Eléments pour une histoire de la psychiatrie occidentale
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Description

Cet ouvrage rassemble une quinzaine de contributions à l'histoire de la psychiatrie par un de ses meilleurs spécialistes. Le lecteur découvrira, de la Renaissance à l'époque contemporaine, une série d'études allant de la mélancolie décrite par Du Laurens, à la découverte du Lagarctil, premier neuroleptique de la révolution psychopharmacologique. Sont abordés l'oeuvre de Pinel, fondateur de la psychiatrie moderne, Georget et Bayle, ses élèves directs, le magnétisme animal, l'importance de la découverte freudienne, sans omettre le grand Kraepelin...

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Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2007
Nombre de lectures 50
EAN13 9782336262840
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Psychanalyse et Civilisations Série Trouvailles et Retrouvailles dirigée par Jacques Chazaud
© L’HARMATTAN, 2007
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296043718
EAN : 9782296043718
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Remerciements PRÉFACE Une description de la mélancolie à la fin de la Renaissance La psychiatrie et son histoire L’idée de dégénérescence en psychiatrie et l’introduction du darwinisme en France au XIX e siècle Images de la folie au XVIII e siècle dans la littérature française et britannique Philippe Pinel et le mythe fondateur de la psychiatrie française Philippe Pinel à Bicêtre : la création du mythe de la libération des aliénés Recension du Traité médico - philosophique de Philippe Pinel De Mesmer à Freud : un chemin difficile contre la raison scientifique et le pouvoir médical Esquirol : la carrière d’un grand patron Un tour de France esquirolien Esquirol et la monomanie homicide Georget et Bayle : deux destins contraires Du traitement moral de Pinel à la « foi qui guérit » de Charcot Une tentative à méditer : histoire de la première revue française de psychologie médicale Freud et le comte Thun Les leçons cliniques d’Emil Kraepelin Rôles respectifs des neuroleptiques et de la pratique de secteur Psychanalyse et Civilisations Série Trouvailles et Retrouvailles
Eléments pour une histoire de la psychiatrie occidentale

Jacques Postel
Cet ouvrage n’aurait pas vu le jour sans le remarquable travail éditorial de Madame Michèle Revial. Je lui exprime ici toute ma reconnaissance.
L’illustration de la couverture est tirée d’une série de lithographies réalisée par Léopold Charniot pour Le Journal d’un fou , de Gogol.
PRÉFACE
On aurait pu penser, ce qui hélas est fort loin de toujours se vérifier, qu’il « allait de soi » que tout clinicien, et particulièrement le psychiatre, s’intéressât naturellement à l’Histoire de sa spécialité, même s’il ne songeait pas à devenir, comme l’est le Professeur Jacques Postel, un éminent maître en la matière. L’auteur nous offre ici un beau recueil d’Études qu’il intitule, modestement, « Éléments », terme qui doit être aussi lu au sens de substances constitutives, pour atteindre sa pleine portée. C’est ce sens fort que signifie Éléments pour une Histoire de la Psychiatrie occidentale, plus loin que l’indication qu’il s’agit de morceaux choisis. Quiconque ouvrira l’ouvrage deviendra forcément, s’il n’est déjà un pratiquant de l’exercice, un converti. Conversion ô combien nécessaire, tant reste valable sur le fond, au-delà du choix métaphorique un peu ridicule de sa forme, le vieil adage affirmant : « Pour qui sait en tirer les leçons, le passé est une porte ouverte sur l’avenir. » On objectera, proverbe pour proverbe, que « Les peuples heureux n’ont pas d’histoire. » Mais il s’agit alors, s’il en existe, de peuples insignifiants ! Ce que risque fort de devenir, insignifiante, une psychiatrie « sans histoire » ; car, pour sauvegarder la vitalité du sens, il faut du mouvement, du changement, de l’évolution et une mémoire, qui ne saurait être courte.
L’histoire de la psychiatrie, c’est la psychiatrie se faisant dans la continuité de ses discontinuités. Cette histoire n’est-elle pas le terreau où s’enracinent les représentations qui, d’aventures en avatars et avanies, de disputes en consensus d’un moment, d’observations datées (mais qui gardent leur fraîcheur première, là où l’aliéniste s’est fait « secrétaire de la folie ») en paradigmes d’époque et pathogénies surannées, d’impasses et de rémanences en progressions parfois spirales, d’aberrations thérapeutiques en découvertes improbables, ont abouti, sur le long terme ponctué d’instants privilégiés, aux conceptions théoriques qui guident sa pratique ?
Cependant, si, dans le vaste domaine de l’histoire de la médecine, l’enseignement des chemins parcourus par la psychiatrie n’est pas exceptionnel (mais de façon combien plus aléatoire en France qu’en tel autre pays où l’histoire des différentes disciplines de leur profession est matière obligatoire de formation des futurs praticiens), la pertinence de leur cartographie laisse bien souvent à désirer, tant sur le plan des faits que sur celui de la méthode. Plus que l’histoire, il ne s’agit encore trop fréquemment, dans tel livre ou tel article, que de « petites histoires ». On y voit l’anecdotique y disputer la primauté au pittoresque ; l’encensement de rigueur y rivaliser avec l’anathème ; l’anachronisme osciller entre après-coup et préscience ou annonciation. Le médecin, le psychiatre que chatouille la tentation du bel esprit n’y résiste pas toujours pour faire « effet »... Nous avons alors des « romans historiques » sur telle époque ou sur telle « Grande Figure », où la fiction prétend s’appuyer sur une sérieuse documentation (en fait de troisième ou quatrième main) et dont le résultat consiste à entretenir, avec la légende, l’approximation, l’erreur, le fétichisme, le fantasme d’identification, ou le mépris condescendant ; comme si la réalité ne suffisait pas au grotesque ! On se prend alors aisément à supposer que les vagues de reflux, de désaffection des Hommes de l’Art pour leurs « antécédents » soit excusables et largement imputables à cet amateurisme dont les qualités, quand elles existent, sont purement littéraires. Même si la causalité du désintérêt qui préside à l’Oubli des fondations par nombre de praticiens est, de fait, moins univoque que surdéterminée, on serait alors bien près d’accepter de voir l’Histoire de la Médecine Mentale laissée aux seules mains des historiens des mentalités, des sociologues ou des philosophes ; ensemble de chercheurs éminemment respectables, mais n’ayant jamais eu le moindre contact avec la clinique (à moins d’avoir la double ou triple « nationalité », ce qui s’est heureusement vu !).
Dieu merci, il est toujours resté un fonds de travaux sérieux, même s’ils ont souffert d’amnésies épisodiques ; et, grossièrement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, s’est effectué un mouvement de reprise, de renouvellement épistémologique et une fructueuse interdisciplinarité et complémentarité entre les sciences médicales et les sciences humaines. Le Professeur Postel, mon ami Jacques, si souvent mon initiateur et mentor, est en bonne place dans ces aggiornamento et coopérations « conviviales » ; tant au niveau national qu’international. Il s’est voué en de multiples lieux : Hôpitaux psychiatriques, Enseignement universitaire, Direction de thèses, Séminaires, Périodiques professionnels, Congrès, Journées, Sociétés savantes (où il assura des charges présidentielles). Aussi, quitte à être simplificateur, est-ce un résumé de ses principes de travail que je livrerai illico, tant, à en suivre les grands axes directeurs, il a pu nous donner autant de précieux écrits. Ceux-ci existent sous forme de livres, depuis le chef-d’ œuvre inspiré et inspirant pour plus d’un(e) qu’est sa Genèse de la psychiatrie — qu’il appelait son « dossier Pinel » en cours d’élaboration — jusqu’aux présents Éléments, en passant par l’organisation d’une Nouvelle Histoire de la psychiatrie (avec C. Quétel), par une anthologie superbement commentée de textes d’auteurs qui ont marqué La Psychiatrie  ; à quoi il est nécessaire d’ajouter nombre d’articles et de conférences, ses participations à de grandes Encyclopédies, sa direction de nombreux dictionnaires, sans oublier qu’il fut le promoteur de la très appréciée et instructive collection Rhadamante (qu’il m’a laissé piller pour rééditions dans ma propre Série), etc.
Mais venons-en à l’esquisse annoncée du cadre de travail. Quel que soit le sujet traité, notre auteur n’oublie jamais qu’il doit le présenter en suivant les impératifs catégoriques du genre :
1° Maîtriser suffisamment, pour faire de l’histoire de la psychiatrie, la méthode historique , laquelle a elle-même une histoire : du descriptif événementiel à la mise en relations structurelles. Soulignons ici la nécessité d’une vérification systématique des sources et d’une critique des documents eux-mêmes, sans toutefois que cela abolisse tout risque interprétatif; risque qu’il faut savoir cependant mesurer et avouer, s’il faut le prendre.
2° S’attacher à la « démythification » des acteurs de l’histoire. Ainsi, dans ses Éléments , Jacques Postel reprend exemplairement la « déconstruction » du (de la) « geste de Pinel », le prétendu briseur de chaînes ; le Libérateur statufié et peint en Apôtre vénéré de la philanthropie dans la minimisation du rôle du Citoyen Pussin, « Concierge » ou « Surveillant », autrement dit Intendant chargé de l’économat et de la « police » de l’Hospice. Un Pussin parfois considéré, par ignorance, comme « l’infirmier du médecin qui se mettait admirativement à l’école de son expérience...
3° S’appliquer identiquement à « dépanthéoniser » les Héros de notre histoire, pour les réinsérer dans les limites (sinon la modestie) de la condition humaine, eussent-ils commis des actes ou des travaux remarquables méritant notre considération. Il s’agit ici de joindre la démystification à la démythification... Ainsi, nous rappelle Postel, Esquirol fut, et ne fut pas, ce que l’on dit dans ses biographies. Il ne fut pas « l’élève du grand Larrey », ni étudiant à Montpellier. Il sut, par contre, habilement exploiter l’exécution de son frère lors de l’écrasement de la rébellion antirépublicaine du Sud-Ouest, pour s’attirer les faveurs du pouvoir à la seconde Restauration et sous Louis-Philippe.
4° Toujours contextualiser . Ceci est absolument capital pour désinsulariser la psychiatrie ou ne pas la considérer comme une pure suite d’abstractions idéelles ou d’êtres de déraison. La psychiatrie, le psychiatre, les développements mêmes de la clinique sont tributaires, dans leur Histoire, des dimensions socio-économiques, politiques, idéologiques de leur temps. Il n’est pour s’en convaincre que de remarquer ce que l’« invention » pinellienne de la psychiatrie doit à ses positions modérantistes et à la protection thermidorienne de ceux qui l’avaient remarqué sous l’Ancien Régime. De nos jours, qui peut rester aveugle à ce que les Diagnostics Stupidement Médiocrisés (les D.S.M. de l’American Association of Psychiatry) et autres « échelles d’évaluation » doivent, sous prétexte de « communication universelle », d’objectivité et... d’« athéorisme », aux pressions des lobbies pharmaceutiques ; comme ce que le passage d’une psychiatrie de service à une activité d’ administration des soins minimalisés en « santé mentale » doit à l’économie libérale mondialisée, tenant sous tutelle les secteurs jugés non rentables d’un point de vue productiviste.
Parmi les dimensions moins fortement déclarées, nous trouvons encore à l’évidence, dans les écrits de Jacques Postel, l’influence de sa formation psychanalytique et celle de sa fréquentation du marxisme . La première lui permet, par exemple, d’interroger l’influence de la bâtardise de René Semelaigne comme source de son idéalisation hagiographique de Philippe Pinel, son arrière-grand-oncle. La seconde lui donne la ressource d’insister sur l’origine résolument réactionnaire du contournement du darwinisme et de l’introduction du concept de dégénérescence au milieu du XIX e .
On verra encore, à la lecture, que les contraintes de la méthode ne gâchent rien de la qualité du récit vivant. On remarquera aussi qu’elles n’interdisent pas tout coup de cœur. J’ai cru discerner, dans la suite des présentes études, au-delà de la préséance de l’historiographie pinellienne, comme un penchant particulier pour Georget ; attirance que je « soupçonne » relever d’une affinité philosophique avec un « psychologisme » ancré dans un cérébralisme matérialiste moniste, mais non réductionniste. Ce disant, je m’avance peut-être trop. Je suis certain, en revanche, que Jacques Postel exprime sans ambiguïté sa réserve, et plus, devant les excès du « pouvoir » médical. Cela nous rappelle non seulement son humanisme de soignant, mais qu’il a écrit pour tous les « personnels soignants » et co-œuvré avec eux en pratique et en réflexion. Cela nous rappelle encore qu’il est toujours à l’écoute des autres disciplines que la sienne, dont il ne fait pas une forteresse, mais un champ ouvert aux critiques de tous ; qu’il accepte les remises en question par les « laïcs » lorsqu’elles s’appuient sur des argumentations aux motivations sincères. Enfin, pour être faits de morceaux choisis, les Éléments , on s’en apercevra, respectent une logique chronologique après leur « Prélude ».
Qu’ajouter ? Sinon qu’il me reste à souhaiter que le lecteur prenne autant de plaisir, d’intérêt et tire autant d’enseignements que j’en ai eu et reçu à me plonger dans ces Essais.
Jacques CHAZAUD
« Il est certain que l’histoire de la psychiatrie, telle qu’on la raconte communément, est remplie de légendes, et il est incroyable de voir le nombre d’erreurs qui se sont glissées dans la version habituelle des faits qui semblent les mieux établis, lorsqu’on se donne la peine de les vérifier. Une erreur, une fois mise en circulation, est répétée et recopiée indéfiniment d’un auteur à l’autre, et lorsqu’elle est consacrée par des dictionnaires et des encyclopédies, elle acquiert l’apparence d’une vérité incontestable. »
Henri F. Ellenberger, Médecines de l’âme .
Le métier d’historien , Paris, Fayard, 1995, p. 229.
Une description de la mélancolie à la fin de la Renaissance
Le dernier siècle de la Renaissance européenne s’ouvre sur les célèbres figures de la mélancolie gravées par Albrecht Durer 1 . Il va se refermer avec un discours médical sur la mélancolie qui n’a pas acquis la même célébrité mais qui mérite pourtant d’être redécouvert, car il apparaît comme une réponse aux questions posées par Marsile Ficin à la fin du siècle précédent 2 , et exprimées avec tant de gravité et de génie par l’artiste de Nuremberg dans ses illustrations sur le thème de cette maladie de la bile noire qui, depuis la philosophie aristotélicienne, reste au centre de la problématique des relations entre créativité et folie 3 . Il s’agit du Discours des maladies mélancholiques , publié pour la première fois par André Du Laurens en 1597 4 . Ce médecin très cultivé, originaire de Tarascon où il était né en 1558, était devenu, quoique d’abord docteur de la Faculté de médecine d’Avignon, professeur à l’université de Montpellier en 1585. Il allait par la suite, en 1603, être élu grand chancelier de cette même université, alors qu’il habitait déjà Paris où il occupait les fonctions de « médecin ordinaire » du roi Henri IV 5 .
Son petit ouvrage sur les « maladies mélancoliques » mérite d’être relu, car il rassemble l’essentiel des connaissances qu’on avait sur cette maladie mentale à l’aube de l’Âge classique. Sans doute, n’est-ce pas l’étude exhaustive que rédigera l’Anglais Burton une vingtaine d’années plus tard 6 , mais c’est un exposé clair et bien écrit, unissant l’héritage des médecines galénique et arabe avec l’apport médical rationnel de la Renaissance. Paru en 1597, il fait partie d’un ensemble intitulé Discours de la conservation de la vue ; des maladies mélancoliques ; des catarrhes et de la vieillesse . Il connut une dizaine d’éditions, jusqu’à celle de 1646 qui rassemble ses œuvres médicales (traduites en français par Th. Gelée, et revues par G. Sauvageon) et que nous avons utilisée pour cette étude 7 .
Dès le début, son auteur, pour se protéger des tribunaux de l’Inquisition encore vigilants, tient à nous rappeler que l’âme est divine et qu’elle ne peut, elle-même, être touchée par la maladie.
Ce sont les facultés, les « trois puissances » qui lui permettent de « gouverner le corps » et qui peuvent, elles, être affectées, perturbées: « ... l’imagination, la raison et la mémoire. La raison est souveraine, les deux autres, parce qu’elles lui servent ordinairement, l’une de rapporteur, l’autre de greffier, jouissent des privilèges de noblesse, logent dans la Maison Royale et tout auprès de la raison. 8 » On retrouve là le modèle de localisation cérébrale métaphorique souvent utilisé à cette époque, comme le rappelle Céard 9  : l’imagination (le rapporteur) est dans le vestibule, l’« anti-chambre » ; la mémoire (le greffier) est à l’arrière, « en son cabinet » ; et la raison se tient dans la pièce principale. Cette véritable « topique » va servir de support à un système explicatif psychopathologique, en partie hérité de l’école péripatéticienne : l’imagination y apparaît comme « quelque chose de plus que le sens commun ou intérieur, qui juge de tous les objets externes » 10 . Et l’entendement ou « intellect », ou « raison », est au centre d’une activité psychique à la fois alimentée par l’imagination et par la mémoire.
De ce système découle une classification relativement simple des troubles psychopathologiques, dont le support cérébral n’est plus discuté (« l’organe de ces puissances nobles est le cerveau 11 »). Nous la retrouverons tout au long de la description des diverses formes de la mélancolie, sous la plume de Du Laurens qui, comme J. Wier 12 , fait de l’imagination le vestibule, le lieu de passage indispensable entre l’âme et le corps, la raison et les perceptions extérieures.
Avant d’aborder l’étude clinique de la mélancolie, Du Laurens tient à préciser « comment on doit distinguer les mélancoliques malades d’avec les sains », car pour lui, à côté des malades « travaillés de cette misérable passion que l’on appelle mélancolie », il y a des « complexions mélancoliques qui sont dans les bornes et limites de la santé » 13 . Il rappelle à ce propos la théorie hippocratique des quatre humeurs et des quatre tempéraments (restant dans la normalité). Pour le tempérament mélancolique, il cite Aristote qui « écrit... en ses Problèmes, que les mélancoliques sont les plus ingénieux 14 ». Du Laurens distingue deux types de complexion à ce propos : celle de l’atrabile « chaude et adulte » qui peut rendre génial et celle de la bile noire « froide et terrestre » qui rend grossier et ralenti (« tardif en toute action »). C’est le tempérament mélancolique « asinin » qui fait de ces hommes des ânes. Seule donc, l’atrabile chaude « mêlée avec un peu de sang [...] rend les hommes ingénieux et les fait exceller sur les autres », et correspond au « tempérament créateur » du « problème XXX » d’Aristote.
À ces deux « complexions » vont correspondre deux types de maladie mélancolique. En effet, celle-ci ne se produit que lorsque le cerveau est vraiment atteint par un grand excès de l’une de ces biles noires, la chaude ou la froide : mélancolie délirante avec imagination exacerbée (pour l’atrabile chaude) et mélancolie stupide (pour la bile noire froide). À côté de ces deux formes, on trouve l’hypocondrie, « mélancolie hypocondriaque ou venteuse », dont les vapeurs montent au cerveau (à partir des hypocondres et de la cavité gastrique encombrée d’atrabile en putréfaction).
Comme on le voit, c’est toujours le vieux système galénique, avec ses trois formes d’atteinte du cerveau : — atteinte directe, « vice » du cerveau ; — atteinte par sympathie (ou consensus), l’atrabile étant diffusée par la circulation générale dans tout l’organisme ; et — atteinte par l’estomac, venant des hypocondres (rate, foie et mésentère). Par rapport à Galien, on note seulement que, pour Du Laurens, la partie haute de l’estomac et l’œsophage perdent leur prépondérance sur les hypocondres. On constate également que les deux premières formes cliniques ne se distinguent pas tellement en fonction de la forme d’atteinte cérébrale (directe ou sympathique), alors que la forme hypocondriaque garde son individualité à la fois clinique et pathogénique.
Pour Du Laurens, l’hypocondrie ne fait d’ailleurs pas vraiment partie de la mélancolie. « Elle ne se traite point du tout si rudement. 15 » Le médecin d’Henri IV va d’ailleurs surtout s’intéresser à la mélancolie « cérébrale » (« qui a son propre siège au cerveau »). Il en énumère, dans le chapitre V, les signes déjà bien connus : peur, tristesse, insomnie (« les veilles »), « songes horribles », idées de mort : les mélancoliques ne pensent qu’aux « sépulcres et toutes choses funestes » 16 . Ils ont leur esprit « sauvage et tout noirci ». Le « noir » apparaît bien comme la couleur fondamentale de la mélancolie, dans tout son registre métaphorique. C’est ainsi que ces malades aiment l’obscurité : ils « sont aussi ennemis du soleil et fuient la lumière ». En revanche ils aiment la solitude, « parce qu’étant occupés et attentifs à leur imagination, ils craignent d’en être distraits par la présence des autres ». En conséquence, « ils ont les yeux fixes et comme immobiles... », et bien souvent ne peuvent parler « non pas par vice de la langue, mais plutôt par je ne sais quelle opiniâtreté » 17 .
Par rapport à la tradition médicale classique, Du Laurens fait preuve d’originalité dans l’intérêt qu’il va porter au délire du mélancolique, ce délire partiel, sur un seul objet, qui va prendre le pas dans le tableau clinique sur les troubles de l’humeur. F. Plater, quelques années plus tard, mettra aussi l’accent sur ce délire, ce « trouble de l’entendement » dans la mélancolie. Et c’est sans doute à tort que Henri Ey 18 et beaucoup d’historiens de la psychiatrie en attribuent la priorité au médecin suisse. Du Laurens termine en effet son tableau clinique par « l’imagination étrange » des mélancoliques, fixée sur « un objet particulier qui ne peut s’effacer qu’avec le temps ». Et il se demande alors : « D’où vient que les mélancoliques ont de particuliers objets tous différents sur lesquels ils rêvent ? » C’est le titre du chapitre suivant consacré à « l’imagination des mélancoliques ».
Il y fait d’abord une comparaison entre l’ivresse et la mélancolie : de même que l’intoxication alcoolique agit sur le cerveau en provoquant des réactions variables selon le tempérament, le caractère et les prédispositions du sujet, l’atrabile agira sur l’imagination selon les objets de préoccupation habituelle du patient, comme « l’étude à laquelle on s’applique le plus » ou, parfois, en rapport avec « quelque autre cause occulte ». C’est ainsi que « ceux qui seront d’un tempérament extrêmement sec et auront le cerveau fort aride, s’ils voient ordinairement une cruche ou un verre qui sont objets assez fréquents, penseront être devenus une cruche ou un verre ». Quant à ceux « qui auront des vers en l’estomac ou aux intestins, ils s’imprimeront fort aisément, s’ils sont mélancoliques, qu’ils ont un serpent, une vipère ou quelque autre animal dans le ventre ». Toutes « ces imaginations suivent la disposition du corps » (parfois proche pour l’auteur de ce que nous appellerions la cénesthésie). D’autres « imaginations » sont liées à l’étude à laquelle le malade est le plus attaché, à ses façons de vivre, à ses mœurs, à ses qualités ou à ses défauts. Par exemple, l’ambition : « S’il arrive qu’un ambitieux devienne mélancolique, il s’imaginera qu’il est roi, empereur, monarque. Si c’est un avaricieux, toute sa folie se tournera vers les richesses ; si la dévotion lui plaisait, il ne fera que barboter (réciter des prières) et n’abandonnera jamais les temples [...] » 19 . On voit bien à ces exemples que la mélancolie est vraiment devenue un délire et que la tristesse, la dépression de l’humeur sont passées à l’arrière-plan.
L’auteur remarque ensuite que certaines « imaginations des mélancoliques » sont si étranges, qu’il y a « quelque mystère caché » qui empêche d’en comprendre la genèse. C’est là qu’il compare le délire du mélancolique aux songes. Il y a, pour lui, « trois sortes de songes : les uns sont naturels, les autres sont animaux, les derniers sont par-dessus ces deux ». Il précise : les songes naturels sont ceux qui « suivent la nature de l’humeur qui domine ». Et l’on retrouve ces mêmes causes naturelles pour certaines « imaginations mélancoliques », comme il l’a montré plus haut. Puis il y a les songes animaux : « ils viennent de quelque perturbation de l’âme ». Ils sont à la fois d’origine affective, et liés, quant à leur contenu imagé, à des souvenirs de la vie diurne.
Nous sommes là dans une sorte de préfiguration de L’Interprétation des rêves de Freud. Les exemples donnés par Du Laurens correspondent en effet souvent aux désirs profonds du rêveur : pêcheur qui rêve à des pêches miraculeuses, amoureux qui ne rêve la nuit qu’à l’objet de ses amours. Enfin, certaines « imaginations mélancoliques » seraient de ce même genre qui se confond parfois avec le troisième, dit « par-dessus les deux » ; il est « par-dessus la nature, par-dessus tous les sens, et par-dessus l’entendement humain » : ces songes sont divins ou diaboliques. Les divins viennent de Dieu « qui nous avertit bien souvent de ce qui nous doit arriver, et nous envoyé des révélations pleines de grands mystères ». Ce sont souvent les prophètes qui en bénéficient. De même, certains mélancoliques, comme l’avaient montré les médecins grecs et arabes (en particulier Rhazès), ont fait des prophéties qui se sont réalisées. Quant aux songes diaboliques, ils sont dus à « l’astuce du malin esprit, qui va toujours tournoyant à l’entour de nous et tâche de nous attraper en veillant ou en dormant ». Telles sont les causes des songes, telles sont les causes des imaginations mélancoliques. L’imagination des mélancoliques « est troublée en trois façons seulement » : par la Nature, c’est-à-dire par la complexion du corps ; par l’âme, c’est-à-dire par quelque violente passion à laquelle ils s’étaient adonnés ; et « par l’entreprise des malins démons ; qui les font bien souvent prédire et imaginer des choses étranges » 20 .
Ainsi conclut Du Laurens, sans faire référence à son contemporain Jean Wier 21 .
Il nous a donné, d’une manière assez exemplaire, un modèle explicatif d’une psychopathogenèse de la mélancolie et du délire : à la base, une atteinte cérébrale par l’atrabile (soit par une action directe, soit par une action indirecte sympathique, indiscutablement somatique), qui produirait un trouble de l’humeur et permettrait une sorte de construction psychopathologique qui, elle, est d’origine psychogénétique. On y trouverait trois séries de facteurs : des causes naturelles comme la prédisposition, les perceptions internes (cénesthésies, contenus mnésiques, habitudes de vie, traits de la personnalité du malade) ; des causes « animales » ou affectives : les passions mal contrôlées ; et enfin, les causes démoniaques. C’est le « reste » qui échappe à l’explication du médecin et du philosophe. Selon les époques, ce « démoniaque » sera plus ou moins ramené du côté du « naturel » ou de « l’animal » ; mais il ne disparaîtra jamais complètement.
On pourrait alors, en schématisant un peu, dire que Freud, le premier, arrivera à ramener ce démoniaque totalement dans le champ de « l’animal ». Comme Jean Wier, André Du Laurens est obligé d’utiliser l’explication « diabolique » pour certaines mélancolies et certains délires. Il s’y engage moins que le médecin du duc de Clèves. Il est vrai qu’il ne s’intéresse pas, comme ce dernier, aux possédées et aux sorcières, et qu’il n’en parle que d’une manière allusive. Il ne peut cependant s’écarter totalement de cette psychogenèse démoniaque, ce courant de « psychiatrie démonologique » qui, comme l’a rappelé P. Pichot, apparaît dans les cultures religieuses zoroastrienne et juive, puis dans la philosophie de Pythagore et de Platon (Timée), dans celle de Philon et de Plotin, et dans la pensée religieuse d’Origène et S t Augustin.
Ce courant va se poursuivre à la Renaissance, comme nous venons de le voir ; il se continuera à l’Âge classique et au siècle des Lumières (de plus en plus refoulé) ; il réapparaîtra avec éclat dans le romantisme allemand du début du XIX e siècle et accompagnera la psychiatrie idéaliste (et moraliste) de Reil et Heinroth. Pour beaucoup d’historiens, il est à l’origine des conceptions « psychodynamiques » qui aboutiront, comme on le sait, à la découverte de l’inconscient 22 .
Si Du Laurens est ainsi obligé de concéder ce reste démonologique, il ne le fait qu’à la limite d’une étude clinique complète, en recherchant d’abord toutes les « causes naturelles et animales ». Finalement, il se trouve entre deux zones obscures : du côté du corps, l’atrabile et la théorie humorale d’Hippocrate et de Galien transmise comme un dogme, de générations en générations de médecins, comme nous t’avons vu ; et du côté du psychisme, ses aspects les plus métaphysiques, que viendraient éclairer démonologues et théologiens.
C’est entre ces deux zones obscures qu’André Du Laurens va organiser le traitement des mélancoliques, en concédant plus à l’hippocratisme qu’à la démonologie. Premiers conseils : l’hygiène de vie. Comme avec les médecins arabes, on retrouvera un aménagement de toutes les conditions d’environnement pouvant favoriser la guérison. Il faut « choisir un air tempéré » et même parfumé en «jetant dans la chambre force fleurs de roses, violes et nénuphars » et en mettant « un grand vaisseau plein d’eau tiède qui humectera continuellement l’air » ; y ajouter des « fleurs d’orange, écorces de citron et un peu de storax ». Il faut également faire voir aux mélancoliques « des couleurs rouges, jaunes, vertes, blanches ». Quant au régime alimentaire, on évite bien entendu les viandes « qui sont grossières, visqueuses, venteuses, mélancoliques et de difficile digestion », au profit des « chairs les plus jeunes » qui sont les meilleures : « veau, chevreau, mouton, poulet, perdrix ». Pour les poissons, il faut « user des poissons qui se tiennent dans les eaux bien claires et coulantes. Les poissons salés ne valent rien ». « L’usage des potages et bouillons est très nécessaire, car cette humeur (du mélancolique) qui est sèche, doit être humectée ». On utilisera pour le faire, les herbes humidifiantes comme la bourrache, la pimprenelle, l’endive, la chicorée, le houblon. Pour les fruits, « nous permettrons les prunes, poires, grenades douces, amandes, raisins, pignons, citrons, melons et surtout les pommes qui ont une merveilleuse propriété pour l’humeur mélancolique » 23 . Pour le régime de vie, il faut d’abord favoriser le sommeil : « il faudra par tous les artifices qu’on pourra, provoquer le dormir ». Les exercices physiques sont souhaitables mais « modérés ». Il faut que « ce soit en lieux plaisants et délicieux comme jardins, prairies, vergers, où il y ait plusieurs fontaines ou quelques rivières ». Et surtout, les mélancoliques ne doivent pas être abandonnés à eux-mêmes : ils « ne doivent jamais être seuls » ; il faut savoir les flatter et « leur accorder une partie de ce qu’ils veulent ». Ils doivent être rassurés et loués dans leur action. Mais leurs « folles imaginations » sont à critiquer : « il les faut tancer » de ces idées fausses, et leur faire « honte de leur couardise » quand ils ont des craintes immotivées. Surtout, « on doit les divertir le plus qu’on pourra et chasser de leur entendement toutes les passions de l’âme », en particulier « la colère, la peur et la tristesse ». Cette « psychothérapie » persuasive peut s’accompagner d’une « musicothérapie » : la musique est en effet « fort propre aux mélancoliques ».
Reste le traitement médicamenteux : rien de bien original chez Du Laurens, qui reprend tout l’héritage galénique et arabe. Il y a trois sortes de remèdes, nous rappelle-t-il : « les évacuatifs, les altératifs et les confortatifs ». Saignées, purgations, clystères servent à l’évacuation et doivent être répétés. L’ellébore garde sa place prépondérante. Les médicaments altératifs de l’humeur mélancolique sont essentiellement les humidifiants, le bouillon de poulet, la bourrache, accompagnés par des bains tièdes et fréquents. Quant aux remèdes confortatifs qui « fortifient et réjouissent les esprits », ils sont ceux que prescrivait déjà Avicenne, soit sous forme interne (sirops, opiates, tablettes, poudres), soit sous forme externe (onguents, emplâtres, sachets, épithèmes). Suivent de nombreuses recettes, compositions multiples et variées, qui n’ont cependant pas la richesse des prescriptions orientales que l’on peut trouver dans certains traités arabes.
Ainsi se termine l’exposé de la conduite à tenir devant un malade mélancolique. Du Laurens sera beaucoup plus bref pour parler de la « mélancolie qui vient de la furie d’amour ». Les conseils y seront plus rapides, et la séparation radicale de l’objet aimé lorsqu’un rapprochement n’est pas possible reste, selon lui, le meilleur moyen de distraire le malade de sa passion morbide. Son élève Jacques Ferrand (qui le cite à plusieurs reprises avec beaucoup de respect et d’admiration) sera plus prolixe sur le sujet dans son livre de 1610 intitulé De la maladie d’amour ou mélancholie érotique 24 .
Quant à la forme « hypocondriaque » que Du Laurens décrit comme très commune chez les gens du monde et qui atteint d’ailleurs sa protectrice, la duchesse d’Uzès qui devait le recommander au roi Henri IV 25 , elle est pour lui assez polymorphe et touche surtout le corps par ses somatisations multiples. Sans tomber dans l’anachronisme, on peut évoquer, à travers les descriptions qu’il nous en donne, la neurasthénie de Beard de la fin du XIX e siècle ou la dépression masquée — si à la mode actuellement. Les remèdes y sont les mêmes, l’accent étant davantage porté sur les médications « confortatives ». Les traitements « invigoratifs » sont à prescrire mais avec prudence.
Là aussi, la psychothérapie persuasive, les distractions bien organisées, les occupations (« souvent ces malades sont des oisifs ») les plus diverses sont à prescrire, parfois avec autorité. Il reste de toute façon difficile de guérir cette mélancolie hypocondriaque, « qui est la plus commune et si fréquente en ce misérable temps qu’il se trouve fort peu de gens qui n’en ressentent quelque attaque » 26 , constatation que l’on retrouverait facilement, aujourd’hui, sous la plume de nos plus éminents praticiens !
L’éminent historien J. Starobinski est sans doute trop sévère lorsqu’il écrit que Du Laurens n’a fait qu’enrichir « la doctrine antique » de la mélancolie, « sans aucune modification fondamentale » 27 . Or, non seulement ce dernier a su utiliser avec un grand talent et une érudition sans faille tout ce que la culture médicale lui avait transmis de l’héritage gréco-romain et byzantino-arabe, mais il a pu aussi exprimer des conceptions psychopathologiques assez nouvelles pour orienter le concept nosologique de mélancolie vers des aspects cognitifs tout à fait nouveaux. Comme l’a montré J.D. Vincent, l’humorisme d’Hippocrate avait « introduit la physiologie moderne », et « le rôle de la bile noire dans la genèse d’une affection mentale fournit le premier exemple de relation causale entre un désordre psychique et une anomalie biochimique ». C’est pourquoi le système explicatif hippocratique de la mélancolie a eu une très grande influence sur la pensée médicale jusqu’à la fin du Moyen Âge ; d’autant plus que « la force imaginante des mots “bile noire” ou “mélancolie” leur donne une réalité langagière » bien évidente. Et même de nos jours, « si l’épaisse bile noire a perdu réalité substantielle » écrit toujours J.D. Vincent, « elle garde encore son pouvoir allégorique » 28 .
Du Laurens a donc bien su distinguer dans ce nœud sémantique de la « mélancolie » ce qui est de l’ordre de l’humeur (humoral), du tempérament (personnalité et caractère) et de la maladie (à la fois mentale et cérébrale). Il nous montre que les médecins de son époque commencent à se détacher des vieilles conceptions humorales hippocratiques, pour centrer la maladie mentale sur les notions de trouble de l’entendement et de délire. Avant F. Plater, il est à l’origine de cette conception alors nouvelle de la mélancolie, où l’atteinte cognitive, intellectuelle va l’emporter sur le trouble humoral et thymique jusque-là fondamental. C’est ce qui apparaissait déjà à l’orée de ce XVI e siècle dans la gravure de Dürer qui représentait la mélancolie comme un architecte androgyne, accablé par son échec cognitif et créatif. Le passage par une conception de la mélancolie-délire était sans doute nécessaire pour que les médecins aliénistes du XIX e siècle qui vont en hériter, puissent retrouver le trouble de l’humeur totalement et définitivement dégagé de ses connotations humorales hippocratiques. P. Pinel et surtout É. Esquirol, héritiers de cette tradition, pourront ainsi ouvrir la voie à J.P. Falret et à J. Baillarger. Cette véritable rupture dans l’évolution nosologique où l’on passe du « thymo-affectif » au « cognitif » apparaît au crépuscule de la Renaissance, ce siècle tellement consacré à la mélancolie. C’est sans doute l’un des signes avant-coureurs de cette « première révolution biologique du XVII e siècle » si bien décrite par M.D. Grmek où, « pour la première fois, le paradigme hérité d’Hippocrate, d’Aristote et de Galien » sera « largement remis en cause, et remplacé au moins partiellement des modes de penser nouveaux » 29 dans l’histoire de la médecine occidentale.

BIBLIOGRAPHIE
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FERRAND J., De la maladie d’amour ou mélancholie érotique, rééd. Paris, D. Moreau, 1623 ; Kraus reprint , 1978.
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STAROBINSKI J., Histoire du traitement de la mélancolie, des origines à 1900, Baie, Geigy, 1960.
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WIER J., Histoire, disputes et discours des illusions et impostures des diables [1564], tr. fr. J. Grévin, Paris, 1567.

Nous remercions Madame le P r D. Gourevitch de nous avoir autorisé à republier, sous une forme un peu différente, cette étude parue dans le recueil en « Hommage au Professeur M. Grmek » (Paris, Genève, Droz, 1993) qu’elle dirigeait.
La psychiatrie et son histoire
L’histoire de la psychiatrie se confond, jusqu’à une période récente, avec celle de la médecine. Elle en a suivi du même coup les avatars et les difficultés spécifiques à une histoire faite par des médecins généralement non historiens et qui ne cherchaient le plus souvent, à travers elle, qu’à défendre et illustrer une médecine officielle et les privilèges de la classe bourgeoise qui y détenait le pouvoir, en particulier le pouvoir d’authentifier le savoir. En conséquence, cette histoire était constamment truquée, falsifiée ; chaque auteur répétait d’ailleurs les erreurs et les falsifications du précédent pour améliorer la légende vertueuse de grands patrons toujours nobles et désintéressés. Cette même histoire conduisait aux fameux discours mortuaires, académiques et servait à l’inauguration de quelques nouvelles plaques, stèles ou statues en pied de l’illustre et génial maître, dont l’intelligence n’avait d’égale que sa généreuse philanthropie.
Cette tendance au « panthéonisme » était particulièrement marquée dans l’histoire de la médecine française, et c’est à juste titre que le P r P. Huard, historiographe et enseignant officiel, s’en inquiétait dans un éditorial de la Gazette médicale de France  :

Il suffit de voyager et de lire la littérature médicale étrangère pour voir que, si l’histoire de la médecine n’a, chez nous, qu’une très petite place officielle, elle est généralement considérée à l’Est ainsi qu’à l’Ouest comme une discipline médicale à part entière en faveur de laquelle des chaires et des instituts ont été créés. Cette simple constatation montre que, dans un grand nombre de pays, l’intérêt de l’étude de l’histoire de la médecine ne fait pas de doute et elle me dispense de la justifier, tout de suite, après tant de plaidoyers en sa faveur.
Je préfère dire un mot de la situation ambiguë de la France à cet égard. D’une part, le culte des grands hommes et des grandes découvertes fait tellement partie du comportement du Français moyen que Sir William Osier écrivait en 1909: « Paris possède à lui seul plus de statues élevées à de grands médecins qu’il n’y en a dans l’ensemble de la Grande-Bretagne et des États-Unis... Chaque Français a le culte des héros. » Mais d’autre part, à travers ce culte plutôt affectif qu’intellectuel, nos « héros » sont trop souvent célébrés que bien connus, en particulier, en ce qui concerne leur pensée et leur œuvre.
Cette situation a plusieurs explications :
— l’importance de la bibliographie et la nécessité de recherches de première main dans les archives préoccupe peu des médecins qui se montreront, par ailleurs, d’une extrême rigueur dans la recherche médicale ;
— très répandue est la conception évolutionniste; suivant laquelle les progrès constants et l’accélération de la science, éliminant sans cesse l’erreur pour ne conserver que la vérité, la théorie du jour se trouve identifiée à celle de toujours (G. Canguilhem).
C’est-à-dire que les acquisitions et les théories d’hier ou même d’avant-hier n’ont aucun intérêt ; qu’une bibliographie remontant à plus de vingt ans en arrière est parfaitement inutile et que les « trésors » accumulés dans les archives et les bibliothèques ne sont qu’un « fatras » dont on devrait se débarrasser pour faire de la place à la littérature actuelle ; [...] et à la vulgarisation d’autant plus contestable qu’elle est plus condensée et, par conséquent, plus accessible à l’omission et à l’erreur. Le pire y voisine donc avec le meilleur. C’est ainsi que chaque centenaire tourne volontiers à l’apothéose et reproduit, à peu de chose près, les éloges précédents sans même les purger de leurs erreurs matérielles. Faut-il signaler que la date de naissance gravée sous le buste de Desault dans la salle des Pas Perdus de l’ancienne Faculté de médecine de Paris est fausse, le chirurgien de l’Hôtel-Dieu étant né en 1738 et non en 1744 ? On pourrait donner bien des exemples, beaucoup plus graves des méfaits de l’amateurisme. Ils ne cesseront que lorsque l’on aura enfin compris qu’il faut à la France des historiens professionnels de la médecine, auxquels on assurera une carrière décente en créant un Institut national d’histoire de la médecine, et en incluant cette discipline dans le curriculum des études. Encore faut-il pour qu’elle soit vraiment une discipline universitaire à part entière et vraiment formatrice, que l’accent soit mis non sur des biographies de malades ou de médecins célèbres, mais sur le mécanisme encore mal connu des grandes découvertes et sur l’histoire des théories des maladies, des structures, des techniques et des disciplines médico-chirurgicales. Ainsi, dans l’indéniable malaise actuel de la médecine, elle jouera un rôle très utile [...], en particulier en éveillant la modestie et le scepticisme scientifique de l’étudiant ; en lui faisant comprendre que tout ce qu’on lui enseigne n’est pas absolument neuf ; que tout ce qui est neuf n’est pas toujours sans défaut ; que la plupart des découvertes ont des racines très profondes dans le passé mais n’ont pu émerger qu’à la faveur d’un contexte favorable scientifique, social, économique ou même politique. 30
Mais il est nécessaire d’aller plus loin dans cette démystification, en montrant qu’effectivement des raisons politiques déterminent cette tendance « panthéonisante » habituelle chez les médecins français, historiens de leur art et de leur pratique.
Il faut se rappeler que la médecine à la fin du XVIII e siècle se trouve brusquement, à la suite de la réaction thermidorienne, partie prenante du pouvoir que la classe bourgeoise vient de saisir — Cabanis, P. Pinel, Thouret voient leur carrière devenir extrêmement brillante. Ils obtiennent rapidement les chaires, les honneurs officiels et académiques, et leur fortune, ceci est moins connu, de modeste qu’elle était jusque-là, devient très importante. P. Pinel qui tire le diable par la queue en 1789 annonce à son frère dans une lettre du 3 messidor an X (22 juin 1802) qu’il vient de s’acheter à Torfou une propriété payée « 60 000 F comptants », nous confirme Semelaigne. Et il n’est pas de ceux qui ont les plus gros honoraires. C’est en effet toute une corporation médicale qui peut adhérer en bloc au destin de la bourgeoisie — corporation puissante qui, justement, met comme principe fondamental de son exercice professionnel le libéralisme de l’acte médical. C’est la condition fondamentale de l’exercice de la médecine, et peu de métiers peuvent alors intégrer le principe même de leur fonctionnement dans la règle économique de l’échange libéral.
On voit, encore maintenant, combien ce postulat est défendu par le Conseil de l’ordre des médecins qui n’hésite pas à affirmer que c’est la seule garantie pour que le patient soit bien traité.
Dans sa praxis, le médecin chargé de régir la santé qui est devenue dans le système capitaliste du XIX e siècle une norme démographique et économique que la classe dirigeante tient à contrôler de très près, se veut non impliqué dans sa relation avec le patient. La méthode d’approche objectiviste, anatomo-clinique, est considérée comme la seule scientifique, parce qu’elle permet au médecin de traiter le malade comme un objet pour son diagnostic et son traitement. C’est une « attitude de droite » typique où le médecin se met (ou du moins se croit) à l’abri des passions populaires, lui-même personnage intouchable, inattaquable dans l’exercice de ses fonctions, en quelque sorte « sacralisé ».
Le malade, et en particulier le malade mental, devient ainsi un instrument, une chose, pour le médecin dont la relation avec ses patients est finalement très superposable à celle que l’industriel entretient avec ses ouvriers. Cette réification des malades découle donc d’une attitude de classe dirigeante. La « scientificité » n’est qu’une rationalisation apportée pour cacher un rapport de classe où la violence est entièrement confisquée à l’usage du « bon docteur », défenseur d’un certain ordre social dont la santé est une caractéristique importante.
Ainsi tout amène le médecin à défendre la classe au pouvoir, et l’on comprend qu’il ait besoin de grands talents oratoires pour transformer en héros ou en saints les principaux profiteurs de ce système au sein de la corporation médicale.
Cette lutte entraîne d’ailleurs un certain manichéisme dans l’évaluation des mérites ; d’un côté les bons médecins, défenseurs de la médecine officielle, du bon langage, du savoir académique reconnu ; de l’autre, les mauvais, médecins ou non-médecins dont les idées « pernicieuses » risquent de saper la belle assurance de la science officielle, de remettre en question un rapport de forces bien défini. Le territoire de la médecine est une chasse gardée où le gibier appartient aux seuls actionnaires, aux seuls confrères qui ont accepté la loi du système éventuellement déguisée en serment d’Hippocrate.
Donc tout est bon, ou tout est mauvais, et aucune tache ne peut apparaître sur la robe académique. Voici un exemple de ce manichéisme. À une séance de Société psychiatrique savante et parisienne, en 1972, le P r L. rappelle, dans un historique de la psychopharmacologie, l’œuvre de van Helmont, médecin assez original qui au XVII e siècle eut des intuitions remarquables sur l’effet de certaines substances toxiques produisant des troubles mentaux d’allure psychotique. Dans la discussion qui suit :

Le Professeur B. demande si Helmont dont le Professeur L. a décrit les ouvrages est le même que celui que Pinel a vivement critiqué à propos des méthodes de choc combattues par Pinel, qui a écrit, en parlant des méthodes de choc de van Helmont, c’est-à-dire le bain de surprise et le tourniquet : « qu’on doit rougir de ce délire médical plus grave que celui de l’aliéné dont on veut rétablir la raison égarée ».
Le Professeur L. répond qu’il y a plusieurs Helmont : père, fils et petit-fils. 31
On voit déjà le glissement de van Helmont en Helmont dans la réponse. Mais surtout, lorsqu’on lit les Œuvres de Jean-Baptiste van Helmont traitant des principes de médecine et physique pour la guérison assurée des maladies dans la traduction française de Jean Leconte de 1670, on retrouve à la fois dans le chapitre V du Traité de l’âme les données psychopharmacologiques citées par le Professeur L. ; et, à la fin du même chapitre, neuf pages plus loin :

... quelques histoires de quelques enragés et maniaques qui ont été guéris de leurs folies en les plongeant dans l’eau jusqu’à ce qu’ils aient été comme suffoqués, lesquels ayant dégorgé l’eau qu’ils avaient avalée reprenaient la respiration et la vie : et par ce moyen-là, leurs fortes imaginations avaient été éteintes et suffoquées. 32
On peut s’étonner du si peu de sérieux régnant dans une Société d’historiens de la psychiatrie, si on ne saisit pas la nécessité de ce manichéisme pour renforcer les images fortes des « bons médecins » de l’histoire, même dans ce cas où un précurseur de l’organodynamisme en psychiatrie ne peut être que logique avec lui-même en préconisant les méthodes biologiques, et donc de choc. N’en déplaise à ce bon Professeur B.
On voit, à propos de Mesmer et surtout de ses élèves non médecins comme Puységur ou le pauvre abbé Faria, à propos de Seguin, ce rééducateur génial, combien le corps de la médecine officielle se refuse à entendre un langage nouveau qui n’est pas le sien. « Ils n’ont pas notre savoir, ils veulent se prétendre, ils sont dangereux et sans doute empiristes et charlatans. » Voilà ce qu’on entend constamment au sujet de ceux qui ne sont pas de la confrérie, surtout si leurs idées nouvelles viennent déranger l’ordre établi. Le cas de Semmelveiss opposé à son patron de Vienne sur le problème de l’infection puerpérale est un cas typique, puisque, encore maintenant, on le traite volontiers de « paranoïaque », malgré la remarquable thèse du D’ Destouches, futur L.F. Céline en littérature.
Le mépris des « scientifiques » de la médecine pour les novateurs est de mise dans toute l’histoire de la psychiatrie écrite par des médecins. Même de Saussure 33 , dans une récente introduction à une réédition du Secret de Mesmer de Vinchon, n’hésite pas à traiter l’inventeur du magnétisme animal d’obsessionnel, de personnalité anale, etc.
Le père de la psychanalyse a beaucoup souffert également, tant que l’œuvre freudienne n’est pas rentrée dans la bonne médecine des bien-pensants, de ce mépris qui le traitait de pornographe ou de pervers sexuel, alors que le P r Kraft-Ebing permettait à ses lecteurs de se délecter d’histoires de perversions sexuelles dans un langage académique recouvert du label de la science. Curieusement, comme le remarquait Clavreul 34 , la situation s’est inversée : l’œuvre freudienne est maintenant dans les « bonnes bibliothèques », alors que la Psychopathologia sexualis se retrouve avec les œuvres de Hirschfeld dans les sex shops .
Ainsi, l’histoire de la psychiatrie française est encombrée de panégyriques où la vérité est bien difficile à retrouver sous ce fatras de documents remaniés, falsifiés, de ces répétitions de discours académiques et funéraires et d’inaugurations de monuments élevés à la gloire des piliers du pouvoir médical, tous « philanthropes et bienfaiteurs de l’humanité ». Le mythe de Philippe Pinel, libérateur des aliénés, en est un exemple particulièrement significatif 35 .
Une autre difficulté tient justement à ce que cette histoire est faite par des praticiens de la médecine et de la psychiatrie, non par des historiens professionnels. Huard a raison d’insister sur cette lacune. Il est vrai que les meilleurs historiens récents n’ont pas été des psychiatres, mais des épistémologues, des sociologues, des philosophes comme Dagognet, Foucault ou Castel. Quant aux historiens professionnels, il leur est difficile de s’enfoncer dans le langage ésotérique et précieux de la psychiatrie. Et on ne peut pas dire que les psychiatres leur facilitent les choses. On peut espérer néanmoins que des études interdisciplinaires permettront d’approfondir cette histoire, à la fois du dedans par les psychiatres historiens, et du dehors par les techniciens véritables de l’histoire.
S’il fallait donner une nouvelle méthodologie à cette histoire, on pourrait souhaiter d’abord que l’historien mette entre parenthèses toute idée préconçue et accepte de voir critiquer sa position et démasquer ses attitudes de défense sociale au sein de la lutte des classes. C’est ce que conseillait G. Mora dans le premier chapitre de ce colloque tenu à l’université de Yale en 1967, édité en 1970 sous sa direction et celle de J.L. Brand, sur le thème La Psychiatrie et son histoire . Mora regrette le manque d’autocritique dont le psychiatre a fait preuve jusqu’ici. Après avoir fait un résumé de l’évolution de l’historiographie psychiatrique occidentale de Philippe Pinel à la période postfreudienne, il montre que la remise en question du « psychiatre conscient » sur le plan psychologique doit conduire à une même remise en question sur le plan socioéconomique et politique. C’est pourquoi il insiste beaucoup sur la nécessité de faire contribuer à cette histoire des chercheurs en sciences humaines, et en particulier des sociologues. Il pense également que les historiens de métier doivent s’intéresser à l’histoire de la psychiatrie, et que le psychiatre intéressé par le sujet doit accepter d’apprendre leurs méthodes et la rigueur de leurs techniques. Il constate que, heureusement, les psychiatres en sont arrivés à comprendre la nécessité de cette remise en question et de cet éclairage historique qui peuvent les aider à résoudre des problèmes de situation, de théorie ou même de pratique qui pouvaient en apparaître fort éloignés. Mais il est certain que toute histoire critique de la psychiatrie doit commencer par une autocritique de son auteur 36 .
Sur le plan méthodologique, Ellenberger nous conseille, dans le chapitre suivant, d’obéir à trois principes :
1° Ne jamais prendre un fait, une donnée, un document pour définitivement garantis.
2° Vérifier chaque donnée. Ce principe est la conséquence du précédent. Ellenberger conseille de se méfier de toutes les autobiographies, souvenirs qui sont souvent de simples plaidoyers pro domo . De toute façon, la mémoire s’émousse en vieillissant et les attitudes défensives se figent. De même les lettres, la correspondance n’ont qu’une valeur relative et doivent toujours être vérifiées et remises en leur contexte. D’où :
3° Replacer chaque chose dans son contexte, à la fois historique, social, économique et politique. On ne peut laisser de côté l’aspect sous-jacent des luttes de classes, luttes pour le pouvoir, etc. Souvent une prise de position apparemment toute théorique ne peut être comprise que si on la situe dans le conflit idéologique, politique et social où elle est née. Il ne faut donc pas craindre de chercher derrière le contenu manifeste des discours, des articles et ouvrages scientifiques, le contenu latent beaucoup moins serein des luttes de coteries, de clans d’influences, des combats pour des nominations, des élections académiques, soigneusement occultés dans le discours des fossoyeurs officiels.
C’est une véritable analogie avec l’interprétation des rêves que l’on peut faire ici : la sexualité scandaleuse est remplacée par le scandale d’une violence injuste et implacable dans une lutte barbare et sauvage pour une certaine forme de pouvoir, refoulée derrière un discours scientifique donnant l’impression rassurante de rester « en dehors de la mêlée ». Et finalement, conclut Ellenberger, replacer chaque chose dans son contexte veut dire aussi que « les grandes périodes dans l’histoire de la psychiatrie dynamique et les successions et oscillations des écoles ne peuvent être comprises que replacées en face de leur arrière-plan social et politique. 37 »
P. Cranefield va dans le même sens lorsqu’il consacre le troisième chapitre à « quelques problèmes dans la rédaction de l’histoire de la psychanalyse ». Pour lui, il est essentiel de retourner toujours aux sources primitives et aux textes originaux, et de situer chaque fois l’évolution éventuelle de ces textes, au cours de leurs éditions successives, dans l’histoire de l’auteur et de ses conflits avec ses adversaires. Ceci n’est pas seulement valable pour Freud, mais pour ses différents élèves. À ce propos, Jones, dans sa gigantesque biographie du Maître viennois, a bien souvent manqué d’impartialité. Il faut connaître ses conflits avec des collègues pour comprendre comment il a délibérément modifié certains événements, comme la fin de Ferenczi (il n’hésite pas à déclarer que le Hongrois n’avait plus toute sa raison), ou diminué volontairement l’importance de certains faits, allant parfois jusqu’à les effacer complètement. Même au niveau de la publication, de la diffusion des textes, il est utile d’en connaître les conditions matérielles et économiques. C’est ainsi que Cranefield pense que certaines remarques de Léonard Woolf (le mari de Virginia Woolf) au sujet « des publications qu’il éditait dans le champ de la psychanalyse peuvent faire comprendre qu’une étude détaillée des rapports de Hogarth Press avec le mouvement psychanalytique serait d’un grand intérêt 38 ». Une telle histoire ne peut se concevoir comme complète que si elle ne néglige pas ces aspects d’ordre économique et social.
Il faut donc introduire une histoire sociale et sociologique dans celle de la psychiatrie. J.L. Brand s’interroge, dans le quatrième chapitre, sur les rapports complémentaires entre les deux. Après avoir rappelé que les historiens ne se cantonnent plus, comme autrefois, dans l’histoire événementielle mais s’intéressent de plus en plus à celle des sociétés, des mentalités, des attitudes collectives, des données économiques, démographiques, industrielles... (et, en France tout un mouvement historique est apparu dans ce sens autour de M. Bloch, F. Braudel, C. Moraze, G. Voyelle, etc., centré autour de la célèbre revue Annales Économies-Sociétés-Civilisations ), elle nous montre qu’aux U.S.A. peu d’historiens professionnels de cette orientation se sont intéressés jusque-là à la psychiatrie. Elle ne peut citer que quelques travaux, comme celui de G. Grob : L’État et le malade mental (1966) et de N. Dain : Les Conceptions de la folie aux États-Unis de 1789 à 1865 (1964). Elle énumère également quelques articles de J. Burnham, G. Rosenberg, O. Ross et d’elle-même. Elle aurait pu davantage étudier l’importance respective dans ces études d’une sociologie de la connaissance et d’une histoire critique des idéologies, dont les relations ont été précisées par J. Gabel dans un article sur « Mannheim et le marxisme hongrois 39 ». Elle insiste en tout cas sur la nécessité d’une collaboration étroite entre historiens des sociétés et historiens de la psychiatrie.
À ce propos, dans le chapitre VII, I. Veith 40 , que nous connaissons bien en France depuis la traduction de son Histoire de l’hystérie, pense qu’il faut que celui qui s’intéresse à l’histoire de la psychiatrie ait acquis le métier d’historien. Et elle se demande quel est le mieux qualifié pour écrire cette histoire : le psychiatre ou l’historien de la médecine ? On ne peut répondre à cette question d’une manière catégorique. Il lui apparaît cependant qu’un historien bien éclairé sur la psychiatrie serait préférable à un historien médical sans formation psychiatrique. L’idéal serait donc représenté par un psychiatre, par ailleurs véritable historien. Et elle déplore que la très intéressante histoire de la psychiatrie d’Alexander et Selesnick 41 (traduite en français) manque tellement de précautions méthodologiques historiques.
I. Bry va dans le même sens, lorsqu’elle étudie les « fondements bibliographiques nécessaires à la réalisation d’une histoire des sciences du comportement » dans le chapitre V. Elle rappelle que pour faire une véritable histoire de la psychiatrie, il faut une organisation bibliographique importante et s’entourer de rigueur dans les méthodes et techniques de recherche des documents. Et il faut ensuite savoir reconnaître, authentifier et interpréter ces documents. Elle regrette que jusqu’à maintenant tout ce travail ait été trop parcellaire, artisanal (activités de loisirs ou de retraite pour le médecin ou le psychiatre). Quel serait donc cet historien idéal de la psychiatrie ? Pour E. Carlson et MM. Simpson qui consacrent le chapitre VI à l’approche interdisciplinaire de l’histoire de la psychiatrie américaine, peu d’historiens s’en seraient approchés jusque-là. Malgré quelques coups de chapeau à E. Erikson pour son Jeune Homme Luther , aucun n’est sans reproche. Une synthèse du bon historien professionnel et du psychiatre ayant eu une formation approfondie, en particulier dans le domaine psychothérapique et institutionnel, est pratiquement irréalisable dans un seul individu qui n’aurait pas le génie d’un Léonard de Vinci. D’autant plus qu’il lui faudrait également une formation psychologique et sociologique complète.
C’est, en fait, dans des équipes interdisciplinaires, dans des séminaires de recherche entre participants d’orientations différentes et complémentaires, qu’une authentique histoire de la psychiatrie pourrait s’entreprendre. C’est ce que nous confirment les derniers chapitres de cet intéressant colloque : celui de C.A. Meyer sur La Psychologie dynamique et le monde classique , de S. et J. Jackson sur La Médecine primitive et l’historiographie de la psychiatrie , celui de E.H. Ackernecht sur Les Éléments non idéologiques dans l’histoire de la psychiatrie.
Ce dernier, en particulier, nous met en garde contre la tendance exagérée à privilégier l’histoire des idées, tendance qui remonterait à l’idéalisme philosophique allemand de la fin du XVIII e siècle. Il pense également que le terme « institution » manque souvent de précision et peut s’appliquer à des significations très différentes selon l’auteur qui l’utilise. Il faudrait, écrit-il aussi, étudier l’évolution des thérapeutiques, et ne pas la décrire seulement selon un modèle de constant progrès vers l’acquisition de moyens de guérison de plus en plus rapides et adéquats. Il nous conseille également d’étudier la « littérature dite à scandales », les pamphlets polémiques, les discussions au cours des congrès, des colloques, des réunions scientifiques, en essayant toujours d’obtenir les comptes rendus les plus complets, en recoupant les divers témoignages qui sont souvent fort éloignés du rapport officiel plus ou moins succinct et fortement censuré et orienté.
On ne peut qu’approuver de tels conseils. Mais ne nous ramènent-ils pas, en nous encourageant à une extrême modestie, à ceux que nous donne M. Foucault dans Archéologie du savoir, justement à propos de la psychopathologie ?
Celui-ci nous demande d’abord de répondre aux questions qu’il nous pose : « Première question : qui parle ? Qui dans l’ensemble de tous les individus parlants est fondé à tenir cette sorte de langage ? Qui en est le titulaire ? Qui reçoit de lui sa singularité, ses prestiges, et de qui, en retour, reçoit-il, sinon sa garantie, du moins sa présomption de vérité ? Quel est le statut des individus qui ont, et eux seuls, le droit réglementaire ou traditionnel juridiquement défini ou spontanément accepté, de proférer un pareil discours ? Le statut du médecin comporte des critères de compétences et de savoir ; des institutions, des systèmes, des normes pédagogiques ; des conditions légales qui donnent droit, non sans lui fixer des normes, à la pratique et à l’expérimentation du savoir ». Et plus loin : « L’existence de la parole médicale n’est pas dissociable du personnage statutairement défini qui a le droit de l’articuler, en revendiquant pour elle le pouvoir de conjurer la souffrance et la mort. Mais on sait aussi que ce statut dans la civilisation occidentale a été profondément modifié à la fin du XVIII e siècle, au début du XIX e , lorsque la santé des populations est devenue une des normes économiques requises par les sociétés industrielles 42 . »
Il en découle, comme le remarque D. Lecourt 43 , que le statut est défini par une instance non discursive, c’est-à-dire une partie de l’appareil d’État. Il incarne et réalise un certain nombre de normes fondées sur l’impératif économique. Le statut donne au médecin un pouvoir donnant corps à la profession médicale. Ce corps investit le discours que les psychiatres tiennent.
Le discours psychiatrique, aussi théorique et « scientifique » qu’il paraisse, a donc bien quelque rapport avec le pouvoir en place, la classe dominante et sa lutte avec la classe dominée. Ainsi, notre démarche historique passe nécessairement par une étape matérialiste dialectique. Qu’elle semble à certains subversive nous prouve seulement qu’elle s’approche d’une certaine vérité jusque-là soigneusement occultée.
L’idée de dégénérescence en psychiatrie et l’introduction du darwinisme en France au XIX e siècle
L’ouvrage qu’Yvette Conry vient de consacrer à l’introduction du darwinisme en France dans la deuxième moitié du XIX e siècle 44 nous apporte des éléments indiscutables pour détruire cette vieille légende psychiatrique qui voudrait faire passer l’idée d’hérédo-dégénérescence pour une héritière de la notion progressiste d’évolutionnisme, alors qu’elle n’est qu’une application des conceptions les plus réactionnaires, religieuses et conservatrices des penseurs royalistes de la Restauration.
Il faut se féliciter de la parution de cette importante thèse historique soutenue en Sorbonne le 9 décembre 1972 et dirigée par G. Canguilhem. L’auteur nous y montre avec beaucoup d’érudition les difficultés qu’a rencontrées la théorie darwinienne dans les milieux intellectuels et scientifiques français de la deuxième moitié du XIX e siècle.
En effet, si L’ Origine des espèces parue en Angleterre en 1859 a été traduite en français (par Clémence Royer) dès 1862, la pensée de Darwin a raté son introduction en France, « non pas en vertu d’occasions, mais par une nécessité conjuguant la positivité d’une culture présente, et le défaut des “catégories” adéquates à son intelligibilité 45 ». Y. Conry étudie longuement les divers domaines où elle sera révisée : l’anthropologie avec Broca, la botanique, la paléontologie qui instituera un discours parallèle mais non confluent avec le darwinisme, la médecine, et surtout la psychiatrie avec le dogme de l’hérédodégénérescence qui, loin de faciliter cette convergence, s’oppose radicalement à l’aspect progressiste (et matérialiste) de la théorie de Darwin.
L’auteur a raison de nous rappeler que le célèbre ouvrage de B. Morel 46 est de 1857 et que cette idée reçue, qui traîne encore souvent dans les histoires de la psychiatrie selon laquelle « la doctrine de Morel est dans la ligne du darwinisme 47 », est totalement inexacte et dénuée de fondement historique. En fait, l’hérédo-dégénérescence à la française se situe dans une perspective idéologique très réactionnaire qui apparaît chez de Bonald et autres conservateurs du début du siècle, dont on trouve l’écho dans la phrase de Ballanche : « L’homme sauvage n’est point l’homme primitif, mais l’homme dégénéré. » À la race primitive créée à l’image de Dieu, avec une langue originelle parfaite, ont succédé progressivement sous l’effet du péché, des vices, de la dépravation, des races impures, sauvages, dégénérées. Seule, la civilisation chrétienne et monarchique a su protéger l’archétype de l’homme proche du modèle divin.
Cette idéologie a certainement influencé le pupille de l’abbé Dupont et l’ami de Bûchez, et nous fait comprendre les reproches que lui fera Legrain en 1892 : «Cette conception exclusivement théiste et bien peu scientifique est une imperfection qui étonne dans l’œuvre si considérable de Morel. Cet observateur sagace ne pouvait être que gêné par une conception étroite. Celle-ci devait, il me semble, le mettre, tout au moins, dans l’obligation de nous décrire ce type normal, créé par Dieu à son image, porteur de toutes les perfections, et de nous en indiquer les caractères intellectuels et somatiques. On comprend que l’auteur soit resté silencieux sur ce sujet, il n’en pouvait être autrement. 48 » Car, G. Genil-Perrin y insiste avec raison, le début du Traité des dégénérescences ... nous montre bien que, pour son auteur, la dégénérescence reconnaît : 1) une cause fondamentale : le péché originel qui rend vulnérable l’homme primitivement invulnérable ; 2) une série de causes accessoires : l’action des circonstances extérieures, institutions sociales ou autres influences occasionnelles. L’homme, déchu de sa dignité première, se trouve exposé aux atteintes du monde extérieur, ses descendants sont soumis à la loi de l’hérédité et ne peuvent échapper aux causes qui, en altérant leur santé, tendent de plus en plus à les faire dévier du type primitif 49 », à les faire dégénérer.
Y. Conry nous montre bien que cette « catégorie de la dégénérescence » ne facilite pas, bien au contraire, l’introduction du darwinisme. Il en est de même de toute la médecine anatomo-clinique et physiopathologique qui ne peut que la refuser, pour les mêmes raisons idéologiques. Mais il était inévitable que les méprises et malentendus s’accumulent, en particulier dans le domaine de l’hérédité pathologique qui devient, dès les travaux de Lucas et Moreau de Tours, l’explication pathogénique prégnante en psychiatrie. Y. Conry y consacre quelques pages fort clairvoyantes, qu’on aurait souhaitées moins brèves. Il est dommage qu’elle n’ait pas lu la thèse de Genil-Perrin que nous citions plus haut. Elle y aurait trouvé des éléments très éclairants.
Mis à toutes les sauces, le darwinisme, ainsi incompris, pourra être ultérieurement récupéré par les idéologies dominantes, qu’elles soient « positivistes » ou franchement conservatrices. On verra même, dans un usage idéologique socialisant, un certain E. Ferri justifier, par le biais de la division du travail, « loi darwinienne » à ses dires, l’antisémitisme le plus féroce ( Socialisme et science positive, Paris, 1896).
Ainsi, le darwinisme mal compris en arrive à justifier la division du travail, et la nécessité de l’inégalité entre les hommes : « Les sciences naturelles ne croient pas à l’égalité, puisque la théorie darwinienne fait au contraire des inégalités naturelles ou acquises le point de départ de la sélection et du progrès [...]. Là où toutes les parties sont semblables [...], il ne saurait y avoir de solidarité véritable [...]. Il faut tendre à accroître les variations des individus, non à les restreindre. 50 »
Le livre d’Yvette Conry est un recueil de documents indispensables pour notre compréhension des courants idéologiques qui dominent l’évolution de la psychiatrie française de la deuxième moitié du XIX e siècle. Mais pourquoi faut-il qu’elle distingue à ce point ce qui serait véritable discours scientifique (en quelque sorte dégagé de toute contrainte, de tous déterminismes, sociaux, culturels, politiques) et discours idéologique ? À l’en croire, le darwinisme serait vérité scientifique et aurait donc le statut « d’un discours qu’on a le droit d’affirmer scientifique 51 ». Sans doute, mais ce discours est pris lui aussi dans un réseau de compromissions, dès sa naissance. Qu’il ait pu apparaître, en Angleterre, comme un discours scientifique reconnu d’emblée parce que le système de pouvoir politique et scientifique le permettait, qu’il ait dû attendre, en France, le début du XX e siècle pour se débarrasser d’un filet idéologique conservateur qui à la fois le rejetait et le récupérait dans une série de malentendus et d’utilisations frauduleuses, ne lui donne, ni plus ni moins, « un statut scientifique » dégagé de toutes contingences idéologiques.
Tout au plus l’histoire nous montre-t-elle qu’il a permis un réel progrès en biologie. Encore que les travaux d’abord confidentiels du moine G. Mendel aient eu finalement une autre importance, et que le darwinisme ne soit plus alors que le contexte idéologique qui permet à de telles découvertes d’être reconnues et admises comme nouvelles vérités scientifiques.
Images de la folie au XVIII e siècle dans la littérature française et britannique
La question majeure n’est pas de savoir comment nous reproduisons mentalement (ou physiquement) des choses elt leur absence, mais comment nous produisons du sens.
P. Ricœur 52

L’histoire des images littéraires, dans une société et à une époque données, recouvre à la fois celle de son imaginaire collectif et celle de son langage, de ses métaphores, de ses mythes et de ses représentations idéologiques ; vaste programme qui a finalement une visée anthropologique, car « chaque culture, donc chaque société, voire chaque niveau d’une société complexe, a son imaginaire 53 ».
Les dangers liés à ce programme, sans doute trop ambitieux, ont conduit deux grands historiens de cet imaginaire, M. de Certeau et M. Foucault, à parler plutôt de « figures », terme moins chargé de globalisation anthropologique. Ce dernier, justement à propos de la littérature médicale des XVII e et XVIII e siècles, intitule un chapitre de son célèbre livre 54 Figures de la folie . Figures picturales ou de rhétorique ne sont que des manières de décrire un contenu représentatif ou idéatif concernant un sujet qu’on veut rendre plus expressif. De même, on parlera aussi de « visages », aspects, figurations plus limitées, qui permettent une étude moins extensive, plus pointilliste du même sujet. Et pourtant, le terme « image » reste celui qu’utilise G. Bachelard dans la poursuite de sa « psychanalyse de la connaissance », lorsqu’il nous conseille de « [nous] évertuer à trouver, derrière les images qui se montrent, les images qui se cachent, aller à la racine même de la force imageante 55 ». Nous garderons donc ce mot, image, d’autant plus qu’il est utilisé couramment comme synonyme de « représentation sociale », au sens de S. Moscovici 56 et C. Herzlich 57 .
Ces auteurs nous rappellent en effet que ces représentations « ont la double fonction d’instaurer un ordre (une structure hiérarchique interne) qui donne la possibilité à un individu de s’orienter dans l’environnement social, matériel, pour le dominer, et d’assurer la communication entre les membres d’un même groupe en leur proposant un code pour leurs échanges, pour nommer et classer de manière univoque les parties du monde, et pour y inscrire leurs histoires individuelles ou collectives. 58 »
Se représenter n’est pas sélectionner, c’est en réalité aller au-delà, édifier une « doctrine » qui facilite la tâche de déceler, programmer ou anticiper actes et conjonctures. Ainsi, étudier l’histoire des images et des représentations sociales de la folie, c’est observer comment cet ensemble de valeurs, de normes sociales et de modèles culturels est pensé et vécu par des individus d’une société donnée et comment elles s’élaborent et se structurent logiquement et psychologiquement aux différentes époques et dans chaque culture. Dans le domaine médical, ces images ont des liens étroits avec un mode spécifique de pensée sociale, « la science ».
Mais, avec la maladie mentale, on est frappé de voir à quel point la conception que les non-spécialistes et les médecins eux-mêmes se font de cette maladie s’intègre à d’autres images, à d’autres croyances. Le social, le rituel, le religieux, le philosophique, l’économique, le technique, le géographique, le zoologique, le botanique et même le météorologique interviennent dans la vision de la folie et des malades mentaux. Car, dans ce domaine très particulièrement, tout groupe possède un savoir, une « culture médicale » (au sens anthropologique) « constitués de pratiques et de représentations sociales liées aux attitudes éthiques, aux expériences individuelles et collectives, aux idéologies, aux besoins et aspirations 59 ».
Reprenons les interrogations que M. Foucault développe dans L’Archéologie du savoir 60 .
A une époque et pour une société données, à partir de quels « éléments » s’élaborent les images, les perceptions, les opinions sur les fous et la folie ? Quelles sont les sources d’information ? Comment, et par qui, celles-ci sont-elles véhiculées ? Comment s’organise le savoir sur la folie ? Comment se comportent le savoir scientifique et médical, le savoir pratique, les croyances populaires ? Quel rôle joue l’expérience ? Quels systèmes de références et de valeurs sont utilisés ? Dans quel langage sont codés, décodés et « signalisés » les faits rapportés ? Comment les individus (concernés ou non) discourent-ils sur leurs conduites vis-à-vis des fous ? Comment des attitudes mentales collectives peuvent-elles influencer, provoquer des mesures administratives et institutionnelles ? de nouvelles pratiques de soins ? une nouvelle législation ? Quel en est le reflet dans les médias de l’époque, les journaux, la publicité, la littérature romanesque et dramatique ? Et quel rôle peut jouer sur ces discours « l’instance non discursive représentée par l’appareil de l’État 61 » ?
Il faut garder ces questionnements en mémoire si l’on veut éviter de tomber dans des interprétations ou des simplifications hâtives que recouvre souvent la notion de « coupure », de « rupture ». Il y aurait en effet, pour certains, de brusques changements de vision, d’attitudes collectives devant la folie, entraînant des modifications radicales dans la prise en charge et l’organisation des soins. En particulier, on soutient souvent qu’avant Pinel « les malades mentaux étaient l’objet de phénomènes de “rejet” en dehors des autres hommes 62 », de l’exclusion de « la communication inter-humaine » 63 .
En fait, rien n’est aussi simple. Les travaux de C. Quétel et de P. Morel 64 , de G. Lanteri-Laura, de Del Pistoia, nous ont montré que l’évolution des attitudes sociales et administratives se fait lentement, et qu’en particulier les modes d’assistance et d’hospitalisation qui apparaissent au début du XIX e siècle ne sont que « le prolongement de vieilles pratiques bien antérieures 65 ». L’instruction de Colombier et de Doublet « sur la manière de gouverner les insensés et de travailler à leur guérison dans les Asyles qui leur sont destinés », de 1785, en est un exemple évident 66 . De même, la continuité d’une tradition médicale dans les soins et l’explication pathogénique des maladies mentales, à partir de l’Antiquité gréco-romaine, ont été soulignées par J. Pigeaud 67 .
Cet auteur nous démontre que cette tradition a bien « contribué à la formation de l’objet psychiatrique moderne » et que beaucoup d’aspects de l’œuvre de Pinel et d’Esquirol, considérés pour certains comme de véritables innovations, ne sont que la reprise de vieilles notions clairement exprimées par des médecins et des philosophes ayant vécu bien avant J.-C.
Il faut donc beaucoup se méfier de ces découpes historiques brillantes qui privilégient des ruptures dont la réalité n’est pas toujours prouvée, et qui ont surtout pour but de faciliter un exposé et de le rendre, en apparence, plus didactique. Comme le remarquait P. Veyne, les « invariants » en histoire l’emportent sur les différences 68 comme des données transhistoriques sur lesquelles joue l’historicité. Ces précautions étant prises, nous essaierons seulement, ici, de repérer certaines caractéristiques des images littéraires de la folie chez quelques écrivains français et anglais du XVlll e siècle. Là aussi, les thèmes sont multiples et l’image de la folie est loin d’être univoque. C’est pourquoi nous nous limiterons aux images les plus prégnantes de la causalité de la folie chez les littérateurs de cette époque.
Chez les Français, c’est surtout celle de la passion amoureuse contrariée et des excès de l’imagination. Dès 1704, Jean-François Regnard, l’auteur du Légataire universel , fait jouer sa comédie Les Folies amoureuses , qui est un peu une reprise de L’École des femmes  : le vieil Albert voudrait bien épouser sa pupille Agathe, qui aime et est aimée par le jeune Éraste. Pour écarter ce dernier, Albert faire mettre des grilles autour de la demeure où il habite avec sa pupille. Ces grilles vont rendre folle Agathe qui devient incapable de parler, et ne peut plus s’exprimer qu’en chantant. Mais en fait, ce n’est qu’une folie simulée, et elle trouvera le moyen de retrouver l’objet de son amour, en bernant le vieil Albert.
Ce thème de la folie plus ou moins simulée pour satisfaire une passion amoureuse lorsqu’elle est contrariée, se retrouve tout au long du XVIII e siècle dans nombre de comédies et de romans, et par exemple Pharsamon de Marivaux (1738). Mais l’évolution, à partir des pièces souriantes de Jean-François Regnard ou de Marivaux, semble se faire progressivement vers une dramatisation de l’amour : la passion amoureuse prend la couleur de la fatalité et, dès lors, ne peut entraîner que la folie ou la mort. Dans Manon Lescaut , par exemple, de l’Abbé Prévost l’entraînement est irrésistible et conduit, sans recours, les amants à leur perte. « Par quelle fatalité suis-je devenu un criminel ? s’exclame des Grieux. L’amour est une passion innocente ; comment s’est-il changé, pour moi, en une source de misères et de désordres ? »
On retrouverait ce thème, déjà préromantique, chez Jean-Jacques Rousseau et, bien entendu, chez Diderot. On n’envisagera pas ici Le Neveu de Rameau considéré par beaucoup comme la première reconnaissance de la « faillite de la Raison » du siècle des philosophes. Le Neveu « fou, archifou ! » dont la mauvaise tête contient pourtant « des idées si justes pêle-mêle avec tant d’extravagances », est à la fois fou dans le rôle social nécessaire de « fou du roi » qu’il a accepté d’assumer comme parasite de la société, mais plus encore dans cette dialectique qu’il assume en permanence entre raison et déraison, réel et imaginaire, moralité culturelle et immoralité naturelle.
C’est surtout à La Religieuse que nous pensons, qui est un peu à Diderot ce que Madame Bovary sera à Flaubert. On sait qu’il y décrit la folie d’une supérieure empêchée par son confesseur de poursuivre de ses assiduités amoureuses la sœur Suzanne : « Le mal de cette femme empira de jour en jour ; elle devint mélancolique et sérieuse [...] passant successivement de la mélancolie à la piété, et de la piété au délire. » Les religieuses du couvent d’Arpajon ont bien compris la cause du mal : elles « tâchèrent de me faire entendre qu’avec un peu plus de complaisance et d’égards pour la supérieure, tout reviendrait à l’ordre. » La religieuse se refusant à ce qui n’aurait été pour elle que « désordre », l’état de la supérieure continua à s’aggraver. « Elle fut soignée, on lui donna des bains, mais son mal semblait s’accroître par les remèdes. Je n’ose vous écrire toutes les actions indécentes qu’elle fit, vous répéter tous les discours malhonnêtes qui lui échappèrent dans son délire... » Enfin, « après avoir vécu plusieurs mois dans cet état déplorable, elle mourut. » À son lit de mort, la religieuse la revoit, « terrible image du désespoir et du crime à sa dernière heure ». Elle se croyait entourée d’esprits infernaux ; ils attendaient son âme pour s’en saisir ; elle disait d’une voix étouffée : « Les voilà ! les voilà ! » Elle hurlait et criait : « Mon Dieu !... Mon Dieu !... »
Terrible description clinique, la première dans la littérature française à être si complète d’une mélancolie délirante. Il est vrai que Diderot avait de solides connaissances médicales. Il avait lu le grand Bordeu de Montpellier, comme on peut le constater dans le Rêve de D ’ Alembert où, à propos de la « sensibilité », il le fait s’exprimer dans les termes médico-physiologiques de l’époque.
Dans le dernier tiers du siècle, cette vision de la folie, causée par de vives passions soutenues par l’imagination la plus violente, s’accentue encore. Avec la « nymphomanie ou fureur utérine » décrite par Bienville en 1771, les pouvoirs de l’imagination se sont confirmés. C’est par elle principalement que certains troubles de l’esprit peuvent se guérir, puisque c’est par elle qu’ils ont été provoqués, nous expliquent ce jeune médecin qui est resté si mal connu et, quelques années plus tard, de Beauchesne, dans son livre De l’influence des affections de l’âme. Ce n’est pas seulement le beau sexe qui peut être ainsi atteint par la folie. Déjà, la Gazette salutaire du 17 mars 1763 citait le cas d’un « soldat devenu mélancolique par le refus qu’il avait essuyé de la part des parents d’une fille qu’il aimait énormément ».
Mais dans la littérature romanesque, il s’agit surtout de demoiselles. C’est en particulier l’histoire de « La folle de St-Joseph » parue, l’année 1786, dans Les Folies sentimentales ou l ’ égarement de l’esprit par le cœur . Le genre plaît et donne lieu à une autre publication la même année : Nouvelles Folies sentimentales ou folies par amour, titre en partie repris du livre bien oublié de Jacques Ferrand, Traité de la maladie d’amour ou mélancolie érotique (1623).
C’est de ce recueil de nouvelles qu’est extrait le livret de Nina ou la folle par amour, drame lyrique en un acte de Marsollier, avec une musique de Dalayrac, représenté en 1786. Le scénario en est très simple : Nina apprend que son amant, Germeuil, serait mort en duel ; elle en devient folle et ne reconnaît même plus son père. Mais il revient, et sa présence ramène l’héroïne à la raison, avec le bonheur retrouvé. La nouvelle d’où était tiré cet opéra était plus triste : l’héroïne attend le retour de son fiancé pour lui donner sa main ; allant à sa rencontre, elle apprend qu’il est mort. À cette fatale nouvelle, sa raison s’égare et elle va, folle de plus en plus vieille, pendant cinquante ans, refaire tous les jours le même trajet « de quatre lieues », à pied, pour le retrouver ; et chaque jour, arrivée au bout du chemin, elle s’en retourne et dit : « Il n’est pas arrivé ; allons je reviendrai demain », poursuivant ainsi la dénégation d’un deuil impossible.
On retrouverait dans la célèbre nouvelle Adieu, où Honoré de Balzac trace la première description littéraire d’un cas de schizophrénie féminine (en pendant à celui de Louis Lambert), l’évocation du même thème.
Nina eut tellement de succès que la pièce fut reprise en italien, avec une musique de Paisiello en 1785, et encore en 1835, avec une musique de Coppola.
On retrouve un héros masculin, victime de la même aventure, dans le célèbre roman à épisodes de Jean-Baptiste Louvet, La Fin des amours du chevalier de Faublas (1790). Dans ce livre-fleuve, le chevalier de Faublas, après de nombreuses aventures amoureuses (il se travestit souvent pour séduire plus facilement ses amantes successives), perd en même temps d’une manière dramatique ses deux dernières maîtresses : l’une, la marquise de B., est tuée par son mari ; l’autre, la comtesse de Lignolle, se noie dans la Seine sous ses yeux. Emprisonné pendant dix jours au château de Vincennes, il y devient fou et est alors transféré à la maison de santé de Picpus (peut-être celle de Dubuisson, sise au 333, faubourg Saint-Antoine) « où on traite les insensés ». Il y est « presque nu, chargé de chaînes, le corps meurtri, les mains déchirées, le visage sanglant, l’œil furieux ; et ce n’étaient pas des cris qu’il poussait, c’étaient des hurlements, des hurlements épouvantables [...] Sa démence est complète, elle est affreuse ; il n’a devant les yeux que d’horribles images ; il ne parle que d’assassins et de tombeaux. 69 » Son père apprend que seul le grand docteur Francis Willis, de Londres, pourrait le guérir. Il n’hésite pas alors à dépenser une fortune pour installer son fils dans une grande maison avec un parc, au « village de Dugny, près Le Bourget », et à y faire venir celui qui va, comme nous l’a appris Pinel, soigner la folie du roi George III d’Angleterre. Et là, Willis lui fait jouer une espèce de lent psychodrame durant plusieurs semaines, la scène se passant chaque fois devant « une pierre de marbre noir » qu’il y a fait porter ; c’est autour de ce tombeau, seul accessoire que le génial aliéniste anglais utilise, qu’un travail de deuil s’effectuera, et que le chevalier de Faublas retrouvera enfin la raison dans les bras d’une femme qu’il aime, et qui lui fera oublier ses maîtresses disparues.
Louvet mélange un peu « démence » et « frénésie », mais c’est une erreur populaire commune. En revanche, il cerne d’assez près le processus de guérison qui passe par l’élaboration du deuil, en montrant bien que le deuil de chacune des deux femmes doit être distingué : « Willis, continuellement prêt à caresser les idées de son malade, quand il n’y trouve pas trop de danger, Willis avait fait mettre à côté du tombeau de la comtesse celui de la marquise. Je ne sais pourquoi leur malheureux amant n’a pas voulu souffrir deux monuments dans le même bosquet. Toujours il a recouvert de terre le marbre dernièrement placé ; toujours à côté de celui de Madame de Lignolle il a gravé sur le sable : Ci-gît aussi la marquise de B. » (Louvet) Le deuil se termine enfin quand Faublas peut écrire l’épitaphe des deux victimes. Dans la dernière séance du psychodrame imaginé par Willis, il rédige un long texte très émouvant, qui devra être ensuite gravé, et il rentre avec sa nouvelle femme, à la maison, « dans une grande joie ».
L’aliéniste peut enfin repartir à Londres. « Il ne voulait rien accepter, je l’ai forcé de me confier son portefeuille où j’ai mis en billets de caisse cinq années de mon revenu. Voilà, ajoute le père dans la lettre qu’il écrit pour relater la guérison, de ces occasions où l’on regrette de n’être pas dix fois plus riche. Allez, Willis ! emportez les bénédictions de toute une famille, et méritez quelque jour les bénédictions d’un peuple entier. » (Louvet) Ce qui, effectivement, arrivera à ce dernier quand il aura guéri son royal patient.
En repassant de l’autre côté du Channel, Willis, s’il avait eu le temps de lire des romans, aurait sans doute trouvé une autre image de la folie. En effet les romanciers anglais, depuis Swift, ne voyaient pas seulement celle-ci comme la conséquence d’un excès de sentiments, d’affectivité, de sensibilité. Ils la voyaient aussi comme provoquée par un excès de raison, comme si l’usage immodéré de celle-ci pouvait conduire à la pire déraison. En quelque sorte, ils mettaient radicalement en doute les frontières entre les deux. La fière raison possédait en son sein même le ferment de la plus violente folie. Cette vision était radicalement différente de celle des Français, et seul Diderot, dans Le Neveu de Rameau , avait pu en avoir l’intuition.
Ainsi que l’indique A. Morvan dans une étude sur le roman anglais 70 , la tradition de cette association, en apparence paradoxale, entre un excès d’activité intellectuelle et la folie, remonte à L’Anatomie de la mélancolie de Burton et, dans la littérature anglaise, à Jonathan Swift (1667-1745).
C’est en particulier dans les Voyages de Gulliver que cet auteur rapproche le plus nettement le savoir excessif de la déraison, la folie y rejoignant alors le plus grand orgueil intellectuel, l’exagération de la raison et le culte trop intensif de la recherche scientifique et de la méditation philosophique. Dans le chapitre V du III e voyage, on voit apparaître, au sein de la grande Académie de Lagado, ces personnages de savants complètement fous. Cette académie que visite Gulliver est remplie de « faiseurs de projets » ( Projectors ) occupant chacun une pièce. On nous précise qu’il y en a plus de cinq cents. Le premier, « d’aspect malingre, tout maculé de suie aux mains et au visage, cheveux longs, barbe longue, le tout hirsute et roussi par endroits. Ses habits, sa chemise et sa peau étaient de la même couleur. 71 » Il avait passé huit ans sur un projet qui consistait à extraire de concombres des rayons de soleil et à les enfermer dans des fioles hermétiques. Un autre essayait de réduire « par calcination », de la glace en poudre à canon. Il montre également à Gulliver « le traité qu’il avait écrit sur la malléabilité du feu et qu’il se proposait de publier ». Il y avait aussi un génial architecte qui avait imaginé une nouvelle méthode pour construire les maisons, « en commençant par le toit, et en menant les travaux de haut en bas jusqu’aux fondations » ; il s’inspirait, disait-il, de la technique mise au point par deux insectes de grande intelligence, l’abeille et l’araignée.
Au milieu de cette galerie de savants-fous, il y en avait encore un particulièrement répugnant. Swift le décrit en ces termes : « Sa figure et sa barbe étaient d’un blanc jaunâtre ; ses mains et ses habits couverts de saletés. Quand je lui fus présenté, il me serra sur son cœur (genre d’effusion dont je l’aurais bien dispensé). Depuis son arrivée à l’Académie, il recherchait inlassablement le moyen de reconvertir les excréments humains à leur état initial de nourriture, en isolant leurs divers éléments, en leur ôtant le liant qu’ils reçoivent de la bile, en faisant se dégager leur odeur, et en les purifiant de la salive. Chaque semaine la société lui allouait un récipient plein d’ordures humaines de la taille d’un baril de Bristol. » À travers ce portrait, transparaît celui de Robert Boyle, membre éminent de la Philosophical Society, qui cherchait à extraire le phosphore des urines. C’est l’ami de ce dernier, William Molyneux, qui est également visé dans la description du « savant universel », quelques pages plus loin. Comme Molyneux, qui avait fait des expériences sur la respiration, ce fou dirigeait une équipe de chercheurs dont certains « condensaient l’air en une substance solide, le séparant de son nitre et éliminant des parties aqueuses ou fluides. D’autres amollissaient le marbre pour en faire des oreillers et des pelotes à épingles [...] ».
Il y a, dans tous ces portraits de savants-fous, une évidence pour Swift : la recherche scientifique et philosophique trop poussée ne peut conduire qu’à la folie, comme il le notait déjà dans le Conte du Tonneau. On sait que dans sa Digression concerning Madness, il décrit plusieurs pensionnaires de Bedlam, parmi lesquels on voit un fou à la fois coprophage et coprophile qui ressemble à l’académicien de Lagado, amateur de matières fécales. L’auteur nous déclare qu’il pourrait être d’ailleurs « un des plus beaux fleurons de cet illustre corps » (le Collège royal de médecine), manière d’identifier sans nuance ces savants-fous aux éminents chercheurs médicaux de l’époque.
La littérature psychiatrique anglaise insiste alors beaucoup sur la fréquence des maladies mentales chez les sujets particulièrement doués sur le plan intellectuel. Sans doute le savait-on depuis Aristote pour la mélancolie. Mais même l’hystérie peut frapper des « hommes de prudence et de jugement », nous apprend James dans son célèbre dictionnaire de médecine en six volumes, paru entre 1743 et 1745 (et aussitôt traduit en France par Diderot). Ce médecin ne fait d’ailleurs que répéter Sydenham, pour qui l’hystérie et l’hypocondrie (selon lui, sa forme masculine) seraient un excellent stimulant de l’intelligence. Certains praticiens anglais fournissent une explication mécaniste à ce phénomène. Par exemple, Nicholas Robinson explique que cela est dû à un excès de chaleur dans le cerveau, rappelant d’ailleurs la théorie pathogénique des vapeurs, chère à l’époque, et que Swift reprend lui aussi à son compte, en la caricaturant.
Ce personnage du savant-fou, nous le retrouvons dans la planche n° 8 du fameux Rake ’ s Progress de Hogarth qui représente l’asile des fous de Bedlam, planche gravée la première fois en 1735, alors que cet hôpital faisait un appel de fonds au public. On y voit en effet, à côté d’un personnage traçant des lignes et un globe terrestre sur un mur (qui représenterait, selon H. Walpole, le physicien William Whiston qui avait, le premier, mesuré la vitesse du son), un astronome avec sa lunette astronomique en papier.
C’est aussi un astronome, fou de savoir et de recherche, qui illustre le roman de Samuel Johnson (1704-1794), Rasselas , paru en 1759. Il met en scène un authentique savant, qui n’en est pas moins fou, d’une folie en relation directe avec son activité scientifique ; il a en effet retiré de sa longue contemplation des astres la croyance délirante en son pouvoir sur eux, avec la certitude qu’il maîtrisait le contrôle de la météorologie et des conditions climatiques de la planète.
L’auteur semble bien connaître les idées médico-philosophiques de son époque, celles de Locke et surtout de William Battie. Il insiste, comme eux, sur le rôle de l’idée fixe dans le déclenchement du processus morbide. Il nous rappelle que l’astronome « has spent forty years in unwearied [inlassable] attention to the motions and appearances of the celestial bodies », ce qui évoque pour nous les considérations pathogéniques de l’auteur de Treatise on Madness, publié l’année précédente, et où l’on retrouve parmi les causes de la folie c

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