L adolescence scarifiée
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L'adolescence scarifiée , livre ebook

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Description

Souvent improprement assimilées à des automutilations, les scarifications consistent en des incisions et des lésions cutanées délibérément infligées qui laissent des cicatrices plus ou moins durables. Longtemps considérées comme des conduites marginales, ces lésions cutanées dont la fréquence est en augmentation constante au sein de la population adolescente constituent, au même titre que la fugue ou l'alcoolisation massive, des conduites de rupture associées au risque suicidaire accru qu'il convient d'appréhender au mieux.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2009
Nombre de lectures 200
EAN13 9782336251080
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Sommaire
L’œuvre et la psyché Page de titre Page de Copyright Dedicace Remerciements Avant-propos Introduction Chapitre I - Coupures à l’adolescence Chapitre II - Les lésions cutanées auto-infligées Chapitre III - Un langage de l’indicible Chapitre IV - Approches thérapeutiques Conclusion BIBLIOGRAPHIE
L’œuvre et la psyché
Collection dirigée par Alain Brun

L’œuvre et la psyché accueille la recherche d’un spécialiste (psychanalyste, philosophe, sémiologue...) qui jette sur l’art et l’œuvre un regard oblique. Il y révèle ainsi la place active de la Psyché.
Michel MAURILLE, Freud et le Moïse de Michel-Ange , 2008. Jean-Pierre BRUNEAU, L’artiste et ses rencontres. Une lecture lacanienne, 2008.
Mariane PERRUCHE, J.-B. PONTALIS. Une œuvre , trois rencontres : Sartre, Lacan, Perec , 2008.
C. DESPRATS-PEQUIGNOT et C. MASSON (Sous la dir.), Métamorphoses contemporaines : enjeux psychiques de la création , 2008.
Philippe WILLEMART, Critique génétique : pratiques et théories, 2007.
Roseline HURION, Petites histoires de la pensée, 2006. Michel DAVID, Amélie Nothomb, le symptôme graphomane, 2006.
Jean LE GUENNEC, La grande affaire du Petit Chose, 2006. Manuel DOS SANTOS JORGE, Fernando PESSOA, être pluriel. Les hétéronymes, 2005.
Luc-Christophe GUILLERM, Jules Verne et la Psyché , 2005 Michel DAVID, Le ravissement de Marguerite Duras, 2005. Orlando CRUXÊN, Léonard de Vinci avec le Caravage. Hommage à la sublimation et à la création, 2005.
Monique SASSIER, Ordres et désordres des sens. Entre langue et discours, 2004.
Maïté MONCHAL, Homotextualité : Création et sexualité chez Jean Coteau, 2004.
Kostas NASSIKAS (sous la dir.), Le trauma entre création et destruction, 2004.
Soraya TLATLI, La folie lyrique : Essai sur le surréalisme et la psychiatrie, 2004.
Candice VETROFF-MULLER, Robert Schumann : l’homme (étude psychanalytique) , 2003
CRESPO Luis Fernando, Identification projective dans les psychoses, 2003.
L'adolescence scarifiée

Mickaël Brun
© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com harmattan l@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
9782296075313
EAN : 9782296075313
à Françoise, Elaine, Laetitia
Nous tenons à remercier l’ensemble de l’équipe de l’Unité Médico-Psychologique de l’Adolescent et du Jeune Adulte du Centre Jean Abadie, ainsi que les patients qui ont participé à l’élaboration de ce travail. Michaël Brun tient à remercier son père de nous avoir aidé à faire aboutir ce projet.
Avant-propos
Au cours de la dernière décennie, deux troubles des conduites apparaissent étrangement fréquents chez les adolescents des pays occidentaux, en particulier les jeunes filles âgées de 13 à 17 ans : les scarifications (le plus souvent effectuées au poignet ou à l’avant-bras) et les crises de boulimie suivies de vomissements provoqués. Nouvelles expressions déchirantes du malaise des jeunes dans notre société, ces troubles peuvent bien sûr être appréhendés avec les outils de lecture psychopathologique hérités de Freud et de ses successeurs. Une telle approche demeure évidemment pertinente. Elle serait toutefois incomplète si elle ne prenait pas appui sur une observation clinique approfondie de ces troubles, tant il est vrai que toute production symptomatique livre à travers sa forme une partie de son contenu — et donc de sa finalité et de sa fonction. Il est à cet égard étonnant de constater que l’abondance de la littérature psychiatrique anglo-saxonne à propos de ce que nos confrères étrangers nomment self-harm ou self-cutting s’en tient pour l’essentiel à l’épidémiologie de ces conduites, sans entreprendre une tentative de compréhension de leur sens. L’approche clinique est également peu développée dans les publications de langue française, même lorsque le point de vue psychodynamique y est riche et fourni, beaucoup d’auteurs interprétant avant tout les attaques du corps comme des actes anti-pensée.

Se scarifier, c’est au sens clinique se couper intentionnellement, c’est-à-dire étymologiquement « se porter un (mauvais) coup » - en l’occurrence se blesser en s’entamant la peau. Mais à l’instar de ses déclinaisons ethnographiques, la scarification est aussi une évacuation, un soulagement recherché en même temps qu’une inscription sur soi où l’incision marque une interruption, une césure, une séparation dont le sujet veut garder la trace, et parfois même exposer le stigmate d’une torture mêlant en une même peau le bourreau et sa victime.

Dans quels contextes ces conduites d’attaques corporelles s’expriment-elles et quelles en sont les modalités détaillées ? Qu’en disent ceux et celles qui se les infligent ? Quels rapports ont-elles avec d’autres formes de rupture, à commencer par ces conduites amenant les adolescents boulimiques à se rendre malades en se gavant de nourriture avant de se faire vomir ? Que signifient ces attaques de la peau (scarifications, brûlures, abrasions) présentées par ceux qui se les infligent comme incoercibles ou, au contraire, revendiquées comme d’efficaces modes de soulagement ? Comment les prévenir et amener leurs jeunes « acteurs » à s’exprimer et à s’apaiser autrement ? Quel type de prise en charge doit-on leur proposer ? Ce sont ces différentes questions que nous avons voulu étudier à partir de notre expérience de cliniciens du Centre Jean Abadie (CHU de Bordeaux).
Introduction
Paradoxe d’une société qui veut surprotéger les individus qui la composent - et tout spécialement les plus jeunes -, il est singulier de constater que les deux premières causes de mortalité chez les adolescents sont des morts violentes qualifiées d’« évitables » par les responsables de Santé publique : les accidents de la route et les suicides. En France, chez les 15-24 ans, la sinistre moyenne nationale est, en l’occurrence, d’une trentaine de morts par semaine sur la route, et de deux voire trois suicides par jour. Et si les accidents de la circulation ne relèvent évidemment pas tous de prises de risque délibérées, les suicides engagent eux, par définition, l’intentionnalité, du moins dans l’idée de recherche d’un but, de leurs auteurs. On modérera l’aspect catastrophique d’un tel constat en précisant que si ces causes de décès figurent en tête des statistiques, c’est aussi parce que les progrès de la médecine et de l’hygiène ont considérablement réduit la mortalité infanto-juvénile liée aux maladies. Mais il n’en demeure pas moins que le phénomène mérite d’être souligné, car dans la même tranche d’âge les troubles des conduites se manifestant par des violences auto-infligées concernent environ un adolescent sur sept.
Force est ainsi d’admettre que notre société pacifiée — qui prétend éradiquer toutes les formes de violence — voit paradoxalement croître le nombre d’adolescents qui la retournent contre eux-mêmes, notamment à travers les tentatives de suicide (quarante mille tentatives de suicide par an, en France, chez les moins de 25 ans) et les blessures auto-infligées non reconnues par leurs auteurs comme suicidaires. Ces dernières sont en constante augmentation depuis une dizaine d’années, notamment sous la forme de ce que l’on appelle abusivement des automutilations et qui sont le plus souvent des scarifications. Étrange et inquiétant phénomène de « rupture cutanée » qui fait écho à d’autres formes de déchirure, elles aussi en augmentation, celles en particulier liées à la prise rapide et massive d’alcool ( binge-drinking ), de cannabis ou d’autres substances psychoactives.
Comment comprendre une telle évolution ? Les symptômes évoluent avec les mentalités et les modes de vie qui sont eux-mêmes étroitement liés aux progrès des sciences et des techniques. L’histoire de l’évolution du trouble hystérique depuis la fin du XIXe siècle en est une illustration connue, de même que celle du délire psychotique avec l’avènement des neuroleptiques. Cette forme qui change laisse croire à l’émergence de nouvelles pathologies, alors qu’il s’agit le plus souvent de nouvelles modalités d’expression de la souffrance liées à la transformation des supports identificatoires dans le champ social. Chez les adolescents, on observe ainsi que les vomissements délibérément provoqués (crises de boulimie) ou ceux qui sanctionnent les imprégnations psychoactives massives sont aujourd’hui fréquents. Il en est de même des scarifications et autres violences cutanées auto-infligées qui semblent s’êtres hissés à la place qu’occupaient les crises de spasmophilie des années quatre-vingt. Les évanouissements et malaises survenant en classe ou dans l’enceinte scolaire paraissent aujourd’hui moins fréquents, la rupture s’exprimant davantage par des conduites d’évitement (les fameuses « phobies scolaires ») ou par des conduites de soulagement attaquant le tube digestif ou la peau. Ce qui va d’ailleurs dans le sens d’un changement de forme plus que dans celui d’une néo-pathologie, c’est la persistance du caractère spectaculaire de ces manifestations. Même si l’adolescent concerné le nie ou prétend vouloir le cacher, il y a dans l’exposition plus ou moins franche de ces marques de mal-être l’attente secrète d’un dévoilement et d’une reconnaissance. « Je ne peux plus me contenir » semble dire le sujet qui exprime par le rejet digestif ou par l’effraction corporelle un incontestable défaut de contenance : manque de limites rendant confus les interfaces et les échanges entre monde interne et réalité externe, comme ceux entre les différentes instances de l’appareil psychique. Comme si la dialectique corporelle dedans/dehors qui s’y joue devenait aujourd’hui centrale, voyant alterner ou s’affronter les mouvements contraires dans le sens des entrées ou des sorties. C’est ainsi que la maîtrise des entrées - que sa forme soit la diète alimentaire ou l’évitement de l’engagement relationnel — est régulièrement balayée par l’impossibilité d’éviter le lâchage dû à une avidité sans limites (à la mesure de l’insupportable éprouvé de vacuité intérieure). Du côté des sorties, la retenue pour « garder contenance » s’épuise face au besoin de se répandre ou d’évacuer le trop-plein que suscite l’excès de tension ressenti en soi. Alternance de réserve, de contrôle et de lâchage qui relève de l’addiction lorsque le fonctionnement s’auto-entretient et que le corps prend ainsi le pas sur la psyché.

Une société sans limites
Pour comprendre en quoi le contexte sociétal favorise cette crise des limites, il faut tout d’abord avoir à l’esprit que la notion même de limite fait aujourd’hui l’objet d’une crise de sens. Notre société entend visiblement s’affranchir des limites interprétées comme des barrières, des entraves à la libre circulation des biens et des personnes. La mondialisation de l’économie, la disparition des frontières géopolitiques, la navigation sur l’Internet, les forfaits téléphoniques dits « illimités », sont autant d’exemples affirmant que l’effacement des limites est censé apporter davantage de liberté. Dans le même temps, on ne cesse de déplorer que les enfants aient tant de mal à intégrer les limites — entendons ici les interdits qui les soumettent à l’ordre parental et à l’ordre social. Frontière à dépasser ou borne à ne pas franchir, on voit que la notion de limite est à géométrie variable. Bien plus, on réduit communément son sens en en faisant une simple ligne de démarcation, une bordure, alors que l’étymologie du mot lui donne une véritable épaisseur. Le vieux latin limes , limitis définit en effet un entre-deux situé entre deux territoires contigus, un espace au sein duquel les entités voisines doivent se confronter, négocier et trouver des compromis pour reconnaître mutuellement leurs frontières. Lorsque ces entre-deux qui distinguent les protagonistes sont ignorés, réduits ou bafoués, il y a un fort risque de confusion ou d’emprise des uns sur les autres. C’est cette absence de terrain de négociation qui s’exprime sur le plan géopolitique à travers la réactualisation toute récente de la construction de murs pour séparer deux communautés.
Or, en famille, la réduction de tout entre-deux caractérise aussi les relations parents-enfants. Notre société du sujet voit l’attention portée à l’enfant s’affirmer depuis sa conception jusqu’à des stades avancés de son développement. Certes utile et efficace en termes de prévention et de protection, cette attention parentale soutenue, faite d’enveloppements et de sollicitations dans tous les domaines, établit un mode de relation qui a tendance à chosifier l’enfant et à le maintenir durablement dépendant. Les limites ne sont plus celles d’un espace d’évolution, mais plutôt celles d’un cocon qui enserre et détient plus qu’il ne contient. Quelles négociations et quels compromis permet en effet cet enserrement ? Le risque est qu’il suscite chez l’enfant une sensation croissante d’étouffement, d’oppression convoquant naturellement le déchirement pour éviter l’asphyxie. D’autre part, centrés sur le devenir de leur seule progéniture, les parents ont du mal à se reconnaître dans un corps groupai solidaire, constitué d’adultes capables de fixer des règles communes et d’établir des repères collectifs pour baliser le parcours de l’enfant et l’aider à se définir.
Évoluer, c’est à la fois se transformer et se mouvoir, manœuvrer, et les espaces d’évolution à offrir à l’enfant supposent des limites pour en déterminer les abords et définir un cadre qui ne soit ni trop réduit ni trop vaste. Le corps social ne se sent plus solidairement engagé dans l’établissement et la défense de limites stables. Cette tâche est dévolue à la famille et à l’école, institutions qui se retrouvent isolées pour fixer et faire respecter des limites dont les autres acteurs du corps social ne se sentent pas responsables. Passants ou témoins ordinaires, ceux-ci estiment ne pas être concernés par les débordements des jeunes, se déchargeant de toute intervention sur les garants de l’ordre public. La notion de limite est ici entendue au sens large, appliquée à tout ce qui borde des espaces et des temps et qui vise à les démarquer, à les différencier (frontières, interfaces, différence des sexes et des générations, fonctions parentales, concept d’autorité, etc.). Pour la majorité des jeunes, la « crise d’adolescence » tient davantage aujourd’hui d’une crise des limites et de l’identité que d’une affirmation de soi à travers le conflit entre générations. Contrairement à ce qui est souvent dit, la plupart des parents ne sont pas démissionnaires dans leur fonction de tuteurs, pas plus que la majorité des enseignants ne le sont dans la leur. Mais les uns et les autres ont à définir et défendre seuls, c’est-à-dire sans le support du corps social, des principes éducatifs eux-mêmes peu propices à l’intégration et à la reconnaissance dans le monde des adultes. Pour l’essentiel, les principales consignes se résument à « bien travailler à l’école, ne pas se mettre en danger » et, pour ce faire, obéir aux interdits visant à éviter les mauvaises fréquentations, les sorties jugées douteuses et les consommations de substances psychoactives.
De son côté, l’enfant, en grandissant, cherche à se dégager de cette gangue protectrice tout en restant dans le giron parental pour continuer à se sentir en sécurité. Il ne veut ni être enserré ni être confondu avec ses parents. Dès l’âge de 8-9 ans, la plupart des enfants éprouvent le besoin de produire de l’écart afin de prendre leurs distances vis-à-vis des parents, mouvement qui s’amplifie et se radicalise à partir de 12-13 ans lorsque la puberté fait irruption. La prise d’écart s’exerce dans tous les domaines du quotidien, d’abord dans les relations avec les parents où tout effet de rapproché est contrecarré par des attitudes de refus, de retrait ou d’évitement. C’est ainsi que les câlins et les effusions sont proscrits, les déplacements en compagnie des parents sciemment effectués à distance respectable, les questionnements intimes rapidement éludés, etc. L’écart vise également la fratrie, notamment à travers une défense territoriale de tous les instants qui s’apparente parfois à une guerre de positions et qui conduit par exemple l’adolescent à défendre sa chambre contre toute intrusion.
En quête de limites, les adolescents investissent tous les entre-deux qui ménagent entre soi et l’autre une distance propice à la confrontation et à l’intégration des différences. Ils y cherchent une définition tant d’eux-mêmes que d’un espace d’évolution rassurant. On ne sera donc pas surpris de les voir investir la peau, à l’heure où manquent cruellement les balises identitaires autrefois fournies par le corps social. Leur peau, entre-deux lui-même en crise, qui s’épaissit et se transforme sous l’effet de la puberté. C’est précisément sur cette double enveloppe, qui assure l’unité et la continuité de soi, que les adolescents peuvent êtres tentés d’afficher leur différence et leur appartenance au groupe de pairs en se faisant introduire entre épiderme et derme du métal ou de l’encre (piercing, tatouage). Évoluant dans un monde où l’image révolutionne la définition de soi et sa situation par rapport aux autres, ils cherchent leurs marques, et adoptent tout ce qui leur permet de se constituer une seconde peau protectrice et différenciatrice (vêtements, parures et accessoires). Et dans une même recherche d’espace de confrontation avec les adultes, certains sont tentés d’apposer leur propre marque sur la peau sociale (tag, graffiti). Les quinze pour cent d’adolescents qui vont mal ne parviennent pas à trouver ces espaces de confrontation autrement que dans l’excès, la cassure, la rupture, la déchirure.
Les expressions de ces radicalisations varient dans la forme et selon le sexe comme nous le verrons plus loin.

La peau, passeport identitaire
Dans les sociétés traditionnelles et primitives, humaniser sa condition pour se distinguer de l’état de nature est l’une des premières volontés qu’expriment les empreintes et modifications délibérément exercées sur le corps. La beauté ne saurait être « naturelle » et l’appartenance légitimée par l’évidence. La main de l’homme doit intervenir pour modifier, transformer le corps. Elle doit imprimer sa marque. Et à travers celle-ci, elle doit à la fois témoigner d’un travail sur soi et de la soumission de chacun aux normes et croyances définies par le groupe pour s’y intégrer, avant de pouvoir revendiquer une distinction particulière. Dans la plupart des cas, ce n’est pas l’individu lui-même qui choisit les marques auxquelles il doit accepter de soumettre son corps. Et ce n’est pas lui qui se les imprime. De son engagement à subir la volonté du groupe et à s’en remettre aux mains de ceux qui ont pour mission d’effectuer le marquage, dépend son intégration dont les étapes sont fixées et reconnues par tous. Comme le rappelle Le Breton (2005), le marquage prend diverses formes : on ajoute au corps (tatouage, peinture, maquillage, scarification, bijou, implant sous-cutané, laquage des dents, incrustation dentaire, etc.), on soustrait (circoncision, excision, infibulation, épilation, mutilation, perforation, arrachage ou limage des dents, etc.), on modèle l’une ou l’autre de ses parties (cou, oreilles, lèvres, pieds, crâne) en utilisant des objets dont le port précoce et durable entraîne des déformations irréversibles.
La peau qui revêt le corps et participe de l’apparence se présente comme un passeport identitaire fondamental. Elle est à la fois enveloppe de soi, interface sensible et surface d’inscription vivante et évolutive, donc lieu de mémoire concrète. Les marques cutanées affichent d’abord l’appartenance à une communauté donnée et témoignent des croyances de celle-ci. L’individu qui se plie à de tels actes ritualisés signifie explicitement qu’il en accepte le cadre, les règles et les codes. Les marques sont réalisées à des moments précis pour incarner certaines étapes décisives dont l’individu gardera les traces toute sa vie : passage de l’enfance à l’âge adulte, reconnaissance de l’identité sexuelle, aptitude à s’unir et à procréer. Elles ont une valeur initiatique. Le moment venu, chacun doit s’y soumettre et témoigner de son courage pour en supporter sans se plaindre l’épreuve douloureuse. En affrontant ainsi symboliquement la souffrance et certaines figures de la mort, l’individu passe d’un état réputé inférieur à un état supérieur de l’être. Les marques ont aussi valeur de signes distinctifs (bravoure, hiérarchie, fécondité), de protection, de séduction. Elles peuvent aussi stigmatiser le deuil ou l’infamie. Ainsi, l’inscription cutanée expose une affiliation identitaire, marque le passage d’une étape clé du développement ou du statut, participe des rites d’initiation, favorise et valorise la fécondité, protège ou guérit, pare et suscite le désir, voire stigmatise. L’endroit du corps où elle s’imprime est également significatif : le visage, dont les orifices sensoriels (bouche, nez, oreilles, yeux) ouvrent au monde, assurent des fonctions vitales essentielles (respiration, alimentation), permettent les échanges avec les autres et s’exposent comme entrées possibles aux forces maléfiques ; le ventre, lieu d’assimilation digestive et de fécondité ; les attributs sexuels (poitrine, organes génitaux) ; la main qui prend, donne et reçoit. Quant aux marques elles-mêmes, elles ont une valeur symbolique selon qu’elles sont définitives ou transitoires, destinées à produire des motifs en relief (chéloïdes) ou des signes plans (tatouages), plus ou moins douloureuses dans leur production et leur devenir cicatriciel. Dans les sociétés traditionnelles, les scarifications sont souvent réalisées pour rendre visible, palpable, une coupure symbolique, qu’il s’agisse de légitimer le détachement de la mère, le passage de l’état infantile à l’état adulte ou la séparation entre les classes d’âge et les sexes. « Chez plusieurs peuples de l’aire Mandé, comme les Dogon par exemple, l’essence de chaque être est composée d’un principe double, masculin et féminin. Ce sont les rites et les éventuelles modifications corporelles qui, à l’âge de la puberté, énoncent l’identité sexuelle de l’individu. Ce qui signifie que le statut de chacun, homme ou femme, enfant, adolescent, adulte, relève de rapports souvent établis avant même la naissance. Ce code, n’étant pas écrit, se formule à partir de règles assurant la cohérence et le sens de la combinatoire des scarifications, auxquelles s’ajoutent d’autres ornements corporels » (Falgayrettes-Leveau, 2005). L’inscription cutanée sert donc à définir l’individu qui la porte, à faire trace des étapes de sa vie, à exprimer et transmettre rites, valeurs et croyances du groupe. Cette volonté de transmission en fait peut-être une forme primitive d’écriture. Nous en conserverons la notion de trace ou de souvenir particulier. En effet, à l’image du tatouage, c’est d’un souvenir permanent, toujours accessible et souvent montré à tous qu’il s’agit.
Plus récemment, ce sont les marins du capitaine Cook qui expérimentent le tatouage découvert dans les îles du Pacifique. Ce marquage devient insigne de marine, disant « j’y ai été » ou « j’en suis. »
D’abord réalisée de manière rudimentaire, la pratique du tatouage s’étend, à partir du XIXe siècle, en occident, aux soldats, aux forçats, aux prisonniers, aux ouvriers, c’est-à-dire aux populations « marginales », en rupture contre l’ordre bourgeois établi. Les tatouages en diverses parties du corps s’ajoutent aux anneaux de métal implantés à l’oreille ou au nez pour exprimer à la fois la rupture avec le reste de la société et l’appartenance à la même famille des « damnés de la terre », des « sans patrie », des « ni dieu ni maître », etc. Les diverses cicatrices sur les bras ou la face, relevant de rixes ou de blessures à l’arme blanche, viennent encore renforcer ce type de témoignage d’une inscription dans un parcours marginal. L’avertissement publicitaire « J’ai tatoué votre père » qui s’affiche dans les ports devant les échoppes de tatoueurs souligne ce besoin de filiation et de partage identitaire. Codifiés, ces signes distinctifs disent la différence, l’expérience, ont valeur de « brevet de virilité » (« les durs »), en même temps qu’ils font lien et continuité dans le temps pour ces hommes dont l’instabilité, les brisures, les accrocs sont si fréquents. L’invention du dermographe (1891), outil électrique du tatoueur qui met en mouvement une aiguille pouvant piquer 3 à 5000 fois par minute, permet de réaliser des tatouages de plus en plus sophistiqués. Au XXe siècle, bien d’autres groupes marginaux adoptent le tatouage et les implants en signe d’affiliation. Il est intéressant de noter que l’expression « en marge » s’inscrit ainsi dans la peau, elle-même limite de soi, puisque les encres employées sont littéralement incrustées entre épiderme et derme.
A partir des années soixante, le tatouage se répand y compris chez les femmes. Il devient alors moins signe de rupture sociale que signe d’affirmation d’une identité ou parure esthétique. L’appartenance se confond alors avec le communautarisme ou le partage d’un look, dans une société où l’individu prévaut sur le groupe et prétend s’auto-définir. Depuis les années quatre-vingt-dix, le tatouage remporte un succès croissant, surtout chez les jeunes, notamment sous la forme du « tribal » Maori (sur l’épaule ou le bas du dos). Mais c’est le piercing qui fait l’objet d’un engouement particulier, la plupart des adolescents le considérant comme une composante presque standard du look idéal et dont seules les réserves parentales semblent encore limiter la réalisation effective. D’autres formes de marquage s’annoncent, bien qu’elles soient encore réservées aux adeptes du body art : le branding consistant en la pose d’implants sous-cutanés, le cutting réalisant des motifs cutanés obtenus au moyen d’un rasoir. Les scarifications réalisées par un tiers appartiennent à ce registre. Quant à celles qui sont auto-infligées, certains les revendiquent comme de nouveaux modes d’expression pour dire la haine de soi ou de la société, ou pour s’affilier aux groupes post-punk se réclamant de mouvements divers (sado-masochistes, gothiques, sataniques, voire néo-nazis, etc.).
Il apparaît ainsi évident que le marquage cutané n’est pas que conformité à une mode où l’apparence sert à se définir. Pour nombre d’adolescents, il s’agit aussi d’afficher une affiliation identitaire, d’apposer son propre sceau sur le corps légué par les parents, de marquer le passage d’une étape-clé du développement, de témoigner d’un nouveau statut, et peut-être sans le savoir de stigmatiser une certaine dépendance affective. Le piercing au nombril vient-il rompre symboliquement le cordon ombilical ou le rétablir ?

Les marques cutanées, nouveaux rites de passage ?
Dans un contexte sociétal où tout ce qui fait distinction tend à devenir flou, les adolescents semblent avoir besoin de pratiquer des marques cutanées pour se différencier, susciter la confrontation avec les adultes et faire corps avec le groupe de pairs. Lorsque les choses vont bien, ces marques cutanées restent assez mesurées, ont une composante esthétique évidente dans leur intentionnalité (ou du moins revendiquée comme telle) et n’ont pas valeur de rupture. Ces adolescents qui vont bien pratiquent l’écart, ils essaient de se distinguer. Il en est tout autrement de ceux qui ne parviennent pas à se retrouver dans l’écart et qui se situent dans le registre de la rupture et de la coupure. Registre qui ne doit pas être sommairement interprété comme équivalent à des rites de passage. Il pourrait en effet être tentant d’interpréter ainsi l’attrait, voire la fascination que les marques cutanées suscitent chez un nombre croissant d’adolescents. On ne peut qu’être frappé par leur ressemblance avec les marques des rites de passage initiatiques propres aux sociétés traditionnelles. Ressemblance mais non équivalence, comme d’aucuns l’imaginent hâtivement. Les pratiques rituelles de ces sociétés sont en effet prédéterminées et codifiées par les adultes qui y soumettent les novices. Elles ont, comme on l’a vu précédemment, plusieurs fonctions : inscrire dans le corps le passage à l’âge adulte, permettre aux impétrants d’affronter symboliquement la souffrance et la mort, les intégrer comme membres actifs de la communauté, les situer en regard de leur sexe, de leur rang, leur donner une identité groupale.
Dans notre société individualiste, tout se passe au contraire comme si les jeunes étaient livrés à eux-mêmes pour effectuer l’interminable traversée de l’adolescence et trouver leur place. Objets de mille attentions et sollicitations de la part des adultes, ils sont paradoxalement sommés de faire leurs preuves en termes de reconnaissance de l’altérité, d’accès à l’autonomie et de projection dans l’avenir. Et se trouvent donc dans l’obligation de déterminer eux-mêmes et d’investir les codes et signes d’une néo-tribalité propre pour assurer leur passage vers la vie adulte. Un corps intermédiaire, en quelque sorte, constitué par le partage entre semblables de pratiques d’intégration intergénérationnelle. On notera que les tatoueurs sont, eux, des adultes, mais qui ont un style de vie souvent un peu marginal et qui sont investis comme des « passeurs », ce qui rend le démarquage de l’adolescent toujours incomplet et dépendant de l’adulte.
Mais tandis que la plupart des adolescents en restent à un marquage modéré, esthétique, souvent réversible, inspirant davantage l’image d’une seconde peau provisoire que celle d’une rature ou d’une blessure indélébile, la pratique des scarifications force le trait, insiste du côté de l’empreinte et de la démarcation et exprime un besoin d’épanchement ne pouvant se répandre autrement qu’en faisant couler le sang. Les adolescents concernés se comportent souvent en véritables écorchés vifs, au propre et au figuré. En difficulté dans les relations, ils tranchent avec autrui, se rassemblent entre eux, semblent vouloir dire «Ne me touchez pas, qui s’y frotte s’y pique ! » Ceux qui sont les plus en difficulté ont ainsi le visage hérissé de piercings, plusieurs tatouages en différentes parties du corps et les avant-bras meurtris par des scarifications, voire des brûlures. En l’occurrence, le marquage peut aller jusqu’à évoquer les traces de sévices corporels relevant davantage de la torture que de la parure. La fréquence et l’insistance à les produire signalent une quête, un besoin de révélation et d’expression indicibles qu’il convient d’explorer pour en comprendre le sens. Et ce, de façon d’autant plus pressante que les scarifications sont, comme les fugues, des indicateurs précoces du risque suicidaire. En effet, l’association statistique entre les conduites à risque, les conduites autoagressives et les tentatives de suicide n’est plus à démontrer. Il demeure par contre problématique de déterminer si les conduites d’attaque du corps ou la tentative de suicide peuvent avoir une fonction protectrice à l’égard d’un suicide abouti.
Dans notre expérience, il n’est pas rare que les adolescents suicidants hospitalisés se scarifient superficiellement et à plusieurs reprises au cours de leur séjour alors qu’ils ne le faisaient pas jusque-là.

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