Anthropologie et écosystèmes au Niger
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Description

Au sud-ouest du Niger des communautés humaines coexistent encore quotidiennement avec des lions et la grande faune sauvage. Cet ouvrage explore la complexité de ces cultures et de leurs relations avec la nature. Il procède à une description de la région, de ces sociétés, de leurs systèmes d'utilisation des ressources naturelles, de leurs représentations culturelles et de leurs relations avec la biodiversité. Il étudie l'ensemble de la culture et du mode de vie des Gourmantché.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2012
Nombre de lectures 65
EAN13 9782296498426
Langue Français
Poids de l'ouvrage 13 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Copyright

© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.f

EAN Epub : 978-2-296-97759-4
Titre
João Pedro Galhano Alves



ANTHROPOLOGIE ET ÉCOSYSTÈMES AU NIGER

Humains, lions et esprits de la forêt dans la culture gourmantché

Préface de Danielle Vazeilles

Avec l’aide de
Danièle Vazeilles, Amélia Frazão Moreira, Soumaïla Mordia Wali, Ali Harouna,
et du peuple du village de Moli Haoussa
Dédicace

Cet ouvrage est dédié aux lions, à la nature, au peuple gourmantché et aux autres peuples du W du Niger.
Remerciements
Ce travail de recherche a été orienté scientifiquement et appuyé institutionnellement par les Professeurs Amélia Frazão Moreira (Departamento de Antropologia, Centro em Rede de Investigação em Antropologia – CRIA, Faculdade de Ciências Sociais e Humanas, Universidade Nova de Lisboa, Lisbonne, Portugal), et Danièle Vazeilles (Département d’Ethnologie, Laboratoire d’Etudes et de Recherches en Sociologie et Ethnologie de Montpellier, Centre d’Etudes et de Recherches Comparatives en Ethnologie – LERSEM-CERCE-IRSA, Université Paul Valéry – Montpellier III, Montpellier, France).
Il faut dire que la Professeure Danièle Vazeilles a joué un rôle très important dans l’accomplissement de ces recherches. En effet, en plus de son orientation scientifique et de son appui institutionnel, elle m’a toujours appuyé au cours des travaux de terrain et elle a suivi de très près la rédaction de cet ouvrage, ayant travaillé intensément dans sa planification et dans les révisions successives du manuscrit. Ces aides ont été fondamentales, mais il faut aussi dire que la confiance qu’elle m’a toujours portée, son souci de m’apporter son soutien dans toutes les situations, même lorsque je l’appelais de très loin pour lui faire part des déroulements des travaux ou des obstacles auxquels je faisais face, et le sentiment que ses avis et ses conseils n’étaient pas seulement issus d’une sagesse propre ou de son autorité scientifique, mais aussi d’une profonde amitié et admiration réciproques, ont été des piliers essentiels à la réalisation de ces travaux, même dans les moments les plus difficiles.
Il faut aussi souligner que ce travail de recherche a débuté grâce à l’orientation des Professeurs Serge Bahuchet (Laboratoire d’Ethnobiologie-Biogéographie, Muséum National d’Histoire Naturelle, Paris, France), et Artur Cristóvão (Departamento de Economia, Sociologia e Gestão, Universidade de Trás-os-Montes e Alto Douro, Vila Real, Portugal).
Il a également reçu l’appui scientifique et institutionnel du Docteur Fernando Palacios Arribas (Departamento de Biodiversidad y Biología Evolutiva, Museo Nacional de Ciencias Naturales, Consejo Superior de Investigaciones Científicas, Madrid, Espagne).
Dans les premières phases de cette recherche, l’orientation scientifique et institutionnelle du Professeur José Luís Salinas (Institut Agronomique Méditerranéen de Montpellier – Centre International de Hautes Etudes Agronomiques Méditerranéennes, Montpellier, France) a été importante.
Le travail de recherche de terrain au Niger a été appuyé institutionnellement par les Ministères de la Culture et de l’Environnement du Niger. Je dois citer l’appui de Son Excellence le Ministre de la Culture, M. Oumarou Hadary, du Secrétaire Général du Ministère de la Culture, M. Damana Barmini, du Secrétaire Général de l’Environnement, M. Mamadou Mamane, et de spécialistes comme Messieurs Ali Harouna, Seyni Seydou, Bello Nakata Ibrahim, Soumaïla Sahailou, Hamissou Halilou Malam Garba, Moussa Alou, Abdou Malam Issa et Adamou Dan Ladi.
L’Ambassade de France au Niger a apporté des appuis institutionnels multiples à ce travail, à travers ses Attachés Culturels, M. Philippe Girerd et M. Dodeman, et son Attaché de Presse, Mme Annabelle Chartiot.
Les habitants du village de Moli Haoussa-Gourma m’ont apporté des enseignements, le logement et de l’amitié. Je suis particulièrement reconnaissant au Chef Gourmantché Talimbaré Kondjoua, au Chef Haoussa Abdou Noma, à Soumaïla Mordia Wali, Harouna Abdou, Daré Tchégnagou, Amadou Doti, Pali Dananni Sanña, Tonko Amadou Oumarou, Amina Soumana, Adamou Maman, Fimba et Nafisa. Je suis également reconnaissant à M. Malam Ridouane, de Niamey.
Il est tout aussi important de relever que l’aide de M. Soumaïla Mordia Wali a été fondamentale au cours des travaux de recherche de terrain. Il a été mon interprète lors des enquêtes et interviews au Niger et il m’a beaucoup appris sur son peuple Gourmantché. Il fut mon compagnon de voyage et, surtout, mon ami. Je pense que c’est grâce à cette amitié et à notre entraide que nous avons pu faire face aux maintes situations compliquées, difficiles ou même dangereuses que nous avons rencontrées au fil des années sur les terrains de recherche.
J’exprime également ma reconnaissance à la famille de M. Harouna Moussa et à Mme Aïcha Abdou pour leur hospitalité à Niamey et pour leur amitié. Le médecin François Gourebi a aussi été toujours très attentionné envers moi, et il m’a probablement sauvé la vie en 2002. Au Portugal, M. António Melo et moi avons souvent débattu des résultats de mes recherches. Mon épouse, Mme Sahadatou Abdoulaye Niandou, a été une informatrice importante sur les réalités du Niger, et a toujours appuyé mon travail.
Les appuis institutionnels et financiers de la Fundação para a Ciência e a Tecnologia (FCT), du Ministère de la Science, de la Technologie et de l’Enseignement Supérieur du Portugal ont rendu possible la réalisation de ce travail. Mais, lorsqu’entre octobre 2004 et mars 2006 cette fondation, qui était alors sous la direction du Professeur Ramoa Ribeiro, n’a pas prolongé ma première bourse post-doctorale, c’est le Museo Nacional de Ciencias Naturales, du Consejo Superior de Investigaciones Científicas (Madrid, Espagne), qui m’a donné tous les appuis financiers possibles, permettant ma survie, celle de mon épouse, et la poursuite de mes recherches. De même, pendant une courte période de 2005 à 2006, j’ai reçu le Rendement Minimum d’Insertion de la part de l’Institut de Sécurité Sociale portugais.
Je suis aussi très reconnaissant à M. André Julien Mbem qui a très gentiment effectué les dernières révisions du manuscrit.
J’exprime également ma reconnaissance à l’endroit de toutes les autres personnes, parmi lesquelles de nombreux anonymes, qui m’ont aidé lors des voyages ou dans d’autres situations.
« Shall all living beings be happy » (« Que tous les êtres vivants soient heureux »)
Siddhârta Gautama (Bouddha) – Inde, VI e siècle av. J.-C.

« – Je ne m’y refuserais pas, [a dit Protagoras à] Socrate, dit-il ; mais, dois-je le montrer, comme un vieillard qui parle à des jeunes gens, en vous racontant un mythe, ou bien dois-je l’exposer en détail par un discours ? »
De nombreuses personnes dans l’assistance lui répondirent de procéder comme il l’entendait.
- « Eh bien, il me paraît plus agréable de vous raconter un mythe. Il fut un temps où les dieux existaient déjà, mais où les races mortelles n’existaient pas. Lorsque fut venu le temps de leur naissance, fixé par le destin, les dieux les façonnent à l’intérieur de la terre, en réalisant un mélange de terre, de feu et de tout ce qui se mêle au feu et à la terre. Puis, lorsque vint le moment de les produire à la lumière, ils chargèrent Prométhée et Epiméthée de repartir les capacités entre chacune d’elles, en bon ordre, comme il convient. Epiméthée demande alors avec insistance à Prométhée de le laisser seul opérer la répartition : « Quand elle sera faite, dit-il, tu viendras la contrôler. » L’ayant convaincu de la sorte, il opère la répartition. Et dans sa répartition, il dotait les uns de force sans vitesse et donnait vitesse aux plus faibles ; il armait les uns et, pour ceux qu’il dotait d’une nature sans armes, il leur ménageait une autre capacité de survie. A ceux qu’il revêtait de petitesse, il donnait des ailes pour qu’ils puissent s’enfuir ou bien qu’ils aient un repaire souterrain ; ceux dont il augmentait la taille voyaient par là même leur sauvegarde assurée ; et dans sa répartition, il compensait les autres capacités de la même façon. Il opérait de la sorte pour éviter qu’aucune race ne soit anéantie ; après leur avoir assuré des moyens d’échapper par la fuite aux destructions mutuelles, il s’arrangea pour les prémunir contre les saisons de Zeus : il les recouvrit de pelages denses et de peaux épaisses, protections suffisantes pour l’hiver, mais susceptibles aussi de les protéger des grandes chaleurs, et constituant, lorsqu’ils vont dormir, une couche adaptée et naturelle pour chacun ; il chaussa les uns de sabots, les autres de peaux épaisses et vides de sang. Ensuite, il leur procura à chacun une nourriture distincte, aux uns l’herbe de la terre, aux autres les fruits des arbres, à d’autres encore les racines ; il y en a à qui il donna pour nourriture la chair d’autres animaux ; à ceux-là, il accorda une progéniture peu nombreuse, alors qu’à leurs proies il accorda une progéniture abondante, assurant par-là la sauvegarde de leur espèce.
Cependant, comme il n’était pas précisément sage, Epiméthée, sans y prendre garde, avait dépensé toutes les capacités pour les bêtes qui ne parlent pas ; il restait encore la race humaine, qui n’avait rien reçu, et il ne savait pas quoi faire.
Alors qu’il était dans l’embarras, Prométhée arrive pour inspecter la répartition, et il voit tous les vivants harmonieusement pourvus en tout, mais l’homme nu, sans chaussures, sans couverture, sans armes.
Et c’était déjà le jour fixé par le destin, où l’homme devait sortir de terre et apparaître à la lumière. Face à cet embarras, ne sachant pas comment il pouvait préserver l’homme, Prométhée dérobe le savoir technique d’Héphaïstos et d’Athéna, ainsi que le feu – car, sans feu, il n’y avait pas moyen de l’acquérir ni de s’en servir -, et c’est ainsi qu’il en fait présent à l’homme. De cette manière, l’homme était donc en possession du savoir qui concerne la vie, mais il n’avait pas le savoir politique ; en effet, celui-ci se trouvait chez Zeus. Or Prométhée n’avait plus le temps d’entrer dans l’acropole où habite Zeus, et il avait en plus les gardiens de Zeus, qui étaient redoutables ; mais il parvient à s’introduire sans être vu dans le logis commun d’Héphaïstos et d’Athéna, où ils aimaient à pratiquer leurs arts, il dérobe l’art du feu, qui appartient à Héphaïstos, ainsi que l’art d’Athéna, et il en fait présent à l’homme. C’est ainsi que l’homme se retrouva bien pourvu pour sa vie, et que, par la suite, à cause d’Epiméthée, Prométhée, dit-on, fut accusé de vol ».
Protagoras – In : Platon – « Protagoras » – Grèce, 399-390 av. J.-C.
Préface
Depuis 1993, Pedro Galhano se consacre à des recherches scientifiques multidisciplinaires sur « la coexistence entre les humains et la nature, tout particulièrement avec des grands prédateurs et la grande faune sauvage ». C’est un thème qui concerne un domaine de l’Ethnologie/Anthropologie classique, celui des relations Homme/Nature, mis en place au début du XX e siècle par des anthropologues américains à la suite de Franz Boas, et qui avait également été initié dans les années 1950-1960 avec les travaux sur les relations Homme/animal. Ce renouveau de l’Anthropologie de l’Homme et de la Nature emprunte une nouvelle approche, celle de l’Anthropologie environnementale.
La pollution, la pression démographique, l’industrialisation à outrance, la mondialisation de la consommation et du commerce menacent gravement tous les écosystèmes. Des citoyens et des scientifiques inquiets essayent de réagir. Et rejoints par des peuples autochtones, des minorités culturelles et de nombreuses ONG, ils essayent, lors des grands rassemblements à Rio, Johannesburg ou Copenhague, de mobiliser les gouvernements pour « sauver la planète ».
Itinéraire d’un chercheur
João Pedro Galhano Alves, né à Porto, au Portugal, en 1962, est Docteur en Anthropologie depuis 2000. Ses études en Ethnologie et Anthropologie ont eu pour cadre le Laboratoire d’Ecologie Humaine et d’Anthropologie (équipe de recherche associée au Centre National de Recherche Scientifique – CNRS) de l’Université d’Aix-Marseille III (France). Auparavant, il avait obtenu le diplôme de Master of Science (1995) en Politiques Agricoles et Administration du Développement, option Développement agricole et rural, et un Diplôme de Spécialisation Post-universitaire (1996) en Développement Agricole et Rural, à l’Institut Agronomique Méditerranéen de Montpellier/Centre International de Hautes Etudes Agronomiques Méditerranéennes (France).
Depuis l’obtention de son doctorat en Anthropologie à l’Université d’Aix-Marseille, il a bénéficié de trois postes de post-doctorant :
Post-doctorat de trois ans (février 2001-septembre 2004) « Recherches en Ethnobiologie » dans le cadre du Laboratoire d’Ethnobiologie-Biogéographie du CNRS-Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris (France) et du Département d’Economie, Sociologie et Gestion de l’Université de Trás-os-Montes e Alto Douro (Portugal).
Post-doctorat de trois ans (septembre 2005 – février 2009) en « Anthropologie et Ethnologie des écosystèmes dans le parc du W au Niger » ; d’une part, auprès du Département d’Anthropologie et du Centre en Réseau de Recherche en Anthropologie (CRIA) de la Faculté de Sciences Sociales et Humaines de l’Université Nova de Lisbonne (Portugal), et d’autre part, du Département d’Ethnologie et du centre de recherche Institut de Recherches Sociologiques et Anthropologiques (IRSA), de l’Université Paul Valéry – Montpellier III (France).
Post-doctorat (commencé en mars 2009) dans ces deux dernières institutions, et qui est encore en cours.
Depuis 2004, c’est aussi un collaborateur assidu du Laboratoire de Biodiversité et Biologie Evolutive du Musée National de Sciences Naturelles de Madrid – MNCN, laboratoire rattaché au Conseil Supérieur de Recherches Scientifiques – CSIC (Espagne).
Pedro Galhano a commencé par faire des études à l’Université de Trás-os-Montes e Alto Douro (Portugal) pour devenir Ingénieur Agronome. Il a donc commencé sa vie professionnelle comme chercheur en Sociologie Rurale au Département d’Economie et Sociologie de l’Université de Trás-os-Montes e Alto Douro (Portugal).
Auparavant, Pedro Galhano avait été enseignant coopérant (1987-1988) et a donné des cours de « Physique et chimie » au lycée de Praia, dans les Iles du Cap Vert (Afrique de l’Ouest). Il a aussi été enseignant universitaire et a donné des cours en « Edaphologie (sols) », au sein du Département « Sols et Fertilité » à l’Université de Trás-os-Montes e Alto Douro (Portugal). Il a assuré (1991-1992) des cours en « Arboriculture et Fruiticulture », à l’Ecole Agricole Conte de Saint Bento de Santo Tirso (Portugal). Pedro Galhano a connu d’autres expériences professionnelles, ouvrier agricole, vendeur de fruits ou de vêtements en France et dans d’autres pays, et aussi sans emploi.
Au cours des trois dernières décennies, il a voyagé, vécu ou travaillé dans 36 pays d’Afrique, d’Asie, d’Europe et d’Amérique, depuis les Etats-Unis jusqu’au Myanmar (ex-Birmanie), et depuis des régions polaires jusqu’aux grands déserts chauds comme le Sahara.
Ses recherches en Inde (1993-1995), pour le Master of Science, portaient sur « les relations entre des populations de bergers et d’agriculteurs avec le tigre et la biodiversité ». Dans le cadre de ses études doctorales (1995-2000), il est retourné en Inde, mais a surtout mené plusieurs enquêtes de terrain au Portugal et en Europe sur « la coexistence des sociétés rurales avec le loup et la grande faune méditerranéenne ». Depuis 2001, il a entamé une recherche post-doctorale sur « la cohabitation entre des populations de chasseurs-cueilleurs, d’agriculteurs et d’éleveurs avec le lion et la grande faune africaine, dans la région du Parc National du W du Niger ». Il a procédé par enquêtes orales et observation participante, auprès des cultures et des sociétés de cette région de savane en Afrique de l’Ouest, tout particulièrement auprès des Gourmantché qui sont au centre du présent ouvrage.
Spécialiste en systèmes de propriété foncière et de leurs impacts écologiques, socioculturels et politiques, en 2009 il a publié à New York un ouvrage sur ces thèmes : The Artificial Simulacrum World. The geopolitical elimination of communitary land use and its effects on our present global condition.
L’auteur parle et écrit le portugais, le français, l’espagnol et l’anglais, et peut converser en italien, galicien, catalan, en créole capverdien, et a des connaissances basiques en hindi et en arabe. Ses connaissances linguistiques lui ont permis de participer à plusieurs congrès scientifiques où il a présenté des communications, et d’être invité pour donner des conférences dans plusieurs pays. Plusieurs de ses communications dans ces quatre langues ont été publiées dans des revues internationales traitant d’anthropologie aussi bien que de biologie, d’écologie et de sciences naturelles. Sa thèse de Doctorat en Anthropologie s’intitule : « Vivre en biodiversité totale. Des humains, des grands carnivores et des grands herbivores sauvages. Deux études de cas : loups au Portugal, tigres en Inde », a été publiée en l’état par les Presses Universitaires du Septentrion / Atelier National de Reproduction des Thèses en 2002. On peut trouver les références de ses principaux travaux dans la bibliographie présentée à la fin de ce livre.
L’itinéraire du chercheur cache des surprises. C’est aussi un écrivain qui a écrit des textes en prose et de la poésie en portugais, dont deux romans, publiés au Portugal et au Brésil.
Intéressé par les problèmes religieux et métaphysiques en tant que chercheur mais aussi à sa manière personnelle et engagée, il a séjourné et a eu de longs entretiens avec des maîtres sufis musulmans, et des shadus et des gourous hindous. Auparavant, dans le cadre de ces expériences « exotiques », il s’était engagé dans une psychanalyse en Europe.
Mais, depuis 2003, après une décennie de voyages continus entre la France, l’Espagne et le Portugal, Pedro Galhano, tout en ordonnant ses données de terrain et en rédigeant articles et ouvrages, cherche à être un « petit agriculteur de subsistance ». Il a choisi de vivre, et de se ressourcer entre ses nombreux séjours de terrain, dans sa ville natale de Porto, dans l’ancienne maison de sa famille entourée d’un grand jardin, où il a planté environ une centaine d’arbres fruitiers, et où il cultive un petit jardin potager et élève de la volaille.
De multiples allers-retours et des séjours à Madrid lui ont permis d’élaborer, entre 2004 et 2008, la présentation d’une exposition programmée au Muséum des Sciences Naturelles de Madrid : « Anthropologie et écosystèmes. Vivre en biodiversité totale avec des lions, des tigres ou des loups. Niger-Inde-Portugal ». Cette importante exposition a été retardée pour des raisons de financement. Elle prend place en 2010 et 2011 autour des centaines d’objets, de nombreuses photographies et de documents recueillis lors de ses nombreux voyages de terrains en Inde, au Niger et au Portugal. Les collections réunies sur la culture matérielle des Gourmantché du Niger et des Gurjar du Rajasthan sont rares. Cette exposition contribuera à leur découverte par le grand public.
Les collections muséographiques du chercheur, aussi bien que les photographies et les textes qui les accompagnent, présentent clairement les informations ethnographiques, technologiques et biologiques recueillies sur le terrain. Elles illustrent d’une façon cohérente et détaillée les réalités quotidiennes des peuples étudiés, leurs représentations face à l’Invisible, ainsi que leurs relations avec la biodiversité et la grande faune sauvage.
On le constate, Pedro Galhano est un chercheur infatigable et sérieux. C’est aussi un homme d’honneur qui a choisi d’inscrire ses recherches certes dans le cadre d’études doctorales et post-doctorales en Anthropologie fondamentale, théorique et conceptuelle, tout en favorisant une approche pluridisciplinaire grâce à ses connaissances en sciences agraires, sociales et politiques, et tout particulièrement en ethnobiologie et en écologie. Mais c’est aussi un adepte d’une approche comparative et empirique avec des terrains importants en Europe, Asie et Afrique. Anthropologue attentif aux populations locales, avec qui il adore entrer en contact et partager leur vie quotidienne, il a choisi une approche pragmatique et a décidé de suivre au maximum les pratiques culturelles locales. Lors des discussions avec ses « informateurs », et dans ses travaux écrits, il a fait le choix de proposer des réflexions pouvant servir de base à des projets culturels et sociaux qui pourraient aider les populations locales auxquelles il s’est intéressé et les aider dans des entreprises de développement durable et soutenable. Ses propositions s’inscrivent dans une démarche anthropologique pour une amélioration des conditions de vie locales avec la participation volontaire et active des populations locales.
Ce présent travail, sur les Gourmantché et leur insertion dans l’écosystème du Parc du W, sera suivi d’un autre ouvrage, portant sur des recherches en Anthropologie comparée, qui devrait s’intituler Anthropologie et écosystèmes. Vivre en biodiversité totale avec des lions, des tigres ou des loups. Niger-Inde-Portugal.
Ce deuxième ouvrage, d’ailleurs pratiquement fini, reprend des argumentations issues de la thèse de doctorat en Anthropologie de Pedro Galhano, mais sera surtout composé de textes illustrés par de nombreuses photographies. Il s’agit d’un livre qui montrera, grâce aux nombreuses photographies et cartes de l’auteur, les résultats de ses recherches comparées de terrain en Afrique, en Asie et en Europe, auprès de communautés humaines qui coexistent encore avec des écosystèmes de haute biodiversité. On peut dire que les études de cas comparées qu’il détaille dans ses ouvrages, constituent des exemples et des repères importants pour notre époque. Ce deuxième ouvrage abondamment illustré présentera un éventail élargi d’écosystèmes, de cultures et de technologies. Il sera question de comprendre aussi bien comment des sociétés africaines dites « animistes » peuvent coexister avec la grande faune et pratiquer encore parfois la chasse à l’arc et la cueillette, que comment des sociétés agro-pastorales hindoues coexistaient encore récemment avec des tigres, ou comment, en Europe, des sociétés rurales portugaises équipées de machinerie sophistiquée arrivent à coexister encore aujourd’hui avec les loups et la grande faune ibérique.
Ce présent ouvrage, l’exposition programmée à Madrid, et on l’espère au Niger, ainsi que le deuxième ouvrage en cours seront parmi les premières présentations publiques des expressions culturelles, immatérielles et matérielles de peuples méconnus, les Gourmantché du Niger et les Gurjar de l’Inde.
Par ailleurs, en cohérence avec ce travail de type muséographique, et à la suite de ces nombreux entretiens avec des chasseurs gourmantché, Pedro Galhano a eu l’idée d’un projet qui s’inscrirait dans une perspective précise de développement culturel et durable. Il en a débattu avec les deux coordinatrices de ses recherches post-doctorales. Ce projet nous a semblé viable et Pedro Galhano a repris contact avec des experts scientifiques et des agents du gouvernement du Niger. Des discussions avec des responsables ministériels du Niger l’ont persuadé de concevoir ce projet de revalorisation de la chasse traditionnelle à l’arc chez les Gourmantché. Toutefois, des démarches pour son application sur le terrain sont encore à faire.
On le voit Pedro Galhano est un chercheur actif, sérieux et très organisé pour mener à bien tous ces différents travaux, dont un grand nombre a été publié dans des revues spécialisées. Certes, tout au long de cette décennie post-doctorale, il a bénéficié des conseils de plusieurs experts scientifiques et gouvernementaux du Niger. Il a su tirer profit de remarques constructives des spécialistes rencontrés lors des nombreux congrès internationaux auxquels il a participé. Il a, bien sûr, fait appel à ses deux co-directrices de recherche. Mais, c’est lui la “cheville ouvrière” qui a su gérer toutes ces informations, tous ces conseils et suggestions. Sa maîtrise des outils informatiques lui a permis de “communiquer en temps réel” avec les différents experts qui ont accepté de le suivre, pour certains momentanément, pour d’autres par périodes avec des rebondissements, et pour d’autres sur la longue durée. Pedro Galhano est un personnage sympathique, enthousiaste, même s’il connaît comme tout le monde des périodes creuses. Il faut souligner qu’il possède toutes les qualités scientifiques indispensables pour des travaux pluridisciplinaires de haut niveau. De même, il est capable de participer pleinement à des groupes de travail et de réflexion dans le cadre d”équipes de recherche scientifique, tant pour faire avancer la recherche fondamentale que pour des travaux en vue d’une meilleure valorisation de la recherche.
Anthropologie et écosystèmes
On peut regrouper les recherches et travaux de Pedro Galhano sous ce grand thème d’un intérêt éminent et innovant car encore peu traité en sciences sociales, la coexistence entre les sociétés humaines et la biodiversité, tout particulièrement la coexistence avec des grands carnivores et la grande faune. Ses terrains de recherche sont sous-tendus par ce grand thème transversal. Par ailleurs, essayer de comprendre comment des sociétés humaines peuvent encore aujourd’hui vivre en biodiversité quasi totale, lui a permis de contribuer de manière significative à la compréhension de cultures peu connues jusqu’alors, les Gourmantché et les Gurjar.
Ses méthodes d’enquête et ses approches sont celles d’une anthropologie classique (observation participante, entretiens semi-directifs), mais aussi engagée dans un domaine résolument contemporain, l’anthropologie environnementale qui demande des actions de terrain avec la participation des populations locales. Les écosystèmes sont menacés partout dans le monde par la mondialisation de la consommation et du commerce. Des scientifiques, des citoyens éclairés, de nombreuses ONG s’interrogent sur l’avenir de l’humanité, sur la survie de la biodiversité et de la diversité culturelle. Par ailleurs, l’échec des approches de développement classiques préconisant le transfert de technologies de « haut en bas » a poussé des peuples autochtones et des minorités territorialisées, dont des Amérindiens de l’Amérique du Nord et de l’Amérique latine, à s’engager auprès de l’ONU dans le cadre du forum pour le développement des peuples indigènes. Aujourd’hui, à l’échelle mondiale, de nouveaux concepts sont devenus familiers : conservation et restauration de la biodiversité, protection et gestion durable et participative de l’environnement.
Les travaux de Pedro Galhano s’inscrivent dans ces directions et réflexions. Ce type d’études anthropologiques demande une grande vigilance de l’anthropologue. Un des écueils qui le guettent serait d’affirmer que l’équilibre d’une société humaine avec l’écosystème résulterait d’interactions avec celui-ci depuis « la nuit des temps », ce qui aurait contribué à construire leur « sagesse environnementale ». Et c’est vrai que Pedro Galhano veut montrer l’existence de ces grandes connaissances environnementales des populations qu’il a étudiées, en s’appuyant sur tous leurs aspects culturels : pratiques et croyances religieuses, structures familiales et politiques, connaissances sur la faune et la flore, représentations symboliques et « visions écosystémiques ».
Certains pourraient dire qu’il revisite la théorie dite du Bon Sauvage élaborée par Montaigne s’émerveillant de la sagesse et du pragmatisme des Indiens sud-américains qu’il a rencontrés. Certains pourraient le penser car les recherches de Pedro Galhano ont porté sur des groupes humains habitant dans ou à la périphérie de réserves naturelles (le Parc de Sariska en Inde, le Parc du W au Niger, le Parc de Montesinho au Portugal). Mais il faut le rappeler, rares ont été les créations de « réserves culturelles » qui ont vraiment cherché à figer les groupes humains et à les condamner à toujours vivre comme avant leur rencontre avec les colonisateurs, que ce soient les réserves pour les tribus amérindiennes au Brésil ou en Amérique du Nord, ou encore du temps de l’apartheid en Afrique du Sud. A chaque fois, la société dominante a enfermé dans ces « réserves humaines », avec la minorité territorialisée, ou le peuple autochtone repoussé dans les régions les plus ingrates de son territoire ancestral, des missionnaires qui avaient pour mission « d’éduquer et de convertir les Sauvages » au style de vie dit « plus civilisé » des colonisateurs, accompagnés de représentants du gouvernement (« agent indien », policiers, militaires, médecins et infirmiers). La présence, dans ces « réserves culturelles », de ces « agents de l’extérieur », ainsi que la construction plus ou moins rapide, d’écoles, de dispensaires ou d’hôpitaux et de bâtiments pour héberger les « agents étrangers », ont contribué à accélérer le processus d’acculturation et donc de changement social et culturel inéluctable des populations locales.
Pedro Galhano n’a pas cette vision idéale et essentialiste. Il partage l’avis qu’on ne peut pas empêcher les peuples autochtones et les minorités de choisir leur propre développement social et culturel. Cela ressort de son ouvrage. Il fait clairement ressortir les changements en cours, tant au niveau matériel que des idées et des réflexions, que la création de la réserve naturelle à côté de chez eux et dont ils ont été expulsés, a fait surgir. Son propos se développe dans une autre direction : comment des groupes humains ont-ils pu vivre et comment peut-on encore vivre en biodiversité totale, lorsqu’on doit vivre côte à côte avec des grands prédateurs ? Il cherche à mettre en place une typologie des styles de vie, des positions, des « choix écosystèmiques » que ces populations ont manifesté dans le passé et aujourd’hui.
Cette question concerne de nombreux gouvernements et groupes humains. Par exemple, on peut citer le cas des Amérindiens du Nord, ceux établis dans les réserves indiennes justement, qui cherchent à réintroduire la grande faune et la flore autochtones, dont les animaux prédateurs (ours et loups), parce qu’ils les considèrent comme des parents et qu’ils coexistaient ensemble il y a peu de générations. On pourrait mentionner les politiques nationales des Etats-nations qui, d’une part, cherchent à restaurer la biodiversité là où elle a disparu (les ours des Pyrénées, en France) ; ou qui, d’autre part, ailleurs en Europe, cherchent à maintenir vivable la biodiversité en protégeant les espèces en voie de disparition. Ou encore le cas de la France où brusquement le retour des loups dans les Alpes françaises, oblige les gouvernements, qui doivent respecter les lois européennes, à les reconnaître en tant que « citoyen animal européen ». Dans ce pays, où ils avaient « disparu » depuis longtemps, décimés par les chasseurs, les loups ont à faire face à un problème complexe, car ni les humains ni les animaux domestiques ne savent plus coexister avec des prédateurs. Les animaux domestiques, sous les pressions et manipulations de leurs maîtres, ont oublié les comportements de défense face à ce prédateur qui chasse le plus souvent en meutes. Les bergers ne veulent plus rester sur le terrain face à ce redoutable carnassier. Et les chasseurs, qui devraient reconnaître en lui un « maître de la chasse », refusent de considérer cet individu quadrupède comme un « confrère », tant ils croient qu’il leur fait concurrence. Il a pourtant été l’auxiliaire de chasse de nos ancêtres aux temps du Paléolithique supérieur et au début du Néolithique, avant que les « relations Homme / loup » sur la longue durée ne le transforment en chien, ce grand ami de l’Homme, avec le cheval.
Dans ses travaux, Pedro Galhano présente les connaissances des populations locales en elles-mêmes. Il ne les compare pas à l’aune des connaissances naturalistes occidentales. Il les montre possesseurs d’un réel savoir local pragmatique mais qui s’inscrit aussi dans une réflexion philosophico-religieuse ouverte sur les Autres, humains et non-humains, car non hiérarchisée. Il s’efforce aussi de montrer comment certaines de ces connaissances et techniques des sociétés vivant toujours en biodiversité quasi totale pourraient peut-être aider à mieux gérer les politiques de conservation et de restauration de la biodiversité préconisées par les Etats-nations modernes. On comprend que la politique d’expulsion des populations locales des réserves naturelles n’est pas forcément la meilleure solution, ni pour la faune et la flore, ni pour les peuples expulsés et ainsi coupés de ressources vitales, par leur migration forcée en dehors du parc, sans que les autorités locales aient essayé de les indemniser sur la longue durée pour les aider à vivre autrement.
Pedro Galhano est un humaniste. A Rome, il fait comme les Romains. Il a su s’adapter et partager la vie quotidienne, autant qu’il a pu et qu’on a bien voulu l’accueillir, avec les populations locales qui ont accepté de l’héberger et de discuter avec lui. Pedro Galhano ne saurait se contenter d’étudier les groupes humains qu’il a voulu rencontrer. Il lui faut essayer de comprendre, et de participer autant que faire se peut, aux représentations culturelles que ses hôtes se font du monde qui les entoure. Il lui faut essayer d’apprendre, de l’intérieur de ces sociétés autres, les connaissances qu’elles ont acquises “depuis la nuit des temps” sur leur environnement. Il veut comprendre comment ils ont acquis ces connaissances des écosystèmes qui leur ont permis de vivre et de développer leurs systèmes socioculturels. Les choix culturels écosystémiques et respectueux de leur environnement leur permettent encore de connaître une réelle coexistence, avec des hauts et des bas, avec les grands prédateurs et les grands herbivores, mais pour combien de temps ?

Danièle Vazeilles, Université de Montpellier, France, janvier 2010
Introduction
J’adore les voyages et les explorateurs. Un vieux maître portugais, le psychanalyste et politicien Armando Salgado Rodrigues, m’avait dit dans les années 1980, que le voyage est « un parcours par l’arc-en-ciel qui relie l’humanité » , car un voyageur ne peut survivre, surtout s’il voyage à pied, que s’il est aimé par ceux qu’il rencontre sur son chemin. Et s’il voyage de son propre gré, il est poussé par une pulsion qui est nécessairement intellectuelle, puisque cette pulsion a comme but, inconscient ou conscient, la satisfaction de connaître et de se lier au monde, à la nature, aux humains, et aux infinis détails des choses et des êtres qui, par leur nombre et dimensions, ne peuvent jamais être perçus dans leur totalité tout au long d’une vie humaine. Et c’est en connaissant le plus grand nombre de détails de la réalité, dans différentes zones géographiques et bioclimatiques, peuplées de plantes et d’algues, d’animaux et d’humains, qui tous ont des histoires, des cultures, des pratiques, des contraintes et des aspirations aussi diversifiées que les choses de la nature, qu’on peut avoir un bref aperçu de l’architecture de l’ensemble.
Les distinctions entre les choses se font par comparaison, et à partir de la comparaison, suivie de la différenciation ou de l’identification, nous nommons les choses, qui sont les éléments de la réalité. Puis, les choses étant devenues des noms abstraits dans le langage du cerveau humain, elles sont classées par groupes d’identité, et au fil du temps on observe leur dynamique. A partir de là, on dégage une connaissance des relations dynamiques, qui existent aussi dans la dimension temporelle, qui existent entre les choses. Ces relations dynamiques diachroniques, qui se manifestent sous d’innombrables formes, peuvent alors être groupées mentalement dans un ensemble, qui constitue un système de relations entre ces éléments.
On appelle cette capacité à mettre en relation mentale deux choses ou plus, pensée multifactorielle. La pensée multifactorielle n’a pas le même niveau de développement chez tous les individus humains, sans que cela signifie qu’ils ne sont pas égaux dans leurs capacités, puisque nous appartenons tous à la même espèce, vulgairement et improprement appelée « race », sans que ce terme figure dans la terminologie de la taxinomie biologique scientifique. En effet, nous sommes tous des Homo sapiens sapiens , une espèce de primate qui, tout comme ses ancêtres directs dans la chaîne de l’évolution des espèces, lors de la période Quaternaire, a bouleversé le monde, pour le changer à jamais.
Une pensée multifactorielle est d’autant plus efficace à mesure que le nombre de facteurs du système représenté dans le cerveau augmente. Ceci s’acquiert avec l’expérience, voire l’entraînement. De cette manière, un bûcheron entraîne et développe ses muscles. Un orfèvre domine la main, le geste et la création artistique. Un agriculteur connaît les saisons. Un chasseur connaît maints détails sur ses proies et l’écosystème. Un féticheur développe sa pensée analogique, qui est aussi multifactorielle. Une femme développe son comportement d’attachement dans la maternité. Un lion développe ses aptitudes cognitives lors de la quête de ses proies. Un insecte domine la géométrie et le geste lorsqu’il tisse son cocon. Une baleine entraîne ses connaissances géographiques globales. De la même manière, tout type de pensée multifactorielle nécessite un entraînement, par répétition, qui peut conduire à la capacité à faire des liaisons entre un nombre important d’éléments et de facteurs.
Un ingénieur assimile les mathématiques et la physique ; il est capable d’établir un système très complexe qui résulte dans le plan. En ce qui concerne les chercheurs en sciences ou lettres, ils sont aussi obligés de connaître un grand nombre de détails d’une ou plusieurs réalités culturelles pour dégager des synthèses. Celles-ci constituent la représentation finale du réel, d’un type de chose ou phénomène, et c’est cette représentation qui relie la personne au réel et au monde, et qui servira de postulat à l’action.
Le chercheur en anthropologie et en ethnologie est forcé de mettre en relation un grand nombre d’éléments et de facteurs, de différentes natures, qui configurent l’ensemble des réalités écologique et humaine de son objet de recherche. Ces réalités sont plus vastes que la compréhension humaine. Dans ce contexte, le chercheur choisira quelques-uns de ces éléments et facteurs comme indicateurs majeurs, ceux qui, par intuition, lui paraissent être en mesure de permettre la constitution mentale d’un système, qu’il veut connaître. Ce système constitue son objet de recherche. Or, tout système naturel ou humain est très complexe, étant constitué par un grand nombre d’éléments et de facteurs. Ainsi, la pensée de ce type de professionnel doit être entraînée et mise au service d’une pensée multifactorielle très élargie. Il doit être attentif aux réalités écologiques et aux réalités éthologiques, psychologiques, technologiques, culturelles, sociales, religieuses et politiques des humains. La pensée multifactorielle doit être aussi en mesure d’établir des relations entre ces réalités pour comprendre l’ensemble de leurs systèmes dynamiques. Ceux-ci constituent des structures, telles la structure fonctionnelle des écosystèmes, une structure de production sociale ou une structure socioculturelle. L’ensemble de ces structures constitue un complexe.
Dans ce présent travail, c’est le complexe d’intégration d’une société humaine avec l’écosystème qui est le sujet central, tout comme dans les autres travaux de recherche que j’ai accomplis.
Pour connaître une société ou un écosystème, il faut être en mesure de nommer et de comprendre ces éléments. Pour ce faire, il faut comparer cette société et cet écosystème avec d’autres pour, par identification et différenciation, faire un portrait des systèmes, des structures et des complexes qui constituent l’objet de recherche.
Ainsi, l’anthropologue doit voyager et vivre et dans des régions géographiques différentes et parmi des sociétés humaines différentes, à des moments différents, sur la longue durée, pour pouvoir comparer les différents aspects des unes et des autres, et ainsi décrire et analyser les régions et les sociétés qu’il étudie. Il se peut aussi qu’il étudie une société ou une culture pour faire la critique d’une autre, d’ailleurs le plus souvent la sienne. C’est dans ce sens qu’on dit que « l’anthropologie c’est comparer », comme me l’ont appris mes directeurs de recherche. L’ethno-anthropologie « s’intéresse de manière privilégiée aux faits de culture ou de civilisation, à leur diversité, et aux sociétés, groupes ou organisations qui en sont les supports » (Laburthe-Tolra & Warnier 1993).
Le « voyage anthropologique » est, ainsi, une exploration. Une exploration parmi un écosystème et un groupe humain, dont il doit découvrir et connaître les détails qui lui permettront de les décrire et de les analyser. La connaissance de ces détails est tout d’abord ethnographique et voire même naturaliste, descriptive. Et c’est cette approche descriptive, résultant d’une exploration, qui sert de base à l’analyse ethnologique et anthropologique.
Et l’exploration est aussi un jeu, parfois dangereux, qui mène à la connaissance. Toute forme de connaissance classique provient à la fois de la contemplation, de l’observation, de l’expérimentation et de la réflexion. Et le voyage, tout comme la lecture, a été, depuis l’Antiquité classique, un des plus puissants moyens d’acquisition des connaissances. J’ai l’habitude de dire qu’un long voyage correspond à la lecture d’une centaine de livres. Tout voyage anthropologique est un voyage d’exploration, comme tout vrai voyage est une forme d’exploration.
Une question de fond
Cet ouvrage est le résultat d’un long voyage, qui a débuté en 2002 et va connaître une certain terme en 2009, avec la finalisation de sa rédaction. C’est aussi le résultat d’une exploration d’une contrée lointaine, le W du Niger, une région éloignée, où il est difficile d’arriver, où encore pas trop de personnes s’aventurent. Dans cette région, vivent des communautés humaines qui perpétuent encore quelques formes de vie d’antan, en coexistant avec des lions, des éléphants et avec la grande faune africaine ; des communautés immergées dans une énorme savane qui s’étend sur des dizaines de milliers de kilomètres carrés.
Mais cet ouvrage résulte aussi d’autres longs voyages, commencés il y a longtemps, et qui m’ont emmené, depuis mes 20 ans, dans des contrées éloignées de mon lieu de naissance au Portugal. Au cours des derniers 27 ans, j’ai vécu environ 18 ans en dehors de mon pays. J’ai voyagé, vécu ou travaillé dans 36 pays d’Asie, d’Afrique, d’Europe et d’Amérique. J’ai recouvert mes pieds de la poussière d’innombrables chemins à travers les jungles indiennes, les savanes africaines et les montagnes européennes. Mon but, à travers cette longue dérive qui m’a fait traverser la moitié de la planète, a toujours été de connaître, de témoigner, de partager. Connaître la nature et les humains, et rechercher ce qu’il reste de beau et de joie dans un monde presque totalement détruit et qui a été converti, comme le disait l’écrivain portugais Miguel Torga, en « une vallée de larmes » . Des larmes des humains, mais aussi les larmes des choses, des animaux et des plantes, comme le disait dans l’Antiquité une inscription sur la porte de l’ancien grand temple de Carthage : « Sunt lacrimae rerum ».
Pourtant, on peut dire que ce voyage au Niger a commencé en 1993, lorsque j’étais un étudiant en Master of Science à Montpellier, en France. A cette époque, beaucoup de recherches effectuées en France et ailleurs étaient axées sur le concept de « développement soutenable ou durable ». Toutefois, les définitions écologiques de ce concept m’ont toujours paru floues. Toute forme d’évolution humaine pouvait-elle être séparée de l’évolution des écosystèmes ? Certainement, ces concepts de « développement durable » partaient du principe que non. Mais, la question principale que je me posais était toute autre : de quels écosystèmes s’agissait-il ?
Biodiversité totale, haute, faible ou minimale
Presque dès le début de mes recherches, mon postulat a été que toute forme d’intégration d’une société humaine avec l’écosystème doit être en mesure, pour qu’elle soit « durable et écologiquement soutenable », de maintenir les conditions d’équilibre et de stabilité de cet écosystème (Galhano Alves, 1994 b). Hors, dans notre période géoécologique Quaternaire, tout comme depuis la période Secondaire, la structure fonctionnelle des écosystèmes continentaux, et aussi marins, à l’exception de certains écosystèmes insulaires ou désertiques, comprend une chaîne trophique composée de plusieurs espèces de producteurs et de consommateurs. Des producteurs primaires, la végétation sauvage et cultivée. Des consommateurs primaires, les herbivores « sauvages » et domestiques. Des consommateurs secondaires, les petits et les moyens carnivores 1 . Des consommateurs tertiaires, c’est-à-dire, de grands carnivores (tel le lion, le tigre, le loup, le puma, le jaguar et l’ours 2 ), et des décomposeurs 3 , comme le montre le schéma suivant :

Tous ces éléments de ces chaînes trophiques ont des rôles essentiels et complémentaires dans la régulation de l’équilibre et de la productivité biologique des écosystèmes. En effet, l’écologie scientifique enseigne que, lorsqu’un écosystème contient ces différents types d’espèces, en populations nombreuses et stables, il tend à atteindre un état écologique dit de « climax ». Alors, en fonction des caractéristiques édaphiques (sols) et climatiques d’une région donnée, l’association entre les différentes espèces est stable, la biomasse et la diversification des chaînes trophiques sont maximales, et la capacité d’homéostasie face aux fluctuations du milieu est supérieure à toute autre association d’espèces (Dieter & Hergt, 1993 ; Ramade, 2003).
Naturellement, pour que ces espèces de macrofaune vivent dans une région donnée, il faut que la plupart du territoire soit couverte par de la végétation spontanée, qui est la base de toute biodiversité.
Par ailleurs, si dans une région donnée, toutes ces espèces autochtones sont présentes, et leurs populations nombreuses et stables, je dis que l’écosystème se trouve en état de « biodiversité totale ». Les termes « biodiversité totale » ont été exprimés en Inde par Valmik Thapar (sans date), et ensuite ils ont été conceptualisés et employés en France par moi-même et par d’autres chercheurs (Galhano Alves, 1995, 2002 ; Chartiot, 2003 ; Torri, 2005 ; Degeorges & Nochy, sans date).
Par ailleurs, dans notre période écogéologique, nous pouvons dire que tous les écosystèmes de la planète, à l’exception de ceux de l’Antarctique, sont des écosystèmes humanisés. Les humains, leur bétail, leurs plantations et leurs actions sur l’environnement participent ainsi des processus écologiques. On peut dire qu’ils font aussi partie de la biodiversité. Si, dans une région donnée, les sociétés humaines locales agissent d’une façon rationnelle et prudente, elles peuvent avoir aussi des fonctions importantes dans la régulation de l’écosystème.
Toutefois, les écosystèmes agraires qui se basent sur la monoculture, et les écosystèmes urbains, qui se basent sur la destruction de la végétation et de la faune autochtones, sont les produits d’une succession écologique régressive, d’origine anthropique, qui conduit à des états succesifs de « haute biodiversité », de « faible biodiversité » ou de « biodiversité minimale ». A mesure qu’on descend dans cette échelle de la biodiversité, la productivité et la stabilité des écosystèmes diminuent, et de plus grandes quantités de travail et d’énergie sont nécessaires pour maintenir le milieu artificiel créé par les hommes. A terme, ces écosystèmes tendent à aggraver leur déséquilibre écologique, ce qui va les conduire à une désertification croissante.
Il faut bien faire comprendre qu’à présent, la plupart des écosystèmes de la planète ne sont plus en état de biodiversité totale. En effet, après le XVIII e siècle, une majorité de la couverture végétale naturelle des continents a été détruite ou convertie en monocultures forestières. Beaucoup d’espèces animales ont été exterminées et, au rythme actuel, environ 25% de celles qui restent disparaîtront au cours des prochaines décennies, configurant ce qu’on appelle une « grande extinction ». Il y a seulement deux siècles, les grands herbivores et carnivores « sauvages » existaient encore presque partout, et la totalité de l’humanité vivait en coexistence avec eux. Mais, depuis, leurs populations ont diminué rapidement, et maintenant elles sont fragmentées et en danger d’extinction.
A l’origine de ce processus se trouvent des activités humaines destructives et érosives, liées à des sociétés qui sont devenues historiquement dominantes. Ce processus a des racines anciennes, et est commun à plusieurs civilisations, mais il est devenu dominant en Europe et a accompagné son expansion globale. En conséquence, aujourd’hui, la plus grande partie des territoires est en état de biodiversité faible ou minimale, puisque dans les systèmes agraires productivistes et dans les systèmes urbains ne survivent que l’espèce humaine et un petit éventail d’espèces végétales et animales, surtout domestiques. Ces systèmes sont gérés par une seule espèce, l’humaine, au contraire des écosystèmes de biodiversité haute ou totale, dont la régulation est faite simultanément par un grand nombre d’espèces, y compris l’humaine. Ainsi, en fait, la haute productivité de ces systèmes est seulement apparente. En effet, à terme, ils sont moins productifs que les écosystèmes humanisés de biodiversité haute ou totale, dont l’équilibre et la productivité sont intrinsèquement hauts, et n’exigent pas autant de travail ou d’énergie (Galhano Alves, 2002, 2009 a).
Ce qui signifie que, dans des écosystèmes humanisés efficaces et écologiquement soutenables, des espèces animales « sauvages » et domestiques, incluant des grands herbivores et carnivores, vivent et évoluent dans le territoire, partagent celui-ci avec des sociétés humaines. Pour vivre, les grands herbivores sauvages et domestiques ont besoin de vastes aires couvertes de végétation naturelle, de forêts et de broussailles. Les territoires des grands carnivores sont encore plus vastes, puisque ces animaux sont au sommet des chaînes trophiques. Par exemple, en Inde du Nord, le territoire de chasse d’un tigre est d’environ 50 km2, et, dans les régions méditerranéennes, une meute de loups a besoin d’environ 75 km2 pour survivre. Par ailleurs, si on considère que, dans une région donnée, la population minimale de grands mammifères doit être d’au moins une centaine d’animaux pour être viable, on peut comprendre que les aires nécessaires pour leur conservation sont énormes. Naturellement, ces chiffres n’ont pas trop de sens dans une perspective de conservation à long terme, parce que les sub-populations de n’importe quelle espèce doivent être en contact pour assurer leur survie à long terme. Normalement, les aires de distribution naturelle des espèces sont de taille continentale ou subcontinentale.
Vivre en biodiversité totale
Tout en prenant en considération ces caractéristiques des écosystèmes, le postulat énoncé ci-dessus implique que, pour assurer la stabilité et une haute productivité de son écosystème humanisé, et donc son bien-être et son devenir à long terme, toute société humaine devrait le maintenir en état de biodiversité totale. Cette constatation, pour étrange qu’elle puisse paraître, ne m’est pas apparue comme surgie par hasard. Bien au contraire, elle a été le produit de l’observation d’une communauté humaine, en Inde, qui coexistait avec des tigres, et d’une réflexion faite a posteriori . C’est en 1985 que j’ai trouvé, par hasard, lorsque je marchais dans la forêt de la Réserve de Tigres de Sariska, au Rajasthan, un village de bergers immergé dans cet environnement peuplé de grands herbivores et de grands carnivores sauvages. Cette observation n’aurait sans doute pas eu de conséquences si, en 1992, lors d’un troisième voyage en Inde, je n’étais pas retourné dans cette région et dans ce village appellé Haripura. En tant que jeune agronome, j’ai alors pris conscience que j’étais devant une société humaine qui coexistait avec un environnement naturel totalement conservé. J’ai alors compris que cette coexistence était possible, et qu’elle a été la forme d’existence de la majorité des sociétés humaines jusqu’à une époque historique bien récente, avant que la « grande extinction » globale ait commencé à se produire.
Une année plus tard, en tant qu’étudiant en Master of Science en Politiques Agricoles et Administration du Développement à Montpellier 4 , en France, j’ai exposé l’ensemble de cette problématique à mes directeurs de recherche, José Luís Salinas et Pierre Coulomb. Ils ont alors considéré que je devrais retourner en Inde, dans la région de Sariska, pour décrire et essayer de comprendre comment cette coexistence entre humains et grande faune était possible.
Les grands carnivores en tant que bioindicateurs et anthropo-indicateurs
Par ailleurs, il fallait axer ces recherches sur des indicateurs précis, capables de révéler à la fois la stabilité de l’écosystème et sa haute biodiversité, et aussi l’aptitude d’une société à vivre avec cet environnement. Or, l’indicateur principal de l’existence d’une haute biodiversité est la présence de grands carnivores « sauvages », puisque son existence implique celle de grands herbivores sauvages et d’une couverture végétale pleinement développée sur des grands territoires, qui hébergent à la fois un très grand nombre d’espèces qui complètent l’éventail de la « biodiversité totale ». Mes recherches en Inde se sont alors concentrées sur les relations entre les humains et les tigres. Mais aussi sur les relations avec les grands herbivores sauvages et d’autres espèces, et avec la végétation spontanée. Une société capable de vivre avec des tigres est, nécessairement, capable de vivre avec la biodiversité totale. En effet, seulement un grand savoir écologique, et un comportement adapté à la coexistence avec un grand carnivore et la grande faune, peuvent rendre possible cette coexistence et le maintien de son habitat, d’autant plus que ce territoire et ses ressources sont aussi utilisés par les humains de ces sociétés.
Mes recherches en Inde ont, fondamentalement, prouvé que cette coexistence existe et qu’elle est possible (Galhano Alves, 1995). Elles ont aussi indiqué qu’une telle coexistence pouvait être favorable à la fois à la faune sauvage et aux communautés humaines, si celles-ci créent, comme c’était le cas de ces villages de bergers hindous, des synergies avec les espèces « sauvages », et particulièrement avec les grands carnivores et herbivores sauvages.
Cultures humaines et biodiversité
Les villages où j’ai habité en Inde sont peuplés par des hindous. La religion hindoue traditionnelle accorde un grand respect à la nature et aux animaux. Le tigre y a même un caractère sacré (Galhano Alves, 1995 ; Thapar, sans date). Ce fait m’a conduit, postérieurement, lors de mon doctorat en Anthropologie 5 , à formuler la question : d’autres cultures humaines seraient-elles encore en mesure de coexister ainsi avec la grande faune ? La réponse était, évidemment que oui, puisque dans d’autres régions du monde des populations humaines coexistent aussi avec des grands carnivores et des grands herbivores sauvages.
La question de fond à poser était donc une autre : ces autres cultures coexistent-elles avec une biodiversité haute ou totale ? Ce questionnement m’a conduit à m’engager dans une série de recherches comparatives. Tout d’abord sur les relations entre des sociétés rurales européennes et catholiques avec le loup et la grande faune méditerranéenne, dans le nord-est du Portugal et les régions espagnoles voisines, où on trouve la plus grande et la plus stable population de loups d’Europe occidentale (Galhano Alves, 2002). Et, plus tard, depuis 2001, dans le cadre de mes recherches post-doctorales 6 , sur les relations entre des cultures africaines, le lion et la grande faune dans la région du W du Niger, où se trouve la plus grande population de lions de l’Afrique de l’Ouest.
Jusqu’à présent, toutes ces recherches comparatives ont permis de prouver que dans tous les continents une coexistence avec la biodiversité totale est possible.
Objectifs de ces recherches
Dans ce contexte, ces recherches identifient et explorent les facteurs qui rendent possible, ou qui rendent difficile, la coexistence entre humains et la biodiversité totale ou haute, et aussi la façon dont ces facteurs s’articulent. Ces facteurs, que j’ai identifiés au cours de mes recherches, sont de nature à la fois écologique, éthologique, technologique, culturelle, sociale, religieuse, psychologique et politique (Galhano Alves, 2002). Tous ces facteurs sont interactifs. Mes recherches explorent aussi les voies d’évolution possibles des communautés étudiées sans pour autant déstructurer cette coexistence. Elles permettent aussi d’évaluer l’articulation existante, ou non, entre les politiques de conservation de la nature et de développement avec les réalités écologiques et socioculturelles des régions et des sociétés étudiées. Finalement, dans une perspective de mise en œuvre des connaissances résultant de mes travaux, mes recherches ont aussi pour but de suggérer des actions écologiques et socioculturelles pour récupérer des espèces. Des actions qui rendraient possible la récupération des espèces dans des aires progressivement élargies, à partir des rares zones où existent encore à la fois une haute biodiversité et le savoir de la coexistence avec la macrofaune, dont les sociétés locales de ces régions sont les dernières dépositaires (Galhano Alves, 2007 a).
Des repères socioculturels et écologiques pour une récupération de la biodiversité et pour une évolution écologiquement soutenable des sociétés humaines
Actuellement, seule une dispersion et une expansion des populations des espèces animales dites « sauvages » peuvent arrêter la « grande extinction » qui est en cours. Les populations de grande faune en particulier, dans tous les continents, ne survivent actuellement qu’en de petites populations, isolées les unes des autres, ce qui rend peu probable leur survie à long terme. En effet, ces populations sont trop petites, et elles sont confinées sur des aires limitées, elles sont devenues très fragiles face à toute fluctuation de l’habitat, aux épidémies, au braconnage, et sont de plus en plus sujettes à une dégénération génétique, entre autres nuisances. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne les grands carnivores sauvages, d’ailleurs toutes ces espèces sont en danger d’extinction. Par exemple, au rythme actuel de régression du tigre en Asie, ce grand félin ne survivra pas aux prochaines décennies. De même pour le lion africain sauvage pourrait disparaître au cours du XXI e siècle.
Dans ce contexte, une augmentation significative de ces populations est absolument nécessaire, dans les plus brefs délais, ainsi que la mise en relation géographique de leurs populations actuelles. Or, cela ne peut se faire que si les habitats sont régénérés et restaurés dans de vastes aires géographiques, en partant des régions où une importante biodiversité existe encore. Ces régions sont donc stratégiques pour une restauration élargie des écosystèmes et, dans une perspective globale, de la biosphère.
Néanmoins, cette expansion impliquerait que la quasi-totalité des communautés humaines coexistent avec la grande faune, y compris avec des grands carnivores sauvages.
On comprend mieux l’intérêt de mieux connaître les rares sociétés qui coexistent encore avec une importante biodiversité. Ces sociétés, même s’il ne s’agit pas de les imiter, peuvent constituer des repères et des modèles pour une future coexistence d’autres sociétés avec une haute biodiversité. Certes, leurs pratiques et connaissances doivent être valorisées, tout d’abord au niveau local. Il deviendra alors évident que les enseignements qu’elles peuvent nous prodiguer pourraient être très utiles ailleurs, dans d’autres contextes socioculturels. En effet, on peut identifier, dans leurs pratiques culturelles d’usage de la nature, des éléments communs qui sont essentiels à la conservation et à la restauration de la nature, aussi bien qu’un vaste éventail de techniques et de connaissances qui rendent possible la coexistence avec la grande faune et avec des écosystèmes bien structurés.
Je ne parle pas ici d’un processus de sous-développement, ou d’une régression évolutive des technologies ni du bien-être des sociétés humaines. Non, ce que je propose est une voie évolutive pour ces sociétés, qui serait plus adaptée à la conservation, à court et à long terme, des autres espèces. Car il ne faut pas oublier qu’à long terme, la survie et le bien-être des humains sont étroitement liés au devenir des écosystèmes et de leur équilibre fonctionnel. Comme l’affirmait déjà en 1988 le politicien et écologue indien Anil Agarwal, le créateur du concept d’écodéveloppement (ou développement écologique), « il faut un nouveau processus de développement » (Agarwal, 1988) . Or, des sociétés humaines ont, aujourd’hui, assez de connaissances et de technologies, certaines sont même superflues, pour réussir dans cette voie, mais leur engagement dépend surtout de leurs choix politiques.
La découverte de cultures méconnues
Une autre particularité des recherches que j’ai effectuées jusqu’à présent est le fait qu’elles portent sur des régions éloignées des grands centres urbains ou des contrées extrêmement peuplées. Ces régions que j’ai étudiées sont dites « sauvages », car elles sont dangereuses et d’accès difficile. De même, les conditions logistiques et de vie dans ces villages sont plutôt difficiles pour tout individu habitué aus facilités de la vie moderne. C’est le cas, par exemple, de la région du W du Niger et de la Réserve de Tigres de Sariska, en Inde. Aussi, la région du Parc Naturel de Montesinho, dans le nord-est du Portugal, où j’ai étudié les relations entre humains, loups et biodiversité, est considérée, depuis toujours, comme la contrée la plus « sous-développée » de l’Europe occidentale.
Curieusement, mais certainement pas par hasard, ces régions où des grands carnivores et la grande faune ont survécu jusqu’à présent, de même que des cultures et des modes traditionnels d’usage de la nature, se trouvent, très souvent, dans des zones de frontière entre pays ou Etats. Elles sont situées ainsi dans des zones très périphériques par rapport aux centres politiques et de développement industriel.
Ces faits expliquent en partie que peu de recherches scientifiques ont été effectuées dans ces régions, tant dans le domaine des sciences naturelles que dans le domaine des sciences humaines. Il est plutôt difficile d’y arriver et d’y vivre. Pour ce faire, et surtout si, comme moi, on est démuni de moyens financiers et de matériel moderne, il faut être un voyageur expérimenté et avoir une forte capacité de survie dans des environnements « sauvages », ainsi qu’une aptitude à nouer des relations d’empathie et d’amitié avec les personnes qui y vivent, des personnes indispensables non seulement au bon déroulement du travail du chercheur, mais aussi, dans beaucoup d’occasions, à la survie du voyageur.
Ce n’est donc pas par hasard que, au cours de mes recherches, j’ai pu étudier des cultures encore méconnues. C’est le cas de la culture de la tribu hindoue des Gurjar ( Gujjar ), avec qui j’ai habité dans la Réserve de Tigres de Sariska. Avant mes travaux (Galhano Alves, 1995, 2002), très peu d’études avaient été faites sur ce peuple, dont les systèmes de production, les relations avec la nature et bon nombre d’aspects de leur culture, aussi bien que leur vie quotidienne, ont été décrits pour la première fois par moi.
C’est surtout le cas de la civilisation des Gourmantché, au Niger, qui est encore méconnue, voire totalement inconnue pour la plupart de l’humanité.Ainsi, je pense pouvoir affirmer que mes recherches apportent des nouvelles connaissances scientifiques sur ces cultures et que, tout comme l’ensemble de l’approche des relations entre humains et la grande faune, elles sont assez pionnières.
Des recherches pionnières sur les relations entre humains, grands carnivores et grande faune
Commencées par moi en 1993, en France, ces recherches sur les relations entre humains, grands carnivores sauvages et macrofaune ont été pionnières. En effet, une telle approche multifactorielle, et donc multidisciplinaire, voire même interdisciplinaire eu égard à ma formation académiques, n’avait pas été entreprise auparavant.
Certes, en ce qui concerne, par exemple, les relations entre humains et grands carnivores, il y avait auparavant eu quelques études ou des informations ponctuelles sur des aspects particuliers de ces relations. Par exemple, parfois les biologistes qui étudient les grands carnivores donnent des informations morcelées et ponctuelles sur ces relations. C’est le cas, par exemple, d’Alan Rabinowitz, qui a fait des recherches sur le jaguar au Belize, et qui dévoile quelques aspects du rapport entre les actuels Mayas contemporains et cet animal dans son ouvrage publié en 1986. De même, la presse scientifique spécialisée souligne parfois des aspects relatifs à la coexistence entre des populations humaines et des grands carnivores, comme c’est le cas des revues Cat News et Lion News de l’I.U.C.N. 7 .
Plus récemment, quelques biologistes, tout particulièrement des scientifiques anglo-saxons, ont entrepris de mener des études statistiques, basées sur des enquêtes de terrain assez rapides, sur les déprédations de bétail provoquées par des grands carnivores, sur des attaques de ces animaux contre des humains, ou sur des déprédations de cultures agricoles causées par des grands herbivores sauvages. On pourrait citer les recherches sur le lion effectuées par Bauer (2001) ou par Packer et al. (2005) ; les recherches sur le tigre et des grands herbivores faites par Sekhar (1998). Ces travaux produits par les biologistes constituent ainsi une des sources d’informations sur ces thèmes, mais ils ne permettent pas de connaître l’ensemble des facteurs qui déterminent les relations entre les humains et la grande faune.
Dans les bibliothèques, on peut aussi trouver des articles et des récits d’origines hétéroclites, souvent ethnographiques, rapportés souvent par des amateurs, qui présentent quelques informations sur ces relations, dans le passé et dans le présent.

Quelques chercheurs ont aussi travaillé sur ces relations dans une perspective historique, en se basant principalement sur des recherches bibliographiques. Par exemple, Lopez (1978), Brío (1984), et Carbone (1991, 1996), en collaboration avec Pape, ont écrit sur l’histoire des relations des humains avec le loup en Amérique et en Europe. De même, Thapar (sans date) a écrit une brève étude sur l’histoire des relations entre humains et tigres, et Randa (1986) a publié une étude ethnologique assez complète sur les relations entre les Inuit et l’ours blanc au Canada. Sur le lion, Denis-Huot (2002) a abordé, quoique très sommairement, l’histoire des relations avec cette espèce. Toutefois, c’est Chartiot (2003) qui, pour sa Maîtrise en Ethnologie, a fait la première étude de fond sur l’ethnohistoire du lion.
De même, certains sociologues, et des biologistes qui essayent d’appliquer des méthodes sociologiques, ont fait quelques rares études statistiques sur les opinions de communautés humaines vis-à-vis de la conservation de grands prédateurs. C’est le cas, par exemple, des travaux de Bath (1998, 1996, 1989) sur le loup.
Par ailleurs, Bobbé (1993, 1995) a fait une étude anthropologique sur les relations entre humains, loups et ours. Mais son approche concerne seulement certains facteurs culturels de ces relations.
Plus récemment, Benhammou (2005) a réalisé une approche des politiques et des stratégies de conservation des carnivores en France, tel l’ours, en prenant en compte les attitudes des populations humaines vis-à-vis de ceux-ci.
Dans ce contexte, on observe que chacune de ces approches concerne un aspect en particulier de la coexistence avec la faune et la biodiversité. Or, en fait, seule une approche multidisciplinaire, et basée sur des travaux de recherche de terrain, peut décrire et interpréter tous les facteurs de cette coexistence, et devenir ainsi un instrument réellement utile à la fois pour la conception de stratégies de conservation des espèces concernées, et aussi pour une évolution des groupes humains qui coexistent avec elles. Et c’est cette approche que j’ai voulu emprunter et finalement créé progressivement à partir de 1993 (Galhano Alves, 1994 b, 1995, 2002).
Certes, une approche de ce type exige des connaissances dans plusieurs domaines scientifiques ou autres, de longs séjours sur les terrains de recherche, et nécessite des travaux de longue durée pour être menée à bien. Ainsi, c’est précisément au cours de ces longs séjours sur ces différents terrains de recherche, auprès des personnes qui coexistent quotidiennement avec une haute biodiversité, que j’ai bâti une telle approche. C’est aussi au cours des travaux de terrain que j’ai développé, par expérimentation, des méthodes de recherche adaptées à l’obtention de l’information multidisciplinaire nécessaire.
Par la suite, cette approche a été ponctuellement et partiellement adoptée par un petit nombre de jeunes chercheurs dont j’ai eu l’opportunité de suivre les travaux (Torri, 2005 ; Chartiot, 2003 ; Lescureux, 2002 ; Soria, 2001), sans que pour autant une ligne de recherche collective n’ai jamais été établie. En partie sans doute, parce que je suis surtout, par libre choix, un voyageur solitaire, et donc un chercheur solitaire.
Définition du champ scientifique
Les premières études sur les relations entre les humains et les autres espèces ont vu le jour dans le cadre des sciences humaines et plus particulièrement de l’ethnologie. Constatant les liens profonds existant entre de nombreuses cultures indigènes et la vie sauvage, certains ethnologues se sont très tôt penchés sur les multiples manifestations de ces liens, donnant corps à une nouvelle discipline, l’ethnobiologie 8 . Les ethnozoologues Pujol et Carbone (1990) définissent le champ d’étude de l’ethnozoologie en affirmant que « le rapport de l’homme à l’animal, plus précisément celui d’un groupe humain culturellement défini à une ou plusieurs espèces animales, s’épanouit en de nombreuses directions. A l’ensemble de ces rapprochements, réels ou imaginaires, effectivement réalisés ou théoriquement possibles, correspond le champ d’étude de l’ethnozoologie » . Cette science « aborde les multiples relations entre les hommes et les animaux » .
Il faut pourtant remarquer que l’ethnobiologie et ses différentes branches (ethnozoologie, ethnobotanique,...) s’intéressent surtout aux savoirs naturalistes populaires, depuis les classifications et les nomenclatures populaires des êtres vivants jusqu’aux usages traditionnels des plantes et des animaux. Ces sciences portent aussi une attention particulière aux représentations culturelles de la vie sauvage, leur rôle dans la vie quotidienne et leur place dans les mythes et d’autres manifestations de la culture traditionnelle des peuples.
Par ailleurs, l’écologie humaine (d’autres diront l’écologie culturelle), s’intéresse aussi aux relations entre les humains et les autres espèces. Si l’écologie animale porte sur les rapports entre les espèces animales et l’écosystème, l’écologie humaine porte sur les rapports entre une espèce animale particulière, l’humaine, et l’écosystème. Issue des sciences exactes, le champ d’étude de l’écologie humaine se confond parfois avec celui de l’ethnobiologie. Pourtant, à l’inverse de cette dernière, elle met en évidence les aspects techniques et écologiques des rapports entre les humains et les autres espèces, situant les autres aspects culturels de ces rapports en second plan (Galhano Alves, 2002).
Néanmoins, comme on le verra tout au long de cet ouvrage, et aussi dans mes publications antérieures, les relations des humains avec les autres espèces, et avec les écosystèmes en général, ne peuvent pas être perçues et analysées sans qu’on étudie l’ensemble des facteurs qui les composent, qui sont, comme je l’ai indiqué ci-dessus, de nature à la fois écologique, éthologique, technologique, culturelle, sociale, psychologique et politique. Toutefois, c’est rarement le cas des études disciplinaires ci-dessus mentionnées. Mon approche dépasse les cadres de l’ethnobiologie et de l’écologie humaine et, tout en les comprenant, ne peut que joindre le champ de l’anthropologie sociale et culturelle, l’anthropologie sur la longue durée, qui porte sur un éventail multidisciplinaire suffisamment élargi pour être en mesure de décrire et d’analyser ces multiples facteurs. L’anthropologie est une recherche comparative et réflexive « liée à une interrogation d’ordre philosophique, sur le devenir et la valeur des civilisations » (Laburthe-Tolra & Warnier, 1993). Toutefois, mon approche se situe clairement au carrefour de multiples disciplines, et porte une attention très particulière aux réalités écologiques. « Le rapport des sociétés à leur environnement n’est pas un rapport direct. Il est médiatisé par la civilisation, l’histoire, la langue » (Laburthe-Tolra & Warnier 1993). Pour cette raison, je nomme ce champ de recherche « anthropologie et écosystèmes » ou « anthropologie des écosystèmes ».
Une recherche pionnière sur les relations entre les humains, le lion et la biodiversité africaine
En ce qui concerne un des objets centraux de ce présent ouvrage, à savoir les relations entre des humains, le lion et la biodiversité africaine, j’ai, depuis 2001, cherché des publications sur ce sujet. J’ai parcouru d’innombrables bibliothèques et librairies, surtout en France et en Espagne, mais aussi dans d’autres pays, y compris des bibliothèques très spécialisées comme celle du Laboratoire d’Ethnobiologie-Biogéographie du Muséum National d’Histoire Naturelle à Paris. Et, au cours de cette décennie, je n’ai trouvé que deux petits textes en sciences humaines sur ce sujet. L’un d’eux, écrit en 1975 par le journaliste Ichac, est long de cinq pages ; c’est très probablement le premier texte existant sur ce thème. Ce texte ethnographique porte sur quelques aspects de la relation entre la tribu des Sara et les lions au Tchad. L’autre texte est un article sur le lion, long d’une page et demie, du Dictionnaire des Civilisations Africaines (1968), écrit lui aussi par Ichac. De même, je n’ai pas trouvé des textes sur les relations entre des humains et d’autres animaux emblématiques africains, sauf quelques informations parcellaires.
Cependant, j’ai trouvé deux petits textes sur ce sujet écrits par des biologistes. L’un, de cinq pages, a été écrit par Bauer et Karl en 2001. Il porte sur la déprédation de bétail par des lions dans la périphérie du Parc National de Waza, au Cameroun, et contient très peu d’informations. L’autre texte de deux pages, et a été écrit par Packer et al. en 2005. Il porte sur des attaques de lions contre des personnes en Tanzanie, et contient lui aussi très peu d’informations.
J’ai aussi trouvé quelques pages sur l’ethnohistoire du lion dans l’ouvrage sur la biologie de cette espèce écrit par le couple Denis-Huot en 2002. Ainsi, cet aspect de la réalité, à savoir, les relations entre deux espèces clefs de la biosphère, l’humaine et le lion, était encore inconnu lorsque j’ai débuté mes recherches sur le sujet en 2001. De même, je pense pouvoir souligner que les descriptions assez détaillées que je fais dans cet ouvrage, et dans des publications antérieures, des relations entre humains et autres espèces animales africaines sont très probablement parmi les premières existantes.
Pour ces raisons, mes recherches sur ces sujets sont, très probablement, pionnières. En conséquence, je me suis efforcé à faire une recherche ethnographique de terrain aussi exhaustive que possible sur ce sujet, puisque toute analyse doit être basée sur un éventail élargi d’informations, mais aussi parce que je pense que les données obtenues pourront être utiles pour d’autres chercheurs dans le futur.
Aussi, en 2003, en France, j’ai orienté, avec Danièle Vazeilles, les travaux de recherche bibliographique d’Annabelle Chartiot, dans le cadre de son mémoire de maîtrise en Ethnologie. Les travaux de Chartiot ont porté sur l’ethnohistoire du lion, et son Mémoire de 116 pages, est fort probablement le premier travail scientifique sur ce sujet. D’ailleurs, il constitue une base essentielle pour toute recherche future sur ce thème, et a été très utile pour mes recherches. Aussi, le travail de Chartiot a été coordonné avec mes propres recherches. En effet, il m’était impossible de faire en temps utile à la fois la recherche de terrain et la recherche bibliographique sur ce sujet. Plus tard, en 2004, Annabelle Chartiot a entrepris avec moi un voyage de recherche au Niger, mais elle a été attaquée et blessée par un lion domestique à Niamey, et a alors été obligée d’interrompre ses recherches. Toutefois, elle n’a pas abandonné le Niger, et est aujourd’hui Attachée de Presse à l’Ambassade de France à Niamey.
Une recherche pionnière sur la civilisation gourmantché
Je suivrai ici la définition donnée aux termes culture et civilisation par l’anthropologue britannique Edward Tylor en 1871 dans son ouvrage Primitive Culture : « La culture ou civilisation… est cette totalité complexe qui comprend les connaissances, les croyances, les arts, les lois, la morale, la coutume, et toute autre capacité ou habitude acquises par l’homme en tant que membre de la société » .
En ce qui me concerne, ce voyage anthropologique dans le W du Niger a commencé comme une quête des lions et de la façon de vivre avec eux, mais il a abouti à la découverte d’une culture, la gourmantché. Il s’agit d’une culture passionnante, qui conserve beaucoup des caractéristiques technologiques et culturelles de ce qu’ont été jadis les sociétés de l’Afrique de l’Ouest, voire de l’ensemble subsaharien du continent. Bien entendu, je me suis aussi intéressé aux autres peuples en présence dans cette région.
Avant d’arriver, en juin 2002, dans le village de Moli Haoussa-Gourma, dans la périphérie du Parc National du W du Niger, je n’avais jamais entendu parler des Gourmantché, j’ignorais totalement l’existence de ce peuple. D’ailleurs, il est presque totalement inconnu hors des frontières du Niger, du Burkina Faso et des pays limitrophes.
Cet ouvrage est le premier qui décrit et analyse avec force détails la culture gourmantché.
En effet, j’ai décidé que ce peuple serait l’autre grand centre d’intérêt de ce travail sur cette région, les textes existants jusqu’à présent sur ce groupe humain sont très rares. J’ai parcouru beaucoup de bibliothèques et de librairies, en Europe et au Niger ; j’ai cherché des textes sur Internet, mais je n’ai trouvé que quelques travaux sur cette culture. Très probablement, le premier texte sur les Gourmantché a été une thèse de doctorat écrite aux Etats-Unis par Swanson en 1976, un ouvrage de 437 pages qui n’a jamais été publié. Swanson a fait des recherches de terrain en Haute-Volta (l’actuel Burkina Faso), entre 1973 et 1975. Son travail porte sur un aspect très spécifique de la culture gourmantché, l’ethnoanatomie. Cet auteur révèle et décrit une vision parfaitement originale du corps humain, celle des Gourmantché. Toutefois, ce travail ne constitue pas une approche de l’ensemble de cette société, de son histoire, de son organisation sociale, de sa religion et de sa philosophie, ni de ses technologies et pratiques d’usage de la nature, de ses relations avec la faune et la végétation sauvages, qui sont essentielles pour les Gourmantché. De même, les textes produits par Cartry (1987 a, 1987 b), portent sur des aspects parcellaires de cette culture, tout particulièrement les pratiques sacrificielles.
Plus récenmment, Lakoandé (2006) a produit un ouvrage de 211 pages dans lequel il fait un apperçu ethnographique général de plusieurs aspects de la culture gourmantché, depuis les aspects linguistiques, en passant par l’histoire, la société, la religion, les mœurs, et les pratiques culinaires. Je pense que son travail, quoique peu détaillé, constitue la première approche globale de cette culture.
Par ailleurs, dans les encyclopédies, dans les traités d’histoire de l’Afrique, ou dans les Atlas, les Gourmantché et leur territoire, le Gourma, sont, ou bien absents, ou bien ne sont référés qu’en quelques lignes contenant des informations très limitées. En fait, ces ouvrages indiquent seulement que ce peuple existe en Afrique Occidentale, qu’il parle une langue voltaïque et qu’il vit dans la boucle du Niger.
On doit reconnaître que le peuple gourmantché, sa culture et ses pratiques, et encore plus son rapport à la nature, étaient assez inconnus avant mes travaux de recherche. L’ayant compris, dès le début de mes travaux de terrain dans le W du Niger, j’ai entrepris une recherche générale sur ce peuple au cours de cette décennie. Cette recherche est nécessairement très incomplète, puisque pionnière. Mais ce sera la première fois que, par exemple, la religion gourmantché est décrite dans tous ses aspects essentiels ; il en est de même pour les représentations culturelles de la nature, la philosophie, les technologies, l’usage des ressources, l’économie et la société des Gourmantché.
Ce peuple méconnu a développé peu de technologies. Il emploie encore des technologies plutôt rudimentaires, pour la chasse et d’autres activités de production. Sa culture matérielle est peu développée. Son habitat est simple. Les gourmantché n’ont pas développé des technologies sophistiquées, n’ont pas bâti une économie marchande, n’ont pas bâti des monuments ni développé une architecture complexe, n’ont pas inventé des machines, ont peu d’instruments musicaux et n’ont pas un artisanat très élaboré.
Mais, derrière cette absence de signes visibles de sophistication, se cache une pensée, une philosophie, une religion, un rapport à la nature et des savoirs écologiques très complexes et élaborés. C’est une société très pacifique et paisible. Dans ce contexte, je pense que la complexité de la pensée métaphysique et les connaissances écologiques des Gourmantché forment un patrimoine culturel mémorable. Les Gourmantché font partie des civilisations dont les signes culturels sont quasi-invisibles, tout comme les « êtres spirituels de la nature » dont les Gourmantché croient exister partout. Ces signes ne peuvent qu’être traduits à travers les paroles des « féticheurs », des « grands chasseurs » mais aussi de simples personnes des villages. Leurs pratiques quotidiennes ont un lien étroit avec la nature et avec les pratiques magico-religieuses. La société des Gourmantché est une civilisation sophistiquée, dans la pensée et dans les actes. Si les Gourmantché n’ont pas développé une culture matérielle élaborée, c’est tout simplement parce qu’ils étaient occupés à faire d’autres choses ; comme l’explique Claude Lévi-Strauss, ils ont fait un autre choix culturel. C’est pour ces raisons que je préfère parler d’eux en parlant de « civilisation gourmantché ». Cette civilisation m’a impressionné par sa sagesse écologique et sa complexité cognitive, auxquelles j’ai consacré plusieurs années de ma vie pour mieux faire leur connaissance. C’est pourquoi, dans cet ouvrage, je réuni les informations que j’ai pu obtenir sur elle, en espérant qu’elles soient utiles à la fois au peuple gourmantché et aux personnes qui s’intéresseront à lui.
Par ailleurs, les connaissances écologiques et autres des gourmantché, ainsi que leurs pratiques et modes d’usage de la nature, peuvent constituer des repères pour d’autres cultures, et notamment pour l’écologie scientifique et pour une meilleure intégration des sociétés humaines avec les autres espèces. Certains Gourmantché sont conscients de ce fait. Par exemple, Soumaïla Wali, un jeune Gourmantché du village de Moli Haoussa-Gourma, dans le W du Niger, affirme que « la culture, la religion et la philosophie gourmantché ne sont pas encore connues, parce que le peuple gourmantché n’est pas représenté dans les élites intellectuelles, politiques et scientifiques. Mais si les Gourmantché progressent, s’ils font un effort culturel et politique, pas nécessairement économique, pour se faire connaître et représenter, ils peuvent faire beaucoup de choses pour le progrès de la science, de la technologie et de l’écologie, qui peuvent bénéficier aux autres peuples. Ils peuvent aider au progrès de l’humanité. Et ils ont un savoir écologique ».
Dans cet ouvrage, j’aborde aussi les réalités d’autres peuples du W du Niger, notamment des Haoussa et des Peul. Mais j’étudie surtout, puisqu’il s’agit de l’objet central de cette recherche, l’ensemble de leurs relations avec la nature et la biodiversité.
Une contribution pour la connaissance anthropologique et écologique du W du Niger
La région du W du Niger, bien qu’elle soit le plus important pôle de biodiversité de l’Afrique occidentale, habitée par des cultures peu explorées telle celle des Gourmantché, est encore méconnue par la science, tant dans le domaine des sciences humaines, telle l’anthropologie par exemple, que dans celui des sciences naturelles, telle la biologie. En effet, en 1995, Berre (1995) indiquait que « il n’y a actuellement aucun programme de recherche scientifique en cours ou en projet sur le Parc National. De même, ce parc n’a pas été l’objet d’études ponctuelles réalisées par des missions scientifiques nationales ou étrangères, en dépit de sa proximité avec la capitale et un aéroport international. Seules quelques mémoires de fin d’études de techniciens des Eaux et Forêts ont été rédigés sur le cadre du Parc National. Il y a donc là un gisement scientifique à exploiter ». De même, en 2000, il n’y avait aucun chercheur nigérien ou étranger qui travaillait à titre permanent dans la région. Aujourd’hui, une décennie plus tard, la situation est la même. En 2000, seulement 10 chercheurs nigériens y travaillaient occasionnellement, et les chercheurs étrangers qui s’y rendaient occasionnellement étaient encore moins nombreux (République du Niger, 2000).
Quelques études ponctuelles ont néanmoins été effectuées dans la région. Des recherches sur la géologie, la géomorphologie et les sols ont été faites par Chetelat, Chermette, Pougnet, Greigert et Machens à partir de 1955. Dans les années 2000, des études géographiques ont aussi été faites par le programme européen ECOPAS (2002 b).
Dans le domaine de la biologie et de l’écologie, on peut dire que peu d’études ont été réalisées, si on prend en considération la richesse faunistique et végétale de la région. Des recensements et des estimations de la faune ont été effectués par Boy (1963), Poché (1975), Koster (1981, 1977), Grettenberger (1983) et par Belluf, Roth et les Conservateurs du Parc entre 1987 et 1990 (République du Niger, 2000). Dans les années 1990, des biologistes américains du Peace Corps ont écrit un petit guide de divulgation sur la faune et la végétation (Jameson & Crisler, sans date). Par ailleurs, des fonctionnaires du Parc ont rédigé des rapports, basés surtout sur des observations empiriques, sur l’état des populations animales et de l’écosystème. C’est le cas des rapports écrits par Talatou (1999), Bello (2001 a, 2001 b), Harouna (2001) et Alou (2001). Ce n’est que dans les années 2000 qu’une cartographie du couvert végétal a été effectuée par le programme ECOPAS (2002 b). On pourrait aussi citer les quelques autres rapports qui contiennent des informations sur ces sujets, tels ceux de la SECA (1988), du RAMSAR (1993, 1989), du PARZAP (1997), de la République du Niger (1995, 2000) et de Magha et al. (2001). On peut donc affirmer que la faune et la végétation du W du Niger sont encore méconnues. Dans le domaine de la biologie, beaucoup d’aspects sont inexplorés, telle une identification et un dénombrement méthodiques de la grande faune, de la microfaune, des insectes, de la flore, etc.
Dans le domaine des sciences agraires, le panorama est encore plus pauvre. A part les études effectuées par Newby (1988), par Katchalla (1990) et par Benoit (2000, 1999, 1998 a), on peut dire que les premières études approfondies sur les systèmes agraires locaux sont celles que j’ai effectuées à partir de 2002 et qui sont contenues dans cet ouvrage.
Ce n’est qu’en 2002 qu’un premier effort de rassemblement de ces informations dispersées a été effectué par Gallardo (2002), dans le cadre de son étude sur l’aménagement du territoire dans la région. Son travail est très utile, voire incontournable, pour toute étude sur la région.
Des recherches archéologiques ponctuelles ont été effectuées, mais ce domaine reste pratiquement inexploré. Des sites de type acheuléen (Paléolithique moyen) et de la période néolithique ont été trouvés. Il faut citer les travaux effectués au début des années 2000 par Boubé Gado en collaboration avec l’Université de Paris (République du Niger, 2000).
Dans le domaine des sciences humaines, mon travail constitue la première approche approfondie des réalités de la région. En effet, on peut considérer que mes travaux, dont les résultats se trouvent dans cet ouvrage et dans mes publications antérieures sur la région, sont pionniers dans ce domaine (Galhano Alves, 2009 a, 2009 b, 2009 c, 2009 d, 2009 e, 2009 f, 2008 a, 2008 b, 2007 a, 2007 b, 2006 a, 2006 b, 2005, 2004 a, 2004 b ; Galhano Alves & Harouna, 2005 a, 2005 b ; Galhano Alves & Palacios, 2006). En 2000, l’Etat nigérien (République du Niger, 2000) affirmait que la recherche socio-économique dans la région était « pratiquement inexistante ». Une étude a été réalisée par des étudiants de l’ENGREF, en 1992, dans le cadre d’un stage, et une étude de géographie humaine a été effectuée dans les années 1990 par l’ORSTOM de Niamey. Toutefois, avant mes travaux, la recherche ethnographique, ethnologique et anthropologique était totalement absente. J’entends ici par le terme ethnographie la description des faits, par celui d’ethnologie la synthèse comparative de « l’étude savante des sociétés, de la tradition, au terme de contacts prolongés » . L’anthropologie « porte un intérêt privilégié aux faits sociaux inscrits dans la longue durée qui relèvent de l’adaptation à l’environnement, et de l’évolution de l’humanité, et à la civilisation » (Laburthe-Tolra & Warnier, 1996).
Mes recherches et travaux constituent une contribution à la connaissance des sociétés, des cultures et des systèmes agraires et d’usage de la nature dans la région du W du Niger, tout particulièrement parce que des nouvelles données ont été recueillies et analysées par moi, sur l’écologie de cette région et sur celle du lion et de la grande faune en particulier.
Une méthodologie adaptée aux objets de la recherche
L’unique façon de connaître une réalité est de l’expérimenter. Il ne serait pas possible de comprendre ce que signifie vivre parmi la grande faune et une haute biodiversité, et tout particulièrement avec des lions ou autres grands prédateurs, sans vivre cette expérience pendant des longues périodes. De même, ce n’est pas possible de comprendre la vie quotidienne, les technologies, les modes d’usage du territoire et des ressources et le rapport à l’environnement d’une communauté humaine sans participer aux actions des membres de ce groupe. Je fais partie des chercheurs qui pensent qu’il n’est pas possible de comprendre un système de perception et de représentation de la réalité, et la structure de pensée d’une culture, sans essayer de penser de la même façon, même si on doit toujours conserver notre propre structure de pensée et de représentation du réel. Pour ces raisons, pour connaître ces réalités, un chercheur scientifique doit pratiquer une observation participante, voire s’immerger dans l’environnement et dans la société humaine qui sont les objets de sa recherche, si celle-ci veut bien accepter sa présence.
Je pense qu’il est intéressant de donner quelques renseignements sur le financement de mes recherches. J’ai toujours eu des grandes difficultés économiques pour effectuer mes recherches, même lorsque j’ai pu être un simple boursier ou bénéficier d’une allocation de recherche depuis 1993. Car en effet, pour le chercheur qui n’a pas d’autre moyen financier, il faut souligner qu’il s’agit toujours d’un cadre contractuel précaire, puisque les allocations sont annuelles et on ne sait jamais si on les aura l’année suivante. En 1996, en 2001, et en 2005, je n’ai pas eu de bourse pendant plusieurs mois, voire jusqu’à presque un an à chaque fois. Par ailleurs, ces bourses sont souvent inférieures au salaire minimum d’un pays, comme c’est le cas des bourses avec lesquelles j’ai pu survivre et travailler entre 1993 et 1995 en France. Et les bourses suivantes que j’ai pu obtenir ne dépassent jamais les 1495 Euros par mois. J’ai donc été obligé d’effectuer mes recherches avec très peu de moyens matériels ou d’instruments. Si j’ai réussi c’est parce que j’ai une grande et longue expérience de la survie sans grands moyens financiers.
Je suis un voyageur passionné et, on peut même le dire, un véritable nomade. Dans ma jeunesse, j’ai traversé plusieurs fois l’Europe en auto-stop, sans argent. Je suis aussi arrivé à New York, en 1983, avec 100 dollars dans la poche, et j’ai survécu avec cet argent aux Etats-Unis pendant deux mois et demi. En 1985, j’ai voyagé pendant trois mois et demi en Inde et en Asie du Sud avec un budget de 75 euros par mois. En 1993, je suis arrivé en France avec 500 Euros en poche, et j’y suis resté en tant qu’immigrant pendant des années. Et ainsi de suite, à travers 36 pays de 4 continents, pendant environ 18 ans de ma vie adulte. Dans presque tous les cas, pour survivre, mais aussi pour connaître directement la vie d’un pays, j’ai travaillé comme ouvrier agricole ou tout autre travail que j’ai pu trouver au cours de mes voyages.
Ce manque d’argent a, néanmoins, des avantages. En étant démuni, on est obligé de s’immerger dans la vie d’une société ou d’une culture, pour y survivre. On est aussi dépendant de notre capacité à tisser des amitiés et des relations directes et personnelles avec les gens du pays. Pour un chercheur, ceci l’oblige à se lier étroitement aux personnes et à l’environnement qu’il étudie. Pour un anthropologue, le voyage acquiert alors les dimensions d’une véritable aventure, personnelle, émotionnelle et néanmoins scientifique.
La meilleure façon d’arriver dans un village est à pied, ou alors, dans le meilleur des cas, transporté bénévolement par des tierces personnes. Si on arrive dans une voiture tout-terrain très chère, équipé de tout type d’outils qui pourraient rendre notre séjour confortable ; si on arrive équipé de matériel de recherche sophistiqué, équipé d’un téléphone satellite, d’un groupe électrogène ou d’autres objets luxueux qui ne sont que réservés à quelques chercheurs plus chanceux, on fait figure d’extraterrestre qui atterrit dans un quelconque village de l’Inde, du Niger ou d’ailleurs en transportant avec lui son monde, sans avoir nul besoin de participer et de dépendre du monde des personnes qu’on veut étudier et avec lesquelles on veut tisser des liens.
Parfois, mon argent est même, purement et simplement, « fini ». C’est ce qui m’est arrivé en Norvège en 1982, à New Delhi en 1992, à Niamey en 2004, et dans le village de Moli Haoussa-Gourma, dans la savane du W du Niger, en 2009. En 2004 j’ai du faire le voyage entre Niamey et Ouagadougou avec 40 euros en poche, à partager avec mon épouse 9 , et, après prendre l’avion pour Paris dans cette ville, je suis arrivé à Paris avec 1 euro en poche, le minimum nécessaire pour faire deux appels téléphoniques à des amis parisiens qui m’ont bénévolement hébergé. Aussi, le 24 février 2009, dans le village de Moli Haoussa-Gourma, j’écrivais dans mon cahier de terrain que « l’argent est presque fini. Il ne reste que 7 000 CFA (10,67 euros). J’envoie une lettre au Conservateur du Parc par quelqu’un qui va partir à La Tapoa » . Et le 1 er mars 2009 j’écrivais que « jeudi passé (26 février) l’argent était presque fini. Il ne me restait que 3 000 CFA (4,57 euros). Pourtant, ma tante Aïcha Abdou m’a envoyé par Yayé 50 000 CFA que j’avais à Niamey, plus 4 000 qu’elle me devait. J’ai payé presque toutes mes dettes pour des achats d’objets de collection, et il me reste aujourd’hui 16 900 CFA » .
Je suis arrivé pour la première fois au W du Niger en juin 2002. Je ne connaissais pas encore le pays, j’avais pris un taxi à Niamey qui m’a transporté jusqu’à La Tapoa. Il a quand même fallu aussi traverser une rivière à pied, en poussant la voiture à moitié immergée dans l’eau, puisqu’il n’y avait pas de pont. A La Tapoa, le Conservateur du Parc, Bello Nakata Ibrahim, m’a généreusement hébergé dans une case de passage, et deux jours après une voiture du Parc m’a transporté jusqu’au village de Moli Haoussa. Dans des voyages postérieurs, j’y suis arrivé en taxi-brousse et en auto-stop. Néanmoins, dans tous les cas, c’est une voiture du Parc qui m’a, ensuite, à la fin des séjours dans le village, transporté jusqu’à Niamey.
Dans le village de Moli Haoussa-Gourma, j’ai toujours vécu dans des cases, chez des familles d’accueil. En 2002, j’ai habité dans la famille du chef des Haoussa Abdou Noma ; en 2004, chez le Gourmantché Soumaïla Wali ; et en 2009, chez le chef Gourmantché Talimbaré Kondjoua.
En 2002, je n’avais emmené aucun aliment avec moi, et pendant des mois j’ai été dépendant des aliments existants dans le village pour me nourrir. N’étant pas habitué à ces aliments et n’ayant encore pas acquis aucune résistance aux micro-organismes locaux, j’y ai maigri de 7 kg, et, à la suite d’une maladie tropicale et d’une diarrhée chronique, je me suis trouvé proche de la mort en décembre 2002. C’est pourquoi, en 2004 et en 2009, j’ai emmené avec moi de grandes quantités d’aliments, pour m’assurer une alimentation équilibrée. Toutefois, j’ai toujours partagé avec les habitants ces aliments « exotiques » pour eux. En échange, ils me donnaient du lait et d’autres productions locales.
Dans tous les cas, j’ai apporté avec moi des quantités importantes de médicaments, inexistants dans la région. Grâce à ces médicaments, j’ai pu me soigner de maladies tropicales ou autres, mais aussi, et surtout, j’ai pu aider à soigner des villageois. A vrai dire, chaque jour venaient dans ma case, en moyenne, environ quatre malades. Je pense pouvoir dire que j’ai sauvé au moins quatre vies, surtout d’enfants atteints du paludisme ou ayant des diarrhées infectieuses accompagnées de perte de sang et de fièvre, une maladie mortelle pour les bébés si elle n’est pas soignée à temps. J’ai aussi dû accomplir de petits actes de chirurgie sur des blessés. Ces actions ont d’ailleurs aidé beaucoup et aux bonnes relations entre les villageois et moi. Ainsi, les recherches de terrain dans le W du Niger, qui ont abouti à la rédaction de cet ouvrage et de mes publications antérieures sur cette région, ont été effectuées sans aucun véhicule motorisé ni du matériel sophistiqué, et mes finances ne me permettaient pas de m’en procurer. J’ai utilisé les outils « classiques » de l’ethnologue : des cahiers, des fiches d’enquête, des stylos, une caméra photographique classique, un magnétophone acheté à Niamey, une gourde, des bottes de berger du nord-est du Portugal et des médicaments. La caméra, une Minolta de grande qualité, a été achetée en pièces détachées d’occasion, à Madrid, en 2002. Mais, encore une fois, soulignons que ce manque de matériel rend les conditions logistiques plus difficiles, mais il facilite la création de liens avec les habitants et permet une approche étroite de l’environnement naturel et humain du terrain de recherche.
Pour faire les interviews et les enquêtes auprès de la population, j’ai engagé deux jeunes villageois qui parlaient à la fois le français et les langues locales. Mon traducteur et auxiliaire de recherche principal a toujours été le Gourmantché Soumaïla Wali. Ce jeune avait, auparavant, servi d’interprète et de guide à des botanistes. C’est aussi un guide touristique du Parc du W, et il a terminé une partie des études secondaires. C’est un autodidacte, qui possède des connaissances assez détaillées des représentations locales de la nature, mais aussi des connaissances issues de l’écologie scientifique. C’était l’auxiliaire idéal. Pourtant, comme la plupart des jeunes gourmantché, il méconnaissait beaucoup d’aspects de sa propre culture. Par exemple, il n’avait jamais chassé, il ne connaissait pas beaucoup d’aspects de la religion et des pratiques magico-religieuses de son peuple. Ainsi, pendant les sept dernières années, le travail qu’on a accompli ensemble a été une recherche en commun, au cours de laquelle lui et moi avons appris maints détails sur son propre peuple. Il en a été de même pour la compréhension de l’écosystème, de l’écologie du lion et des autres espèces, puisque l’information réunie auprès de la population locale et des experts locaux a été obtenue par nos efforts conjugués. De mon côté, d’une certaine manière, je l’ai instruit dans les méthodes de pensée et de recherche scientifiques. Cependant, bien d’autres villageois m’ont assisté dans ces recherches, un des principaux « informateurs » a été le jeune haoussa, Harouna Abdou.
Cette recherche est basée principalement sur des enquêtes de terrain, confortée par des recherches bibliographiques. Mes séjours au Niger ont duré plus de dix mois, pendant lesquels j’ai passé la plupart du temps dans le village et dans la savane. Le fait d’avoir fait le travail de terrain en étapes successives a permis d’observer l’environnement sur plusieurs saisons de l’année. Ces observations sur la longue durée, au cours de presque une décennie, de l’évolution de l’écosystème et des changements apparus dans les sociétés locales, m’ont permis de procéder à des analyses synchroniques et diachroniques de ces réalités.
La méthode de travail de l’anthropologue c’est aussi une analyse comparative. Or, avant d’arriver au Niger, j’avais fait, en 2001, un court voyage de recherche en Afrique du Sud pour observer les stratégies de conservation du lion. J’avais pu observer qu’elles étaient essentiellement basées sur la création d’aires protégées closes, dans lesquelles la séparation entre humains et faune est totale. Ce qui rend impossible toute dispersion et expansion de la faune, et donc rend difficile la récupération des espèces et de la biodiversité à une plus grande échelle. Depuis, j’ai appris, grâce à ma directrice de recherche Danièle Vazeilles, que certaines réserves sud-africaines se sont engagées dans une expérience de développement durable et participative en s’efforçant d’inclure les populations locales (exemple de la réserve Bongani au sud du Parc Kruger). De même, le Kruger a ouvert des couloirs pour la circulation des animaux entre son immense territoire et des réserves privées limitrophes.
Sur le terrain, les informations ont été obtenues par observation directe, et grâce à des interviews formelles ou informelles des habitants et de spécialistes et responsables officiels de la conservation de la nature. Beaucoup d’informations ont été aussi obtenues lors de mes longs séjours dans le village et dans la savane. Ces séjours m’ont permis non seulement l’observation directe des réalités écologiques et socioculturelles locales, mais aussi de participer à celles-ci avec les personnes concernées. Je suis sincèrement convaincu qu’on ne peut pas connaître une réalité sans l’expérimenter. Ainsi, tout comme je l’avais fait lors de mes terrains de recherche antérieurs, j’ai participé directement aux activités de production et quotidiennes de la population. J’ai ainsi cultivé des champs avec des agriculteurs haoussa ; j’ai chassé avec des chasseurs gourmantché ; j’ai fait pâturer le bétail dans la savane avec des bergers peul ; j’ai puisé l’eau des puits, ramassé du bois de feu dans la forêt, aidé dans les tâches ménagères. J’ai fait de longs parcours à vélo à travers la savane pour me rendre avec des habitants aux marchés de la région. J’ai été suivi par des lions. Je me suis perdu dans la forêt pendant la nuit. J’ai participé à de nombreux rituels magico-religieux. Mais j’ai aussi vécu les moments ludiques de la vie quotidienne, apprenant ainsi le mode de vie et partageant les conditions de vie, dont certains aspects sont assez difficiles, avec les villageois qui m’ont amicalement accueilli et accepté de partager des tranches de vie avec cet étranger si curieux de tout ce qui les concernait.
Les interviews et les observations ont été faites suivant une approche ethnographique, ethnologique et anthropologique, mais aussi ethnobiologique, pour obtenir des informations sur un vaste échantillon de sujets qui configurent les relations des humains avec la nature et la vie sauvage. J’étais particulièrement attentif aux sujets relatifs au lion et à la grande faune, puisqu’ils sont de bons indicateurs de ces relations.
Pour connaître les représentations et pratiques magico-religieuses des Gourmantché et des autres groupes culturels de la région, j’ai établi, durant ces sept années, une relation étroite avec quelques féticheurs du village. Il s’agissait quelque peu, dans la pratique, d’un processus d’initiation. Pour ce faire, j’ai demandé aux féticheurs de me parler des gris-gris, et de me confectionner, s’ils le voulaient bien, plusieurs gris-gris personnels. Ainsi, grâce à cette longue durée qui nous a permis de nous apprécier mutuellement, j’ai pu obtenir des explications détaillées sur les mêmes et sur les méthodes de préparation. Ensemble, nous avons eu de longues conversations sur leur philosophie et leur religion. Ce processus a abouti, en 2009, à l’obtention de deux des plus complexes gris-gris de la culture gourmantché, considérés comme les « plus puissants » : celui de la « disparition par invisibilité sur place » et celui de la « disparition par déplacement instantané » . J’aurais voulu obtenir des informations sur le « gri-gri du métal », qui m’avait déjà été promis par un féticheur. Les féticheurs qui sont devenus mes maîtres dans le village de Moli Haoussa-Gourma ont été Pali Dananni Sanña, Tonko Amadou Oumarou et Amina Soumana. A Niamey, dans un but comparatif, j’ai eu de fréquents contacts avec un marabout musulman, Malam Ridouane.
Par ailleurs, au cours de ces années d’enquêtes de terrain, j’ai pris de très nombreuses photos illustratives de tous les aspects étudiés. J’ai aussi enregistré des sons de la chasse, des activités quotidiennes et de la musique locale. J’ai aussi demandé aux habitants de faire des dessins libres, pour faire une brève analyse de leur inconscient collectif.
Comme je l’avais fait en Inde et lors d’autres terrains de recherche, j’ai constitué une importante collection ethnographique et naturaliste. J’ai ainsi réuni, et transporté en Europe, de nombreux objets magico-religieux : des gris-gris, des outils de chasse et de guerre ; des outils de production artisanale de feu, des outils des bergers, des outils agricoles ou employés dans la cueillette ; des outils ménagers et d’usage quotidien, des vêtements, des ornements corporels, des bijoux traditionnels, des objets d’artisanat, des objets graphiques. J’ai aussi prélevé des échantillons naturels de la savane, et commencé un herbier. Au total, j’ai réuni plus de 250 échantillons. Cette collection est, très probablement, la première qui existe dans le monde concernant la culture gourmantché. J’ai ainsi déjà offert des outils de chasse et de production de feu au Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris, à l’Université de Trás-os-Montes e Alto Douro, au Portugal, et au Musée National Boubou Hama du Niger, à Niamey. Les outils offerts au Muséum de Paris ont été gentiment transportés depuis Niamey par l’Ambassade de France au Niger.
Par ailleurs à ce présent travail, et de retour en France et au Portugal, j’ai classé et rédigé les fiches descriptives de ces objets. Et j’ai élaboré et écrit, entre 2004 et 2008, le script d’une exposition sur le thème « Anthropologie et écosystèmes » en collaboration avec le Museo Nacional de Ciencias Naturales de Madrid. Cette exposition réunira aussi des photos et les principales données obtenues au Niger, ainsi que les collections ethnographiques et naturalistes, les photos et les informations obtenues dans mes terrains antérieurs de recherche, en Inde et en Europe.
La bibliographie nécessaire pour analyser et rédiger ces travaux a été réunie depuis 2001 en Europe, au Niger et en Afrique du Sud. Elle réunit des ouvrages internationaux en plusieurs langues (portugais, espagnol, français et anglais).
En ce qui concerne la méthodologie employée pour ces recherches, je me suis toujours rappelé la phrase que, avant mon premier voyage au Niger, le patriarche français de l’ethnobiologie, Raymond Pujol, du Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris, m’avait dite. Et je l’entends encore me dire, dans son bureau du Muséum, que pour toute recherche en anthropologie, il faut suivre cinq règles : « Vous allez là-bas, vous observez tout, vous prenez note de tout, et après vous retournez ici et vous écrivez tout ». Cette phrase courte a été la meilleure leçon de méthodologie qui m’a été dispensée au cours de ma carrière scientifique.
Un terrain de recherche adapté aux buts de la recherche
En 2001, après avoir accompli mon doctorat en Anthropologie en France, j’avais déjà étudié les relations entre des sociétés humaines asiatiques et européennes avec des grands carnivores sauvages et la biodiversité. Dans un but comparatif, et pour connaître une autre réalité de ces relations, il était alors important d’effectuer une étude au sein d’une autre culture, sur un autre continent, et parmi un autre écosystème en « état de haute biodiversité ». Lors d’un entretien avec l’écologue indien Anil Agarwal, à Paris, il m’a suggéré de faire cette nouvelle recherche en Afrique, ce qui, depuis quelques années, correspondait déjà à une de mes idées. Et en effet, j’y pensais car le lion est, parce qu’il chasse en groupe, le plus puissant des carnivores terrestres.
Le premier problème qui se posait était alors de trouver un endroit, quelque part en Afrique, où des populations humaines coexistent avec des lions dans un environnement en état de haute biodiversité. Il fallait aussi que les relations entre ces populations et la grande faune ne soient pas conflictuelles, puisque le but de la recherche était de montrer comment une coexistence équilibrée avec la grande faune est possible. De même, il était préférable que, dans cette région, les sociétés humaines locales soient assez représentatives des différents modes d’usage de la nature, et des différentes modalités de représentation culturelle de celle-ci.
Pour étrange qu’il puisse paraître, j’ai pris un an, dans le cadre de mon premier post-doctorat auprès du Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris, pour trouver un terrain de recherche adapté à ces prémisses. En effet, si dans le passé la majorité des sociétés africaines subsahariennes et du Maghreb, coexistait quotidiennement avec des lions, ce n’est plus le cas au début du XXI e siècle. Le lion ne vit plus à l’état sauvage qu’en quelques rares zones du continent. Car ne l’oublions pas, dans les parcs animaliers du continent africain, le lion n’est plus tout à fait sauvage, il s’est quelque peu habitué aux humains et ces derniers prennent soin de lui, même si ces soins sont minimaux. C’est ainsi qu’aujourd’hui, dans la plupart des cas, les lions sont confinés dans ces aires protégées, dans lesquelles il n’y a plus, ou très rarement, de populations humaines, car elles ont été déplacées hors de ces zones lors de la constitution de ces aires protégées.
C’est particulièrement évident en Afrique australe. En 2001, j’ai eu l’opportunité de voir, en Afrique du Sud, des parcs de faune totalement isolés de l’extérieur par des clôtures électriques de 8 000 Volts. Ces sortes d’îles de biodiversité, séparées des humains, sont peu utiles en termes de conservation des espèces à long terme, puisque la plupart ne permettent toujours pas une dispersion et récupération de la faune. Ces clôtures servent aussi à empêcher l’entrée d’humains dans ces zones et les protéger du danger, et surtout pour éviter l’intrusion de braconniers ou d’autres personnes. Une séparation étanche y est faite entre humains et animaux, tant pour protéger les uns et les autres que pour conserver la faune et la végétation des invasions par des groupes humains.
D’autres aires protégées africaines ne sont pas clôturées. Néanmoins, les populations humaines qui habitent ses périphéries ne coexistent presque plus avec des lions et la grande faune, dont les aires de distribution sont plutôt confinées à une petite partie de l’aire protégée. Ou alors, comme c’est le cas dans la périphérie du Parc National de Waza au Cameroun, les relations entre ces populations et les lions sont devenues très conflictuelles.
Ainsi, pendant un bon moment, mes recherches pour un terrain sur le continent africain se heurtaient à une situation paradoxale. Sur ce continent, jadis largement peuplé par des lions, où autrefois la coexistence des humains avec la grande faune était répandue, il n’y a aujourd’hui presque plus de lions, et très peu de communautés humaines ont encore des contacts avec cette espèce.
Finalement, une jeune étudiante de Serge Bahuchet, mon directeur de recherche au Muséum de Paris, est revenue d’un voyage de recherche au Niger, et m’a informé que dans la région du Parc National du W il y avait des lions et des communautés humaines qui coexistaient quotidiennement. Je n’avais alors jamais entendu parler de ce Parc, et j’ignorais tout du Niger.
J’ai alors établi des contacts avec la Direction de la Faune, de la Pêche et de la Pisciculture, du Ministère de l’Environnement et de la Lutte contre la Désertification du Niger. Les autorités nigériennes m’ont informé qu’en effet des lions et des humains coexistaient dans cette région. J’ai aussi appris que c’est une des régions de l’Afrique de l’Ouest dans lesquelles la biodiversité est la plus préservée. On y trouve une population stable de lions et d’autres carnivores, des populations très importantes de grands herbivores sauvages, et de nombreuses espèces d’autres classes. Et, à la périphérie du Parc, se trouvent plusieurs villages, dont les populations ont un contact régulier avec les lions.
Ce qui signifiait que les villages se trouvaient dans des territoires occupés par des familles de lions, ou, par inversion ou anastrophe, que des familles de lions se trouvaient dans des territoires appartenant à des villages. On peut le dire ainsi, ces territoires sont, à la fois, le territoire des humains et des lions, et la coexistence y est alors « totale ».
Ce que j’appelle « coexistence totale » est cette imbrication territoriale, qui implique un partage de l’espace et des ressources, et des connaissances et pratiques qui peuvent rendre possible cette coexistence sur un même territoire. On peut appliquer le concept à deux espèces, l’humaine et une autre, à plusieurs espèces, ou à l’ensemble de la coexistence d’êtres humains avec une biodiversité totale. La région remplissait ainsi des conditions écologiques adaptées aux buts de cette recherche.
Par ailleurs, le Directeur de la Faune, de la Pêche et de la Pisciculture du Niger, Seyni Seydou, et le Directeur Adjoint du même organisme officiel, Ali Harouna, m’avaient informé que « les principales activités des villageois sont l’agriculture, l’élevage, la chasse, la cueillette et le commerce » . Ce qui signifiait que toutes les principales variables possibles d’usages de la nature y étaient présentes, avec les technologies et les savoirs nécessaires à leur mise en œuvre. De ce point de vue, ces sociétés sont idéales pour une recherche sur ces thématiques, puisqu’elles permettent une observation et une participation directes à ces activités agraires, cynégétiques, de cueillette et sociales. Toutes les variables technologiques traditionnelles pouvaient y être observées et explorées, pour déceler leur mode d’intégration à la biodiversité totale tout en assurant la vie de la communauté humaine.
Aussi, Seyni Seydou et Ali Harouna m’avaient aussi informé que « parmi les villageois on trouve des animistes, des musulmans et des chrétiens » . Ce qui signifiait que toutes les grandes structures culturelles religieuses africaines existaient dans la région. Il y avait même les plus anciennes représentations culturelles africaines de la réalité et de la nature, celles dites « animistes ». Cette région semblait être ainsi un endroit idéal pour observer et explorer un éventail représentatif des représentations religieuses et culturelles dominantes en Afrique de l’Ouest. Elle semblait permettre d’approcher les représentations de « l’Afrique profonde », celles qui ont sans doute jadis permis une coexistence équilibrée avec la nature dans les vastes aires géographiques du continent. Dans cette région, j’allais pouvoir approcher des populations humaines dans l’environnement dans lequel elles ont évolué, une nature peuplée d’animaux, ce qui pouvait permettre de mieux déceler leurs significations et leurs logiques les plus profondes par rapport au milieu naturel. Enfin, dans cette région, j’allais pouvoir déceler les systèmes de régulation qui rendent possible une articulation entre ces systèmes de pensée et la nature.
Par ailleurs, une recherche de terrain dans cette région me permettrait d’élargir mes connaissances et mes analyses de la sphère culturelle et religieuse dite « animiste », que je pourrais alors comparer avec les représentations chrétiennes et d’autres traditions méditerranéennes et du Proche-Orient, mais aussi avec les traditions hindoues, dont j’avais une connaissance préalable.
Seyni Seydou et Ali Harouna m’avaient aussi informé que « les principales ethnies des villageois sont Zarma, Gourmantché, Peul, Haoussa et Foulmangani » , autrefois, n’avaient jamais entendu parler des Gourmantché, ni des Haoussa, ni des Zarma, ni des Foulmangani. Mais l’important était que dans cette région, on est en face d’un vaste échantillon de peuples et de cultures, et de modes d’usages de la nature, un échantillon qui pourrait être, en quelque sorte, représentatif du peuplement ethnique d’une aire plus vaste.
Une autre caractéristique de la région qui m’a intéressé a été le fait que la couverture végétale est de savane sèche. Ceci indique une pluviométrie pas trop différente de celle de mes terrains de recherche précédents, dans le nord-est du Portugal et au Rajasthan, en Inde. En effet, la précipitation annuelle moyenne dans le W du Niger est de 558 mm, tandis que dans la région de la Réserve de Tigres de Sariska, en Inde, elle est de 650 mm, et dans le Parc Naturel de Montesinho, au Portugal, elle bien plus haute, de 950 mm. Il faut prendre en considération que la productivité végétale de la région méditerranéenne n’est pas nécessairement très supérieure à celle des deux exemples tropicaux secs, puisque dans ces derniers il pleut quand il fait chaud et dans le premier la pluie tombe pendant les saisons froides, lorsque les plantes caducifoliées sont en dormance.
Il me paraissait bien évident que je ne pourrais pas comparer facilement les modes d’usage de la nature en forêt équatoriale avec ceux d’une région méditerranéenne. Mais cependant, je pourrais plus facilement comparer ceux-ci avec ceux de la savane sèche du W du Niger ou de la forêt caducifoliée sèche du Rajasthan. Du point de vue des techniques d’exploitation des ressources naturelles, les cultures de ces trois points géographiques de trois continents ont, d’ailleurs, des points en commun. Il en est de même, pour certains aspects de leurs relations avec la nature et les autres espèces, quoique des différences accentuées existent aussi entre elles en beaucoup d’aspects.
Ce qui montre que différentes structures socioculturelles de différentes civilisations peuvent trouver des modes d’articulation différents avec la nature, mais que les uns peuvent être autant efficaces que les autres. Et c’est dans cette variété de solutions viables que réside la capacité adaptative de ces sociétés à l’environnement naturel. Et c’est aussi dans cette variété qu’on peut observer une grande capacité inventive commune à toutes les cultures et civilisations.
Dans ce contexte, les caractéristiques écologiques, agraires et socioculturelles de la région du Parc National du W du Niger font d’elle un terrain de recherche d’exception dans le champ de l’anthropologie et de l’écologie.
C’est en fonction de ces caractéristiques que j’ai choisi cette région comme terrain pour cette recherche. Pour ce faire, j’ai effectué, en juin 2002, un premier voyage dans le W du Niger. Il m’a permis de confirmer le peu d’informations que j’avais. Il m’a permis de me décider pour ce terrain, de nouer des relations à Niamey et dans le W du Niger. J’ai alors mis en place un plan logistique, pour choisir un village pour y effectuer la recherche. J’y ai effectué un premier séjour pour faire connaissance et y vivre pour la première fois, pour avoir un premier contact avec l’écosystème, et pour commencer à poser des questions aux habitants. Et par la suite, j’y suis retourné pendant sept ans.
Un éventail de questions initiales et son évolution sur le terrain
La recherche anthropologique est interactive. C’est-à-dire que l’anthropologue part vers son terrain de recherche avec un éventail de questions auxquelles il cherchera des réponses, à travers l’observation et l’expérimentation de la réalité qu’il veut connaître, mais cette réalité influence aussi son questionnement. Tout terrain de recherche anthropologique est extrêmement complexe, et sa complexité ne se révèle que par son observation continue au cours d’une longue période de temps. Beaucoup de détails, mais aussi des faits fondamentaux, n’apparaissent au chercheur que lorsqu’il interagit avec son terrain de recherche, c’est-à-dire, lorsqu’il y est et y vit.
Mes questions de départ, lorsque je suis arrivé dans le W du Niger, étaient les suivantes :
Quelles sont les caractéristiques générales de la région ? Combien de lions, d’autres carnivores et de grands herbivores vivent dans la région ? Ces populations sont-elles menacées, stables ou sont-elles en croissance et en expansion ?
Quelles sont les principales caractéristiques des sociétés rurales de la région et de leurs systèmes agricole, pastoral, de chasse et de cueillette ? Ces systèmes sont-ils en mesure de préserver les ressources naturelles de la région et de la biodiversité, ou bien sont-ils des sources d’érosion des ressources et de la biodiversité ?
Quelles sont les attitudes des populations vis-à-vis des lions, et quels rapports existent entre eux ?
Que savent les populations sur la biologie, l’éthologie et l’écologie des lions ? Quelles sont leurs croyances et leurs représentations culturelles de l’espèce ?
Quelle est la fréquence des rencontres entre les habitants et les lions ? Comment ces rencontres se produisent-elles ? Quelles sont les réactions des habitants et des lions lors de ces rencontres ?
Quelle est la fréquence des attaques de lions contre le bétail des habitants ? Quel est le pourcentage de bétail tué chaque année par les lions ? Quelles sont les techniques employées par les lions pour chasser le bétail ? Quelles sont les techniques employées par les habitants pour protéger leur bétail ?
Y a-t-il des cas de personnes blessées ou tuées par des lions ? Qu’arrive-t-il dans ces cas ? Quelles sont les techniques employées par les habitants pour se protéger ?
Est-ce que les habitants tuent des lions ? Combien de lions sont tués chaque année ? Pourquoi le font-ils ? Quelles sont les techniques employées pour chasser le lion ?
Quelles sont les opinions des habitants sur le lion et sa conservation ? La majorité d’entre eux pense-t-elle que le lion doit être exterminé, ou contrôlé, ou conservé ? Que pensent les minorités ? Pourquoi ont-ils ces opinions ? Ces opinions changeraient-elles si des indemnisations étaient payées dans les cas d’attaques du bétail ou des humains ? Ces opinions changeraient-elles si une campagne d’éducation environnementale était mise en œuvre dans la région ?
Quelles sont les attitudes de la population vis-à-vis des institutions de conservation du lion et de gestion de la vie sauvage ? Quels sont les rapports entre les populations et ces institutions ?
Le lion est-il présent dans la culture, dans la religion, dans la tradition orale, dans les récits et dans l’art des sociétés rurales de la région ? Quels types d’attitudes vis-à-vis de l’espèce révèlent ces aspects culturels ?
Quels types de projets pourraient être mis en œuvre dans la région pour créer un meilleur rapport entre les populations et le lion ?
Quelles sont les attitudes des habitants vis-à-vis des autres carnivores sauvages, et quels sont les rapports entre eux ?
Quelles sont les attitudes des habitants vis-à-vis des grands herbivores sauvages (principales proies des lions), et quels sont les rapports entre eux ?
Quelles sont les attitudes des autres groupes sociaux de la région vis-à-vis du lion et de la vie sauvage ?
Quels sont les principaux problèmes de la région et comment les résoudre ? Après l’obtention de ces données, mon intention était de faire leur analyse anthropologique. Mais c’était aussi mon intention de faire des propositions pour la conservation et la récupération du lion, de la vie sauvage et de la biodiversité. D’autres propositions étaient destinées à l’amélioration des rapports entre les populations et la vie sauvage, pour la conception de campagnes d’éducation environnementale, pour le « développement soutenable » des sociétés rurales locales, ainsi que pour l’introduction de réformes dans les systèmes agraires et de gestion des ressources, en vue de les rendre soutenables et plus performants. A ces propositions qui concernaient le niveau régional, je prétendais aussi élargir mes analyses et mes propositions concernant la coexistence durable avec le lion et la biodiversité à toutes les civilisations africaines. Mon étude de cas apporterait alors, peut-être, les clés de cette coexistence, et permettrait d’envisager une restauration élargie de la biodiversité et des « voies de développement soutenables » pour les sociétés africaines.
Et certes, pour ce terrain de recherche au Niger, j’ai essayé de donner une réponse à ces questions, et les résultats obtenus sont contenus dans cet ouvrage. Néanmoins, l’observation de ce terrain m’a amené à poser d’autres questions, que j’ai documentées, et dont j’expose les résultats dans ce travail. Tout particulièrement, j’ai choisi d’explorer à fond la culture gourmantché, car elle s’est révélée d’une complexité et d’un intérêt à la fois écologique et anthropologique spécialement pertinents, et qu’elle n’avait presque pas été étudiée auparavant. Par ailleurs, comme le lecteur pourra découvrir tout au long de ces pages, bien d’autres thèmes et d’autres aspects des réalités locales ont été explorés lors de cette recherche de terrain. Il reviendra au lecteur de faire ses propres jugements de valeur sur les résultats et les conclusions que j’ai pu obtenir.
La complexité des processus psychophysiologiques humains et de la vie en général est grande puisqu’ils sont interconnectés en réseau interactif et hyperactif, formant un microcosme, que certains qualifieraient de quantique, qu’on appelle la biosphère (Galhano Alves, 2004 a). Ce n’est donc pas possible de les percevoir dans toutes leurs dimensions. Ce qu’on peut faire est de chercher à comprendre les dynamiques générales de leurs systèmes, de leurs structures et de leurs complexes fonctionnels, qui sont à la fois écologiques, éthologiques, technologiques, socioculturels, religieux, psychologiques et politiques.
Evaluation du travail de recherche par les habitants
Les habitants du village de Moli Haoussa-Gourma ont toujours été très accueillants vis-à-vis de ma personne. Ils ont aussi pris conscience que la recherche que j’effectuais pouvait être utile pour mieux faire connaître leur vie, leur culture et leurs difficultés. Les Gourmantché ont, peu à peu, pris conscience que j’étais en train de rendre écrite leur culture orale jusqu’à présent, et ils se sont totalement engagés dans cette recherche.
Parfois, ils faisaient des commentaires évaluatifs sur le travail que je développais avec eux. C’était très gratifiant d’écouter des mots comme ceux que l’agriculteur Haoussa Abdou a prononcés, en 2002, sur ce travail : « aucun chercheur, ou blanc, ou responsable de la conservation ici n’a pensé comme ça. Tu es le premier à penser comme ça, comme nous. Et ceci est correct. Tu as raison comme nous. Il faudrait changer la politique dans ce sens. La politique de conservation et de développement » .
Un autre exemple, en 2004, le Gourmantché Soumaïla Wali me disait : « je crois que toutes les enquêtes qui ont été faites par vous depuis 2002 jusqu’à aujourd’hui sont de l’ordre du réel et de l’écologique. Elles sont dans la pratique et culturellement logiques, et conformes aux normes de la culture et de la civilisation gourmantché. Celles-ci sont basées sur les connaissances primitives des populations et sur leurs relations rationnelles avec des carnivores et herbivores des écosystèmes (qui sont rares) qui existent dans cette région du Niger et de l’Occident africain. Cette population gourmantché vit dans cette zone depuis deux mille ans ou plus. Bref, je voudrais dire que c’est une zone indispensable pour des recherches d’ordre ethnologique ou anthropologique, afin de définir de nouveaux axes pour la science et la recherche, et pour instaurer la biodiversité biologique » .
Et dernièrement, en 2009, après avoir présenté à la population du village de Moli Haoussa-Gourma les publications déjà effectuées et le gros volume de données déjà saisies et organisées, le chef Haoussa Abdou Noma, tout en parlant au nom de la population, a dit : « je pense que c’est un très bon travail, et j’espère que ça continuera comme ça » . Ces commentaires ont été très gratifiants pour moi, et m’ont poussé à m’engager encore plus dans mes travaux sur et avec ces personnes, dont on pourrait dire qu’il s’agit de « surhommes » et de « surfemmes », puisqu’elles sont assez braves et courageuses pour marcher parmi les lions. Ces personnes m’ont aussi encouragé à me passionner pour ces magnifiques animaux avec lesquels elles coexistent paisiblement, tout en menant une vie pacifique et, on peut l’affirmer, heureuse.
1 Les petits carnivores tels que la loutre, le renard ou le chacal et les moyens carnivores tels que le lynx, le guépard ou le léopard.
2 A ces espèces il faut ajouter les grands carnivores fluviaux (crocodiles et caïmans), et les grands rapaces (aigles) dans le ciel. Il fallait aussi ajouter le tigre de Tasmanie, qui était le grand prédateur marsupial de l’Australie, mais qui a été totalement décimé par les colons européens. Dans les océans, les grands prédateurs sont les requins et les orques, mais ces espèces sont aussi en danger d’extinction.
3 D’une façon stricte on considère que seules les bactéries et les autres micro-organismes décomposeurs sont effectivement des « décomposeurs » vu qu’ils transforment la matière organique en des composés minéraux. Pourtant, d’une façon moins stricte, on peut considérer que les animaux (tels que les vautours ou les hyènes) et les autres organismes nécrophages sont aussi des décomposeurs.
4 A l’Institut Agronomique Méditerranéen de Montpellier – Centre International de Hautes Etudes Agronomiques Méditerranéennes – sous la direction des professeurs José Luís Salinas et Pierre Coulomb.
5 Dans le cadre du Laboratoire d’Ecologie Humaine et d’Anthropologie – Université de Droit, d’Economie et des Sciences d’Aix-Marseille (Université d’Aix-Marseille III), Aix-en-Provence, France, sous la direction du professeur de Jean-Luc Bonniol
6 Post-doctorat (2001-2004) en Ethnobiologie dans le Laboratoire d’Ethnobiologie-Biogéographie – Centre National de Recherche Scientifique – Muséum National d’Histoire Naturelle – Paris, France, et dans le Departamento de Economia, Sociologia e Gestão – Universidade de Trás-os-Montes e Alto Douro – Vila Real, Portugal, sous la direction des professeurs Serge Bahuchet et Artur Cristóvão. Post-doctorat (2005-2012) en Anthropologie et Ethnologie dans le Departamento de Antropologia – Centro em Rede de Investigação em Antropologia (CRIA) – Faculdade de Ciências Sociais e Humanas, Universidade Nova de Lisboa – Lisbonne, Portugal, et dans le Département d’Ethnologie – Institut de Recherches Sociologiques et Anthropologiques (IRSA) – Université Paul Valéry (Université de Montpellier III) – Montpellier, France, sous la co-direction des professeurs Danièle Vazeilles et Amélia Frazão Moreira.
7 International Union for the Conservation of Nature (Union Internationale pour la Conservation de la Nature) – World Conservation Union, Gland, Suisse.
8 Le terme « ethnobotanique » fut employé pour la première fois en 1895 par J.W. Harshberger, et celui de « ethnozoologie » en 1914, par J. Henderson et J.-P. Harrington. Leurs recherches linguistiques et ethnographiques portaient sur les classifications animales et l’utilisation des différentes espèces chez les Amérindiens Tewa des grandes plaines. Par la suite, d’autres termes furent crées, comme celui d’ethnobiologie (en 1944, par N.N. Castetter) et celui d’ethno-écologie (en 1954, par H.C. Conklin). En France, un des premiers anthropologues à s’être intéressé à des savoirs et relations entre les sociétés humaines, les animaux et la flore a été l’américaniste Claude Lévi-Stauss dans son ouvrage « La pensée sauvage » (1962). L’ethnozoologie fut créée à partir de 1966 par l’équipe de R. Portères, sous la responsabilité de Raymond Pujol, au sein du Laboratoire d’Ethnobotanique du Muséum National d’Histoire Naturelle, à Paris (Pujol & Carbone, 1990).
9 Je me suis marié à Niamey en mars 2004 avec une jeune Peul de lignage royal, qui habite à présent avec moi en Europe. C’est l’Ambassade de France à Niamey qui lui a généreusement octroyé le Visa Schengen qui nous a permis de voyager ensemble jusqu’en Europe. Le voyage anthropologique dans le Niger s’est ainsi converti, aussi, en un voyage existentiel, comme c’est le cas dans tous les vrais voyages.
Première Partie
Le W du Niger
Territoire, écosystème, histoire et sociétés

Le W du Niger, situé au Sud-ouest du Niger, est une des dernières enclaves de la coexistence entre les humains et la grande faune en Afrique. Il s’agit d’une région pénible pour un voyageur, même s’il est expérimenté, située à l’intérieur de l’Afrique de l’Ouest, loin de la mer, au carrefour de trois pays, éloignée des capitales, des villes et des routes commerciales 10 , qui a un climat très chaud et sec pendant la plupart de l’année, soumise à des fortes pluies pendant la saison humide, couverte par la brousse, peuplée d’animaux sauvages, avec des voies d’accès rudimentaires, où on rencontre parfois des coupeurs de route armés d’armes traditionnelles ou modernes, ou des braconniers avec des armes de guerre, où on peut être contaminé par le paludisme ou d’autres maladies tropicales, où les conditions de vie dans les villages sont archaïques, sans transport public, ni médecin, ni médicaments, et où il est très difficile de trouver des véhicules, des moyens de communication, de l’électricité, des produits industriels ou autres facilités modernes. Pour ces raisons, il n’est pas facile d’y arriver ni d’y vivre.
A part quelques explorateurs européens qui s’y sont aventurés avant la colonisation française, de la fin du XIX e siècle au XX e siècle 11 . Auparavant, le fleuve Niger était une énigme pour les Européens, qui n’avaient que peu d’informations, et toutes anciennes, issues de Pline, d’Idrisi et de Léon l’Africain. Le premier explorateur qui a descendu le fleuve était un jeune médecin écossais, Mungo Park, qui, entre 1795 et 1806, est parti de la Gambie et, après l’échec d’un premier voyage, est mort lors du deuxième voyage dans les rapides de Bussa, avec les derniers cinq survivants de son groupe de 38 hommes (Ki-Zerbo, 1972 b). Presque un demi-siècle plus tard, en 1850, Henri Barth, un explorateur Allemand au service de l’Angleterre, a traversé les régions du fleuve Niger et est passé par Say, dans le W du Niger. Vers 1890-1891, le Français Monteil, suivant le même itinéraire, a traversé le Niger à Say. L’explorateur Toutée est arrivé à Say en 1895, et a remonté le Niger jusqu’à Zinder. En 1897, Cazemajou, chef de la mission française du Haut-Soudan, est arrivé à Say. Il était chargé de la reconnaissance de la ligne Say-Baroua. Il fut assassiné à Zinder par le roi en 1898. Les renseignements fournis à l’Europe par ces explorateurs permirent la conquête coloniale. En 1899, l’expédition militaire française de Voulet et Chamoine est passée à Say et a traversé le Niger pour continuer jusqu’au Tchad 12 . (Benoit, 1999 ; Djibo, s.d. ; INDRAP, 1994). La résistance autochtone n’a pas pu faire face à l’armée coloniale.
En 1928, seulement 270 Européens habitaient toute la Colonie du Niger (qui avait plus de 1,2 millions d’habitants 13 ), ce qui indique qu’ils étaient très rares dans le W (Granger et al., 1928). En effet, très peu de colons y vivaient. Il s’agissait surtout de militaires détachés pour des postes de contrôle territorial installés dans des petites villes de la région.
Pour ces raisons, la région du W du Niger est restée relativement écartée des changements qui se sont produits en Afrique au cours des derniers siècles. Cet isolement a contribué à la survie de la grande faune, et a permis que les populations locales maintiennent leurs pratiques et représentations traditionnelles dans leur relation avec la nature. Mais, il les a aussi mises à l’écart des nombreux progrès lés à la modernité, qui sont aujourd’hui accessibles à la majeure partie de l’humanité.
En 1926, à la suite de l’identification du site par le vétérinaire Fiasson (Berre, 1995), l’administration française a classé la région comme « Parc de Refuge du W », lui attribuant son premier statut de protection de la nature. Postérieurement, elle a été l’objet de statuts successifs pour la protection de la nature. En 1953, elle est devenue « Réserve Totale de Faune et de Forêt classée du W du Niger » (République Française, 1953). En 1954, elle devint le Parc National 14 du W du Niger 15 (Newby, 1988 ; République Française, 1954).
La surface du Parc est de 2 200 Km2 (Bello, 2001 a). Le siège du Parc est le village de La Tapoa, situé à environ 150 Km de Niamey. Entre 1927 et 1954, les villages qui existaient à l’intérieur du Parc ont été repoussés vers les zones périphériques. Ces zones ont aussi des statuts de protection, en tant que Réserves ou Zones Tampon, comme c’est le cas de la Réserve Totale de Faune de Tamou (777 Km2), créée en 1962 et située au nord-est du Parc, ou de celle de Dosso (3 060 Km2), située à l’est (République du Niger, 2000 ; Talatou, 1999) 16 .
La région est l’aire protégée la plus importante du Niger, et conserve environ 80% de la diversité biologique du pays. Actuellement, la région est classée comme Réserve de la Biosphère du Programme Man and Biosphere (MAB) de l’UNESCO (depuis 1996), Site du Patrimoine Mondial de l’UNESCO (depuis 1996) et Zone Humide d’importance internationale particulièrement pour les oiseaux d’eau par la Convention RAMSAR 17 (depuis 1987) (Bello, 2001 a).
Les régions voisines, appartenant au Burkina Faso et au Bénin, sont aussi classées comme aires protégées, notamment à travers les composantes nationales du Parc (classées en 1937) (la composante burkinabé du Parc du W a 2 550 Km2 et la béninoise a 5 500 Km2) (RAMSAR, 1989 ; République du Niger, 2000), ainsi qu’à travers le Parc D’Arly et les Réserves de Singou et de Pama au Burkina Faso, le Parc National de la Pendjari et la zone cynégétique de la Djona au Bénin (Magha et al., 2001).
L’ensemble transfrontalier des Parcs, Réserves et zones tampon des trois pays a une surface totale de 10 720 Km2, et constitue le « complexe du W » 18 . C’est le plus grand territoire protégé de l’Afrique de l’Ouest (Bello, 2001 a).
Selon Ali Harouna, initialement l’administration coloniale a classé la région comme aire protégée pour sauvegarder la faune, mais aussi pour préserver des ressources minières qui y existent (fer, phosphate et pétrole).
En 1984 le Bénin et le Burkina Faso ont signé un accord de lutte transfrontalière contre le braconnage, auquel le Niger a adhéré en 1986 (Magha et al.,2001). Grâce à cet accord, les gardes forestiers des trois pays peuvent poursuivre au-delà des frontières les braconniers qui cherchent refuge dans un pays limitrophe. Aujourd’hui, les trois Etats sont en train de développer d’autres formes de coopération pour la gestion d’ensemble de ce grand complexe.
Caractéristiques physiques
La géologie de la région est constituée par diverses formations précambriennes dont l’âge atteint 2 milliards d’années (Talatou, 1999). Elle est l’extrémité de la pénéplaine du massif de l’Atakora. Le relief est plat, constitué par un vaste plateau de latérite, ponctué par quelques collines, dépressions et vallées fluviales. C’est un paysage monotone qui s’étend sur des centaines de kilomètres. L’altitude moyenne des plateaux est de 250 m (maximale – 310 m ; minimale 200 m). Il y a deux types principaux de sols : des sols peu évolués avec des lithosols et autres, et des sols ferrugineux tropicaux (République du Niger, 2000).
Le climat est tropical, de la zone nord-soudanaise. Pendant les mois les plus chauds, avril et mai, les températures moyennes varient entre 26ºC (min.) et 45ºC (max.), tandis que pendant les mois les plus frais, décembre et janvier, elles varient entre 10,7ºC (min.) et 31,2ºC (max.). Les précipitations, entre 550 et 800 mm par an (558 mm en moyenne), sont plus importantes pendant la saison des pluies, entre juin et septembre, reparties sur 30 à 50 jours de pluie par an (Bello, 2001 a ; Gallardo, 2002 ; Talatou, 1999).
Le cycle climatique annuel peut être divisé en quatre saisons. Une saison fraîche et sèche de novembre à février, caractérisée par un fort différentiel thermique quotidien et pendant laquelle les vents alizés soufflent de la zone saharienne vers le golfe de Guinée. Une saison chaude et sèche de mars à mai pendant laquelle souffle l’harmattan. Une saison des pluies de juin à septembre. Et une petite saison chaude en octobre.
Les arbres caducifoliés perdent leurs feuilles à partir d’avril et repoussent en juin. Ils fleurissent ordinairement au milieu de la saison sèche, alors qu’ils sont encore dénudés. Puis les jeunes feuilles apparaissent avant le retour de la saison des pluies, qui marque le réveil des plantes herbacées.
Les lignes d’eau (et leurs bassins versants) sont le fleuve Niger (limite nord du Parc), et ses affluents, les rivières Tapoa (limite nord-ouest du Parc) et Mékrou (limite sud-est du Parc).
La plupart des mares et cours d’eau sèchent après la saison des pluies. Certaines mares ont de l’eau jusqu’à mars, celles qui retiennent l’eau toute l’année sont rares 19 . Ces mares vont de quelques mètres carrés à plus de 6 000 m2. Leur profondeur dépasse rarement 0,5 mètres (RAMSAR, 1993).
Certaines mares sont d’une grande beauté, la flore et la faune y sont nombreuses et variées. Parfois, elles sont couvertes de fleurs de lotus, et sont toujours survolées par des centaines de papillons, de libellules et autres insectes, ainsi que des oiseaux de nombreuses espèces. Aussi, il n’est pas rare d’apercevoir de grands ou de petits mammifères à leur proximité.
Végétation 20
La végétation originelle de la région est intacte, et couvre de façon continue le vaste territoire du Parc, Réserves et zones tampon. Elle n’a jamais été l’objet d’exploitation industrielle de bois. Les habitants de la région expliquent que « ni les Français ni les Nigériens n’ont jamais abattu la végétation. Et il n’y a jamais eu trop d’agriculture ni de défrichements ».
Il s’agit d’une végétation de transition entre la savane soudanaise, plus sèche et avec des influences sahéliennes, et la zone de forêt guinéenne, plus humide. C’est une forêt claire soudanienne indifférenciée 21 .
Selon le botaniste Hassane Abdoulaye, la végétation arborée constitue 40% de la biomasse végétale totale, les autres 60% étant des herbacées.
La formation végétale dominante est la savane arbustive, qui couvre 62% du territoire. Elle est constituée par des arbustes et des petits arbres, avec une couche herbacée très développée. Certaines herbacées, comme l’ Andropogon pseudapricus , peuvent atteindre 3 mètres de haut. A ce type de végétation s’ajoutent :
La savane arborée (32% du territoire) est constituée par des arbres et arbustes, tapissée de graminées pérennes.
Les savanes herbacées (2%) sont constituées par des espèces herbacées annuelles et quelques arbustes. Les herbacées des sommets des plateaux sont xérophiles, tandis que celles des plaines d’inondation sont hygrophiles. Il faut dire que l’écosystème du W, et surtout des habitats de savane herbacée ou de savane arbustive, est le produit de l’utilisation par la faune sauvage et d’une anthropisation du milieu végétal au cours des siècles 22 . La pratique par les habitants de brûlis et du pâturage a entraîné une succession régressive de l’écosystème de savane arborée, avec un grand développement d’espèces herbacées. L’objectif principal de ces brûlis est d’activer la repousse des herbes, pour le pâturage et la cueillette des herbacées, ainsi que la prévention d’incendies forestiers (Bello, 2001 a). Actuellement, le Parc et les populations locales font des brûlis dans ces zones, entre octobre et novembre, à la fin de la saison des pluies. Les bergers transhumants et quelques locaux sont aussi responsables de l’excès de brûlis dans certaines zones. Toutefois, ces aires herbacées contribuent à augmenter la biodiversité végétale et animale de la région.
Finalement, les 4% de territoire restants sont couverts par des galeries forestières caducifoliées ou pérennes, qui sont denses et constituées par des arbres et des lianes, et par les plaines d’inondation des rives du fleuve Niger, où poussent des graminées très hautes, des arbustes et des palmiers.
Les pourcentages de recouvrement des différents biotopes sont : savane arbustive – 30-50% ; savane arborée – 40-60%. ; galeries forestières et plaines d’inondation – 60-70%.
Plus de 500 espèces végétales ont été répertoriées dans la région 23 (Bello 2001 a ; Gallardo, 2002).
Une particularité de la région est la présence de peuplements de baobabs ( Adansonia digitata ), vestiges d’un entretien ancien proto-agricole par les populations locales (République du Niger, 2000).
Selon les doyens de la région, la densité de la végétation a eu une période de décroissance, causée par la sécheresse, mais elle est actuellement en récupération. Ils expliquent que « avant 1956, il pleuvait beaucoup, et la végétation était bonne et abondante. Mais ensuite il y a eu plusieurs années très sèches, et la densité de la végétation a diminué de 50%. Lors des sècheresses, beaucoup d’animaux, sauvages et domestiques sont morts. Depuis 1984, la sécheresse est finie, mais il ne pleut pas comme avant 1956. Toutefois, depuis 1992, la densité de la végétation est en train d’augmenter. Maintenant, elle est d’environ 60% de celle d’avant les années 1950".
Le graphique suivant, élaboré avec la collaboration des habitants, montre cette possible évolution :

Les autorités nigériennes confirment une tendance d’accroissement de la végétation (République du Niger, 1995).

Lianes : Diospyrus mespiliformis, Kigelia africana, Anogeissus leocarpus, Daniella olivieri, Khaya senegalensis, Mytragina inermes, Borassus aethiopicus, Nauclea latifolia. Plaines d’inondation – Arbustes : Mimosa pigra. Palmiers : Borassus aethiopicus. Graminées : Andropogon gayanus, Hyparrhenia cyanescens, Vetivera nigrrtatiana, Sporbolis pyramidalis, Jardinia congoensis. Savanes herbacées – Andropogon gayanus, Andropogon pseudapricus, Loudetia togoensis, Microchloa indica, Eragrostis tremula.
Faune
La région du W conserve la plus grande quantité et diversité de faune de l’Afrique de l’Ouest. Elle est stratégique pour la conservation des espèces animales de cette région d’Afrique, où la régression des espèces est la plus accentuée du continent. Les chaînes trophiques et la structure fonctionnelle de l’écosystème sont intactes, puisque les populations de grands carnivores et de grands herbivores sauvages sont nombreuses et stables, et leur conservation y est viable.
La faune est caractéristique du biome sahélo- soudanien (RAMSAR, 1989). Dans la région vivent plus de 73 espèces de mammifères, desquelles 44 appartiennent à la grande faune, ainsi que plus de 150 espèces de reptiles et d’amphibiens, plus de 350 d’espèces d’oiseaux 24 , 114 espèces de poissons, et un nombre indéterminé d’invertébrés, d’insectes et d’arachnides (Bello, 2001 a ; Gallardo, 2002 ; Harouna, 2001). Le dénombrement de la faune n’a débuté qu’en 1987, quoique des missions d’estimation ont été ponctuellement effectuées depuis 1963, et une évaluation rapide a été effectuée par Boy en 1956.
On ne connaît pas exactement la charge animale, mais dans la zone du Parc elle peut être de 1 193 kg/km2, selon une estimation de 1990, ou de 3 085 kg/km2 (estimation de 1992). Dans le premier cas, elle est faible par rapport aux milieux africains assez comparables (2 à 4 tonnes/km2), laissant ainsi une marge importante pour la croissance des populations animales (République du Niger, 2000).
Les populations de lions de la région sont les plus grandes de l’Afrique de l’Ouest. Environ 200 lions vivent dans le complexe du W, parmi lesquels une centaine du côté nigérien. Il y a aussi des populations importantes d’autres carnivores, comme l’hyène, le guépard ou le chacal. Les populations de grands herbivores sont très nombreuses. On y dénombre environ 1 000 éléphants, 4 500 buffles, et de grandes populations de plusieurs espèces d’antilopes et de gazelles, avec des milliers d’animaux 25 (Bello, 2001 b) 26 . Les primates, de plusieurs espèces 27 , sont aussi très nombreux 28 . A cette faune s’ajoutent les herbivores domestiques, bovins, ovins, caprins et équidés.

Néanmoins, certaines espèces qui vivaient dans le W ont disparu durant le XX e siècle. C’est le cas du léopard et du lycaon. Néanmoins, depuis les années 1990, il y a des indices de retour du léopard (République du Niger, 1995). Il y a aussi des indices de retour du lycaon (République du Niger, 2000).
Un simple aperçu de quelques-unes des espèces animales les plus communes dans la région donne une idée de sa biodiversité faunistique (Bello, 2001 b ; Jameson et al., s.d. ; Magha, 2001 ; RAMSAR, 1993) :


Il faut aussi rappeler que dans la région de Kouré et du Dallol Bosso, proche du Parc du W, survivent les dernières girafes de l’Afrique de l’Ouest, quoique l’espèce ait toujours été absente dans la zone du Parc (Seydou, 2000).
En saison sèche, beaucoup d’animaux se concentrent dans la moitié sud du complexe du W et le long des rivières.
L’évolution des populations de la faune selon les habitants
Selon les habitants de la région, dans le passé la densité de la faune était plus grande qu’actuellement. Toutefois, depuis les années 1990 elle est en croissance. Selon eux, la principale cause de la régression a été la chasse coloniale, mais aussi le braconnage et les sécheresses de la deuxième moitié du XX e siècle.
Myamba Yombo, un doyen Gourmantché, se rappelle que « au temps des colons, le nombre d’animaux a diminué beaucoup, parce qu’ils chassaient trop et avec du matériel moderne. A cette époque, on ne voyait pas des animaux sauvages comme maintenant. Même le buffle ne vivait plus en troupeaux, il n’y en avait pas assez. Mais maintenant, il est à nouveau en troupeaux ».
Selon le doyen Abdou Noma, chef Haoussa du village de Moli Haoussa, le nombre d’animaux a commencé à diminuer « dès l’arrivée des Européens, qui ont commencé à les tuer, depuis le XIX e siècle ». La densité de la faune originelle (100%), du début du XIX e siècle, avait « diminué jusqu’à 75% en 1850, puis jusqu’à un minimum de 50% dans les années 1950. En 1956, il y a eu la pétition pour le contrôle de la chasse, effectuée par des français, et qui a eu des effets. En 1962, la chasse a été interdite. Toutefois, à partir des années 1960 des braconniers venus du Burkina Faso ont commencé à opérer dans la région, quoique maintenant ce braconnage soit plus contrôlé. Aussi, entre-temps il y a eu des sécheresses, depuis les années 1950 et jusqu’aux années 1980 29 , qui ont causé une diminution de la végétation et empêché la récupération de la faune. Pourtant, avec la diminution de la sécheresse, à partir des années 1990 il y a une croissance accélérée de la densité d’animaux, qui est maintenant environ 70% de l’originelle ».
Le graphique suivant, élaboré en collaboration avec les habitants, montre cette possible évolution :

En effet, en 1988 une évaluation rapide constatait que les effectifs de certains grands mammifères étaient en progression (SECA et CEE, 1988). Postérieurement, les autorités nigériennes ont confirmé cette tendance (République du Niger, 1995). Néanmoins, entre 2000 et 2001, Bello (2001 b) a constaté une baisse des effectifs.
Actuellement, les responsables du Parc confirment cette tendance d’augmentation de la faune, en affirmant qu’on assiste aussi, grâce aux mesures de protection, à « une reconstitution de la diversité biologique animale (retour d’espèces comme le lycaon et le guépard, expansion de nombreux herbivores, etc.) et à une reprise des formations forestières » (République du Niger, 2000).
Les habitants font aussi des commentaires qualitatifs à propos de cette évolution . Ils considèrent que « c’est mieux que les animaux sauvages augmentent en nombre, avec plus d’animaux on pourra bien chasser à nouveau et avoir de la viande, et les touristes vont venir nombreux. Il y a aussi une phrase qui dit : « Là où il y a des animaux et la végétation, c’est là qu’il pleut ». Ainsi, cette augmentation ne cause pas de problèmes, sauf si les éléphants et le lion se reproduisent trop. Parce que s’il y a trop d’éléphants, ils détruisent les arbres. Et s’il y a trop de lions, ils peuvent tuer trop d’animaux domestiques, et même des hommes. ».
Il faut pourtant dire que les populations locales auraient aussi été responsables de la destruction de la faune au cours du XIX e siècle. En effet, Benoît (2000) affirme qu’à cette époque « l’ivoire est exportée massivement par le commerce Haoussa » , et que « les effectifs d’éléphants diminuent fortement au cours de la deuxième moitié du XIX e siècle ». Néanmoins, au XX e siècle ce commerce n’a jamais atteint les proportions qu’il a connues dans d’autres régions d’Afrique. Selon Arca (1991), « le Niger n’a jamais joué un rôle de relief dans le trafic d’ivoire, et son ivoire était de qualité médiocre ».
Les limites de l’écosystème du W
Dans le passé, les habitats et la faune de l’écosystème du W s’étendaient au-delà de leurs limites de distribution actuelles. Pourtant, au cours des deux derniers siècles, les régions environnantes ont subi une surexploitation des ressources qui a anéanti la grande faune et érodé profondément la végétation. Par exemple, les habitants de la région se rappellent que vers le nord de la Réserve de Faune de Tamou (qui a actuellement 5 000 habitants (République du Niger, 2000) et « jusqu’à Niamey c’était la forêt, pleine d’animaux. Puis elle a été repoussée vers le sud, elle a été détruite pour faire des exploitations agricoles, et les villages y sont devenus pauvres, par manque de ressources. Depuis le XIX e siècle, il y a eu des projets agricoles coloniaux, pour exporter la production vers les pays voisins. Au moment de l’accession à l’indépendance, les régions du nord étaient déjà détruites. Puis, les gens ont commencé à y planter aussi des vergers d’arbres fruitiers, qui ne sont pas utiles pour les animaux, et donc ils n’y retournent pas. Maintenant, la plupart des terres y sont privatisées. Et la destruction de la forêt progresse ». En effet, dans la zone nord de la Réserve la population humaine a augmenté, les champs agricoles et les troupeaux se sont multipliés et la faune s’est progressivement raréfiée, quoique des lions y vivent toujours (PARZAP, 1997).
En ce qui concerne la Réserve de Dosso, qui a 45 000 habitants (République du Niger, 2000), la plupart de sa superficie est occupée par l’agriculture. Aussi, dans ces zones de plus grande densité humaine, les jachères traditionnelles ne se font plus, provoquant ainsi l’érosion des sols (Katchalla, 1990). Selon Magha et al. (2001), entre 1970 et 2001, les densités démographiques des zones plus périphériques du Parc du W 30 sont passées de 5 habitants par Km2 à 14 ou même à 20 habitants par Km2 en 2000.
Aussi, au-delà du complexe du W, le développement des villes (Niamey, Natitingou, Fada N’Gourma, Diapaga, …) entraîne autour d’elles des cercles de déforestation de plus en plus larges, se transformant progressivement en auréoles de désertification (SECA et CEE, 1988).
La faune et les dangers de la savane
La coexistence avec la faune comporte des risques pour les populations locales. Les lions, les autres carnivores, les serpents, les scorpions, les buffles, les éléphants et autres animaux ont un pouvoir mortel sur les humains. Comme le rappelle un doyen gourmantché, « cette brousse est très dangereuse. Tu vas là-bas et tu ne vas pas dormir ».
Toutefois, les attaques de lions contre des personnes sont extrêmement rares dans la région, et des attaques d’autres mammifères sont encore plus rares. La relation équilibrée des populations avec la faune, leur connaissance du comportement des animaux et des mesures de sécurité à suivre dans la forêt, sont à l’origine de ce fait.
Paradoxalement, ce sont les petits animaux, comme les scorpions, qui causent plus de problèmes. Leurs piqûres sont fréquentes, même à l’intérieur des villages, et entraînent une inflammation très douloureuse autour de la piqûre, avec fièvre et intoxication, mais pas la mort. Les habitants tuent tous les scorpions qu’ils rencontrent, parfois même à l’intérieur des maisons. Pourtant, ces animaux sont aussi considérés utiles, parce qu’ils font partie des ingrédients du poison de chasse.
Les habitants disent que « le poison du scorpion est injecté par l’animal en petites doses sur la victime, mais il est plus puissant que celui des serpents. Pourtant, il reste localisé, tandis que celui des serpents monte au cerveau et au cœur ».
Quelques espèces de serpents sont mortelles, quoique les cas de piqûre soient très rares puisque ces animaux fuient dès qu’ils détectent un humain. Aussi, les habitants tuent tous les serpents venimeux qu’ils rencontrent dans les villages ou le long des sentiers. Notons que les cultures locales ont des antidotes traditionnels contre les morsures de serpents ou de scorpions, préparés avec un mélange de têtes de cobra, de vipère et de boa 31 .
Un autre danger est la chaleur et la soif. Dans leurs longues marches à travers la forêt, les habitants emportent toujours de l’eau, et parfois ils boivent à même l’eau des mares. On a répertorié des cas de morts causées par la soif, surtout de bergers transhumants et de braconniers égarés à l’intérieur du Parc, où il n’y a pas de villages pour chercher du secours.
Pour ces raisons, en marchant dans la forêt, il faut être toujours attentif, éviter de se déplacer seul, être armé d’une épée, d’une lance ou d’un bâton, éviter les rencontres avec des fauves, et suivre des comportements appropriés au cas où on rencontrerait des lions, des buffles ou des éléphants.
Histoire de la région
Il est difficile de connaître l’histoire du W du Niger, puisque les sources d’information sont rares. Néanmoins, j’essaye ici d’écrire cette histoire, à travers le croisement de ces informations avec les données que j’ai collectées sur le terrain.
L’occupation humaine de la région a été continue depuis le paléolithique et le néolithique (République du Niger, 1995), comme le prouvent des vestiges archéologiques tels des haches de pierre polie (j’en ai trouvé une au village de Moli Haoussa) 32 .
Selon une légende, le W du Niger est le lieu d’origine de Faran Maka Bote (XIV e siècle), personnage mythico-historique, ancêtre des pêcheurs Sorko du fleuve Niger, fondateur de la culture Songhaï et de la cité de Gao (République du Niger, 1995).
Avant le XVI e siècle, il y avait presque seulement que des Gourmantché qui habitaient dans la région, dans des campements temporaires de chasse et de cueillette. Il y avait très peu de population. La tradition orale indique que ces habitants « n’étaient pas organisés en villages avec un chef, mais en groupes avec un chef de groupe » (Benoit, 1999). Selon Benoit (2000) la région était une sorte de « no man’s land » qui servait de zone tampon lors des guerres régionales, qui ne se terminèrent qu’en 1905. Il affirme aussi que cette situation s’est maintenue jusqu’au début du XX e siècle, et que le genre de vie des habitants, lié à la chasse, à l’essarte et à la cueillette, impliquait « une mobilité relative, alors que la violence endémique impose à la fois la concentration de l’habitat et des déplacements exceptionnels de groupes entiers » (Benoit, 1999).
Un prince gourmantché, appelé Bilanga, aurait vécu dans la région. Des incursions guerrières des Haoussa et Bornouane pourraient avoir atteint la région au XIV e et XV e siècles (Benoit, 1998 a). Dans cette même période, la zone a été le scénario de mouvements guerriers de la part du Mali, du Kébi, du Borgou et du Songhaï (Urvoy, 1936).
Entre 1591-1593, des troupes marocaines passèrent dans la région et repoussèrent une partie des habitants vers l’actuel Nigeria. Postérieurement, ces migrants sont revenus dans la région (République du Niger, 2000).
Aussi au XVI e siècle, les Haoussa et les Peul sont arrivés du nord. Ces peuples avaient une suprématie militaire due, entre autres, à leur cavalerie. Les Peul prenaient des Gourmantché comme esclaves 33 , et considéraient les populations autochtones comme des populations asservies. La population s’est accrue, mais des conflits interethniques ont causé des migrations vers l’extérieur. Ces conflits ont aussi causé des migrations de populations gourmantché, qui se réfugièrent dans la brousse.
C’est à cette époque que l’islam est arrivé dans la région, puisque les Haoussa et les Peul sont des musulmans. Toutefois, l’islam y était connu depuis, au moins les Xe et XII e siècles. Ibn al-Mukhtar, petit-fils de Mahmûd Katï, parle de l’entrée d’Askia Ishak dans Bilanga, résidence royale du roi du Gourma (UNESCO, 1997 a). Néanmoins, les Gourmantché résistent à l’islamisation, et ne se convertissent pas.
Au XVII e siècle, une seconde vague haoussa arriva du Nigeria. Des Peul continuèrent aussi à migrer vers la région.
Au XVIII e siècle les migrations venues du Nord s’intensifièrent et la population de la région s’accrut plus rapidement qu’auparavant. Pourtant, la présence de la mouche tsé-tsé ( Glossina polpalis , responsable de la transmission de la trypanosomiase, ou maladie du sommeil), des vecteurs de la cécité des rivières (onchocercose) et les conditions naturelles de la région découragèrent une occupation humaine excessive. La densité de population humaine n’a jamais dépassé les 5 habitants au km2. Entre-temps, les conflits interethniques et les migrations locales gourmantché se poursuivirent. La résistance des populations autochtones aux envahisseurs du nord a abouti, au XVIIe et XVIII e siècles à la construction de villages fortifiés avec des doubles murs de terre. Néanmoins, des formes d’intégration sont apparues, par association de Peuls avec des Gourmantchés, à l’origine de la lignée Foulmangani. Quant au « pays haoussa », il ne dépasse pas la rive gauche du Niger.
Au début du XIX e siècle, un roi gourmantché, appelé Dyagou, s’installa dans la région. Durant ce même siècle, un marabout peul, appelé Alpha Maman Diobbo, installé à Say, répandit l’islam dans la région. Mais les Gourmantché continuèrent à résister à l’islamisation, étant des « adeptes résolus de la religion traditionnelle » (UNESCO, 1998 a), et ceci jusqu’à nos jours. En effet, environ 90% des Gourmantchés demeurent « animistes » (Nouveliere, 1993).
Au XVIII e et XIX e siècles, le commerce international de l’or, de l’ivoire, de la viande, du jaspe et de peaux se développa. Toutefois, il n’a jamais atteint les niveaux industriels d’autres régions d’Afrique, à cause de l’isolement de cette région par rapport aux grandes routes commerciales et à la mer. A l’autre bout de la filière de ce réseau commercial, contrôlé par des Haoussa 34 , se trouvait l’exportation vers l’Europe et l’Amérique. Les habitants de la région disent que « avant ce réseau, on chassait seulement pour nos besoins, mais ensuite la chasse est devenue aussi commerciale ». Ce commerce se concentre dans deux villages devenus importants, Natangou (fondé en 1867-1872 par un Haoussa pour l’exploitation du jaspe) et Tialkoye (Benoit, 1999, 2000).
Pour les mêmes raisons, aux XVIII e et XIX e siècles, la traite des esclaves, pratiquée par des Africains, pour l’exportation vers les côtes, où ils étaient embarqués par les Européens vers l’Amérique 35 , n’aurait pas atteint la région, ou peu. Les routes d’approvisionnement de la traite atlantique étaient très lointaines 36 .
Entre 1833 et 1858, des expéditions des Peul du Gwando traversèrent la région, et entre 1849 et 1856 des campagnes zarma troublèrent aussi cette zone (Benoit, 1999). Dans les années 1830, le chef guerrier Guéladio, chef du Kounari vaincu par Dina, s’installa dans la brousse, près de Say (Benoit, 2000). A la fin du XIX e siècle, 3 000 guerriers toucouleur venus du Macina, traversèrent le W et détruisirent des villages.
En 1899, l’expédition française de Voulet et Chamoine, partie à la conquête du Tchad, traversa aussi la région, avec les mêmes effets (Benoit, 1999). La violence meurtrière du passage de ces colonnes militaires est bien illustrée par les récits de la conquête de Niamey aux Zarma. Un témoin de la bataille, Djibo Salifou, – un témoignage rapporté par Djibo Mounkaila (s.d.)- raconte que « les Européens appelaient le chef capitaine Voulet. Quand on a appris leur arrivée, tout le village s’est réuni, armé d’arcs et de flèches… Les tirailleurs entourent le village… Mais à Niamey on a reçu l’ordre de Say de ne pas les attaquer, car ils sont venus avec la paix dans le pays… Mais les tirailleurs prenaient toutes les femmes, et les filles aussi. Jusqu’à trente tirailleurs par femme. Quand on les a vus, on leur a donné la chasse… Beaucoup de femmes et d’enfants cherchaient à passer le fleuve. Les tirailleurs sont venus et ont tiré sur la foule… Le lendemain on a vu que toute la ville de Niamey a brûlé… Nous avons faim et soif, nous sommes fatigués… Le mil est fini. Tous les greniers ont brûlé… Puis, la colonne est passée… Puis capitaine Foumba et capitaine Salaman ont fondé le poste de Sorbon. C’est le début de la paix » 37 .
En effet, c’est à la fin du XIX e siècle que les Français arrivèrent dans la région. Auparavant, au XVII e et au XVIII e siècles, sauf quelques rares tentatives comme celle du Français André Brue pour pénétrer l’intérieur de l’Afrique de l’Ouest et y faire du commerce, les Européens se bornèrent en général aux postes de côte, concentrant leurs activités sur le trafic des esclaves.
Une période nouvelle s’ouvrit en 1854 avec le gouvernement français de Faidherbe, qui essaya de faire du Sénégal une voie d’accès vers l’Afrique intérieure et vers le fleuve Niger, pour constituer un empire colonial. Une marche ininterrompue de la côte vers l’intérieur a fait que l’Afrique Occidentale Française soit constituée en moins de vingt-cinq ans, de 1876 à 1900 38 . Cette expansion a été accélérée à la suite de la Conférence de Berlin (1884-1885), organisée par les puissances coloniales pour le partage de l’Afrique 39 . Un décret de 1895, complété par des décrets de 1902 et 1904, a institué le gouvernement général de l’Afrique Occidentale Française, qui coordonnait et dirigeait l’action des gouvernements coloniaux locaux. Le Soudan Français, c’est-à-dire le Haut Niger, a été d’abord, ainsi que les Rivières du Sud, une dépendance du Sénégal. En 1902, l’organisation du Soudan Français est reconstituée sous le nom de Haut-Sénégal-Niger. Un cercle militaire de la région du Niger a été créé en 1900. En 1903, un gouvernement territorial français s’installa à Niamey (IIIe Territoire Militaire). Finalement, le Niger devint une colonie en 1922 (Bernard, 1939 ; Djibo, s.d.).
L’administration coloniale française s’organisa en Afrique de l’Ouest et au Niger, créant des institutions administratives cantonales, composées par des autorités et des chefs coutumiers, soumises à des sous-divisions et cercles administratifs, dirigées par des administrateurs et commandants militaires ou civils, sous l’autorité d’un gouverneur général basé à Dakar. Les populations étaient soumises à des travaux forcés et au payement d’impôts en nature et en espèces. Des écoles ont été construites dans la colonie pour former des auxiliaires de l’administration et des infirmiers. Des routes ont été construites. L’exploitation agricole et commerciale de l’arachide et du coton a été développée par les colons, à travers l’exploitation de la main d’œuvre locale. Ces changements ont aussi contribué à la formation du Niger actuel, en le dotant des premiers services publics essentiels dans les domaines de la santé, de l’éducation ou des transports, et en introduisant les structures de droit et de gouvernement actuelles, aussi bien que les valeurs républicaines et démocratiques.
En 1885, l’esclavage a été aboli en Afrique Occidentale Française 40 . Pourtant , le travail forcé continuera à exister jusqu’à son abolition en 1946 (UNESCO, 1998 b). Les habitants de la région du W se rappellent que « les colons venaient dans les villages et prenaient dix ou vingt personnes, qu’ils emmenaient pendant un ou deux mois pour travailler dans les routes et les ponts. C’étaient des travaux forcés, on n’était pas payé et on devait même apporter nos aliments du village. Nous étions des esclaves ».
Au XXe siècle, l’administration française a mis en place le statut de protection de la région du W. Ella a essayé de désarmer les Gourmantché, et les villages qui se trouvaient à l’intérieur du Parc ont été expulsés vers les périphéries. Aussi, les populations sont progressivement passées d’une économie basée sur la chasse, la pêche et la cueillette à une économie qui incorpore aussi l’agriculture, l’élevage et le commerce.
En 1960, le Niger devint indépendant (mais décolonisé à partir de 1958, date de la création de la République du Niger) 41 , et le nouvel Etat maintint le statut de protection du Parc, tout en augmentant l’aire protégée avec la création des Réserves de Tamou et de Dosso.
Actuellement il n’y a aucun habitant dans le Parc, tandis que la Réserve Totale de Faune de Tamou a 5 000 habitants et la Réserve de Dosso a 45 000 habitants.
Histoire des Gourmantché
On a très peu de détails sur l’histoire des Gourmantché, qui n’ont pas d’histoire écrite, et le peu qu’on connaît se trouve toujours répété tant dans les manuels scolaires que dans la bibliographie spécialisée. Par exemple, l’Histoire Générale de l’Afrique de l’UNESCO (1991) indique que l’histoire du royaume Gourma est incomparablement moins connue que celles des autres peuples de la boucle du Niger. J’essaye ici d’écrire l’histoire de ce peuple, en réunissant les rares informations contenues dans des travaux d’autres auteurs avec celles que j’ai collectées sur le terrain.
Les Gourmantché ( Gulmanceba ) sont un peuple composé de chasseurs-cueilleurs, d’agriculteurs et d’éleveurs. La tribu est divisée en plusieurs clans, chaque lignage familial ayant ses traditions particulières. Leur langue est le gourmantchéma ( gulmancema ), une langue du Niger-Congo qui appartient au groupe gour ou voltaïque et au sous-groupe gourma (UNESCO, 1986). Ils ont une philosophie et une religion de type dit « animiste », liée à la nature, qui considère que chaque être vivant ou minéral est conduit par des êtres spirituels qui sont indépendants du corps des êtres et des choses.
Historiquement, les Gourmantché occupaient un immense territoire, appelé Gourma ( Gulmu , en gourmantchéma), délimité à l’Est par la rive droite du fleuve Niger, et qui s’étendait longitudinalement vers l’Ouest sur plus de 1 000 km, sur une largeur d’environ 800 Km.
Au XIX e siècle, dans l’Atlas de Schrader et al. (1891), cette surface apparaît indiquée comme « Gourma », et n’était pas cartographiée. Aucune mention du peuple gourmantché n’est faite dans cet ouvrage. Ultérieurement à cet atlas, le nom « Gourma » disparaît presque totalement des cartes géographiques. Le peuple Gourmantché n’apparaît pas dans la carte ethnographique de l’Afrique Occidentale de Granger et al. (1928), ni aucune mention de ce peuple n’est faite dans leur traité de géographie, qui d’ailleurs ne propose que quatre petites mentions du Gourma en tant que zone géographique. Néanmoins, en 1939, les Gourmantchés sont mentionnés sur la carte des peuples de l’Afrique Occidentale, et sur la carte politique et administrative de l’Afrique Occidentale Française de Bernard (1939), sans qu’aucune autre référence à ce peuple ne soit faite dans son ouvrage géographique. Il affirme simplement, en une formulation coloniale assez courante, que « le Liptako et le Gourma, pays assez médiocres, sont attachés à la colonie du Niger ». Le dictionnaire ethnohistorique de Olson (1996), a seulement neuf lignes sur le Gourma. Il dit que « le mot « Gurma » est utilisé pour désigner un ensemble de peuples qui vivent dans le nord-est du Ghana, à côté de la frontière du Togo, et dans le sud du Burkina Faso, entre la région de Mossi et le fleuve Niger ». Le Gourma apparaît aussi sur la carte des peuples d’Afrique de cet ouvrage, enclavé entre les Zarma, Songhai, et Liptako (au Nord-est et au Nord), Mossi (à l’Ouest

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