Je me souviens avoir rencontré aussi sur des pentes caillouteuses, parmi les nombreuses plantes que nous avons vues dans l’Anti-Atlas,, une autre succulente que j’avais cultivée lorsque j’étais adolescent : Aeonium arboreum (L.) Webb & Berth. C’est une sorte de grande joubarbe au centre de laquelle émergeait une longue inflorescence jaune d’or, espèce appartenant à la flore des îles Canaries. Un palmier, une forme de Chamaerops, C. humilis var. cericea caractérisé par un beau feuillage gris-bleu, était présent çà et là mais seulement sous la forme de sujets très peu développés ; c’est le doum, que l’on pouvait voir autrefois en Europe méridionale d’où il a disparu, mais il est encore exploité en Afrique pour ses fibres, et cela depuis des temps très anciens. Ailleurs dans la plaine du Souss, le spectacle n’était pas moins surprenant et superbe à nos yeux, avec des associations réunissant Euphorbia beaumeriana Hook. f. & Coss. syn. E. officinarum L., dont certains sujets atteignaient 1, 5 à 2 m de hauteur. Ce qui était remarquable aussi, c’était de voir dans le même biotope Senecio anteuphorbium (L.) Sch. Bip., syn. Kleinia anteuphorbium (L.) Haw. et une euphorbe. Devait faire partie aussi de la même association Euphorbia regis-jubae, un e espèce de petite taille très appréciée par les collectionneurs. Combien elle était instructive pour nous, une telle herborisation qui dans la nature nous parmettait d’observer des plantes toxiques et leur contrepoison, dans le même biotope ! Il convient aussi de savoir que parmi les Crassulacées, Aeonium lindleyi Webb & Berth. des îles Canaries et parfois rencontré en Afrique du nord, serait lui aussi un antidote particulièrement efficace dans les cas de brûlures occasionnées par le latex de la plupart des euphorbes 3 .
Dans la plaine du Souss et dans la zone des collines, je voyais aussi pour la première fois dans la nature des Acacia . Non pas des robiniers faux-acacia, arbres originaires de l’Amérique du nord et subspontanés en Europe, mais de vrais Acacia , ici Acacia gummifera . Cette précieuse espèce fourragère et qui secrète une gomme est largement utilisée pour la chrysographie et la pose à la feuille d’or. C’est dans les mêmes formations que nous fîmes connaissance avec l’arganier. Nous avons tous vu des illustrations qui dans des livres, représentent ces arbres avec des chèvres perchées dans leur charpente, en train de brouter leurs feuilles ; nous allions enfin les voir en vrai dans la nature.

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