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Le signe de l'humain

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Description

Devons-nous avoir peur de la technique? L'humanité est-elle irrémédiablement condamnée à se voir enserrée dans un "système technicien" la conduisant à sa perte? Pour répondre à l'angoisse, il n'y a guère que les réponses de l'archéologie: pour évaluer la technique, d'abord chercher d'où elle vient. L'histoire des techniques est le chemin obligé pour aboutir à une philosophie de la technologie. Et l'enquête conduit à découvrir que la technique, présentée par tant d'auteurs comme anti-naturelle, voire même comme anti-humaine, est en fait ce qui fonde l'homme dans son humanité.

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Publié par
Date de parution 01 septembre 2005
Nombre de lectures 109
EAN13 9782296409965
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LE SIGNE DE
L'HUMAIN
Une philosophie de
la techniqueDu même auteur
Introduction à l'histoire des ingénieurs, APPS, Bruxelles.
Nouvel abrégé d'histoire des mathématiques, Vuibert, Paris.
De l'outil à la machine, Vuibert.
De la machine au système, Vuibert.
Penser la matière, Vuibert.
Mathématique et vérité, L'Harmattan, Paris.Jean C. Baudet
LE SIGNE DE
L'HUMAIN
Une philosophie de
la technique
L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
FRANCE
Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina FasoL'Harmattan Hongrie
Fac. Sciences. Soc, Pol. et Adm. Via Degli Artisti, 15 1200 logements villa 96Këmyvesbolt
BP243, KIN XI 10124 Torino 12B2260 Ouagadougou 12
Kossuth L. u. 14-16
Université de Kinshasa RDC ITALIE BURKINA FASO
-1053 Budapesthap:/ /www.librairieharmattan.com
harmattan l @wanadoo.fr
(Q L'Harmattan, 2005
ISBN: 2-7475-9044-5
EAN : 9782747590440INTRODUCTION
La conscience contemporaine pour se
désaliéner, pour passer de l'ère des idéologies
à l'ère des rationalités, doit inclure la pensée
technique dans l'ensemble humain.
(Jean-Marie Auzias,
La philosophie et les techniques, 1964)
La technique, disait Jacques Ellul en 1954, est « l'enjeu
du siècle ». Sa réflexion sur « la machine» ou sur « le système
technicien» n'était pas nouvelle, et l'on peut faire débuter au
moment même de la «révolution industrielle» l'histoire des
discours pour, et plus souvent contre, le « progrès technique ».
Asservissement de l'homme par la machine, chômage
technologique, déshumanisation par robotisation, dégradation
du milieu naturel, menace d'altération de l'essence de l'homme,
risque même d'anéantissement de l'humanité... De nombreux
littérateurs, dont Ellul fut un des plus prolixes, ont multiplié les
ouvrages sur le sujet, développant ces différents thèmes, restant
le plus souvent au niveau de l'observation littéraire,
journalistique ou sociologique. Ouvrages très intéressants d'ailleurs,
car ils alimentent un épais dossier à charge et à décharge.
Mais l'exigence philosophique dépasse la simple
considération de l'importance du phénomène technique et la
constatation naïve de son effet sur histoire. Il s'agit de voir cel'
que la technique dévoile, ce que le fait même pour l'homme
d'être Jaber avant d'être sapiens implique. Si la technique est
encore l'enjeu de notre siècle comme elle fut celui du XXème
siècle, il faut l'étudier sérieusement. Or, la technique, c'est
l'objet. La technique n'est pas «produite» par l'homme, elleest « révélée» par l'homme, comme possibilité de satisfaire ses
désirs et ses besoins, mais de manière limitée. Ce n'est pas
l'homme qui «conçoit» des outils, des machines et des
systèmes, c'est l'objet qui permet à l'homme de construire
d'une certaine manière des outils, avec un certain rendement
des machines, et avec une efficacité définie des systèmes.
Contrairement à l'artiste (nous devrons revenir sur la différence
entre art et technique), l'ingénieur ne peut pas faire n'importe
quoi. Toute invention est une découverte.
Mais si la technique est l'objet - ce qui depuis des
siècles de méditation philosophique se distingue du sujet - il
faut se souvenir de cette phrase d'Edmond Husserl, dans sa
première leçon du cours de 1907 Die Idee der
Phiinomenologie: «Avec l'éveil de la réflexion sur le rapport entre la
connaissance et l'objet, s'ouvrent des abîmes de difficultés1 ».
Et il faut aussi se souvenir des enseignements de Heidegger.
L'inventeur du Dasein savait bien qu'être-au-monde, c'est faire
usage de quelque chose (notamment des outils). Si Descartes,
encore formé par la scolastique médiévale religieuse, voit dans
la pensée la source de l'existence, Heidegger formule dans son
style à la fois scolaire et romantique les idées du matérialisme
des XVIIIème et XIXème siècles: c'est l'existence (du monde)
qui est la source de la pensée. C'est parce qu'il y a quelque
chose, un déjà-là - des besoins, et des outils, ou du moins des
possibilités d'outils - que je pense. L'objet est la source, ou du
moins l'occasion, de l'avènement du sujet. La technique n'est
pas faite par l'homme. C'est la technique qui a fait l'homme.
C'est en tout cas notre interprétation de cette phrase de
Heidegger dans Sein und Zeit:« Le terme phénoménologie
exprime une maxime qu'on peut ainsi formuler: droit aux
choses mêmes! - pour l'opposer à toutes les constructions
échafaudées dans le vide2 ».
Il ne faut pas étudier la condition humaine - le Dasein -
à partir du vide de la « pensée pure », mais à partir du concret -
les choses mêmes - que sont les outils, les machines et les
1
Nous citons d'après la traduction d'Alexandre Lowit: E. Husserl,
L'idée de la phénoménologie, PUF, Paris, 1970. Cfr p. 39.
2
M. Heidegger: Etre et temps, Gallimard, Paris, 1986, p. 53.
6systèmes, eux-mêmes reflets des besoins et de la finitude de
l'homme. «Au sein même du Dasein, dit ailleurs Heidegger3, et
donc aussi dans l'entente de l'être qui est la sienne se produit
cette sorte de réverbération ontologique qui fait que (...)
l'entente du monde se répercute sur l'explicitation du Dasein. »
Comprendre l'homme, c'est d'abord comprendre le monde, et
comprendre ce que ce monde lui permet comme action. Citons
encore Heidegger: «Les Grecs avaient pour les choses un
terme très juste : 1lpaYJla~a, c'est-à-dire ce à quoi on a affaire
dans le commerce qu'instaure la préoccupation (1lpaçlç)4 ».
Nous tenterons donc une analyse de l'objet par
l'examen de la praxis - autre mot pour dire la technique - et
pour fonder, ou du moins contribuer à fonder non des
espérances, mais un savoir sur la condition humaine. Notre
entreprise rencontrera des abîmes de difficultés. Mais peut-être
qu'en allant aux choses mêmes, en nous défiant des
constructions échafaudées dans le vide, nous arriverons à
quelques idées.
Il est peut-être utile d'avertir le lecteur que notre
réflexion sur le fait technique a beaucoup évolué depuis que
nous avons fondé la revue Technologia en 1978 5.
En avril 1978, alors que le premier numéro de ma revue
sortait de presse, le beau livre de Bertrand Gille Histoire des
techniques venait tout juste de paraître6. Le monde francophone
ne disposait à cette époque, pour avoir une idée générale de la
technique (en dehors évidemment de l'énorme littérature
spécialisée des ingénieurs, peu accessible aux non-techniciens),
que de l'ouvrage, d'ailleurs magistral, de Maurice Daumas,
l' Histoire générale des techniques, dont les volumes 1 (1962), 2
(1964) et 3 (1968) étaient déjà en librairie7. Quant à la
philosophie de la technique, elle était, du moins en France,
moins fréquentée encore que l'histoire des techniques, qui
3
M. Heidegger, op. cit., p. 41.
4M. op. cit., p. 104.
5
Elle cessera de paraître en septembre 1989.
6Dans la collection de la Pléiade, à la fin du mois de mars 1978.
7
Le volume 4 sortira de presse en septembre 1978 et le volume 5, le
dernier de l'ensemble, en mars 1979.
7pouvait au moins se baser sur le travail, cumulant déjà une
longue tradition, des archéologues, des ethnographes, et des
préhistoriens. Notons cependant que ni l'archéologue, ni
l'ethnographe, ni le préhistorien ne considèrent la technique
comme l'objet de leurs recherches: ce sont des historiens des
techniques malgré eux.
Vers 1978, donc, je pensais que la technique et la
technologie (d'où le titre de ma revue) étaient «aussi»
importantes que la science. Puisque la réflexion philosophique
sur la science existait de longue date, sous le nom
d'épistémologie, il me paraissait utile d'envisager le
développement d'une réflexion philosophique en quelque sorte
vicariante sur le fait technique.
Près de trente ans plus tard, d'abondantes lectures et
une charge d'enseignement d' histoire et d'épistémologie des
techniques8 m'ont convaincu que la technique est «beaucoup
plus» importante que la science. J'ai lancé le slogan «la
technique est le signe de l' humain »9 et j'en suis arrivé à l'idée
que la technique n'est pas une production culturelle parmi
d'autres (la science, la religion, l'art, l'organisation
sociopolitique. ..), mais qu'elle est la source même de l'humanité -
qu'elle est l'être du Dasein, pour reprendre la terminologie
heideggerienne. L'objet - ce qui reste quand le sujet disparaît -
pour le dire autrement.
J'ai tenté, dans ce petit livre qui n'a évidemment pas la
prétention de faire la recension complète de toute la littérature -
philosophique ou sociologique - parue sur le rapport entre la
technique et l'homme, de tenir compte des ouvrages (surtout
américains) de plus en plus abondants sur la double question de
la valeur de la technique et de son impact sur l'humanité.
Quelle est la valeur de la technique?
Quel est son effet sur l'homme?
8 De 1985 à 1993, dans le cadre du Programme interuniversitaire
d'histoire des sciences et des techniques (institué en Belgique à
l'initiative de Robert Halleux, de l'Université de Liège).
9
Cette expression apparaît pour la première fois en décembre 1994,
formant le titre d'une interview que j'avais accordée à la revue IBM
Informations.
8Voilà en somme les deux questions du présent livre,
formulations plus simples de notre questionnement ontologique
sur l' objet.
C'est donc une « critique de la raison technicienne », si
l'on veut le dire ainsi, que nous tâcherons de construire.
On me permettra de signaler que ce travail est un
prolongement de mes recherches historienneslo. Etudier la
praxis, c'est étudier l'histoire des hommes, ou du moins
l'histoire des rapports de l'humanité avec ses besoins et les
limites de son environnement. C'est bien de l'histoire des
techniques qu'il s'agit, qui est en effet ce «retour aux choses
mêmes» que demandaient Heidegger, et Husserl avant lui.
10 Voir notamment mon Introduction à l'histoire des ingénieurs,
APPS, Bruxelles, 1987, et mon histoire des techniques, parue en deux
volumes chez Vuibert, Paris: De l'outil à la machine (2003) et De la
machine au système (2004).
9QU'EST-CE QUE LA
TECHNIQUE?
Mais c'est la création d'un univers concret,
distinct de la nature, qui est le don royal de
l'espèce humaine. La bête sans mains, même dans
les plus hautes réussites de l'évolution, ne crée
qu'une industrie monotone et reste sur le seuil de
l'art. Elle n'a pu construire ni son monde magique
ni son monde inutile.
(Henri Focillon, Eloge de la main, 1943)
L'homme doit d'abord, comme n'importe quel animal,
manger pour vivre. C'est sans doute cette référence inévitable à
l'animalité qui explique que la tradition intellectuelle
occidentale réserve peu de place au fait technique. Nous
reviendrons sur cette forclusion de la technique par
l'intelligentsia, mais il nous faut d'abord définir.
Qu'est-ce, exactement, que la technique?
C'est l'action.
Une action sur la matière
Toute volition suivie de réalisation (ou d'essai de
réalisation) par la mobilisation du système sensori-moteur
(nerfs et terminaisons sensorielles, masse musculaire et son
support osseux) est, chez l'homme, technique. Il y a des
volitions qui ne sont que des rêveries, qui éventuellement
aboutissent à des productions figurées (le dessin), chantées (la
musique) ou parlées (la poésie), mais on ne peut alors mettre
ces volitions dans le domaine technique, puisqu'il ne s'agit pas
de réalisations, mais de pseudo-réalisations. L'hommepréhistorique qui abat un mammouth et en consomme la viande
effectue un geste technique. Le même qui dessine un
mammouth sur la paroi d'une caverne et qui espère jouir de la
viande de son gibier n'est pas encore dans la technique: il est
dans la magie (baptisée art par les préhistoriens qui
découvriront ces graffitis). Encore l'opposition n'est-elle pas
aussi tranchée entre magie et technique, de même que nous
verrons que la « réalisation» n'est pas strictement attachée à la
mise en mouvement du système sensori-moteur. Notre
définition n'est que provisoire, nous l'affinerons au cours de
notre enquête. Mais pour commencer, retenons ceci, qui est
bien le résultat de l'observation «des choses mêmes»:
l'homme est dans la technique quand il veut combler un besoin,
et que sa tentative implique une activité, apparemment
« manuelle» (nous corrigerons plus loin), et une action sur la
« matière ».
Et ce besoin est d'abord un besoin alimentaire, ou plus
généralement un besoin lié à la conservation de l'individu:
acquisition de nourriture, en effet, mais aussi diverses
opérations de protection vis-à-vis d'agressions externes, contre
le climat ou contre les prédateurs.
Un point essentiel est que nous limitons la technique à
l'homme.
Tout animal «agit» pour obtenir sa nourriture, c'est
même ce qui distingue l'animal du végétal, dont la nutrition est
passive. Et l'on a parfois parlé de «technique» chez les
insectes sociaux, qui en effet construisent, chez les araignées
(les toiles), chez les mammifères les plus divers (constructions
des castors, manipulations de morceaux de bois ou de cailloux
par les grands singes...), chez les oiseaux (nidification).
C'est un abus de langage. On parlerait aussi bien des
« techniques» de la mer, qui fait des dessins sur le sable. Les
prétendues techniques des animaux sont caractérisées par leur
immuabilité: les générations successi ves d'araignées
construisent toujours des toiles rigoureusement semblables, et
les chimpanzés qui, occasionnellement, prennent une pierre
pour écraser un fruit coriace ne le font pas autrement que leur
12lointain ancêtre qui savait déjà aussi, à l'occasion, utiliser
(transformer en « outil») un caillou.
Cette spécificité humaine de la technique n'est plus
guère discutée, mais nous devons y insister. Jean Brun, par
exemple, notait déjà en 1963: «il importe de dissiper le
malentendu, souvent entretenu par des psychologues, selon
lequel des animaux seraient capables d'utiliser des outils
rudimentaires. Les «sociétés» animales ignorent totalement
l'utilisation, la fabrication et la conservation de l'outil,. les
singes anthropoïdes eux-mêmes ont, dans les meilleurs cas,
utilisé des instruments tels que des cannes ou des caisses, mais
ils n'ont jamais mis ces instruments en réserve en prévision
d'un futur où ils pourraient à nouveau les utiliserII ».
A propos d'utiliser, rappelons-nous déjà, mais il faudra
y revenir, que Heidegger, dans Sein und Zeit (1927), avait forgé
le concept d' util. Voici le passage où le concept est introduitI2:
« L'étant se rencontrant dans la préoccupation, appelons-le
l'util. Dans le commerce avec l'étant au sein du monde se
rencontrent des utils pour écrire, des utils pour coudre, des
outils, des utils de transport, des utils de mesure. Il faut
dégager le genre d'être de l'util. »
Et plus loin, le maître du Dasein précise utilement:
« Par essence l'util est « quelque chose qui est fait pour... » (...)
Taper à coup de marteau, rien de tel pour dévoiler la
« manualité » spécifique du marteau. Le genre d'être de l'util
dans lequel il se manifeste de lui-même nous l'appelons
l'utilisabilité. »
Tant que nous sommes dans les citations, relevons aussi
ce passage très caractéristique d'un important texte de
13: «La plus grande conquête morale que l'hommeBachelard
ait jamais faite, c'est le marteau ouvrier. Par le marteau
ouvrier, la violence qui détruit est transformée en puissance
créatrice. De la massue qui tue à la masse qui forge, il y a tout
11 J. Brun: La main et l'esprit, PUP, Paris, 1963, p. 91.
12
M. Heidegger: op. cit., p. 104.
13G. Bachelard: La terre et les rêveries de la volonté, José Corti,
Paris, 1948.
13le trajet des instincts à la plus grande moralité. La massue et la
masse forment un doublet du mal et du bien. »
Dénonçons au passage le moralisme de Bachelard. Il
n'y a pas, ontologiquement, de différence entre un marteau qui
tue et un marteau qui façonne. Dans les deux cas, c'est un util
qui sert à répondre à un besoin: modeler par forgeage une pièce
de métal, enfoncer un clou, abattre un animal dont on mangera
la viande, ou se débarrasser d'un ennemi. Ce n'est pas plus
« mal» de manger que ce n'est «bien» d'enfoncer des clous.
On voit ici à l' œuvre, dans la pensée de Bachelard, cette
propension assez répandue chez l' homme à confondre l'éthique
et l'ontique. Ce qui est doit d'abord être décrit tel quel (le retour
aux choses mêmes), sans le surcharger d'appréciations de
« mal» ou de « bien ». Il n'y a pas plus de bons et de mauvais
marteaux qu'il n'y a de bons et de mauvais animaux, ou de bons
et de mauvais cailloux. Nous irions même jusqu'à dire que la
distinction entre «arme» et «outil» est superflue, qu'elle est
un symptôme d'une déficience de l'analyse, et qu'elle indique
exemplairement cette illusion humaine de vouloir projeter dans
un ciel de « valeurs» de simples tendances sentimentales.
La vraie technique, que l'on ne rencontre que chez
l'homme, est perfectible. Et nous devons déjà améliorer notre
définition. La technique est une volition suivie de réalisation
par le système sensori-moteur, et susceptible d'être
perfectionnée. De manière que la réalisation soit plus conforme à la
volition. Que le besoin soit « mieux» satisfait.
La partie du système sensori-moteur la plus utilisée par
l'homme est constituée par ses mains, d'où la « manualité » de
Heidegger. L'homme peut utiliser son front ou son épaule pour
pousser, voire pour frapper, il peut utiliser ses mâchoires ou ses
pieds pour briser ou pour attendrir, mais c'est surtout ses mains
qu'il emploie pour les actions les plus variées.
On sait que toute une littérature a été consacrée à la
main, désignée comme une caractéristique de l'homme. Cela
remonte en fait à Aristote, et la question est bien développée,
par exemple, dans le traité de Galien Sur l'utilité des parties du
corps, texte datant de la fin du IIème siècle de notre ère, et les
anatomistes du XIXème siècle ont abondamment écrit sur la
14comparaison entre la main de l'homme et l'organe équivalent
des autres mammifères. Chez ces anatomistes, après Darwin,
l'idée sera souvent développée que c'est par l'acquisition de la
station debout au cours de l'évolution que la « libération de la
main» va permettre l'hominisationl4.
En 1963, Jean Brun soutient à l'Université de Paris une
thèse intitulée Prendre et comprendrel5. Cet ouvrage est d'un
grand intérêt pour notre sujet. Toute la question est, une fois
encore, de décider entre idéalisme et matérialisme: «Poser le
problème de savoir, dit Jean Brun, si du prendre au comprendre
la conséquence est bonne, ou si elle l'est, tout au contraire, du
comprendre au prendre ».
Et plus loin, l'auteur déclare: «Prendre et comprendre
ne sont ni des activités purement mécaniques, ni des
spéculations purement intellectuelles, ce sont des aspects de cet
effort de l'homme pour se récupérer et se saisir lui-même ».
Citons encore cet autre passage, où Brun résume la
position d'Aristote: «Nous sommes donc ici en présence d'une
philosophie qui, malgré tout le mépris qu'elle peut afficher à
l'égard du travail manuel, fait de la technique, non plus une
sorte de don octroyé aux hommes par des dieux
compatissantsl6, mais une conquête de la main. Parce qu'elle
peut changer d'outil et avoir ainsi une activité polytechnique, la
main donne à l'homme la possibilité de devenir le maître de la
nature. »
14
Voir aussi l'admirable texte d'Henri Focillon: Vie des formes, suivi
de l'Eloge de la main, PUF, Paris, 1943.
15
Prendre et comprendre. Essai sur les rapports de la main et de
l'esprit, PUF, Paris, 1963. Notons que, chose assez inhabituelle, le
même texte ne varietur paraîtra, sous un titre différent, la même
année, chez le même éditeur: La main et l'esprit, PUP, Paris, 1963,
ouvrage que nous avons déjà cité. Jean Brun publiera encore, en
1968, La main, Robert Delpire, Paris, qui est une méditation
esthétisante sur le sujet.
16 Brun fait ici allusion à l'exposé de Platon, dans le Timée, sur
l'origine des techniques.
15Malgré les efforts soutenus de Jean Brun pour mettre en
évidence l'intervention de l'intelligence dans l'acte technique,
l'idée continue de dominer que la technique est « manuelle ».
Nous rencontrons ici une deuxième raison de la
forclusion de la technique par les «intellectuels». D'abord,
l'homme pensant ne veut pas être pris pour un animal, et il
évacue de sa conscience et de ses productions discursives toute
allusion à son animalité. La technique est ainsi ignorée, dans un
premier temps, parce qu'elle révèlerait que l'homme a un corps
et des besoins d'ordre matériel. On ne parle pas plus de
technique chez les hommes fiers de leur humanité qu'on ne
parle de corde dans la maison d'un pendu.
Ensuite, le penseur, qui ne peut indéfiniment ignorer
qu'il y a des boulangers qui font du pain, des maçons qui
construisent des maisons et des potiers qui fabriquent des vases,
découvre - ou croit découvrir - que ces activités sont
« manuelles », distinctes donc de la sienne qu'il prétend
« intellectuelle ». Dans un deuxième temps, donc, la technique
est reconnue, il le faut bien, mais dévalorisée: on oppose les
« beaux-arts» aux arts « mécaniques », ou les arts « libéraux»
aux activités «manuelles», ou les productions «culturelles»
aux productions « utilitaires », ou les citoyens aux esclaves. Car
évidemment, les manuels sont les esclaves, n'ayant pas droit de
cité. Ce deuxième temps, c'est l'époque glorieuse - encore
toujours valorisée par les penseurs - de la Grèce de Platon et
d'Aristote.
Cette assimilation de la technique aux activités
manuelles est évidemment fallacieuse. Reprenons le début de
notre définition: volition suivie de réalisation faisant intervenir
le système sensori-moteur, et dès lors intervenant sur le monde
extérieur « matériel ». C'est bien le système sensori-moteur qui
est concerné, et donc l'activité technique a, indiscutablement,
un aspect manuel. Mais volition d'abord! Il Y a d'abord, dans
tout acte technique, un besoin ressenti, le désir de le satisfaire,
et le développement d'une stratégie pour y parvenir, par
l'accomplissement d'un ensemble coordonné de gestes. Entre
l'épreuve du besoin et les premiers gestes (manuels, en effet), il
y a toute la chaîne psychique qui va de la prise de conscience à
16la décision d'agir, et qui est une réflexion, une activité
indéniablement intellectuelle. Le boulanger le plus ignare, le
maçon le plus inculte, le potier le plus dépourvu de toutes
préoccupations intellectuelles réfléchissent avant de pétrir, de
prendre une brique ou une motte de terre glaise. Il faut vraiment
n'avoir jamais pris le moindre objet en main pour oser dire
qu'une activité technique est «manuelle », au sens de
dépourvue de toute intervention de l'intelligence. Au contraire,
les perceptions à décoder, les opérations à imaginer, les mesures
à prendre sont bien complexes, ne serait-ce que pour faire un
pain ou pour construire le plus simple des pots en terre.
C'est même justement cette intervention de
l'intelligence qui distingue la technique des activités animales
dont nous avons parlé ci-avant, qui ne font intervenir que
l' instinct.
Il ne faut pas négliger ici le risque de cercle vicieux:
définir l'outil par l'intelligence, et distinguer l'intelligence de
l'instinct par l'outil. Mais si en effet il est problématique de
situer la limite entre instinct et intelligence, cela n'élimine pas
la nécessité de distinguer. Au sens où l'entendent les
psychologues et les cogniticiens, le comportement humain est bel et bien
intelligent.
Volition suivie de réalisation donc, mais volition suivie
d'abord de réflexion: la technique est une activité intellectuelle
d'action sur la matière.
C'est même la toute première activité intellectuelle.
Faut-il vraiment rappeler que l'homme a décortiqué des fruits,
écrasé des insectes, découpé des ventres de gazelles ou de
mammouths bien avant de développer des théories, de
construire des modèles mathématiques et d'écrire des livres?
Une action sur la matière. Ici encore, il faut prendre
garde à ne pas tomber dans une autre opposition naïve, celle qui
distingue la technique «roturière» et la pensée «noble »,
opposition parallèle à celle du « manuel» et de
1'« intellectuel ». Si l'on admet que la technique est de nature
intellectuelle, et que l'on précise que son action concerne la
matière, l'on sera tenté de rabaisser à nouveau la technique en
la confinant au domaine« matériel», « vulgaire», par
17

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