Economie du développement
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Description

L'économie du développement, dans sa double dimension d'analyses théoriques du sous-développement et de stratégies de développement, devient une discipline dans les années 40-50. Cet ouvrage revient sur son histoire, de l'"ère du développement" à l'avènement des programmes d'ajustement. Depuis de nombreuses années, la discipline s'essouffle, nous invitant à ouvrir une nouvelle ère dans la réflexion : celle d'une Economie politique de l'émergence ?

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Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2012
Nombre de lectures 74
EAN13 9782296489035
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Économie du développement
Une perspective historique
Cet ouvrage a été réalisé, pour le compte des éditions L’Harmattan, sous la responsabilité de Pierre CROCE, Chargé de mission sur la politique de publication de l’Université Pierre-Mendès-France, Grenoble 2

L’auteur a rédigé ce livre pour satisfaire des cours donnés à des étudiants de Licence et de Master à la Faculté d’Économie de l’Université Pierre-Mendès-France, Grenoble 2


www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1 @wanadoo.fr


© L’Harmattan, 2012
ISBN : 978-2-296-96525-6
EAN : 9782296965256
Abdelhamid Merad-Boudia
Économie du développement
Une perspective historique



Préface
par Hakim Ben Hammouda
Économiste, Banque Africaine du développement



L’Harmattan
2012
La Librairie des Humanités

Dirigée par Thierry MENISSIER, docteur de l’EHESS, Maître de Conférences de philosophie politique à l’Université Pierre-Mendès-France, Grenoble 2, et Pierre CROCE, Chargé de mission sur la politique de publication à l’Université Pierre-Mendès-France, Grenoble 2.
La Ubrairie des Humanités est une collection coéditée par les Éditions L’Harmattan et l’Université Pierre-Mendès-France de Grenoble. Destinée à recevoir, dans ses diverses séries, des textes couvrant tout le champ des sciences sociales et humaines, son caractère universitaire lui fait devoir et privilège de promouvoir des travaux de jeunes auteurs autant que de chercheurs chevronnés.
Série « Côté cours » dirigée par le Professeur Jacques Fontanel

Dans la même série

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J. Fontanel – ha globalisation en « analyse » - Géoéconomie et stratégie des acteurs (2005)
N.-E. Sadi – ha privatisation des entreprises publiques en Algérie (2005)
A. A. Taïrou – Analyse et décisions financières (2006)
J. Lapèze étal. – Eléments d’analyse sur le développement territorial (2007)
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À. Khadidja, mon épouse, tôt disparue

« L’ici-bas m’oppresse par ton absence
Et mon coeur vient à toi par l’ardeur de la passion

Faute de te voir, je vis de ton souvenir
Ton évocation est ma ravivante consolation »

Sidi Abou Madian El Ghaout, poète soufi,
saint patron de la ville de Tlemcen
(traduction libre avec le concours de Rédouane Taouil)

À la mémoire de mes collègues et amis

Hamid Aït Amara
Gérard Destanne de Bernis
Aida DelForno
Remerciements

Je tiens à remercier Rolande Borrelly, professeure des Universités, pour son travail de relecture de ce manuel. Ses suggestions, remarques et commentaires ont toujours été stimulants.
Ma gratitude va au professeur Jacques Fontanel qui m’a accueilli sans aucune « barrière à l’entrée » dans la collection qu’il dirige et pour son constant soutien bienveillant.
Ma reconnaissance va enfin à Pierre Croce dont la compétence professionnelle et la qualité d’écoute ont grandement facilité, et donné du plaisir, à la publication de cet ouvrage.
Préface
Quelle économie du développement après la grande crise?
par Hakim Ben Hammouda*

L’ouvrage D’Abdelhamid Merad-Boudia constitue une référence essentielle pour mieux comprendre l’évolution historique de l’Économie du développement dont l’objet est de mieux comprendre et d’analyser les pays de la marge. Dans cette lecture historique, l’auteur brosse les grands moments de cette discipline depuis sa naissance jusqu’à ses interrogations actuelles en passant par le moment essentiel des années 1980 et l’avènement des Programmes d’ajustement. Cependant, cette lecture ne s’arrête pas à l’analyse théorique mais s’intéresse à l’évolution des réalités des pays en développement et en donne les grands faits stylisés. Mais, le plus important est que cette lecture critique se termine de la part de l’auteur par un appel à un nouveau développementalisme. Cet appel est d’autant plus nécessaire que ce champ du savoir passe aujourd’hui par une période trouble et connaît de grandes interrogations.
En effet, comme le souligne Abdelhamid Merad-Boudia dans son ouvrage, l’avènement du consensus de Washington dans les années 1980 et l’adoption des réformes dans le cadre des Programmes d’ajustement structurel ont constitué une rupture majeure dans la tradition de l’économie du développement et dans les idées développées par les pionniers. En effet, si la tradition de l’économie du développement avait mis l’accent sur les transformations structurelles et le rôle de l’État, comme nous y a souvent invité le riche enseignement du Professeur de Bernis 1 , désormais ce sont les grands équilibres macroéconomiques et le rôle régulateur du marché qui sont à l’ordre du jour de la nouvelle tradition de développement que cherche à initier le consensus de Washington. Mais, ce changement de tradition théorique a fait l’objet d’importantes critiques. Ces critiques étaient d’abord théoriques et beaucoup d’économistes avaient remis en cause cette volonté de normaliser le champ du développement en lui imposant la démarche et les outils de l’économie standard. Cette critique a été renforcée par les résultats relativement faibles des réformes économiques appliquées par les pays en développement dans le cadre des programmes d’ajustement. Ces résultats l’étaient d’autant plus que les pays asiatiques qui se sont distingués par un rejet pragmatique du nouveau projet du développement défendu par les nouveaux prophètes et la poursuite de la tradition originale de l’économie du développement ont réalisé de meilleurs résultats et ont fourni à l’économie mondiale des générations successives de pays émergents.
Or, en dépit de ces limites et des critiques, le champ de l’économie du développement est resté marqué dans les années 1990 et 2000 par le consensus de Washington. Certes, il s’agit d’un consensus mou qui se distingue de la version radicale qui a prédominé les premiers programmes d’ajustement structurel des années 1980. Désormais, les nouvelles versions de ce consensus prennent en question la dimension institutionnelle du développement et mettent l’accent sur la question de la gouvernance et de la lutte contre la pauvreté. Elles cherchent aussi à initier un nouveau modèle de développement où l’aide internationale serait le cœur des programmes de lutte contre la pauvreté et d’une relance de la croissance économique. Or, si ce nouveau consensus a permis de réduire l’ampleur de la dette externe et son poids sur les finances publiques d’un grand nombre de pays pauvres, il n’a pas pour autant aidé à favoriser une nouvelle dynamique de croissance et de transformation dans la plupart des pays en développement.
Au tournant du siècle, l’économie du développement se trouve dans une situation difficile. L’euphorie des pionniers avait depuis longtemps déserté le champ mais la nouvelle version corrigée par l’économie standard n’a pas aidé au renforcement de la pertinence de cette discipline. Désormais, c’est un grand malaise et un trouble fort qui régnent au sein de ce champ du savoir dans les années 2000. En effet, les questionnements et les interrogations se sont multipliés sur la pertinence de ce savoir en rupture de ban avec sa tradition historique. Les origines de ces doutes sont doubles. D’abord, ce nouvel ensemble mou de concepts et de notions n’était pas en mesure de mieux comprendre le phénomène de l’émergence dans la mesure où il a exclu de son univers théorique la question des transformations structurelles. Par ailleurs, au niveau normatif, les politiques et les choix proposés par ce nouveau consensus n’ont pas aidé les pays à sortir de la trappe de l’économie rentière et de la fragilité de la croissance au moment où les pays qui ont poursuivi le modèle des pionniers ont commencé à sortir progressivement du piège du sous-développement.
Nous faisons l’hypothèse que l’économie du développement se trouvait à la fin des années 2000 dans une crise aussi importante que celle de la fin des années 1970. L’analyse théorique et les politiques connaissent les plus grandes difficultés à saisir et à influencer les transformations en cours dans le monde en développement. Face à un monde en développement en pleine effervescence avec l’avènement de générations successives de pays émergeant, l’économie du développement est restée muette et se trouve dans l’incapacité à donner sens et à rendre intelligible le monde global qui est en train de clore. Pire au moment où le monde en développement est en train de s’engager sur la voie de l’innovation et du changement politique, économique et social, l’économie du développement semble restée rattaché aux vieux schémas orientalistes sur la fermeture de la marge et son incapacité à s’ouvrir sur le monde. L’économie du développement est marquée à la fin des années 2000 par le modèle de l’aide extérieure qui devient le seul vecteur de changement social dans le monde en développement. Dans ce modèle, la transformation ne peut provenir que l’extérieur et les sociétés ne peuvent pas sécréter en leur sein les conditions des dynamiques historiques. Ces analyses rappellent les perceptions des orientalistes qui ont longtemps défendu l’idée de l’enfermement de la marge et son hermétisme au changement social et à la modernité 2 .
À la fin des années 2000, l’économie du développement se trouve impuissante à comprendre et à analyser les transformations de la globalisation et l’avènement fracassant des nouvelles puissances du Sud qui mettent fin au monde hérité de la Seconde Guerre mondiale et dominé par les puissances économiques traditionnelles. Ces nouvelles transformations ont fait l’objet d’importantes analyses qui ont mis l’accent sur la fin de l’hégémonie américaine héritée de la chute du mur de Berlin et l’avènement d’un nouveau monde post-américain marqué par la multiplication des centres du pouvoir et l’apparition stratégique des pays émergents 3 . Au moment de ses craquements sans précédent de l’ordre global et du rôle de plus en plus dynamique joué par les brics et un nombre de plus en croissant de pays émergents, l’économie du développement s’est recroquevillée sur le modèle de l’aide et du changement en provenance de l’extérieur. Cette pauvreté et la misère de ces schémas d’analyse sont à l’origine de la nouvelle crise de l’économie du développement et sa marginalisation à la fin des années 2000.
Cette impasse de l’économie du développement sera renforcée par la crise globale à partir de l’automne 2008 qui mettra définitivement en cause l’héritage du Consensus de Washington. Il faut dire que la nouvelle synthèse entre les néo-keynésiens et les nouveaux classiques qui a dominé le champ de la macroéconomie à partir du milieu des années 1990 a renforcé le consensus de Washington dans le champ de l’économie du développement. Cette convergence entre les héritiers de Keynes et de Friedman a renforcé la croyance dans la rationalité des agents, l’efficience des marchés et la stabilité des systèmes économiques ouverts 4 . Cette synthèse a aussi repris l’hypothèse centrale des anticipations rationnelles sur l’inefficacité des politiques économiques. Cette synthèse a confronté le consensus en cours dans l’économie du développement et a permis au modèle de l’aide de se perpétuer en dépit de ses résultats relativement mitigés.
La crise financière globale de l’automne 2008 a eu des effets multiformes sur les économies contemporaines. On peut souligner d’abord la fin de l’ère de la grande modération que l’économie mondiale a connu depuis les années 1990 avec une inflation maîtrisée et des déficits relativement bas. En effet, le monde global connaît une nouvelle ère marquée par l’incertitude croissante et une grande volatilité. Ces évolutions ont remis en cause les thèses de la rationalité des agents et l’efficience des marchés qui étaient au cœur de la synthèse entre la macroéconomie classique et les néo-keynésiens. La crise des subprimes a montré que l’instabilité est au centre du capitalisme financier et que les marchés ne peuvent faire face aux bulles financières. Par ailleurs, les turbulences de la crise ont remis en cause le modèle de développement basé sur l’endettement et la libéralisation financière qui était au centre des dynamiques de croissance dans les pays développés. Désormais, les grands préceptes des politiques économiques de la synthèse ne sont plus à l’ordre du jour. Les pouvoirs publics sortent de la réserve que leur a imposée l’économie standard pour recourir aux politiques de relance afin d’empêcher la transformation de cette grande récession en une déflation. Parallèlement à l’essoufflement des préceptes macroéconomiques de la synthèse, la crise a été à l’origine des politiques sectorielles et la politique industrielle n’est plus le paria des politiques publiques. Ainsi, la grande crise a remis en cause la synthèse qui a dominé la macroéconomie contemporaine et qui a constitué le fondement du consensus de Washington qui a prévalu au sein de l’économie du développement.
La fin des années 2000 représente une fin d’époque pour l’économie du développement. L’euphorie des premières années n’est qu’un lointain souvenir et la normalisation de ce champ rebelle par la théorie standard est loin d’avoir produit des résultats probants dans les pays en développement. C’est une discipline essoufflée et marginalisée qui se présente à nous et dont le socle théorique inspirée par la synthèse entre les héritiers de Keynes et de Friedman a été emporté par la grande crise globale.
L’essoufflement de l’économie du développement nous invite à ouvrir une nouvelle ère dans la réflexion sur le monde en développement. La crise de ce champ nous appelle à esquisser les contours d’une nouvelle discipline que nous appelons l’économie politique de l’émergence. Nous faisons l’hypothèse que le dépassement de la crise de l’économie du développement passe par l’invention d’une nouvelle discipline dont l’objectif est de mieux comprendre le phénomène de l’émergence. Il s’agit pour nous de rompre avec le modèle de l’aide qui prédominé l’économie du développement depuis le milieu des années 1990 pour mieux comprendre les voies de l’émergence. Notre objectif n’est plus de réfléchir la pauvreté mais de comprendre les routes de la richesse et d’explorer les méandres de l’émergence. Les prochains candidats à l’émergence, des pays du Sud de la Méditerranée, du monde arabe, d’Afrique subsaharienne, auront leurs traits généraux et leurs particularités, et différeront des vagues successives d’émergence antérieures de la deuxième moitié du XX e siècle.
La lecture de l’ouvrage de Abdelhamid Merad-Boudia et de la perspective historique qu’il offre est nécessaire pour mieux comprendre l’impasse actuelle de ce champ du savoir et l’impérieuse nécessité de refonder une nouvelle discipline ou un nouveau développementalisme comme l’appelle de ses vœux l’auteur.
* Hakim Ben Hammouda est docteur en Économie internationale de l’Université Pierre-Mendès-France de Grenoble et titulaire de l’habilitation à diriger des recherches. Il a occupé les fonctions de Directeur de l’Institut de formation et de la division de la coopération technique à l’OMC et d’économiste en chef, Directeur de la division Commerce, Finance et Développement économique de la Commission économique pour l’Afrique (CEA). Auteur de nombreux ouvrages sur les questions de développement, il est actuellement conseiller spécial du Président de la Banque africaine de Développement.
1 J’ai eu la chance (ainsi que l’auteur de cet ouvrage) de bénéficier de son enseignement qui « ... n’a jamais séparé la conception théorique de l’analyse du concret » tout en exposant « ... scrupuleusement et aussi objectivement que possible les principaux paradigmes théoriques concurrents » (Claude Berthomieu). Ses écrits dans le champ de l’économie du développement, qu’il érige « ... au rang d’un pan entier de l’analyse économique » (Rédouane Taouil) peuvent contribuer à refonder un nouveau développementalisme, une économie politique de l’émergence. Depuis son décès (24 décembre 2010) tous les témoignages attestent que Gérard Destanne de Bernis a été un grand professeur mais qu’il fut aussi « beaucoup plus que cela ». Cf. C. Berthomieu « À la mémoire du Professeur Gérard Destanne de Bernis (1928-2010), Président de l’ISMÉA de 1982 à 2008, Directeur d’Économie Appliquée de 1982 à 2004 », in Économie Appliquée, Tome LXTV, N° 1, mars 2011. – R. Taouil, « InMemoriam : De Bernis (1928-2010) : La passion patiente de l’économie politique », in Critique Économique, (revue trimestrielle marocaine), N° 27, hiver-printemps 2011.
2 Voir sur l’analyse de l’orientalisme intellectuel, Edward Saïd et particulièrement son essai fondateur, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Éditions du Seuil, 1980.
3 La question de la fin de l’hégémonie américaine et l’avènement des pays émergents a fait l’objet d’un important débat et d’analyses. On citera à ce propos l’essai de Fareed Zakaria, Thepost-american world, W.W. Norton & Compagny, 2008.
4 Voir notamment pour une lecture critique de cette synthèse : H. Ben Hammouda, N. Oulmane et M. Sadni Jallab, Crise et naufrage des économistes ? Enquête sur une àsàpline en plein questionnement, Bruxelles, Éditions De Boeck, 2010.
Introduction
L’ÉCONOMIE DU DÉVELOPPEMENT, ENTRE « SE FAIRE » ET « SE DÉFAIRE »
Au sens large, l’Économie du développement est l’une des branches les plus anciennes de la science économique. Depuis Adam Smith avec l’Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776) les économistes de l’École classique se sont intéressés à la croissance économique et ont cherché à mettre à jour les sources du progrès économique et à analyser la dynamique économique à long terme. Le développement constitue aussi le thème central du « schéma général de la pensée de Marx » (Schumpeter). Mais avec l’irruption, à la fin du XIX e et début du XX e , d’une économie pure wakassienne, l’intérêt s’est déplacé vers les problèmes d’équilibre et de l’allocation rationnelle des ressources rares. C’est avec la fin de la Seconde Guerre mondiale que les préoccupations de la croissance et du développement réapparaissent comme grands thèmes de la science économique 1 .
L’ÉMERGENCE DE L’ÉCONOMIE DU DÉVELOPPEMENT : Le contexte historique
– Trois éléments sont particulièrement importants
À la fin des années 1940, avec la grande vague des mouvements d’indépendance 2 , la décolonisation est le fait majeur. L’éclatement des empires coloniaux en
Asie et en Afrique impose de se pencher sur les problèmes du développement. Avec la conférence de Bandoeng en 1955 3 , on assiste à l’émergence sur la scène internationale du Tiers Monde qui aspire « ... lui aussi à être quelque chose » 4 .
La création de l’Organisation des Nations Unies à la Conférence de San Francisco de 1945 a été un autre facteur qui a permis d’affirmer que le seul fondement fiable de la paix était de s’engager à établir un ordre mondial stimulant le développement économique et social.
Dans ses objectifs, la Charte des Nations Unies inclut la promotion « ... de normes de vie plus élevées, du plein emploi, et de conditions favorables au progrès économique et social et au développement ». Certaines commissions régionales des Nations Unies eurent un rôle particulièrement actif dans la problématique du développement ; parmi ces dernières, la Commission économique pour l’Amérique Latine (CEPAL), instituée en 1948 et installée à Santiago du Chili 5 . La CEPAL s’oriente vers l’étude en profondeur des économies d’Amérique Latine et sera le creuset d’élaboration des doctrines du développement.
La période d’après-guerre a enfin été marquée également par des tensions internationales entre les pays capitalistes avancés et les pays socialistes. La « guerre froide » (appellation des années 1950-1960 donnée à ces tensions) et la crainte, du côté des grands pays capitalistes de voir les anciennes colonies – en l’absence de véritable progrès économique et social – mûres pour une Révolution communiste (Chine en 1949, Cuba en 1959) contribuèrent aussi à renforcer l’intérêt des Pays développés à l’égard des problèmes de développement dans le Tiers Monde. Il est significatif à cet égard que ce soit un Président américain, le Président Truman qui, à travers le « Point IV » de son « discours sur l’état de l’Union » prononcé le 20 janvier 1949, inaugure « l’ère du développement » 6 .
L’ÉMERGENCE DE L’ÉCONOMIE DU DÉVELOPPEMENT : Le contexte théorique
Ces conditions favorables ne sont pourtant pas suffisantes pour voir l’émergence d’une « nouvelle économie du développement » centrée sur les problèmes des pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique Latine. Comment analyser ces problèmes ? Comment parvenir au développement ? Il n’existait pas de discipline distincte ni d’outils qui auraient pu d’emblée s’appliquer aux problèmes auxquels étaient confrontés les pays moins développés. Durant cette période constitutive de l’Économie du développement, trois types d’influences sont néanmoins à relever :
– L’expérience accumulée au cours de la grande crise des années 1930 (qui avait vu les pays producteurs de produits de base comme l’Argentine, le Brésil, le Mexique ou le Chili souffrir d’une dégradation des termes de l’échange et d’une perte de devises) avait engendré une sorte de pessimisme à l’égard du commerce extérieur et sur la capacité de poursuivre une politique de développement impulsée par les exportations.
La grande crise avait aussi permis l’émergence de l’analyse keynésienne. En prônant une autre démarche que celle de l’orthodoxie néo-classique, en insistant sur le rôle de l’État, de la politique économique, l’importance de l’accumulation du capital dans une théorie de la croissance à long terme, l’influence de Keynes et de ses successeurs a été stimulante dans ces domaines.
– Les possibilités de planification démontrées et par l’expérience de l’URSS et par celle menée en tant de guerre faisaient que la planification était considérée comme un mécanisme qui pouvait remédier aux carences du système de prix du marché.
Ces différentes influences vont être insérées dans une analyse plus vaste des conditions propres aux pays qu’on ne nomme pas encore Tiers Monde pour donner naissance à une constellation d’idées directrices qui constituera l’Economie du développement.
À LA RECHERCHE D’UNNOUVEAU PARADIGME
Ainsi, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et à la faveur des indépendances politiques, un certain nombre d’auteurs « pionniers » 7 postulent : 1/ l’existence de spécificités communes à un ensemble de pays ; 2/ que ces spécificités distinguent précisément le Tiers Monde des Pays industrialisés (structures différentes, monétarisation limitée, absence de marchés concurrentiels, rationalité différente de celle de l’homo économicus. ..) ; 3/ que l’étude des économies des pays du Tiers Monde requiert d’autres concepts et outils que ceux propres à l’analyse économique orthodoxe. Ces économistes pionniers remettent en cause le « mono-économisme » 8 de la théorie néo-classique et tentent de forger de nouveaux cadres théoriques susceptibles de rendre intelligibles ces spécificités. Comme le souligne A.O. Hirschman : « on ne saurait aborder l’étude des économies sous-développées sans modifier profondément, sous un certain nombre de rapports importants, les données de l’analyse économique traditionnelle, axée sur les pays industriels » 9 . Progressivement commence à se former un nouveau paradigme 10 , le paradigme du Développement, fondé sur la reconnaissance d’un certain nombre de spécificités communes à un ensemble de pays et ancré à une conception de la modernité et du progrès.
DÉTOUR PAR L HISTOIRE
Au fond, l’Économie du développement émerge d’une « tension entre d’une part le corset d’un appareil analytique (l’analyse économique « standard ») qui a ses règles méthodologiques et son ambition universaliste et d’autre part, les particularités auxquelles il s’agit de l’adapter » 11 . Or cette tension n’apparaît pas pour la première fois au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ; elle a déjà été vécue au XIX e siècle dans la critique qu’engage notamment l’économiste allemand Friedrich List 12 vis-à-vis de la théorie ricardienne du commerce international. L’avance anglaise avait posé des problèmes aux pays continentaux forcés de construire différemment leur puissance industrielle. List se présentait comme l’avocat de nations – celles de l’Europe continentale – ayant des capacités potentielles de développement mais dont les chances seraient annulées si ces nations adoptaient le libre échange, conformément aux postulats ricardiens, et s’intégraient à une division internationale du travail organisée par les industriels britanniques. List estime que les perspectives de développement résident : 1/ dans la protection contre une économie dominante (« la protection des industries dans l’enfance »), ce qui n’exclut pas l’importation sélective de biens, de techniques et de compétences pour acquérir des bases solides ; 2/ et dans l’éclosion de ce qu’il nomme « une confédération des forces de production » c’est à dire une économie complexe où développement agricole et développement industriel s’appuient mutuellement.
Aux États-Unis, les arguments en faveur de la protection des industries naissantes ont été développés plus tôt encore par des penseurs américains comme A. Hamilton et D. Raymond 13 estimant que la théorie du libre-échange ne convenait pas pendant la période de « rattrapage » de leur pays.
Un siècle plus tard, ces préoccupations allaient retrouver une nouvelle jeunesse.
DEUX PÉRIODES
Du tournant des années 1940/50 à la fin des années 1990, deux périodes peuvent être distinguées tandis qu’une troisième semble se dessiner depuis le début du XXI e siècle.
La première période, qui dure jusqu’à la fin des années 1970, est marquée par une floraison d’approches portant sur l’analyse théorique du phénomène de sous-développement mais aussi sur des propositions de stratégies et politiques de développement qui en découlent. L’étude des facteurs structurels et l’optique de long terme sont privilégiées tandis qu’il est fait plus appel à l’interdisciplinarité avec des références fréquentes à l’anthropologie, à l’histoire qu’aux raisonnements purement déductifs ou à la formalisation. L’économie du développement qui se constitue ambitionne de s’ériger en une discipline particulière, spécifique voire autonome par rapport à l’orthodoxie jusque là dominante. D’une certaine manière, la nouvelle discipline renoue avec la perspective globale des Classiques tout en mettant à profit les possibilités ouvertes par la révolution keynésienne. L’« ère du développement » semble ainsi dominée par un paradigme « keynésiano-structuraliste » qui inspire des stratégies de développement « inward-oriented » prédominant dans la plupart des pays du Tiers Monde.
Puis, graduellement, des changements s’opèrent au cours de la décennie 1970. Les relèvements des prix du pétrole et l’abondance du crédit international retardent la prise de conscience des problèmes qui s’étaient accumulés tandis que l’hétérogénéité des évolutions économiques des différentes régions du Tiers Monde est de plus en plus frappante. Au tournant des années 1980, c’est la crise de la dette qui fait intervenir avec force les institutions de Bretton Woods, FMI et Banque mondiale, dans le débat sur le développement et qui va réordonner les priorités. Avec la mise en œuvre des politiques d’ajustement structurel, l’équilibre et l’ouverture deviennent les nouvelles normes. Le noyau dur autour duquel s’était construite l’économie du développement se défait. Celle-ci n’a plus d’objet spécifique de recherche ; elle éclate en autant de champs spécialisés de la science économique traditionnelle pour se définir de plus en plus comme « l’analyse économique appliquée aux questions de développement » 14 . Une nouvelle ère est ouverte symbolisée par le « Consensus de Washington » 15 et qui consacre la domination du paradigme néoclassique sur des bases théoriques renouvelées, et qui va constituer la nouvelle orthodoxie dominante du développement des années 1980-1990.
À leur tour, les limites des politiques d’ajustement structurel ainsi que les différentes crises financières des économies émergentes tout au long de la décennie 1990 ouvrent la voie à des courants de pensée critique et contribuent à l’effritement du « Consensus de Washington ». Les stratégies inconditionnelles d’ouverture et de libéralisation n’apparaissent plus comme porteuses d’opportunités seulement mais aussi de risques d’instabilité. La persistance du phénomène de pauvreté massive et des inégalités Nord-Sud rendent nécessaire le renouvellement de la pensée sur le développement Au seuil du XXI e siècle, l’exigence d’un nouveau « développementalisme » et de plus en plus affirmée.
Plan de l ’étude
La partie I couvre la période allant du tournant des années 1940/50 à la fin de la décennie 1970 et traite de ce que nous qualifions d’« ère du développement ». Elle correspond à la constitution de l’Économie du développement, entendue dans sa double dimension d’analyses théoriques et de stratégies de développement, où prédomine un paradigme « keynésiano-structuraliste ».
Avec la fin de la décennie 1970 et le début des années 1980 – moment de renversement – une autre période est inaugurée. C’est l’ère de l’ajustement dominée par le « Consensus de Washington » et qui va durer jusqu’à la fin de la décennie 1990. Ce sera l’objet de la 2 e partie.
Dans une conclusion générale les éléments susceptibles de favoriser l’émergence d’un nouveau paradigme du développement, jugé de plus en plus nécessaire, seront présentés.
1 Si les économistes de l’École classique se sont intéressés à la croissance économique, cet intérêt disparaît avec la « révolution marginaliste » des années 1870. Dans l’introduction de son livre ha Théorie de la croissance économique (1955), Lewis pouvait ainsi écrire (p.5) : « Un tel livre a semblé nécessaire parce que la théorie de la croissance économique met à nouveau en jeu des intérêts d’envergure mondiale et parce qu’aucun traité complet sur le sujet n’a été publié depuis environ un siècle. Le dernier grand ouvrage à couvrir ce vaste domaine a été les Problèmes de politique économique de John Stuart Mill, publiés en 1848 ».
2 De 1945 à 1962, presque tous les pays colonisés accèdent à l’indépendance politique. Pour une vue plus ample, cf. B. Etemad, ha possession du monde, Poids et mesures de la colonisation, Paris, Éditions Complexe, 2000 (2 e partie, chap. 11 « Le temps des Décolonisations »).
3 La Conférence de Bandoeng (18-24 avril 1955), organisée par 5 pays (Birmanie, Ceylan, Inde, Indonésie, Pakistan), réunit 24 autres pays afro-asiatiques : Afghanistan, Cambodge, République populaire de Chine, l’Egypte, Ethiopie, Côte d’Or (Ghana), Irak, Iran, Japon, Jordanie, Laos, Liban, Libéria, Libye, Népal, Philippines, Arabie Saoudite, Soudan, Syrie, Siam (Thaïlande), Turquie, République populaire du Viêt-Nam, Viêt-Nam du Sud, Yemen. Tous les pays présents (mis à part le Japon) sont des pays du « Tiers Monde ». Cette conférence marque le début du « Mouvement des non-alignés » et des revendications dans les domaines politique (décolonisation) et économique (dévelop pement) du Tiers Monde dans le cadre des organisations internationales. On a qualifié cette Conférence de « réunion fondatrice du Tiers Monde », (cf, Phillipe Moreau-Defarges, in Ramses, 2005).
4 C’est dans un article de L’Observateur (14 août 1952) intitulé « Tiers Monde, une planète » qu’Alfred Sauvy forge l’expression Tiers Monde « Car enfin, ce Tiers Monde, ignoré, exploité, méprisé, comme le Tiers-État, veut, lui aussi, être quelque chose », (en paraphrasant la fameuse phrase de l’abbé Sieyès qui dans un petit livre intitulé Qu’est-ce que le Tiers-Etat fonce au moment de la Révolution française : « Qu’est ce que le Tiers-Etat ? Tout. Qu’a t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? Rien. Que demande t-il ? À y devenir quelque chose »).
5 A la fin des années 1940 et dans les années 1950, la CEPAL a été le creuset d’élaboration du premier grand courant de réflexion sur le développement, le « structuralisme latino-américain », issu des pays en développement eux-mêmes.
6 Pour le contenu de ce point IV du discours du Président Truman, cf. G. Rist, Ltf Développement, Histoire d’une croyance occidentale, Paris, Presses de la Fondation nationale de Sciences politiques, 1996, pp. 118-120.
7 Pour un aperçu des approches théoriques « pionnières » ayant marqué la constitution de l’« Économie du développement », cf. Gérald M. Meier et Dudley Seers (éd.), Les Pionniers du développement, Paris, Economica, 1988.
8 « Rejeter le mono-économisme, c’est soutenir que les pays sous-développés, pris dans leur ensemble, présentent un certain nombre de caractères économiques communs qui les distinguent de façon bien déterminée des pays industriels avancés... », cf. A.O. Hirschman, « Grandeur et décadence de l’économie du développement » in L’économie comme science morak et politique, Paris, Gallimard-Seuil, 1984, p. 45.
9 Cf. A.O. Hirschman, art cit., p. 45.
10 Dans son ouvrage intitulé La Structure des révolutions scientifiques (1962), Thomas Kuhn désigne par le terme de « paradigme » le consensus que partage une communauté scientifique donnée autour des principes de base, des questions à élucider et des méthodes de travail. Le passage d’un paradigme à un autre est caractéristique d’une période de « révolution scientifique ». À la différence des sciences de la nature où les paradigmes vaincus le sont définitivement, dans le domaine de l’économie, on constate plutôt une coexistence de plusieurs paradigmes qui s’affrontent ce qui n’exclut pas la domination de paradigmes à diverses périodes ni la possibilité de « contre-révolutions scientifiques ». Cette grille d’interprétation est particulièrement adaptée à l’économie du développement.
11 Cf., E. Assidon, Les théories économiques du développement, Paris, La Découverte, p. 5 (2000).
12 Aux pays en retard du XIX e siècle (Allemagne, États-Unis), F. List, Système national d’éco-nomiepolitique, (1841, traduction française, 1857) recommande de protéger leurs « indus tries dans l’enfance », une protection qui doit toutefois être limitée et provisoire jusqu’à ce qu’elles puissent soutenir la concurrence. Cet argument du protectionnisme sera souvent repris un siècle plus tard par les pays en développement.
13 Ce point est avancé par un économiste coréen dans un article stimulant qui s’attaque à certaines idées reçues dans le domaine de la pensée sur le développement : « En effet, les premiers arguments systématiques en faveur des industries naissantes ont été développés par des penseurs américains comme A. Hamilton, le premier secrétaire au Trésor des Etats-Unis, et D. Raymond. C’est dans les années 1820, pendant son exil aux États-Unis, que F. List, le père intellectuel supposé de la théorie de la protection des industries naissantes, a commencé à apprendre sur la question. Beaucoup d’intellectuels et de politiciens américains avaient bien compris, pendant la période de « rattrapage » de leur pays, que la théorie du libre-échange défendue par les Britanniques ne leur convenait pas. List fait l’éloge des Américains pour ne pas avoir écouté des économistes influents comme A. Smith ou J.-B. Say, qui soutenaient que la protection des industries naissantes serait un désastre pour les États-Unis, pays riche en ressources... », cf., Ha-Joon Chang, « La bonne gouvernance à l’épreuve de l’histoire », art. in L’Économie politique, n°17, janvier-février-mars 2003, p. 67.
14 Cf., P. Guillaumont, « Déclin et renouveau de l’économie du développement », in Revue française d’économie, vol. x, hiver 1995, p. 5.
15 L’expression revient à J. Williamson « What Washington means by policy reform », in J. WilJiamson (éd.), Latin American Adjustement : how much bas happened?, Institute of international économies, Washington, 1989.
I. L’ère du développement
Suite à l’éclatement des empires coloniaux et à la vague des indépendances politiques des pays d’Asie et d’Afrique après la Seconde Guerre mondiale, l’importance des problèmes du développement impulse plutôt une orientation empiro-théorique pour la période initiale de réflexion. Comme le relève G.-M. Meier (Les Pionniers..., p. 4) : « L’économie du développement n’a pas surgi sous la forme d’une discipline théorique constituée. Elle a été façonnée comme une matière empirique, afin de répondre aux besoins des responsables de la politique économique, qui devaient conseiller les gouvernements sur ce qui pouvait et devait être fait pour permettre à leurs pays de sortir d’une pauvreté chronique ».
Nous avons divisé cette étude en trois chapitres.
– Le premier chapitre est consacré aux analyses théoriques du phénomène de sous-développement ;
– Le deuxième chapitre porte sur les stratégies de développement qui peuvent être rattachées à ces analyses ;
– Le troisième chapitre retrace les grands traits de l’évolution économique du Tiers Monde des années 1950 à la fin des années 1970, suite à la mise en œuvre de ces stratégies, ainsi que certaines stratégies nationales de développement particulièrement significatives.
Chapitre 1 - Les analyses théoriques du sous-développement
Parce que « l’analyse du sous-développement est une combinaison subtile de faits, d’intérêts, de théories, de pouvoirs, de mythes... » 1 , les travaux des « pionniers » ne présentent pas de consensus et peuvent être différenciés selon deux directions : certains considèrent le sous-développement comme un simple retard tandis que pour d’autres, il constitue un phénomène spécifique, daté historiquement.
Étant donnée l’ampleur du champ d’étude, on se limitera aux approches qui ont particulièrement influencé les stratégies et politiques suivies.
Les conceptions du sous-développement comme phénomène de retard
La thèse du retard a donné lieu à diverses formulations. On s’attachera principalement aux conceptions de Rostow, de Nurkse et de Lewis.
– Le modèle linéaire de Rostow
L’étude de W.W. Rostow « Les étapes de la croissance économique » 2 a été largement analysée. L’auteur y défend l’idée que toutes les sociétés doivent passer par cinq étapes, autour de la phase centrale de « take-off », avant d’atteindre le développement.
– La première est celle de la « société traditionnelle » en état stationnaire où domine l’activité agricole, et où le progrès technique est nul. Au niveau politique, le pouvoir se situe au niveau local ; il n’y a pas d’État central ni d’État/Nation.
– La deuxième étape est celle des « conditions préalables du démarrage » : les échanges et les techniques se développent ; les comportements évoluent et les taux d’épargne s’accroissent. Cette phase qui est aussi marquée par « l’édification d’un État national » correspond à l’évolution des sociétés euro péennes du XV e à la fin du XVII e – début du XVIII e siècle.
– La troisième étape est cruciale, c’est celle du décollage (le « take-off »), « ... période pendant laquelle la société finit par renverser les obstacles et les barrages qui s’opposaient à sa croissance régulière » 3 . Trois conditions permettent la réalisation du démarrage : une augmentation significative du taux d’investissement de moins de 5% du revenu national à plus de 10% pour permettre une croissance du revenu par tête malgré une forte pression démographique ; la création d’industries nouvelles dont les multiples effets d’entraînement provoquent un processus d’expansion du secteur moderne ; la transformation de la structure sociale et politique qui facilite la poursuite de la croissance. Pour Rostow, le « take-off » de l’économie britannique se situe « ... aux vingt dernières années du XVM e siècle ; celui de la France et des États-Unis, à la période de 1830 à 1860 ; celui de l’Allemagne, au troisième quart du XIX e siècle ; celui du Japon, aux vingt-cinq dernières années du XIX e siècle ; celui de la Russie et du Canada, à la période de 1890 à 1914 ; quant à l’Inde et à la Chine, c’est depuis 1950 qu’elles ont, par des méthodes tout à fait différentes, fait démarrer leur économie » 4 .
– La quatrième étape celle de « la marche vers la maturité » est marquée par la diffusion de la technologie à l’ensemble des activités ; des industries nouvelles apparaissent, l’économie se diversifie.
– La cinquième étape est celle de « l’ère de la consommation de masse ». Selon ce schéma général de l’évolution des sociétés, les pays en voie de développement se trouvent, pour la plupart, dans la deuxième et la troisième étape.
La thèse de Rostow a reçu de multiples consécrations et a exercé une influence notable sur la politique d’aide des États-Unis ainsi qu’au sein des organisations internationales intervenant dans le champ du développement.
Elle fut néanmoins critiquée très tôt. « Les étapes » étant selon Rostow les mêmes pour tous les pays, quel que soit le moment où ils s’engagent dans la voie de l’industrialisation, deux types de critiques sont intéressantes à rappeler : 1/ on peut se demander si le cheminement des pays « suiveurs » de l’Europe continentale a été le même que celui de l’industrialisation « pionnière » de la Grande-Bretagne. Analysant les décollages « tardifs » (les « hte-comers ») – notamment celui de l’Allemagne – Gerschenkron 5 relève que les nouveaux venus doivent adopter des stratégies atypiques. Plus le retard est grand, plus le décollage initial est fort et bref... Le retard incite l’État à intervenir ; le développement industriel est le fait d’entreprises de grande dimension tandis que cette première vague d’industrialisation affecte prioritairement les biens de production. Les formes de transition politique qui accompagnent ce mouvement sont elles aussi atypiques 6 .
Par conséquent « l’histoire de l’industrialisation ne peut être vue comme une série de répétitions de la première industrialisation (celle de la Grande-Bretagne) mais comme un système ordonné de déviations graduelles par rapport à cette industrialisation » (Gerschenkron) ; 2/ On peut se demander aussi si les cheminements de la Grande-Bretagne et des pays suiveurs peuvent être repris par les pays du Tiers Monde alors que le retard s’est aggravé encore depuis les années 1830/1860-70, dates des décollages français, américain et allemand. D’après des calculs de P. Bairoch 7 , mettre un actif au travail dans l’industrie en France au début du XIX e siècle nécessitait un investissement initial d’environ 9 à 11 mois de salaire moyen masculin alors que le prix de la création d’un poste de travail coûterait 70 fois plus cher pour un pays du Tiers Monde qui se lance dans l’industrialisation vers les années 1960. De plus, avec une croissance démographique élevée, cela oblige – si l’on vise une croissance du revenu par tête – à un effort d’investissement considérable avec un impact démultiplié sur l’épargne, étant donné l’accroissement du coefficient de capital. Enfin, des travaux menés par Chenery et son équipe 8 ont permis d’établir que le « take-off » est plus une période relativement longue qu’une phase clairement identifiable. Selon l’étude citée qui regroupe les données d’une quarantaine de pays, la durée de la phase de premier décollage, qui correspond au passage d’une économie primaire à une économie industrielle, est estimée à 62 ans et il en faut 22 ans encore pour franchir la première phase d’industrialisation. Le décalage historique produit une différence de nature : si les « late-comers » n’avaient devant eux que des puissances comparables à eux avec lesquelles ils étaient de plus liés par le mécanisme vertueux de « la conjoncture inverse » 9 , les pays du Tiers Monde sont confrontés à des conditions de fonctionnement de l’économie mondiale différentes tandis qu’ils ont presque tous subi de la part des puissances aujourd’hui développées une emprise coloniale entre le XVI e siècle, le XVIN e et XIX e siècle.
Néanmoins l’intérêt de la thèse de Rostow est de mettre l’accent sur l’existence d’une discontinuité fondamentale dans la phase initiale du processus de développement – celle du décollage – qui suppose des modifications technico-économiques repérables en particulier à travers l’élévation significative du taux d’investissement et ouvrant la voie à une croissance autoentretenue. Par ailleurs, la notion de « décollage » a connu un regain d’actualité avec l’émergence des Nouveaux pays industriels.
– L’analyse de Nurkse : pénurie d’épargne et cercles vicieux de la pauvreté
La thèse du retard a été expliquée par le manque de l’un des facteurs de production essentiels. Le manque de capital a été étudié par R. Nurkse in : « Les problèmes déformation du capital dans les pays sous-développés » 10 à partir d’une analyse de la contrainte de l’épargne. Dès les années 1950, il est établi que la formation de capital dans les pays du Tiers Monde est insuffisante avec un taux de formation brute de capital fixe (FBCF) à 5% du PNB contre plus de 10% dans les pays industrialisés. Cette pénurie relative de capital est en principe favorable, conformément à l’approche néo-classique, à l’attractivité des capitaux assurés de rendements marginaux élevés. Mais cela ne se produit pas en raison, dit Nurkse, de la contrainte de l’exiguïté du marché qui limite les possibilités d’investissement dans ces économies. Or pour croître, il faut investir et donc les pays sous-développés risquent d’être coincés dans une « trappe de la pauvreté ». Cette « trappe » a été analysée par Nurkse en termes de « cercle vicieux de la pauvreté ». Une relation circulaire est proposée par l’auteur : « Du coté de l’offre, il y a une faible capacité d’épargne qui résulte du bas niveau de revenu réel. Le faible revenu est lui-même le reflet de la faible productivité, qui résulte à son tour, pour une large part, du manque de capital. Ce manque de capital est un résultat de la faible capacité d’épargne, et le cercle se trouve ainsi fermé. Du côté de la demande, l’incitation à investir peut être faible à cause du pouvoir d’achat réduit des gens, conséquence de la faiblesse de leurs revenus réels, laquelle est de nouveau due à la faible productivité... » 11 et ainsi de suite. De plus, la capacité d’épargne est négativement affectée par le jeu de l’« effet de démonstration » 12 qui tend aussi à réduire la propension marginale à épargner dans les pays sous-développés. Le mouvement spontané de la société semble conduire à la perpétuation du sous-développement (« les pays sous-développés sont pauvres parce qu’ils sont pauvres ») et il est donc impératif de définir une stratégie de rupture de ces cercles vicieux.
Si l’insuffisance de l’épargne représente la contrainte principale affectant le taux de FBCF lors de la première phase d’industrialisation, la poursuite de ce processus nécessite souvent l’importation de produits intermédiaires, de biens d’équipement ou de matières premières qui doivent être payés en devises et que le pays ne possède pas a priori. Le déficit en devises risque donc de constituer une autre contrainte pesant sur la croissance industrielle. Le modèle des « deux déficits » 13 complète ainsi les déterminations linéaires épargne-investissement-croissance des deux approches antérieures.
– Le modèle dualiste de Lewis
Avec l’hypothèse d’une « offre illimitée de main-d’œuvre », A. Lewis met en relief la corrélation sous-emploi rural/sous-développement à partir d’une représentation de l’économie sous-développée fondée sur la coexistence d’un secteur traditionnel et d’un secteur moderne. Le secteur traditionnel, agricole, de subsistance, non capitaliste est en effet caractérisé par un sous-emploi chronique de la main-d’œuvre qui explique une productivité marginale du travail faible voire nulle. Un même niveau de production agricole pourrait être obtenu avec une quantité de main-d’œuvre moins importante. Il existe ainsi une offre illimitée de travail susceptible d’être transférée au secteur moderne (sans baisse de la production agricole) à un taux de salaire qui reste fixe – durant toute la période de transfert où l’offre de travail excède la demande de travail – tout en étant légèrement supérieur au revenu agricole moyen afin d’inciter la main-d’œuvre à changer de secteur. Le secteur moderne, ou capitaliste, peut en conséquence croître en attirant à lui ces travailleurs en quête d’un meilleur revenu. Cette analyse de Lewis qui met l’accent sur les relations intersectorielles, limitées cependant aux seuls flux unilatéraux de main-d’œuvre, a codifié en quelque sorte la vision dualiste de l’économie sous-développée 14 .
À ces diverses représentations pour qui le sous-développement n’est qu’un simple retard, une étape naturelle s’opposent les conceptions du sous-développement en tant que phénomène historique et spécifique que n’ont pas connu les pays développés.
Les conceptions du sous-développement comme phénomène historique et spécifique
Selon cette conception, ce qui sépare le sous-développement du développement, ce n’est pas un retard – que l’on pourra rattraper moyennant des efforts accrus dans la mobilisation rationnelle des ressources – mais la distance qui peut exister entre deux places différentes et liées à l’intérieur d’une même combinatoire : la Division internationale du travail (DIT). Les structures économiques des pays sous-développés ont été façonnées selon diverses modalités historiques du processus de leur intégration à l’économie internationale.
Il existe plusieurs formulations de cette conception ; nous privilégions ici l’approche du courant structuraliste latino-américain et celle de F. Perroux en évoquant aussi l’école de la dépendance.
– Le courant structuraliste latino-américain
Dans le contexte de la grande dépression des années 1930 qui a entraîné une chute des prix (et du volume) des exportations de matières premières et de produits agro-alimentaires de l’Amérique Latine, quelques spécialistes, et en particulier l’économiste argentin Raul Prebisch (qui était de plus confronté à la réalité en tant que vice-ministre des Finances de l’Argentine et haut fonctionnaire de la Banque Centrale argentine) 15 , considéraient que les problèmes posés à leurs pays ne consistent pas seulement à surmonter la dépression mais plus fondamentalement à diversifier les structures de production grâce à l’industrialisation. R. Prebisch l’a exprimé ainsi : « Pendant les années terribles de la Grande crise, j’eus quelque influence sur la politique économique de mon pays, l’Argentine, ... Pendant les années 1930, je recommandai des mesures anti-inflationnistes orthodoxes pour éliminer le déficit budgétaire et extirper les tendances inflationnistes, mais je m’écartai en même temps de l’orthodoxie quand je dus faire face à un grave déséquilibre de la balance des paiements et me fis l’avocat d’une politique résolue d’industrialisation ainsi que d’autres mesures visant le même but » 16 . Pour les économies primaires exportatrices, la crise des années 1930 pose ainsi un problème de caractère structurel et non conjoncturel.
À la fin des années 1940, début des années 1950, et dans le cadre de la Commission économique pour l’Amérique Latine (CEPAL) qui a été un véritable creuset d’élaboration d’une pensée sur le développement, les structuralistes (Prebisch mais aussi d’autres économistes tels que Furtado, Pinto...) vont insérer leur analyse des blocages du développement dans une démarche plus ample selon un schéma de représentation de l’économie mondiale qui comporte deux pôles, le centre et la périphérie. Prebisch l’a formulé de cette manière : « ... je mentionnai dès le départ le rôle du progrès technologique. En particulier, je m’intéressai à la question de la diffusion internationale de la technologie et à la répartition de ses fruits, parce que les faits empiriques révélaient une inégalité considérable entre les producteurs et les exportateurs de produits manufacturés, d’un côté, et les producteurs et les exportateurs de produits de base, de l’autre. Je m’efforçai de comprendre la nature, les causes et la dynamique de cette inégalité, et j’étudiai certaines de ses manifestations, comme les disparités dans l’élasticité de la demande et la tendance à la dégradation des termes de l’échange des exportations de produits de base, que pouvaient contrer l’industrialisation et d’autres mesures de politique économique... dans ma recherche d’une explication de ces phénomènes, j’insistai particulièrement sur le fait que les pays de l’Amérique Latine constituaient une partie d’un système de relations économiques internationales auquel je donnai le nom de système « centre-périphérie »... Favorisés par cette position et par leurs progrès techniques antérieurs, les pays industrialisés organisaient l’ensemble du système dans leur propre intérêt. Les pays qui produisaient et exportaient des matières premières étaient ainsi liés au centre selon leurs ressources naturelles, et formaient de ce fait une vaste périphérie hétérogène, intégrée au système selon des modalités diverses et à des degrés divers... À mon sens, ce fait avait la plus grande importance, puisqu’il conditionnait la structure économique et le dynamisme de chaque pays... De même, ce système de relations économiques internationales exagérait la mesure dans laquelle le revenu de la périphérie était ponctionné par les centres.

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