Contes et éveil psychique
221 pages
Français

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Description

Chez Eric, la peine à vivre avait pris la forme d'une déficience grave qui lui était à la fois protection et prison. Jusqu'à cet atelier il ne savait comment en alléger le poids. Grâce aux contes, grâce à la création et à la mise en paroles de ses propres personnages à l'aide de marionnettes, il put enfin poser les questions vitales qui le tenaillaient et recevoir les réponses qu'il cherchait.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2008
Nombre de lectures 60
EAN13 9782336254289
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Technologie de l’action sociale
Collection dirigée par Jean-Marc DUTRENIT

Les pays francophones, européens notamment, sont très dépourvus d’outils scientifiques et techniques dans l’intervention sociale. Il importe de combler ce retard. “Technologie de l’Action Sociale” met à la disposition des organismes, des praticiens, des étudiants, des professeurs et des gestionnaires les ouvertures et les réalisations les plus récentes.
Dans cette perspective, la collection présente divers aspects des questions sociales du moment, rassemble des informations précises, garanties par une démarche scientifique de référence, permettant au lecteur d’opérationnaliser sa pratique. Chaque volume présente des méthodes et techniques immédiatement applicables. Au-delà, la collection demeure ouverte à des ouvrages moins techniques, mais rendant compte d’expériences originales, pouvant servir de modèle d’inspiration.
Méthodes de diagnostic social, individuel ou collectif, modalités efficaces de l’accompagnement social, de la rééducation et de l’insertion, techniques d’analyse et de prévision dans le domaine de l’Action sociale, modèles d’évaluation et d’organisation des services et établissements du secteur sanitaire et social, en milieu ouvert ou fermé sont les principaux centres d’intérêt de cette collection. Améliorer l’expertise sociale pour faciliter l’intégration des handicapés de tous ordres à la vie quotidienne, tel est en résumé l’objectif visé.
Déjà parus
Joël ZAFRAN, L’intégration scolaire des handicapés, 2007.
Charles ROMIEUX, Logement social et traitement de l’insécurité, 2007.
CERUTI Christine, Apprendre à lire la télé , 2006.
GATTO Franck, Enseigner la santé, 2005.
CREAI Rhône-Alpes, (sous la direction de Audrey Viard), La loi de rénovation sociale au quotidien , 2005.
BELIN Bernard, Vivre avec Alzheimer , 2005.
DUTRENIT Jean-Marc (dir.), Recherche et développement qualité en action sociale , 2004.
LE CAPITAINE Jean-Yves, Des enfants sourds à l’école ordinaire. L’intégration, des principes aux pratiques pédagogiques, 2004.
COTHENET Sylvie, Faire face à la maltraitance infantile. Formations et compétences collectives , 2003.
COULIBALY A. A., Droit au travail et handicap, 2003.
VERGNE M.-L., Le travail social au cœur des paradoxes 2002.
Contes et éveil psychique

Edith Lombardi
DU MEME AUTEUR
L’épopée de Gilgamesh , Besançon (Les chemins de terre) chez l’auteur, 2008.
Par Chance, Paris, Séguier Atlantica, 2005, (roman)
Voyage au pays d’Andie, Paris, Séguier Atlantica, 2003 (nouvelles)
Traiter la violence conjugale, En collaboration avec Marie Bin-Heng et Framboise Cherbit, Paris, L’Harmattan, 1996
La Malate, un hôpital psychiatrique très ordinaire, En collaboration avec Michèle Faivre-Jussiaux, Solin, Paris, 1980
© L’Harmattan, 2008
5-7, rue de l’Ecole polytechuique ; 75005 Paris
http://www.librairiettarmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296068292
EAN : 9782296068292
Sommaire
Technologie de l’action sociale Page de titre DU MEME AUTEUR Page de Copyright EN PREAMBULE I - LE JEU
1 - PLEUREZ, OISEAUX DE FEVRIER... 2 - QUI SONT CES ADOLESCENTS DONT NOUS ALLONS PARLER ? 3 - JEAN-DES-PANIERS 4 - LE CONTE DE JEAN-DES-PANIERS 5 - L’ATELIER CONTES ET MARIONNETTES 6 - UN ATELIER THERAPEUTIQUE 7 - LES FETES DE LA VIE
II - PAROLES DE VIE
1 - ÉRIC 2 - LE CHAGRIN DE MARGUERITE 3 - SYLVAIN PARLE 4 - OUADIR 5 - LE FIL DE LA PAROLE
III - PAROLES DE CONTES
1 - POURQUOI DES CONTES ? 2 - LA DIFFERENCE 3 - L’INTERDIT 4 - LES SEPARATIONS FONDAMENTALES 5 - MUSIQUE
IV - ANNEXES BIBLIOGRAPHIE
EN PREAMBULE
J’aurais voulu noter ici les dizaines et dizaines de contes qui me sont chers, parler des nombreux enfants et adolescents rencontrés lors de divers ateliers d’expression, mais il me faut bien évidemment me limiter, et en fin de compte, accepter ce travail de renoncement qui accompagne chaque fois le fait d’écrire.
J’ai donc fait le choix, pour ce qui suit, de m’en tenir à un atelier qui eut lieu sur de longues années avec des adolescents dits handicapés. Pour ces jeunes gens, souffrant dans leur corps et dans leur esprit, réussir à se construire a été une aventure difficile. Grâce à de très beaux contes et de grands récits fondateurs, grâce aussi à ce médiateur de choix qu’est la marionnette, ils ont pu se poser les questions vitales qui les tenaillaient et commencer ainsi à devenir les conteurs de leur propre histoire.
Mais l’être humain, quelles que soient ses entraves, et dès que des conditions favorables lui sont proposées, ne peut cesser de nous émerveiller par son extraordinaire vitalité, sa remarquable aptitude à créer du sens, ou à se saisir du sens proposé, par sa capacité à se reconstruire quand il est blessé, et nous sommes frappés par l’universalité des processus qui se trouvent alors mobilisés.
J’ai utilisé les mêmes récits, opéré un travail très semblable avec des enfants d’intelligence normale, mais au comportement troublé. Chaque fois, la puissance des contes a opéré ; chaque fois, l’écoute souple et vigilante des adultes accompagnant ces enfants a constitué un soutien indispensable ; chaque fois aussi, nous avons été saisis de surprise par leur capacité à penser, grâce à cet entre-deux créé par le conte, et grâce au temps d’expression proposé ensuite.
Un de ces enfants nous a dit un jour, comme malgré lui, après avoir écouté un conte : « apprends moi à être un homme ».
Oui, être homme, être humain, ce n’est pas inné, et dans le travail dont je témoigne par ce livre, si nos jeunes ont appris quelque chose de cette grande affaire « d’être de vrais humains », nous aussi en retour, avons beaucoup appris et beaucoup reçu.
I
LE JEU
1 - PLEUREZ, OISEAUX DE FEVRIER...
Depuis toujours, l’humanité tente de trouver remède à ses maux psychiques. Parce que grandir n’est simple pour aucun petit humain, les contes font partie de ces trésors universaux dont s’est dotée l’humanité, afin d’offrir paroles sensibles et repères fiables aux jeunes confrontés à leurs épreuves. Ces épreuves peuvent être normales : rivalité entre frères et sœurs, lutte pour posséder l’amour exclusif d’un des parents, devoir quitter le nid familial, faire face à la mort d’une personne aimée, et bien d’autres ; elles peuvent être plus inhabituelles, plus effrayantes : être né infirme, être rejeté dès sa naissance, par exemple, ou vivre une expérience de déstructuration psychique.
Mais les difficultés, normales ou non, scandent notre existence jusqu’à notre dernier jour, et des récits pour adolescents : épopées, fables, légendes, contes à rire, contes érotiques..., des contes pour adultes d’une très grande variété, moins connus actuellement dans notre culture, peuvent nous apporter là encore leur éclairage et leur soutien.

Les maux psychiques sont inhérents à notre nature humaine ; nous sommes fragiles parce que nous sommes complexes, et que nos gènes, nos hormones, nos cellules, ne nous commandent pas, ou pas seulement et jamais de façon immédiate et directe.
L’entrée dans la parole fait de nous des êtres de pensée, d’imagination, de désir, nous sommes rêveurs et créatifs, nous sommes ambitieux jusqu’à l’absurde et nos tours de Babel ne se comptent pas. Notre terrain de jeu est immense, il est constitué de représentations faites d’images et de langage, que nous travaillons sans cesse à reformuler et agrandir. Tout cela comporte des risques ; dans un esprit mal intentionné, le mot peut devenir un leurre, attrape-nigaud ou poison destiné à tromper et asservir son prochain. Les mots possèdent la capacité de nous emporter, nous menant parfois tels des chevaux blessés. Nous voici hantés par des paroles malheureuses, lancinantes, quand nous nous attristons et ressassons sans cesse. Cet extrait d’un poème d’Emile Nelligan 1 en donne une idée :

Au sinistre frisson des choses, Pleurez, oiseaux de février, Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses, Aux branches du genévrier .
Mais aussi paroles ivres, porteuses d’exubérance, quand soudain tout s’ouvre et s’ensoleille. Y’a d’la joie ! chante alors le poète Charles Trénet.
Certains, pour des raisons parfois difficiles à élucider, se trouvent piégés depuis l’enfance ; les mots qui les habitent sont dotés d’une pesanteur de carcans et n’ont pu acquérir les qualités normales, fluides et vivantes du jeu. Les pensées possèdent une aura d’étrangeté, elles sont tantôt fuyantes, tantôt envahissantes, souvent menaçantes et difficiles à manier. Le monde alors est saisi par une rigidité torturée, dont l’écriture de Palenc 2 nous donne une idée. Impossible d’inventer ce beau Pleurez oiseaux de février , que nous donna Emile Nelligan, ou les tendres Sanglots longs de Verlaine. Psychose, autisme, déviance, débilité, dit-on. Ces maladies psychiques font intrinsèquement partie des risques encourus par notre humanité ; y échapper est impossible, à moins de métamorphoser notre espèce dans son ensemble en espèce animale.

A tous nos tourments, épreuves et maladies psychiques, depuis fort longtemps, nos sociétés humaines ont tenté de trouver remède. Innombrables ont été et sont toujours les tentatives de soutenir, voire guérir, les esprits souffrants ou, si la guérison est impossible, du moins de les apaiser.
On mesure le degré d’avancement d’une société sur le chemin de la justice en particulier à ses lois concernant le droit des femmes ; on peut le mesurer également à sa façon de traiter ses membres vivant un passage difficile, ainsi que ses infirmes et ses malades psychiques. Les retours à ce qu’on peut appeler la barbarie s’accompagnent chaque fois d’un mépris agressif à l’égard des plus fragiles, voire de pratiques meurtrières. Le nazisme en fut un exemple, de nombreuses fournées des chambres à gaz furent constituées de personnes infirmes, malades mentaux et handicapés, ou simplement un peu hors norme.
Dans les sociétés dites premières, les pratiques chamaniques eurent une puissante efficacité. Les grands passages de la vie, porteurs d’espérance mais aussi de dangers, étaient traités avec le plus grand soin : naissance, initiation des adolescents, soutien des jeunes adultes devenant parents, maladie, mort, suscitaient de hautes pratiques humanisantes, où le chant, la danse, la récitation de mythes, venaient réinscrire en chacun et dans le groupe le sens de ces passages. Les courants humanistes des grandes religions ont élaboré eux aussi des moyens pertinents d’aborder nos épreuves psychiques, ordinaires ou non. Toutes ces façons de penser et de faire ont un puissant intérêt, elles ont apporté nombre de fois sens, soulagement et force aux personnes éprouvées, réconfort aux personnes malades et à leurs proches, et parfois même guérison.
Récemment, dans nos sociétés occidentales, se sont constituées les sciences humaines, démarquées de toute pensée religieuse, qui travaillent à faire de l’être humain, tant dans sa vie de groupe qu’en tant qu’individu, son objet d’études.
En affirmant que l’être humain est un être de langage, mû par le langage, l’une de ces sciences, la psychanalyse, sans nier l’importance des entraves dues au corps, affirme que chaque petit humain saisit ces entraves, se saisit ou se dessaisit de soi à l’aide d’images (sonores, kinesthésiques, visuelles) et de mots. La psychanalyse met le langage et ses ébauches au cœur des questions de notre humanité. C’est ainsi que le psychanalyste ne comptabilise pas de données, ne fait pas de statistiques, ne photographie pas ou n’enregistre pas en vidéo ses sujets, mais simplement, les écoute. C’est ainsi qu’il affirme que la personne autiste, quasi privée de paroles, est malgré cela un être mû par le langage, et que nous pouvons nous retrouver avec elle dans une rencontre inter-humaine signifiante et humanisante.
Dans son livre L’enfant-lumière, la psychanalyste Michèle Faivre-Jussiaux 3 nous parle d’un jeune garçon autiste qui inlassablement collectionne et bouture des plantes, suivant leur pousse avec passion. C’est la seule activité à laquelle il puisse s’adonner. Avec l’auteur, nous finissons par comprendre comment ce garçon s’était saisi dans sa prime enfance d’une phrase de sa mére : j’aime les plantes, phrase qui avait pris en lui sens de vie ; et comment, alors que tout ou presque des activités humaines restait pour lui hors signification, ces plantes qui croissaient et se multipliaient le rattachaient à du désir humain. Grâce à sa rencontre avec sa psychanalyste, ce garçon va secouer quelque peu son carcan, agrandir son espace de pensée, enrichir l’ensemble de sa vie sociale.
Œuvrant dans la marge discrète de la souffrance et de la maladie mentale, des professionnels, en des lieux innombrables : écoles, hôpitaux, établissements spécialisés de soins et d’éducation divers, travaillent à susciter et nourrir de telles rencontres.

L’atelier contes et marionnettes dont je vais parler fait partie de ces travaux.
Je me suis retrouvée, durant de longues années, avec deux amies : Michelle Picod et Roselyne Pron, toutes deux éducatrices et conteuses, à animer un tel atelier, destiné à des adolescents malades mentaux. Dans les pages qui suivent, je veux tenter de rendre compte de l’expérience que fut cet atelier. En suivant le cheminement d’Éric, de Marguerite, de Ouadir, en croisant ce cheminement avec quelques contes majeurs, j’espère faire entrer le lecteur au cœur de cet espace de travail, afin qu’il puisse, à sa façon et bien qu’indirectement, l’expérimenter lui aussi quelque peu.
L’intérêt de tels travaux, à mes yeux, déborde largement du strict cadre de la thérapie de personnes malades ou hors normes.
Le conte et les activités d’expression qui y sont liées appartiennent au grand corpus de la langue poétique, de l’activité poétique, et nous touchons avec elles aux fondements de notre nature humaine. Partout, toujours, en mille occasions, à l’école, en vacances, en famille, les enfants aimeront entendre des contes. Ils y trouveront à foison reines, sorcières, loups et enchanteurs auxquels accrocher leurs questions, leurs inquiétudes et leurs joies. Ils y verront se dessiner des chemins porteurs d’espoir, ils y entendront les grandes lois de notre vie humaine. Ils enrichiront leur bagage de mots et d’idées, apprendront à raisonner, à imaginer, à prévoir, à mémoriser. S’ils en ont l’occasion, tous aimeront s’exprimer ensuite à l’aide de pâte à modeler, de tissus, de papier mâché, de feutres, de crayons... et de mots, et donner forme ainsi à leurs propres personnages.
De nombreux enseignants utilisent des histoires, contes, fables, ou fictions d’une autre nature, afin de solliciter la curiosité, l’intérêt de leurs élèves, et faciliter leur travail de mémorisation 4 . A partir d’un récit où figure, par exemple, un arbre protecteur, l’enseignant explorera, en étoile, toutes sortes de questions liées aux arbres, à la forêt, aux activités humaines liées au bois et bien d’autres. La mise en narration intéresse, éveille, simule.

On raconte qu’une mère demanda un jour à Einstein ce qu’elle devait faire pour que son petit garçon devienne un génie. Il lui répondit : dites-lui des contes, des contes, et encore des contes.
On ne peut douter que lui-même fut nourri de grands et beaux récits. Des contes, dit-il, et sans doute pensait-il à l’intérêt de respecter l’imaginaire d’un enfant, de lui permettre de se former dans une atmosphère riche, chaleureuse, et comme en jouant.
Sans qu’il soit question de génie, des contes, donnés dans une belle langue, adaptés à l’âge et aux préoccupations de l’auditeur, aideront tout enfant, tout adolescent, handicapé, surdoué ou dit normal, à se comprendre lui-même, à comprendre les autres, à s’ouvrir au monde, en bref, à grandir dans son humanité.
Dans ce qui suit, nous allons voir comment, dans notre atelier, les jeunes dont nous parlons ont évolué, à leur façon profonde, radicale et subtile à la fois, à l’aide des contes et des jeux d’expression qui leur sont liés.
2 - QUI SONT CES ADOLESCENTS DONT NOUS ALLONS PARLER ?
Éric, Ouadir, Sylvain, Marguerite et leurs camarades possèdent entre eux des différences importantes. La disparité d’un groupe d’enfants accueillis en IME 5 est plus considérable que celle d’une classe ordinaire. Ce qu’ils ont en commun, de façon évidente, c’est leur inadaptation au milieu scolaire : tous apprennent difficilement et lentement. La fonction de la pensée, et donc de la mémoire, opère mal. Pour Sylvain, pour Ouadir, une trisomie a incliné de façon évidente le cours de leur développement ; pour Éric, ce qui fait trouble n’a rien de bien visible, mais le trouble est là, étrange, impressionnant.
L’âge venu, un certain nombre d’entre eux travaillera en CAT 6 , des foyers dits occupationnels accueilleront les autres, à mesure que de la place se dégagera pour eux. Logements, travail, espaces de vie pour adultes, sont bien souvent difficiles à trouver.
Leur existence durant, ces jeunes filles, ces jeunes hommes seront une charge pour la société, en ce sens qu’ils coûteront de l’argent et qu’ils auront jusqu’à leur dernier jour besoin d’assistance et de protection. Il est à souhaiter qu’ils n’aient pas d’enfants car ils seraient incapables de les assumer.
En marge de la production, exclus des espaces visibles de notre société, à la fois bruyants et inaudibles, suscitant parfois de la pitié et souvent de la peur, ils se trouvent doublement en difficulté dans les situations les plus ordinaires : parce qu’ils ne sont pas autonomes, et parce qu’ils rencontrent rarement la compréhension dont ils ont besoin.
Leurs accompagnants peinent à leurs côtés : leur trouver un logement, aller avec eux dans un café, prendre le train ou le bus, tout cela est laborieux. Il faut, pour les professionnels qui les soutiennent, une forte motivation et beaucoup de métier ; quant aux parents, ils doivent s’armer d’une véritable détermination pour aller et venir, aussi naturellement que possible, avec l’enfant que la vie a blessé et qui peine à grandir.
Ce sont eux, ces adolescents fragiles, en quête d’eux-mêmes en tant que sujets, qui seront nos compagnons au cours de ce livre.
3 - JEAN-DES-PANIERS
La rentrée est bientôt là, avec quel conte ouvrir cette année notre atelier ? Avec lequel rencontrer ces jeunes, les introduire à la liberté et aux risques des scènes de l’imaginaire ? Je souhaite favoriser la constitution de cet « être-ensemble » de l’atelier, « être-ensemble » qui est rencontre dans un espace commun, là où la parole devient possible.
Me vient Jean-des-Paniers, un conte du Jura, collecté et transmis par Edith Montelle 7 . Un récit modèle, droit, simple, d’une totale beauté, recélant une grande richesse de sens. Un enfant de cinq ans peut l’entendre et y trouver sa nourriture, il m’arrive de le dire à des adultes atteints de maladie grave, pris dans la tourmente ; des personnes de tous âges en tireront profit, je l’ai conté à des jeunes filles boulimiques et dans bien d’autres circonstances encore.
Le fait qu’il soit aisé à comprendre m’intéresse, ce conte n’est pas intimidant, il porte à ce que chacun y glisse son grain de sel. Par ailleurs, je l’aime particulièrement. Il est associé à mon travail en analyse ; je me revois parlant à ma psychanalyste, madame Dugauquier, du fait que j’avais postulé comme psychologue dans un IME. Et elle : que voulez-vous faire dans cet IME ?
Ce lieu n’était pas celui des exposés savants, j’avais répondu : dire des contes aux enfants. Elle avait ri, j’avais ressenti son plaisir, son intérêt amusé, cela m’avait encouragée à lui dire le conte de Jean-des-Paniers, car c’est à lui que je pensais, c’est lui qui m’habitait.
Jean-des-Paniers. Ma mère, et avant elle sa propre mère, mon père et l’ensemble de mes grands-parents maternels et paternels auraient pu s’appeler Jeanne ou Jean-des-Paniers. Comme le héros, ils furent tous de modestes travailleurs, créant paniers, corbeilles, fauteuils, tabourets et berceaux en osier, en tiges de ronce ou de rotin. J’ai ainsi avec ce conte une relation d’intérêt particulier, marquée par mon amour pour mes parents, vanniers et premiers conteurs de ma vie ; marquée par ma relation à mon analyste, aujourd’hui décédée, qui m’a accompagnée dans mes différents chemins de loups ; et par mon affection pour Edith Montelle, qui nous le fit découvrir, avec tant d’autres récits, lors d’une formation au conte que nous avons suivie auprès d’elle. Mais tout conteur, je pense, a une relation d’intérêt particulier à chacun de ses contes. Chacun constitue une rencontre, qui renouvelle, enrichit, la proposition qui nous est faite de nous constituer en être humain.
Jean-des-Paniers, poursuivi dans la noire forêt d’hiver par un loup dévorant, c’est nous, nous depuis l’aube des temps, depuis cette époque même où nos jeunes ancêtres commençaient à peine à pouvoir maîtriser le feu ; c’est nous, effrayés et pourtant courageux, inventifs, et le loup finalement restera derrière nous, dans le monde sauvage qui est le sien, tandis que nous rejoignons, intacts, grandis, celui des humains.
Jean-des-Paniers sera donc, en ce début d’année, notre fil conducteur. Avec lui, nous allons parler de cette peur première, tapie en chacun de nous, peur du prédateur qui nous pourchasse, peur du prédateur que nous pouvons être aussi.
Ce conte, je vais le noter ici. Il existe déjà sous forme écrite puisqu’Edith Montelle, la première, l’a collecté et nous l’a donné dans sa belle langue riche. Mais il est repassé par ma relation à ces adolescents, ce qui lui a donné des accents différents. Je l’écris donc, tel qu’il est devenu nôtre, dans ce cadre-là.
4 - LE CONTE DE JEAN-DES-PANIERS
Cela s’est passé il y a bien longtemps, à cette époque où les routes n’étaient guère que des chemins de terre. Les riches, alors, se déplaçaient à cheval et les pauvres allaient à pied.
En ce temps-là, la forêt sur la montagne était plus grande encore, et plus épaisse qu‘aujourd’hui. Dans une clairière se trouvait un hameau de bûcherons. Parmi eux, avec sa famille, vivait Jean-des-Paniers.
Jean, c’était son nom de baptême, « des paniers », cela venait de son métier : toute la journée en effet, il créait paniers, corbeilles à pain, corbeilles à linge, cages à oiseaux. Il savait faire les berceaux pour les bébés et même des petits jouets de poupée. Il les tressait pour ses voisins, il en vendait aux foires.
Mais quand il avait fini sa journée de travail, son plaisir, sa distraction, sa joie, c’était de prendre sa clarinette et de jouer des airs. Il aimait ça, il connaissait des quantités de mélodies et de toutes parts à la ronde, on l’appelait pour animer les fêtes. Rare qu’on l’ait entendu refuser.
Voici qu’un matin, un hiver où il avait beaucoup neigé, un homme vint frapper à sa porte.
- Tiens, c’est toi, le Georges ? Entre donc, qu’est-ce qui t’amène ?
- Écoute ça, Jean-des-Paniers, dimanche, on marie notre fille, est-ce que tu viendrais jusque chez nous pour faire danser la noce ?
- Tope là ! C’est dit ! En attendant, réchauffe-toi donc près du feu.
Et le dimanche arrive. Il a gelé et reneigé pardessus le verglas, les branches ploient sous le poids, tout craque, les ruisseaux sont durs comme des pierres. Jean-des-Paniers s’habille chaudement : il enfile une veste pardessus son tricot et un manteau par-dessus la veste, il n’oublie ni l’écharpe pour se protéger le nez, ni le gros bonnet pour les oreilles. Il glisse sa clarinette dans une poche, et le voilà parti. Il arrive au meilleur moment de la fête, quand il s’agit de manger, et ce qu’on mange bien, à ce mariage ! Poulets grillés, cochons rôtis, saucisses juteuses cuites dans des lentilles, petits pois, poires sèches, pruneaux, et des paniers entiers de gâteaux de ménage, faits avec la crème et les œufs de la maison. Il mange tout son saoul, boit comme il faut pour se rafraîchir, puis vient l’heure de la musique.
On repousse tables, chaises et bancs pour faire place aux danseurs, et en avant, on s’amuse ! Avec sa clarinette, Jean-des-Paniers est un vrai magicien, il entraîne la compagnie à faire virevoltes sur virevoltes, le grand-père sautille avec la grand-mère, le marié fait tourbillonner la mariée, les jeunes sont infatigables et même les petits de trois ou quatre ans se faufilent partout en chantant et sautant.
Les pauses sont consacrées à la frênette, au vin du pays et au sirop de framboise, sans oublier bien sûr de se caler le ventre avec les gâteaux. Et hop, on y retourne !
La nuit avance chaudement. Puis ma foi, l’heure tourne, on découvre que les mariés ont disparu, que la grand-mère dort bouche ouverte assise sur son banc, que les plus petits se sont entassés pêle-mêle et sommeillent tout habillés. Le moment est venu d’arrêter la fête. Jean-des-Paniers pose sa clarinette, la sèche d’un bon coup de chiffon et s’en va chercher sa veste.
- Ah non, s’écrie la maîtresse de maison, tu ne vas pas repartir en pleine nuit, il fait trop froid, reste donc à dormir ici, tu te rendras chez toi demain.
Mais Jean-des-Paniers se sent tout gaillard, tout réchauffé par la danse et la musique, et marcher ne lui fait pas peur. Il préfère rentrer chez lui et dormir sous son édredon.
- Comme tu veux, alors prends donc ces gâteaux de fête pour ta famille.
Jean-des-Paniers fourre ces bonnes galettes dans ses poches de pantalon, de veste, de pardessus, il garde une petite place pour sa clarinette, et le voilà parti.
Non, marcher ne lui fait pas peur, il traverse d’abord les champs enneigés, blancs sous la lune, il enjambe d’un coup les ruisseaux. La musique lui réchauffe la tête, les jambes, il avance d’un bon pas.
Il entre dans la forêt. Cette forêt, il la connaît bien ; même la nuit, il ne la craint pas. Elle a beau être sombre, épaisse, enserrée de sapins, il avance sans hésiter, sans trembler.
Crac, crac, il n’entend que le bruit de ses pas dans la neige durcie. Pas un bruit, pas un chant d’oiseau, pas un mouvement de branche, pas un souffle de vent, il est seul, la forêt est noire, immobile.
Et voici qu’il a l’impression qu’on a bougé dans son dos. Il se retourne, non, rien ! Il avance encore, ça a remué derrière lui, il en est sûr. Il se retourne encore, et là, dans la pénombre, il distingue une grande forme grise, un grand loup gris et qui le suit, prêt à bondir. Un peu de lumière éclaire ses yeux pareils à deux lunes. Ses dents blanches, pointues, brillent comme des couteaux.
Le cœur de Jean-des-Paniers manque de s’arrêter. Le loup avance sans bruit, rapide, il bondit, gueule ouverte, prêt à lui saisir la jambe; alors, sans savoir comment, voici que Jean-des-Paniers tire un gâteau d’une de ses poches et qu’il le lance au loup.
Le loup happe le gâteau, s’arrête un instant, et Jean-des-Paniers en profite pour marcher aussi vite qu’il peut. Mais une galette, ce n’est pas grand-chose pour un loup. Dans l’instant qui suit, la bête bondit à nouveau, prête à saisir la jambe de Jean-des-Paniers qui lui lance un gâteau, puis un autre, et c’est ainsi qu’ils avancent tous deux dans la forêt, Jean-des-Paniers jetant ses gâteaux au loup qui s’arrête un instant pour les happer et qui repart aussitôt, gueule en avant, prêt à dévorer.
Et puis... Jean-des-Paniers tâte ses vêtements, plus de gâteaux ! Il fourre ses mains dans ses poches de pantalon, de veste, de manteau, il attrape juste quelques miettes, non, il n’a plus de gâteaux. Et le loup est là, sur ses talons, prêt à lui sauter dessus. Jean-des-Paniers ne sait comment l’idée lui vient, ça se fait sans qu’il réfléchisse, il saisit sa clarinette et se met à jouer. Il joue le premier air qui lui passe par la tête.
Il se produisit alors quelque chose d’extraordinaire Le loup, en entendant la musique, devint aussi doux qu’un chien. Il se mit à pencher la tête, balancer sa queue, et à suivre Jean-des-Paniers en marchant deux pas derrière lui, bien gentiment.

C’est ainsi que Jean-des-Paniers traversa la forêt, jouant de sa clarinette autant qu’il le pouvait, sortant toutes les mélodies de son répertoire, sans reprendre souffle, tandis que le loup, tout tranquille, le suivait à petits pas.
Jean-des-Paniers parvint ainsi à la lisière de son village, là où commence le monde des hommes, là où s’arrête le monde sauvage. Le loup ne l’a pas suivi, il est resté chez lui, dans la forêt, mais on dit que voyant Jean-des-Paniers s’éloigner, il posa son derrière sur le sol, et qu’il pleura.
Jean-des-Paniers, lui, ne pleurait pas, il se mit à chanter à tue-tête, faisant sonner sa clarinette comme si c’était une trompette de foire. Ouf, qu’il était soulagé d’être arrivé chez lui ! Ses voisins, tirés du sommeil par son vacarme, ouvrirent leurs volets, se mirent à protester :
- Non mais ça ne va pas, Jean-des-Paniers, de nous sortir du lit à cette heure ! Bon sang de bonsoir ! On dirait que tu as trop bien arrosé la fête !
- Ah, mes amis, ne me criez pas dessus ! Si vous saviez ce qui m’est arrivé ! Le loup dans la forêt a voulu me manger. Pour l’arrêter, je lui ai donné tous mes gâteaux, mais j’aurais aussi bien pu les garder pour moi, parce que c’est ma musique qui l’intéressait. Sitôt que j’ai joué, il est devenu aussi doux qu’un chien et m’aurait suivi au bout du monde.
- Bon, bon, Jean-des-Paniers, on est bien contents que tu sois sauvé du loup, mais à présent, va te coucher, et laisse-nous tranquilles.
Jean-des-Paniers n’a guère envie de dormir, il chante encore et clarinette un coup, puis la fatigue vient, il ferme sa porte. Et c’est ainsi que mon histoire se termine.
Cela s’est passé il y a bien longtemps, mais depuis, dans le pays, on raconte l’histoire du loup et de Jean-des-Paniers, et moi, qui suis là, je vous la dis aujourd’hui.
5 - L’ATELIER CONTES ET MARIONNETTES
Le loup, avec sa terrible faim d’animal sauvage, Jean-des-Paniers le héros, le père et la mère de la mariée, la mariée elle-même et son marié, et tous ceux de la noce, des plus petits aux plus âgés, les voisins réveillés au milieu de la nuit, les voici tous avec nous, dans cette pénombre à la fois tranquille et intense qui constitue l’atmosphère du conte.
La façon dont j’aime ce conte, la façon dont Roselyne, dont Michelle l’écoutent et l’aiment aussi, font également partie de la scène.
L’histoire est dite, et dans le silence vibrant qui vient ensuite, continue à vivre, elle se prolonge, s’épaissit d’images et d’émotions. Réunis par la présence du conte, nous constituons bien, en cet instant, tels que nous sommes : sept adolescents en grande difficulté et trois professionnelles, nous constituons « l’atelier contes ». Nous partageons cet « être ensemble », aussi vieux que l’humanité, que le conte recrée chaque fois.
Mais nous sommes en « activité », c’est-à-dire que nous ne nous contentons pas du travail psychique que chacun des participants opère en écoutant, même si ce travail en soi est déjà remarquable, et pour certains, ce jour-là, suffisant. Par notre question : quel est le personnage du conte que vous choisissez ? nous traçons le chemin qui mène à la suite. Ils vont fabriquer leurs marionnettes, puis les faire parler. Écouter un conte sollicite, éveille l’esprit ; créer sa marionnette, puis la mettre en scène, appelle à donner forme et vie à ses propres fantaisies.
Celle qui a posé la question rappelle : ça peut être un personnage que vous aimez, ou que vous n’aimez pas.
Au sein de notre atelier, cette question est de tradition. Nous aurions pu en choisir une autre, pour l’instant, c’est elle qui nous sert d’ouverture, l’important est d’être intelligible. Ils choisissent, d’un choix chaque fois riche de sens. Sylvain, qui est un garçon affable et plutôt timide, décide de prendre le loup ; Éric, à peine audible, enfoui sous sa couverture, s’empare d’un infime personnage de la noce ; la mariée a un beau succès, et sa mère encore plus.
Chaque choix est noté dans le grand cahier de l’atelier. Avec cette notation s’achève le premier temps de l’activité.
Nous nous sommes installés, nous nous sommes dit bonjour et avons échangé des nouvelles, nous avons partagé le conte de Jean - des - Paniers , chaque adolescent a choisi un personnage, choix qu’il a le droit d’oublier ou de délaisser ensuite, nous allons à présent passer au second temps, celui de la fabrication des marionnettes.
Au fil des mois, des années, ils expérimentent ainsi avec nous le fait de se trouver dans cet espace de rêveries, espace introduit et créé par le conte, et c’est là, au sein de cette brume, de cette pâte un peu étrange, que se mettent à émerger de puissantes marionnettes. Du matériel est mis à leur disposition, dont bâtons et boules blanches. De la laine, des gommettes, de la colle, des clous, punaises, pinces à linge, pots de yaourts vides, morceaux de tissu et de fourrure de récupération, et bien d’autres encore sont là, prêts à être découpés, déchirés, morcelés, recousus, collés, retravaillés d’innombrables façons. Chacun fait comme il veut, comme il peut, il demande ou non de l’aide. Certains personnages sont créés en deux secondes, d’autres sont l’objet de longs remaniements. S’il le faut, nous aidons à étaler un tissu froissé, à tenir un bâton, mais rien de plus. Aucun effet n’est recherché, il suffit que marionnette il y ait.
« L’être-ensemble » généré par les contes, la présence des images et de la musique dont ils sont porteurs sont toujours là, dans cette activité intense, absorbante, se répétant dans la durée, et dont le caractère individuel vient se nourrir du groupe.
Surgissent alors des marionnettes aux corps inattendus, dont les regards sont saisissants. Têtes doubles, trouées, enchevêtrées à d’autres, parfois sans visage, marionnettes constellées de fleurs, longues barbes de patriarches, regards étroits, obliques, pareils à ceux des chats, masques dissimulant la face, armures protégeant le corps. Leurs voix également, quand vient le temps de passer derrière le castelet, nous surprennent. Comme dans les contes, elles vomissent serpents, crapauds malodorants, forment roses et perles fines. Le groupe tremble sous leurs imprécations, rit parfois et souvent soupire d’impatience.
Puissantes marionnettes, certains les bercent, les caressent, les embrassent, d’autres les évident, les amenuisent, à la limite de la destruction. Tous les confient à notre garde le temps qu’ils ne les utilisent pas, afin qu’elles vivent encore, en sommeil, protégées par notre vigilance.
Marionnettes faites de bouts de papier, de pots brisés, de laines effilochées, faites du trois fois rien d’un rebut comme on en trouve à Emmaüs, elles impressionnent. Elles possèdent en elles la force de poteries découvertes dans de très anciennes tombes, le mystère des processus les plus fondamentaux de l’esprit humain s’y manifeste, beaucoup pourraient figurer dans les plus belles collections des musées d’Art Brut.
Sylvain, grand garçon trisomique très doux, qui jour après jour, bégaie à chaque mot, a créé une marionnette dont le visage est barré d’une oreille à l’autre par une large bande sombre. Nous sommes au premier jour d’atelier de l’année, qui coïncide pour lui avec sa découverte de l’activité. Jean-des-Paniers résonne encore entre nous. Sylvain se rend derrière le castelet, son bégaiement le quitte aussitôt. Il brandit son personnage, et nous annonce :

- Je suis un ami. C’est là son nom : un ami. Il ajoute : - Bonjour, un ami masqué ici.
Son bégaiement l’a quitté, ainsi que cette tendre douceur avec laquelle il va dans la vie. Sa voix s’enfle, hardie, grave, prenante ; tous, nous comme les autres, sommes saisis de surprise, l’ami masqué se révèle dangereux. Il scande :
- Méchant moi, vrai méchant, moi attraper tout le monde ici, tuer, faire mourir, enterrer cimetière, ah ah !
- Je m’appelle Flash, vous tous mourir, ah ah ! revenu !!!
Sa voix, très forte, martelante, très théâtrale, déferle, nous submerge :
- 1, 2, 3, pan ! Maintenant je tue. D’enfer ! Moi un affreux masqué, méchant ici, Diable ici, d’enfer ici ! (Il pousse un grand cri destiné à nous terrifier). Ah, bonjour toi, tuer tout le monde ici, dessous terre.
Sa voix a laissé le groupe stupéfait. Sylvain toujours si câlin, si accommodant, prêt à tomber amoureux de qui voudra bien, lui dont la voix est de caramel tendre ; le voici masqué, protégé par le castelet, séparé de nous, de nos regards, de nos remarques, et il s’essaie à être méchant. Être enfin puissant et redouté, ne plus être un gourdi comme il dira une fois, ne plus être engourdi par la trisomie, par cette définition de lui-même qui se colle à lui : un grand garçon un peu bêta, mais agréable, plaisant, une vraie crème.
A cet instant, il ne s’offre plus comme gentil à prendre, à câliner, à dominer, à dévorer ; c’est lui qui domine, radicalement, de la façon la plus simple, la plus immédiate qui soit, en symétrie exacte à la consommation du gentil qu’il est : par la mort de l’autre.
Revenu sur son tapis, Sylvain s’empresse de redevenir le garçon affable que tous connaissent, mais quelque chose de l’épaisseur, de la complexité de sa vie psychique, s’est manifesté. Ce n’est pas si simple, d’être un bon trisomique, l’ami masqué témoigne ici du fait que c’est une position travaillée, qui nécessite d’opérer de graves renoncements.
Sylvain a manifesté également ce jour-là qu’il avait compris que cet atelier ouvrait un espace pour la parole, pour sa parole, et que cela lui convenait.
Éric va-t-il, lui, pouvoir utiliser cet espace ? Sa marionnette est une boule fichée sur un bâton, il l’a faite à toute allure, l’air de ne pas savoir ce qui se trouvait entre ses mains. A peine s’il la tient, on dirait qu’elle va tomber. Il la nomme Jean-des-Paniers.
- Ron ron, je dors, je me lève, je me lave. Toc toc, entrez...
Défilent ainsi les petites occupations du jour, dites d’une voix plate, hésitante ; visiblement, il s’efforce de nous satisfaire. Puis surgit cette phrase énigmatique, saisie entre deux silences :
- Je suis très malade, j’ai les cheveux qui poussent.
Un autre jour, il dira ceci :
- J’ai mis mes oreilles d’âne, j’ai mis mon chapeau d’abruti.
Les créations d’Éric, au fil des mois, garderont un aspect très rudimentaire ; parfois, de façon évidente, il imite celle d’un voisin. Ces marionnettes, qui n’ont presque rien en fait de corps, presque rien en fait de tête, se révéleront bientôt être de véritables bombes explosives. Elles feront jaillir avec fureur des tombereaux d’obscénités, submergeant le groupe d’une bouse torrentielle, agitée, aussi grondante qu’un orage, aussi crépitante qu’un feu d’artifice.
Le temps viendra, très proche, où nous appuyant sur cette furie de bouse, nous pourrons cheminer avec Éric dans sa quête de sens. Il a apporté, comme il a pu, ce qu’il éprouvait de Lui-même ; difficilement, très difficilement, il va essayer ensuite, avec notre aide, de desserrer l’emprise de son chapeau d’abruti.
Jeannot est un garçon qui vient d’arriver dans l’établissement. Il a juste 14 ans, il est né avec un trouble génétique rare, qui expliquerait que son corps reste petit et rondouillet. Ce corps enfantin est surmonté d’une grosse tête carrée, au regard angoissé. Les filles ne s’intéressent pas à lui, les garçons dominants de l’internat le prennent de haut. Il a tendance à se laisser battre. Dans notre atelier, il crée des marionnettes en abondance. L’une aura la tête couverte d’yeux, des yeux dessus, à l’arrière, sur les côtés, devant du menton au front, des dizaines d’yeux permettant de voir de tous côtés à la fois. Cette marionnette se nommera Bioman le roi. C’est Bioman le roi qui jette ce cri : - Je suis en prison, au secours, venez vite ! Je suis une fille, je suis le grand-père, je suis le fantôme de minuit.
Qui suis-je ? pouvons-nous entendre. Quel est mon nom ? Jeannot-Bioman, roi sans royaume, ou bien la fille, le grand-père, le fantôme, le tout et rien de ceux qui m’entourent ?
Au fil des séances, ses marionnettes mettront en forme, en scène, cette douloureuse confusion. Certaines ont deux têtes prises l’une dans l’autre, la plus petite comme encastrée dans la plus grande :
- C’est ma-sœur-moi, moi-ma-sœur, dira-t-il.
D’autres auront trois, quatre têtes, plus ou moins morcelées, entortillées de fils les tenant ensemble comme dans un nid inextricable.
Qui suis-je ? Avec le temps, des réponses humanisantes viendront...

Puissantes marionnettes, elles possèdent la force de poésies surgies on ne sait d’où, la Terre est bleue comme une orange, Bioman le roi a la tête couverte d’yeux, Jean-des-Paniers a mis son chapeau d’abruti . Toutes appellent à l’aide.

Ils ont 14 ans, 17 ans, ils sont filles et garçons. Myriam très choyée par son fidèle amoureux, déclare :
- Moi plus tard me marier, moi je serai une dame. Pourquoi moi j’ai pas le droit d’avoir des enfants? Pourquoi ? C’est pas juste ! Moi, quand je serai grande, je veux une maison pour moi et mon mari ; je serai une maman, moi. Moi je sais être une maman, je sais faire la purée, acheter les courses, le jus d’orange, les radis, je sais. Pourquoi j’ai pas le droit, alors ?
Sa marionnette, jolie princesse à robe vaporeuse, s’agite violemment et soudain, perd sa tête ; perdant sa tête, elle ne peut plus parler.
La fois d’après, Myriam crée deux princesses. Si une tête la lâche, il lui restera l’autre pour protester.
Marguerite souligne chaque trait de son personnage par de vives couleurs soigneusement appliquées ; tableaux naïfs, où les yeux ressemblent à des amandes brillantes ourlées de jaune citron. Elle est bien décidée à en profiter, de ce temps derrière le castelet, en avant pour les déclarations !
- Roselyne, t’es ma femme !
Elle ordonne :
- Tu fais l’amour avec moi, Roselyne, tu entends ? Revenue sur son tapis, elle ne sait où se fourrer tant la gêne la prend. Roselyne l’aide à garder le fil de notre travail.
- Ta marionnette a le droit de dire, on en parlera tout à l’heure, lors du temps d’échange.
Et tout ceci poursuit sa vie. Entre la puissance du conte et la puissance des marionnettes, prennent forme les êtres de l’ombre, ils prennent bouches de paroles, bouches de cris, corps de magie ; ils surgissent, se métamorphosent, s’éclairent, devenant images et récits qui se déposent dans la mémoire, quand vient le temps, s’il vient, de les quitter...
Nous arrivons à la fin de notre atelier : après le conte, après la fabrication des marionnettes, après le passage derrière le castelet, après le temps d’échanges, nous envisageons de nous séparer. Chacun range ses créations à l’abri d’un placard qui sera fermé à clé ; ceux qui ont ôté chaussures, pulls, s’habillent ; ils reprennent les petites choses, magazines, cassettes... qu’ils ont déposées en arrivant. Demandes de pansements pour telle plaie minuscule, appels à des conversations en particulier avec l’une ou l’autre d’entre nous, ce temps de la séparation se prolonge, toujours riche. Il fait écho à l’heure de l’installation, où chacun a vérifié qu’il avait bien sa place, en même temps qu’il a procédé à une sorte de léger dépouilleme

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