Douleurs psychiques et angoisses
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Description

Que sont les douleurs et angoisses qui persistent après une cure psychanalytique ? Les partager est une pratique psychothérapeutique qui les élabore. Une psychanalyste et un mathématicien décrivent des vides homologiques créés dès la prime enfance, sources de douleurs majeures. Des artistes sont sollicités, dont Marina Tsvetaeva et Nicolas de Staël. L'étiologie, la neurophysiologie, la dynamique, la créativité, l'absurdité et la gravité des angoisses et douleurs précoces sont étudiées … et leur possible apaisement (relatif !).

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 avril 2015
Nombre de lectures 12
EAN13 9782336375076
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Copyright

© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

EAN Epub : 978-2-336-72518-5
Titre
Michèle BOMPARD-PORTE & Daniel BENNEQUIN





Douleurs psychiques et angoisses


entre psychanalyse et mathématique















L’HARMATTAN
Citation

Elle disait et moi, à force d’y penser, je n’avais qu’un désir : serrer entre mes bras l’ombre de feu ma mère ... Trois fois je m’élançai ; tout mon cœur la voulait. Trois fois, entre mes mains, ce ne fut plus qu’une ombre ou qu’un songe envolé. L’angoisse me poignait plus avant dans le cœur.
Je lui dis, élevant la voix, ces mots ailés :
Ulysse : Mère, pourquoi me fuir, lorsque je veux te prendre, que, du moins chez Hadès, nous tenant embrassés, nous goûtions à nous deux le frisson des sanglots !... La noble Perséphone, en suscitant ton ombre, n’a-t-elle donc voulu que redoubler ma peine et mes gémissements ?
Homère, Odyssée , chant XI

Parlez-moi d’amour et j’vous fous
Mon poing sur la gueule
Sauf le respect que je vous dois.
Georges Brassens

Avant d’aimer, apprends à marcher dans la neige sans laisser d’empreintes.
Proverbe turc

Entre la douleur et le néant, c’est la douleur que je choisis.
William Faulkner
Intr oduction
Cet ouvrage est fait de hasards ; de la détermination à reformuler la psychanalyse dans les mots de notre temps ; de la collaboration continue entre Daniel Bennequin (DB) et Michèle Bompard-Porte (MBP) pour ce faire ; enfin, le thème en a imposé la forme, un peu singulière.
Par hasard, plusieurs personnes ont sollicité MBP, à peu près à la même époque et dans des circonstances voisines. Elles avaient effectué une analyse en bonne et due forme, voire deux, mais souffraient de douleurs et angoisses intenses, dont les caractéristiques étaient proches, comportant des amours malheureuses et catastrophiques, avec d’insupportables éprouvés de manque, de vide, voire d’effondrement. Dans tous les cas, l’accent était mis sur la douleur.
L’obstruction théorique, technique et pratique que constitue ce que MBP nomme les angoisse et douleur précoces, absolument résistantes voire, aggravées, lors de cures standard, n’est pas une nouveauté. Ferenczi, Winnicott, Green dans certains de ses articles, plus récemment, Michèle Bertrand, ou René Roussillon – pour citer des auteurs très connus – ont envisagé le problème. Jusqu’à plus ample informé, il demeure ouvert – c’est-à-dire, la théorie, la technique et la pratique adéquates ne sont pas complètement construites. Une conjecture est à peu près commune. Ces douleur et angoisse seraient des échos dans l’âge adulte d’un trauma infantile majeur. Une relation primaire à la mère défectueuse est en général évoquée – grosso modo pendant la première année –, qu’une analyse standard ne modifierait pas, voire amplifierait.
Dans sa plus récente intervention sur le thème, Mental pain and the death instinct 1 , Michèle Bertrand décrit la position actuellement acceptée, et qui procède du constat selon lequel « la plupart du temps, nous n’avons aucun moyen de connaître les débuts de l’existence de nos patients ». Par suite, nous devrions attendre l’apparition d’une dépression transférentielle pour inférer une relation primaire défectueuse, ou sinon, l’inférer d’un transfert passionnel, ou d’amours passionnelles très spécifiques. D’un sens, le travail présenté dans l’ouvrage n’adhère pas à la prémisse, et suppose qu’au moins dans certains cas il est possible de décider vite si une personne souffre de troubles, disons névrotiques, pour la plupart, ou bien si les échos dans l’âge adulte d’une relation primaire défectueuse sont importants – bien sûr, le « ou » n’est pas exclusif.

Peut-être parce que les personnes que MBP a reçues avaient déjà accompli une cure, la douleur qu’elles présentaient lui a paru dépendre d’une relation primaire défectueuse, pour l’essentiel. Une pratique peu orthodoxe est apparue, sans dépression transférentielle, ni transfert passionnel. Partager avec ces personnes leur douleur – c’est-à-dire éprouver, pendant certaines séances une douleur peut-être plus vive que la leur et leur transmettre que le partage existait. N’entrons pas dans les détails racontés dans l’ouvrage – sauf à préciser d’emblée qu’il ne s’agit pas d’analyse mutuelle à la Ferenczi.
La pratique de MBP en ces circonstances lui paraissait obscure, du point de vue des critères usuels de la psychanalyse : comment fonctionnaient contre-transfert et transfert, dans ces parages ? d’ailleurs, cette pratique serait-elle réservée aux analystes ayant eux-mêmes souffert d’angoisse et douleur précoces ? Seul vague repère : le partage et l’homologie étaient compatibles, la perte et l’homologie aussi. Peut-être adviendrait-il que les angoisse et douleur se transforment (trouvent une issue évanescente) par cette voie.
La pratique qui ne savait pas bien ce qu’elle faisait a néanmoins semblé permettre aux analysants de changer de position – nous n’avons pas d’avis quant à la désignation de ce travail, psychothérapie ou moment d’analyse (les « tranches d’analyse » paraissent suspectes : elles manquent la symbolisation, voire la dénient).

Les seuls étais de la pratique dérivaient des mathématiques déjà mises en œuvre pour mieux comprendre l’œuvre de Freud, en contrôler la validité et la prolonger : La Dynamique qualitative en psychanalyse. Préface de René Thom , avait été publié dès 1994. D’autres résultats avaient ensuite été acquis, via la théorie de l’homologie, adjointe par DB et MBP à la dynamique qualitative 2 . Parmi cette perplexité, MBP a commencé de transmettre à DB ce qui se passait, du point de vue psychanalytique. Et DB lui a répondu, des points de vue mathématique et neurophysiologique.

Nous avons choisi de publier la manière de cahier de recherche par lequel, peu à peu, nous avons pu élucider, dans un échange soutenu, pourquoi et comment il existait, bel et bien, des douleur et angoisse précoces, avec des échos spécifiques dans l’âge adulte, et comment la pratique du partage, dans les cures – plus quelques corrélats –, pouvait être de quelque efficience.
Nous nous référions souvent à des écrivains, poètes, peintres, qui, toujours, paraissaient avoir mieux exprimé les douleur et angoisse au travail – et en acte – que nous ne réussissions à l’expliciter 3 . Ainsi aurons-nous en un sens renoué avec le problème XXX du pseudo- Aristote – « Pourquoi tous les hommes qui se sont illustrés en philosophie, en politique, en poésie, dans les arts, étaient-ils bilieux, et bilieux à ce point de souffrir de maladies qui viennent de la bile noire […] ? »

Le déroulement de l’ouvrage respecte la chronologie de la recherche et tente de montrer son cheminement.
MBP présente d’abord les analysant(e)s qui souffraient de configurations psychiques analogues, avec douleur d’amours impossibles, d’absence, de vide, de séparations intolérables, à rapporter à des relations primaires à la mère inadéquates. Ces personnes ont d’autres traits communs, qui sont explicités, notamment une compétence exceptionnelle à l’empathie. Tout se passe comme si « l’en moins » décrit en termes d’absence, de manque, de vide, se traduisait en « en trop », non seulement de douleur, voire d’angoisse, mais de qualités diverses, inventivité incluse. MBP se réfère à plusieurs auteurs, Roland Dubillard et Lewis Carroll, entre autres, qui ont su dépeindre comment certaines douleur et angoisse dépendent de ressentis de vide et de rien. L’idée de discontinuités, de « trous » psychiques, liés à ces douleur et angoisse insiste. Les significations singulières de « rien », qui provient de la res latine, « la chose », sont explorées. L’ambiguïté du français, qui double toujours les « petits rien » de néant, conduit à une étude critique de la transitionnalité selon Winnicott (laquelle présente des systèmes de continuité peut-être plus souvent mis à mal que Winnicott ne le propose). « Le sens de la guillotine » de la culture française, selon Dubillard, permet ensuite d’interroger plus précisément les relations entre douleur et angoisse précoces, et leurs rapports respectifs aux séparations vs inélaboration des séparations. L’idée que, dans les configurations envisagées, la douleur pourrait être une défense contre l’angoisse se fait jour. Dans toute cette première partie, DB et MBP tentent de préciser à quoi pourrait ressembler l’objet impossible dont les analysants souffrent, sans faire appel aux stylisations mathématiques proprement dites.

La seconde partie est une lecture juxtalinéaire du dernier texte où Freud travail la douleur. C’est le dernier « Supplément » de Inhibition, symptôme et angoisse . Il est intitulé : « Angoisse, douleur et deuil ». Pour le bien comprendre, il faut retracer l’évolution de Freud concernant la douleur, au long de son œuvre. Elle pose un problème théorique analogue à celui de l’angoisse : notions toujours déjà là, de façon tacite, la seconde, via le concept de défense, la première via le principe de déplaisir-plaisir – par suite, elles sont difficiles à accueillir dans le corpus théorique sans redondance ni contradiction. Cependant, le raffinement et la précision que Freud apporte à l’étude des relations précoces du nourrisson à sa mère, avec énumération des situations à haut risque traumatique, en impose. De même, la disjonction entre ce travail et l’absence de sa mise en œuvre dans les cures, à ce que l’on sait. On tente aussi de comprendre pourquoi la notion de contre-investissement introduite pour rendre compte de la dynamique de la douleur, en 1915 ( Deuil et Mélancolie ) et encore en usage en 1920 ( Au delà du principe de plaisir ), disparaît en 1926. Il semble qu’en effet elle ne soit pas adéquate. Les hésitations de Freud quant aux relations de la douleur et de l’angoisse sont mises au jour. La consultation d’un classique de la douleur neurophysiologique lui donne d’un sens raison, puisqu’il apparaît que la douleur et des formes d’angoisse ou d’anxiété sont toujours coprésentes, de ce point de vue. Mais la neurophysiologie rajoute un élément que Freud n’avait pas repéré : les capacités humaines à vivre et supporter la douleur relèveraient du nec plus ultra de nos compétences neurophysiologiques, cognitives et affectives, donc psychiques. Et revoilà le problème XXX du pseudo-Aristote.

Un peu confortés dans nos propres difficultés, hésitations, quant aux douleur et angoisse précoces par les difficultés que Freud présente, nous retournons en troisième partie aux analysants et au travail avec eux. MBP précise comment elle introduit le nourrisson souffrant expressis verbis dans les cures et comment le transfert semble la mettre dans la position d’une mère not good enough particulière, non séparée, « aséparée » des analysants. Elle propose que la configuration la moins éloignée de ce moment du travail soit celle d’une construction. Surtout, elle repère avec tous les analysants un moment singulier, une figure du meurtre. Il s’agit qu’elle soit tuée, et le meurtre en question semble ne s’effectuer pas sans absence prolongée réelle : les analysants ne viennent plus aux séances pendant un certain temps. Ensuite une relation de style plus classique apparaît cependant que les douleur et angoisse diminuent. Tout se passerait comme si le partage de la douleur et l’introduction du nourrisson en souffrance situait MBP en place de l’objet impossible, une not good enough mother aséparée qui finirait par disparaître au cours du travail, tout en permettant aux analysants de construire une individuation un peu moins trouée.

Pour tenter de comprendre mieux le processus de ces douleur et angoisse précoces, MBP s’est ensuite tournée vers Marina Tsvetaeva, grande spécialiste de ce type de configurations, qu’elle a abondamment décrites. Son génie d’écrivain et l’honnêteté avec laquelle elle dépeint ses amours-douleurs font surgir la violence meurtrière que l’aséparation implique dans des dimensions qu’on avait seulement soupçonnées jusque là.

Tout en hésitant, MBP a explicité les problèmes psychanalytiques aussi précisément qu’elle a pu, via les analysants, Freud et Tsvetaeva. DB prend la plume. A vrai dire, DB et MBP prennent la plume. Le premier pour construire des stylisations mieux précisées, à partir des récits produits par MBP et des échanges qu’ils ont suscités, MBP, pour évoquer Nicolas de Staël von Holstein, dont, par hasard, une très riche exposition se tenait au Havre pendant l’été 2014. DB adresse peu à peu ses créations à MBP, qui lui répond et lui envoie, sous forme de lettres, ce que de Staël suscite, et DB lui répond. Ainsi, les deux dernières parties du livre s’écrivent dans la plus stricte contemporanéité. Elles n’ont rien à voir et tout à voir. Nous avons choisi que les stylisations de DB précèdent l’étude de Nicolas de Staël, serait-ce parce que DB utilise des éléments de stylisation en cours d’élaboration dans ses réponses à MBP – le lecteur n’en bénéficiera-t-il pas davantage, s’il a d’abord pris connaissance de l’élaboration dans son ensemble ?

Le travail de DB dépeint des analogies entre des processus psychiques décrits en psychanalyse et des processus neurophysiologiques. Le moyen de ces analogies est constitué par des stylisations mathématiques qui s’avèrent dans les deux domaines. Les mathématiques utilisées appartiennent à la dynamique qualitative et à la théorie de l’homologie.
L’intérêt de ce travail est d’accroître l’intelligibilité tant en psychanalyse qu’en neurophysiologie, de contrôler et d’expliciter par la rationalité mathématique certaines conceptions des deux autres domaines, enfin, de suggérer des pistes de recherche, dans les trois domaines. Pour ce qui concerne les angoisse et douleur précoces, le travail de DB confirme la plupart des thèses soutenues côté psychanalyse, tout en précisant nombre de processus, et il propose des stylisations novatrices en psychanalyse et en neurophysiologie.
Rappelons vite l’histoire des stylisations mathématiques que nous avons proposées, en psychanalyse. Toutes reposent sur des mathématiques qui étudient l’évolution de formes dans le temps, et non la statique de structures, fussent-elles topologiques. Ainsi, il a d’abord été montré comment la dynamique qualitative proposée par René Thom était un instrument pertinent pour mieux comprendre l’œuvre de Freud 4 . Au passage, l’aporie qui paraissait opposer narcissisme primaire et relation d’objet primaire avait été résolue, grâce à la dynamique de l’Un que la fronce de Thom proposait. La complication de la fronce en copli a ensuite permis de styliser plus finement le fonctionnement du Je-plaisir du début, selon Freud. En adjoignant au copli les configurations homologiques adéquates, DB et MBP ont stylisé de manière intelligible ce que signifiait que l’objet ne fût pas trouvé, mais « retrouvé », selon Freud. La dynamique de l’Idéal du Je proprement dit a été construite – « partager ce qui a disparu ». Ces stylisations du développement psychique selon Freud s’avérant, des propositions de topique dynamique ont aussi été créées dans P&P. Dans DA , MBP a construit une économie et une dynamique adéquates pour la seconde théorie de l’angoisse selon Freud, rapportée au seul Je. Il suffisait d’adjoindre à l’analyse de Freud une stylisation simple proposée par Thom (bifurcation de Hopf et système de Van der Pol-Liénard), ce à quoi le travail de Freud conduisait de façon naturelle.
Un problème restait mal résolu. Comment s’effectuait ce que DB et MBP appelaient « le retournement du copli », c’est-à-dire le changement de régime psychique par lequel le processus secondaire s’installe et permet que l’activité psychique vise les échanges verbalisés avec les autres. Ainsi, il s’agissait de styliser, en partie du moins, « Le naufrage du complexe d’Œdipe ».
(Notons que le travail effectué s’intéresse surtout aux dynamiques du Je. En tant que système d’interfaces, il est immédiatement susceptible de stylisations par la dynamique qualitative.)
Côté stylisation des processus psychiques, DB repart du problème du « retournement du copli ». Il doit le résoudre, puisqu’on étudie des angoisse et douleur précoces chez des adultes dont rien n’indique qu’ils n’ont pas naufragé le complexe d’œdipe, du moins par moment. DB résout le problème, en considérant qu’aux propositions de Freud concernant le fonctionnement du Je-plaisir du début, il convient d’ajouter celles de Winnicott qui font entrer l’actant maternel dans la dynamique initiale. DB installe alors le fonctionnement du Je-plaisir selon Freud au sein de l’espace protégé dont le nourrisson bénéficie grâce à la présence de la mère. Le développement progressif depuis « le nourrisson inexistant », selon Winnicott, jusqu’à une configuration post-œdipienne des processus du Je s’ensuit – en huit configurations géométriques principales. D’un sens, le ressort en est que l’actant maternel premièrement introduit donne accès au monde, par sa disparition.
Car les disparitions n’en sont pas, dans ces stylisations, puisque chaque perte ou séparation est interprétée comme un processus homologique – le processus même par lequel est intelligible l’exigence freudienne selon laquelle l’objet n’est pas trouvé, mais retrouvé. DB décrit comment le développement précoce démultiplie les processus homologiques, et ce, déjà chez les mammifères. Il propose en outre que la spécificité et la fragilité psychique particulière des humains tiennent au fait qu’ils créent un niveau de plus, une homologie d’homologie, qui rend compte de la complication relative de nos compétences symboliques. Il se confirme que l’homologie et les angoisse et douleur précoces auront beaucoup à se dire, vu l’hypothèse des figures d’absence ou de séparation précoces entre mère et nourrisson, génératrices des angoisse et douleur précoces et, nécessairement, génératrices de processus homologiques aussi. Néanmoins, encore faut-il que des sensations subjectives correspondent à des formations homologiques, ce que DB démontre.
Ainsi augmenté et précisé, le développement des processus psychiques vu à l’aide des instruments mathématiques que nous utilisons depuis maintenant vingt ans permet d’entrer dans la question des douleur et angoisse précoces, par un résultat spectaculaire de la neurophysiologie animale. Il s’agit des relations des ratons et de leur mère, pendant les dix premiers jours de leur existence, cruciaux : apprentissage de l’attachement et autres apprentissages vitaux. Une mère ratte good enough protège absolument les ratons du stress, mesuré grâce à une hormone qui signe son existence, mais non de la douleur. En dix jours, les ratons apprennent l’odeur de la mère (attachement), puis les odeurs à craindre : celles des prédateurs. Si la mère maltraite gravement les ratons, et si elle est absente, plus encore – quelques heures suffisent –, alors ils deviennent stressés et précocement matures : capables de reconnaître les odeurs dangereuses. De surcroît, les mauvais traitements et privations précoces engendrent une hypersensibilité durable au stress. Enfin, si l’on sollicite la mère ratte de sorte qu’elle s’occupe particulièrement bien des ratons, ces derniers bénéficient d’une forme de protection contre le stress pour toute leur vie.
L’étude comportementale est doublée par celle de la neurophysiologie correspondante dont nous retenons le seul thème suivant. Il existe un système spécifique, l’axe hypothalamo-pituito-adrénal, dit HPA, responsable des processus d’attachement et du contrôle de l’hormone du stress. DB procède à une étude détaillée de la dynamique HPA, puis il propose l’analogie suivante : tout se passe comme si, dans le fonctionnement du début des nourrissons humains, le cycle des soins maternels selon Winnicott était identifiable (en partie) à un certain état du système HPA, inhibant le stress. HPA serait à la neurophysiologie ce que la fronce « soins maternels » est au copli winnicottien primaire. Ainsi, « la fronce supérieure du bébé s’identifie à la fronce "protectrice" de la mère ».
DB s’intéresse ensuite aux conséquences des stress : figures des anxiété, angoisse, panique. La chimie répond d’abord : sérotonine ! Quant au système nerveux des mammifères, il donne deux réponses, deux espèces d’angoisse, selon qu’il y a anticipation d’un danger, ou situation sans issue. Dans le premier cas, HPA gère de nouveau, dans le second, un système dit PAG ( periaqueductal grey ), comportant le PAG proprement dit plus des régions de l’hypothalamus et des régions de l’amygdale. Ce système est impliqué non seulement dans l’angoisse, mais dans la douleur, la défense et l’attaque, la parole aussi.
DB défend ensuite la thèse selon laquelle « HPA et PAG, relayés, ou plutôt étayés par les réseaux limbiques (hippocampe, hypothalamus, amygdale, septum, etc.) sont suffisants pour supporter notre "topique réduite" », c’est-à-dire toute l’évolution du développement depuis le copli initial jusqu’à son retournement post-œdipien tel qu’il a été stylisé, côté processus psychiques. D’un sens, DB a la tentation d’identifier les processus neurophysiologiques et les processus psychiques, via la stylisation mathématique commune. La position de MBP est de maintenir l’analogie entre les uns et les autres.
Une étude détaillée de PAG est nécessaire. Celui-ci prend en charge les douleurs physiques et psychiques, et c’est l’un des principaux centres visés par les analgésiques. Il gère aussi le conflit entre attaque et fuite, autrement dit, il comporte une organisation en fronce. C’est un système à réponse rapide (alors que HPA est plus lent). Il est essentiel à la vocalisation. C’est le candidat adéquat pour être l’analogue, en neurophysiologie, de la fronce nourrisson dans le schéma primaire de Winnicott.
La tâche suivante de DB consiste à trouver les analogues en neurophysiologie des schémas mathématiques du développement psychique, autrement dit, comment les schémas initiaux se compliquent, s’épaississent en homologie, jusqu’au retournement contemporain d’une séparation franche d’avec la mère. Cela implique une longue étude de « la dualité PAG-HPA », relation « qui repose à la fois sur une sorte d’exclusion et sur une sorte de complémentarité », dans laquelle nous n’entrerons pas, sauf à signaler que la sérotonine y joue un rôle essentiel. Vu le rôle des deux systèmes dans l’angoisse, l’examen de leurs relations permet d’avancer dans la détermination des processus des angoisses. L’hypothèse retenue est que « l’angoisse […] traduit une tension entre les deux niveaux des feuillets [de HPA et ou de PAG], un accroissement de la taille du cycle éventuel, sans fonctionnement du cycle, soit comme une sorte de situation ambiguë du psychisme dans toute la zone de la fronce, soit comme une situation instable sur le feuillet intermédiaire. » (De nouveau, DB passe de la neurophysiologie au psychisme, là où MBP maintiendrait l’espace psychique des angoisses séparé de l’espace des processus neurophysiologiques.)
La suite de l’exploration neurophysiologique consiste à trouver les acteurs principaux des homologies qui compliquent peu à peu les schémas initiaux et permettent de concevoir, côté neurophysiologie, « le retournement du copli ». Les échanges de HPA et PAG avec le système limbique paraissent les candidats adéquats, avec accent mis sur le rôle de l’amygdale, de l’hippocampe et de la région parahippocampique qui l’entoure, en relation avec le cortex préfrontal.
L’étude neurophysiologique est trop subtile pour être résumée. Elle permet de conclure que, côté neurophysiologie, l’angoisse procède de déplacements dans les activités de HPA ou de PAG, dont les traces homologiques peuvent se réactualiser en « angoisse archaïque ». Du point de vue neurophysiologique, l’angoisse n’a pas d’objet, c’est un phénomène « paramétrique ».
La douleur, par contre, pour autant qu’elle correspond à un éprouvé de manque, côté nourrisson, s’homologise en vides, du point de vue neurophysiologique, lesquels peuvent se réactualiser à tout propos. « Le tissu homologique serait ainsi toujours dédoublé d’un revers de "vides" de trous. Une augmentation multiplicative de dimensions, et des foules de raisons de souffrir », la multiplicité vide résultant de l’impossibilité d’associer la douleur à une quelconque origine sensorielle autre que l’absence. Cela concerne les processus neurophysiologiques « normaux ». Tout se passe comme si la neurophysiologie « incarnait » en vides homologiques ce que la langue des processus psychiques exprime métaphoriquement.
En cas de souffrances précoces, de manque grave et, par suite, de développement prématuré, les vides et les trous neurophysiologiques changent d’allure. Ils peuvent même devenir sans limite en homologie. Leur nature différente provient d’une maturation anormalement précoce des constructions pré-homologiques. Vu leur création précoce, la neurophysiologie suggère que seule une modification portant sur l’homologie d’homologie puisse en modifier la configuration. Cela évoque la pratique analytique qui tente de repasser par les étapes précoces du développement afin de modifier les processus douloureux…
Cette brève présentation ne dit rien des précisions que les études de DB apportent aux coliques du nourrisson, aux relations de la douleur et de l’angoisse, de la douleur et du plaisir, de la douleur et de l’agressivité, bref, à certains thèmes centraux qui ont été abordés auparavant. On a préféré mettre ici l’accent sur la singularité de la méthode utilisée, sa fiabilité et la spécificité de ses apports. D’un sens, tout se passe comme si « Douleur dans les plis. Le revers de la douleur » systématisait les analyses précédentes, plus rapsodiques, et leur offrait des étais mathématiques et neurophysiologiques.

A la suite vient un court chapitre d’extraits de poèmes, un choix de mots d’ailes, d’absences, d’angoisses, de douleurs, de vides. Il se termine avec des vers de Pierre-Jean Jouve, lui qui avait reconnu dans la psychanalyse une source d’inspiration irremplaçable, mais qui avait également mis en garde contre le scientisme de notre temps, et le risque que trop d’abstraction fait courir à la pensée authentique, un constat que reprend aujourd’hui Yves Bonnefoy entre autres poètes, en opposant le concept à l’expérience vécue ; nous espérons naïvement que les voies ouvertes par notre travail, partant de concepts mathématiques, de résultats physiologiques, de découvertes psychanalytiques et d’émotions données par l’art, sensations et expressions, participeront à la nécessaire réconciliation de ces deux aspects de la vie humaine, qui sont les détours abstraits et les mondes des sens.

Les lettres sur Nicolas de Staël montrent un autre aspect de la même recherche. MBP tente de discerner et entendre les géométries, les angoisse et douleur, le génie de Staël. D’abord, l’histoire de sa vie est présentée, ses relations avec René Char et son suicide. Ensuite le travail porte sur certains des tableaux exposés au Havre. Les problèmes d’aséparation et les difficultés de l’individuation y sont figurés et décrits. L’évolution de l’œuvre est étudiée, notamment via le style des réserves. Et tout se passe comme si Nicolas de Staël montrait les vides homologiques à l’œuvre et leur insistance de plus en plus effroyable, jusqu’à ce qu’ils ne lui laissent que la défenestration.

L’une des conclusions de DB, confortant certains résultats antérieurs, ainsi que l’approche psychanalytique des cas de douleur et angoisse précoces qui a été décrite, annonce peut-être une nouvelle direction du travail : « […] le Je est proprement l’homologie, et l’homologie d’homologie, […] ». Il va de soi qu’un cahier de recherches en cours n’offre pas de conclusion générale.
1 http://www.michelebertrand.fr/ 23/09/2014.
2 Citons les ouvrages où divers acquis sont publiés, auxquels il sera fait référence. MBP, La Dynamique qualitative en psychanalyse , Paris, PUF, 1994 (DQP). MBP et DB, Pulsions et politique , Paris, L’Harmattan, 1997 (P&P). MBP, De la Cruauté individuelle et collective , Paris, L’Harmattan, 2002 (DLC). MBP, De l’Angoisse , Paris, Armand Colin, 2004 (DA).
3 Les autres arts auraient pu être sollicités, musique, sculpture, danse, mais l’analyse des œuvres eût sans doute été plus technique et plus longue. Idem , côté philosophie. M. Bertrand évoque Empédocle et Socrate qui hâtèrent leur fin, puis « Même à lire des auteurs comme Descartes ou Spinoza, ou plus près de nous Wittgenstein, on décèlerait dans leur écriture des traces d’une douleur constitutive de leur travail philosophique. » ( Pour une clinique de la douleur psychique , Paris, L’Harmattan, 1996, p. 77) .
4 MBP, DQP.
Première partie Quelques événements cliniques
Décrivons d’abord quelques situations de douleur psychique.
Cette femme finit par trouver que sa douleur est comme un « manque de présence à soi-même ». Tout se passe comme si une « absence interne » paraissait soudain et muait en douleur aiguë ; comme si un vide aspirait tous les sentiments, idées, représentations – effondrement 5 ? –. Le monde extérieur est décoloré comme 6 lors d’un deuil ou dans un moment mélancolique. Une façon de panique la pousse à avaler alors n’importe quoi se présente, médicaments, alcools, drogues, pour (se ?) soustraire à la douleur, qui ressemblerait à une crampe ou une déchirure soudaines, dans le registre musculaire, à ceci près que la douleur psychique est récurrente. Il est rare qu’elle ne paraisse pas en fin d’après-midi et dans d’autres circonstances, par exemple, certaines séparations.
La présence de quelqu’un avec qui l’analysante échange, fût-ce au téléphone ou par courriel, peut interrompre le processus qui ressurgit dès que l’échange cesse. Il arrive aussi que la douleur revienne pendant un échange, sans rapport conscient ni inconscient avec ce qui s’est dit. Ainsi, il s’agit d’un fonctionnement à la fois labile, à la fois stable, comme un puits de potentiel sous-jacent aux autres processus psychiques, susceptible de prévaloir sur eux n’importe quand ou presque 7 . (Bien sûr, on songe à la persistance du puits de potentiel maternel dont l’enfant est censé s’exhausser en grandissant et qui, sinon, peut devenir létal 8 ).
Des « figures » dont elle « manquerait », deuil ou passion amoureuse malheureuse, jouent parfois les « paravents » de cette dynamique du vide. La douleur leur est alors imputée, sans conviction continue, cependant.
La violence de la douleur et sa cessation fréquente, si quelqu’un se présente, évoquent une répétition dans l’âge adulte des coliques du nourrisson, dont la patiente avait souffert, de huit jours à trois mois. Elles aussi cessent, en effet, dès que l’enfant est pris dans les bras et bercé. Néanmoins, la continuité de l’efficience de la présence, qui vaut pour les nourrissons, ne fonctionne plus dans l’âge adulte 9 .

« Ecorchés », dit-on de certains, voire « écorchés vifs ». Il semble s’agir d’autre chose. Dans ce dernier cas, la sensibilité paraît en effet liée à l’extérieur. Elle laisse présupposer que le narcissisme secondaire fonctionne, même s’il est défaillant, et qu’il tente de pallier des troubles plus archaïques. Nous songeons ici, d’une part, à la fragilité du Je-réel et à son angoisse de réel ( Realangst ) « devant un danger réellement menaçant ou jugé comme réel » 10 , selon Freud, d’autre part, aux angoisses de résonance, produites chez des personnes dont la mère était incapable d’élaborer l’angoisse (l’enfant tombe, la mère lui donne une claque). Situations psychiques où j’ai proposé la notion de « fontanelle psychique », générique dans le premier cas, pathologique dans le second 11 . Dans ces situations, l’angoisse, plus exactement, diverses formes d’angoisse prévalent, et non la douleur – même si, comme Freud le montre dans la troisième « Annexe » de Inhibition, symptôme et angoisse , distinguer entre angoisse, douleur et deuil n’est pas toujours aisé, d’autant moins que les trois sentiments s’y entendent pour créer des mélanges. Nous reviendrons plus loin sur certaines configurations dont les manifestations de l’angoisse semblent proches des douleurs ici évoquées. Alors, nous tenterons d’élucider les relations entre la douleur que nous présentons d’abord et des formes d’angoisse archaïque qui lui sont liées.
Dans le cas de l’analysante qui nous occupe, la dynamique psychique paraît presque seule en cause, relativement autonome (trop, peut-être) et liée, là aussi, à des processus archaïques.
« Elle me rejette » ; « Elle veut ma mort » ; « Elle veut m’empoisonner » ; « Elle me hait » ; « Elle veut que j’aie mal » ; etc. Phrases après coup des coliques. Au demeurant, les enfants ayant subi les coliques des trois premiers mois n’ont pas bénéficié de relations ultérieures satisfaisantes avec leur mère, à ma connaissance 12 .

Faudrait-il concevoir que la douleur procèderait du souhait ( Wunsch ) de se conformer à ce qui a été imaginé être le souhait ( Wunsch ) de la mère ? qu’en conséquence Elle serait là ? Elle serait là continûment, au contraire de la situation subie pendant les coliques 13 , mais comme un actant intrapsychique sadique. L’analysante aurait mal pour Elle – pour ce que le nourrisson a imaginé être son plaisir, voire sa jouissance ? Ce pourrait être une interprétation classique à deux actants, analogues à ceux que Freud propose en cas de mélancolie, à ceci près que toute notion de culpabilité paraît manquer en ce cas. Par suite, on est invité à chercher d’autres stylisations métapsychologiques.
Au reste, un autre problème de géométrie se pose. Quelles peuvent être les forme(s) et dynamique(s) d’une figure maternelle si archaïque ? – même si toutes sortes de formes, traits identificatoires, etc., bien individués et plus tardifs les masquent. Convient-il de faire l’hypothèse d’une « présence » non locale ? comme une peau du psychisme, en un sens trouée, voire, comme sa texture trouée ? S’en débarrasser relèverait alors de l’exploit. « Ectoplasme ! » 14
L’analysante suggérait souffrir peut-être d’un trouble de la régulation des endorphines. Les barbituriques qui lui avaient été administrés, censés pallier les cris des premiers mois comme, ultérieurement, les crises d’urticaire et autres crises de toux spasmodique des premières années, auraient produit ladite dérégulation – pourquoi pas ? En outre, elle jugeait avoir acquis des dispositions à l’addiction du fait de ces traitements.
« Amédée ou Comment s’en débarrasser » 15 .

La douleur apparaît comme une défense ratée. On pourrait interpréter, de nouveau classiquement, le « manque de présence à soi-même » comme une répétition de la présence chaotique de la mère des coliques. La défense réaliserait cette « présence » et le psychisme ne saurait rien faire de mieux que se réduire à ce qu’il aurait imaginé être son souhait ? (encore et toujours, du point de vue économique, la douleur relève de la concentration des investissements).
Il conviendrait alors de conclure ainsi : quelle qu’ait été la valeur des élaborations de l’analysante et de ses deux analystes précédents, tout se passerait comme si la séparation d’avec la mère du début n’avait pas eu lieu, et créait, outre la douleur, un trouble de l’individuation qui sera évoqué plus loin.
Reste qu’il s’agit d’absences. L’interprétation classique qui les transformerait en présence continue se trompe peut-être de niveau d’élaboration, notamment en proposant un scénario pervers, d’ailleurs verbalisé, qui, à l’évidence, est inadéquat aux processus d’un nourrisson. Décidément, la demande d’inventer d’autres stylisations insiste. En outre, la notion d’absence évoque l’angoisse. La douleur est-elle primaire, ou bien est-ce une défense à l’endroit d’une angoisse archaïque ?
Il existe des variantes à cette douleur peut-être typique, qui s’ensuit de coliques du nourrisson caractérisées, douleurs corrélatives d’autres troubles de la relation primaire à la mère.

Voici un analysant réputé avoir hurlé assez fort et longtemps, toutes les nuits de sa première enfance, pour que les voisins fussent alertés. Son grand-père maternel, venu le saluer, avait souhaité repartir aussitôt, tant les cris l’incommodaient. Une longue cure, menée en bonne et due forme, le laissait dans une situation voisine de celle d’abord présentée. Cet analysant créait des situations d’amours malheureuses et torturantes semblables à celles précédemment décrites – avec épisodes quasi mélancoliques, lors des séparations d’avec l’aimée, mais sans éléments de culpabilité ni de dévalorisation, complètement absents. En ce cas, cependant, la forme de la douleur différait. Elle était continue et décrite comme « sourde ». Elle était en général accompagnée de troubles organiques considérés par le patient comme corrélats de la situation. De plus, elle avait lieu de façon intermittente. Par intervalle, ce patient disposait d’une vie « normale », c’est-à-dire sans douleur. Un peu comme si la mère primaire avait eu deux faces, l’une « suffisamment quelconque », dont il avait pu se séparer, l’autre absente, chaotique et/ou rejetante, dont les énigmatiques traces mnésiques de l’existence reparaissaient lors des épisodes douloureux.
L’hypothèse selon laquelle le caractère « sourd » de la douleur (au lieu de sa violence dans le premier cas) serait un processus économique est vraisemblable, l’investissement se répartirait entre douleur psychique et troubles somatiques.

D’un autre analysant l’on savait que son père s’était suicidé pendant sa gestation. Il était né un peu prématuré. Couveuse pendant quinze jours. Sa mère reconnaissait l’avoir rejeté lorsqu’enfin elle l’avait rencontré. Il s’avéra que cette mère avait adressé à son fils continûment, et non pendant la seule petite enfance, les reproches, attaques et insultes qui eussent convenu au travail de deuil envers l’époux suicidé. De plus, la sœur de trois ans aînée de l’analysant s’était suicidée elle aussi, six ans avant qu’il ne consulte. Dans ce cas, la douleur était continue, ou quasi. Certes, elle avait pris la forme d’amours malheureuses, là aussi. Elle dépendait cependant de façon patente, pour le patient lui-même, des innombrables strates d’une mère interne attaquante 16 . Dans ce cas, souffrir une forme de quasi état dépressif chronique, était, de l’avis même du patient, répondre aux souhaits qu’il imputait à la/aux mère(s) interne(s). Il avait vécu « un mauvais amour », disait-il, et il palliait la douleur en fumant des « joints » dont il réussissait à doser la consommation plus ou moins bien, selon les périodes. Sa vie amoureuse et sexuelle participait aussi « du plus général des rabaissements de la vie amoureuse ». Il souffrait parfois de compulsion masturbatoire. En outre, un kyste l’obligeait à être précautionneux lors des relations sexuelles, de sorte qu’elles ne fussent pas douloureuses.

Dernière situation que l’on envisagera.
Cette analysante disposait de photos de sa première enfance qui évoquaient celles des enfants abandonnés souffrant d’hospitalisme à la Spitz ( De la naissance à la parole ). La reconstruction d’une histoire familiale particulièrement compliquée et conflictuelle 17 , permettait de comprendre que sa mère n’avait pas été en état de l’accueillir de façon convenable à sa naissance (confusion avec un enfant mort). Elle avait souffert d’emblée de régurgitations et de vomissements en jets. Surtout, le décès brutal d’un frère aîné de la mère, très investi par cette dernière, lorsque l’analysante avait cinq mois, avait provoqué l’apparition de ce visage aux traits tirés, angoissé sinon abandonnique, enfant « très sage et qui suçait son pouce », disait la mère 18 . De nouveau, cette patiente créait des amours malheureuses, non qu’elle ne fût aimée, ni frigide, mais la personnalité de ses aimés était si tyrannique qu’enfin elle devait les quitter, dans des éprouvés très douloureux, tant lors de l’échange amoureux que lors de la séparation 19 .

Dans les trois derniers cas, les patients décrivaient la situation suivante. Ils « tombaient » dans des états de douleur psychique, mais ces moments, du moins certains d’entre eux, comportaient le sentiment de « se retrouver » 20 . Est-ce que l’hypothèse de « satisfaire la mère par sa douleur » et/ou « être aimé(e) de la mère quand on souffre » s’avérerait ?
Δ
DB évoque la possibilité que cette douleur soit associée à une satisfaction parallèle ; elle ferait partie de l’individu, ou ferait partie d’un complexe indissociable que le patient réactiverait. Il s’agirait alors de « se » retrouver soi-même, dans cette situation mixte de douleur et de satisfaction. DB reviendra sur cette question, au moment d’évoquer la « chère douleur ».
MBP. Comme il s’agit de situations très précoces, remaniées par l’ensemble de l’histoire ultérieure, il est difficile de se prononcer. L’hypothèse de DB, l’association, se distingue du masochisme, tout en suggérant une étiologie possible de ce dernier.
La notion de complexe indissociable évoque le devenir des enfants maltraités. On connaît bien l’association démoniaque selon laquelle, adultes, il leur faut martyriser ceux qu’ils aiment – surtout leurs propres enfants, lorsqu’ils atteignent l’âge auquel ils ont été martyrisés. C’est la preuve d’amour, du moins de celui qu’ils ont construit, tout en sachant que martyriser n’est pas aimer. Situation de double lien d’une extrême ténacité, qui torture certains d’entre eux. (Si je l’aime, il faut que je le batte ; si je le bats, je ne l’aime pas.)
Dans le sentiment de « se retrouver » lors de la douleur psychique, le psychisme ne passerait-il pas, malgré tout, par la réduction à deux actants conjoints, dans une relation sado-masochique où l’un, le représentant du maternel, sadiserait, et l’autre, un représentant de la personne-enfant, accepterait d’être sadisé ?
DB demande si le psychisme fait cette douleur sienne.
MBP. Impossible de répondre plus simplement que oui et non. « Sienne », en tant qu’il « s’y retrouve », étrangère, en tant qu’événement incompréhensible qu’il subit.
Cependant, l’expression « se retrouver » n’implique-t-elle pas une part de reconstruction narcissique 21 ?
Sans doute, une appropriation, propose DB, mais sans négliger le facteur d’association : finalement, le besoin était satisfait, même s’il était accompagné de déplaisir.
MBP. Ainsi la douleur serait-elle un signe évoquant « une satisfaction quand même » 22 . Alors la première proposition d’interprétation – psychisme réduit à deux actants dans une relation sado-masochique – fonctionnerait mal. Il est en outre loisible, voire nécessaire de considérer que la reconstruction narcissique ne dépende pas de la « présence » continue d’une mère interne sadisante ni de son désamour. Pour l’analysante à épisode abandonnique, « se retrouver » comportait d’abord un « lâcher prise », puis un endormissement, après qu’elle avait beaucoup pleuré, bu, etc. Au réveil, elle se sentait « bien ». Endormissement provisoire – par épuisement – du nourrisson angoissé ?
Comment mesurer aussi la part du rêve ? demande DB – même si la patiente mentionnait seulement des rêves de chute et de mer déchaînée.
Δ
Le bénéfice narcissique de « se retrouver » parmi la douleur n’apparaît pas du tout dans le premier cas, où l’analysante cherche incessamment à « courir plus vite que sa douleur », comme elle dit.
Y aurait-il une géométrie de ces processus ?

Avant d’y venir, il convient de mentionner quatre caractéristiques communes à ces patients. D’une part, ils vivent et partagent avec les personnes aimées ce qu’ils nomment « illumination » ; d’autre part, ils font preuve de capacités d’empathie exceptionnelles. Ici l’interprétation classique (psychisme réduit à deux actants dans une relation sado-masochique) montre ses limites, parce qu’elle ne peut rendre compte d’aucun des deux événements – l’empathie, l’ouverture aux autres, est d’ailleurs en grande partie cause de l’« illumination » un moment partagée avec l’aimé(e). Tous disposent aussi d’une psychomotricité raffinée et de dispositions quasi « naturelles » pour des pratiques où la maîtrise consciente du Je est relativement désinvestie, ainsi de la relaxation, des apnées en plongée, de la pratique du raga, de l’échange avec des essaims d’abeilles, etc. Enfin, tous repèrent leur différence d’avec des gens « normaux » – « sans trouble majeur du narcissisme primaire », paraît la traduction le plus fidèle. Ils ne les envient pas – du moins, pas toujours 23 . Ils considèrent que leur douleur est la contrepartie de l’ouverture aux autres, des moments d’illumination auxquels ils tiennent, ainsi que de leur facilité à « lâcher prise » dans certains registres psychomoteurs. Tous s’entendent très bien avec les bébés et les enfants petits. Leur Je serait poreux, comme si les identifications qui le constituent étaient construites sur des sables mouvants 24 . Trois des quatre analysants cités sont, en outre, « frileux », au point qu’il convient de distinguer entre le froid interne et le froid extérieur 25 .
***
Ce que d’aucuns appellent « le sol de l’évidence », d’autres, « la conviction d’exister », etc., bref, cette confiance en soi que des soins primaires adéquats procurent, semblent leur faire défaut. Pour une/des raison(s) diverse(s), les premières relations à la mère – aux soins maternels – n’ont pas été good enough , selon l’expression de Winnicott.
Pourrait-on proposer que le « trouble primaire » concerne la continuité ? plus exactement, le sentiment de continuité de sa propre existence et/ou du monde environnant ? L’enfant aurait été chopé, plus ou moins souvent, par le Boojum, comme il arrive au Boulanger, à la huitième crise, « La disparition », The vanishing , de La chasse au Snark. Une agonie en huit crises 26 .
Au contraire de ce que Freud croyait être une conviction universelle, « nul ne peut tomber hors du monde » et, encore à soixante ans, il fut capable de se rattraper d’un faux pas, en montagne, grâce à un saut périlleux, il existe des gens, c-à-d de très jeunes enfants, qui ont éprouvé maintes et maintes fois être tombés hors du monde. Ferenczi fut sans doute le premier à évoquer ces situations (« L’enfant mal accueilli et sa pulsion de mort », 1929). Winnicott a ensuite précisé quelques configurations de faille ( a chasm , selon Lewis Carroll, où le Boulanger disparaît corps et bien). Dans la perspective winnicottienne, elles s’enteraient sur les holding , handling et object presenting . Certaines paraissent dans l’âge adulte sous forme de « Crainte d’effondrement », Fear of breakdown , crainte de la mort, ou du vide 27 . Winnicott soutient, à juste titre, à notre avis, qu’il ne s’agit pas de craintes pour l’avenir, mais de remémoration d’événements vécus dans la première enfance, lorsque la personne n’était pas assez constituée – au sens de l’élaboration du Je –, pas là, donc, pour intégrer ces expériences 28 .
Effondrement, mort, vide, signifient une discontinuité, ou son risque ; les deuils et les amours malheureuses avec les séparations subséquentes, aussi.
Δ
DB intervient, critique et programmatique. Le terme discontinuité est trop vague, il couvre des intuitions très différentes. Par exemple, la singularité de la mort, le plus discontinu qu’on puisse imaginer, se présente en géométrie au creux d’une fronce, qui est tout à fait continue, et même analytique. Il y a cependant des cas où rien de continu ni d’analytique ne rattrape symboliquement la situation. C’est le problème des frontières, au-delà. Préciser de quel type est ici la discontinuité est l’un de nos problèmes majeurs. Après, tu parleras de trous, de coupures, de sauts, de murs, de désintégration, etc., toutes sortes de discontinuités, très différentes.
MBP. Il convient peut-être de se demander si la douleur psychique ne serait pas une défense, une sorte de conviction de seconde espèce, susceptible d’assurer une forme de continuité psychique, au moins de repère, là où le sol de l’évidence manque.
DB. Ceci se rattache bien à l’ambigüité de la discontinuité.
MBP. Peut-être une défense contre des angoisses « sans nom » du nourrisson.
DB. Ne pas oublier que les douleurs physiques sont très souvent un signal spécifique de danger, donc une forme de défense.
MBP. Certes. Néanmoins, selon Cervero 29 , les douleurs physiques sont loin d’être « très souvent » des défenses adéquates.
Par ailleurs, ne serions-nous pas dans une situation où objectivité et intersubjectivité ne s’identifient pas 30 ? Tenterions-nous ou devrions-nous tenter de « construire un espace de positions à valeur intersubjective » à partir de mesures (qualitatives !) de l’intensité de la douleur, voire, de celle de l’angoisse, envisagées comme prégnances ? (Peut-être ma pratique avec des analysants souffrant de douleur et angoisse précoces s’est-elle inspirée de la proposition de Thom, sans que j’en aie conscience. Cf. infra , troisième partie.)
Δ
« He’s murdering the time ! Off with his head ! » (« Il est en train de tuer le temps ! Qu’on lui coupe la tête ») s’écrit la Reine de cœur cependant que le Chapelier tente de chanter. Mais il y a des temps, et le Chapelier est condamné à vivre indéfiniment à l’heure du thé 31 .
Aiôn implose en chronos 32 , cependant qu’une fonction physiologique quelconque s’effectue, puis, lorsqu’elle termine son office, chronos est réabsorbé dans aiôn , selon une stylisation proposée par René Thom 33 . Or, Thom identifie « notre » aiôn avec la peau, ou « l’ego » de l’animal (mammifère) ou de l’homme. Ainsi le Chapelier menacé de décapitation par la Reine (mère) aurait-il perdu tout accès à l’ aiôn . De fait, la Reine lui aurait fait la peau. Il survivrait dans la seule répétition – mortifère – de l’exercice incessant et contraint d’une unique fonction : prendre le thé. Nous trouverons des configurations psychiques analogues plus loin.
A propos des situations de deuils et d’amours paravents, il a été suggéré que « la peau » et/ou « l’ego » et/ou le psychisme des personnes concernées semblaient en un sens troués, ce qui les rendait particulièrement aptes à « sentir avec » ( Einfühlung ) – nous répétons l’expression que Ferenczi a employée pour évoquer sa position d’analyste, lorsqu’il tentait d’accompagner des analysants souffrant de troubles précoces, plus exactement, des échos dans l’âge adulte d’avoir été un nourrisson mal accueilli (« Elasticité de la technique analytique », 1928). La proposition de Thom montre, à la lettre, la complication du sentiment de continuité de l’existence ; elle éclaire aussi la contrainte à ne cesser pas d’exercer une ou des « fonctions » (songeons à l’hyperactivité), mais non l’ Einfühlung.

Ecoutons Roland Dubillard. Voici l’ouverture des Carnets en marge , Paris, Gallimard, 1998. Le poème est daté 24 février 1946.

MAISON

D’un peu d’espace mère,
misérable maison,
tu n’accoucheras guère
que de ses hannetons ;

Car insecte moi-même,
je suis encore ailleurs :
comme tout ce que sème
ton ventre intérieur ;

Compartiment d’espace
qu’il faudrait déganter :
ainsi l’avorton passe
le seuil épouvanté.

La nourrice réduite
à rien, comme il est dû,
laisse dans l’air en fuite
le nourrisson perdu

Insecte, R. Dubillard eût bénéficié d’une carapace externe, maison suffisante, qui lui fait défaut.
Le « […] ventre intérieur ;/ Compartiment d’espace/ qu’il faudrait déganter » évoque un éventuel retournement. R. Dubillard aurait-il imaginé une conception où, à sa naissance, l’enfant se retournerait en doigt de gant sur sa mère et l’emporterait dans son intérieur … ainsi ne manquerait-il jamais de continuité ?
Ça ne se passe pas comme ça. Il lui faut franchir un seuil, première discontinuité, avorton et épouvanté. La nourrice est réduite à rien, et lui avec : « abolis » ? selon une notion chère à Lewis Carroll ? Deuxième discontinuité. Comme si cela ne suffisait pas, voici l’air en fuite, l’espace est troué ! Troisième discontinuité. Enfin, Roland Dubillard étant féru d’étymologie, rappelons que « perdre » du latin perdere , signifie « donner ou dispenser inutilement » (mieux eût valu ne pas être né), « ruiner, détruire, mener à sa perte ». Le nourrisson perdu, ou la quatrième discontinuité. Le poème donne sans doute accès, autant qu’il est possible, aux angoisses sans nom que le nourrisson « épouvanté », puis « perdu » signifie.
Δ
Le poème suggère à DB les remarques suivantes.
Le nourrisson s’est lancé dans le vide pour attraper, comme un poisson attrape un oiseau (tout marche à l’envers) et l’oiseau ne s’est pas laissé faire, alors le nourrisson tombe loin vers le ciel.
En même temps qu’un apport énergétique, la dynamique du copli 34 recouvre un échange d’information topologique, au sens de Thom, c’est-à-dire un couplage stable, dû à une résonance de deux rythmes, celui de la nourrice et celui du nourrisson, couplage qui laisse une trace en mémoire, un attracteur suivi d’une vibration.
Je viens de lire une observation récente, selon laquelle les agitations des malades d’Alzheimer peuvent être traitées par des anti-douleurs. La douleur qu’on lit dans leurs yeux révèle aussi l’effroi du vide, ce vide qu’ils rencontrent dans leur intérieur, un intérieur qui n’est plus tout à fait le leur, qui est une sorte d’extérieur, car il se met à retourner dans l’ancien sens du copli. 35
Ne crois-tu pas que le simple désaccord inconsciemment désiré par la mère, ne pas donner au bébé ce qu’il attend, suffit à créer un manque de stabilité des strates mémorisées ? La mère avalée, comme le préchordé avalait l’espace 36 , est sans doute une nécessité pour le retournement ultérieur stable du copli, celui qui fait que l’environnement devient source d’universel, comme tu l’avais inventé 37 . Le symbole prend donc la place de l’aliment, il ne saurait être adéquat si l’aliment ne l’était pas. 38
D’où à où, de quoi à quoi va le copli ? C’est là que cette région « transentorhinale » propre aux humains intervient, ou au moins la vaste région para-hippocampique, où j’ai cherché l’homologie dans les circuits. C’est une lame interposée entre, d’une part, le cortex, le manteau externe, le plus intérieur pour le sujet/objet, où la subjectivité a des droits et, d’autre part, les plis limbiques qui traitent à la fois les odeurs, l’espace et les sentiments – la peur surtout, la peur qui vient de l’hypothalamus enfoui, écorché, sexué 39 . Le rôle de cette lame dans la fonction de transposition, de symbolisation ne fait pas de doute.
Des images récentes montrent qu’il y a peu de différence d’activation IRM, de la douleur physique à la douleur psychique, sauf ces régions centrales que sont le cingulé postérieur et le para-hippocampe justement. Une question sur les plis : le plus extérieur a l’air de résonner jusque dans les profondeurs (genre thalamus central), comment est-ce possible ? Il me semble qu’il y a là comme un ensemble de projections qui « tirent les ficelles » depuis le dedans, un autre dedans que celui des plis, capable de faire tourner le temps à l’envers. De toute façon, il faut réfléchir plus à tout ça. Cela ressemble aux roues dentées de Maxwell alors que la bonne modélisation (compréhension ?) était dans les « champs ».
Se relisant, DB n’est pas satisfait, et explicite ainsi le programme du travail. Ecrire ça en détail. Tel quel, plusieurs niveaux sont mélangés, j’aimerais les démêler. Une description de la topique, avec formation des plis et coplis jeunes, formation d’homologies, vides potentiels, stratification et dénouement, retournement. Puis mettre cette topique en relation avec les dynamiques des structures cérébrales connues. En déduire des relations précises avec le système des douleurs physiques, selon les connaissances actuelles. Lier aux douleurs psychiques.
MBP. Le programme est ambitieux 40 . Quant à la topique et la dynamique, cependant, une petite partie du travail a été accomplie, ou ébauchée, du point de vue psychanalytique. Stylisation du fonctionnement du Je-plaisir du début par la fronce et le copli ; idée de retourner le sens du copli pour expliciter les premières figures du Je-réel, de l’objet et de l’échange – mais on ne comprend pas bien comment ; élucidation des premières pertes et de leur symbolisation, y compris lors du fonctionnement de l’idéal du Je, via la formation de cohomologies ; ébauche de stylisation du contre-transfert-transfert ; idem pour les « constructions dans l’analyse ». Tout le reste des stylisations métapsychologiques est à construire.
Quant aux relations immédiates de la métapsychologie avec les dynamiques des structures cérébrales connues, je demeure dubitative. Rien ne prouve que la neurophysiologie et ses méthodes nécessaires de science classique – réduction, idéalisation, identification de l’objectivité et de l’intersubjectivité, entre autres – trouvent des résultats comparables à ceux que la méthode psychanalytique propose, de son côté, selon une voie qui traite de cas particuliers, sans réduction ni idéalisation – sauf, parfois, lors des tentatives de stylisation –, et avec grand usage du contre-transfert-transfert (un référentiel à la Thom, conjecturais-je naguère, bien que la stylisation demeure à préciser).
Corréler les dynamiques des structures cérébrales connues avec le système des douleurs physiques paraît accessible – sans problème méthodologique particulier. Puis-je cependant rappeler la compétence de l’hypnose, en matière de douleurs physiques ? Or, on ne sache pas que la neurophysiologie ait à ce jour compris quoi que ce soit aux processus de l’hypnose (F. Cervero lui-même demeure on ne peut plus évasif).
Les douleurs physiques et psychiques sont parentes. Il existe même une vicariance entre elles, par exemple dans certains cas d’hystérie. Ainsi, l’intelligibilité de ces deux espèces de douleur pourrait sans doute bénéficier d’une comparaison plus fine de leurs processus neurophysiologiques respectifs.
Δ
Sans même entrer dans la géométrie subtile que Roland Dubillard a suggérée, il n’est pas difficile d’entendre qu’il ne disposait guère plus que Lewis Carroll d’un sol où il fût évident de tenir. (La lévitation est plus commune qu’on ne croit, parmi les humains, sauf qu’en général, elle ne se voit pas, elle se ressent. Ô Pier Paolo Pasolini !) « Le temps à l’envers », selon DB, nous ferait-il tomber dans le ciel ? Reste que le genre des affects de peur paraît prééminent. (Et le nourrisson en détresse hurle continûment dans la « région transenthorhinale » de l’adulte.)
***
D’aucuns sont pris par une activité qui est (hait ?) leur vie. Jouer de l’accordéon, construire des maisons, peindre… Leur vie consiste à y penser et/ou le faire tout le temps (presque) 41 . L’obligation – la « vocation » – est apparue au plus tard en période de latence (entre cinq et dix ans), selon les souvenirs qu’ils en ont. Leur vie tient à ce fil. Funambules de l’existence, ils ont cependant recouvré ainsi une manière de clôture narcissique, qui fut sans doute une fois brisée, dans la petite enfance. Une part de cette activité s’exerce dans la solitude, voire le secret absolus. D’ailleurs elle est hors langage. Relation de soi à soi ? via ce tiers ? Les activités de recherche intellectuelle dont l’objet comporte une certaine externalité eu égard au chercheur, mathématiques, physique, etc. peuvent être pratiquées dans une position psychique analogue, disons « transitionnelle » 42 .
Dans tous ces cas, la conviction d’exister paraît à peu près continue, même si elle se paie parfois de douleurs torturantes, songeons à un Bram van Velde dans l’attente que le geste de peindre lui vienne 43 .
Néanmoins, la posture que l’on pourrait nommer poïétique n’assure pas contre les blessures précoces étendues, ainsi, les grands peintres grands alcooliques ne manquent pas – Jongking, Utrillo, les autoportraits tardifs de Rembrandt laissent à penser que la sobriété n’était pas son quotidien, Modigliani, Botticelli, etc. – même si les suicides rapides façon Van Gogh ou de Staël 44 sont rares. Tout le monde n’est pas le bonhomme Corot, emblème, peut-être, de la réussite presque parfaite dans ce style de défense (bien que, « Il ne faut pas chercher, il faut attendre »).
Il est loisible de se demander si Winnicott ne serait pas le Corot de la psychanalyse. Tous ses collaborateurs ont témoigné de son activité incessante, effarante quant au nombre de consultations, conférences et autres publications, sa vie durant. Une façon de malaise éprouvé parfois à le lire procède peut-être du repérage inconscient d’une tache aveugle, dans sa pratique et ses élaborations théoriques – contentons-nous d’en émettre l’hypothèse. Reste que l’œuvre de Winnicott a aidé et soutenu le travail de tous les psychanalystes après lui, comme celle de Corot, celui des peintres 45 .
Une position psychique que l’on pourrait appeler celle du Chapelier paraît avérée. Investissement forcené de processus du genre transitionnel en effet, nécessaires à la survie psychique de leurs auteurs, mais qui les laissent en général démunis devant la réalité extérieure et la réalité psychique – de fait, véritables funambules – sans les préserver vraiment de la douleur psychique qui serait, dans le meilleur des cas, le bord de l’espace qu’ils réussissent à recréer sans trêve ni repos (songeons au vieux Cézanne, encore et toujours au travail).
***
La création langagière ne relève peut-être pas du même registre, serait-ce parce que le corps n’y est pas engagé comme dans les techniques, artisanats et/ou arts raffinés, qui impliquent une/des matière(s) – fût-elle formelle, comme en mathématiques 46 – 47 . Bien sûr, il est loisible d’évoquer la matière sonore, mais elle participe d’une sexualité infantile de beaucoup plus précoce que les activités à matières et objets plus palpables. Néanmoins, Winnicott propose que le babil d’un nourrisson soit à considérer comme un processus de l’aire intermédiaire.

J’ai introduit les expressions « objet transitionnel » et « phénomène transitionnel » pour désigner l’aire d’expérience qui est intermédiaire entre le pouce et l’ours, entre l’érotisme oral et la relation objectale vraie, entre l’activité créatrice primaire et la projection de ce qui a déjà été introjecté, entre l’ignorance primaire de la dette et la reconnaissance de cette dette (« Dis merci ! »).
Selon cette définition, il faut situer dans cette aire intermédiaire au titre de phénomènes transitionnels le babil d’un nourrisson ou la façon dont un enfant plus grand passe en revue son répertoire de mélodies et de chansons au moment de s’endormir […] 48

Reste que, en passant d’Antonin Artaud à François Rabelais, via Malcolm Lowry, Saint-John Perse, Céline, Georges Perec et Patrick Modiano, par exemple, plus Marina Tsvetaeva 49 , il semblerait que la pratique de la littérature s’accommode aussi bien de toute forme de pathologie psychique que d’absence de pathologie – peut-être ouvre-t-elle un champ plus vaste que les autres artisanats et arts. Tout se passerait-il comme si l’activité littéraire était relativement indépendante des phénomènes transitionnels à la Winnicott ? Imposerait-elle davantage, quant à la pratique du symbole et donc, quant à la séparation ? (« Un ballet sans musique, sans personne sans rien », Céline.)
Voici Gustave Flaubert, à trente-et-un ans – il n’a encore rien publié.

Il est pourtant temps de réussir ou de se jeter par la fenêtre.
Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible si cela se peut. Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière […] La forme, en devenant habile, s’atténue ; elle quitte toute liturgie, toute règle, toute mesure ; elle abandonne l’épique pour le roman, le vers pour la prose ; elle ne connaît plus d’orthodoxie et est libre comme chaque volonté qui la produit. Cet affranchissement de la matérialité se retrouve en tout […] 50

Aussi cette réponse d’un enfant, lors d’un questionnaire collectif dans une classe de maternelle, quant à ce que chacun aimait le plus : « Moi, ce que je préfère, c’est le rien ».
De quelle énigmatique présence témoignent les « rien », selon Céline, Flaubert et le jeune enfant ? Nostalgie de n’exister pas (presque explicite dans le poème de Roland Dubillard, « La nourrice réduite / à rien, comme il est dû ») ? retournée en toute-puissance (« comme la terre sans être soutenue se tient en l’air ») ? Il est même loisible de songer à la théologie négative, selon laquelle nul ne saurait dire quoi que ce soit d’adéquat de dieu, tant son existence excède notre condition, sauf à exprimer ce qu’il n’est pas.
Certes, Flaubert évoque une figure du genre narcissique, « sans attache extérieure », « qui se tiendrait de lui-même par la force de son style » et « qui n’aurait presque pas de sujet ». Clôture sur soi aussi absolue que possible… d’une façon de dieu, peut-être, ou d’enfant qui commence à savoir marcher et s’en va courir, seul parmi quelque plage.
La « libido d’objet » semble être l’un des paramètres dont nos amateurs de rien souhaiteraient se débarrasser.
Le « style » de Flaubert évoque une colonne vertébrale qui permette de « tenir » seul, peut-être, entre réalité psychique et réalité extérieure, de nouveau ? Si « Le style c’est l’homme même », selon l’apophtegme de Buffon, il semble que le style et l’homme demeurent pour l’heure énigmatiques.
Néanmoins, penser ce « rien », en faire un idéal ou l’aimer pourraient impliquer des séparations qui excèderaient celles que les objets et phénomènes transitionnels autorisent, selon Winnicott.
***
Rappelons l’étymologie bien connue, et néanmoins surprenante de « rien ». Le mot est une translation en français de l’accusatif du nom latin féminin, res , soit rem .
Selon Ernout & Meillet 51 , le sens ancien de res est « bien, propriété, possession, intérêt dans quelque chose ». Il est

encore conservé dans des expressions juridiques ou fixées par l’usage : res familiaris « bien familial » ; res publica « propriété d’Etat, bien public » (opposé à priuatae res ) ; habere rem « avoir du bien » […]

Le sens a ensuite évolué vers les notions d’« intérêt à débattre, affaire à traiter ou à discuter spécialement en justice ». Puis,

Res désignant des biens concrets a pu servir à exprimer ce qui existe, la chose, « la réalité » […] res a pris ainsi la valeur du grec ergo [action, œuvre] […] en opposition à uerbum , uox , opinio , spes , umor , etc. (cf. natura rerum , où rerum équivaut à ton enton neutre [ce qui est]) ; et aussi les actions accomplies […] aussi les « choses » (par opposition aux personnes), dont le sens s’est affaibli et a pris le vague du mot français [chose] […]

Mais le destin des sens du terme est allé encore plus loin.

Res en raison de son sens vague, a pu ainsi devenir un substitut poli d’un mot que la bienséance condamnait […] comme le français « chose » […]

Finalement, l’affaiblissement du sens devint tel, en latin, que

Souvent res , joint à un adjectif, équivaut simplement à cet adjectif neutre : ea res = id [cette chose = cela] […] bien qu’attesté de tout temps, res n’a subsisté que sous la forme d’accusatif rem […]

d’où notre « rien » provient directement.

Avant de s’informer de l’évolution du français, voici quelques éléments étymologiques fournis, eux aussi, par Ernout & Meillet.

Le nominatif res a été fait sur l’accusatif rem , comme dies sur diem ; […] La forme rem d’accusatif singulier répond au védique ram […] composé au pluriel çata-ra « qui ont cent richesses » […] Le mot indo-iranien signifie « richesse » : sanscrit revan , avestique raeva signifient « riche » […] En latin, rem (d’où res ) est féminin […] Le mot est de ces termes archaïques qui sont propres à l’italo-celtique et à l’indo-européen […]

Dans la mesure où des analogies entre les langues et les processus psychiques sont loisibles, l’évolution de res, en latin, paraît intelligible, du point de vue winnicottien.
L’étymologie propose en effet des adjectif et nom signifiant d’abord « riche » et « richesse ». « Etre riche » serait la position d’un nourrisson en identification primaire avec un environnement (soins maternels) adéquat. Puis, le premier sens du latin res , le plus ancien, serait « le bien, la propriété, la possession » que l’on a (accusatif prévalent, rem ) : pour un petit enfant qui se développe, rem serait « la première possession non-moi », selon Winnicott, ce tenant lieu de la mère et/ou du sein, premier objet transitionnel qui inaugure les processus correspondants et l’aire de l’illusion. Le « bien familial », notion suivante qui donne lieu à possession, pourrait être entendu comme une expansion du premier objet transitionnel à l’espace privé de repos et de sécurité où peut s’exercer, par exemple, « la capacité d’être seul ». (L’investissement de ce « bien familial » et sa singularité transitionnelle se repèrent lors d’une effraction. Même si « rien » n’a été volé, une effraction de l’espace privé est vécue comme un viol.)
Le latin propose ensuite une séparation nette : « intérêt à débattre », à « traiter ou discuter spécialement en justice ». Ce pourrait être la séparation d’avec la mère, pour l’enfant. Elle n’est plus à lui. La loi s’en mêle, interdit de l’inceste. Néanmoins, tout se passe comme si le latin présupposait une good enough mother systématique, puisque res et rem passent de « chose » (pourquoi pas, « objet transitionnel » tenant lieu de sein et/ou de mère) à « réalité », « actions accomplies », bref, ce sur quoi on peut compter. Le sol de l’évidence est constitué. Du coup, il est possible d’oublier « la chose » locale : elle va tellement de soi qu’il est superflu de s’en soucier – pas de refoulement – le latin continue d’être conforme à Winnicott. Le sens de res devient vague, affaibli. Davantage, « res joint à un adjectif, équivaut simplement à cet adjectif neutre » : du point de vue thomien, res perd son identité de chose déterminée par l’espace et le temps localisés qu’elle occupait, au profit d’une identité sémantique ubiquitaire. Elle est partout. Il n’y a plus besoin de mère, ni de chose en tenant lieu, le sol de l’évidence a diffusé et des qualités (adjectifs) peuvent s’y installer. Le paradis de l’évolution adéquate qui s’ensuit d’une good enough mother et de processus transitionnels efficients, selon Winnicott, paraît convenir à la langue latine. Le matelas continu de l’aire d’illusion serait partout installé, entre réalité psychique et réalité extérieure.
Deux restes, néanmoins. D’un côté, res subsiste à l’accusatif, rem . A certains moments, il convient quand même d’avoir la chose et de pouvoir la prendre. Du point de vue winnicottien, le latin décrirait à la fois le délaissement de l’objet transitionnel local ainsi que la diffusion et la transformation génériques des processus transitionnels, à la fois leur persistance (rare). D’un autre côté, le domaine langagier du sexuel hérite du terme, là où « la bienséance condamne le mot propre ». Figure de régression ? où le « doudou » devenu « chose » signifierait, selon Ernout & Meillet, pénis, vulve, voire acte sexuel. Cet usage est proche de celui des « câlins », euphémisme fréquent, sur le divan, pour signifier « faire l’amour ». De fait, les câlins sont l’une des fonctions primitives du « doudou ».
Voyons maintenant comment les choses, si l’on ose dire, se transmettent au français et y évoluent. Notre informateur sera maintenant Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction de Alain Rey, lequel commence par reprendre, souvent telles quelles, les informations fournies par Ernout & Meillet, avant d’en venir au français.

Dans quelques cas rien est employé sans ne (v. 1131), dans quelques phrases interrogatives, […] avec le sens latin de « quelque chose ». Cet emploi est en relation avec une rien n. f. « une chose » (v. 1050), encore en usage au XVI e siècle (souligné par MBP).

Cette première détermination laisse indécis, quant au statut grammatical du « rien » en question. Ensuite, Le Robert traite successivement de l’adverbe, du pronom indéfini et, en dernier lieu, du nom.

Mais l’usage majoritaire, dès les premiers textes, utilise rien comme auxiliaire négatif de ne dans rien … ne et ne … rien (v. 980).

A priori, le sens de « chose » aurait alors subsisté, selon l’histoire des négations en français : « ne dire mot », « n’y voir point », « ne boire goutte », « n’avancer pas », etc.

[…] ne … rien moins que (1534) s’est maintenu, le sens initial de « ne … pas du tout » s’inversant pour le sens actuel d’« exactement, bel et bien » (1683).

Quel locuteur français n’aura pas un instant d’hésitation ? quant au sens qu’il convient de donner à « ne … rien moins que » ? La coexistence de sens opposés est comme avérée.

D’anciennes locutions, pour riens (1422) et ne … rien du monde (1541) se sont modifiées en pour rien au monde (1690) et ne … rien au monde (1669), tandis que la langue familière emploie ne … rien du tout (1559) et ne … rien de rien (1690) pour la même idée : « absolument rien ».

De nouveau, l’ambiguïté persiste, puisque « pour rien au monde » n’exprime « absolument rien » qu’à la condition que « rien » signifie encore « aucune chose », dans la première expression. Certes, la « chose » est niée, mais il est nécessaire de la supposer.

Le sens proprement négatif de « rien » paraîtrait tôt, comme on va voir, mais dans l’emploi du pronom indéfini, et non dans celui de l’adverbe. Ainsi,

Le pronom indéfini rien est employé dès le XIIe s. avec ellipse de ne et avec une valeur négative pour « aucune chose », d’abord dans la locution pour rien ( por rien , v. 1131) « sans aucun résultat », seule locution ancienne encore en usage […]

Cependant, « sans aucun résultat » ne signifie pas « pour aucune chose », au contraire de ce que Le Robert propose. La signification est plus abstraite et le sens de « rien » jouxte celui de « néant » – dès le 12 e siècle, donc.

A partir du XVIe s., rien s’emploie absolument […] et sert à former de nombreuses locutions : rien que (v. 1550, Ronsard) « seulement », de rien « sans importance » 1559. […] Quelques locutions vivantes au XVIIe s. comme homme de rien « homme de basse condition » (1648), et devenir à rien « perdre toute réalité » (1674, Mme de Sévigné) […] sont archaïques.

Le pronom indéfini paraît signifier notre « rien », dans toute son abstraction et sa signification de « néant », quasi d’emblée ( por rien , v. 1131), même si cette signification se démultiplie en toutes sortes d’expressions, au 16 e siècle, au 17 e et au-delà.

Quant au nom, il acquerrait à peine ce sens, à partir du 16 e siècle, étant donné l’ambiguïté qu’il ne cesse de maintenir. Voici ce que Le Robert propose.

L’emploi substantivé de rien n. m. (v. 1360), influencé par les nombreux emplois négatifs du pronom, a éliminé au XVIe s. l’ancien nom féminin une rien « chose ». Cet emploi procède de la valeur négative bien établie du pronom et renvoie à une chose sans importance, minime, à la fois au singulier ( un rien ) et au pluriel ( des riens ) (1667) ;

La valeur négative du nom demeure indécise ( Le je ne sais quoi et le presque rien , comme Jankélévitch intitula l’un de ses ouvrages). Et Le Robert de conclure l’article de manière peu nuancée, voire erronée, ainsi,

Le mot offre un raccourci de l’évolution du sens étymologique de « chose » renversé en « néant » (v. 1530), dans le style littéraire ou didactique.

Il est loisible de s’attarder sur cette évolution singulière. Georges-Arthur Goldschmidt a souvent soutenu que la langue française, plus adulte que l’allemande, avait pratiqué une sorte d’auto-analyse. On se demandera maintenant si « rien », dans son évolution, ses diverses fonctions grammaticales et acceptions, dans son ambiguïté enfin, n’offrirait pas quelques lumières sur ce que les phénomènes transitionnels pourraient impliquer – vus, en un sens, depuis la langue française 52 .
La langue est étonnante. D’un côté, « une rien » signifie « une chose », jusqu’au 16 e siècle, cependant que l’adverbe « rien » signifie « quelque chose », au 12 e siècle et plus tard. De l’autre côté, et à la même époque, « pour rien » signifie sans aucun résultat. Ainsi, le sens de rien, « quelque chose », est d’emblée contemporain de celui de « néant ». Coexistence caractérisée de sens opposés, absents en latin, mais énigmatique. Au reste, comment comprendre la transformation lente de « cette rien », « chose » féminine, en « ce rien » masculin qui finit par l’éliminer au 16 e siècle ? Cependant, un ou multiple, « un rien », « des riens », parfois qualifié(s) de « petit(s) » sont tout, sauf des néants. Le prétendu renversement de « chose » en « néant », selon Le Robert, n’a pas lieu de façon simple, et la langue française garde une palette de sens, avec l’adverbe, le pronom indéfini et le nom, dont il convient peut-être d’étudier encore la diversité, voire de l’exploiter.
***
Ces petits riens 53

Mieux vaut n´penser à rien
Que n´pas penser du tout
Rien c´est déjà
Rien c´est déjà beaucoup
On se souvient de rien
Et puisqu´on oublie tout
Rien c´est bien mieux
Rien c´est bien mieux que tout

Mieux vaut n´penser à rien
Que de penser à vous
Ça n´me vaut rien
Ça n´me vaut rien du tout
Comme si de rien
N´était je pense à tous
Ces petits riens
Qui me venaient de vous

Si c´était trois fois rien
Trois fois rien entre nous
Evidemment
Ça ne fait pas beaucoup
Ce sont ces petits riens
Que j´ai mis bout à bout
Ces petits riens
Qui me venaient de vous

Mieux vaut pleurer de rien
Que de rire de tout
Pleurer pour un rien
C´est déjà beaucoup
Mais vous vous n´avez rien
Dans le cœur et j´avoue
Je vous envie
Je vous en veux beaucoup

Ce sont ces petits riens
Qui me venaient de vous
Les voulez-vous ?
Tenez ! Que voulez-vous ?
Moi je ne veux pour rien
Au monde plus rien de vous
Pour être à vous
Faut être à moitié fou.
***
La tonalité n’a rien de serein. Ces petits riens de Gainsbourg évoquent une séparation douloureuse, voire une position mélancolique. Dans les années 1930, Jean Sablon chantait Les petites choses , dont la thématique était analogue. Pourtant « Ces petits riens / Qui me venaient de vous » appartiennent, stricto sensu , au genre des objets transitionnels winnicottiens.
Ainsi, la contradiction entre « une rien », une chose, et « pour rien », pour néant, insiste. Est-ce que, d’un côté, la langue française passerait sous silence le temps d’avant la constitution du Je, de l’objet, ainsi que celle des objets et processus transitionnels ? D’un autre côté, aurait-elle d’emblée faite sienne l’affirmation de Freud selon laquelle « L’objet est connu dans la haine » (et dans la peur aussi) ? Sitôt trouvé, sitôt anéanti ?
***
Revenons à la « transitionnalité ». L’adjectif « transitionnel » apparaît en français en 1852, selon Le Robert historique, et il est alors synonyme, en langue didactique, de « transitoire ». Or, « transitoire » signifie « qui sert de passage », puis, « bref, passager ». A des années-lumière de la continuité sans faille, en particulier temporelle, des objets et processus « transitionnels » que le terme winnicottien introduit.
Les termes français paraissent présenter des connotations différentes des termes anglais, de plus, le domaine sémantique des mots usuels de même racine est plus abondant en français qu’en anglais.
Le verbe « transir », qui n’a pas de transposé en anglais, est usité dès le 12 e siècle, « aller », - ire , « au-delà », trans -. Or, il est la forme source de tous les autres mots de la famille, dont « transitionnel ».

Le verbe est apparu avec le sens de « mourir » , en usage jusqu’au XVI e siècle [souligné par MBP]. A partir du sens moral « être stupéfié » (v. 1340-1370), il a pris sa valeur moderne « pénétrer, saisir » en parlant d’un sentiment violent (1580, transir de la peur) […]

Le domaine de « transir », même dans ses significations modernes, est loin de la sérénité et du jeu que l’aire d’illusion et autres « processus transitionnels » sont censés instaurer, puis maintenir ! « Transir » fait face sans médiation au néant.

Quant à « transition », les registres de signification sont rudes, du moins quant aux premiers sens du français, qui s’édulcorent peu à peu.

[…] nom d’action correspondant à transire , « action de passer, passage », au figuré « passage dans un autre ordre social » et « contagion », « défection [passage à l’ennemi] » 54 et « conjugaison en grammaire ». On relève avant le XVIe s. des emprunts isolés : transision « agonie » (XIIIe s.), transicion « action de passer de l’autre côté » (fin XIVe s.) et transsision « moment passager » (XV e s.) (souligné par MBP). Le mot, par un nouvel emprunt au latin des rhétoriciens latins, signifie à partir du XVIe s. « manière de passer d’une idée à une autre, de lier les parties d’un discours » (1521, Fabri). [Le sens devient moins violent et moins discontinu, mais pour ce faire, il se restreint au seul domaine langagier, en un sens, sur-symbolisé, et postérieur à la constitution corrélative du Je et de l’objet. MBP.] Il s’emploie par analogie en musique […], puis en peinture et par ailleurs en astrologie […], en physique. Il est littéraire pour désigner en général le passage d’un état à un autre (1797) et se dit couramment d’un passage graduel (1874), d’abord en géologie (1779). Par métonymie, il sert à désigner ce qui signifie un état intermédiaire.

Tout se passerait-il comme si la « transitionnalité » anglo-saxonne avait oublié (refoulé ?) son étymologie discontinue, tragique et agonique ? Outre transitional , les seuls termes qui existent en anglais courant sont, en effet, transit , transition et transitive . Transit peut signifier un caractère provisoire, par exemple s’il qualifie un camp. Sinon, la continuité prévaut partout, au point que l’on puisse parler de transitional architecture , qui pourrait se traduire par « architecture de transition », voire, « architecture d’une période de transition », et encore… De fait, la « transitionnalité » anglo-saxonne est tout ce qu’il y a de stable, continue et solide !
La langue française connaît tous les mots que la langue anglaise a importés, dans des sens éventuellement un peu différents, comme c’est le cas de « transitionnel ». En plus du verbe « transir », et de l’adjectif « transi », qui a signifié « mort », avant de s’installer dans le syntagme figé, « amoureux transi », le français dispose de « la transe ». Elle a signifié l’agonie et le trépas, jusqu’au 17 e siècle. Voici ce que Le Robert historique ajoute.

Le sens moderne de « crainte très grande » apparaît en moyen français (v. 1360) d’où la locution disparue être mis en transe « frissonner » (XV e s.). Avec cette valeur transe ne s’emploie aujourd’hui qu’au pluriel. L’emploi du mot pour désigner une personne en état de sommeil magnétique ou hypnotique (1891, Huysmans ; 1862, trance ) est un emprunt à l’anglais trance , qui remonte à l’ancien français transe : transe s’employait déjà au moyen âge avec le sens de « songe, extase » (1245), en particulier dans le domaine amoureux.

Décidément, la langue anglaise a une extraordinaire capacité pour créer un « transitionnel » de tout repos, qui écarte les nombreuses significations de mort, agonie, peur, transe et autre éphémèreté, sur quoi la langue française insiste et dans quoi elle persiste – même si certaines significations de « transe » désignent, en français, un état moins instable (sommeil hypnotique, songe, extase), il s’agit dans tous les cas d’une façon de transgression, eu égard à un état plus ordinaire.
Les objets et processus transitionnels sont-ils de véritables articles d’importation ? inconnus des gens de culture française ?

Essayons le « doudou » !

1929 ; mot créole antillais, de doux redoublé. Jeune femme aimée […]

Voilà tout ce que Le Robert concède. Silence quant à un éventuel « objet transitionnel », lequel est décidément théorique, importé et anglo-saxon.
Dans ses Carnets en marge , R. Dubillard note son « impression » de Londres, qui va dans le sens de nos remarques, bien que « l’objet transitionnel » ne soit aucunement son propos.

On entre dans vos trains sans monter, car ils sont de plain-pied avec les quais de la gare – on y entre comme chez soi. Vous avez réduit au minimum cette petite cérémonie qui vous fait pourtant passer d’un monde où vous êtes le maître de vos déplacements à un autre où ces déplacements ne vous incombent plus. Vous avez raison, il vaut mieux n’y pas penser, il vaut mieux considérer le compartiment comme un salon, et en effet, rien n’y bouge, vous n’y bougez pas. Seulement vous vous êtes démis d’une grande part de votre liberté au profit de la locomotive : cela devrait être pénible, cela mériterait bien que vous « marquiez le coup ». Nous, nous nous sommes arrangés pour avoir trois hautes marches à gravir pour passer d’un monde à l’autre. C’est peu de chose, mais je vous assure que ceux qui s’en vont ainsi perchés, et ceux qui restent un mètre en dessous ont beaucoup plus le sentiment qu’il y a un « Départ ». C’est un exemple de ce que je nommerai notre « sens de la guillotine » – sens qui semble entièrement vous faire défaut. Autre exemple, de moindre importance : la porte de vos métros s’ouvre automatiquement. Est-ce vraiment une porte ? Quand vous descendez, vous n’avez pas comme nous à « opérer une sortie ». Au fond, dedans et dehors, c’est pareil pour vous – ou tout au moins vous essayez d’oublier que ce n’est pas pareil.
Mais ce qui est vrai – (d’une vérité certainement délirante, en tous cas relative, franco-anglaise) – ce qui est vrai pour l’espace l’est aussi pour le temps, et je vous demande si cela peut être une coïncidence ! Je rentre chez vous le soir, il faut que je serre le poing pour m’empêcher de vous tendre la main. Le matin, c’est de même. Dire bonjour, dire bonsoir, dire au revoir en se serrant la main, « nous autres Français » nous en passons malaisément. C’est que nous tenons à ce que nos rencontres se commencent et se terminent nettement – de façon que personne ne s’y trompe. Notre shake-hand, nos formules de politesse sont pareils aux trois marches que nous avons à franchir pour prendre le train : la guillotine tombe entre la solitude et le tête-à-tête, la solitude est morte, le tête-à-tête débute ; puis la guillotine retombe entre le tête-à-tête passé et le quant-à-soi qui recommence. Notre univers temporel est ainsi fragmenté. Nous y tenons. Vous, rien ne commence jamais, ni ne finit vraiment que par la force des choses, sans que vous y donniez votre assentiment volontaire .
Comprenez que lorsque nous sortons de chez nous après avoir dit « au revoir », nous sommes plus dehors que vous ne l’êtes. Passer d’une chose à une autre entièrement différente, du contraire au contraire vous semble impensable. Vous répugnez à en prendre conscience. On dirait que votre souci fondamental, jamais remis en question, est de rester dans le « même » . Aussi vous ne sautez pas, vous glissez imperceptiblement, et dans la rue vous êtes encore « chez vous ». Je le prouve par une remarque venue d’ailleurs : vous bâtissez volontiers vos maisons par centaines. En exagérant un peu. Je pense que vous pourriez vous tromper de maison sans vous en apercevoir, et rentrer le soir chez votre voisin ne vous gênerez pas, vous y seriez « chez vous » comme partout ailleurs, puisqu’il n’y a aucune différence entre chez lui et chez vous.
Quelle sécurité !
Comment dire « tu » à un Anglais ? 55

Tentons d’écouter mieux le français. « La rien », chose encore existante dans la langue du 16 e siècle, qui tourne « devenir à rien », c’est-à-dire, perdre toute réalité, un siècle plus tard, sous la plume de Mme de Sévigné, donne un peu le vertige. Accès mélancolique dans la langue française ? serait-ce ainsi qu’elle deviendrait adulte ? pour suivre Georges-Arthur Goldschmidt ? Mais notre « réalité » est mitée, elle aussi, puisqu’elle vient tout droit de res 56 , 57 .
Δ
DB. Je crois qu’on peut comprendre mieux en étendant à d’autres cas d’évolution de la négation, le fait que « ne » suivi de « rien » devienne juste rien, est un cas particulier d’un phénomène fréquent en français, « personne », « personne ne … ».
MBP. Outre « rien » et « personne », je ne vois pas à quelles autres situations tu fais allusion. Après vérifications (Le Robert, Ernout & Meillet, Chantraine), le cas de « personne » (anciennement « persone », en latin persona , en grec prosopon ) est assez différent de celui de « rien », parce que la signification négative paraît tard, au dix-huitième siècle, « il n’y a plus personne », et encore, la positivité du terme demeure nécessaire dans cette phrase. En outre, le pronom indéfini « personne », dans sa valeur négative, signifie « aucun humain »… « aucune personne », et ne généralise pas comme peut le faire « rien » (« Rien n’est jamais acquis à l’homme […] »).
Δ
Est-ce que la langue française dirait que, d’objets et phénomènes transitionnels efficients, il n’y a guère ? c’est-à-dire que les défenses adéquates, à l’endroit des angoisses de néantisation – de manque d’amour, dans la petite enfance, si l’on veut – sont peu opérantes ? Sans évoquer les situations de douleur psychique majeure citées au début de cette étude, la langue française maintiendrait que, pour tout un chacun, presque, les objets et phénomènes transitionnels sont infiltrés de … ? inexistence ? souhait de n’être pas né ? angoisses agoniques ? 58 Il conviendra de revenir plus loin sur la Realangst selon Freud, et sur la construction corrélative du Real-Ich et de la Realität . Il semble n’y avoir qu’un pas, de certaines formes de l’ Angst à la douleur, voire, elles seraient si intriquées qu’il deviendrait difficile de les distinguer. En tous cas, la langue française indiquerait ce genre de piste, via « rien » et « transitionnel ».
Tout se passerait-il comme si le français doublait de néant le vêtement d’illusion que Winnicott nous croit capable d’enfiler ? 59
La doublure est étrange. Elle lacère… et la richesse homonymique convient, puisqu’il arrive de devoir abandonner la lecture de Winnicott – d’une manière singulière à cet auteur –, tant on s’y sent lacée, lassée, serrée.
Et que dire de ces « crevés » que les couturiers français inventèrent du temps de François Ier ? Ils découpaient les vêtements, entre autres, les manches, pour laisser paraître la doublure. Au moment où « rien » virait franchement négatif… 60
Le français ne nie pas qu’il existe « des petits riens », ni qu’il soit possible de les mettre « bout à bout ». Il insiste sur leur manque de fiabilité, quant à constituer une aire d’illusion à peu près continue, entre réalité psychique et réalité extérieure, dont il est cependant avéré qu’elle nous serait nécessaire pour vivre confortables.
Lors d’un colloque international sur les traumatismes, organisé à Brest en 2002 61 , une psychosociologue, le professeur Gabrielle Poeschl, présenta une grande enquête, avec statistiques, etc. à l’appui, qui démontrait ceci. Les humains sont en bonne santé psychique quand ils se surévaluent, ainsi que leur environnement, leurs travaux, leurs proches, etc. Et la psychanalyste de service de rappeler que ces constats se trouvaient dans Freud 1916/1917, Deuil et mélancolie .
Après avoir décrit comment, dans un moment mélancolique, une personne se présente comme peu recommandable à tous égards, Freud conclut : dommage qu’il faille être malade pour se rendre compte de la réalité. Voici le texte exact.

Lorsqu’il [le mélancolique] se dépeint, dans son autocritique exacerbée, comme un humain ( Mensch ) mesquin, égoïste, insincère, incapable d’indépendance, qui n’aspirait qu’à cacher les faiblesses de son être ( Wesen ), il pourrait bien avoir passablement approché de la connaissance de soi, selon ce que nous savons, et nous nous demandons seulement pourquoi il faut d’abord tomber malade pour être accessible à une telle vérité. Car cela ne souffre aucun doute, qui a trouvé une telle auto-appréciation et l’exprime devant les autres – une appréciation que le Prince Hamlet tient prête pour lui et tous les autres [note : Use every man after his desert, and who should scape whipping ? (Hamlet II, 2) Traitez chacun selon son mérite ! et qui échappera au fouet ?] – celui-là est malade, qu’il dise la vérité, ou qu’il soit plus ou moins injuste à son propre égard. 62

Assister à un spectacle, lire, contempler un tableau, etc. peuvent relever d’une pratique transitionnelle simple, où l’aire de l’illusion s’entretient (et le narcissisme avec). Néanmoins, où sont le génie de Shakespeare, puis celui de Freud, sinon dans leur capacité – leur courage – à se colleter avec la réalité psychique sans médiation ?

Mon chant n’est pas truqué si j’hésite souvent
C’est que je cherche loin sous mes terres profondes
Et j’amène toujours avec les mêmes sondes
Les morceaux d’un trésor enseveli vivant
Dès les débuts du monde.

Si vous pouviez me voir sur ma table penché
Le visage défait par ma littérature
Vous sauriez que m’écœure aussi cette aventure
Effrayante d’oser découvrir l’or caché
Sous tant de pourriture. 63

Certes, lorsque les paroles sont vraies, il est loisible de se laisser bercer par leur musique. Reste le paradoxe suivant. La création « pour de vrai » – au sens où une pensée, une forme, etc. s’inventent, puis sont partagées (éventuellement dans un espace transitionnel) – implique de crever toute espèce d’aires d’illusion, précisément là où quelque chose de la réalité extérieure ou de la réalité psychique, ou des deux, sera trouvé.
« Les gens heureux n’ont pas d’histoire », dit l’apophtegme. Il s’ensuit qu’ils ne trouvent rien, presque rien ou des petits riens – profitons de l’ambiguïté de notre mot ! Peut-être vivent-ils dans une aire d’illusion stable.
Pour tous les autres, la langue française, Shakespeare, Freud, Genet, etc. soulignent à quel point les configurations sont compliquées. Grâce à la langue française nous avons découvert au moins une doublure aux espaces et phénomènes transitionnels, mais elle reste des plus énigmatique, pour l’heure – DB lui offrira une stylisation, cf. infra . En outre, des confrontations directes, interpénétrations, séparations brutales, confusions, effondrements ont lieu, dans la réalité psychique, dans la réalité extérieure et entre les deux. Leurs élaborations tissent peut-être, parfois, après coup, des aires de transition. La géométrie de ces processus reste à inventer 64 . (Conjecture : être créateur impliquerait de perdre les aires et processus transitionnels, pour inventer, tout en les conservant et/ou reconstruisant, pour partager ou transmettre.)
Quelques années durant, un peintre reconnu, changeant soudain de style et de thèmes, se mit à peindre des tableaux où, toujours, deux formes blanches paraissaient, évidentes, discrètes, ou masquées. A l’analyse, il s’avéra que lesdites formes représentaient deux petites filles mortes, importantes dans son histoire. La complication, l’ambiguïté, voire, la torture, que les processus transitionnels le plus accomplis, au sens de Winnicott, peuvent comporter, sont alors exemplaires. Est-ce que le peintre serait parti, façon Genet, « chercher loin sous ses terres profondes » – en l’occurrence, sans même le savoir et au risque d’y laisser la peau ? Est-ce que la lacération des espaces et processus transitionnels n’est pas claire, en ce cas ? en un sens, la chose même lacère – le blanc des enfants mortes, si proche du néant. Certes, le travail ultérieur bouleversera cette configuration psychique et picturale. Elle n’en aura pas moins eu lieu.
Au contraire de ce que Winnicott espérait, il n’y aurait pas, en général, de « transitionnalité » good enough , pacifiante et relativement simple. L’entre-deux, entre réalité psychique et réalité extérieure, ne cesse pas d’être construit, déconstruit, reconstruit, selon des configurations compliquées, et il ne bénéficie pas d’extraterritorialité à l’endroit de la dynamique des pulsions de vie et de mort. Si discutable qu’en soit la conceptualisation, Freud a tenté d’inscrire dans ces termes l’extrême fragilité du psychisme humain – assez mal fichu pour être incapable de fonctionner sans (se) faire mal, ni (se) détruire.
***
Il convient sans doute d’évoquer d’autres configurations de la douleur psychique.

J’ai du mal avec les autres ces temps-ci et je suis encore dans la honte et le mépris à les sentir si proches. Comment se protéger contre ces gens si intrusifs. Je dors beaucoup.

Un ami écrivain donne ainsi de ses nouvelles, dans une lettre où il annonce aussi hésiter quant à la fin de son roman. Le psychisme est troué de nouveau, mais la douleur (qu’on dirait classiquement « persécutive ») lui vient comme de l’extérieur.

Tous les chevaux étaient uniques. On avait son cheval. On a sa Citroën. Est-ce que j’ai ma pensée ? Ma pensée ne diffère de la vôtre que comme une Citroën d’une autre Citroën. Nausée. Impossibilité de démarrer. Voix des balcons voisins de mon balcon. Hôtel.
Il faudrait sauter par-dessus l’obstacle. Accepter la répugnance, en faire une jouissance.
L’arbre, ensuite, faisait doucement remuer quelques-unes de ses feuilles pour imposer le silence aux autres. 65

La situation décrite par Dubillard est peut-être moins difficile à rendre intelligible que celle dépeinte par l’ami écrivain. Dans le cas des chevaux devenus Citroën, la notion de « semblable » a disparu, au profit du « même » (ou quasi). Il est loisible d’en déduire que des processus cohomologiques ont été shuntés et, par suite, le partage entre semblables qu’ils autorisaient. D’où le trouble quant à la distance : voix des balcons voisins, et répugnance (« de re -marquant le mouvement en arrière d’où l’opposition, et de pugnare "lutter à coups de poings, se battre" » selon Le Robert). L’idée de faire de la répugnance une jouissance confirmerait le trop de proximité, ainsi que la prévalence de l’avoir. La possibilité d’« être » ou de « devenir » a disparu, à la lettre, avec la singularité de chaque cheval. Or,

– Avoir et être chez l’enfant. L’enfant exprime la relation d’objet volontiers par l’identification : je suis l’objet. L’avoir est la plus tardive, elle rétrograde à l’être après la perte de l’objet. Modèle : le sein. Le sein est un morceau de je, je suis le sein. Seulement plus tard : je l’ai, c-à-d je ne le suis pas… 66

Tout se passe comme si Dubillard décrivait une situation où le recours à la voie identificatoire est impossible. La fronce et le copli du Je-plaisir du début ne fonctionnent pas. Le « trou » précoce en empêcherait le processus. Rien qui ressemble à un objet transitionnel non plus. Dubillard serait condamné à subir des investissements d’objet qui l’épuisent et, en retour, l’envahissent incessamment, cependant que l’élaboration de la perte de l’objet – condition de la constitution du Je-réel, selon Freud – serait empêchée 67 .
Une seule ambiguïté vivante subsiste, grâce à l’arbre. A qui les quelques feuilles qui remuent doucement imposent-elles le silence ? aux autres feuilles ? aux autres arbres ? à tous les autres, voix des balcons incluses ? Une manière de restauration aurait lieu. Retour à une existence calme, non persécutée, bien défendue… et végétale. Il est permis de penser que Dubillard réussit alors à lâcher prise, à retrouver le fonctionnement du Je-plaisir du début, à être-et-avoir, avec l’arbre 68 .
Or, voici le texte du lendemain, 30 août 1964, de nouveau intégral,

7 heures
Cloche Saint-Tropez.
La nuit, les feuilles se bousculent vaguement, essayant de retrouver en rêve un voisinage dont tout le jour elles n’ont pas eu conscience. L’arbre on dirait un tas d’enfants dans un lit, que leurs cauchemars personnels font se retourner tour à tour, s’agiter, se mêler au mouvement du cauchemar des autres.

Le sommeil sans rêve viendra pour l’arbre peu avant sa découverte par l’aube, c’est un marronnier. 69

L’arbre n’a-t-il pas été contaminé par l’indistinction et le manque de distance – « tas d’enfants » dont les cauchemars s’emmêlent ? comme si le fonctionnement du Je-plaisir du début était quasi inaccessible, et nécessairement fugitif. Le « tas d’enfants dans un lit » évoque aussi un charnier et/ou un ventre maternel dévasté. Tout se passe comme si l’arbre ne « tenait » pas. Dubillard a tenté d’y faire fonctionner le Je-plaisir du début mais il n’a pas réussi. L’arbre-Je est-il « déchiqueté ou éparpillé » 70 ?
Il faut que Dubillard saute une ligne pour trouver un sommeil sans rêve – l’une des trois actualisations du narcissisme primaire, selon Freud, avec la position psychique du nourrisson et celle du chef de horde. Alors, il rejoint l’ami écrivain, « Je dors beaucoup ». Cependant, il est loisible de se demander si l’arbre ne souffre pas d’insomnie, son sommeil se réduisant au laps de temps qui sépare « peu avant sa découverte par l’aube », de l’apparition de cette dernière. L’insomnie chronique était l’un des symptômes de R. Dubillard et, selon son témoignage, une cause de souffrance. De nouveau, la question du vide primaire paraît, et la promesse de l’aube ne le pallierait qu’un instant 71 .

Dans le mouvement psychique décrit par l’ami écrivain, le sommeil vient immédiatement, aux lieu et place du premier arbre de Dubillard (texte du 29 août 1964). L’ami cependant peut dormir beaucoup, défense radicale, qui va presque jusqu’à l’inexistence, qui a parfois une coloration mélancolique, mais aussi une fonction restauratrice du narcissisme primaire 72 . En outre, la douleur est plus aiguë et plus difficile à localiser. Certes, l’intrusion procède de gens reconnus comme extérieurs. Mais, « Je suis encore dans la honte et le mépris à les sentir si proches » laisse indécise. Honte et mépris n’ont-ils pas tout envahi ? L’individuation n’est-elle pas perdue ? Dans le conflit entre l’identité spatio-temporelle et l’identité sémantique, au sens thomien de ces termes, tout se passe comme si l’identité sémantique subsistait seule. Les bords du corps propre et du psychisme persistent à peine – en pointillés, peut-être ?
En termes freudiens, tout se passe comme si le jugement d’attribution prévalait sur le jugement d’existence. En outre, la honte est un sentiment particulier. Nous avons proposé naguère qu’il soit l’un des affects qui accompagnent la constitution du Je-réel (avec la haine et la Realangst ) 73 . « Ainsi, tout déclenchement de honte, de haine ou d’ Angst aurait la puissance (régressive) de ramener le psychisme à la dynamique de constitution du Je-réel et aux séparations dont il procède. » Réciproquement, les accès de honte pourraient signifier que le psychisme se (re)trouve au lieu de bifurcation où se contruit, dans la haine et l’ Angst aussi, le Je-réel, avec l’élaboration de la perte qu’il implique. Subsister en ce lieu implique que ni l’élaboration de la perte, ni les processus cohomologiques corrélatifs ne peuvent se mettre en œuvre. D’où, de nouveau, le trouble quant à l’individuation et aux distances.

Dubillard connaît la douleur d’effondrement interne et la douleur persécutrice externe. On aurait envie de dire que, de l’une à l’autre, il y aurait une façon de retournement. Mais que peut devenir le vide interne lors d’un retournement ?
Δ
DB. Ne pourrait-on pas plutôt dire que l’effondrement d’apparence interne est retournement d’un effondrement vers l’extérieur, un vrai vide ?

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