Démanteler les frontières : Contre l’impérialisme et le colonialisme
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Description

Aujourd’hui, plus que jamais, il est insensé de parler d’immigration tout en faisant abstraction des catalyseurs des déplacements de population : le colonialisme, l’impérialisme et le néolibéralisme. C’est là le point de départ que revendique Démanteler les frontières. Alliant théorie politique (Fanon, Foucault, Negri et d’autres) et expérience de terrain, l’auteure aborde la question des droits migratoires dans le cadre d’une analyse critique du capitalisme mondialisé, de l’exploitation et du racisme qui sont à l’origine des frontières et de l’État-nation.
Au cœur de cette analyse se trouve le concept d’« impérialisme de frontières », qui désigne le processus de création et de maintien structurel des violences et des conditions de précarité liées aux migrations, et déboulonne le mythe de la bienveillance occidentale à l’égard des migrants.
À la fois manifeste, témoignage et manuel de survie, ce livre donne aussi la parole à plusieurs militants et personnes migrantes.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 septembre 2015
Nombre de lectures 2
EAN13 9782895966852
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0022€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La collection «Instinct de liberté», dirigée par Marie-Eve Lamy et Sylvain Beaudet, propose des textes susceptibles d’approfondir la réflexion quant à l’avènement d’une société nouvelle, sensible aux principes libertaires.
© Lux Éditeur, 2015, pour la présente édition
www.luxediteur.com
© Harsha Walia, 2013
Titre original: Undoing Border Imperialism , AK Press/Institute for Anarchist Studies/Anarchist Intervention Series
Dépôt légal: 4 e  trimestre 2015
Bibliothèque et Archives Canada
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
ISBN: 978-2-89596-205-2
ISBN (epub): 978-2-89596-685-2
ISBN (pdf): 978-2-89596-885-6
Ouvrage publié avec le concours du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec et de la SODEC . Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada ( FLC ) pour nos activités d’édition, ainsi que du Programme national de traduction pour l’édition du livre, une initiative de la Feuille de route pour les langues officielles du Canada 2013-2018: éducation, immigration, communautés , pour nos activités de traduction.
P RÉFACE
H ARSHA W ALIA démontre toute l’importance de resituer le mouvement pour les droits des immigrants dans le cadre de la lutte contre le colonialisme de peuplement. Si les mouvements pour les droits des immigrants gagnent actuellement du terrain aux États-Unis, ils omettent encore souvent de remettre en question la logique fondamentale du colonialisme de peuplement, qui considère «l’immigration» comme un problème.
Par exemple, de nombreux militants étatsuniens ont fait campagne autour du Dream Act, qui offre des voies d’accès à la citoyenneté aux immigrants menant des études universitaires ou s’étant enrôlés dans l’armée. Les droits des immigrants sont ainsi mis de l’avant au détriment des victimes des guerres impérialistes menées par les États-Unis à l’étranger. De plus, même si de plus en plus de personnes (même parmi les conservateurs) se disent favorables à l’assouplissement des voies d’accès à la citoyenneté, bon nombre d’entre elles exigent en même temps le renforcement du contrôle des frontières. Ce contrôle accru entraîne des conséquences négatives pour les nations autochtones dont les territoires chevauchent la frontière, comme le territoire Tohono O’odham, qui est aujourd’hui essentiellement une zone militarisée des États-Unis.
Ainsi, les logiques capitalistes et coloniales, qui considèrent «l’immigration» comme un problème, demeurent incontestées. Tout d’abord, pour que l’immigration soit conçue comme un problème, il faut que les communautés humaines entretiennent un rapport de propriété avec la terre, c’est-à-dire qu’ils la perçoivent comme une marchandise pouvant être possédée et administrée par un groupe de personnes. Pourtant, comme le soulignent de nombreux penseurs et militants autochtones tels que Glen Coulthard, Mishuana Goeman, Patricia Montures Angus et bien d’autres, nous avons tous et toutes la responsabilité de prendre soin de la terre qui prend soin de nous. La terre ne «nous» appartient pas; c’est nous qui lui appartenons. C’est précisément cette perception de la terre reposant sur la notion de propriété qui a permis aux colons de justifier l’invasion des peuples autochtones. Les colons considéraient que puisque les peuples autochtones n’étaient pas individuellement propriétaires de la terre, celle-ci n’était pas développée à sa juste valeur. Conséquemment, il était justifié de se l’approprier et de la marchander.
Deuxièmement, examinons le terme «immigrant». Ce mot insinue que les individus doivent naturellement être liés à un seul lieu et que s’ils voyagent, ils se retrouvent à un endroit auquel ils n’appartiennent pas. Là encore, plusieurs penseurs et militants autochtones critiquent cette présomption. Renya Ramirez et Myla Vicenti Carpio estiment que le concept «d’autochtone urbain» sous-entend que les peuples autochtones, avant la colonisation, ne voyageaient jamais; que les Autochtones doivent nécessairement rester à un endroit fixe. S’ils vont quelque part, ils renoncent forcément à leur authenticité et sont irrémédiablement voués à l’assimilation.
En Arizona, la campagne que mènent des militants autochtones contre la loi SB 1070 (laquelle accentue la criminalisation des personnes sans papiers) est justement articulée autour de la remise en cause du paradigme «d’immigration». Le 21 mai 2010, des militants autochtones ont occupé le quartier général de la U.S. Border Patrol, situé dans la Davis-Monthan Airforce Base, à Tucson, pour protester contre SB 1070. Voici quelques-unes de leurs revendications:
Aujourd’hui, les peuples autochtones de l’Arizona se joignent aux migrants autochtones d’autres régions de l’hémisphère occidental pour exiger un retour à la valeur traditionnelle de liberté de mouvement pour tous les peuples. Avant l’arrivée des colons européens (Espagnols, Anglais et Français) et l’établissement de l’État colon européen dénommé États-Unis ainsi que des frontières artificielles imposées par cet État et d’autres nations d’inspiration européenne, les peuples autochtones migraient, voyageaient et échangeaient les uns avec les autres sans se soucier des lignes noires artificielles tracées sur des cartes. Les politiques d’immigration des États-Unis déshumanisent et criminalisent les personnes simplement parce qu’elles sont nées du mauvais côté de ces lignes artificielles. Les colons blancs, dont les ancêtres sont ici depuis, au plus, quelques centaines d’années, imposent ces politiques de terreur et de mort à des «immigrants» dont les ancêtres habitent cet hémisphère depuis des dizaines de milliers d’années, depuis des temps immémoriaux.
De plus, la migration que cherche à endiguer le gouvernement des États-Unis a pour principal moteur les politiques économiques des accords de libre-échange états-uniens, comme l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), qui limitent gravement la capacité des Mexicains et d’autres peuples du Sud de subvenir à leurs besoins en permettant à de grandes entreprises d’extraire d’énormes quantités de richesses et de ressources de ces pays dans l’intérêt des États-Unis. C’est dans ce contexte que des millions de personnes affrontent l’adversité, risquant parfois même la mort, en franchissant la frontière des États-Unis. Seulement au cours des dix dernières années, des milliers de femmes, d’hommes, d’enfants et de personnes âgées ont trouvé la mort en traversant la frontière. Si les États-Unis veulent vraiment freiner la migration, ils devraient mettre fin aux politiques d’exploitation et d’extraction des richesses dont le Sud est la cible, et plutôt mettre en œuvre des politiques de justice économique, environnementale et sociale pour tous les êtres humains de la planète, ce qui réduirait le besoin d’immigrer. Les manifestants exigent: l’arrêt de la militarisation des frontières; l’abrogation immédiate des lois SB 1070 et 287g; l’arrêt de tout profilage racial et toute criminalisation de nos communautés; aucun nettoyage ethnique ou génocide culturel; aucun empiétement des patrouilles frontalières et aucune rafle en terre autochtone souveraine; aucune expulsion; aucune rafle; aucun contrôle d’identité; aucun poste de contrôle. Oui à la régularisation immédiate et inconditionnelle («légalisation») de toutes les personnes; oui aux droits humains; oui à la dignité; oui au respect; oui au respect du droit à la migration inhérent aux peuples autochtones [1] .
La lecture de ce communiqué nous indique que, pour les auteurs, la source du problème n’est pas la migration, mais bien l’État-nation et sa dépendance à l’appropriation territoriale et à l’emprise sur le territoire. Ils soutiennent que l’immigration est un enjeu autochtone parce que le colonialisme de peuplement découle essentiellement d’un concept exclusiviste de nation reposant sur la propriété de la terre et l’emprise sur un territoire délimité par des frontières.
Ainsi, une vision libératrice des droits des immigrants se doit d’être fondée davantage sur la remise en cause de la logique même de l’État colonial que sur les voies d’accès à la citoyenneté au sein de celui-ci.
Cet important texte de Harsha nous oriente vers la construction d’un mouvement holistique d’opposition à l’oppression anti-immigration. Le travail de solidarité entre les migrants, les personnes de couleur non immigrantes et les peuples autochtones doit dépasser la politique de coalition reposant sur la présomption que nous sommes tous «opprimés». Harsha nous propose plutôt d’observer comment la xénophobie anti-immigrante, le suprémacisme blanc et le colonialisme de peuplement se renforcent mutuellement d’une manière qui nous empêche en fait de voir comment ces logiques sont inextricablement liées. Ce n’est qu’en accomplissant le type de travail intellectuel et militant minutieux nécessaire à la compréhension des liens entre ces logiques que nous serons en mesure de les démanteler.
Andrea Smith [*]
 
[*] Andrea Smith est professeure adjointe au programme d’Études culturelles et médiatiques de l’université de Californie à Riverside. Elle a écrit et édité de nombreux ouvrages, dont Native Americans and the Christian Right: The Gendered Politics of Unlikely Alliances, Conquest: Sexual Violence and American Indian Genocide, The Revolution Will Not Be Funded: Beyond the Nonprofit Industrial Complex , et Color of Violence: The INCITE! Anthology . Andrea est actuellement coordonnatrice de l’Ecumenical Association of Third World Theologians, aux États-Unis, et cofondatrice de INCITE!. Elle vient tout juste de rédiger un rapport pour les Nations Unies au sujet des peuples autochtones et des pensionnats.
I NTRODUCTION
c’est l’année où ceux qui nagent dans le courant sous la frontière et frissonnent dans les wagons sont accueillis au son des tambours et trompettes au premier croisement du chemin de fer de l’autre côté; c’est l’année où les mains qui cueillent la tomate à même la vigne se réapproprient la terre qui porte la vigne où les mains qui mettent les tomates en conserve héritent du chahut de la conserverie c’est l’année où les yeux rougis par le poison qui aseptise les toilettes s’éveillent enfin sur le spectacle des collines où résonne le chant du coq, pèlerinage à la terre qui a vu naître l’immigrant; c’est l’année où toutes les blattes disparaissent, où aucun docteur ne trouve une blatte incrustée dans l’oreille d’un nourrisson; c’est l’année où les coupons alimentaires des filles-mères sont vendus aux enchères tels des doublons d’or, et où plus aucune pièce de monnaie ne sert à acheter des machettes pour le prochain bouquet de têtes coupées au pays des plantations de café.
Martin E SPADA , «Imagine the Angel of Breads»
C E LIVRE PARLE de démanteler les frontières: les frontières physiques imposées par un système mondial d’apartheid, mais aussi les frontières conceptuelles qui nous séparent les uns des autres. De telles idées sont au service de la survie obstinée et reposent sur la conviction profonde que des millions de personnes s’évertuent chaque jour à subvertir le système et à se libérer de ses chaînes. Seulement au cours de l’année qu’il a fallu pour écrire ce livre, des centaines de milliers de personnes ont courageusement pris les rues et remporté des victoires dans le cadre du mouvement Idle No More, de la grève étudiante au Québec, de l’opposition aux sables bitumineux, du soulèvement du Printemps arabe, des grèves anti-austérité menées partout en Europe, de la campagne «Undocumented and Unafraid» et du mouvement pour le boycott, le désinvestissement et les sanctions contre l’État d’Israël (BDS).
Cet ouvrage est un humble projet, un modeste effort issu d’une décennie d’organisation de mouvements sociaux dont le mérite ne peut être revendiqué par une seule personne, et que personne ne peut prétendre décrire objectivement. Pour écrire ce livre, j’ai dû surmonter le malaise que me procure l’idée de documenter et raconter des expériences liées à un mouvement dans lequel je suis profondément impliquée, mais au sein duquel je suis loin d’avancer seule. D’innombrables mentors et camarades m’ont aidée à me remettre en question et ont influencé ma pensée. Je tiens à insister sur l’importance de ces relations, étant donné la nature individualiste de l’écriture et la tendance à la culture de la célébrité dans les milieux activistes. Il n’y a pas de libération dans l’isolement; en fait, la libération y est impossible . Ce livre reflète la nature collective et collaborative des mouvements sociaux et est le fruit du travail de toutes les personnes qui ont contribué à son contenu, de celles qui ont aidé à l’éditer et à le façonner, de celles dont les voix et l’expression artistique se trouvent dans ces pages et, par-dessus tout, de celles qui, au quotidien, prennent leur destin en charge et inspirent autant de rébellions et de résurrections méritant d’être racontées.
Démanteler les frontières reflète également les diverses facettes de ma propre vie en exil. La lutte contre les frontières tracées par l’État, qui séparent les riches des pauvres, les corps blancs des corps bruns/noirs, l’Occident de l’Orient, coule dans mes veines. La famille de ma mère est le produit de la partition de l’Inde et du Pakistan en 1947, une frontière coloniale ayant déplacé de 12 à 15 millions de personnes en seulement quatre ans. Mon père a passé la majeure partie de sa vie adulte comme travailleur migrant. Sa subsistance dépendait d’un régime quotidien de sueur et de prières, dans l’attente du prochain coup de fil hebdomadaire à sa famille et dans l’indignité constante associée au statut d’éternel «étranger». Pendant des années, mon propre statut juridique a été précaire et j’ai connu, de l’intérieur, l’inhumanité d’un centre de détention. Bien que ce livre ne soit pas une autobiographie, ces expériences personnelles, ces souvenirs et ces histoires sont indissociables des mouvements dont je fais partie et façonnent en grande partie l’analyse que présente cet ouvrage.
D ÉMANTELER L’IMPÉRIALISME DE FRONTIÈRES
Les zones frontalières, le dernier talon d’Achille du colonialisme et de l’impérialisme.
Roxanne D UNBAR- O RTIZ , «Invasion of the Americas and the Making of the Mestizocoyote Nation»
Les expériences de ma famille et celles d’autres migrants déplacés (qui sont indescriptibles selon la féministe chicana Cherríe Moraga: «pour trouver le mot, pour décrire le deuil, je risque de tout perdre») appartiennent à un contexte déterminé par d’importantes forces systémiques [1] . Les discours dominants, et même certaines sphères du mouvement pour les droits des immigrants, vantent la générosité de l’Occident à l’égard des migrants déplacés et taisent les causes premières et principales de la migration. Pourtant, comme le précise Amartya Sen, lauréat du prix Nobel d’économie: «L’augmentation de la pression à migrer au cours des dernières décennies s’explique davantage par le dynamisme du capitalisme international que par la simple croissance démographique des pays du tiers-monde [2] .» Le capitalisme et l’impérialisme déstabilisent de nombreuses collectivités et obligent les individus à se déplacer pour trouver du travail et survivre.
Tandis que l’on représente les personnes déplacées par les ravages du néolibéralisme et de l’impérialisme comme des menaces démographiques et que l’on entrave sans relâche leur mobilité, le capital est libre de traverser toutes les frontières, à l’image d’une production et d’une consommation transnationalisées. Moins de 5 % des migrants et réfugiés du monde viennent en Amérique du Nord [3] . Lorsqu’ils s’y risquent, ils font face à des gardes-frontières armés, à la détention et l’emprisonnement, occupent des emplois mal payés et travaillent dans des conditions dangereuses, ont un accès minimal aux services sociaux, subissent la discrimination et la déshumanisation, et vivent sous la menace constante d’être expulsés. Les États occidentaux sont indubitablement impliqués dans le déplacement et la migration: leurs politiques dépossèdent les populations, les forcent à se déplacer et refusent ensuite tout semblant de moyen de subsistance et toute dignité aux personnes qui réussissent malgré tout à franchir leurs frontières.
L’«impérialisme de frontières», le cadre conceptuel que je propose ici, déboulonne le mythe de la bienveillance occidentale à l’égard des migrants. En fait, il renverse complètement le scénario. Comme l’explique judicieusement la journaliste Dawn Paley: «Loin de prévenir la violence, la frontière en est en fait la cause [4] .» L’impérialisme de frontières décrit le processus de création et de maintien structurel des violences et des conditions de précarité liées au déplacement et à la migration.
L’impérialisme de frontières comporte quatre éléments structurants concomitants et qui se recouvrent: 1) le déplacement massif des collectivités appauvries et colonisées résultant des relations de pouvoir asymétriques à l’échelle mondiale et la sécurisation simultanée des frontières contre les migrants ainsi déplacés par le capitalisme et l’empire; 2) la criminalisation de la migration, accompagnée de mesures disciplinaires et de graves punitions pour les personnes jugées «étrangères» ou «illégales»; 3) l’établissement d’une hiérarchisation racisée de la citoyenneté par la désignation arbitraire de ceux qui appartiennent légitimement à l’État-nation; et 4) l’exploitation de la main-d’œuvre migrante par les intérêts capitalistes, avec l’aval et l’assistance de l’État, dans des conditions s’apparentant souvent à l’esclavage et à la servitude. Tandis que les frontières sont perçues comme des lignes démarquant le territoire, l’analyse de l’impérialisme de frontières interroge les modalités et les réseaux de gouvernance qui déterminent comment les personnes seront intégrées à l’État-nation et comment le territoire sera administré, conformément aux diktats de l’empire mondial et du capitalisme transnational, et de concert avec ces forces structurantes.
Pour reprendre la pensée des philosophes Michael Hardt et Antonio Negri, les frontières sont à la fois transgressées (lorsqu’elles servent à élargir la portée d’un empire) et renforcées (lorsqu’elles servent à préserver l’intégrité du centre territorial) [5] . Les mesures de contrôle frontalier sont principalement déployées par les régimes occidentaux qui créent les déplacements de masse, et contre les personnes mêmes pour qui le recours à la migration est forcé par les ravages des occupations capitalistes et militaires. Les arrestations sans accusations, les expulsions, les détentions de durée indéterminée, les tortures et assassinats sont aujourd’hui autant de pratiques «normales» dans les zones frontalières militarisées. La construction raciste, classiste, hétéropatriarcale et capacitiste du migrant légal et désirable justifie la criminalisation du migrant catégorisé illégal et indésirable, ce qui favorise en retour les conditions permettant au capital d’exploiter davantage la main-d’œuvre migrante. Les statuts juridiques précaires des migrants et leur positionnement précaire dans une main-d’œuvre hiérarchisée sont renforcés par des discours racisants qui définissent les migrants de couleur comme d’éternels étrangers: admis dans l’État-nation, mais n’appartenant pas à l’État-nation. Bouclant la boucle, l’impérialisme de frontières éclaire la façon dont les angoisses coloniales relatives à l’identité et à l’inclusion à l’intérieur des frontières occidentales sont reliées aux justifications racistes des missions impérialistes à l’extérieur des frontières occidentales, lesquelles génèrent de nouveaux cycles de déplacement de masse. Ainsi, nous sommes tous simultanément séparés et liés les uns aux autres par les violences de l’impérialisme de frontières.
Toute discussion sur l’impérialisme de frontières évoque par ailleurs nécessairement une analyse du colonialisme. Les frontières tracées par le colonialisme séparent les familles autochtones les unes des autres. Tout comme le Raj britannique, qui a divisé la terre natale de mes parents, les frontières coloniales imposées par le Canada et les États-Unis ont divisé les communautés autochtones de l’Île de la Tortue [6] . De plus en plus, les territoires autochtones sont un champ de bataille où l’on assiste à une escalade des politiques de militarisation des frontières. Dans le sud de l’Arizona, par exemple, les O’odham se mobilisent contre la construction du mur entre les États-Unis et le Mexique, dont une partie traverserait la réserve Tohono O’odham et compliquerait l’accès aux sites cérémoniaux situés de l’autre côté de la frontière. Selon Alex Soto, un Tohono O’odham arrêté en 2010 pour avoir occupé les bureaux de la U.S. Border Patrol:
Les vrais criminels sont le Department of Homeland Security, la U.S. Border Patrol, l’Immigration Customs Enforcement et les entreprises qui les soutiennent, comme Wackenhut […]. Les peuples autochtones existent ici depuis bien plus longtemps que ces frontières imposées, et les aînés nous enseignent que nous avons toujours respecté la liberté de circulation […]. Les effets de la militarisation des frontières sont constamment occultés par les médias et la culture populaire de ce pays […]. La militarisation des frontières détruit les communautés autochtones [7] .
Par ailleurs, les frontières morcellent des collectivités hétérogènes et rigidifient les allégeances envers des nationalismes d’État artificiellement homogénéisés. Jessica Danforth, une féministe autochtone multiraciale, écrit: «Ce que les frontières ont fait à beaucoup trop de communautés autochtones est horrible et atroce à tellement d’égards – et elles ont empoisonné nos esprits en nous forçant à penser de façon segmentée, en factions séparées, plutôt que de façon globale, les incitant à penser en factions uniques plutôt qu’en cercle complet […]. Nous appartenons à la Terre-Mère, qui n’appartient à personne, et sur laquelle il n’existe aucune frontière [8] .»
Au lieu de concevoir l’immigration comme un enjeu de politique intérieure placé sous la responsabilité de l’État, la perspective de l’impérialisme de frontières réoriente la conversation sur la structuration systémique des déplacements et des migrations à l’échelle planétaire, qui répond aux intérêts du capitalisme, de l’empire colonial, du renforcement de l’État et des hiérarchies oppressives. Ces forces structurantes sur les plans politique, économique et social sont imbriquées et interreliées. Elles façonnent la nature de la migration, déterminant du même coup les expériences des personnes migrantes et déplacées. McKenzie Wark, un auteur australien, rappelle que «ces personnes qui cherchent refuge, à qui l’on donne rarement la parole, sont celles qui confrontent les injustices du monde. Elles renoncent à leur propre droit à la souveraineté et se jettent à la mer. Leurs revendications illimitées ne seront satisfaites que lorsque le monde sera devenu son propre refuge [9] ». Des millions de migrants sans papiers prenant la rue le 1 er  mai, aux États-Unis, aux émeutes des jeunes immigrants en France, en passant par les manifestations hebdomadaires devant les centres de détention en Australie jusqu’aux mobilisations quotidiennes contre le mur de l’apartheid israélien, les résistances locales sont des manifestations d’un phénomène mondial d’affirmation de la liberté de rester, de partir et de revenir en dépit de l’impérialisme de frontières. Tania Willard, artiste autochtone Secwepemc, remarque que «les clôtures et les frontières ne peuvent empêcher le flot des rivières, la migration des papillons ou le mouvement des personnes, et elles ne freineront pas davantage l’esprit de la liberté [10] ».
Puisque les frontières vont de pair avec la plupart des systèmes d’oppression, j’émets l’hypothèse que le démantèlement de l’impérialisme de frontières rendrait la société plus libre et plus juste pour tous. Même si ce livre porte principalement sur la mobilisation contre les frontières tracées par les États, il convient de souligner que les frontières et les violences qu’elles portent sont partout autour de nous. Tout comme les lois en matière d’immigration criminalisent les migrants qui transgressent les frontières entre les États, les lois relatives à l’intrusion et à la propriété privée proscrivent le squattage et l’usage commun de l’espace, tout en légalisant l’occupation coloniale et la division des terres autochtones. La remise en cause des frontières, qu’elles soient concrètes ou conceptuelles, c’est-à-dire la remise en question de leur construction sociale et de leurs structures affectives, sert à montrer qu’en plus d’être ségrégés dans l’espace, nous sommes aussi rigidement hiérarchisés. Que ce soit au moyen de contrôles militaires, de communautés protégées au sein de quartiers embourgeoisés, de salles de réunion d’entreprises protégées, toutes les pratiques consistant à définir des frontières servent à séparer les zones d’accès, d’inclusion et de privilège des zones d’invisibilité, d’exclusion et de mort. Partout où elles prolifèrent, les frontières et l’ordre qu’elles imposent servent à renforcer l’enclosure du bien commun et ainsi réifier les relations d’apartheid sur les plans politique, économique, social et psychologique. L’intellectuel palestinien Edward Said écrit: «De même qu’aucun d’entre nous ne se trouve hors de la carte ou au-delà, nul n’est entièrement étranger à la lutte dont elle est l’enjeu. Bataille complexe et captivante, car elle ne se livre pas seulement avec des soldats et des canons, mais aussi avec des idées et des formes, des images et de l’imaginaire [11] .»
D ÉCOLONISER LES FRONTIÈRES DU MOUVEMENT
Chez moi, c’est peut-être un endroit où je vais et où je n’ai jamais mis les pieds.
Warsan S HIRE , «To Be Vulnerable and Fearless: An Interview with Writer Warsan Shire»
Au-delà de la conceptualisation de l’impérialisme de frontières, ce livre traite de son démantèlement par les mouvements pour la justice migratoire. Comme le mentionne Darnell Moore, un éducateur queer et noir: «Pour vivre, il nous faut mettre fin à tout ce qui, autrement, causerait notre perte [12] .» Le processus d’organisation communautaire populaire, qui consiste à résister ensemble et à tisser des solidarités pour affronter les divers modes de gouvernance instaurés sur la base des frontières, conduit à la création de relations transnationales, ce que la romancière Kiran Desai appelle «une passerelle au-dessus du fossé [13] ». C’est grâce à ce type d’engagement actif contre l’impérialisme, le capitalisme, le renforcement de l’État et l’oppression – ainsi que l’entretien de relations sociales et d’identités émancipatrices et en expansion, forgées dans et par la lutte – que nous pourrons mettre en œuvre des solutions de rechange à l’impérialisme de frontières.
Tout mouvement social doit s’ancrer dans un projet positif commun. S’il n’est pas nécessaire que ce projet soit homogène, précis et parfait en tous points, il doit forcément viser à démanteler les hiérarchies, renverser la concentration du pouvoir, permettre des relations équitables et favoriser l’autonomie individuelle en même temps que la responsabilité collective. Pour reprendre les propos prophétiques de Robin Kelley, historien noir: «Sans visions nouvelles, nous ne savons pas quoi bâtir, nous savons seulement ce qu’il faut démolir. Non seulement nous sommes confus, cyniques et désorientés, mais nous oublions en outre qu’une révolution n’est pas une série de manœuvres et de tactiques astucieuses, mais bien un processus qui peut et doit nous transformer [14] .» Pour ce faire, il nous faut élaborer des solutions concrètes et renforcer nos relations en dehors du domaine des institutions de l’État et de ses matrices de pouvoir et de contrôle. Ces propositions déstabilisent l’État et le capitalisme en fonctionnant hors de leur portée.
La décolonisation est un cadre conceptuel offrant une vision préfigurative positive et concrète. La préfiguration est la notion selon laquelle notre mode d’organisation doit refléter la société dans laquelle nous voulons vivre, c’est-à-dire que les méthodes que nous privilégions, les institutions que nous créons et les relations que nous favorisons au sein de nos mouvements et nos collectivités doivent correspondre à nos idéaux. Pour de nombreux activistes, la préfiguration implique d’envisager une société complètement «nouvelle». Mais en tant que cadre conceptuel préfiguratif, la décolonisation nous enseigne que nous avons d’ores et déjà hérité, depuis plusieurs générations, d’une sagesse qui continue d’évoluer en ce qui concerne les manières de vivre en liberté et en collectivité tout en veillant sur la Terre au moyen de pratiques anticoloniales de mise en commun, de coopératives de travail anticapitalistes, de communautés de soins anti-oppressives et, tout particulièrement, de traditions matriarcales autochtones. Comme l’affirment avec vigueur les théoriciens Aman Sium, Chandni Desai et Eric Ritskes, «la décolonisation exige la valorisation de la souveraineté autochtone sous ses formes matérielles, psychologiques, épistémologiques et spirituelles [15] ».
Mettre en œuvre des politiques de décolonisation appelle également à démanteler toutes les frontières qui nous séparent les uns des autres. Judith Butler, philosophe féministe et queer, éclaire et met en valeur la vulnérabilité et l’interdépendance des êtres humains: «Regardons les choses en face, nous nous défaisons les uns les autres. Et si ce n’est pas le cas, nous manquons quelque chose. S’il semble évident que le deuil nous défait, c’est parce que c’était déjà le cas avec le désir. On ne reste pas toujours intact. Il se peut qu’on le reste ou qu’on veuille le rester, mais il est aussi possible qu’en dépit de nos efforts nous soyons défaits par l’autre [16] .»
Face au colonialisme physique et psychologique omniprésent, la décolonisation traverse les domaines politiques et personnels de nos vies et porte diverses formulations d’associations non hiérarchiques et non oppressives. Par la lutte acharnée contre le colonialisme de peuplement, l’impérialisme de frontières, le capitalisme et l’oppression, et au moyen de pratiques concrètes centrées sur d’autres façons de travailler, de réfléchir, d’aimer, de veiller les uns sur les autres et de vivre, les mouvements de décolonisation créent une véritable solution de remplacement du pouvoir. En fin de compte, la décolonisation nous ancre dans la gratitude et l’humilité en nous permettant de comprendre que nous ne sommes qu’une toute petite partie de la Terre et de sa création. Elle nous encourage par ailleurs à constituer des réseaux d’amitié et des mouvements fondés sur des affinités partagées et des solidarités responsables.
P OURQUOI P ERSONNE N’EST ILLÉGAL?
Qu’adviendrait-il si nous agissions par amour plutôt qu’en fonction des dictats de l’esprit nationaliste?
Shivam V IJ , «Of Nationalism and Love in Southasia»
Je suis active au sein du mouvement pour la justice migratoire, plus précisément avec les divers collectifs canadiens Personne n’est illégal, depuis maintenant plus de dix ans. Personne n’est illégal est un mouvement pour la justice migratoire qui cherche à soutenir de façon tangible les luttes des réfugiés, des migrants sans papiers et des travailleurs (im)migrants, tout en prônant une solidarité active avec les communautés autochtones. Les collectifs Personne n’est illégal, fondés sur des principes anticolonialistes, anticapitalistes, anti-impérialistes, anti-oppression et favorables à la justice environnementale ainsi qu’à l’autodétermination des peuples autochtones, organisent des campagnes et luttent contre les systèmes d’injustice par l’éducation populaire et l’action directe [17] . Implantés dans plusieurs régions du Canada, les collectifs Personne n’est illégal sont organisés de façon autonome et regroupés en un réseau flexible autour de valeurs communes et d’une certaine coordination ad hoc. Ce n’est qu’en 2012 que les collectifs Personne n’est illégal ont rédigé une déclaration d’unité décrivant le réseau comme «faisant partie d’un mouvement international de résistance luttant pour le droit de rester, la liberté de se déplacer et le droit au retour [18] ».
Il est essentiel de décrire les pratiques du mouvement Personne n’est illégal pour les raisons suivantes: premièrement, Personne n’est illégal articule une critique systémique de l’impérialisme de frontières. Cette critique contraste avec les mouvements pour les droits des immigrants plus conventionnels qui ignorent le rôle central de l’empire et du capitalisme dans la violence des déplacements, de la migration et du contrôle des frontières. Deuxièmement, la critique systémique de Personne n’est illégal, en tant que cadre conceptuel militant, facilite la convergence de divers mouvements sociaux. Des liens sont tissés entre les activistes antidétention et antiprison, entre les mouvements antipauvreté et les communautés de sans-papiers luttant pour garantir l’accès aux services de base, entre les organismes anticolonialistes locaux et les projets anti-impérialistes de solidarité internationale, et entre les mouvements pour la justice en matière de genre, qui se portent à la défense de nos corps, et les mouvements de justice environnementale, qui défendent la Terre.
Troisièmement, le travail de Personne n’est illégal est multidimensionnel. Tout en agissant dans une perspective anti-État, Personne n’est illégal côtoie stratégiquement l’appareil étatique afin d’obtenir des gains tangibles pour les personnes menacées de détention ou d’expulsion. Ce type de mobilisation ne peut être facilement écarté comme étant simplement réformiste, puisqu’il nous oblige à nous engager auprès de personnes directement touchées par les injustices de l’impérialisme de frontières. Cet enracinement dans l’expérience de ces personnes et la pertinence de notre travail à leur égard contribuent à élargir le combat pour des transformations structurelles et pour la liberté collective. L’équilibre prudent et réfléchi de nos stratégies est abordé tout au long de ce livre, puisqu’il est essentiel pour gagner la confiance et le respect des communautés directement touchées et des militants radicaux envers le travail de Personne n’est illégal.
Quatrièmement, les campagnes de mobilisation de Personne n’est illégal permettent de tirer des leçons sur le fait de maintenir des positions politiques fondées sur des principes tout en élargissant les communautés de résistance par la création d’alliances vastes et efficaces. Un important quotidien grand public reconnaît à contre-cœur la force de Personne n’est illégal: «Ce groupe communautaire, autrefois marginal […] est de plus en plus populaire […]. Sa croisade pour les migrants sans papiers a fait les manchettes et su obtenir la reconnaissance du public [19] .» De nos jours, alors que l’industrie des organismes à but non lucratif est en pleine expansion, Personne n’est illégal propose un modèle d’organisation communautaire durable, fondée sur l’implication bénévole et radicale, et dont la capacité de frapper l’imaginaire et de remporter des victoires est de plus en plus importante. Par exemple, après neuf ans d’organisation de campagnes populaires, Personne n’est illégal – Toronto a non seulement popularisé les enjeux de justice migratoire, mais a également travaillé à faire de Toronto la première ville sanctuaire au pays où les services municipaux sont garantis à tous, quel que soit leur statut d’immigration. Dans le but de discréditer la popularité et l’efficacité pancanadienne de Personne n’est illégal, Jason Kenney, le ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration, a récemment dénoncé le réseau de Personne n’est illégal au Parlement, l’accusant de n’être «pas qu’un simple autre groupe d’activistes qui aime faire du bruit. Il s’agit d’un groupe d’extrémistes intransigeants et anti-Canada [20] ».
Finalement, pour revenir aux paroles de Robin Kelley, Personne n’est illégal présente une vision préfigurative d’une autre forme de société. Le nom même du groupe, ainsi que ses diverses déclinaisons comme «Kein Mensch ist illegal», «No One is Illegal» et «Nadie es ilegal», insistent sur le mérite inhérent et la valeur de tous les humains, ainsi que sur le fait que les politiques rendant les êtres humains illégaux sont des fictions juridiques et morales. Pour démanteler l’impérialisme de frontières, il est nécessaire de défaire les structures du pouvoir tout en préfigurant les relations sociales que nous souhaitons entretenir et les formes de leadership que nous voulons soutenir. Au sein de Personne n’est illégal, nous respectons le leadership des communautés marginalisées, particulièrement les personnes de couleur et les nations autochtones soumises à l’emprise de l’État et à l’oppression systémique. Les méthodes d’organisation employées au sein de Personne n’est illégal se veulent le reflet des sociétés anti-oppressives, égalitaires et non coercitives auxquelles nous aspirons.
Pour ces raisons, l’analyse des dix ans d’histoire de Personne n’est illégal offre des perspectives intéressantes, pour tous les activistes, en matière de stratégies efficaces visant l’abolition des frontières imposées par l’État et le renforcement de collectivités combatives, aimantes et durables.
À PROPOS DE CE LIVRE
Je suis venue à la théorie par la voie du désespoir, pour chercher à comprendre ce qui se passait tout autour de moi et en moi.
Par-dessus tout, je voulais chasser la douleur. Je voyais dans la théorie un espace de guérison.
bell hooks, Teaching to Transgress
Démanteler les frontières combine différentes formes de théorie souvent reléguées à des sphères distinctes: les théories universitaires, les théories expérientielles et les théories des mouvements sociaux. Même si les structures sociales consacrent les discours universitaires comme la forme de théorie la plus rigoureuse et la plus objective qui soit, ces trois sortes de théorie sont en fait d’une valeur inestimable. Ensemble, elles nous aident à comprendre l’injustice systémique depuis différentes perspectives, et elles nous donnent le pouvoir d’agir contre les systèmes autoritaires et oppressifs. Ce livre est principalement ancré dans les théories des mouvements sociaux, basées sur des pratiques militantes, et les théories expérientielles, qui reposent sur des réalités et des résistances vécues.
Le premier chapitre, «Qu’est-ce que l’impérialisme de frontières?», repose sur les théories universitaires. Dans ce chapitre, en prenant appui sur la théorie critique concernant la race, les études féministes, l’analyse marxiste et le poststructuralisme, je théorise et évalue l’impérialisme de frontières depuis une perspective de pédagogie intersectionnelle. Je soutiens que la violence de l’impérialisme de frontières est le résultat direct de la violence des déplacements coloniaux, de la circulation du capital, de la stratification du travail au sein de l’économie mondiale et des structures hiérarchiques de la race, des classes, du genre, des capacités et du statut de citoyenneté. Plutôt que de blâmer la victime et de recourir aux stéréotypes racistes qui punissent les migrants et les rendent «illégaux» pour avoir choisi des formes irrégulières de migration, ce chapitre conteste rigoureusement l’idéologie inhumaine de contrôle des frontières qui refuse aux migrants leur liberté et leur autodétermination.
Le deuxième chapitre, «Cartographie de Personne n’est illégal», décrit la réponse de Personne n’est illégal – en tant que mouvement de justice migratoire anticapitaliste, anticolonialiste et antiraciste – à l’impérialisme de frontières. Il ne s’agit pas d’une historiographie complète, ni même d’un résumé des campagnes de Personne n’est illégal; ce chapitre présente plutôt mon point de vue sur certaines des formulations les plus fortes de l’analyse et des pratiques issues du mouvement Personne n’est illégal au cours de la dernière décennie. J’offre un aperçu de l’analyse et des pratiques liées au travail de soutien direct, à la régularisation du statut juridique pour tous les migrants, à l’abolition des certificats de sécurité, au travail de solidarité auprès des Autochtones et à la collaboration au sein des mouvements anticapitalistes. Les stratégies décrites dans ce chapitre sont pertinentes pour d’autres mouvements sociaux qui se demandent comment être redevables aux communautés touchées par les systèmes que nous défions, comment renforcer des alliances et comment élargir des mouvements afin d’opérer des changements tangibles.
Le troisième, ainsi que l’annexe, repose sur les théories des mouvements sociaux. En décrivant les théories relatives aux mouvements sociaux, Gary Kinsman, un activiste queer radical, affirme que «les activistes réfléchissent, échangent, font de la recherche et élaborent des théories au sujet de ce qui se passe, des prochains gestes qu’ils poseront et de leur analyse des situations auxquelles ils font face, qu’il soit question de participer à une manifestation, à une réunion, à une confrontation avec les forces institutionnelles ou à la planification de la prochaine action ou campagne [21] ». Dans ces chapitres, j’aborde les connaissances générées par ces formes d’engagement au sein de Personne n’est illégal. Au lieu d’appliquer des principes abstraits à des mouvements sociaux, ce qui pourrait sembler artificiel et vertical, ces chapitres distillent un ensemble de principes à partir des mouvements sociaux, ce qui permet une discussion mieux ancrée et plus pertinente.
Dans le troisième chapitre, «Transcender l’hégémonie: la théorie populaire», j’aborde les stratégies et les tactiques des mouvements sociaux, la pratique anti-oppression, les structures de groupe et le leadership. Dans ces trois domaines, j’étudie les débats actuellement en cours dans les mouvements sociaux, par exemple sur la façon de construire de vastes alliances tout en maintenant des principes politiques radicaux, de favoriser le leadership anti-oppressif en s’opposant aux hiérarchies ou de générer un changement tangible tout en préfigurant la transformation.
Le quatrième et dernier chapitre, «En route vers la décolonisation», examine la décolonisation en tant que cadre conceptuel libérateur et préfiguratif sur lequel fonder non seulement les luttes contre l’impérialisme de frontières, mais tous les mouvements sociaux. La décolonisation prend racine dans le démantèlement des structures de l’impérialisme de frontières, du colonialisme de peuplement, de l’empire, du capitalisme et de l’oppression, tout en incarnant une praxis génératrice des conditions permettant de cultiver et de recadrer les solutions de rechange au système socio-économique actuel. La décolonisation nous force à reconceptualiser les frontières discursives et incarnées qui existent en nous et entre nous. Pour ce faire, elle nous amène à nous ancrer dans les principes fondamentaux d’entraide, de libération collective et d’humilité – non pas isolément, mais plutôt dans le cadre de nos relations réelles, conscientes et soutenues et de nos engagements les uns envers les autres et envers la Terre.
L’annexe, «Vagues de résistance: une table ronde», présente les points de vue de 15 activistes de Personne n’est illégal au sujet de certaines questions depuis longtemps litigieuses. Leurs réponses éclairées contribuent à élever le niveau de conscience général en ce qui concerne la nature de l’organisation des campagnes, des structures organisationnelles, des alliances et de la décolonisation. Ce panel, qui reflète la diversité d’opinions au sein des collectifs Personne n’est illégal (sans toutefois être représentatif de tous les points de vue), rompt avec les formes conventionnelles d’écriture, lesquelles privilégient un seul auteur et déforment la nature collective et hétérogène des mouvements. Ce panel est au cœur du présent ouvrage.
Ce livre contient aussi les courts récits de 13 personnes de couleur aux voix fortes. Pour de nombreuses personnes racisées, faire connaître nos histoires signifie bien plus que d’avoir une tribune personnelle. Les contes et les histoires sont fondamentaux, tant pour conserver la vitalité de nos pratiques culturelles que pour raviver notre imagination. Leanne Betasamosake Simpson, une intellectuelle de la nation Michi Saagiig Nishnaabeg, décrit les contes comme «une lentille permettant d’entrevoir notre sortie de l’impérialisme cognitif, de créer des modèles et des miroirs là où il n’en existe aucun, et de jouir d’espaces de liberté et de justice. Les contes deviennent des espaces où il est possible d’échapper au regard insistant entourant la cage de l’empire, ne serait-ce que pour quelques minutes [22] ». Non seulement les récits présentés tout au long de ce livre s’opposent aux normes de l’impérialisme de frontières et du colonialisme de peuplement, mais ils permettent également d’entrevoir et d’établir des relations sociales égalitaires.
L’inclusion de ces récits, tous écrits par des activistes et des auteurs racisés, principalement des femmes, est un acte politique. Dans l’une des affirmations les plus saisissantes de la solidarité entre femmes de couleur jamais décrite, la poète Aurora Levins Morales écrit: «Cette tribu nommée “Femmes de couleur” n’est pas une ethnicité. C’est l’une des inventions de la solidarité, une alliance, une nécessité politique. Il ne s’agit pas du nom de chaque femme à la peau foncée et au parler colonisé, mais le choix de nos moyens de résistance et de nos alliées dans la résistance [23] .» Cette définition décrit bien plus qu’une solidarité basée sur une identité partagée. Les solidarités des femmes de couleur reposent sur la reconnaissance du fait que, puisque les subjectivités des femmes de couleur sont plus fortement touchées par les systèmes d’oppression et d’exploitation, nous représentons les voies d’accès nécessaires à la perturbation simultanée de multiples manifestations d’injustice.
Les 13 personnes qui s’expriment dans ce livre refusent de disparaître et de se rendre. Leurs paroles étaient vouées à disparaître, leurs histoires destinées à être volées et étouffées tout au long de siècles d’annihilation et d’assimilation. La place centrale qu’occupent ici ces visions participe de la mise en œuvre d’un leadership anti-oppressif – un principe que ce livre nous invite à respecter. Puisque la société capitaliste et hétéropatriarcale fondée sur la suprématie blanche nous inculque la peur et nous incite à juger et à entrer en compétition les uns avec les autres, ouvrir la voie à d’autres femmes guerrières de couleur est une pratique politique intentionnelle, une offrande réalisée dans un esprit de décolonisation.
R EMERCIEMENTS
Ce livre a été écrit en territoire autochtone des Salish du littoral. Les peuples Musqueam, Squamish et Tsleil-Waututh, qui subissent des actes génocidaires garantissant notre amnésie à l’égard des histoires de l’Île de la Tortue, n’ont jamais cédé ces terres. Ce livre n’aurait également jamais vu le jour sans le labeur de ceux – pour la plupart travailleurs immigrants, localement, et travailleurs appauvris ailleurs dans le monde – qui s’échinent quotidiennement dans les champs et les usines pour me fournir des biens essentiels, comme de la nourriture et des vêtements. Il s’agit des conditions fondamentales de mon travail intellectuel et de ses violences inhérentes.
Je remercie Hari Alluri, Lisa Bhungalia, Fariah Chowdhury, Stefan Christoff, Nassim Elbardouh, Mary Foster, Harjap Grewal, Stefanie Gude, Alex Hundert, Andrew Loewen, Cecily Nicholson, Dana Olwan, Dawn Paley, Sozan Savehilaghi, Andréa Schmidt, Parul Sehgal, Naava Smolash et Shayna Stock pour leurs commentaires et corrections. Je suis néanmoins entièrement responsable de toute erreur pouvant se trouver dans ce livre. Merci à toutes les brillantes personnes ayant offert une parcelle de leur sagesse à ce livre: Andrea Smith, dont la préface honore cet ouvrage; Ashanti Alston, Roxanne Dunbar-Ortiz, Naomi Klein et Vijay Prashad, pour leurs billets m’invitant à l’humilité; Charles Wigl, de AK Press, pour la publication anglaise de ce manuscrit; ainsi que Chris Dixon et Cindy Milstein, de l’Institute for Anarchist Studies (IAS), pour avoir sollicité, encouragé, soutenu et révisé ce manuscrit, en plus d’être, essentiellement, la colonne vertébrale de l’ensemble de ce processus.
Je souhaite exprimer ma gratitude aux ancêtres, à la famille, aux camarades, aux aînés, aux amis et aux alliés qui éclairent mon parcours. Et à mon frère, qui a toujours su que vivre simplement et aimer profondément étaient indissociables.
«Choisis-en une»: autodétermination et politique identitaire
Jessica Danforth [*]
«Choisis-en une», m’ont-ils répété.
Nord-américaine. Indienne?
Mais… je suis née à Toronto.
Même si ma famille ne vient pas de là.
Et que je n’y vis plus.
«Choisis-en une», m’ont-ils dit
Jeune. Femme?
Mais je ne suis pas une femme comme vous le croyez
Je suis Deux-Esprits au-delà de l’acronyme LGBT
Et c’est plus qu’une sexualité
«Choisis-en une», m’ont-ils dit
Je travaille en santé sexuelle et reproductive?
Mais il est question de droits et de justice en matière de corps et d’espace
Même si nous ne voulions pas inclure la violence environnementale
Nous devons le faire, puisque nous la subissons.
Ne vous en faites pas – je ne cherche pas à remporter les
Olympiades de l’oppression
Je sais que suis complice moi aussi
Mais il n’y a pas deux versions à cette histoire
Parce qu’il n’y a pas toujours deux versions
Il pourrait n’y avoir que la vérité, la réalité
Le fait qu’il existe une histoire à cette continuité
Les cases, les frontières, les lignes qui sont tracées
Le refus d’accepter que ce soit à dessein
Le faux fini du «c’est bien mieux qu’avant»
Tandis que les racines sont trop proches pour que cela sonne juste
Maintenant, ils disent: «Nous sommes inclusifs!»
Même si je n’ai aucune envie d’être incluse
Après avoir dû être incluse parce que j’avais toujours été absente
Ils ne regardent pas au centre, où j’ai été effacée
Pour maintenir ce qui permet de ne pas voir
Maintenant, ils disent: «Je suis ton allié!»
Même si je ne les ai jamais vus là où je vis
Je ne me rappelle pas qu’on m’ait demandé si c’est ce que je veux
Il y a cette chose qu’on appelle le consentement libre, préalable et éclairé
Qui ne semble pas s’appliquer quand il est question d’étiquettes
Maintenant, ils disent: «On y arrivera un jour!»
Même si toutes les anciennes dynamiques oppressives se perpétuent
Je ne veux plus avaler de couleuvres et comprendre
Il n’est pas seulement question de meilleurs politiques, lois ou députés
Le même système sera toujours douloureux.
À moins de tout déconstruire et démanteler là où il y a de la souffrance
Et tout refonder et reconstruire là où il y a de l’espoir
Ce sera toujours compliqué pour certains
Toujours le même sort
Qui n’ont pas leur belle petite place dans l’égalité des chances
J’ai échoué en présentant des candidatures, des demandes de subventions, des formulaires d’adhésion et aux examens de résidence
Les mêmes organismes et les mêmes groupes ne m’appelleront pas
«Tu es trop métissée!», «tu es trop mélangée!», me dit-on
Mais je ne me sens pas mélangée, je me sens complète
Et je ne suis pas la seule.
Chaque explication que je dois donner parce que mon histoire n’apparaît nulle part dans la culture dominante
Chaque «mais » que je dois prononcer avant de dire ce que je suis
Chaque discussion que je dois avoir parce que je ne permettrai pas que soient passées sous silence les luttes qu’ont menées mes ancêtres pour me permettre d’être ici
M’enlève l’autodétermination de mon identité
Si tu veux mettre fin au «nous contre eux»
Je ne peux pas en choisir une seule.
 
[*] Jessica se définit elle-même comme une combattante multiraciale féministe hip-hop pour la libération autochtone et la justice reproductive. Elle est fondatrice et directrice générale du Native Youth Sexual Health Network, un organisme par et pour les jeunes Autochtones qui œuvre en matière de santé, de droits et de justice sexuelle et reproductive aux États-Unis et au Canada
Chile Con Carne [1]
Carmen Aguirre [*]
Manuelita marche lentement vers son pupitre. On entend de la musique évoquant les battements du cœur.
M ANUELITA : À l’école, personne ne sait que je danse la cueca . Personne ne sait que je travaille à la boulangerie et au salon de coiffure. Personne ne sait que ma maison est remplie d’amis de mes parents qui organisent des réunions qui finissent très tard. Personne ne sait que nous organisons des manifestations et des rassemblements, personne ne sait que nous participons à des soirées de peña et de cumbia , personne ne sait que mes parents vont faire la grève de la faim. Personne ne sait que mon père a été emprisonné. Personne ne sait que nous sommes sur la liste noire. Personne de l’école, pas même Lassie, ne vient chez moi. Personne ne sait que nous avons des affiches de Fidel Castro et de Che Guevara accrochées aux murs. Personne à l’école ne connaît mon identité chilienne.
Manuelita arrive à son pupitre. L’homme de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) est là pour parler de sécurité. Tellement stupide!
M ANUELITA : Voici un énorme policier gringo portant un pistolet à la ceinture. Je parie qu’il sait que Joselito et moi avons brisé les fenêtres des tracteurs qui veulent abattre Cèdre, mon arbre préféré, et qu’il est venu me chercher. Et j’irai en prison. Comme mon père. Il est debout devant la classe et affiche un grand sourire chaleureux. «Salut, les jeunes», dit-il. Je connais bien ces beaux sourires, ce sont les mêmes que lorsqu’ils ont fouillé notre maison et arraché la tête de ma poupée préférée. Comme je suis assise dans la première rangée de pupitres, je vois clairement le pistolet. C’est un vrai, mais il est plus petit que ceux du Chili. L’homme se met à parler des hommes dangereux dans la forêt, et ne montez jamais dans une voiture, et n’acceptez jamais l’argent offert par des étrangers. Mais, je me dis, je sais. Je sais ce que vous êtes vraiment. Ma mère m’a un jour expliqué que les gringos ont soutenu le coup d’État au Chili, que c’est pour cela que nous manifestons toujours devant le consulat des États-Unis, alors je sais ce que vous essayez de faire, monsieur. Vous essayez de gagner notre confiance, mais «non, monsieur». Il sort lentement son pistolet et le tient comme ça, à plat dans ses mains; il explique qu’il ne l’utilise jamais, lorsque tout à coup, j’entends un enfant crier. Quelques instants s’écoulent avant que je m’aperçoive que c’est moi.
Manuelita est debout sur son pupitre et crie silencieusement, en tournant sur elle-même, puis elle se rassoit.
M ANUELITA : Il y a une flaque d’urine sur ma chaise. Miss Mitten s’approche de moi avec un sourire figé et des yeux exorbités. Elle me frappe la tête avec son paquet de fiches.
Manuelita court vers Cèdre.
M ANUELITA : J’entends les enfants rire parce que j’ai fait pipi, mais je cours jusqu’à la maison et puis jusqu’ici, auprès de Cèdre.
 
[*] Carmen est artiste de théâtre et vit à Vancouver. Elle a écrit et coécrit une vingtaine de pièces, dont The Refugee Hotel, The Trigger et Blue Box . Son premier livre, Something Fierce: Memoirs of a Revolutionary Daughter , a gagné le concours Canada Reads de Radio-Canada en 2012 et figure sur la liste des meilleures ventes au Canada.
Le bracelet
Adil Charkaoui [*]
Dialogue entre un père et son fils de quatre ans.
— Papa, papa…
— Oui, fiston.
— Qu’est-ce que tu portes autour du cou?
— Autour du cou! Rien.
— Non, juste là.
— Ah! Tu veux dire autour de la cheville.
— C’est ça le cou du pied, la che... quoi?
— La cheville, fiston.
— Mais, tu ne m’as pas dit ce que c’était.
— Ah, ça, c’est un bracelet.
— Depuis quand tu le portes?
— Trois ans.
— Pourquoi tu le portes toujours?
— Parce que j’y tiens, c’est un cadeau.
— Qui te l’a offert?
— C’est tonton.
— C’est quel tonton?
— Eh… c’est l’oncle Sam…
— Qui est l’oncle Sam?
— Fiston tu poses trop de questions. C’est quelqu’un qui me l’a offert… l’oncle Sam, l’oncle Stephen, l’oncle Sécurité. Peu importe, tu ne le connais pas.
— OK, mais pourquoi il est noir ton bracelet?
— Parce que ceux qui me l’ont offert ont les faces blanches, mais les cœurs noirs.
— Pourquoi il n’est pas en or comme celui de maman?
— Parce que ceux qui me l’ont offert n’ont pas un cœur d’or fiston.
— Mais pourquoi papa tu es le seul à en porter au Québec?
— Pas pour longtemps fiston, ne t’en fais pas. Sous peu ça va devenir une mode comme les tatous: tout le monde aura le sien. Il y en a déjà dans les cellulaires, dans les autos, pour les cols bleus, pour les papys, pour les bébés, pour les chiens… L’oncle Sam n’a pas un cœur d’or, mais il n’oublie personne.
 
[*] Adil Charkaoui a été arrêté en vertu d’un certificat de sécurité en 2003. Il a été libéré le 18 février 2005, sous une longue liste de conditions draconiennes, dont celle de porter un bracelet de géolocalisation. Adil n’a jamais été trouvé coupable de quoi que ce soit ou même formellement accusé d’un crime. Il s’est battu jusqu’en Cour suprême contre la loi sur les certificats de sécurité, si bien qu’en février 2007, celle-ci a été trouvée inconstitutionnelle. Le certificat de sécurité qui le visait a été révoqué en 2009.
C HAPITRE 1
Q U’EST-CE QUE L’IMPÉRIALISME DE FRONTIÈRES ?
En naissant, le monde aspirait déjà à nous accueillir tous et toutes.
Eduardo G ALEANO , «Through the Looking Glass: Q & A with Eduardo Galeano»
E N A USTRALIE , depuis quelques années, des organisations autochtones délivrent des «passeports originaux» aux demandeurs du statut de réfugié ayant été détenus ou dont la régularisation a été refusée par les autorités. Plus récemment, en mai 2012, des passeports ont été délivrés à deux demandeurs du statut de réfugié d’origine tamoule ayant été détenus. Lors de la cérémonie organisée pour l’occasion, Ray Jackson, de l’Indigenous Social Justice Association, a déclaré: «Le gouvernement australien doit cesser d’emprisonner les Autochtones et les demandeurs d’asile. C’est avec fierté que nous accueillons des personnes en difficulté dans notre communauté.» Robbie Thorpe, un aîné autochtone, a quant à lui tenu à indiquer que «le gouvernement australien n’a pas le droit légitime d’accorder ou de refuser à qui que ce soit l’accès au pays, et encore moins celui d’emprisonner des personnes fuyant la guerre et la persécution [1] ».
Non seulement de pareilles manifestations de solidarité entre Autochtones et migrants illustrent l’importance croissante des réseaux d’alliance et de compréhension mutuelle entre communautés marginalisées, mais elles témoignent également d’une remise en question fondamentale de l’autorité des gouvernements coloniaux et de la souveraineté des États occidentaux. La gouvernance et l’appareil d’État de type occidental se construisent de diverses manières, notamment par la primauté des frontières, qui servent à définir les limites et à reproduire l’exercice du contrôle territorial, politique, économique, culturel et social. Comme l’écrivent les militants Alessandra Moctezuma et Mike Davis: «Chaque frontière est un acte de violence d’État inscrit à même le paysage [2] .» Continuellement redéfinies, les frontières représentent un régime de pratiques, d’institutions, de discours et de systèmes que je regroupe ici sous la définition d’impérialisme de frontières.
Dans le présent chapitre, je jette les bases théoriques servant à conceptualiser l’impérialisme de frontières et ses quatre éléments structurants, déjà évoqués dans l’introduction. L’impérialisme de frontières se définit par la validation et la revalidation de mesures de contrôle à l’égard des personnes migrantes, lesquelles sont déplacées par la violence du capitalisme et de l’empire et subséquemment projetées de force dans la précarité d’emploi sous l’effet combiné de l’illégalisation par l’État et de la hiérarchisation sociale à l’échelle systémique.
L’impérialisme de frontières est un cadre théorique utile au mouvement de justice pour les migrants en Amérique du Nord. Ce cadre conceptuel s’écarte des analyses reposant sur le blâme et la punition ou sur la nécessité pour les migrants de s’assimiler afin de prouver leur valeur individuelle. Inspirée des propos de Robbie Thorpe cités ci-dessus, la notion d’impérialisme de frontières invite plutôt à réfléchir aux processus de déplacement et de migration dans le cadre de l’économie politique mondiale, elle-même principalement déterminée par le capitalisme et le colonialisme. J’émets l’hypothèse que la circulation du capital et la stratification du travail dans le cadre de l’économie mondiale, les discours impérialistes et les hiérarchies de race, de classe et de genre comme modes de renforcement de l’État fonctionnent concurremment pour poser les fondements de l’impérialisme de frontières.
Une analyse de l’impérialisme de frontières comporte une double critique de la constitution de l’État occidental au sein de l’empire mondial: d’une part, du rôle de l’impérialisme occidental dans la dépossession des communautés et dans le détournement des terres et ressources à l’avantage des intérêts capitalistes et étatiques et, d’autre part, de l’inclusion délibérément limitée des personnes migrantes dans les États occidentaux par des processus de criminalisation et de racisation justifiant la marchandisation de leur travail. Les États occidentaux sont ainsi les principaux arbitres, s’arrogeant le droit de déterminer qui peut migrer et sous quelles conditions.
J’emploie le terme «Occident» non seulement pour marquer le site géographique du Nord (c’est-à-dire l’Europe, l’Australie et l’Amérique du Nord), mais aussi pour évoquer la domination exercée par des structures et idéologies politiques, économiques et sociales qui ont mené à la constitution d’autres États coloniaux, comme Israël, et qui sont de plus en plus adoptées par des États néolibéraux en Amérique latine, en Afrique et en Asie. Bien que la gouvernance politique et économique ne soit pas uniforme dans l’ensemble de ces États, comme l’explique l’intellectuel japonais Naoki Sakai, l’Occident en tant qu’idéologie, «contrairement à toutes les autres appellations associées aux particularités géographiques, implique également le refus de son autodélimitation, ou de sa détermination particulière […]. En fin de compte, l’Occident doit représenter le moment de l’universel, qui englobe le particulier [3] ». L’impérialisme de frontières vise à étendre et à externaliser l’universalisation des structures occidentales au-delà de ses propres limites au moyen, bien sûr, de la colonisation de peuplement et des occupations militaires, mais aussi par la mondialisation capitaliste, l’imposition d’accords financiers et l’exploitation des ressources humaines et naturelles. En même temps, le renforcement des frontières physiques et psychologiques contre les personnes racisées est un des principaux instruments servant à maintenir le caractère sacro-saint et le mythe de supériorité de la civilisation occidentale.
D ÉPLACEMENTS ET FRONTIÈRES SÉCURISÉES
L’itinéraire a été gravé dans la paume de nos mains à la naissance.
Monika Z OBEL , «The Immigrant Searches the Map for Countries Larger Than His Palm»
Les papillons ont toujours eu des ailes pour voler, les humains ont toujours eu des jambes pour marcher. Bien que l’histoire soit marquée par l’hybridité des sociétés humaines et par le désir de se déplacer, la réalité de la migration, aujourd’hui, pour la plus grande partie, révèle les relations inégales qui subsistent entre les riches et les pauvres, entre le Nord et le Sud, entre la blanchitude et ses altérités. Comme l’observe le Réseau Frassanito, «parler d’autonomie migratoire ne signifie pas de retirer du cœur du débat politique les mécanismes de domination et d’exploitation qui déterminent la vie des migrants [4] ». L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et les Nations Unies (ONU) estiment qu’il existe un milliard de migrants à l’échelle de la planète, dont 740 millions sont des travailleurs migrants à l’intérieur ou à l’extérieur des frontières de leur propre pays [5] . Selon les chiffres publiés par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), il y aurait 43,7 millions de personnes déplacées de force dans le monde, dont 27,5 millions à l’intérieur de leur propre pays [6] . La moitié des réfugiés sont des femmes et environ 45 % des personnes déplacées de force ont moins de 18 ans [7] .
Le premier processus structurant de l’impérialisme de frontières concerne les déplacements découlant des déracinements coercitifs inhérents au capitalisme et au colonialisme et à la fortification simultanée des frontières, souvent par les puissances occidentales responsables de ces déplacements, qui rend périlleuse la migration des personnes déplacées. Les déplacements à grande échelle et les conditions précaires dans lesquelles les migrants se trouvent plongés ne sont pas le fait d’une coïncidence, mais constituent le fondement structurel de l’impérialisme de frontières.
L’impérialisme occidental est la principale cause des migrations et déplacements massifs. À titre d’exemple, l’expropriation de 750 000 Palestiniens en 1948 et la subséquente occupation illégale de la Palestine par l’État israélien ont fait des Palestiniens apatrides l’une des plus grandes communautés de réfugiés au monde, comptant aujourd’hui presque cinq millions de personnes [8] . Après deux invasions et les occupations militaires subséquentes, les plus grandes populations de réfugiés des dernières décennies proviennent d’Irak et d’Afghanistan [9] . Après plusieurs décennies d’intrusion étrangère, y compris les occupations menées par les États-Unis et l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) à partir de 2001, ces deux pays ont été soumis à la destruction de leurs infrastructures, à la privatisation de leurs économies, à l’interférence dans leur gouvernance nationale et à diverses opérations militaires ayant entraîné la mort et la torture de plus d’un million de personnes [10] . Ces interventions répondent à la définition de l’impérialisme formulée par Edward Said, soit «la pratique, la théorie et la mentalité d’une métropole dominatrice qui gouverne un territoire lointain [11] ». Ainsi, l’impérialisme de frontières consiste en l’extension et l’imposition de l’autorité occidentale, les dynamiques actuelles de l’empire mondial servant à maintenir en place les rapports inégaux propres à la domination politique, économique, culturelle et sociale de l’Occident à l’égard de ses colonies.
Non seulement l’impérialisme de frontières rend possibles la transgression et la violation de l’autonomie des communautés non occidentales afin de servir les intérêts de l’empire, mais il refuse aussi toute forme de responsabilité envers ses propres victimes. Les États-Unis, par exemple, malgré leur rhétorique soutenue d’intervention humanitaire (que le géographe politique Derek Gregory qualifie de «gant de velours couvrant la main de fer du colonialisme»), n’ont accepté que 328 réfugiés afghans en 2009 [12] . Compte tenu de la responsabilité directe des États-Unis dans le déplacement des Afghans, ce nombre est excessivement bas. De l’ensemble des 4,7 millions de personnes déplacées en Irak et en Afghanistan, la majorité des réfugiés se sont rendus dans les pays limitrophes, comme le Pakistan ou l’Iran [13] . Contrairement à la croyance populaire au sujet de la générosité occidentale et de la grande ouverture des pays occidentaux à l’égard des réfugiés, plus de 80 % des réfugiés du monde résident dans le Sud, dans des pays voisins des leurs [14] .
Le capitalisme est une autre cause profonde de migrations et de déplacements à grande échelle. Les effets de l’ALENA, qui ont entraîné le déplacement de millions de Mexicains en même temps que la fortification de la frontière entre les États-Unis et le Mexique, offrent un exemple frappant des effets de la mobilité capitaliste sur les tendances migratoires en Amérique du Nord. En vertu de l’ALENA, le gouvernement mexicain a été forcé d’éliminer ses subventions à la culture du maïs, tandis que le celui produit aux États-Unis est resté subventionné, si bien qu’au Mexique même, le maïs états-unien est aujourd’hui meilleur marché que le maïs mexicain. Conséquemment, plus de 15 millions de Mexicains ont été plongés dans la pauvreté, et 1,5 million de paysans ayant perdu leur ferme ont dû migrer aux États-Unis pour se joindre au bassin de main-d’œuvre sous-rémunérée [15] . Le professeur William Robinson résume ainsi cette dynamique: «La circulation transnationale du capital ainsi que les perturbations et les privations qu’elle cause provoquent en retour la circulation transnationale des travailleurs. En d’autres termes, le capitalisme mondialisé produit des travailleurs immigrants. […] D’une certaine façon, ce phénomène doit être compris comme une migration forcée, sous contrainte, puisque le capitalisme global exerce une violence structurelle envers des populations entières et rend leur survie impossible dans leur pays d’origine [16] .»
Tandis que ces conditions obligent des millions de Mexicains à occuper des emplois mal rémunérés aux États-Unis, la migration du Mexique vers le sud-ouest des États-Unis (un territoire annexé illégalement en 1846, faut-il le rappeler) est devenue extrêmement périlleuse. Les migrants mexicains déplacés doivent composer avec une frontière hautement fortifiée, ce qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler le manque d’hospitalité à l’égard des réfugiés irakiens et afghans mentionnés ci-dessus. «Nous n’avons jamais imaginé devoir identifier des restes humains, comme dans une zone de guerre, mais c’est là où nous en sommes», explique Isabel Garcia, coprésidente de la Coalición de Derechos Humanos, dont le siège se trouve à Tucson, en Arizona [17] . Depuis que des millions de dollars ont été dégagés pour augmenter le nombre de patrouilles et l’intensité de la surveillance à la frontière entre les États-Unis et le Mexique dans le cadre de l’opération Gatekeeper, entrée en vigueur la même année que l’ALENA, l’American Civil Liberties Union estime que 5 600 migrants ont trouvé la mort en tentant de traverser la frontière [18] .
Mary Pat Brady, géographe et théoricienne critique de la race, décrit les décès à la frontière comme «une sorte de peine de mort passive», en fonction de laquelle «les immigrants sont tenus responsables de leur propre mort» [19] . Les femmes sont particulièrement vulnérables à la violence à caractère sexuel perpétrée à la frontière. Selon une représentante de la section Amérique latine et Antilles du Fonds de développement des Nations Unies pour la femme, de 60 à 70 % des femmes migrantes sans papiers traversant la frontière sont victimes de violence sexuelle [20] . L’absence de liberté de circulation pour les migrants et, parallèlement, la complète liberté de circulation du capital sont des éléments déterminants de la guerre permanente caractéristique de l’impérialisme de frontières. Par exemple, immédiatement après le 11-Septembre, les gouvernements du Canada et des États-Unis ont ratifié une Déclaration sur la frontière intelligente visant à garantir que les restrictions frontalières imposées aux migrants ne nuisent pas à l’impératif économique de la libre circulation des biens, services et capitaux à travers la frontière.
Ces exemples illustrent comment les déplacements massifs et les migrations dangereuses ne sont pas des processus aléatoires, mais bien, en grande partie, le résultat de diktats structurels. Dans le cadre de l’impérialisme de frontières, le double processus de déplacement et de migration est le produit des trajectoires particulières du colonialisme et du capitalisme. McKenzie Wark évoque l’injustice inhérente d’un système qui force les déplacements et provoque les migrations: «La migration est la mondialisation depuis le bas. Si le monde “surdéveloppé” refuse de commercer avec le monde sous-développé de façon juste et équitable, d’éponger les dettes, de prolonger les prêts, de lever les obstacles au commerce des denrées alimentaires et produits manufacturés de base, l’augmentation de la circulation des personnes est inévitable [21] .» L’impérialisme de frontières met par ailleurs en lumière la gestion de ces migrations.
La géographe politique Reece Jones décrit comment, à eux seuls, trois pays (les États-Unis, l’Inde et Israël) ont construit plus de 6 600 kilomètres de barrières fortifiées le long de leurs frontières sous le prétexte de la «lutte au terrorisme» et à «l’immigration illégale» [22] . Des contrôles frontaliers sont employés afin de dissuader les personnes pour qui la migration est la seule option possible en raison du pillage de leurs communautés et de leurs économies, lequel est facilité par la liberté illimitée conférée au capital et aux forces armées.
Le capitalisme dévaste les cultures de subsistance enracinées dans le territoire et concentre la richesse et la propriété dans les mains de quelques privilégiés. La production capitaliste est déconnectée des besoins humains, de la créativité collective et du monde naturel, lesquels deviennent des marchandises. En tant que système économique dominant à l’échelle mondiale, le capitalisme s’appuie sur le travail salarié, la production motivée par le profit et la propriété privée, notamment celle des moyens de production et de distribution. En Angleterre, pendant la révolution industrielle, vers la fin du XVIII e  siècle, les paysans ont été chassés de leurs terres et forcés de migrer vers les villes afin d’y travailler dans l’industrie privée pour des salaires de misère. La mondialisation néolibérale, la phase actuelle du capitalisme, n’a fait qu’intensifier ces processus de dépossession et d’appauvrissement.
La mobilité accrue du capital à travers les frontières est une caractéristique fondamentale du néolibéralisme. La mobilité du capital est facilitée par le statut multinational des entreprises, qui permet à celles-ci d’éviter les règlements sur le travail et les impôts en ayant recours à la sous-traitance, à l’externalisation et aux systèmes bancaires transnationaux. Les régimes économiques mondiaux tels que les accords de libre-échange et les programmes d’ajustement structurel facilitent également la mobilité du capital en imposant des mesures comme la privatisation, les programmes d’austérité et la transition des services sociaux vers une formule utilisateur-payeur.
Tout en assurant la circulation du capital, le néolibéralisme garantit la flexibilité de la main-d’œuvre. Le travail salarié est plus que jamais synonyme de flexibilité du travail, et celle-ci nécessite la création d’un bassin de travailleurs précaires. Le travail précaire est caractérisé par des salaires peu élevés, l’insécurité en emploi et le manque de protection, même selon les normes du travail les plus laxistes. Le travail occasionnel, à temps partiel ou contractuel (un ensemble de modes opératoires qualifiés par certains de «walmartisation» du travail) s’éloigne de plus en plus des formes de main-d’œuvre plus formelles et stables et se rapproche de formes assimilables à la servitude, à la clandestinité et aux conditions de misère. Les conditions de précarité du travail, d’une part, et de l’organisation sociale, d’autre part, sont imbriquées et cycliques: le capitalisme exige une main-d’œuvre précaire et exploitable pour faciliter l’accumulation du capital, et il précarise la vie des travailleurs au moyen de hiérarchies d’oppression systémique correspondant à ses processus d’exploitation du travail et de la terre. Comme nous l’expliquerons plus en détail dans ce chapitre, un des éléments fondamentaux de l’impérialisme de frontières dans le cadre néolibéral est la facilitation de la circulation du capital à travers les frontières, laquelle est concomitante à la flexibilisation systématique du travail par la légalisation de l’exploitation de la main-d’œuvre migrante.
Les analyses du capitalisme ignorent généralement le rôle central du territoire et de la colonisation des sociétés autochtones dans le développement du système capitaliste. Dans la théorie marxiste de l’accumulation primitive, les modes de production capitalistes exigent explicitement la conquête et l’esclavage des collectivités, ainsi que la dépossession des territoires dont celles-ci dépendent pour subsister. L’universitaire autochtone Glen Coulthard explique que le colonialisme «a ouvert de force à la privatisation (c’est-à-dire à l’expropriation) ce qui était jadis des ressources et des territoires détenus collectivement, produisant ainsi au fil du temps une “classe” de travailleurs forcés, pour survivre, d’intégrer le marché du travail, lui-même caractérisé par l’exploitation (c’est-à-dire la prolétarisation) [23] ». Les intérêts coloniaux et capitalistes continuent d’exproprier les Autochtones, dépossédant ainsi ces nations de leurs territoires et de leurs moyens de subsistance, en particulier dans les colonies de peuplement, mais ailleurs aussi. Au Canada, on déploie depuis quelques années une nouvelle offensive visant à convertir des réserves territoriales détenues collectivement (ce que les capitalistes appellent du «capital dormant») en propriétés privées [24] . La privatisation des territoires autochtones servirait à la fois les intérêts coloniaux, en abolissant le titre autochtone, et les intérêts capitalistes privés, en permettant l’extraction et la marchandisation des ressources naturelles.
Ces analyses révèlent un lien essentiel entre l’État occidental et le capitalisme, le premier servant d’instrument fondamental à l’accumulation du capital. Certains analystes suggèrent que la juridiction de l’État occidental serait en recul sous la pression des sociétés multinationales. Contrairement à ces derniers, je ne crois pas que le pouvoir de l’État s’érode sous l’effet de la mondialisation capitaliste. L’État et ses multiples formes de gouvernance, dont l’impérialisme de frontières, évoluent de manière à répondre aux besoins de l’expansion capitaliste, notamment en flexibilisant leurs moyens de gouvernance et d’accumulation.
L’État maintient des infrastructures économiques, dont les marchés boursiers, les réglementations fiscales et les systèmes bancaires, permettant au capital de circuler. Il conçoit également des cadres politiques et juridiques servant à protéger la propriété privée, accorde aux sociétés privées le statut d’entité juridique, autorise l’extraction et la marchandisation des ressources naturelles et assure les moyens de discipliner la main-d’œuvre lorsque cela s’avère nécessaire. L’analyste financier Mike Konczal résume ce processus: «Lorsque l’État intervient dans le fonctionnement des marchés, ce n’est pas pour corriger les injustices, mais bien pour mettre en place et maintenir la rigueur de l’économie en tant que telle [25] .» L’État occidental se charge ainsi d’organiser, de faciliter et, dans de nombreux cas, d’imposer le régime capitaliste.
L’économie canadienne, par exemple, repose en grande partie sur l’expropriation des ressources naturelles sur son propre territoire, tandis que le couple État/entreprise privée tire profit des projets de développement capitaliste imposés un peu partout sur la planète. L’État canadien protège les sociétés minières canadiennes, qui représentent 75 % des compagnies d’exploration et d’extraction minière à l’échelle mondiale, et leur permet d’opérer en Asie, en Afrique, en Amérique latine et dans les Antilles, même lorsqu’elles s’avèrent responsables (et sont parfois même formellement accusées) de destruction environnementale, de violations des droits de la personne et du travail, et du déplacement forcé de communautés [26] .
De façon similaire, l’État canadien déroule le tapis rouge aux multinationales désireuses d’exploiter et de procéder à l’exportation des sables bitumineux, le plus important projet industriel au monde (et le plus dévastateur sur le plan environnemental) et dont les répercussions négatives touchent en premier lieu les nations autochtones. Dans un mémoire déposé à l’ONU, l’Indigenous Yinka Dene Alliance écrit: «Le Canada envisage de suivre une voie contraire à nos titres et droits ancestraux […] [I]l est évident que le gouvernement canadien a d’ores et déjà décidé d’accepter ce projet, malgré les graves effets indésirables qu’il aura sur les peuples et territoires autochtones, et ce, sans le consentement préalable, libre et avisé des communautés concernées [27] .»
Dans les États coloniaux comme le Canada et les États-Unis, l’empiétement sur les terres autochtones est aggravé par les manœuvres génocidaires visant à subjuguer la gouvernance de ces collectivités et à assimiler leurs cultures. À cet égard, l’intellectuelle dinée Jennifer Nez Denetale souligne que les femmes autochtones ont été délibérément ciblées. «Le viol et la prostitution des femmes autochtones, explique-t-elle, faisaient partie intégrale de la conquête coloniale», au même titre que «l’imposition de la structure de l’État moderne [qui a] reconfiguré les rôles de genre pour refléter les valeurs américaines» [28] . Cet anéantissement des sociétés autochtones est justifié par des discours racistes civilisateurs, comme la doctrine de la découverte et la terra nullius , qui soutiennent le droit politique et juridique des puissances coloniales de conquérir des territoires autochtones prétendument stériles.

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