De la ville intelligente à la ville intelligible
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Description

L’espace urbain a toujours été synonyme de densité, de vitesse et de foisonnement. Toutefois, le phénomène d’urbanisation qui s’intensifie depuis la révolution industrielle s’étend aujourd’hui à une échelle inédite. Alors qu’elle semble se déployer sans fin, cette urbanisation produit en même temps les limites de sa propre expansion – pollution des écosystèmes et de la biosphère, congestion, surpopulation, etc. Devant l’ampleur de la crise, de plus en plus de grands centres prennent l’initiative de s’imposer comme modèles de villes faisant preuve d’« intelligence ».
Le présent ouvrage se penche sur ce grand projet technologique, en explorant les défis que la « ville intelligente » pose à la démocratie et à l’écologie, l’emprise de la « gouvernementalité algorithmique » et de la culture technologique sur nos vies, la menace qui pèse sur nos libertés en tant que citoyens et citoyennes ainsi que nos droits de réclamer une ville juste et inclusive. L’élan de ce livre est certainement critique, mais non au sens d’une dénonciation ou d’un simple refus : l’ensemble des contributions cherche plutôt à remettre en question les discours et les idées qui prévalent avec une évidence de plus en plus hégémonique, et selon lesquels il serait possible de résoudre les crises contemporaines grâce à la « ville intelligente ». Destiné à un lectorat désillusionné par les discours technocentrés, l’ouvrage cherche à ouvrir l’espace des possibles en imaginant d’autres trajectoires.
Emmanuelle Caccamo est docteure en sémiologie, chercheuse en communication et professeure à temps partiel à l’Université d’Ottawa. Ses recherches portent sur l’imaginaire et les discours entourant les nouvelles technologies médiatiques numériques. Elle développe une approche technocritique et décroissantiste du numérique. Elle est également cofondatrice et directrice générale de la revue d’exploration sémiotique Cygne noir.
Étudiant au doctorat, Julien Walzberg s’intéresse à la modélisation des comportements humains lors de la phase d’utilisation d’un produit ou service en analyse du cycle de vie. Il a également été consultant junior en analyse du cycle de vie. Il détient par ailleurs un diplôme d’ingénieur en matériaux ainsi qu’un mastère spécialisé en management de l’environnement.
Tyler Reigeluth est docteur en philosophie de l’Université Libre de Bruxelles où il a défendu sa thèse dans le cadre du sein du projet interuniversitaire «Gouvernementalité algorithmique». Il s’intéresse généralement aux relations politiques qui lient techniques et corps, et plus particulièrement aux questions éthiques et épistémologiques qu’impliquent une connaissance de l’apprentissage machine (machine learning).
Nicolas Merveille est docteur en anthropologie sociale et ethnologie de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (Paris) et professeur au Département Stratégie, responsabilité sociale et environnementale à l’ESG-UQAM. Il est titulaire d’un mastère spécialisé en ingénierie et gestion de l’environnement de l’École nationale supérieure des Mines de Paris.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 06 novembre 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782760552159
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Titre: De la ville intelligente à la ville intelligible / sous la direction de Emmanuelle Caccamo, Julien Walzberg, Tyler Reigeluth et Nicolas Merveille.
Noms: Caccamo, Emmanuelle, 1987- éditeur intellectuel. | Walzberg, Julien, 1988- éditeur intellectuel. | Reigeluth, Tyler, 1989- éditeur intellectuel. | Merveille, Nicolas, éditeur intellectuel.
Collections: Cahiers du Gerse.
Description: Mention de collection: Cahiers du Gerse | Comprend des références bibliographiques.
Identifiants: Canadiana (livre imprimé) 20190031913 | Canadiana (livre numérique) 20190031921 | ISBN 9782760552135 | ISBN 9782760552142 (PDF) | ISBN 9782760552159 (EPUB)
Vedettes-matière: RVM: Villes intelligentes. | RVM: Urbanisme durable.
Classification: LCC TD159.4 D4 2019 | CDD 307.760285—dc23 Presses de l'Université du Québec Le Delta I, 2875, boulevard Laurier, bureau 450, Québec (Québec) G1V 2M2 Téléphone: 418 657-4399 Télécopieur: 418 657-2096 Courriel: puq@puq.ca Internet: www.puq.ca Diffusion/ Distribution : Canada Prologue inc., 1650, boulevard Lionel-Bertrand, Boisbriand (Québec) J7H 1N7 Tél.: 450 434-0306 / 1 800 363-2864 France et Belgique Sofédis, 11, rue Soufflot, 75005 Paris, France Tél.: 01 53 10 25 25 Sodis, 128, avenue du Maréchal de Lattre de Tassigny, 77403 Lagny, France Tél.: 01 60 07 82 99 Suisse Servidis SA, chemin des Chalets 7, 1279 Chavannes-de-Bogis, Suisse Tél.: 022 960.95.25 Diffusion/Distribution (ouvrages anglophones) : Independent Publishers Group, 814 N. Franklin Street, Chicago, IL 60610 Tel.: (800) 888-4741 La Loi sur le droit d'auteur interdit la reproduction des œuvres sans autorisation des titulaires de droits. Or, la photocopie non autorisée - le « photocopillage » - s'est généralisée, provoquant une baisse des ventes de livres et compromettant la rédaction et la production de nouveaux ouvrages par des professionnels. L'objet du logo apparaissant ci-contre est d'alerter le lecteur sur la menace que représente pour l'avenir de l'écrit le développement massif du « photocopillage ».

Remerciements
Nous tenions à remercier Maude Bonenfant qui, par sa générosité et son enthousiasme pour notre projet, a permis à cet ouvrage de se réaliser. Nous remercions également Sara Russo-Garrido et Marie-Luc Arpin pour leur aide éditoriale.

Révision des textes
Hélène Ricard
Correction
Anne-Marie Bilodeau
Mise en page
Interscript
Conception graphique
Jean-François Renaud
Image de la couverture
iStock
Dépôt légal : 4 e trimestre 2019
› Bibliothèque et Archives nationales du Québec
› Bibliothèque et Archives Canada
© 2019 – Presses de l’Université du Québec
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés
G5213-1 [01]
Liste des sigles
ACV : Analyse du cycle de vie
BVIN : Bureau de la ville intelligente et numérique
GAFAM : Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft
GES : Gaz à effet de serre
PIB : Produit intérieur brut
SMA : Simulation multi-agent
TI : Technologies de l’information
TIC : Technologies de l’information et de la communication
TNIC : Technologies numériques de l’information et de la communication
ZAD : Zone à défendre
Introduction
Tyler R EIGELUTH , Julien W ALZBERG et Emmanuelle C ACCAMO
La ville grouille et s’empresse. L’espace urbain a toujours été synonyme de densité, de vitesse et de foisonnement. Toutefois, le phénomène d’urbanisation, qui s’amplifie depuis la Révolution industrielle, tend aujourd’hui à se propager à une échelle planétaire inédite. Alors qu’elle semble se déployer sans fin, cette urbanisation produit en même temps les limites de sa propre expansion. Pollution des écosystèmes et de la biosphère, congestion et surpopulation des infrastructures d’habitation et de transport, précarisation des modes de vie, délocalisation de la production industrielle, autant de dynamiques qui semblent indiquer que la ville, dans sa forme normale, ne peut continuer à croître indéfiniment sans produire en même temps une crise profonde de l’organisation sociale, économique et environnementale liée à la vie urbaine. À travers sa propre mitose, la reproduction de la forme urbaine risque bien de devenir monstrueuse. Depuis longtemps déjà, de nombreux auteurs, architectes/urbanistes et penseurs ont prévu ou imaginé cette dynamique d’hypertrophie pathologique de la ville future. La réalisation de cette dynamique est toujours compliquée à diagnostiquer du dedans et le présent ouvrage ne cherche pas à répéter des discours du type « c’était mieux avant » ou « nous courrons à notre perte ». Il semblerait néanmoins que la crise en gestation et longtemps annoncée exhibe un certain nombre de symptômes d’ordre systémique, pour lesquels le diagnostic ne peut être local ou limité. Face à l’ampleur de la crise urbaine, de plus en plus de villes moyennes et grandes prennent l’initiative de se positionner comme modèle à suivre, comme ville du futur, une ville faisant preuve d’« intelligence » face aux pressions structurelles engendrées par son propre essor.
Cette intelligence prend le plus souvent la forme de solutions techniques « innovantes » qui permettraient d’optimiser les flux et comportements qui composent l’espace urbain. Ce faisant, l’espace des possibles, ainsi que les solutions qui en font partie, est envisagé comme un problème d’ordre technique dont le caractère innovant ou inventif est souvent soustrait au débat public, à l’engagement des communautés concernées ou aux considérations sociales, culturelles et politiques plus larges. Ce qui s’annonce comme « intelligent » est toutefois rarement intelligible , au sens où les solutions envisagées permettraient non seulement de résoudre un problème donné de manière optimale, mais contribueraient en outre à une compréhension plus profonde des phénomènes qui affectent nos formes de vie urbaines. Réclamer une ville qui soit intelligible implique que nous posions la question de son sens, de la direction qu’elle prendra et de ce qu’elle signifie pour celles et ceux qui l’habitent.
L’ensemble des contributions réunies ici cherchent à mettre en doute le discours, l’idée, le projet qui s’impose avec une évidence de plus en plus hégémonique selon lequel il serait possible de résoudre les crises contemporaines du modèle urbain en déployant un arsenal de pratiques et de techniques de modélisation et de prédictions algorithmiques basées sur la production et le traitement de données massives. Cet arsenal implique le déploiement de nouvelles infrastructures (capteurs, détecteurs, centres de stockage de données, réseaux avec et sans fils, etc.), de nouvelles logiques d’intervention (prédiction, veille de données, analyse en temps réel, etc.) et de nouvelles pratiques sociales (transformations de l’urbanisme et de l’architecture ou de la gestion des services urbains, de la représentation politique municipale, etc.).
L’élan de cet ouvrage est certainement critique, mais non au sens d’une simple dénonciation ou d’un refus. Il s’agit plutôt de remettre en cause, de manière raisonnée et plurielle, l’évidence des solutions et l’espace des possibles s’imposant dans les débats contemporains sur la ville « intelligente ». Les contributions proposent ainsi des perspectives diverses à partir desquelles il serait possible d’envisager d’autres formes de vie urbaines. Loin de contourner la question technique, nous cherchons davantage à lui rendre ses dimensions sociales et politiques, à en faire un problème à partir duquel réfléchir et agir. En somme, nous espérons montrer à travers les différentes approches proposées que c’est seulement lorsqu’un phénomène ne va plus de soi qu’il peut commencer à devenir intelligible.
Le premier texte de cet ouvrage se penche sur le thème de la « ville intelligente » et la démocratie : quels défis les villes intelligentes et le déploiement des nouvelles technologies posent-ils à la démocratie ? Dans « La ville intelligente : défis pour la démocratie », Jean-François Gagné traite de différentes thématiques allant de la marginalisation sociale à la perte d’autonomie politique en passant par le décalage entre les actes (im)posés par les acteurs de l’industrie du numérique et l’État de droit. Gagné examine en dernier lieu l’idée de « participation algorithmique », à savoir un mode de participation politique que la collecte de données massives sur les citoyennes et les citoyens rendrait possible. Ce mode de participation auquel d’aucuns rêvent se présenterait comme une réponse au désintéressement de la population aux modes électoraux classiques, notamment au niveau municipal. Renouveler les modalités de participation citoyenne aux orientations des politiques gouvernementales par ce biais pose néanmoins de nombreux enjeux en termes de représentativité, de libertés et de vie privée.
Si l’arsenal technologique de la ville numérique tire profit d’une crise de la démocratie, Joëlle Gélinas et Fabien Richert, dans leur texte « La ville intelligente : entre privatisation et privation d’une vie urbaine multidimensionnelle », proposent de considérer un autre contexte de crise qui a permis l’émergence des « villes intelligentes ». D’un point de vue socioéconomique, les projets de villes connectées constituent une nouvelle manière de surmonter les crises systémiques du capitalisme, notamment par l’accaparement marchand de nouvelles sphères d’activité par les entreprises du numérique. À rebours de ces projets, qui posent entre autres des enjeux de surveillance, les deux auteurs remobilisent le concept de « droit à la ville » d’Henri Lefebvre. Ils critiquent en ce sens le réductionnisme technocratique et l’unidimensionnalité des « villes intelligentes ».
Le déferlement technologique et ses enjeux dépassent souvent l’entendement et un détour par des images fictionnelles, par les œuvres littéraires notamment, peut offrir une manière de saisir plus finement et avec une plus grande acuité les phénomènes les plus immédiats. Deux chapitres font ainsi le pari de poursuivre la réflexion en passant par la fiction. Dans son texte « Don de soi et servitude volontaire », Simon Levesque réfléchit aux implications éthiques et politiques de la « ville intelligente » et de la gouvernementalité algorithmique à travers Les Géants , récit quasi prophétique de J.M.G. Le Clézio. Tirant parti de la clairvoyance du romancier, Levesque s’intéresse particulièrement aux logiques d’alimentation des réseaux de mégadonnées qui reposent sur un don de soi – plus ou moins conscient – et sur une forme renouvelée de servitude volontaire. Il discute de la dimension politique des formes du don de soi valorisées aujourd’hui par les utopies du marché et les formes de l’idéologie technophile.
Avec son texte « Dans le temps de la ville transparente », Tyler Reigeluth s’intéresse quant à lui à l’image de la ville dans la nouvelle « Chronopolis », de l’écrivain J.G. Ballard. Il perçoit « une étrange familiarité avec la ville dite “intelligente”, cette ville hypertrophiée par les objets numériques connectés en tous genres, une ville enfouie sous des couches de réseaux avec et sans fils qui s’enchâssent et se superposent », et la ville fictionnelle imaginée par Ballard. Ce passage par la fiction afin de penser le présent permet de mettre au jour les façons dont la technique fabrique la ville et l’espace urbain. Prenant appui sur la société inventée par Ballard, Reigeluth souligne également la fétichisation de la transparence dans le cadre des projets de « villes intelligentes ». Cette fétichisation s’accompagne d’une invisibilisation des médiations techniques et politiques qui mine l’intelligibilité du système. Pour l’auteur, mener une telle réflexion conduit nécessairement à remettre en question les principes de notre culture technique.
Les projets de villes « intelligentes » promettent également un espace urbain plus « durable ». Trois textes s’interrogent sur cette dimension, à la fois d’un point de vue des effets environnementaux et de l’écologie politique. Dans son texte « La ville intelligente est-elle écologique ? La simulation multi-agent pour appréhender la durabilité de la ville intelligente », Julien Walzberg discute des enjeux écologiques des technologies numériques de l’information et de la communication (TNIC). Plus largement, il se demande si la ville « intelligente » est soutenable et s’interroge sur les façons de mesurer cette soutenabilité. Passant en revue différentes études sur le sujet, l’auteur met de l’avant différents facteurs, à l’exemple de l’effet rebond, du contexte sociotechnique et des comportements humains, qui doivent être pris en compte dans cette mesure. Walzberg examine les avantages et les limites de différents modèles de mesure et souligne, en fin de compte, qu’il est difficile de conclure que la « ville intelligente » réglera de facto les problèmes environnementaux engendrés par l’urbain.
Emmanuelle Caccamo s’interroge à son tour sur la trajectoire de la ville numérique. Dans son texte « Critique de la “numérisation” croissante de la société : vers une trajectoire alternative et décroissante », l’auteure aborde et déconstruit les arguments avancés par les promoteurs de la « ville intelligente », notamment l’argument environnemental. Si les technologies numériques sont gourmandes en ressources, alors une ville intelligente soutenable ne serait-elle pas justement celle qui se défait de ces technologies ? L’auteure remet en question l’absence de débat sur la trajectoire du « tout numérique » et propose d’imaginer un autre rapport à la culture numérique.
Nous verrons enfin dans le chapitre de Jérôme Pelenc, intitulé « Une critique de la ville intelligente depuis les marges (r)urbaines en résistance », que des trajectoires alternatives à la ville connectée existent. Les marges urbaines en résistance proposent une trajectoire radicalement différente de celle de la ville numérique. Le chapitre de Pelenc pose comme hypothèse que le passage de la ville « intelligente » à la ville « intelligible » ne peut se faire que par une réappropriation « par le bas ». À travers trois exemples de marges urbaines en résistance, l’auteur aborde la réappropriation de savoir-faire, de l’espace et de luttes, qui préfigurent certaines transformations sociales à venir. Le texte nous rappelle que cette vision n’est pas plus utopique que celle d’une ville numérique optimisée qui résoudrait tous nos problèmes. Ces deux trajectoires, en s’affrontant, permettent d’ouvrir le débat démocratique aux citoyennes et aux citoyens en les plaçant face à de réels choix politiques.
Par leur variété d’approches, ces contributions tâchent de répondre de façon critique aux promesses véhiculées par la ville « intelligente » et de rendre, ce faisant, les projets de l’industrie des smart cities plus intelligibles.
La ville intelligente
Défis pour la démocratie
Jean-François G AGNÉ
L’Internet des objets s’ingère dans la gouvernance des villes. Les senseurs, vidéos et autres technologies interconnectées capables de capter une diversité d’informations grandissantes investissent l’espace urbain. Grâce à ces données, combinées avec les perfectionnements des algorithmes et la puissance de calcul des systèmes informatiques, les villes dites « intelligentes » proposent de bonifier les services à la population et, de ce fait, de contribuer au bien-être des citadines et des citadins. Cette promesse comporte plusieurs défis politiques.
Dans une certaine mesure, la ville intelligente incarne l’intégration des nouvelles technologies numériques et ces dernières mettent à mal certaines valeurs démocratiques. Plus particulièrement, la marginalisation sociale, la perte de l’autonomie politique et le décalage de l’État de droit sont l’expression d’une réalité politique en mutation. Sans répondre de manière pleine et entière à l’ensemble des défis provoqués par les technologies numériques dans le contexte de la ville intelligente, l’attachement partagé aux valeurs démocratiques peut servir de cadre normatif pour guider l’orientation des actions politiques (Meredith, Rosell et Davis, 2016).
Avant de plonger dans le vif du sujet, quelques précisions s’imposent. La perspective de l’analyse se veut prospective. La ville intelligente s’édifie dans quelques endroits tels que Hangzhou, Copenhague, Tel-Aviv ou Singapour, pour ne citer que ceux-là. Néanmoins, elle est somme toute au stade de projet. Les défis soulevés sont donc, dans l’esprit de l’essai, de nature hypothétique. Également, les propos qui suivent oscillent par moment entre l’échelle municipale et nationale. Quoique contingents, ces objets d’étude témoignent d’une considération commune à l’égard des valeurs démocratiques. Cela dit, la ville est intimement liée aux préoccupations quotidiennes des citoyennes et des citoyens. De ce fait, à l’heure d’un déploiement massif de nouvelles technologies numériques, elle est confrontée de manière plus pressante, voire immédiate à la nécessité de prendre la mesure des enjeux politiques à venir. Pour l’essentiel, le texte insiste sur les défis et les risques pour la démocratie. En dernier lieu, cet essai se penche sur le thème de la participation politique et des technologies numériques. Plus précisément, il propose des pistes de réflexion sur les conditions de ce que l’on peut appeler la « participation algorithmique ».
1. La démocratie à l’ère numérique
Les technologies numériques bousculent les frontières conceptuelles les plus fondamentales : la distinction entre un humain et une machine ou entre la réalité et la fiction s’obscurcit. La machine peut créer des symphonies ou écrire de la poésie (Cafolla, 2018 ; Kaleagasi, 2017). Elle sait faire preuve d’ingéniosité comme en témoigne la victoire d’AlphaGo sur Lee Sedol (Sang-Hun, 2016). La fiction devient difficile à détecter avec l’arrivée des hypertrucages ( deep fake ) et la réalité manipulée avec les « bots » qui gonflent la popularité des nouvelles mensongères (Finney Boylan, 2018).
Dans la même veine, la frontière entre la démocratie et l’autocratie s’affaiblit et plusieurs régimes revêtent une forme d’hybridité (Gagné, 2017). Un gouvernement respecte certaines libertés civiles et certains droits politiques, alors qu’à différents degrés il en brime d’autres impunément. Cette mixité semble la posture idéale pour bon nombre de politiciennes et de politiciens (Merkel, 2004, p. 33). Le Janus d’un temps nouveau : celui qui arbore sans complexe une contradiction a priori difficilement réconciliable.
Dans les démocraties, les raisons de ce glissement s’expliquent en partie par les répercussions des technologies. C’est ce que nous verrons. Elles jouent également un rôle dans les dictatures, mais les dynamiques diffèrent (Tufekci, 2016). Ce sujet s’éloigne du présent propos, il n’en sera donc pas question. Autrement, en Occident, la conjoncture provoque une remise en question des schèmes de pensées traditionnels (Runciman, 2018). Il semble judicieux de s’interroger sur la signification des valeurs démocratiques à l’ère numérique, qui plus est à la lumière du projet des villes intelligentes. Il en va de l’intelligibilité du projet de ville intelligente, et par conséquent de sa légitimité auprès des citoyennes et des citoyens. En effet, mieux comprendre les défis démocratiques inhérents à la ville intelligente permet aux gouvernements de mieux réagir à ceux-ci et permet à la population d’apprécier la réaction du gouvernement. Il ne faut pas s’y méprendre, tous les gouvernements ont besoin à différents degrés de l’appui des citoyennes et des citoyens (Beetham, 1991, p. 90-94). Sans cet assentiment, l’instabilité sociale se dessine à l’horizon. Le projet de la ville intelligente ne fait pas exception.
En fin de compte, explorer les enjeux de la ville intelligente sous l’angle des valeurs démocratiques offre une grille de lecture qui met en contexte les répercussions sociales des technologies numériques, telles que le biais dans les données, l’atteinte à la vie privée et le manque de transparence, entre autres exemples.
1.1. La marginalisation sociale
La pauvreté est un défi pour toutes les sociétés. Nul doute, les inégalités économiques représentent un obstacle majeur au fonctionnement de la ville intelligente. D’autant que cette dernière discrimine potentiellement certains segments de la population. A priori , la lutte contre la pauvreté n’est pas en soi une valeur démocratique. Toutefois, elle le devient quand être pauvre rime avec être sans voix, être marginalisé politiquement.
L’écart entre les riches et les pauvres ne cesse de se creuser. Entre les deux existe un fossé : d’un côté les 1 % les plus riches et, de l’autre, 99 % de la population (Stiglitz, 2015, p. 125-135). L’espoir d’une ascension sociale ne se matérialise pas, il semble plutôt se volatiliser. Pour le moment, tout indique que ce phénomène va s’accentuer dans les années à venir avec la quatrième révolution industrielle, dont la ville intelligente est partie intégrante. Elle perturbera plusieurs secteurs de l’économie, en premier lieu ceux impliquant des emplois routiniers avec un niveau de qualification peu élevé (Brynjolfsson et McAfee, 2016). Le secteur manufacturier risque de poursuivre sur sa lancée vers une plus grande automatisation du travail. Cela dit, la finance est déjà touchée de plein fouet. Des emplois bien rémunérés ont ainsi disparu. En même temps, ce secteur est majoritairement composé d’individus instruits ayant les moyens d’absorber le manque à gagner pendant la transition numérique. Évidemment, de nouveaux emplois sont créés (Autor, 2015). Ces individus en haut de l’échelon social sont bien placés pour saisir les occasions dans un monde numérisé. Pour les autres, la prise de conscience d’un décalage énorme entre leurs aspirations et la perception de leur bien-être s’immisce graduellement dans l’imaginaire collectif : il s’agit d’une des sources historiques des révolutions politiques (Davies, 1962). L’iniquité généralisée ébranle un jour ou l’autre l’ordre établi (Motesharrei, Rivas et Kalnay, 2014). À n’en point douter, l’incapacité des gouvernements à préserver la justice sociale sème les germes d’une réaction contestataire pouvant faire dérailler le projet de la ville intelligente.
La situation varie d’une ville à l’autre, mais la précarité est visible partout. Ce n’est pas un hasard si le code postal est considéré comme une source potentielle de discrimination dans les algorithmes de la ville intelligente. La géographie économique marque le statut social et la fracture numérique s’observe entre les quartiers pauvres et riches. Dans certains quartiers s’exhibe une opulence technologique somme toute privée. Tous les milieux urbains ont des zones où se concentre la pauvreté. Dès lors, le déploiement de l’infrastructure dans la ville intelligente soulève de nombreuses interrogations. La rareté des ressources rend pratiquement impossible une couverture simultanée sur l’ensemble du territoire. Les coûts sont trop importants. Quels quartiers prioriser ? Quels critères utiliser ? Et le choix de ces paramètres fera-t-il l’objet d’une consultation publique ? Ce sont des questions auxquelles le gouvernement démocratique doit répondre avec transparence.
Derrière cet enjeu d’extension territoriale de la ville intelligente se cache la notion d’« équité ». Tous les quartiers doivent bénéficier de la même qualité d’infrastructure numérique. Pour ce faire, il faudra investir davantage dans les quartiers plus pauvres, souvent négligés. Qui va payer ? Est-ce que leurs habitantes et habitants ont les moyens d’être taxés à la hauteur des améliorations à apporter ? C’est une question de redistribution : il s’agit d’un choix indubitablement politique.
Si seuls les quartiers où vivent les personnes bien nanties, grandes consommatrices de technologies numériques, sont ciblés, les gouvernements font face alors à un autre problème de mieux en mieux documenté, soit celui du biais dans les données (Campolo et al ., 2017). Ces biais causent d’importantes distorsions dans les systèmes automatisés (ProPublica, 2017). Ainsi, si un algorithme utilise des techniques d’apprentissage profond fondées sur des données d’un groupe social précis, les résultats vont surreprésenter à grande échelle ces derniers au détriment des catégories sous-représentées. Il amplifie les inégalités existantes.
Les personnes à faibles revenus sont celles qui sollicitent et bénéficient le plus des services publics. En ce sens, si la ville intelligente se veut inclusive, elle doit être à l’écoute et répondre aux besoins des habitantes et des habitants des quartiers les plus pauvres. Cela participerait au renforcement de leurs capacités, notamment en leur permettant de s’adapter à la nouvelle réalité d’une économie numérisée. Autrement dit, une solution unique appliquée à l’échelle du territoire urbain risque de négliger des préoccupations contingentes, voire d’accroître les inégalités existantes. Une planification flexible, représentative des différents groupes sociaux est souhaitable.
En quoi l’exclusion économique a-t-elle un lien avec les valeurs démocratiques ? Après tout, à des degrés divers, les gouvernements du monde entier doivent faire face à cet enjeu. La Chine et le Canada ont des niveaux d’inégalité relativement comparables (Alvaredo et al. , 2018). Instinctivement, l’image des généreux programmes sociaux des pays scandinaves vient en tête. Ils sont considérés parmi les pays les plus démocratiques. À cet égard, le revenu n’est pas une finalité, mais un moyen pour développer les capacités, pour réaliser le plein potentiel de chaque individu (Sen, 1999). Une personne qui a de la difficulté à satisfaire ses besoins fondamentaux a des choix limités. À partir du moment où il existe des obstacles structurels à l’émancipation de l’individu, ces derniers deviennent des citoyens et des citoyennes de seconde classe. L’une des valeurs des sociétés démocratiques est la possibilité de choisir ou du moins d’exprimer haut et fort la vie qu’on aimerait mener ou la société dans laquelle on aimerait vivre. Cette idée de choix ne se résume pas aux choix de consommation. Il s’agit plutôt d’avoir les moyens économiques de faire des choix politiques, de prendre position en faveur ou non d’une mesure gouvernementale, par exemple. Les inégalités économiques touchent aux valeurs démocratiques quand un individu n’a pas les capacités de défendre ses droits politiques et ses libertés civiles.
Être pauvre ne devrait pas être synonyme d’isolement géographique et d’exclusion politique. Les gouvernements qui adhèrent aux valeurs démocratiques tentent de remédier à l’inégalité. Ils devraient aller à la rencontre des personnes les plus démunies, là où elles vivent, discuter avec elles et considérer leur opinion au même titre que celles qui habitent là où se concentre la richesse. Ils peuvent le faire indirectement aussi en créant un dialogue avec les organisations non gouvernementales qui interagissent sur une base presque quotidienne avec les populations, dont certaines parmi les plus vulnérables. Ce discours peut sembler évident, mais est rarement appliqué. Les sphères d’influence sont ailleurs.
1.2. La perte d’autonomie politique
Avec les projets de ville intelligente, les gouvernements démocratiques sont confrontés à un autre défi et non le moindre : la perte d’autonomie politique. Et pour cause, le pouvoir des géants de la technologie (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft) est sans précédent. Ce n’est pas seulement le fait qu’ils représentent le top cinq des compagnies publiques avec la capitalisation boursière la plus élevée aux États-Unis qui leur confère une influence politique déterminante, mais bien leur position dominante sur un ensemble de secteurs (publicité, commerce de détail, objets connectés, etc.), et ce, dans plusieurs marchés internationaux, qui les place collectivement dans une classe à part (Lotz, 2018). Par l’exercice du lobbying, les géants de la technologie sont en mesure d’influer sur le projet politique en fonction des intérêts de leur entreprise.
Les multiples acteurs de la société doivent avoir la possibilité de s’exprimer et de discuter des différents projets de la ville intelligente au lieu de se faire imposer un modèle conçu en vase clos par des intérêts privés. De façon semblable à la Déclaration de Montréal sur l’intelligence artificielle responsable (2018), il est préférable d’adopter une démarche citoyenne, d’exposer et de proposer différents choix et d’en débattre.
La capacité des gouvernements municipaux à tempérer les demandes de certaines grandes entreprises technologiques impliquées dans le projet de la ville intelligente est limitée. Comment résister aux pressions de Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft ? Leur valeur en bourse (3 138 G$ US) en 2017 est légèrement inférieure au produit intérieur brut (PIB) annuel de l’Allemagne (3 677 G$ US), qui est au quatrième rang mondial, et Google (680 G$ US) se compare au PIB de l’Arabie saoudite (683 G$ US) ou de la Suisse (678 G$ US) (Ausick, 2017). Les villes, même les plus riches du monde, ne sont tout simplement pas de taille. À ce titre, la polémique entourant le Sidewalk Lab à Toronto illustre les effets de ce rapport de force asymétrique (Crawford, 2018 ; Wylie, 2018).
Le déséquilibre n’est pas seulement financier. L’infrastructure technologique nécessaire à la ville intelligente dépasse de loin l’expertise des fonctionnaires pour évaluer les appels d’offres et gérer les contrats dans un contexte où quelques-uns font face à de nombreux avocats, ingénieurs et comptables parmi les meilleurs au pays. La complexité des enjeux risque de reléguer au second plan les intérêts et les préférences des citoyennes et des citoyens. Par exemple, comment déterminer la valeur monétaire de ce qui est cédé, notamment l’accès aux données ? Les agents municipaux ont très peu de repères pour obtenir une entente juste et respectueuse des intérêts des citoyennes et des citoyens (McBride, 2018). Également, le peu de fournisseurs capables de répondre aux critères des appels d’offres en matière d’infrastructure technologique à l’échelle de la ville laisse peu de place à la concurrence, ce qui donne des leviers supplémentaires aux entreprises concernées. Qui plus est, une fois l’infrastructure implantée, une dépendance technologique se dessine où changer de fournisseurs devient hasardeux étant donné la spécificité et le manque d’interopérabilité de certains systèmes informatiques. Enfin, l’exclusivité de la propriété intellectuelle des technologies sous-jacentes est également un facteur non négligeable.
En somme, la capacité des géants de la technologie d’influer sur les choix en matière de ville intelligente semble disproportionnée par rapport à celle des citoyennes et des citoyens. Il suffit que les intérêts de ces entreprises ne soient pas alignés sur ceux de la population pour que la démocratie en souffre. Il est évident que les élites des géants technologiques s’opposeront aux politiques qui remettent en question leurs acquis. Historiquement, les élites tentent de préserver les institutions qui protègent leur statut social (Acemoglu et Robinson, 2015, p. 70-95).
Dans le débat sur la ville intelligente, la citoyenne ou le citoyen se doit d’avoir le choix. Il est vrai que l’impulsion technologique est presque impossible à renverser. Là n’est pas l’enjeu. Ce discours dichotomique entre, d’une part, une vision utopique et optimiste protechnologie et, d’autre part, une vision dystopique et pessimiste anti-technologie réifie l’illusion de la fatalité. Le choix n’est pas de manière réductrice entre pour ou contre la ville intelligente. Il est plutôt pour ou contre tel ou tel modèle de la ville intelligente. Il y a quelque chose d’inéluctable : les nouvelles technologies prendront une place de plus en plus importante dans le paysage urbain. Néanmoins, il y a assurément une diversité de modèles possibles (Lauriault, Bloom et Landry, 2018). Autrement dit, toutes les villes intelligentes n’ont pas à se ressembler. La valeur démocratique est précisément la reconnaissance et l’acceptation de cette pluralité. À terme, la proposition du privé peut être privilégiée, mais elle n’est pas l’unique option. Le discours qui suggère un seul modèle viable à prendre ou à laisser est contraire à l’esprit démocratique.
Une solution imposée par le politique ne se veut pas non plus un choix louable. Dans la majorité des régimes autoritaires avec un État fort, les détenteurs du véritable pouvoir ne font aucun doute. Les entreprises technologiques doivent se plier aux exigences du politique. Les géants technologiques américains ne dictent pas les règles du jeu en Chine comme ils le font en Amérique du Nord. Le politique se doit d’être indépendant des forces du marché, mais il ne doit pas être omnipotent. Tenir tête aux entreprises technologiques n’équivaut pas à faire la sourde oreille à l’ensemble de la société civile et décider de manière unilatérale la marche à suivre.
L’autonomie du politique désigne donc la responsabilité de la part des gouvernements de présenter et d’expliquer les différents modèles de la ville intelligente. Veut-on une ville intelligente à l’image d’Hangzhou ou de New York ? Une ville qui adhère aux principes des droits numériques ou une ville qui les ignore ( Cities for Digital Rights ) ? Ce cadrage est nécessaire pour rendre le débat intelligible. Le spectre des modèles proposés acquiert un aspect déterminant. En même temps, ces modèles peuvent être, dans une certaine mesure, adaptés afin de répondre aux contextes et aux besoins propres à chaque ville. Cette modulation fait partie du processus de médiation politique entre l’entreprise et la société civile.
1.3. Le décalage de l’État de droit
La fonction médiatrice entre l’intérêt du grand public et l’intérêt des entreprises repose en bonne partie sur l’État de droit, un autre défi pour les gouvernements démocratiques des villes intelligentes. D’autant que l’application de certains principes fondamentaux semble presque anachronique. Qu’est-ce que la vie privée ou le consentement à l’ère numérique ? Le cadre juridique doit être renouvelé dans un contexte de transformation accélérée et où les municipalités sont relativement dépourvues d’autorité en la matière.
L’État de droit signifie traditionnellement que personne n’est au-dessus des lois et que celles-ci sont appliquées de manière systématique. En démocratie, il suppose une séparation des pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires, ainsi que des procédures de consultations publiques. Il suppose aussi une autorité du pouvoir politique. Éventuellement, une décision est prise et elle doit être respectée par toutes et tous. Ce respect inclut des mécanismes de surveillance et de contrôle, ainsi que des sanctions pour les contrevenants. En ce sens, toute personne est imputable de ses actions, y compris les politiciennes et politiciens.
Cette notion d’« imputabilité » est problématique dans le cadre de la ville intelligente. En effet, plusieurs décisions politiques sont appelées à être déléguées à des algorithmes. Certaines décisions d’envergure plus complexes avec de multiples demandes contradictoires et pour lesquelles il existe de surcroît peu de données risquent d’être réservées aux femmes et aux hommes politiques. Mais encore, il est possible que les algorithmes fournissent une raison de négliger les questions plus épineuses, telles que celles liées à la justice sociale, ce que Virginia Eubanks (2018) nomme « empathy override ». En ce sens, les enjeux qui peuvent être traités par des algorithmes seront privilégiés au détriment des enjeux plus arbitraires, contingents, délicats politiquement. Les conséquences impopulaires de choix politiques difficiles sont ainsi détournées vers de nouveaux acteurs numériques. Qui est responsable des décisions automatisées ? La machine n’est pas neutre, un humain l’a créée. Mais l’apprentissage profond non supervisé confère un rôle d’agent à l’algorithme. Il y a aussi l’enjeu de la transparence. La complexité et l’opacité des systèmes informatiques rendent difficile l’explication du processus. Autrement dit, le défi de l’imputabilité dans le monde automatisé de la ville intelligente nécessite des changements quant aux modes de gouvernance.
L’ambiguïté entourant l’imputabilité des actions politiques est un signe que les règles du jeu sont à définir. Avec les technologies numériques de la ville intelligente, certains principes démocratiques perdent leurs sens. Le concept de « vie privée » est un exemple révélateur. Avec les caméras de surveillance dans les espaces publics, couplées à des logiciels de reconnaissance faciale, la ligne est fine entre la préservation des libertés et les considérations de sécurité. Elle suggère des dérives potentielles avec un État policier, et ce, même au sein des gouvernements démocratiques (Owen, 2018). Le point ici est que les règles du jeu doivent être repensées et cette redéfinition engendre nécessairement une lutte, un rapport de force en vue de définir en sa faveur les futurs modes de régulation. L’enjeu de la marginalisation sociale et de la perte de l’autonomie entre en ligne de compte. Le politique s’invite dans le juridique et la séparation des pouvoirs devient problématique. Dans une démocratie, en temps normal, le conflit se fait dans les règles , alors qu’il se fait actuellement, avec les technologies numériques, à propos des règles . La nuance est fondamentale. Elle signale une période de transition et de volatilité.
Les gouvernements municipaux se trouvent dans une situation inconfortable dans la mesure où ils n’ont souvent pas les champs de compétences pour encadrer un large spectre d’actions inhérentes à la ville intelligente. Ils sont pris entre l’arbre et l’écorce. Ils doivent trancher de manière pressante sur le modèle de ville intelligente à adopter sans avoir un contrôle sur les outils législatifs. Cette responsabilité leur échappe en grande partie. Leur capacité de bloquer, de freiner ou de modifier des initiatives du secteur privé est affaiblie à défaut de règles applicables aux nouvelles réalités. Par exemple, l’encadrement des partenariats public-privé en matière de gouvernance des données personnelles en contexte de ville intelligente implique de multiples paliers décisionnels et, faute d’accord, un flou juridique persiste (Scassa, 2015). La ville peut rarement agir seule, elle dépend des autorités supérieures.
Les expériences des entreprises dans le « vrai » monde se multiplient à grande vitesse, souvent sans garde-fous institutionnels, et la cadence imposée entre en conflit avec certaines procédures démocratiques. Le pouvoir législatif apparaît dépassé par la rapidité des bouleversements en cours. La réactivité du politique génère des situations où la réglementation risque d’être désuète au moment d’être officialisée en raison de l’horizon temporel parfois considérable en démocratie entre l’élaboration et l’implantation d’un projet de loi (Moses, 2007). Toutefois, toute tentative de contourner ou d’éviter les procédures de consultations publiques en clamant l’urgence d’agir est antinomique à l’État de droit.
Sans faire l’éloge de la lenteur, la démocratie impose un rythme bien à elle. Consulter les parties prenantes (incluant les citoyennes et les citoyens) demande du temps. Précisément, la multiplication des autorités décisionnelles rend le processus de négociation complexe et incertain. Le consensus n’est pas toujours possible et le projet peut donc être abandonné ou doit être repensé pour être socialement accepté. Ces contraintes sont aussi des occasions. Elles permettent d’avancer avec plus d’assurance. Si le processus de consultation publique place les citoyennes et les citoyens au cœur de la démarche, l’appui de ces derniers sera conséquent et l’action politique s’en trouvera légitimée. Elle rend le projet pérenne. À l’opposé, exclure les citoyennes et les citoyens et imposer un projet de ville intelligente peut s’avérer une stratégie explosive annonciatrice d’une contestation à grande échelle.
Il existe un enchaînement logique et un fil conducteur entre la marginalisation sociale, la perte d’autonomie et le décalage de l’État de droit provoqués par les technologies numériques en contexte de ville intelligente. Ces phénomènes posent le défi de la participation politique. Comment les populations défavorisées peuvent-elles se faire entendre dans le débat sur les nouvelles règles du jeu à l’ère numérique, et ce, sur un pied d’égalité avec les intérêts des entreprises, notamment des géants technologiques ? La voie démocratique par excellence, l’élection, n’est assurément pas une panacée.
2. La participation politique revisitée
L’un des piliers de la démocratie est la tenue d’élections justes, libres, directes, fréquentes et compétitives. Elles représentent les fondements d’un gouvernement par le peuple. Le péril actuel se cristallise sous la forme d’un délaissement du vote comme mode principal d’expression politique par plusieurs segments de la société, à commencer par les jeunes, les minorités ethniques, les pauvres et ceux qui ont un faible niveau d’éducation (Norris, 2002, p. 83-100 ; Pew Research Centre, 2016). Et avec un taux de participation aux élections municipales qui avoisine les 30 % (Breux, Couture et Koop, 2017), la majorité reste silencieuse, et ce, malgré l’impact direct des politiques locales dans la vie quotidienne des citoyennes et des citoyens. Il y a une contestation du mécanisme traditionnel de participation politique au moment où paradoxalement la confiance du public envers le projet de la ville intelligente passe par les institutions démocratiques. Le public souhaite que la démocratie les protège des excès de la ville intelligente, mais d’importants segments de la population ne font pas confiance aux élections pour rendre imputables les gouvernements, favoriser la participation citoyenne et permettre des débats publics sur le sujet.
Qui plus est, les enjeux de la ville intelligente ne sont pas une composante des plateformes électorales. Pourtant, les élections sont un moment stratégique pour déclencher un débat soutenu sur des enjeux de société avec l’ensemble de la population. L’absence de prise de position et d’engagements clairs des décideurs politiques est peut-être liée notamment à la vision à court terme imposée par la durée des mandats. Le projet de la ville intelligente demande de se projeter dans un futur où les gains immédiats sont négligeables. La politisation de la ville intelligente fait face à plusieurs obstacles, notamment la complexité des enjeux. Dans la majorité des cas, la ville intelligente s’implante en silence de manière incrémentale et relativement fluide dans la vie quotidienne des citadines et citadins.
En somme, les gouvernements municipaux ne sont pas imputables et au fait des préférences des citoyennes et des citoyens. Il faut le souligner, les élections sont une source d’information sans égale pour les décideurs politiques. Elles envoient des signaux sur les doléances, les désirs et les aspirations des citoyennes et des citoyens. Elles contribuent à mieux cerner l’échiquier politique, à proposer des projets consensuels et à arriver à des compromis avec les parties prenantes une fois l’élection passée.
Si les élections sont un mode de participation politique imparfait avec d’importantes limites en termes de représentativité, du moins à l’échelle de la ville, quelles autres sources d’information pourraient permettre d’obtenir un portrait plus juste des besoins de la population ? L’idée n’est pas de réfléchir à un substitut à l’acte d’élire un gouvernement, mais bien à un complément de la fonction d’informer la prise de décision. Autrement dit, la participation politique ne se résume pas à l’élection des dirigeants politiques. Elle peut aussi inclure un débat citoyen hors période électorale sur le choix des politiques publiques.
Cela dit, quel mode de participation politique faut-il privilégier ? Le taux de réponse des recensements et sondages est en déclin ( The Economist , 2018). Les consultations publiques classiques sont une autre option, mais elles coûtent cher et s’étalent dans la durée. Plusieurs innovations sociales proposent des processus fondés sur la démocratie délibérative et directe (Bherer, Dufour et Montambeault, 2018). Des initiatives telles que les budgets participatifs se rapprochent des préoccupations des citoyennes et des citoyens (Lerner, 2014, p. 87-118). Elles ouvrent un espace de discussion, une approche humaine valorisant l’interaction. L’application demeure cependant souvent circonscrite à un nombre restreint de champs d’action. Également, dans la mouvance du « gouvernement numérique », de nombreuses plateformes ont été créées afin de recueillir les points de vue des citoyennes et des citoyens. Néanmoins, la participation reste faible et celles et ceux qui optent pour ce mode d’engagement citoyen possèdent en général un statut social élevé (Dalton, 2017).
Outre ces nouvelles formes de consultations publiques, je souhaiterais explorer un thème, que je nomme la « participation algorithmique », c’est-à-dire l’expression politique à travers les données personnelles générées par l’interaction avec l’infrastructure de la ville intelligente et la formulation des préférences citoyennes en matière de politiques publiques à l’aide des algorithmes. En effet, qu’adviendrait-il si, par le biais de modèles prédictifs des comportements, les données des citoyennes et des citoyens « parlaient » à la place de ces derniers ? Avec l’implantation des villes intelligentes, il me semble impératif de s’interroger sur les attributs démocratiques de cette conjoncture. Est-il dans l’ordre du possible de penser que dans un avenir rapproché un référendum à ce sujet soit nécessaire ? Vox populi : être ou ne pas être data.
3. La participation algorithmique
Réfléchir au thème de la « participation algorithmique » fait office d’exercice exploratoire. Il est par exemple question de se demander dans quelles conditions la participation algorithmique pourrait constituer une forme de consultation publique. Quels seraient les risques pour la démocratie ? Les algorithmes analysent et prédisent ce que nous « voulons » à partir de nos données et en ce sens ils « traduisent » en partie nos pensées. Les entreprises le font (Christl, 2017), l’administration publique pourrait le faire. Il y a évidemment plusieurs contraintes sociales et éthiques à cette éventualité. Dans les sections suivantes, j’évoque les conditions nécessaires les plus apparentes au déploiement d’une « participation algorithmique » en démocratie, mais elles sont loin d’être exhaustives. Cela dit, même si la participation algorithmique ne représente pas une réalité à l’heure actuelle, on se dirige vers cette éventualité (Cury, 2018). On se doit dès lors impérativement d’être proactif et de se pencher sérieusement sur le sujet.
La première condition serait d’avoir des données suffisantes, sans quoi les distorsions et les biais seraient nombreux. La variété surtout, le volume et dans une certaine mesure la vélocité devraient être augmentés. Évaluer la perception des citoyennes et des citoyens à l’égard d’enjeux aussi complexes que la ville intelligente exigerait des données massives qui sont pour le moment inexistantes. La question dépasse ici largement l’objectif d’inférer le comportement d’une personne à l’aide de données textuelles sur les médias sociaux, par exemple. À ce sujet, le scandale Cambridge Analytica a révélé a posteriori les tentatives fructueuses d’un parti politique de cibler la réceptivité des individus à un message idéologique (Polonski, 2017). La participation algorithmique se devrait d’être plus nuancée. Elle impliquerait une plus grande diversité de données et nécessiterait une plus grande qualité des données.
En même temps apparaît une contradiction, car si l’on augmente le spectre des données personnelles recueillies, la démarche devient potentiellement intrusive. En ce sens – et cela constitue la deuxième condition –, l’identité des individus devrait être protégée. La participation algorithmique devrait garantir l’anonymat des individus afin d’éviter des dérives autoritaires et des abus en termes d’influence et de contrôle des comportements. Les recherches avancent, mais on est loin d’être en mesure de délier l’identité et les données d’une personne sans compromettre la robustesse du processus. La granularité souhaitée impose des informations sensibles. De plus, conformément aux valeurs démocratiques de transparence, les données devraient être accessibles. Elles ne devraient manifestement pas être la propriété du secteur privé et leur utilisation par les entreprises devrait être encadrée. En somme, il faudrait combiner l’anonymat sans négliger la performance des algorithmes et l’ouverture des données. La contradiction de ces exigences représente une difficulté appréciable.
La troisième condition serait d’obtenir le consentement des individus. Ces derniers devraient donner leur accord et être au courant de l’utilisation des données personnelles par les pouvoirs publics, notamment de la finalité visée. À l’heure actuelle, les demandes de consentement se multiplient à un point tel où ça devient un irritant. On ne prend pas le temps de les lire et, même quand on le fait, on ne maîtrise pas toujours les implications des termes juridiques énoncés. Le consentement est pour plusieurs illisible ou inintelligible. La consultation publique présuppose une intention délibérée en connaissance de cause. En ce sens, le consentement dans le cadre de la participation algorithmique voudrait dire informer le public par rapport à quelles données seraient utilisées pour prendre telle ou telle décision politique.
Ce qui m’amène à la quatrième condition : l’interprétation de l’information produite par les algorithmes en fonction des données utilisées. Cette traduction est loin d’être mécanique. Le décideur politique ne peut être un simple relais. Il doit être en mesure de confronter ce que les algorithmes proposent en fonction de ses connaissances et de son expérience. Pour ce faire, il doit avoir les outils pour comprendre et critiquer l’information produite. Il doit savoir quels facteurs ont été considérés et dans quel contexte les données ont été recueillies. Par exemple, le taux de criminalité pourrait augmenter simplement parce que le calcul a été modifié, notamment en incluant des délits mineurs. Ultimement, les dirigeants politiques auraient la responsabilité des actions prises sous leur autorité. Ils devraient être en mesure d’expliquer ou plutôt de justifier telle ou telle décision.
Plus généralement, sans le contentement explicite des citoyennes et des citoyens et l’interprétation des décideurs politiques, les algorithmes deviennent la source des arbitrages, l’instance médiatrice entre gouvernants et gouvernés. En soi, cela revient à attribuer à la machine un pouvoir énorme. Surtout si la participation algorithmique se fait au détriment des autres modes de consultations publiques. L’éventualité d’une domination de la participation algorithmique comporte plusieurs risques.
La réduction des représentations du monde réel est un risque non négligeable. Les algorithmes sont un langage et comme toute forme de langage, ils définissent ce qu’on peut voir et ce que l’on ne peut pas voir en fonction de ce qui est codifiable et de ce qui ne l’est pas (Muller, 2018). Les phénomènes pour lesquels il n’existe pas ou peu de données disparaissent de notre radar ; certains enjeux sociaux, comme l’itinérance, seraient évacués du projet politique. Les langues témoignent aussi d’une vision du monde, d’un ordre des choses en attribuant à certains phénomènes de l’importance et moins à d’autres. Au même titre, les algorithmes des plateformes en ligne hiérarchisent l’information en fonction d’un nombre restreint de paramètres et de ce fait donnent un sens particulier au monde qui nous entoure.
Un autre risque analogue est que la participation algorithmique soit contingente à une forme de conformisme algorithmique. On adapte notre comportement pour générer des données, être compris par la machine et on reconstruit notre identité à partir de ce référent (Carr, 2015 ; Cheney-Lippold, 2017). On se conforme à ce qu’elle veut, à ce qu’elle attend de nous (Finn, 2017). Ironiquement, en cherchant à reproduire au cœur de la machine le comportement humain, on finit par imiter le comportement de la machine. La difficulté à imaginer autre chose, à l’extérieur des paramètres de la machine, est une forme de censure, d’autocensure. L’obsession de la recherche de l’optimisation à tout prix en est la figure emblématique. Cette dernière répond à des valeurs technicistes souvent incohérentes avec les valeurs démocratiques, voire avec la dignité humaine. Veut-on vivre dans un monde où la technologie dicte ce qu’on peut ou ne peut pas faire, ce qu’on peut ou ne peut pas penser ?
Enfin, la participation algorithmique peut à son tour se transformer en une dictature de l’esprit. L’information se concentre dans les mains de quelques acteurs, qu’ils soient du domaine privé ou public. Ils sont en mesure d’obtenir un portrait détaillé de chaque individu. Ils peuvent surtout modifier les comportements des individus à leur insu, parfois à l’encontre des valeurs, des préférences et des intérêts de ces derniers. Les méthodes employées par Cambridge Analytica lors d’élections nationales à travers le monde illustrent cette tendance inquiétante. En ce sens, la participation algorithmique peut être manipulée et instrumentalisée par des acteurs puissants. Cette distorsion rend caduque la légitimité d’un tel processus. On se retrouve dès lors dans une forme d’ingénierie du monde social qui étouffe carrément la participation politique.
Il est permis de croire que ce ne seraient pas toutes les politiques publiques qui pourraient faire l’objet d’une participation algorithmique, au même titre que plusieurs politiques publiques ne font à l’heure actuelle pas l’objet d’une consultation publique. Le défi est de cerner les politiques publiques, notamment sur la gouvernance de la ville intelligente, pour lesquelles la participation algorithmique serait une valeur ajoutée. Parce qu’elle ne possède pas les limites des autres formes de consultations en termes de coût, de temps et d’échelle, et qu’elle permet d’appréhender une complexité qui va au-delà des capacités analytiques humaines, son potentiel semble non négligeable. L’envers de la médaille est qu’il faut considérer avec sérieux les menaces à la démocratie et les conditions contradictoires évoquées.
Conclusion
L’ampleur des défis auxquels sont confrontés les gouvernements démocratiques dans le contexte des villes intelligentes est considérable. Les pressions sociales fusent et fuseront de toutes parts, et ce, de manière simultanée. Combinées, elles généreront une surcharge et embourberont les gouvernements. Seront-ils en mesure de s’adapter et de surmonter cette épreuve ? Comment réagiront-ils ? Avec répression, résignation, compassion ? La trajectoire demeure incertaine. En ce sens, il y a un choix politique à faire.
Le politique doit faire face au pouvoir perturbateur des innovations technologiques, un pouvoir qui remet en cause l’ordre établi. Il est l’instance médiatrice entre ceux en faveur du statu quo et ceux en faveur du changement. Il filtre les demandes et il temporise les volontés de tout un chacun. Une ville intelligible exige des institutions robustes capables d’agir en véritable arbitre des conflits sociaux. Elle doit créer un espace pour débattre en préservant le rôle central de la participation citoyenne.
Cette transformation soulève des questionnements importants sur qui nous sommes et ce que nous voulons. Les récentes innovations ont le potentiel d’améliorer substantiellement la qualité de vie comme elles peuvent amplifier les maux existants. À nous de décider de la trajectoire future de la ville intelligente, une occasion unique de définir et de s’approprier notre projet de société.
Les réflexions éthiques entourant les technologies numériques font de plus en plus consensus en Occident : la nécessité de placer l’humain au centre du projet de société (Center for Human Technology, s. d. ; Council of Extended Intelligence, s. d.). L’humain ici fait référence à la population dans son ensemble. Tout le monde doit faire partie de la solution, tout le monde doit s’approprier le débat. Si une telle chose en vient à exister, la participation algorithmique ne sera pas une solution miracle. Il faudra l’encadrer avec des normes, des règles, des pratiques comme une institution à part entière. Sera-t-elle en mesure de rétablir la confiance des citoyennes et des citoyens envers les institutions politiques ? L’avenir nous le dira.
La ville intelligente
Entre privatisation et privation d’une vie urbaine multidimensionnelle
Joëlle G ÉLINAS et Fabien R ICHERT
Depuis quelques années déjà, certaines villes équipent leurs infrastructures urbaines de capteurs capables de mesurer et d’anticiper la consommation énergétique. D’autres se spécialisent dans le développement et la mise en place de plateformes numériques chargées de la centralisation et du partage de données relatives à l’état des services urbains (circulation, collecte des déchets, traitement des eaux, etc.). Dans cette course à l’innovation technologique souvent justifiée pour répondre aux défis de la concentration urbaine ou aux problématiques d’ordre écologique, ces villes se dotent du qualificatif « intelligent », déjà populaire dans le milieu des affaires, qui s’appuie sur l’informatique décisionnelle (« intelligence d’affaires »). La « mise en nombre » apparaît comme un processus incontournable dans ses projets de planification urbaine. Des partenaires institutionnels et privés sont généralement mandatés par les administrations publiques pour mettre en place des outils de collecte, de traitement et d’analyse des données massives ( big data ) afin d’améliorer la participation citoyenne ou d’optimiser la gestion des flux de circulation et de communication.
Une ville qui accumule des données sur les moindres faits et gestes de sa population n’apparaît plus comme la menace orwellienne d’une société douée d’omniscience. Elle devient plutôt une chance dans un contexte où les administrations publiques, soumises au phénomène d’accélération technique et sociale 1 , intègrent les normes du marché. Bien plus, les nombreux discours promotionnels relatifs à l’intégration des technologies intelligentes en milieu urbain vantent les nouvelles possibilités d’interconnexion entre la ville – ses acteurs
institutionnels, politiques et administratifs – et sa population citoyenne. De fait, un imaginaire de transparence, de démocratie participative et de créativité citoyenne est étroitement lié aux projets des villes intelligentes. Ce chapitre, qui s’inscrit dans le champ de la théorie critique et de l’économie politique de la communication, sera pour nous l’occasion de remettre en question cette conception et de proposer une critique qui ne se contentera pas de pointer du doigt les problématiques relatives à la surveillance, lesquelles, il est vrai, surviennent immanquablement lorsque des capteurs et des dispositifs interconnectés prolifèrent dans l’espace urbain. Dans un premier temps, nous reviendrons succinctement sur les motifs d’une planification urbaine « intelligente » en dressant un parallèle avec les analyses d’Henri Lefebvre qui affirmaient le besoin d’un « droit à la ville ». Le droit à la ville s’accompagne chez Lefebvre d’une critique et d’une remise en cause d’un urbanisme technocratique propre au développement des villes industrielles.

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