Architecture et gérontologie
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Description

On vit dans une maison de retraite, mais peut-on l'habiter? A quelles conditions une institution d'hébergement peut-elle devenir un espace habitable? Ces regards et pratiques croisés d'un architecte et d'une gérontologue, en parlant des murs, ne nous font jamais oublier les hommes. Explorant la réalité des établissements, cet ouvrage suggère des solutions pour qu'ils deviennent habitables.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2006
Nombre de lectures 51
EAN13 9782336256771
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La gérontologie en actes
Collection dirigée par Jean-Jacques Amyot
L’évolution des connaissances sur le vieillissement et les constantes mutations de l’action gérontologique requièrent une large diffusion des études, des recherches et des actes de colloques, véritables brassages d’idées, de concepts, de pratiques professionnelles et de politiques publiques qui participent à l’innovation.

La collection La gérontologie en actes a vocation d’éditer ces contributions qui accompagnent le développement de l’action auprès des personnes âgées.
Déjà parus
OAREIL, Le vieillissement des immigrés en Aquitaine, 2006.
J.J. AMYOT et M. BILLÉ (sous la dir.), Vieillesses interdites, 2004.
Michel BILLÉ, La chancre de vieillir, 2004
Architecture et gérontologie
Peut-on habiter une maison de retraite?

Colette Eynard
Didier Salon
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2006
9782296007437
EAN: 9782296007437
Remerciements
Nous remercions Jean-Jacques AMYOT, sans lequel cet ouvrage n’aurait pu voir le jour...
...ainsi que Pierre GUILLET, dont les histoires nous donnent raison d’avoir entrepris ce travail.
Nous remercions également le CLEIRPPA (Centre de Liaison, d’Etude, d’Information et de Recherche sur les Problèmes des Personnes Agées) de nous avoir autorisés à reproduire deux articles parus dans les Documents-CLEIRPPA n°15, Habiter et circuler en institution, et n ° 17, L’établissement dans son environnement.
Nous dédions ce livre à tous ceux, vivants ou morts maintenant, qui nous ont montré comment on vit dans une maison de retraite.
“Puissent nos bétons si rudes révéler que, sous eux, nos sensibilités sont fines... ” Le Corbusier.
Sommaire
La gérontologie en actes - Collection dirigée par Jean-Jacques Amyot Page de titre Page de Copyright Remerciements Dedicace Préface Introduction Première partie - L’organisation de l’espace en institution : des intentions et des réalités contradictoires
Chapitre 1 - Des demandes multiples et complexes Chapitre 2 - L’apport de la gérontologie dans la mise en œuvre du projet architectural
Deuxième parties - Observer les usages et les pratiques de l’espace d’un point de vue gérontologique
Chapitre 3 - Repères et appropriation des lieux Chapitre 4 - Habiter et circuler en institution Chapitre 5 - Positionnement de l’institution dans son environnement Chapitre 6 - Le modèle domestique et ses avatars institutionnels
Troisième partie - Concevoir et fabriquer l’espace
Chapitre 7 - L’espace architectural en E.H.P.A.D. a-t-il un sens ? Chapitre 8 - Espace privé et espace institutionnel Chapitre 9 - Espace institutionnel - espace organisationnel Chapitre 10 - L’envers du décor pour habitation
Conclusion - Le dessous des plans Bibliographie
Préface
Ce livre s’adresse à tous ceux qui sont un jour confrontés à la dépendance d’un parent. Au-delà, il nous fait réfléchir à l’aventure de l’âge car la longévité nous concerne tous et la vieillesse, celle de nos parents comme la nôtre, ne devrait pas nous faire peur.
Alors comment imaginer devoir un jour, si cela devient indispensable, quitter son domicile pour vivre en maison de retraite ?
Regardez autour de vous, dans les villes et les villages, la maison de retraite est le plus souvent le projet d’un élu ou d’un département. On va moderniser un vieil hospice ou construire un bâtiment de type hospitalier. L’architecte devra suivre des normes de surface et des règles de sécurité. Mais quelle vie nous attend derrière ces murs ?
Avec ce livre, un dialogue est ouvert entre un architecte et une gérontologue sur des projets de maisons de retraite.
Une maison de retraite ne devrait pas être un simple lieu « de prise en charge pour personnes âgées dépendantes », elle doit être un lieu de vie. Par son architecture et la qualité de son fonctionnement, les personnes dites âgées doivent y trouver une réponse sécurisante aux difficultés qu’elles rencontrent pour continuer à vivre. Les familles pourront l’envisager comme un autre lieu de vie chaleureux pour leurs parents devenus dépendants. Les soignants, enfin, doivent se sentir partenaires d’un projet de vie exemplaire.
Ce livre n’a pas la prétention de donner une seule réponse à toutes ces demandes, mais il explique l’importance des territoires de vie pour continuer à grandir quels que soient l’âge et les difficultés. Il nous fait comprendre que la création d’un lieu de vie gérontologique est le point de départ d’une « aventure ».
On ne parle de vieillesse, dans notre société, que pour en évoquer les inconvénients. Or, tout être humain vit « sous influence », il se construit au milieu des autres humains, de ce que les autres attendent de lui et voient en lui. Quelle image peut-on, dans ce contexte, se faire de sa propre vieillesse, si l’on ne voit dans le regard des autres que ce qui va mal ?
Tout être humain a besoin des autres pour vivre, la dépendance n’est donc pas spécifique de l’âge. Mais, lorsqu’on parle de personne âgée dépendante, on donne à ce mot un sens négatif. Le souci de l’aider fait souvent oublier qu’un vieillard est une personne capable de dire ce qui lui est utile et de comprendre le sens de l’aide qu’il reçoit.
André a 82 ans, il est un peu désorienté. Toute sa vie il a été très autoritaire, disent ses deux filles. Avec l’âge, la solitude, depuis le décès de son épouse, il accepte mal de devoir être aidé par des personnes extérieures à la famille qu’il sollicite sans cesse.
Sonia, la fille aînée, a décidé de régler la situation une fois pour toute. Elle a visité plusieurs “résidences”, en secret, a fait un choix et a décidé de “placer” son père, pour son bien et la tranquillité de tous. Elle le “conduit” un jour dans cette maison : « Tu verras, papa, comme c’est beau ici et agréable pour un petit séjour » et, comme convenu avec la directrice, elle laisse son père, là, pour toujours.
On pense souvent, à tort, que l’une des façons de protéger le BIEN-ÊTRE des personnes âgées est de leur masquer les événements dont on estime qu’ils pourraient les perturber, un décès dans leur famille par exemple, ou dans le cas d’André, son placement en résidence.
Cette attitude est génératrice de troubles bien plus profonds que ceux qu’elle prétend éviter. Elle revient à croire que c’est la PAROLE qui crée la difficulté, or à l’inverse, c’est la réalité qui est difficile, pas la parole.
Rassembler des personnes âgées en difficulté dans un même lieu est une entreprise périlleuse. La vie quotidienne des résidents et du personnel sera de meilleure qualité si la maison de retraite sert de relais aux réseaux de soutien à domicile. Le souci constant des soignants est d’aider sans en faire trop, d’accompagner les gens dans leur vie en leur laissant une certaine autonomie dans leur dépendance.
La plupart du temps, dans un lieu de vie bien organisé, la médicalisation peut être réduite. On y utilise moins de tranquillisants et de somnifères qu’à la maison car la présence des autres, les échanges affectifs, les activités communes, la sécurité retrouvée, les visites, remplacent souvent les médicaments. Les résidents permanents sont stimulés par le passage des familles et des bénévoles. La fin de la vie peut être accompagnée plus facilement qu’à certains domiciles, car l’intervention des aides supplémentaires extérieures peut s’appuyer sur le soutien déjà en place dans l’institution.
L’architecture doit être inventive. On sait aujourd’hui qu’il faut respecter des lieux d’intimité, des espaces de rencontres un peu protégés et des espaces de vie collective où se rythme la journée : déjeuner, repos, cuisine, ménage, jardin, salon, etc.
Les familles sont toutes différentes. Certaines accompagnent la vie de l’institution sur plusieurs années, acceptent de s’investir dans des tâches diverses, alors que d’autres sont si fragiles qu’elles doivent être autant aidées que leurs parents.
Le lieu de vie n’est pas qu’un lieu médicalisé. Les soins peuvent y être organisés comme au domicile, où les infirmières et les médecins s’occupent individuellement de chaque résident.
L’accès à l’extérieur doit être possible, avec un accompagnement pour les personnes fragiles.
Les résidents que l’on considère comme désorientés à leur arrivée peuvent faire des progrès grâce à la vigilance de l’institution qui les entoure. Selon les jours, dans les périodes de plus grande dépendance, chacun peut avoir besoin de se replier dans le territoire le plus sûr pour lui, et passer ainsi du territoire familial à son petit espace intime ; puis, lorsqu’il retrouve de l’assurance, revenir dans le lieu familial, et enfin au lieu social ou à l’extérieur. Ces allers et retours facilités sont toujours structurants, et permettent d’éviter la grabatisation des personnes fragiles.
Si un jour l’Architecture et la Gérontologie s’entendaient pour créer un projet de vie commun, alors je ne craindrais pas de devoir habiter une telle maison de retraite.
Je me souviens d’Elise, à 90 ans elle vivait depuis un an dans une petite structures d’accueil dans laquelle elle ne semblait pas être très heureuse. Un jour elle a demandé à revoir son ancien appartement, alors occupé par sa fille. A son retour, elle s’est assise dans un fauteuil de la salle commune et en soupirant d’un air satisfait a déclaré :
« C’est bien ici dans sa maison qu’on est le mieux ».
Pierre Guillet, 7 septembre 2005
Introduction
Ce livre est l’aboutissement d’une collaboration de plusieurs années entre :

un architecte, exerçant un métier dont tout un chacun croit connaître les obligations, y compris celles de résultat, les compétences, entre créativité et technicité, et la mission, particulièrement essentielle, puisqu’il s’agit de créer des lieux d’habitation, différents selon la commande initiale, mais susceptibles de devenir le cocon, la coquille, la maison de la cave au grenier, en un mot le support de notre identité personnelle et de notre ancrage social,
et une consultante travaillant dans le domaine de la gérontologie sociale, certes convaincue de l’importance de son métier et de cette discipline, mais beaucoup moins sûre de l’impact de la gérontologie sur un milieu professionnel largement dominé par la culture médico-sociale, par la prédominance du besoin, que l’on pense pouvoir comptabiliser, sur la demande, incertaine, personnelle, soumise aux pressions familiales et sociales.
Pas de choc des cultures, pourtant, dans cette rencontre, mais la confirmation d’une réflexion, personnelle mais partagée, sur l’illusion de l’expertise, quand elle est réduite à elle-même, et l’intérêt du croisement de plusieurs regards sur la même réalité, si tant est qu’on sache ce qu’est cette réalité, érigée en valeur absolue, mais qui se révèle si fluctuante et différente, lorsqu’elle est passée au crible des individus.
Ce croisement des regards a pu devenir en l’occurrence une conjonction de regards sur la place des individus dans la société quand ils avancent en âge ou mieux, quand ils atteignent un âge tellement avancé qu’ils ne peuvent plus, ou ne veulent plus, ou ont peur, de continuer à vivre chez eux, dans le lieu d’élection dont ils restent les maîtres malgré les difficultés, où ils sont autonomes, en un mot, puisqu’ils y vivent selon leur propre loi.
Plus concrètement, cette conjonction de regards s’est exercée dans le cadre de la restructuration d’établissements et de la formation continue de leurs directeurs.
Ce livre aborde quelques uns de thèmes de travail qui sont revenus de manière récurrente dans les demandes plus ou moins explicites qui nous ont été faites par les directeurs d’établissement et les équipes de professionnels, souvent porteurs d’intentions généreuses auxquelles il est tentant de faire coller des images « carte postale » en forme de camouflages.
Première partie
L’organisation de l’espace en institution : des intentions et des réalités contradictoires
Chapitre 1
Des demandes multiples et complexes
La demande d’architecture dans le champ de ce qu’on appelle communément la prise en charge de la vieillesse, est révélatrice des contradictions qui y sont à l’œuvre, à partir du moment où le vieux, quel que soit son âge, sort de sa sphère privée pour être considéré comme un souci permanent, un objet de soin, le centre d’attentions souvent étouffantes, lorsqu’en un mot, il ne s’appartient plus.
Il ne faut pas se leurrer, cette situation n’a pas pour seul cadre celui des établissements, et l’intervention de certains services d’aide à domicile n’est pas exempte de cette tentation permanente de nombreux professionnels de l’aide et du soin de contrôler, édicter, prescrire, en croyant savoir de bonne foi ce qui est bon pour telle ou telle personne, ou pire, pour « les personnes âgées ».
Néanmoins, la personne en question est encore chez elle, elle connaît son territoire qui est un prolongement d’elle-même, et elle peut avoir encore un certain contrôle sur le contenu de ses placards, tant qu’elle peut faire encore quelques pas et qu’elle ne dépend pas entièrement d’autrui pour ce qu’on appelle classiquement « les actes essentiels de la vie quotidienne ».
Lorsque ce n’est plus le cas, tout se délite, la maison n’est plus que le champ de bataille des professionnels, qui déploient une énergie considérable à faire vivre, mais est-ce une vie ? une personne dont le territoire se réduit bientôt à son seul lit.
Dans ces conditions, et quand la mort n’est pas au bout du processus, la seule porte de sortie est une porte d’entrée, celle de ce qu’on appelait encore récemment une maison de retraite, et qui est nommée maintenant E.H.P.A.D., triomphe du vocabulaire technocratique, exemple de la distance à maintenir à tout prix avec l’humain, le banal, le familier, et enfin la mort.
Dans ces conditions, et avec cet arrière-plan, les demandes faites aux architectes sont bien multiples et contradictoires, reflétant les contradictions qui sont à l’œuvre dans le champ de la vieillesse, et la difficulté qu’il y a à rendre cohérents l’organisation de l’espace et l’accompagnement du vieillissement, à articuler la gérontologie et l’architecture.
Ces demandes faites par les pouvoirs publics, les institutions, les professionnels, voire les familles, et qui concernent ce qu’il est convenu d’appeler l’architecture du grand âge reflètent, nous semble-t-il, les contradictions actuelles entre le discours sur la vieillesse et les lois et réglementations qui régissent ce champ.
Or, est-ce aux seuls architectes de résoudre les contradictions générées par la prise en compte actuelle de la vieillesse ? A condition qu’elles soient dénoncées par tous, la mise en évidence de ces contradictions, fondée sur l’analyse de ces demandes et la recherche de solutions, pourrait contribuer à l’élaboration de réponses politiques, institutionnelles et professionnelles, susceptibles de satisfaire les attentes des usagers.
Notre expérience concerne essentiellement les établissements ; en effet, la question de l’adaptation du domicile au vieillissement ne se pose pas dans les mêmes termes : on a élu domicile, on s’est fait son chez soi, et on vieillit avec sa maison, les adaptations les meilleures étant celles qu’on invente soi-même, comme l’a bien montré une étude récente menée par Françoise Leborgne et Simone Pennec, chercheurs à l’Université de Bretagne occidentale, sur l’adaptation de l’habitat chez des personnes de plus de 60 ans, souffrant de maladies et/ou de handicaps, et vivant en Bretagne 1 .
Mais l’architecture a-t-elle vocation à faire de l’institution qui reçoit des vieux un domicile de substitution ? est-ce que ce n’est pas finalement la question qui est posée aux architectes, alors qu’il faudrait la poser à tous ceux qui sont en charge de la politique vieillesse, à tous les niveaux de décision ? Dans une maison, c’est l’usager qui crée son usage ; dans une institution, qui décide de l’usage ?

La mémoire des établissements et l’exigence de modernité
Qu’il s’agisse de reconstruire un établissement sur le site de l’établissement précédent, ou de réhabiliter une maison de retraite plus ou moins vétuste ou obsolète, il est difficile de faire table rase du passé, tant celui-ci a imprimé sa marque sur les bâtiments eux-mêmes et dans les souvenirs de ceux qui les ont occupés ou y ont travaillé.
Inversement, on pourrait penser que ce problème ne se pose pas quand il s’agit de concevoir un établissement neuf sur un emplacement nouveau, mais on s’aperçoit que les représentations des porteurs du projet, élus et professionnels, ou quelquefois, mais bien rarement, habitants de la ville, du village ou du quartier, sont nourries des images du passé, soit qu’ils en aient la nostalgie, soit qu’ils les refusent.
Quoi qu’il en soit, cette mémoire ou cette nostalgie du passé est dans un premier temps rarement revendiquée, et la demande qui est faite aux experts extérieurs, architecte et consultant, est une demande de conformité à ce qui « se fait actuellement », qui est supposé correspondre aux besoins et aspirations des futurs usagers de l’établissement, ou à ce qui doit se faire du point de vue de la réglementation et des normes.
Pris entre «ce qui se fait» (la mode) et « ce qu’on doit faire » (les normes), les gestionnaires d’établissements ont bien du mal à se transformer en porteurs de projet, alors qu’il est toujours pertinent de réfléchir à ce qu’on veut faire dans le bâtiment projeté plutôt que de déterminer a priori la forme qu’il prendra et les contraintes qu’il devra prendre en compte.
Plusieurs éléments sont à examiner à ce stade, qui pourraient s’exprimer dans les questions suivantes : Qui sommes-nous ? Où sommes-nous ? Quel est le cadre de référence ?
Cela revient donc à s’interroger sur les valeurs de l’établissement et sur celles du territoire dans lequel il s’inscrit, mais aussi de se servir du référentiel que constitue le cahier des charges de la réforme de la tarification des établissements, document qu’il est nécessaire de valider à l’aune du projet considéré et qui, nous semble-t-il, a pour vocation de servir de base de questionnement et non de norme implicite.
Cette façon de poser le problème nous paraît en effet plus pertinente que celle qui consiste à conjuguer laborieusement demandes techniques et respect des normes, en les présentant dans un emballage flatteur qui peut être plus ou moins hôtelier, hospitalier ou domestique, selon la personnalité du porteur de projet et le cadre institutionnel dans lequel il évolue.
Si elle est authentique et sans complaisance, la dynamique de projet à l’œuvre localement peut donner du sens au cahier des charges, en le passant au crible des valeurs de l’établissement, du mode de vie et des difficultés de ceux qui y vivent ou y vivront, du mode d’accompagnement actuel ou projeté.
Le référentiel donne quelques repères en terme d’objectifs généraux et d’exigences de base : liberté et sécurité, confort et respect de l’intimité, vie sociale, intégration de la famille dans l’établissement, sont quelques uns de ces objectifs dont nul ne peut nier l’intérêt, mais qui peuvent rester très abstraits si on ne les confronte pas avec le projet lui-même, et surtout avec les pratiques d’accompagnement et de soin à l’œuvre dans l’établissement.
On n’ « applique » pas un référentiel, on s’en inspire en le mettant en relation avec le cadre de vie qu’on souhaite faire évoluer, en tenant compte de ce qui est important pour les usagers actuels et futurs et qui ne doit pas être en contradiction avec ce qu’on souhaite leur proposer.
Ainsi, dans un hôpital local qui devait faire l’objet d’une restructuration importante, le passé a pesé lourdement sur le présent lors de l’élaboration du projet, alors que la demande initiale portait sur la modernisation de bâtiments vétustes. Une première phase de modernisation avait été réalisée quelques années auparavant, concernant principalement l’unité de médecine. Celle-ci avait été entièrement reconstruite dans le prolongement de la façade de ce qui avait été autrefois un hospice, et ce faisant, avait caché complètement un bâtiment ancien, chargé de symboles puisqu’il avait abrité successivement une maternité et une école d’aides-soignantes.
Ce bâtiment était donc important à plus d’un titre : certaines résidentes y avaient accouché autrefois ; quelques membres du personnel y étaient nés ; d’autres professionnels, ou les mêmes, y avaient fait leurs études d’aides-soignantes.
Enfin, l’ancien hospice avait été édifié dans les années 1900 grâce à une souscription auprès des habitants du village.
Tous ces éléments de compréhension se sont révélés peu à peu et ont expliqué en partie les réticences qui se faisaient jour dans le groupe de projet, composé dans sa grande majorité de professionnels qui avaient toujours vécu dans cette commune rurale, et dont l’aspiration à la modernité se trouvait en contradiction avec un certain « devoir de mémoire », d’ordre culturel et patrimonial.
Il s’agissait bien de savoir quel poids les exigences en matière de modernisation pouvaient avoir par rapport à ce que représentaient dans l’imaginaire collectif les bâtiments en question, et si leur réhabilitation n’était pas préférable à leur démolition. Cet exemple était en l’occurrence un véritable cas d’école, puisque le groupe de projet devait se prononcer sur plusieurs options dont aucune ne réussissait à satisfaire à toutes les exigences : au cas où on aurait décidé de réhabiliter le bâtiment, il fallait se résoudre à démolir le bâtiment récent qui le cachait ; si, au contraire, on souhaitait garder le bâtiment récent, ce qui relevait du simple bon sens, il fallait envisager de démolir le bâtiment en question, et partant, de détruire une partie du patrimoine affectif des habitants de la commune, ainsi que celui des résidents et des professionnels de l’établissement.
C’est d’ailleurs parce qu’à l’époque de la construction du bâtiment récent, on n’avait pas posé le problème en ces termes qu’il se posait avec acuité maintenant, l’exigence de modernité à tout prix l’ayant emporté alors sur des considérations sociologiques et symboliques qui se révélaient très importantes dans la mesure où elles pouvaient enfin s’exprimer au grand jour.
La demande faite alors à l’architecte ne se serait pas posée dans les mêmes termes : il ne s’agissait pas en effet de « faire du moderne » à tout prix et n’importe où, mais de choisir un emplacement et un mode opératoire qui tiennent compte de ce type d’exigences, dont les gestionnaires avaient d’ailleurs tenu compte à leur façon ... en ne faisant pas démolir le bâtiment vétuste, et en le cachant au contraire derrière le bâtiment nouvellement construit.
Ces évolutions non maîtrisées étant très fréquentes, il nous paraît indispensable que le cahier des charges soit revisité à la lumière des symboles et des pratiques, et qu’inversement, ceux-ci soient revisités à la lumière du cahier des charges.
On peut en effet être frappé par la légèreté ( à moins qu’il ne s’agisse d’une trop grande confiance dans l’avis des « experts ») avec laquelle certains gestionnaires d’établissement s’en remettent à des techniciens du programme pour élaborer ce qui ne sera plus un projet, mais seulement un catalogue de besoins basiques ou convenus, qui ne sont jamais justifiés par le mode de vie des futurs usagers de l’établissement mais par les seules exigences de la fonctionnalité, celle-ci étant le plus souvent entendue comme la capacité du bâtiment à faciliter le travail du personnel.
Un autre aspect est souvent négligé, et les restructurations d’établissements réalisées dans le cadre de ce qu’on a, souvent à tort, appelé l’humanisation des hospices nous en donnent souvent la preuve. Il s’agit de l’harmonie qui existait le plus souvent entre le bâtiment, certes obsolète mais néanmoins adaptable, et le site sur lequel il était implanté. Cette harmonie, qui avait pourtant valeur de message quant à l’importance que les générations passées accordaient à l’accueil de personnes en difficulté, a été très souvent mise à mal lors des opérations de modernisation, le seul souci des concepteurs étant alors de fabriquer des « lits » supplémentaires, raccrochés tant bien que mal à la structure initiale.
Nous avons pu le vérifier tout récemment, en visitant un ancien hospice transformé en EHPAD et sur le point d’être restructuré. Cet établissement est situé sur une barre rocheuse qui surplombe une vallée, ce qui est aussi le cas de plusieurs bâtiments importants de la commune : il a donc une position dominante par rapport à la vallée, le parc situé en contrebas accentuant ce caractère. Or le programme prévoyait une extension parallèle à la façade principale de l’établissement, qui aurait eu pour résultat de cacher en partie cette façade et ainsi, d’affaiblir le symbole qu’elle représentait.
Il nous semble au contraire que les maîtres d’ouvrage et les maîtres d’oeuvre devraient tenir compte de ces données lorsqu’ils entreprennent la modernisation d’un établissement, afin que la normalisation de l’établissement ne fasse pas oublier sa vocation initiale et son histoire.
Chapitre 2
L’apport de la gérontologie dans la mise en œuvre du projet architectural

Des demandes qui privilégient une certaine technicité
Les dispositions de la loi et la réglementation font obligation aux établissements de mettre en œuvre un projet d’établissement et de se doter d’un projet de vie.
L’élaboration de ces projets est un préalable à la signature de la convention tripartite, par laquelle l’Etat et le département accordent à l’établissement les moyens que celui-ci justifie par les projets qu’il souhaite mettre en œuvre.
Ces moyens sont divers : dotation en personnel, soignant ou non, formation du personnel, restructuration ou amélioration du cadre bâti, voire même reconstruction de l’établissement si elle s’avère nécessaire.
En théorie tout au moins, la réflexion sur les moyens ne devrait pas précéder la réflexion sur le projet. Or, il s’avère que ce n’est pas toujours le cas, notamment en matière de réhabilitation ou de reconstruction du cadre bâti.
En effet, tout se passe le plus souvent comme si les transformations envisagées portaient en elles-mêmes leur justification, dans la mesure où la demande technique constitue l’essentiel du cahier des charges sur lequel va s’appuyer le travail du programmiste. Cette demande s’exprime le plus souvent de manière assez fruste, par exemple : transformer les 2/3 des chambres à deux lits en chambres à un lit : mettre des douches dans les cabinets de toilette ; créer une salle d’animation ; mettre la cuisine ou la buanderie aux normes ; créer des locaux de stockage ; agrandir la salle à manger ; créer une unité pouvant accueillir des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer.
Cette demande étant quantitative, il est très facile d’y répondre d’une manière technique, sans rechercher une cohérence d’ensemble, et surtout sans toujours pouvoir faire le lien avec l’élaboration du projet d’établissement et du projet de vie. Ce lien est difficile à établir dans la mesure où l’espace projeté n’est vu que sous un angle fonctionnel et technique.
C’est à ce niveau qu’il nous semble nécessaire de mettre en œuvre une méthode de travail susceptible de donner du sens et un contenu au projet d’organisation de l’espace, en interrogeant les intentions du projet d’établissement et du projet de vie.
Trop souvent en effet, et presque exclusivement dans un passé récent ou plus lointain, quand il s’est agi d’humaniser et de médicaliser les établissements, le projet architectural a été élaboré à partir d’une commande exclusivement technique, sans concertation avec les usagers, résidents et professionnels.

Une méthode de travail fondée sur les usages de l’espace et sur l’expertise des acteurs
Dans les années 90, le programme SEPIA, conduit par le Ministère des Affaires Sociales et par celui de l’Equipement, a été une tentative intéressante pour changer les choses, puisqu’il s’agissait à la fois de créer des formes d’habitat innovantes destinées aux personnes dites « âgées », qui tentaient de promouvoir une approche banalisée et non-institutionnelle de ce qui était néanmoins une forme d’hébergement, et de tester en grandeur réelle une méthode de travail, dite « de programmation générative ».
Cette méthode de travail privilégiait la notion d’usage, plutôt que celle de fonction, en mettant en œuvre de manière organisée la participation des usagers de l’espace projeté, dans un processus itératif de conception et de programmation.
Sans entrer dans le détail de cette méthode de conception, nous renverrons le lecteur aux ouvrages de Michel Conan, qui en a été un des initiateurs dans le cadre du Plan Construction et Architecture.
Quoi qu’il en soit, la méthode de travail que nous proposons aux directeurs d’établissements s’en inspire tout en la simplifiant. Elle se fonde sur un principe : l’espace est le lieu des relations entre les personnes ; c’est aussi un lieu de mise en scène des statuts de chacun des groupes qui l’occupent.
Elle prend appui sur les usages de l’espace plutôt que sur ses fonctions, sur les acteurs plutôt que sur les experts : ce sont les acteurs qui deviennent des experts.
Le projet est conduit simultanément par l’architecte et le consultant en gérontologie, de manière itérative et non pas séquentielle, les priorités, mais aussi les contraintes de tous ordres, faisant avancer chacune à leur tour le projet.
La parole est donnée à chaque type d’usager, de manière directe ou indirecte, ce qui permet de repérer les usages et de leur donner du sens par rapport aux intentions affichées du projet de vie et à la commande technique, que les porteurs de projet ont quelquefois le plus grand mal à articuler entre eux.

La place du projet de vie et le rôle de la gérontologie
On peut en effet observer plusieurs types de processus à l’œuvre: le projet architectural précède dans le temps l’élaboration du projet de vie, voire celle du projet d’établissement, le projet se réduisant alors à une réponse plus ou moins pertinente à une commande technique sans références gérontologiques ; le projet d’établissement peut être élaboré sous la pression d’une commande publique qui n’est pas toujours très cohérente avec les possibilités réelles offertes par les établissements et leurs ressources humaines : par exemple, il n’est pas rare de constater que la commande d’une unité spécifique destinée aux personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer ou de troubles apparentés, d’un accueil de jour, voire de nuit, est davantage une commande des autorités de tarification qu’un souhait réel de l’établissement. Dans ce cas, la commande est non seulement technique mais aussi technocratique, car elle s’appuie essentiellement sur une planification des besoins et des moyens ; il arrive aussi paradoxalement que cette « commande » ne soit pas accompagnée des moyens nécessaires à sa mise en œuvre ; le projet d’établissement et le projet de vie ont été élaborés, mais sans articulation avec une réflexion sur l’espace et ses usagers ; les thèmes abordés dans le projet de vie risquent alors d’être trop généraux et trop déconnectés de l’usage pour que l’architecte puisse élaborer une réponse adaptée à l’établissement en question. Cela peut être le cas lorsque le projet de vie se réduit à un catalogue d’intentions sans lien entre elles, alors que, selon nous, le projet de vie de l’établissement devrait avoir surtout pour vocation de ne pas contrecarrer le projet individuel des résidents, et si possible, de les favoriser.
C’est

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