Innommables, inclassables, ingouvernables: aux frontières du social
168 pages
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Description

LE DÉVELOPPEMENT CONTEMPORAIN du champ d’analyse des problèmes sociaux se heurte à une difficulté récurrente : rendre compte de phénomènes qui mettent radicalement en tension les pratiques et les discours dominants, tels que la mort, la folie, l’excès, l’errance. Comment nommer et définir ce qui, a priori, est inclassable, innommable et ingouvernable ? Comment intervenir sur des problèmes aux contours flous, qui relèvent des domaines social, médical et pénal ? Comment décloisonner le silo des services ou conjuguer les expertises pour saisir des situations qui ne sont liées ni à l’un ni à l’autre de ces domaines de pratique ?
C’est pour prendre à bras-le-corps ces figures innommables, inclassables et ingouvernables qu’ont été conviés à contribuer au présent ouvrage des auteurs en sciences sociales (sociologie, travail social, anthropologie) et spécialistes d’objets de recherche variés (itinérance, toxicomanie, santé mentale, soins palliatifs, mouvements sociaux, aide à l’enfance et à la famille). En analysant de front ce qui échappe aux théories et résiste aux pratiques dominantes, ils attirent l’attention sur le caractère problématique du vivre-ensemble au sein duquel « l’autre », sous ses diverses failles et vulnérabilités, se débat contre les frontières normatives du social.
Ce livre s’adresse aux chercheurs en sciences sociales et aux divers acteurs de la pratique œuvrant dans le domaine des problèmes sociaux.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 17 janvier 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782760548619
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0047€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

COLLECTION
PROBL MES SOCIAUX ET INTERVENTIONS SOCIALES
F OND E PAR H ENRI D ORVIL (UQAM) ET R OBERT M AYER (U NIVERSIT DE M ONTR AL )

L analyse des probl mes sociaux est encore aujourd hui au c ur de la formation de plusieurs disciplines en sciences humaines, notamment en sociologie et en travail social. Les milieux francophones ont manifest depuis quelques ann es un int r t croissant pour l analyse des probl mes sociaux, qui pr sentent maintenant des visages variables compte tenu des mutations des valeurs, des transformations du r le de l tat, de la pr carit de l emploi et du ph nom ne de mondialisation. Partant, il devenait imp ratif de rendre compte, dans une perspective r solument multidisciplinaire, des nouvelles approches th oriques et m thodologiques dans l analyse des probl mes sociaux ainsi que des diverses modalit s d intervention de l action sociale, de l action l gislative et de l action institutionnelle l gard de ces probl mes.
La collection Probl mes sociaux et interventions sociales veut pr cis ment t moigner de ce renouveau en permettant la diffusion de travaux sur divers probl mes sociaux. Pour ce faire, elle vise un large public comprenant tant les tudiants, les formateurs et les intervenants que les responsables administratifs et politiques.
Cette collection tait l origine codirig e par Robert Mayer, professeur m rite de l Universit de Montr al, qui a sign et cosign de nombreux ouvrages t moignant de son int r t pour la recherche et la pratique en intervention sociale.
D IRECTEUR
H ENRI D ORVIL, P H. D .
cole de Travail social, Universit du Qu bec Montr al
C ODIRECTRICE
G UYLAINE R ACINE, P H. D .
cole de Service social, Universit de Montr al
Innommables, inclassables, ingouvernables
Aux fronti res du social
Presses de l Universit du Qu bec
Le Delta I, 2875, boulevard Laurier, bureau 450, Qu bec (Qu bec) G1V 2M2
T l phone: 418 657-4399
T l copieur: 418 657-2096
Courriel: puq@puq.ca
Internet: www.puq.ca

Diffusion / Distribution:
C ANADA
Prologue inc., 1650, boulevard Lionel-Bertrand, Boisbriand (Qu bec) J7H 1N7 T l.: 450 434-0306 / 1 800 363-2864
F RANCE ET B ELGIQUE
Sof dis, 11, rue Soufflot, 75005 Paris, France - T l.: 01 5310 25 25
Sodis, 128, avenue du Mar chal de Lattre de Tassigny, 77403 Lagny, France - T l.: 01 60 07 82 99
S UISSE
Servidis SA, Chemin des Chalets 7, 1279 Chavannes-de-Bogis, Suisse - T l.: 022 960.95.32
Diffusion / Distribution (ouvrages anglophones):

Independent Publishers Group, 814 N. Franklin Street, Chicago, IL 60610 - Tel.: (800) 888-4741


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Innommables, inclassables, ingouvernables
Aux fronti res du social
Sous la direction de Shirley Roy Dahlia Namian Carolyne Grimard
Catalogage avant publication de Biblioth que et Archives nationales du Qu bec et Biblioth que et Archives Canada
Vedette principale au titre:
Innommables, inclassables, ingouvernables: aux fronti res du social
(Probl mes sociaux et interventions sociales; 88) Comprend des r f rences bibliographiques. Publi en formats imprim (s) et lectronique(s).
ISBN 978-2-7605-4859-6 ISBN 978-2-7605-4860-2 (PDF) ISBN 978-2-7605-4861-9 (EPUB)
1. Probl mes sociaux - 21 e si cle. I. Roy, Shirley, 1949-. II. Namian, Dahlia, 1979-. III. Grimard, Carolyne. IV. Collection: Collection Probl mes sociaux interventions sociales; 88.
HN18.3.I56 2018
306
C2017-942187-5
C2017-942188-3

R vision Gislaine Barrette
Correction d preuves Julie Pelletier
Conception graphique Richard Hodgson
Mise en page Interscript
Image de couverture iStock
D p t l gal: 1 er trimestre 2018 Biblioth que et Archives nationales du Qu bec Biblioth que et Archives Canada
2018 - Presses de l Universit du Qu bec Tous droits de reproduction, de traduction et d adaptation r serv s
Imprim au Canada D4859-1 [01]
LISTE DES ABR VIATIONS
INTRODUCTION D lier les discours, d cloisonner les pratiques et d caler les attentes du vivre-ensemble
Dahlia Namian, Shirley Roy et Carolyne Grimard
1. Innommables: d lier les discours
2. Inclassables: d cloisonner les pratiques
3. Ingouvernables: d caler les attentes
Bibliographie
C HAPITRE 1 R FLEXION LIMINAIRE Au-del des fronti res du social: l espace normatif du vivre-ensemble
Shirley Roy
1. Un ancrage empirique
2. L id e de fronti res sociales
3. Logiques l uvre dans le d placement des fronti res
3.1. La logique intellectuelle: d signer
3.2. La logique sensorielle: visibiliser
3.3. La logique affective: s mouvoir
3.4. La logique actancielle: agir
4. Conjugaisons et croisements
5. Tendance contemporaine: la logique affective
Bibliographie
PARTIE 1 INNOMMABLES D lier les discours
C HAPITRE 2 LA TOTALISATION DE L EXP RIENCE Emprises et r sistances au c ur des mondes marginalis s
Fabrice Fernandez
1. L enjeu d une d finition sociologique
1.1. La passion, la servitude et la d saffiliation
1.2. L exp rience totale et le corps sensoriel
1.3. Une exp rience qui centre la vie
2. Les emprises et les r sistances
2.1. L introspection
2.2. Le refus
2.3. Le repli sur soi
3. Les figures de l exp rience totalisante
3.1. Une fonction sacrificielle int rioris e
3.2. Des figures morales antinomiques
Conclusion: vers une d totalisation de l exp rience
Bibliographie
C HAPITRE 3 LA POLITIQUE DU DEUIL EN ARGENTINE POSTDICTATURE ET LA REPR SENTATION DES DISPARUS
Ari Gandsman
1. La construction du probl me public des disparus: du personnel au politique
2. L image de la jeunesse dans la construction des disparus
3. La violence et le relativisme historique: les r cits des disparus l preuve du temps.
Conclusion
Bibliographie
C HAPITRE 4 DES ENFANTS AUTISTES DE PLUS EN PLUS NOMBREUX? Comprendre cette r alit "innommable et ses r sistances
Catherine des Rivi res-Pigeon
1. L autisme: handicap lourd ou diff rence qu il suffit d accepter?
2. Un diagnostic en forte croissance ou une "fausse pid mie ?
3. La compr hension de la r sistance face l augmentation du TSA
3.1. Le r le de la recherche et du paradigme pid miologique dominant
3.2. Le r le du discours sur la m dicalisation du comportement des enfants
Conclusion: une r sistance qui occulte les difficult s et les besoins des personnes s v rement affect es par le TSA
Bibliographie
C HAPITRE 5 ATTRIBUER DES DROITS AUX INGOUVERNABLES? L habilitation faible des parents coupables
Fabien Deshayes
1. Le trouble de la loi: quels droits donner aux parents en justice?
2. La transformation personnelle sous l effet de l criture: une prise sur le cours des choses
Conclusion
Bibliographie
PARTIE 2 INCLASSABLES D cloisonner les pratiques
C HAPITRE 6 qui revient la responsabilit ? cueils et d fis de l intervention et de la gestion du probl me public de l itin rance
Carolyne Grimard
1. L itin rance, un probl me social encombrant
2. Un enjeu de gestion sociale, p nale et m dicale
3. La prise en charge des personnes en situation d itin rance
3.1. Nommer et cat goriser
3.2. Intervenir
3.3. Gouverner
Conclusion
Bibliographie
C HAPITRE 7 LES ENJEUX NORMATIFS DE L INTERVENTION EN ITIN RANCE Au croisement du social et du juridique
Marie-Claude Rose et Roch Hurtubise
1. Le d veloppement d une quipe r unissant policiers, intervenants sociaux et intervenants de la sant : viter certaines d rives
2. Une quipe mixte de gestion de cas: colmater les failles
3. Les regards diff renci s des milieux de la sant et des milieux policiers
4. L analyse de sa pratique de travail et la mise en danger
5. La compr hension n cessaire pour agir: "dans quoi on est?
6. Les registres de l intervention au sein de l EMRII et des cas de figure
7. La reconfiguration des normes par la n gociation et la collaboration
8. Le travail sur l internormativit
Bibliographie
C HAPITRE 8 LES TRIBUNAUX DE SANT MENTALE ET LA GESTION DU RISQUE
Sue-Ann MacDonald et Audrey-Anne Dumais Michaud
1. Les tribunaux de sant mentale: un mariage juridique et th rapeutique
2. Une approche m thodologique
3. La gestion du risque
4. La gestion de risque contemporaine
5. La r gulation judiciaire des probl mes de sant mentale
6. La r gulation psychiatrique activ e par les dispositifs judiciaires
7. La singularisation et la responsabilisation: l incidence d une justice hybride
Conclusion
Bibliographie
C HAPITRE 9 L INDIVIDU-PROBL ME ET SON DOUBLE DANS LE CHAMP DE L INTERVENTION
Guillaume Ouellet
1. L id e de soci t
2. L individu: entre r duction th orique et complexit empirique
2.1. La conception monopoliste
2.2. Les limites de la conception monopoliste
2.3. La conception en r seau
2.4. Les limites du mod le de r gulation en r seau
3. L individu-probl me et son double
Bibliographie
PARTIE 3 INGOUVERNABLES D caler les attentes
C HAPITRE 10 L INVISIBILISATION DES EXCLUS DE L INSERTION ET LES D FIS D UNE MISE EN PERCEPTIBILIT
Martine Zwick Monney
1. Les engrenages de l insertion et l invisibilisation de ses checs
2. Les cons quences et les d fis d une visibilisation des checs de l insertion
Bibliographie
C HAPITRE 11 COMPRENDRE LES CRIT RES D ACC S AUX DISPOSITIFS D INTERVENTION AUPR S DES USAGERS DE DROGUES PAR INJECTION
Romain Paumier
1. L abaissement des crit res d acc s aux services: volution des enjeux institutionnels et populationnels de la d finition de "ce qui pose probl me
2. La flexibilit de l intervention et les regards critiques sur la demande des usagers
Conclusion
Bibliographie
C HAPITRE 12 LA BIOPOLITIQUE DU "LOGEMENT D ABORD Effets de construction et de ciblage de l itin rance chronique
Dahlia Namian
1. L itin rance chronique au carrefour de l pid miologie et de l conomie
1.1. Entre id e "radicale et abr g typologique
1.2. L mergence et la diffusion d une cat gorie d action publique.
2. Le rep rage, le classement et la s lection des plus vuln rables: du redressement au tr passement
2.1. L indice de vuln rabilit : entre outil de mesure et de planification sociale
2.2. Le changement de cible et la priorit d action
3. La politique de bas seuil en logement: vertu humaniste ou calcul ma tris ?
3.1. Le choix laiss aux individus: un programme postdisciplinaire?
3.2. La g n ration perdue: entre effets de cohorte et souci biopolitique
Conclusion
Bibliographie
C HAPITRE 13 AUX LIMITES DE L ACCOMPAGNEMENT EN SOINS PALLIATIFS Figures de patients "difficiles
Julien Simard
1. Le contexte palliatif
1.1. L espace et le temps
1.2. Le choix des candidats
1.3. La mort narrative
2. Une exploration des figures de patients "difficiles
2.1. La fugacit : les morts trop rapides
2.2. La fermeture aux soins
2.3. L ennui et le d ni
3. La topographie sociale du mourir
Bibliographie
C HAPITRE 14 LECTURE TRANSVERSALE Nommer, classer, gouverner: un nouvel espace d ordre
Marcelo Otero
1. Ressemblance et analyse
2. Qu est-ce qu un ordre? Limites et interfaces
3. Pourquoi classer? vidences et n gligences
4. Anormal ou anomal? La main invisible de l intervention
5. Lire la mani re de lire
Bibliographie
NOTICES BIOGRAPHIQUES
CDC
Centers for Disease Control and Prevention (Centre de contr le des maladies)
CRDITED
Centres de r adaptation en d ficience intellectuelle et en troubles envahissants du d veloppement
DSM
Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders
EMRII
quipe mobile de r f rence et d intervention en itin rance
ISP
Institution de soins palliatifs
PED
Paradigme pid miologique dominant
SPLI
Strat gie des partenariats de lutte contre l itin rance
TSA
Trouble du spectre de l autisme
TSM
Tribunaux de sant mentale
UDI
Usagers de drogues par injection
D LIER LES DISCOURS, D CLOISONNER LES PRATIQUES ET D CALER LES ATTENTES DU VIVRE-ENSEMBLE
Dahlia Namian, Shirley Roy et Carolyne Grimard
Rendre compte des changements et nouvelles configurations l uvre, changer le regard sur nos modes habituels d organisation sociale, r interroger les d signations apprises et revoir les lectures consensuelles sur les ph nom nes qui posent probl me socialement, tel tait, d s son mergence, le projet de la sociologie des probl mes sociaux. Cela dit, la conformit et l adaptation furent, pendant longtemps, les ma tres mots des processus d int gration des soci t s dans lesquelles cette sociologie s est d velopp e. Le travail des institutions, visant le contr le et la r gulation des situations et conduites probl matiques, cherchait, travers une diversit de sanctions et de pratiques, consolider l ordre social tabli. En parall le, la lecture binaire des rapports sociaux a contribu faire obstacle la compr hension des dynamiques complexes de pouvoir et de r sistances que r v lent les processus de minorisation et de marginalisation des individus ou des groupes.
Force est d admettre qu aujourd hui, dans les soci t s lib rales, la volont d imposer en toute l gitimit des conduites et des mani res de faire plut t homog nes est mise mal. Pensons entre autres l branlement de la configuration plut t consensuelle des valeurs au profit de la multiplication et de la coexistence de rep res ( thiques, culturels, religieux, etc.) mesure que se d veloppe l galit (Taylor, 2003; Ehrenberg, 1995); la singularisation croissante des revendications, engagements et enjeux de lutte des individus et des groupes marginalis s (Ion, 2001; Beck, 2001); la mobilit sociale qui, autrefois plus collective et hi rarchiquement construite, se con oit de plus en plus comme un choix et une responsabilit individuelle mener sa vie, assumer son propre bonheur, etc. (Ehrenberg, 1998; Giddens, 1991); aux changements dans les modalit s de transmission et de construction des savoirs (Internet, r seaux sociaux, pairs aidants, quipes multidisciplinaires, etc.) impliquant des transformations corolaires dans la figure de l autorit professionnelle (m decin, psychiatre, juge, chercheur, etc.) (Fainzang, 2013; Fernandez, L z et Strauss, 2010; Blais, 2006); aux mutations dans le rapport anticip et r el au travail qui s impose comme un lieu de r alisation de soi (Kirouac, 2016; Mercure et Vultur, 2010), alors m me qu il s loigne des formes stables, prot g es et continues dans le temps (Castel, 2009); ou encore aux changements dans les modalit s de contr le social qui, autrefois principalement inscrites dans des institutions encadrantes et enveloppantes (Goffman, 1968), doivent d sormais tenir compte des droits de la personne (autod termination, confidentialit , int grit physique, etc.) tout en laissant filer des situations et r alit s pouvant potentiellement b n ficier de soutiens plus globaux ou de prises en charge institu es (Otero et Roy, 2013; Grimard, 2013; Namian, 2012; Scott, 2011).
Loin d tre exhaustifs, ces changements, diversement observ s et actualis s, remettent en question et confrontent la sociologie des probl mes sociaux dans ses acceptions les plus conventionnelles. Ils laissent notamment entrevoir une tension croissante entre l appel, d un c t , la conformit , la standardisation ou l universalisation des pratiques et des institutions vou es soigner, traiter, loger, r ins rer, etc., et, de l autre, la diff renciation et la singularisation essentielles la reconnaissance des demandes, besoins et droits des individus et des groupes marginalis s. Cette tension, au c ur de cet ouvrage, r v le des configurations mergentes qui se d ploient dans une diversit de ph nom nes, situations, dispositifs et politiques. Ces configurations, qui ne sont pas enti rement nouvelles, laissent entrevoir la constitution de nouveaux assemblages ou agencements, et ce, tant th oriques que pratiques. Parce qu elles r pondent d autres crit res, se d voilent dans des contextes diff rents, s imposent dans une p riode historique donn e, ces configurations forcent un regard d cal , mobilisent d autres lectures, un nouveau vocable, et demandent des propositions th oriques reformul es, des pratiques r ajust es, voire profond ment transform es. Ainsi, elles r interrogent, redessinent, reconfigurent, pr cis ment, les fronti res du social.
En se reconfigurant, les fronti res du social changent de consistance (Martuccelli, 2005), apparaissant par endroits plus imperm ables et, par d autres, plus poreuses (Lamont et Molnar, 2002), en r v lant dans les plis singuliers du social (Lahire, 2013) des situations complexes, o les axes de diff renciation se croisent et les dimensions dites probl matiques se superposent et se multiplient. Or, parce qu elles d placent les limites, red finissent les caract ristiques et reformulent les registres de ce qui est observable, visible et dicible, ces configurations mergentes mettent simultan ment au jour des figures qui semblent innommables, inclassables, ingouvernables trois figures qui voquent en effet ce qui chappe ou met l preuve les discours, les institutions et les rapports de pouvoirs qui ont cours dans une soci t donn e. Trois figures qui tirent ainsi leur force de leur capacit r v ler ce qui met l preuve la continuit , l int gration et la reproduction des soci t s. Ces figures nous clairent plus pr cis ment sur des situations qui apparaissent 1) innommables ou innomm es, parce que nous n avons pas de "mots pour les dire ou tout simplement cause de leur invisibilit ; 2) inclassables ou inclass es en raison du flou de leurs d finitions ou de leur caract re non suffisamment distinct, mais qui, dans leur nature m me, pr sentent des caract ristiques non r pertori es ou peu document es; 3) ingouvernables ou ingouvern es, car les programmes, politiques ou institutions ne poss dent pas les ressources ou les dispositifs n cessaires pour apporter des r ponses adapt es aux demandes individuelles ou collectives telles qu elles sont formul es. En somme, c est pour prendre bras-le-corps ces figures innommables, inclassables et ingouvernables que nous avons convi la r flexion diff rents auteurs, provenant de diff rents champs disciplinaires (sociologie, travail social, anthropologie) et traitant d objets de recherche vari s (itin rance, toxicomanie, sant mentale, soins palliatifs, mouvements sociaux, aide l enfance et la famille).
Chacun des chapitres de cet ouvrage propose une lecture singuli re; cela dit, nous les avons regroup s dans trois parties compl mentaires qui mettent au jour, selon des perspectives th oriques diff rentes, des figures innommables, inclassables, ingouvernables et leurs enjeux. Afin d offrir une lecture en gros plan sur une notion centrale et transversale aux chapitres qui suivent, Shirley Roy commence l ouvrage avec une r flexion liminaire sur l id e de "fronti res . En tirant les le ons de ses nombreux travaux sur les populations la marge, l auteure nous rappelle que l id e de fronti re demeure, paradoxalement, constitutive du vivre-ensemble; elle s actualise dans les mani res de le penser (disciplines), de le nommer (cat gories) et de le qualifier ( pith tes). D s lors, r fl chir l innommable, l inclassable et l ingouvernable, en faisant appel la notion de fronti res, invite un questionnement ontologique de d part sur la nature mouvante et plurielle du lien social. Si la fronti re peut, en effet, tre envisag e comme une composante mat rielle, visible et souvent rigide des soci t s, cela ne l emp che pas de sous-tendre un espace de partage sensible o cohabite une diversit de sujets, de formes, de rapports; un espace social tiss de tensions, de conflits entre diverses normes, pratiques et actions (structurelles, institutionnelles, situationnelles et individuelles), au sein duquel se red finissent continuellement les limites du vivre-ensemble et, cons quemment, de ce qu on en exclut.
1 . I NNOMMABLES: D LIER LES DISCOURS
Faisant cho ce cadrage conceptuel liminaire, l ouvrage s ouvre sur une premi re partie qui tente de mettre au jour, comme son titre l indique, des figures innommables, celles qui voquent la n cessit d inventer des termes ou de trouver des m taphores pour d crire, saisir, nommer des r alit s faisant probl me. Alors que certains probl mes r ussissent attirer l attention des chercheurs, des m dias et des d cideurs, d autres, parce qu innommables ou indicibles, demeurent parfois dans l ombre et ne parviennent pas entrer dans les cadres du d bat public. Dans le premier cas, c est- -dire lorsqu un probl me r ussit attirer l attention, en devenant l objet de d bats et de discussions publiques, voire en parvenant convaincre les autorit s publiques d y r agir et de proposer des r ponses (sous forme de programmes, d intervention, de politiques, etc.), certaines interpr tations peuvent finir par s imposer, en se heurtant cette fois l exp rience des personnes qui, elle, n entre jamais tout fait dans les limites fix es par les discours ou les savoirs l gitim s ou norm s. La saisie de cette exp rience par un discours expert (issu de la m decine, de la psychiatrie, du travail social, etc.) ou codifi peut contribuer exclure de ce qui peut tre dit les savoirs "du bas , ceux provenant de l univers des usagers, patients, militants, etc. La reconnaissance plus ou moins admise ou consensuelle de ce qui pose probl me, que ce soit sur la maladie, l errance, la folie, le crime, la violence, etc., repose presque in vitablement sur un geste d exclusion ou de mise l cart de ce qui peut tre dit ou nomm pour en rendre compte. Parfois, ce sont m me les chercheurs en sciences sociales qui participent l indicibilit d un probl me lorsque, au nom, par exemple, de la d construction des rapports de pouvoir ou des discours dominants, ou encore au nom d une dignit retrouv e ou d une r conciliation avec le pass , ils contribuent minimiser l exp rience des principaux concern s et, par le fait m me, taire leur voix et leurs revendications singuli res. Autrement dit, si certaines narrations ou mises en r cit sont souvent indispensables pour att nuer des conflits, voire pour pacifier les rapports de pouvoir, elles peuvent, dans la foul e, finir par imposer certains cadres partir desquels les principaux concern s doivent se nommer, se raconter, ou d signer ceux contre lesquels ils doivent se battre ou auxquels ils doivent r sister.
Alors, par quels mots, quel langage, nommer l exp rience des probl mes publics? Le simple fait de nommer ou de cat goriser cette exp rience partir de ce qui pose probl me n est-il pas en soi r ducteur? C est avec ces questions que s ouvre le chapitre de Fabrice Fernandez qui, partir de ses travaux ant rieurs croisant les mondes de la drogue, de la rue et de la prison, r fl chit aux limites de la cat gorisation des exp riences des "individus sous influence . Les personnes regroup es sous les cat gories de toxicomane, d itin rant ou de d tenu peuvent difficilement tre r duites, selon l auteur, l une ou l autre de ces cat gories, car elles cheminent dans leur trajectoire biographique la lisi re de plusieurs mondes (la rue, la prison, la toxicomanie), basculant parfois de l un l autre, sans v ritablement appartenir aucun d entre eux. Les exp riences ou les modes de vie qui se manifestent aux fronti res de ces mondes pluriels peuvent parfois se croiser, se combiner et se superposer en "emprises qui ne se laissent pas ais ment capter par ces cat gorisations simplificatrices. Dans cette optique, l auteur propose d approcher ces diff rentes emprises partir de la notion d "exp rience totalisante , qui met l accent sur les exp riences de survie en situation-limite ou extr me, c est- -dire dans des univers o l emprise physique ou sociale, limite le champ d action et de parole des individus.
C est galement pour rendre compte de ces exp riences de survie qu Ari Gandsman traite, dans son chapitre, de l exp rience du probl me public des disparus en Argentine dans la p riode postdictature. Plus particuli rement, il vise montrer comment les militants des droits humains, notamment les M res de la place de Mai, contribu rent forger les r cits des endeuill s. L auteur explique comment, par exemple, ces militantes ont mobilis le concept de "situation-limite , qui prend ses origines dans les travaux tr s populaires, l poque, en Argentine, d un survivant de l holocauste (Victor Frankl) pour d crire leurs exp riences d endeuill es. Ces M res se sont appropri es le militantisme de leurs enfants disparus, en comm morant leur disparition et en les "gardant en vie . Or, ce r cit dominant se heurte, certains gards, aux r cits ensevelis des disparus eux-m mes. Tandis que l image forte des disparus associ e au r cit des endeuill s est celle de jeunes id alistes, en grande partie des tudiants provenant de la classe moyenne ayant sacrifi leur vie pour un monde meilleur, la Commission nationale des disparus montre qu une plus grande proportion des disparus appartient la classe ouvri re. De m me, l auteur consid re que si la question de la violence arm e des disparus a toujours pos probl me au discours des droits humains, elle semble tre moins conflictuelle aujourd hui dans le contexte d une d sillusion plus g n rale l gard des projets r volutionnaires politiques.
C est galement en questionnant les limites d un r cit dominant et ses effets sur l exp rience des personnes qui n ont que peu ou pas de voix dans l espace public que Catherine des Rivi res-Pigeon se penche sur le trouble du spectre de l autisme (TSA). L auteure voque une hypoth se quasi indicible ou inaudible chez les chercheurs en sociologie: si ce trouble ne suscite pas un int r t particuli rement marqu , en recevant une part tr s limit e du financement de la recherche en sant , c est en partie parce que l augmentation du nombre d enfants ayant un TSA est encore consid r e comme une "fausse pid mie , dont il n y a pas lieu de s inqui ter. Ce scepticisme face la hausse de la pr valence du TSA constituerait l heure actuelle le r cit dominant, en grande partie port par les chercheurs en sciences sociales critiquant la m dicalisation de l enfance. Autrement dit, si l id e d une fausse pid mie a r ussi s imposer dans le d bat public, et ce, malgr des donn es pid miologiques claires, c est en grande partie parce qu elle est l gitim e par un discours critique sur la tendance exag r e m dicaliser les comportements hors-normes des enfants. Pour l auteure, ce scepticisme, outre de rendre inaudibles les inqui tudes des parents d enfants pr sentant un TSA ainsi que celles de leurs intervenants, peut avoir des cons quences dramatiques sur la vie des enfants atteints, notamment sur les ressources qui leur sont offertes. Si ce chapitre fait tat d un discours critique qui se heurte aux revendications des parents d enfants " probl mes , Fabien Deshayes s int resse quant lui au discours de la "bonne parentalit . Ce discours se traduit, en France, par une forte sensibilit publique l gard de l enfance et par tout un ensemble de dispositifs destin s observer avec minutie son panouissement, ayant pour effet d mettre un soup on sur les parents qui en font soit trop, soit trop peu. Toutefois, tous ne font pas l objet de cette suspicion. Ainsi, la majorit des inqui tudes et critiques des professionnels de l enfance (travailleuses sociales, enseignants, ducateurs, psychologues) portent sur les familles de milieux populaires. L auteur traite plus particuli rement de la r action des familles la lecture des crits qui les d signent comme tant des probl mes. Il cherche savoir comment les parents en justice, pour la plupart pauvres, se saisissent d un dispositif de droit qui leur est d sormais accessible, soit la lecture du dossier au tribunal concernant leur enfant. Quels sont leurs r actions ou leurs sentiments devant des textes administratifs qui les d crit comme tant irresponsables, incapables? Ainsi, il s agit de mieux cerner comment les parents r agissent aux cat gories, aux descriptions, aux termes qui les nomment, les d signent, les r duisent une somme de probl mes et font fi de nombreuses dimensions innomm es de leur vie sociale.
2 . I NCLASSABLES: D CLOISONNER LES PRATIQUES
l instar des figures innommables qui interrogent les effets r tifs des r cits dominants ou achev s 1 , les figures inclassables sont celles qui exposent les limites des pratiques d ploy es pour g rer, historiquement et concr tement, les personnes posant probl me selon la normativit qui a cours. Les chapitres de cette partie mettent en lumi re des individus refoul s aux fronti res des pratiques l gitim es et r glement es, ballot s d une institution l autre, incarnant souvent la figure incommode de la "porte tournante , soit parce qu ils ne cadrent jamais tout fait avec les classements et les crit res administratifs en place, soit parce qu ils sont consid r s comme tant "multiprobl matiques , aux prises la fois avec des probl matiques de sant mentale, de toxicomanie, de judiciarisation, de pr carit r sidentielle, etc. Si, historiquement, les pratiques destin es prendre en charge, g rer, r ins rer, soigner, traiter, etc., les personnes en marge ont t d velopp es et diff renci es selon certaines probl matiques (sant mentale, toxicomanie, logement, etc.) ou certains groupes (femmes, jeunes, personnes g es, etc.), les textes pr sent s ici nous clairent sur les limites de cette organisation. Ils invitent tre attentifs ce qui "tombe ou se situe dans l entre-deux des pratiques, aux r am nagements ou aux nouveaux assemblages qui mergent la crois e ou au carrefour des diff rents champs disciplinaires et qui montrent la n cessit de composer avec la pluralit des dimensions probl matiques tout en affrontant cette h t rog n it . Sont ainsi mises au jour des actions qui se d ploient non pas tant en marge, mais au c ur du syst me pour en red finir ou tenter d en red finir les contours. Parler de figures inclassables permet de d crire les tentatives de r am nagement des pratiques pour d cloisonner les services ( tablis en fonction de probl matiques particuli res, de cat gories d ge ou de genre, de responsabilit s minist rielles, etc.), pour conjuguer les expertises ou les sp cialisations permettant de saisir des situations qui chappent l une et l autre, pour abolir certaines chapelles ou chasses gard es des professionnels (associ es aux cultures de m tiers, aux savoirs disciplinaires, aux ordres corporatifs, aux statuts et responsabilit s attribu es, etc.) ou encore pour surmonter des blocages ou des contraintes bureaucratiques. L une des oppositions les plus souvent remises en question par les auteurs de cet ouvrage est celle trac e par les univers cloisonn s - et pourtant troitement li s dans le parcours des personnes marginalis es - du m dical, du social et du p nal. Quels sont les r am nagements qui mergent dans l entre-deux de ces univers de pratiques? Quelles formes prennent-ils? Comment les acteurs provenant de ces diff rents univers sont-ils appel s d velopper des nouvelles approches, repenser les outils ou revoir certains de leurs paradigmes d intervention?
Pour Carolyne Grimard , ces questions sont d actualit tant donn que les modalit s d intervention, les formes organisationnelles et les politiques destin es aux personnes en situation d itin rance demeurent encore, aujourd hui, un enjeu de taille au Canada. Depuis l mergence des refuges, il y a plus de deux si cles, les pratiques ciblant cette population errante et ind sirable dans l espace public ont tent de se diversifier, en offrant une solution de rechange ces lieux qui, malgr les critiques, subsistent encore, tant encore consid r s comme indispensables pour la gestion et la prise en charge d un probl me "inclassable . Devant une population qui semble toujours tomber dans les "craques du syst me, la diversit des actions ne garantit pas pour autant une gestion plus "efficace du probl me. Pour l auteure, l indiff rence ou la tol rance plus grande l gard de l itin rance, sorte d "arrangement social contingent , constitue une illustration loquente du difficile arrimage des responsabilit s son endroit. C est justement pour remettre en question la mise en dialogue d univers diff renci s de pratiques que Marie-Claude Rose et Roch Hurtubise se sont pench s sur le travail d une quipe mixte sp cialis e ( quipe mobile de r f rence et d intervention en itin rance - EMRII). Cette quipe, qui r unit des intervenants sociaux, intervenants de la sant et des policiers, cible les personnes en situation d errance urbaine, celles consid r es comme d rangeantes dans l espace public, parfois jug es dangereuses pour elles-m mes ou pour autrui et souvent per ues comme des "cas impossibles faisant l objet d interventions polici res r p tition. Fond e sur une collaboration interprofessionnelle, cette quipe fait face ces "situations exceptionnelles qui bousculent les proc dures habituelles d ploy es. Elle tente d articuler des logiques d action propres la sant , aux services sociaux et au travail des policiers. partir d une analyse de ce qui est mis en commun et n goci dans cette quipe, les auteurs proposent d interroger la construction d une autre norme d intervention, l o les r gles habituelles du libre-arbitre et de l autod termination ne peuvent tre appliqu es de mani re stable et durable.
C est galement en s int ressant ces individus qui d passent le cadre normatif et se retrouvent la crois e de la justice et des services sociaux et de sant , que Sue-Ann MacDonald et Audrey-Anne Dumais Michaud abordent, dans leur chapitre, ce qu il est convenu d appeler les tribunaux de sant mentale, un dispositif en d veloppement qui, en tant que solution de rechange aux cadres traditionnels punitifs jug s inefficaces, tente de contrer la surrepr sentation des personnes aux prises avec un probl me de sant mentale qui circulent dans le syst me judiciaire. Les tribunaux de sant mentale ont adopt un mod le de justice hybride - la justice th rapeutique - et proposent une approche diff rente de celle des tribunaux traditionnels par un travail de collaboration entre les professionnels et par une singularisation des dossiers. En centrant leur analyse sur la gestion des risques, les auteures mettent au jour deux dynamiques observ es dans ces tribunaux sp cialis s, la r gulation judiciaire et la r gulation psychiatrique, les positionnant ainsi au carrefour de la gestion de la criminalit , de la d viance sociale et de la folie. Le dernier chapitre de cette partie, celui de Guillaume Ouellet , se situe galement ce carrefour, en pr sentant les r sultats d une recherche portant sur la gestion pluri-institutionnelle (p nale, psychosociale, psychiatrique) d individus consid r s comme tant socialement probl matiques. partir du cas de figure des personnes composant avec une d ficience intellectuelle qui entrent en contact avec la justice p nale, l auteur choisit de r fl chir ce qu il appelle la "double conception de l individu qui merge du discours des intervenants uvrant au sein de diff rents dispositifs de r gulation. Cette double conception de l individu, la fois limit et capable, met en cause la classification et l organisation des client les fond es sur une approche de prise en charge des dysfonctionnements ou des incapacit s jug es pr dominantes. Elle montre aussi les limites d une approche par r seaux qui vise le soutien pluri-institutionnel de l individu, abord cette fois sous l angle de ses aptitudes, de sa capacit d adaptation et d autonomie. Pour l auteur, cette double conception de l individu probl matique renvoie ultimement deux conceptions oppos es de la soci t . L ambivalence dans les r ponses apporter aux situations impliquant des individus reconnus comme inclassables n est pas trang re l ambivalence dans la conception de la mani re de "faire soci t relev e dans les discours de chacun des intervenants concern s.
3 . I NGOUVERNABLES: D CALER LES ATTENTES
La troisi me et derni re partie de cet ouvrage porte sur les figures ingouvernables, celles incarn es par les individus ou les groupes qui ne parviennent pas, ou difficilement, se conformer aux exigences et attentes norm es de la soci t et qui accentuent de ce fait la pression sur les autorit s publiques et les structures interpel es pour r agir. Diff rentes recherches ont montr comment les soci t s lib rales en sont venues historiquement g rer les fous, les criminels et autres d viants, en ajustant des gestes (tels que l enfermement) a priori r pressifs aux discours mergents des droits de la personne. Ces m canismes d ajustement, qui visent ainsi arrimer les pratiques aux discours norm s et l gitim s socialement, sont n anmoins mis mal d s que sont rendus visibles - surtout dans le temps - les d calages entre les vis es d un programme institutionnel ou politique et son fonctionnement empirique. Dans ces d calages surgissent, en effet, tout un ensemble d obstacles, d essais-erreurs, de failles, voire d checs, qui sont souvent r v lateurs d une autre rationalit (politique conomique, d mographique, etc.) que celle promue (vis e humaniste fond e sur le vivre-ensemble, sur l am lioration et le bien- tre des personnes, etc.). En attirant l attention sur la probl matisation des institutions plut t que sur le probl me de l institutionnalisation (Sauv tre, 2009), les figures que nous qualifions d ingouvernables d voilent les lignes de faille des mesures de r gulation et de contr le social en vigueur. Qu arrive-t-il lorsque les institutions - telles que structur es par les politiques et les programmes sociaux - prennent conscience des checs ou des exclus qu elles ont contribu historiquement produire? Quels effets ces figures ingouvernables ont-elles sur les attentes ou les vis es classiques de la r gulation (int gration, adaptation, discipline, gu rison, r paration, etc.) des individus non conformes ou en marge de la soci t ?
C est pour r pondre ces questionnements complexes que Martine Zwick Monney tente, en premier lieu, au moyen d une tude aupr s des professionnels des dispositifs de ch mage et d aide sociale en Suisse romande, d aborder les difficult s d insertion. Que se passe-t-il dans les dispositifs d aide l insertion lorsque l insertion n ins re pas? Quels sont les m canismes et engrenages qui se mettent en place en r action aux checs de l insertion des personnes qui, ne r pondant pas aux attentes des programmes en place, restent durablement non ins r es et non ins rables? Pour l auteure, ces difficult s conduisent les structures institutionnaliser un mod le de travail social palliatif dont la vis e n est plus l int gration. C est alors que se mettent en tension, dans les parcours potentiels de non-insertion, de nouveaux enjeux d invisibilit et de sur-visibilit .
La remise en question de la vis e d int gration peut se mat rialiser de diff rentes mani res. On peut observer, dans la derni re d cennie, certaines d marches visant largir l acc s aux structures d intervention et de soins aux personnes qui ne r pondent pas aux vis es normatives des programmes et des modalit s d intervention classiques, qu elles soient centr es sur la gu rison, l insertion ou encore sur l arr t des conduites jug es probl matiques ou risques. Dans cet esprit, Romain Paumier s int resse la refonte de l intervention aupr s de personnes utilisatrices de drogues par injection, travers une r flexion empirique sur les seuils d acc s et les crit res d admissibilit aux services offerts. Ceux-ci constitueraient tant t des obstacles suppl mentaires l intervention, tant t des l ments facilitateurs la rencontre, mais dans tous les cas, ils mettent en relief des situations objectivement complexes, qui ne se laissent pas ais ment g rer. Dans la mesure o la vis e d abstinence ne constitue plus le principe premier et l horizon de l acc s aux services, il se d gage alors un espace o les fronti res de l intervention se red ploient et se redessinent, au prix de tensions et de conflits entre les groupes, int r ts et conceptions. C est d ailleurs pour poursuivre cette discussion sur l approche bas seuil que Dahlia Namian se penche sur les enjeux du programme Logement d abord ( Housing First ). L auteure s interroge sur la priorit accord e l "itin rance chronique , une cat gorie qui renvoie une population jug e r fractaire au changement. L analyse des crit res utilis s pour cibler et s lectionner cette population montre qu ils se fondent davantage sur un risque de "tr passement (risque de mortalit lev et vieillissement pr matur ) que sur la possibilit concr te de redressement (moral, social, conomique). L abaissement du seuil d acc s en logement pour les personnes en situation d itin rance semble alors moins reposer sur un enjeu moral que sur un calcul biopolitique qui mesure les co ts et b n fices de l intervention publique et la redistribution des ressources aux populations vuln rables.
Alors que ces chapitres d crivent un mod le de travail social palliatif admettant les limites de l int gration, qu en est-il du mod le palliatif au sein des institutions de soins classiquement destin es gu rir ou r parer les corps malades? Pour Julien Simard , les programmes de soins palliatifs surviennent la suite du constat largement partag du caract re probl matique, pour l institution hospitali re, d assurer les conditions d une fin de vie digne et harmonieuse des personnes malades. Les checs des vis es th rapeutiques ont men progressivement les chercheurs r fl chir sur la place et le r le des soins palliatifs, qui seraient plus porteurs que le d ni de la mort, la m dicalisation de la fin de la vie et l invisibilisation des personnes mourantes et endeuill es. Cela dit, l auteur examine l actuelle injonction au "bien-mourir , qui comporte son lot de difficult s et de r sistances, et ce, au c ur m me de l institutionnalisation de soins palliatifs. Les r cits de professionnels accompagnant les mourants dans des institutions sp cialis es permettent de saisir les d calages entre l id al de la vie et de la mort, et la r alit v cue. Les institutions tudi es dans ce chapitre, qui se situent la marge de la norme attendue, forcent alors la r flexion sur les seuils et les attentes d une mort "optimale .
En conclusion de l ouvrage, Marcelo Otero revient sur un questionnement - et sans doute un malaise de fond -, qui est transversal aux chapitres de cet ouvrage: peut-on se passer d une logique de cat gorisation dans l univers des probl mes sociaux? Devant des ph nom nes a priori inclassables, innommables et ingouvernables, n a-t-on pas syst matiquement recours, et ce, m me lorsqu il s agit de lectures scientifiques ou d interventions humanistes, des proc d s la fois normatifs et pist miques pour arrimer (ou loigner) "les mots et les choses ? M me lorsqu il s agit d investir les interstices intercat gorielles et transcat gorielles (comme en t moigne la multiplication des interventions dites intersectorielles et des cat gories dites multiprobl matiques), peut-on r ellement s parer les op rations de nommer, de classer et de gouverner? Poser ces questions, c est d abord et avant tout admettre que les diff rentes mani res de "lire un ph nom ne donnent certes des r ponses vari es, mais toujours normativement situ es. Comme le mentionne l auteur, "on gouverne, comme on lit .
En somme, en cherchant d lier les discours, d cloisonner les pratiques et d caler les attentes, cet ouvrage s attarde une probl matique r currente au c ur du champ d analyse des probl mes sociaux: rendre compte, dans les d calages entre la vie et le monde de l interpr tation, des figures de ruptures, d ab mes, de d nuements (la mort, la folie, l errance, etc.) qui tout la fois participent la construction et la mise en tension des fronti res du social. Probl matique r currente, car ces figures, qui s rigent comme une limite int rieure la soci t , incarnent bien souvent "l innommable, l inclassable, l ingouvernable des dispositifs th oriques, pratiques et m thodologiques qui tentent de les saisir et de les capter, que ce soit pour les invisibiliser ou les surexposer. En analysant de front ce qui chappe aux cat gories conceptuelles et administratives visant nommer et classer, ou encore en attirant l attention sur les angles morts, les interstices ou les points de fuite des modes de gouvernement des conduites en vigueur (sanitaires, judiciaires, sociaux), l ouvrage pose le caract re probl matique du vivre-ensemble au sein duquel "l autre , sous divers prismes de failles et de vuln rabilit s, et au travers des r sistances, se d bat contre le r servoir in puisable des forces normatives du social.
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1. Pour une lecture pist mologique et m thodologique des enjeux des "r cits inachev s , voir Perreault et Thifault (2016).
R FLEXION LIMINAIRE AU-DEL DES FRONTI RES DU SOCIAL: L ESPACE NORMATIF DU VIVRE-ENSEMBLE
Shirley Roy
Dans nos soci t s contemporaines, de nombreux ph nom nes dits la marge remettent en question les modalit s du vivre-ensemble travers la red finition de l espace normatif partag . Parmi ces ph nom nes, plusieurs se situent dans ce que nous pourrions nommer le champ des probl mes sociaux: folie, d pendances, prostitution, d ficience intellectuelle, itin rance, etc. (Otero et Roy, 2013), mais concernent aussi la pauvret , la violence (conjugale, sexuelle, familiale), les d viances sexuelles, etc. (Dumont, Langlois et Martin, 1994 1 ). Ces ph nom nes, en raison de leur rapport au social plut t n gativement charg , posent d embl e la question de l espace normatif l int rieur duquel on agit et on construit le vivre-ensemble. Cet espace se d place, il est en constante red finition: ce qui hier tait inadmissible, rejet ou transgressif ne l est plus n cessairement aujourd hui et inversement 2 . Mais ce qui acc l re ou provoque le basculement du tol rable vers l intol rable, de l acceptable vers l inacceptable, de l inclusion vers l exclusion est la fois structurellement construit, conjoncturellement d termin et individuellement appropri .
Les figures qu on associe aux probl mes sociaux interrogent par le flou de leurs d finitions, leur gestion complexe, la faiblesse ou l absence de politiques claires concernant leur r solution, l occupation de l espace public et symbolique, les r actions affectives et motives que leur pr sence suscite. Les l ments ici voqu s et leur conjonction serviront de base une r flexion sur ce qui pousse et repousse les limites d un social "consensualis , anticip en tant que forme dominante de la normativit et du fonctionnement de nos soci t s contemporaines et sur ce qui les transforme. tant donn que les figures associ es aux probl mes sociaux ne sont jamais tout fait dedans, jamais tout fait dehors, elles sont la marge, la limite, la fronti re, et elles constituent une entr e "id ale pour penser les points de basculement d un vivre-ensemble inclusif, fragment ou excluant. Ainsi, en d finissant les fronti res sociales comme un rapport social qui renvoie aux formes et l intensit de la participation des individus dans la soci t 3 , je soutiendrai l id e: 1) que les ph nom nes la marge constituent d excellents r v lateurs et analyseurs des mouvements et d placements des fronti res du social; 2) que les fronti res qui circonscrivent l espace normatif du vivre-ensemble se m tamorphosent, se plient et se d plient sous le poids de diverses logiques; et 3) que ces logiques prennent leur force explicative dans leur conjonction. Nous appr hendons, ici, le d placement des fronti res dans sa dimension large, en tant que ph nom ne complexe supposant, en plus des logiques identifi s, une diversit d acteurs (intervenants, acteurs concern s, universitaires, personnes en autorit , etc.) et de processus inscrits dans une temporalit plut t actuelle. Il est important de retenir que notre r flexion repose sur la lecture de nos soci t s: contemporaines, occidentalis es et nordiques. Elle n a aucune pr tention "universalisante . Elle se veut une contribution la r flexion sur les diverses tensions autour de la d finition, jamais compl tement saisissable, de ce qu est ou de ce que pourrait tre la normativit sociale, dans le monde "occidentalis , aujourd hui.
1 . U N ANCRAGE EMPIRIQUE
Pour mener cette r flexion, je m appuierai entre autres sur mes travaux de recherches qui, au cours des ann es, ont port sur les ph nom nes de l itin rance, la pauvret , la marginalit et l exclusion sociale, probl mes sociaux par excellence s il en est. Je ne chercherai pas tant expliquer les causes et l historique de leur existence qu saisir les conditions de leurs possibilit s et qu proposer une interpr tation du r le qu elles jouent dans la red finition des fronti res sous l angle de la normativit sociale, celle qui fixe ce au-del ou en de de quoi on sera reconnu et inclus en tant qu acteur ou, au contraire, invalid , inexistant, exclu. Sans d velopper ici sur les nombreux travaux et tudes portant sur l itin rance 4 , et en reprenant l essentiel des th ses que j ai d velopp es (avec d autres 5 ) au cours des ans, disons que l itin rance se situe au croisement de dimensions structurelles, institutionnelles et individuelles; elle n est ni un statut, ni un tat, mais une condition de vie 6 . Qui dit "conditions de vie dit changements, conjonctures et variations. Dans une acception commun ment partag e, la condition de vie est, par d finition, fluctuante et variable en raison des composantes objectives et subjectives du d roulement de la vie. Mais la vie itin rante est, quant elle, marqu e par des conditions mat rielles de vie d t rior e, une d pendance envers les institutions sociales de prise en charge et de soutien, un loignement de la centralit en termes de comportements et de pratiques quotidiennes, la n gativit des sentiments mobilis s voire une identit fragilis e (Roy, 2008); elle constitue donc l une des figures exemplaires de la d munition et de l exclusion sociale (Roy, 1988, 1995, 2008). M me si elle se pr sente comme la figure invers e de la r ussite et de l insertion, la vie itin rante est en relation troite plus globalement avec les diverses composantes du social: elle s inscrit dans la m me conomie, dans le m me syst me de valeur, dans le m me environnement social et affectif, dans le m me r seau familial, amical et intime, etc., et en ce sens, elle partage le socle commun de la socialit ordinaire (Otero et Roy, 2013, p. 6). Mais la situation d itin rance condense checs, ruptures et impasses. N tant pas stabilis e, pas plus d ailleurs que toute autre condition de vie, elle est aussi marqu e par des relances, des inscriptions positives et des ancrages. Ce sont ces traces empiriques qui nous serviront de base la r flexion sur les fronti res du social en constante reconfiguration et que nous mobiliserons comme illustrations 7 .
2 . L ID E DE FRONTI RES SOCIALES
Penser en termes de fronti res n est ni nouveau ni r volutionnaire, particuli rement en ces temps o la migration, l immigration et la mobilit sociale, g ographique et politique ainsi que la conqu te de nouveaux territoires et la construction de murs sont l ordre du jour. La fronti re est constitutive de notre monde et se retrouve dans nos mani res de le penser (disciplines), de le nommer (cat gories) et de le qualifier ( pith tes). Cette notion, appliqu e au social et mobilis e pour mieux saisir les m canismes l uvre dans ce qui agr ge et ce qui distancie, nous semble f cond.
La fronti re voque, dans un premier temps, un espace, une zone physique, g ographique, qui s pare un tat d un autre tat. Les fronti res d un pays sont d limit es, contr l es ou surveill es; elles sont ouvertes ou ferm es, froides ou chaudes; on peut les franchir ou y tre refoul ; elles sont n goci es, impos es ou autoproclam es. Au sens physique et g ographique, les fronti res ont une composante mat rielle et visible forte m me si elles varient dans le temps et dans l espace au gr des conqu tes, des guerres ou de scissions plus ou moins n goci es. C est l un des objets centraux de la science politique, de la g ographie et de la g opolitique (Amilhat-Szary, 2015).
cette premi re id e s ajoute celle de fronti re sociale qui constitue, ici, l essentiel de notre r flexion. Elle renvoie aux formes et l intensit de la participation des individus dans la soci t . Et comme le formule Simmel, "la fronti re n est pas un fait spatial avec des cons quences sociologiques, mais un fait sociologique , c est "un v nement sociologique en ce qu elle [la fronti re] se r v le, s instaure et se modifie dans l action (Simmel, 1908, cit dans Truc, 2005, p. 10). Ainsi, la fronti re en tant que rapport social suppose un espace o , en son sein, cohabite une diversit de sujets, de formes, de rapports, et en son ext rieur, d autres sujets, d autres formes, d autres rapports. Elle se veut un espace de tensions, de conflits entre diverses normes, pratiques et actions (structurelles, institutionnelles, situationnelles et individuelles) pour la d finition ou la red finition de ce que constitue le vivre-ensemble, et de ce que sont les conditions d un social incluant ou excluant. Dans le sens de limite, les fronti res cr ent, dans leur point le plus loign de la centralit , les conditions o apparaissent des formes vari es de repli, de rel gation et de s gr gation sociospatiale.
Ainsi, dans notre compr hension, les fronti res sociales d limitent une zone, un lieu normativement situ et symboliquement investi de ce qui se construit comme acceptable et partageable et qui fonde le vivre-ensemble; elles circonscrivent l o l action sera ou non enclench e. Cet espace se veut dynamique et perm able tout en fixant une limite au-del ou en de de laquelle les choses changent, bougent, ne sont plus exactement de m me nature, ne r pondent plus exactement aux m mes r gles, ne rel vent plus exactement du m me imaginaire. Ainsi se jouxtent les dimensions externes, qui confinent et enferment, et les dimensions internes, qui poussent et repoussent les limites ou vice versa. Au-del de la s paration, de la distinction que fonde l id e de fronti re, c est la dimension conjonctive (Genard et Cantelli, 2008) qui suppose un lien entre dehors et dedans qui nous int resse ici, en tant qu interface, embo tement ou cospatialit (L vy, 2010) 8 . C est dans cette dynamique de fluidit , de recouvrement et de perm abilit que l on peut le mieux saisir le sens et la r alit des fronti res du social. Elles constituent alors davantage un filtre, un passage possible et, pour filer la m taphore, comporte des obstacles franchir ou mobiliser, des modalit s de contr le subir et des m canismes de r gulation int rioriser.
La litt rature sur le th me des probl mes sociaux est abondante et diversifi e. On y trouve un vocable large aux accents plus souvent n gativement charg s qui ont tendance d signer des comportements, des groupes, des pratiques et des ph nom nes aupr s desquels il "faut intervenir (encadrer, contr ler, r primer, redresser, etc.). On les qualifiera de: d viance, stigmatisation, exclusion, in galit s, "judiciarisable , borderline , pauvret extr me, enfermement, violence, criminalit 9 . Sans renier ni mettre de c t la compr hension que ces lectures ont permise, nous chercherons d dramatiser et "neutraliser le regard sur les probl mes sociaux afin d en explorer le caract re sociologiquement pertinent. Nous reprenons ici la proposition d Otero (2008, 2013) 10 dans ce qu elle a de plus central: dans une soci t o l individualisation et la singularisation prennent place, et o la collectivisation des actions dans une relative conformit (normativit ) permettant de faire soci t est toujours une composante essentielle, "ce qui et "qui posent probl me et, partant, " quoi et " qui les comportements, attitudes, actions posent probl mes deviennent des questions pertinentes pour repenser la nature, le contexte, les d terminants et les appropriations de ce qui constitue, pour une soci t , un moment donn , son univers de "failles, de d fauts, d insuffisances, d inad quations, d inadaptations, de contre-figures (Otero, 2013, p. 2).
Ainsi, comme le ferait un cal idoscope, apparaissent des figures variables et changeantes de ce qui pose probl me. Figures structur es partir des m mes composantes, elles se modifient, se d placent, se transforment en fonction des p riodes historiques, des contextes d apparition et d volution, des conjonctures, des moyens mobilis s. Parce qu elles sont des sortes d unit s composites qui, au demeurant, ont des caract ristiques proches, l tude de ces figures permet d identifier des zones de d placement, voire de tremblement dans la red finition de l espace normatif partag et dans la mani re d y r agir. C est partir de cette compr hension de l id e de fronti re que nous interrogerons les logiques de leurs possibles basculements.
3 . L OGIQUES L UVRE DANS LE D PLACEMENT DES FRONTI RES
Les fronti res en tant que rapport social ne sont ni fixes ni immuables, au contraire. Afin d explorer et d analyser les d placements, mouvements et reconfiguration des fronti res du social et des logiques qui les animent, de celles qui permettent de les transgresser, de les brouiller, de les renforcer, nous avons construit notre r flexion autour de quatre logiques: intellectuelle/rationnelle, qui permet de nommer et de d signer un ph nom ne; sensorielle, qui s int resse particuli rement la visibilisation des situations; affective, qui am ne s mouvoir devant certains ph nom nes ou actions et pas devant d autres; actancielle, qui pose la question de l action, de l agir collectif ou individuel, qu il soit de l ordre du politique ou de l humanitaire. Nous explorerons chacune de ces logiques puis nous reviendrons sur leur n cessaire lien, conjonction, superposition, partir desquels elles acqui rent toute leur pertinence et tout leur sens.
3.1. La logique intellectuelle: d signer
La d signation constitue le principe de base de la logique intellectuelle et de rationalisation dans la mouvance des fronti res du social. travers le choix d un terme ou d un autre seront identifi es les caract ristiques que l on juge marquantes en regard de diverses situations, comportements ou variables individuelles, et celles qui, in absentia , permettent d exclure les unit s qui ne correspondent pas aux crit res de circonscription. Ainsi, choisir une cat gorie permet de classer les ph nom nes (itin rance, sans-abrisme, sans domicile fixe) et leurs composantes (occasionnelle, cyclique et chronique), de les hi rarchiser partir de divers crit res (symboliques, volumes, configurations dominantes, etc.), de les qualifier (d saffiliation, urgence sociale, exclusion, d liaison), de regrouper et de distinguer des r alit s parfois proches, d valuer des volumes (3 000 ou 30 000 personnes itin rantes Montr al) ou de d crire des trajectoires.
Ainsi, la d signation alimente le d bat public et intellectuel; elle permet aux pr cisions, aux distinctions et aux contradictions d appara tre, tout en rigeant empiriquement ou symboliquement des limites, des fronti res. La d signation disciplinaire introduit des variations dans le regard port et dans le langage mobilis (d signer un comportement ou une situation comme r sultant d un d rangement psychiatrique ou d une situation de d munition ou judiciairement r pr hensible). Cela mobilise des univers parfois incompatibles qui modifient non seulement le regard, mais aussi et surtout les r f rents th oriques qui permettront d appr hender les explications, ph nom nes, pratiques et actions de mani re diff renci e (travail social, criminologie, ducation sp cialis e, sant communautaire, sexologie, psychiatrie, g rontologie, etc.) (Roy et Hurtubise, 2013, p. 329). Alors que la d signation sociologique identifie, nomme, construit des regards, des discours, et induit des compr hensions diverses et des comportements collectifs r actifs, la d signation juridique cr e des cat gories qui reposent sur un syst me dont les acteurs feront l objet d interventions diverses (contr le, punition, r pression) aux cons quences variables pour le syst me (volume de personnes prises en charge, instances mobilis es en termes d expertise et du type d institutions) ou pour les individus (comparution en cour, fichage, contraventions, enfermement, etc.). Alors que la d signation politique pointe des populations qui rel veront de dispositifs tatiques les int grant la citoyennet sociale travers des formes plus ou moins tanches de protection sociale (Warin, 2010, p. 18), cr ant des m canismes qui, dans leur perm abilit , seront plus inclusifs ou plus excluants, la d signation symbolique renvoie une repr sentation commun ment partag e de l univers dans lequel on est ins r (de valeurs, visions, pens es, mani res de vivre, etc.), auquel on appartient, et qui se module en fonction de la place occup e dans la hi rarchie sociale, cr ant un espace, une distance entre groupes, individus, pratiques, comportements, ph nom nes, etc.
Chacune de ces d signations, en leur sein ou dans leur d clinaison, devient activateur ou d finisseur de fronti res, la limite qui situe l univers de rattachement un ensemble de d nominations, d pith tes, de qualificatifs qui pr cisera les contours de sa reconnaissance et de son appr hension. En ce sens, ce qui est inclus ou, au contraire, laiss dans l ombre dans la cat gorie choisie redessine les limites, les fronti res du ph nom ne observ . Et le choix des termes de l objet nomm r oriente le projecteur sur des aspects plus d terminants ou, au contraire, des dimensions mineures du ph nom ne.
3.2. La logique sensorielle: visibiliser
La visibilit acquise ou impos e d un ph nom ne social constitue un l ment central dans la d finition/red finition des fronti res du social. Voir est une condition essentielle de la perception d un ph nom ne et aussi de la constitution d un ventuel discours 11 . Ainsi, voir, donner voir, rendre visible permettra de construire les perceptions positives, neutres ou n gatives des repr sentations larges ou circonscrites de l objet ou de la situation observ e ainsi que des discours descriptifs, explicatifs ou compr hensifs.
La visibilit , toujours partielle et conjoncturellement situ e, met en vidence des aspects que l on peut circonscrire, et par rapport auxquels on peut ventuellement penser le sens. Parce qu elles sont visibles, des situations interrogent sur la place occup e, le sens mergent et sa pertinence. La visibilit permet l analyse; elle est aussi inscrite dans la dur e, la fr quence et l observation consciente.
Les traces rep rables font advenir empiriquement et symboliquement le ph nom ne la conscience individuelle et collective. Les ph nom nes sociaux qui posent probl me se situent aux deux extr mit s du spectre de la prise en compte, oscillant entre l espace d ombre et celui de la lumi re. un bout, les formes courantes de la marginalit sociale, celles d valoris es et tenues distance 12 , ont tendance chercher l invisibilit . Par exemple, chez les personnes vivant la rue, nombre d entre elles sont, ou se rendent, invisibles en usant de strat gies de dissimulation pour se soustraire aux regards d sapprobateurs ou condamnateurs de certains passants, aux mesures r pressives d coulant de r gles juridiques (code civil, de la route ou criminel), aux effets stigmatisants de certaines institutions de prise en charge (les refuges ou les piqueries, les drop-in ou les centres de jour). Pour dormir, les personnes qui n ont pas de domicile circulent entre les divers lieux qui les rendront plus ou moins invisibles: maisons de chambres, petits h tels ou motels, chez un ami, une connaissance ou dans des "non-lieux (Laberge et Roy, 2001). l autre bout du spectre, on observe la tr s grande visibilit de personnes pour lesquelles la rue est leur lieu de vie, leur domicile et leur monde. Elles y circulent et occupent l espace public en adoptant des pratiques qui rel vent du priv ou de l intime (dormir sur un banc, manger, se laver, uriner, vivre sa sexualit , etc.). La tr s grande visibilit de ces comportements entra ne diverses formes de m pris: s vices et violence, privation de droits sociaux et politiques, humiliation et offense (Honneth, 2000). Ce registre va contresens des conditions qui permettent d obtenir de la consid ration, de la reconnaissance et du respect que suppose l insertion dans le vivre-ensemble.
Ainsi, si l invisibilit prot ge et parfois s curise, l impossibilit de relever des traces notables et rep rables ne permet pas leur prise en compte dans la d finition ou la constitution du vivre-ensemble, et ce, autant sur le plan mat riel, symbolique, politique que social. Cela dit, leur trop grande visibilit peut constituer un frein la reconnaissance devant le constat de l cart entre ce qui est acceptable et inacceptable, entre ce qui est commun et trop loign ; les conditions de la mise distance et de leur limite se renforcent alors. La visibilit tant le premier pas vers l intelligibilit des ph nom nes sociaux qui posent probl me, elle constitue une condition n cessaire bien que non suffisante, selon l expression consacr e, la red finition des fronti res du social, celles qui circonscrivent la normativit sociale partag e ou partageable.
3.3. La logique affective: s mouvoir
Le bousculement des fronti res du social se joue aussi sous le registre de l motion en activant les cordes sensibles de l acceptable et de l inacceptable, d une perception positive ou n gative, de la valorisation ou du m pris. Les ph nom nes ou les dimensions de ce qui est commun ment partag ou d cri s incarnent dans des formes affectives aux accents parfois oppos s. La visibilit des dimensions probl matiques ou probl matis es caract risant un ph nom ne et les r actions individuelles ou collectives provoqu es sont variables. Elles s attachent le plus souvent certains aspects visibles (dormir dans un parc, ivresse dans l espace public, mendicit ), et plus rarement la totalit du ph nom ne (l itin rance, la folie ou la prostitution). L motion constitue, dans une lecture complexe de la r alit sociale, une cl de compr hension de l agir individuel et collectif (Martuccelli, 2005). Elle fait l objet de r gles, d apprentissage qui sont propres une "culture affective (Dechaux, 2015) qui, tout en dotant les acteurs de rep res normatifs, cadre et oriente l action. Certaines motions sont per ues ou reconnues comme tant plus l gitimes que d autres et forceront ou cr eront les conditions propices au d placement des fronti res et la recomposition du vivre-ensemble. L motivit s organise dans un espace de tensions form la fois de reconnaissance et de respect, mais aussi de m pris et de rejet.
D une part, on sera positivement sensible aux efforts des personnes se conformer aux codes de conduite (propret , non-agressivit , etc.), d interaction (ne pas tre trop ivres ou trop confuses au moment d une interaction). On portera une oreille attentive une explication plausible de la situation v cue (perte du logement pour cause d incendie, accident de travail ou ch mage, etc.), une demande polie (d argent, de tickets de m tro ou de nourriture, etc.), au fait d tre une personne demandant protection (femme ayant subi de la violence familiale/conjugale, enfant abandonn , personnes ayant un handicap). Diverses situations suscitent donc l empathie, la bienveillance, voire la compassion. Dans ce cas, on se montre sensible l autre, sa souffrance, on a un v ritable souci de l autre; on ne se d tourne pas insouciamment des situations dramatiques provenant de la souffrance d autrui et on n abandonne pas facilement ceux et celles qui y sont enferm s, pourvu qu ils montrent effort et responsabilisation. Ainsi, de multiples initiatives collectives et individuelles, des formes diverses de b n volat et d entraide, des gestes quotidiens de partage (dons en argent ou mat riels, sourires, conversations int ress es) marquent la relation l autre socialement d muni.
D autre part, certaines situations et comportements suscitent rejet, m pris, voire r pulsion. Ici, ce sont les actions d rangeantes et perturbantes li es des situations quotidiennes, les mani res de se comporter dans l espace public, celles qui repoussent ou choquent qui nous interpellent. Tout d abord, la salet et la puanteur dans un univers de plus en plus aseptis rebiffent. Ainsi, une tenue non pas modeste, mais sale et d glingu e loigne et d consid re la personne; de fait, spontan ment, on se tiendra loin de quelqu un portant des v tements tach s, et aux conditions hygi niques douteuses. La malpropret est associ e n gligence, irresponsabilit et, ultimement, danger. Puis des situations, comportements et attitudes suscitant peur et ins curit seront d consid r s; des gestes d sarticul s et incoh rents, un ton agressif ou un discours insens , le franchissement de l espace physique de protection de soi (en se rapprochant de trop pr s) peuvent constituer des situations v cues comme mena antes. Les th mes de la s curit et de la violence ayant si fortement p n tr le discours social que tout ce qui s en approche provoque g n ralement repli, retrait, fuite. Le sentiment d tre en situation de non-contr le de son environnement prescrit l loignement.
3.4. La logique actancielle: agir
La logique actancielle suppose un agir concret et les intentions "d un agent, d un acteur social, d un individu. Les valeurs de r f rence, les visions du monde, les logiques et strat gies d action, les d cisions des individus ou des groupes sont convoqu es comme principes explicatifs. Les acteurs y sont reconnus dans leur rationalit comme dans leur subjectivit (Berthelot, 1992, p. 76). Dans l espace normatif du vivre-ensemble, inclusif ou excluant, l agir individuel et collectif contribue la mouvance des fronti res du social.
Sur le plan individuel, en direction des personnes aux comportements et pratiques "non conformes et probl matiques (Otero, 2008), une diversit d actions appara t. Dans certains cas, on cherchera aider directement la personne en difficult en lui proposant ou en lui prodiguant des conseils (se pr senter telle ressource ou consulter tel sp cialiste), des services (aider acqu rir ses papiers, fr quenter une ressource de jour ou un refuge) ou des soins (l infirmi re prodiguant des soins curatifs dans la rue, prendre rendez-vous dans une institution m dicale ou sociale sp cialis e, etc.). On l accompagnera dans des lieux ou des services publics ( l h pital, la cour, la banque, etc.) qui demandent des comp tences pr cises et supposent de poss der la culture de l institution (formes d interaction, disponibilit de documents, papiers et certificats souvent gar s ou vol s). On l entendra dans ses plaintes et complaintes et dans l vocation de ses difficult s, r elles ou appr hend es, avoir un contr le sur sa vie. On proposera des modalit s de reprise en main travers le changement potentiel et r el de comportements parfois trop explicitement transgressifs ( travers des cures dans des lieux sp cialis s, des programmes d insertion ou des suivis psychologiques ou psychiatriques, etc.).
L agir peut donc chercher soutenir, accompagner et aider, mais il peut aussi appara tre sous forme de contr le, d enfermement, de r pression, etc. Ainsi, que ce soit travers les lois et les r glements qui contraignent et imposent des restrictions la circulation, l occupation de l espace public (parcs et places publiques ferm s la nuit), dans une d marche fixant la limite de ce qui est permis et non permis (se bagarrer, consommer des drogues dans l espace public, tre ivre, uriner ou dormir dans les parcs), dans un esprit de protection contre soi-m me (comportements d lirants, automutilants) ou mena ant pour autrui (agression verbale ou physique), ou dans une approche punitive (interception des personnes, arrestation, contraventions) ou de contr le, l action, travers ses diverses formes, m nera les acteurs et les institutions se repositionner et d velopper et adopter diverses formes et strat gies 13 .
Sur un plan collectif, l agir est d fini, circonscrit par des politiques (sociales ou conomiques) aux ramifications larges ou plus cibl es. Elles cr ent un cadre qui soutiendra financi rement et directement les individus vuln rables (politique de l Aide sociale, subventions directes aux personnes d clar es invalides ou inaptes, politique de non-imposition pour des revenus trop faibles, retour des montants de TVQ et TPS, etc.) ou, plus collectivement, travers le d veloppement de plans d action en direction de ph nom nes ou de situations jug es socialement prioritaires et qu il faut r soudre (politique en itin rance, soutien domicile, logement social, etc.); elles fixeront les r gles de financement tatique concernant ces actions. Bien que souvent trop s lectives (populations et situations vis es) et insuffisantes, ces actions (financement, soutien et ressources) indiquent une volont collective d agir. Elles sont le fruit la fois de pr occupations communes sur la n cessit d agir et d un rapport de force entre soci t civile, monde communautaire et monde politique.
Ainsi, les fronti res subissent le poids des actions. La nature m me de celles-ci mobilise des ressources et des r seaux, et se pr sente sous diverses modalit s en s adressant toutes les composantes de l acteur. Dans une action engag e envers l autre (travail de proximit aupr s de la personne) et qui cherche affirmer et d fendre les droits citoyens (d veloppement de l empowerment aupr s du citoyen), recadrer les comportements individuels (dans une approche douce ou contraignante aupr s de la personne ayant un "handicap ) ou encadrer ou contenir les risques (signalement la police pour mettre fin une situation de violence ou recours la sant publique pour r duire les dangers d une pid mie chez des "populations risque ), le d ploiement des actions suppose un r seau "tiss serr , l o les actions et les acteurs sont compl mentaires m me si leurs vis es sont parfois contradictoires (Roy et Morin, 2007). L acteur et l action vis s et l acteur et l action agissant sont interd pendants, leurs pratiques r seaux coconstruites peuvent appara tre sous des modalit s autoritaires ou partenariales. Cela dit, elles permettent par exemple, d une part, d "accueillir la souffrance v cue par les personnes la rue, d autre part, d assurer la circulation de celles-ci dans un ensemble de ressources contenant et minimisant les d rangements urbains et, enfin, de constituer un dispositif de "r inscription sociale, de recr ation de liens, de red ploiement d habilet s (Roy et Morin, 2007, p. 212-213).
4 . C ONJUGAISONS ET CROISEMENTS
Les logiques que nous avons construites et d velopp es (d signer, visibiliser, s mouvoir, agir) constituent des conditions d activation ou de d sactivation de la mouvance des fronti res du social en redessinant les contours du vivre-ensemble. Prises isol ment, ces logiques ont un effet limit , mais conjugu es, elles ont une influence certaine la fois sur les repr sentations, la compr hension, voire l acceptation ou le refus de nouvelles configurations normatives, et sur la volont d agir. C est dans leur conjonction et leur interd pendance qu elles prennent forme et que se mat rialise leur force.
On le sait, le propre d une cat gorie est de nommer, d signer, assigner, tiqueter. Mais ces op rations habituelles sont charg es d enjeux fondamentaux dans le cas de ph nom nes sociaux probl matis s, qui se trouvent l oppos de la r f rence normative commune. Les d nominations anciennes ou nouvelles associ es aux figures de la marge touchent profond ment ou superficiellement ce qui est convenu et partag . Elles remettent en question, implicitement ou explicitement, le seuil en de ou au-del de laquelle une place signifiante et significative est octroy e dans la d finition et la r alit du vivre-ensemble, de la communaut , de la soci t ; plus encore, le recours une d nomination fait basculer dans l acceptable, le tol rable ou en son contraire. Les termes varient dans le temps et dans l espace. De n gatives, certaines d signations s att nuent 14 ; de plus accept es, quelques-unes redeviennent objets de contraintes et de contr le 15 ; en se reconfigurant, d autres se lissent et s all gent de leur charge trop n gative, permettant de porter un autre regard (moins stigmatisant et plus compr hensif), d avoir une autre compr hension (plus sociologique et moins criminologique), attribuant un statut diff rent une cat gorie d sign e (juridiquement ou sociologiquement), entra nant ventuellement une action ou une autre (soutenir ou r primer) ou bloquant toute action 16 .
Par ailleurs, la visibilit , tape cruciale dans la reconnaissance d un ph nom ne, permet de saisir ce qui est vident et manifeste, ce qui caract rise et distingue, ce qui peut tre int gr ou non dans l espace commun du vivre-ensemble. Elle cr e les conditions d un possible jugement, la production d un sens qui, soumise d bat, d signera les contours d un consensus plus ou moins large, mais aussi d un dissensus plus ou moins affin . La trop grande visibilit peut paradoxalement dresser une barri re au rapprochement, la d finition de cet espace partag o l action est possible. A contrario , l invisibilit emp che tout processus de reconnaissance; plus encore par sa dissimulation, sa part d ombre, elle emp che l action (Roy, 2007). La visibilisation est activ e par diverses sources (l augmentation des "quanta , la publicisation par les m dias crits et visuels, la circulation dans les r seaux sociaux, etc.). La multiplication des annonces publiques (ou d nonciation de situations invisibles) suscite ou renforce le sentiment de "jouabilit 17 de la prise de parole et minimise la dimension d affabulation souvent attribu e aux personnes subissant ou tant incluses dans les situations dites probl matiques. Le cumul des informations et la superposition des images confortent la visibilit de ph nom nes v cus dans l ombre et, terme, forcent le regard et le transforment.
Dans le registre de l motion cohabitent des sentiments antagoniques. D un c t , la compassion, l ouverture, la sensibilit t moignent d une v ritable conscience de l autre et d une confiance en l autre. Des gestes, des actions, des regards qui compl mentent ou se substituent un environnement d faillant de soutien et d aide. Les gestes bienveillants renforcent toute forme de responsabilisation individuelle. l chelle individualis e, ils compensent pour l absence d une v ritable politique l endroit des d munis de notre soci t . De l autre c t , des gestes, des actions, des regards qui d valorisent, d valuent, m prisent les attitudes, comportements, groupes ou individus qui s loignent trop de la centralit . Ceux-ci sont interpr t s comme tant d nu s de responsabilit , car ne manifestant aucun effort de liaison avec la communaut ; pis encore, ces comportements sont parfois interpr t s comme de la provocation ou de l insouciance, ne m ritant pas la reconnaissance ou ne soutenant pas la politique de la main tendue. S mouvoir donne lieu des actions cons quentes de rapprochement ou d loignement. La variabilit de ces actions dans le temps tonne parfois: on s lectionne, on nomme, on voit, alors on endosse ou on rejette, et les crit res sont souvent variables et contextuels.
La logique actancielle renvoie donc la capacit potentielle et r elle s occuper de soi, assurer sa vie (sa survie), organiser son environnement et ne pas tre d pendant des autres et des institutions sociales ou juridiques, exercer ses droits dans le cadre des politiques sociales. Elle contribue, dans le cas des figures qui posent probl me, rep rer des configurations nouvelles int grer ou d anciennes jecter, tout en poursuivant des objectifs diff rents autant du point de vue de celui qui agit que de celui qui est agi. L action mobilise des modes plus collectifs supposant un r seau d acteurs du politique, du monde communautaire ou citoyen; elle propose des mesures plus ou moins larges appuy es par des moyens plus ou moins substantiels. De l aide communautaire l action d un r seau en passant par le d veloppement de ressources publiques et communautaires ou encore par l adoption de politiques sociales, les agirs individuels et collectifs, en s appuyant sur des formes accept es, d placent les limites en transformant l espace collectif du vivre-ensemble.
Dans la rencontre des logiques, il n y a th oriquement ni hi rarchie ni pattern pr d fini. Parfois, c est parce qu on visualisera un comportement, une attitude, une action et qu on s en mouvra que s entrouvrira l espace de la prise en compte ou de l acceptable; parfois, c est en distinguant les parties d un tout et en les d signant diff remment que l espace de ce qui est inclus ou exclu se recomposera, car il rendra possible la mobilisation de certaines politiques ou mesures existantes; d autres fois, c est en r agissant des comportements devenus socialement inacceptables que les actions se d ploieront. Au-del de la copr sence des logiques propos es, ce qui enclenche ou d clenche les mouvements qui conduisent une reconfiguration des fronti res du social, ce sont des conjonctures, des critiques, des connaissances nouvelles, des controverses. Ce qui fait bouger, c est la mobilisation collective autour d enjeux larges qui posent un regard nouveau sur des questions anciennes; c est le trop-plein d indignation, l action dans toutes les directions d acteurs aux id ologies parfois divergentes; ce qui remue, c est le relais d acteurs institutionnels sensibilis s aux ph nom nes probl matis s et probl matiques (journalistes, travailleurs sociaux, d cideurs politiques), les comp tences et les moyens de ceux-ci, leur capacit faire entendre leur voix, etc. (Best, 2008) 18 .
Ainsi, "qui et "ce qui posent probl me, et " quoi et " qui (Otero, 2008) les comportements, attitudes, actions qui posent probl me se red finiront en fonction de la volont , de la possibilit et de la capacit d signer, visibiliser, s mouvoir et agir. Ces logiques sont loin d avoir un effet automatique ou syst matique; elles construisent des parcours o leur imbrication tracera des trajectoires de mobilit des fronti res. certains moments, le changement dans la d nomination minimisant les effets de stigmatisation et d amalgame en s loignant des approches populationnelles 19 constituera le premier pas dans la reconfiguration. Parfois, ce sera la visibilit de situations mal connues ou inconnues qui enclenchera une prise de conscience collective et ouvrira la voie une plus grande acceptabilit et une action plus coordonn e 20 . Souvent la disponibilit des ressources individuelles, communautaires ou politiques visant soutenir, cadrer ou r soudre des situations probl matiques donnent une ampleur ou une l gitimit des actions qui jusque-l n en avaient que peu ou pas en regard de certains ph nom nes ou probl mes sociaux 21 . Enfin, d autres moments, l motion qui appara t ou ressurgit devant des situations anciennes ou nouvelles transformera le statut de certaines cat gories et enclenchera des actions qui jusque-l taient paralys es 22 .
5 . T ENDANCE CONTEMPORAINE: LA LOGIQUE AFFECTIVE
On le sait, dans le temps, le poids de chacune de ces logiques a vari . Mais, dans nos soci t s contemporaines, on peut soutenir que c est la logique affective qui, travers l motion suscit e, mobilis e, nomm e, aura plus tendance mettre en branle l action et influencer la reconfiguration des fronti res du social et du vivre-ensemble. La d finition ou la red finition des situations sociales, des pratiques et des actions passe par l motion travers plusieurs m canismes. Nous en voquerons deux. D une part, la mise en image sur diverses plateformes m diatiques auxquelles tous et toutes ont un acc s direct de situations qui nous atteignent, qui nous touchent, qui nous meuvent. Chacun peut s approprier le contenu, s identifier, et avoir le sentiment de communier avec les autres distance, de "faire quelque chose , isol s que nous sommes dans nos "mondes et confront s l exigence de la responsabilisation et de l implication. La capacit tre en lien avec d autres objectivement inatteignables et le sentiment de pouvoir refa onner notre monde tout en tant seul constituent les conditions d apparition ou de recr ation d une prise sur et de la capacit faire bouger les choses 23 . D autre part, les analyses sociologiques proposent une lecture o le langage de l motion constituerait l expression du lien entre la subjectivit valoris e et le collectif normatif se substituant un langage incapable de traduire dans ses termes classiquement utilis s l expression contemporaine du malaise social. On parlera de souffrance, compassion, indignation, m pris, respect, humiliation, honte, peur, etc. 24 . Ces nouveaux termes deviendraient des v hicules qui donnent une "r sonnance collective des frustrations individuelles (Martuccelli, 2009, p. 46) devant l impossibilit de d finir clairement le monde dans lequel nous vivons et d en saisir les limites. Les termes de l motion red finiraient, sur des bases et des crit res diff rents, et tout en les d passant, les hi rarchies et les alliances classiquement tablies. Ils permettraient de nouveaux assemblages, ceux qui donnent l impression r elle ou anticip e de participer de la d finition/recomposition du vivre-ensemble.
Comme chaque soci t , chaque p riode, chaque contexte a ses particularit s dans la recomposition et la reconfiguration des fronti res du social, les quatre logiques propos es, dans leurs amalgames, superpositions, ordonnancements, configurent le social diff remment. Cependant, elles ont la caract ristique de s inscrire dans un espace la fois rigide et lastique, fluide et consistant. Dans un sens, elles s intercalent entre des processus d assujettissement (qui imposent les codes et les normes) et de subjectivation (qui int riorisent, subjectivisent, s approprient) et, dans l autre, elles participent de l ouverture ou de la fermeture des limites au-del desquelles les choses changent de nature et de configuration et en red finissant constamment ce qui est acceptable et inacceptable, tol rable et intol rable, normal et pathologique, etc. En ce sens, les configurations ainsi redessin es s inscrivent dans des temporalit s et des contextes pr cis qu il nous est n cessaire d analyser finement et contin ment afin de saisir, le plus pr cis ment possible, ce qui marque nos soci t s contemporaines.
B IBLIOGRAPHIE
AMILHAT-SZARY, A.-L. (2015). Qu est-ce qu une fronti re aujourd hui? , Paris, Presses universitaires de France.
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