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L'adolescent sourd

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Description

L'adolescence est une période de transition, une crise où l'adolescent invente sa propre manière de se situer dans le monde. Le parcours de l'adolescent sourd s'avère difficile. Pour dépasser ces difficultés il faut conduire l'adolescent au point où il pourra prendre la parole, sous toutes ses formes afin qu'il puisse, sans renoncer à sa singularité, trouver sa place dans la vie sociale et inventer son avenir. Les changements éducatifs récents modifient-ils de façon significatives cette dynamique ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2009
Nombre de lectures 291
EAN13 9782336273747
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

GERS
1, square du Croisic, 75015 Paris www.gers-biling.net


Le bilinguisme, aujourd’hui et demain
Comment, pourquoi le bilinguisme précoce Bilinguisme et implants, qu’en est-il ? Novembre 2003 - 17 €
Le bilinguisme: bien lire, aimer lire
Comment utiliser fructueusement la connaissance de la LSF pour entrer dans l’écrit ? Novembre 2004 - 15 €


N° 1- Relations Sourds-Entendants dans les équipes Que se passe-t-il dans les équipes sourds-entendants ? Parents, professionnels sourds et entendants, quels points de vue ? Novembre 2005 - 18 €
N° 2 - Être biculturel: le cas des sourds
Être biculturel est fréquent chez les entendants. Qu’en est-il des personnes sourdes ? Vivre sa surdité en étant biculturel, bilingue, sans complexe, pour une meilleure qualité de vie... Mars 2007 - 15 €


N° 3 - Le jeune enfant sourd. Consensus et controverses
Le monde change, les lois aussi. Sommes-nous tous d’accord avec les nouvelles oreintations ? Mars 2008 - 17 €
L'adolescent sourd
Son parcours et ses questions

Annette Gorouben
CONTACTS
SOURDS-ENTENDANTS
N° 4 Mai 2009

La revue Contacts Sourds-Entendants a été fondée par le GERS en 2006 pour être un lieu de diffusion des idées échangées entre Sourds et Entendants ; également pour promouvoir une éducation des Sourds conforme à leurs besoins identitaires, avec le souci constant de leur donner le maximum de chances tant sur le plan culturel que sur celui de leur épanouissement personnel. Le « bilinguisme », français oral/écrit et langue des signes, en est la pierre angulaire.
Tout comme l’accès à la lecture, et à l’oralisation quand cela est possible, le droit de l’enfant sourd à la langue des signes doit être respecté. Cette langue témoigne du génie humain, de sa capacité à générer une langue gestuelle riche et complexe. Pour de nombreux Sourds profonds et sévères, elle représente un besoin vital.
Nous souhaitons aborder ici tout ce qui peut intéresser la surdité des enfants et des adultes, dans un large esprit d’ouverture.
Les propositions de textes sont les bienvenues ; un document rassemblant les normes de présentation est à la disposition des auteurs.
Directrice de la publication : Annette Gorouben Dessin de couverture : Pascal Finjean Infographie : Marc et Martine Renard - Éditions du Fox GERS : 1, square du Croisic, 75015 Paris www.gers-biling.net
© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296099555
EAN : 9782296099555
Sommaire
GERS Page de titre CONTACTS - SOURDS-ENTENDANTS Page de Copyright CONTACTS - N° 4 - L’adolescent sourd. S on parcours et ses questions - Comité de lecture Remerciements Introduction Conduites à risque Parler la langue de l’Autre Adolescent et sourd : regard d’un sourd adulte Faux-self et intégration, l’adolescent sourd en situation limite Enjeu de la rencontre avec un psychanalyste pour un jeune sourd à l’adolescence Construction d’une identité, à l’épreuve du groupe Les adolescents sourds : l’envie d’appartenir au monde Morceaux choisis d’adolescence sourde, en mode majeur Être et accueillir un adolescents sourd au collège Clín d’œíl sur les ados...
CONTACTS - N° 4 - L’adolescent sourd. S on parcours et ses questions


Comité de lecture
Yves Delaporte Ethnologue, Directeur de recherche au CNRS
Annette Gorouben Orthophoniste, Présidente du GERS
D r Jean-Claude Gorouben Pédiatre, Ancien Interne des Hôpitaux de Paris Ex-chef de Clinique
Hélène Hugounenq Doctorante en ethnologie
D r Elisabeth Zucman Médecin de rééducation fonctionnelle, Présidente honoraire du GPF
Remerciements
Nos remerciements chaleureux à la Fondation Orange pour son appui lors de la réalisation des journées d’études du GERS. La traduction, en langue des signes française (LSF), des conférences de la journée du 22 novembre 2008 a été assurée par les interprètes du SILS (Service d’Interprètes en Langue des Signes).
Annette Gorouben


Introduction

Dessin de Pascal Finjean pour le colloque du GERS du 22 novembre 2008
U ne journée consacrée aux adolescents sourds, pourquoi ?
Dans le monde actuel où les enfants sont si vite adolescents et le restent si longtemps, on ne peut s’abstenir d’en parler, ce qui fait que cette année, le GERS sort de la petite enfance pour s’intéresser à cette période bien particulière et féconde qu’est l’adolescence.
Nous sommes toutes et tous passés par là, que l’on soit sourd ou entendant,
Certains d’entre nous, on peut presque dire nous tous, en avons des souvenirs : sympathiques quand, en vieillissant, nous parvenons à prendre du recul et considérer la jeune personne en devenir que nous étions avec indulgence et tendresse, ou encore douloureux, si les souffrances psychiques vécues durant cette période de grand remaniement n’ont pu être résolues et restent en arrière-plan dans notre esprit de façon permanente.
L’argumentaire rédigé par Anicette Sangnier indique que : « L’adolescence est une période de transition, une crise, un passage, où l’adolescent invente sa propre manière de se situer dans le monde et de se faire une place dans le lien social.
Autrefois, ce moment se manifestait par une révolte contre le père. Mais on sait le déclin de l’autorité, la chute de l’imago paternelle, et ce n’est plus en s’affrontant à son père que l’adolescent découvre qui il est. Il trouve ses repères avec ses semblables, au sein d’une bande, avec ses codes et son langage. D’où cette dérive, tant de fois stigmatisée, vers un communautarisme où l’identification prend appui sur l’image du semblable.
Il en va de même pour l’adolescent sourd. Pourtant, bien souvent son parcours s’avère difficile. Si dès l’enfance, la langue orale lui a été inculquée comme le seul code de communication, sans la liberté et le plaisir de jouer avec les mots, il exprimera alors indifférence et ennui, comme si aucune parole créatrice ne parvenait plus à dire son intimité.
Il faut pour dépasser cette difficulté conduire l’adolescent au point où il pourra prendre la parole, sous toutes ses formes — avec ce que cela comporte de risques et de malentendus mais aussi, ce qui va de pair, de créations et de vie — afin qu’il puisse, sans renoncer à sa singularité, trouver sa place dans la vie sociale et inventer son avenir. Les changements éducatifs intervenus ces dernières années modifient-ils de façon significative cette dynamique ?
Que proposent la famille, l’école, les lieux de soins et d’accueil pour répondre à cela?
Les récents dispositifs mis en place (MDPH, loi de 2005 pour l’égalité des droits et des chances des personnes handicapées), les avancées scientifiques (notamment dans le domaine des prothèses et des implants cochléaires) et la politique actuelle favorisant prioritairement l’intégration des personnes « en situation de handicap » semblent offrir des possibilités nouvelles, mais génèrent aussi d’autres difficultés et bon nombre de questions. Les avancées techniques et scientifiques permettent aujourd’hui une parole inédite dont nous avons beaucoup à apprendre.
Cette journée permettra de nous orienter afin de donner la parole aux adolescents sourds et de leur permettre de construire un projet de vie qui tienne compte de la créativité et des choix de chacun. On peut souhaiter que les adolescents eux-mêmes nous montrent des pistes nouvelles que nous pourrons les aider à exploiter. »
L’organisation de la journée part donc du « général » avec l’intervention du Professeur David Le Breton, sociologue de l’unité Marc Bloch de l’Université de Strasbourg, concernant les conduites à risque des adolescents, domaine qu’il a particulièrement exploré comme en témoignent ses nombreux écrits, vers le « particulier », avec des professionnels connus impliqués dans le domaine de la surdité. Ce particulier nous parle des jeunes sourds : ont-ils un profil spécifique avec des constantes que l’on retrouve chez tous les jeunes adolescents ou des adolescents ayant à « gérer » un handicap ou une autre difficulté de vie ?
Anicette Sangnier, psychanalyste travaillant depuis fort longtemps auprès de jeunes sourds, nous parle de la problématique que représente le fait d’avoir à « habiter une langue » pour le jeune sourd, et les conséquences qui en découlent.
José Dzobralewski, enseignant en LSF à l’INS-HEA de Suresnes, sourd lui-même, raconte les souvenirs de sa propre adolescence en Uruguay et ce sentiment d’incertitude qui l’habitait face aux entendants, sa quête identitaire et son regard sur les jeunes sourds français actuels. Il plaide pour une recherche personnelle dynamique de l’information.
Le D r Jean-Michel Delaroche aborde la psychanalyse de l’adolescent sourd et en quoi elle peut lui apporter une aide si cela est nécessaire pour l’aider à dépasser ses difficultés.
Il est rare de voir évoquer ce qu’il advient de ces jeunes sourds qui, presque entendants grâce à une audition leur permettant de passer presque inaperçus, se forgent une identité à force de faire « comme si ». La psychologue Nicole Farges aborde avec délicatesse la problématique de ces jeunes, bien plus vulnérables qu’on ne pense.
Lorsqu’en plus de la surdité, s’ajoute la cécité avec le syndrome d’Usher, quels vont être les outils de base pour que ces jeunes puissent « parler » (et/ou signer) ce qui leur advient. Des groupes de parole orientés vers ces jeunes en grande difficulté, initiés par Vania Doh Véronika Hochon dans le cadre institutionnel, apportent le soutien indispensable à leur détresse.
Anne Vanbrugghe, par l’intermédiaire d’un film, nous montre, avec optimisme, des jeunes dynamiques et volontaires. Un moment de gaîté et d’espoir.
Comment la Suisse Agnès Jacob voit-elle les adolescents sourds? Comme des jeunes pleins de ressources, toujours en mouvement, qu’il faut accompagner pour les aider à tirer d’eux-mêmes ce qu’ils ont de meilleur pour s’accomplir.
Enfin, Fabrice Bertin et Françoise Duquesne nous apportent leur éclairage d’enseignants : comment cela se passe-t-il en milieu scolaire ? Quelles stratégies utiliser avec des élèves sourds?
Chacun, selon le regard porté, nous dresse dans ce numéro un aspect contrasté de l’adolescent, qu’il soit sourd ou entendant, et tous nous indiquent des voies d’approche pour ces jeunes si semblables et si différents. À chacun selon sa surdité, à chacun son adolescence...
David Le Breton
Professeur de sociologie à l’université Marc Bloch de Strasbourg. Membre de l’Institut Universitaire de France. Membre du laboratoire U M R-C N RS : Cultures et sociétés en Europe


Conduites à risque

Résumé
Les conduites à risque sont des manières ambivalentes de lancer un appel aux plus proches, à ceux qui comptent. Elles forment une manière ultime de fabriquer du sens et de la valeur, elles témoignent de la résistance active du jeune et de ses tentatives de se remettre au monde. Elles s’opposent au risque bien plus incisif de la dépression ou de l’effondrement radical du sens. En dépit des souffrances qu’elles entraînent, elles possèdent donc un versant malgré tout positif, elles favorisent la prise d’autonomie du jeune, la recherche de ses marques, elles ouvrent à une meilleure image de soi, elles sont un moyen de se construire une identité. Elles n’en sont pas moins douloureuses dans leurs conséquences à travers les blessures ou les morts qu’elles entraînent, les dépendances. Mais n’oublions pas de toute façon que la souffrance est en amont, perpétuée par une conjonction complexe entre une société, une structure familiale, une histoire de vie.
L e terme de conduites à risque réunit une série de comportements disparates mettant symboliquement ou réellement l’existence en danger. Leur trait commun consiste dans l’exposition délibérée du jeune au risque de se blesser ou de mourir, d’altérer son avenir personnel, ou de mettre sa santé en péril : défis, tentatives de suicide, fugues, errances, alcoolisation, toxicomanies, troubles alimentaires, vitesse sur les routes, violences, relations sexuelles non protégées, refus de poursuivre un traitement médical vital, etc. Les conduites à risque mettent en danger les potentialités du jeune, elles menacent ses possibilités d’intégration sociale, et elles aboutissent parfois, comme dans l’errance, la « défonce » ou l’adhésion à une secte, à la démission identitaire. Certaines sont inscrites dans la durée (toxicomanie, troubles alimentaires...), ou appellent une tentative unique liée aux circonstances (tentatives de suicide, fugue, etc.). La propension à l’agir qui caractérise cet âge est liée à l’inachèvement des processus identitaires, à la difficulté de mobiliser en soi des ressources de sens permettant d’affronter les écueils sur un autre mode. L’agir est une tentative psychiquement économique d’échapper à l’impuissance, à la difficulté de se penser, même s’il est parfois lourd de conséquences. Le terme de conduites à risque relève du vocabulaire de la santé publique, notion statistique et sociologique, elle ne prend pas en compte la perception du risque, ou de la notion même de risque pour le jeune. Le danger inhérent à ses comportements lui paraît de peu de poids au regard de son mal de vivre ou de sa volonté de tester qui il est.
Les conduites à risque renvoient à la difficulté de l’accès à l’âge d’homme, à la souffrance d’être soi lors de ce passage délicat. Elles sont largement dépendantes de la trame affective qui marque le développement personnel. L’adolescent mal dans sa peau est d’abord dans une souffrance affective, même si sa condition sociale et son sexe ajoutent une dimension propre. Seules son histoire personnelle et la configuration sociale et affective où il s’insère sont susceptibles d’éclairer le sens de son comportement. Les comportements du jeune sont souvent le symptôme d’un fonctionnement familial, d’une carence affective, d’une maltraitance, de tensions avec les autres ou d’un événement traumatique comme l’abus sexuel par exemple. Ils répondent à une douloureuse volonté de bouleverser les routines familiales et d’être reconnus comme « existant ». Mais souvent aussi le jeune se cherche et ne sait pas ce qu’il poursuit à travers ces comportements dont il voit pourtant combien ils troublent son entourage et le mettent lui-même en danger.
Chez les filles, les conduites à risque prennent des formes discrètes, silencieuses (troubles alimentaires, scarifications, tentatives de suicide...), là où chez les garçons elles deviennent exposition de soi (et éventuellement des autres), souvent sous le regard des pairs (violences, délinquances, alcoolisation, vitesse sur les routes, toxicomanies...). Si les filles font nettement plus de tentatives de suicide, les garçons se tuent davantage en recourant à des moyens plus radicaux (pendaison, arme à feu). Les conduites à risque touchent des jeunes de tous les milieux, même si leur comportement dépend aussi de leur condition sociale. Un jeune de milieu populaire mal dans sa peau sera plus enclin à la petite délinquance ou à une démonstration de virilité sur la route ou avec les filles qu’un jeune de milieu privilégié qui aura par exemple un accès plus facile aux drogues.
La souffrance d’un adolescent n’est pas la même que celle d’un adulte. Elle ne dispose d’aucun recul pour en atténuer l’acuité. Les événements qui le bouleversent paraissent souvent bien dérisoires aux yeux des parents ou des proches dont l’expérience de vie relativise les conséquences. Mais le jeune les vit pour la première fois, il doute de lui-même, à fleur de peau. Parler de motifs « futiles » s’ agissant par exemple des tentatives de suicide ou de fugues, revient à projeter une psychologie adulte sur un jeune et à manquer sa subjectivité.
La question du goût de vivre domine les conduites de risque des jeunes générations. Ces jeunes entendent se révéler à travers une adversité créée de toutes pièces : recherche délibérée de l’épreuve, inattention ou maladresse dont la signification est loin d’être indifférente. Le degré de conscience qui préside au heurt avec le monde est indifférent, l’inconscient joue un rôle essentiel dans l’événement. Une nécessité intérieure y domine. Les conduites à risque sont une interrogation douloureuse sur le sens de l’existence. Elles témoignent aux yeux du jeune d’un temps qui paraît figé avec le sentiment que rien jamais ne changera. Elles le manifestent dans les addictions ou simplement les répétitions de mise en danger de soi, l’emprisonnement dans un temps circulaire. Mais simultanément ce sont des manières de forcer le passage en brisant le mur d’impuissance ressenti devant une situation. Elles témoignent de la tentative de s’en extraire, de gagner du temps pour ne pas mourir, pour continuer encore à vivre. Et le temps, disait Winnicott, est le premier remède des souffrances adolescentes.
Plusieurs figures anthropologiques se croisent dans les conduites à risque des jeunes, elles ne s’excluent pas les unes des autres, mais s’enchevêtrent : ordalie, sacrifice, blancheur et affrontement (Le Breton, 2007).
L’ordalie est une manière de jouer le tout pour le tout et de se livrer à une épreuve personnelle pour tester une légitimité à vivre que le jeune n’éprouve pas encore, car le lien social a été impuissant à la lui donner. Il interroge symboliquement la mort pour garantir son existence. Toutes les conduites à risque des jeunes ont une tonalité ordalique. L’exposition au danger vise à expulser l’intolérable pour trouver l’apaisement. Toute confrontation à la mort est une redéfinition radicale de l’existence. La démarche n’est nullement suicidaire, elle vise à relancer le sens. La mort symboliquement surmontée est une forme de contrebande pour aller fabriquer des raisons d’être.
Le sacrifice joue la partie pour le tout. Le jeune abandonne une part de soi pour sauver l’essentiel. Ainsi, par exemple, des scarifications ou des diverses formes d’addiction comme la toxicomanie, l’anorexie.
La blancheur est l’effacement de soi dans la disparition des contraintes d’identité. On la rencontre notamment dans l’errance, l’adhésion à une secte ou la recherche de la « défonce » à travers l’alcool, la drogue ou d’autres produits. Recherche du coma et non plus de sensations. L’enjeu est de ne plus être soi pour ne plus être atteint par la souffrance.
L’affrontement est une confrontation brutale aux autres à travers violences, incivilités, délinquances, l’affrontement est une fuite en avant en se cognant contre le monde à défaut de limites de sens bien intégrées et heureuses, elle est un corps à corps permanent avec le monde.
Rites intimes de contrebande visant à fabriquer du sens pour pouvoir continuer à vivre ( Le Breton, 2007 ), les conduites à risque sont alors à l’opposé des passages à l’acte, ce sont souvent des actes de passage. Elles marquent l’altération du goût de vivre d’une partie de la jeunesse contemporaine. Le sentiment d’être devant un mur infranchissable, un présent qui n’en finit jamais. La souffrance traduit le sentiment d’être dépossédé de tout avenir, de ne pouvoir se construire comme sujet. Si elle n’est pas nourrie de projets, la temporalité adolescente s’écrase sur un présent éternel qui rend indépassable la situation douloureuse. Elle se décline au jour le jour. Elle n’a pas la fluidité qui permet de passer à autre chose. Les conduites à risque sont la recherche tâtonnante et douloureuse d’une issue.
Les conduites à risque sont une recherche de butée, en se faisant mal, en s’écorchant, en se cognant contre les arrêtes du réel, ou les autres, en éprouvant le contrecorps (Le Breton, 2007) de la toxicomanie, de l’alcoolisation, ou de l’anorexie, de la boulimie... À l’incertitude des relations, l’individu préfère le rapport régulier à un objet qui oriente totalement son existence, mais qu’il a le sentiment de maîtriser à volonté et éternellement. D’où les relations d’emprise du jeune envers certains objets : drogue, alcool, nourriture, etc., grâce auxquels il décide à sa guise des états de son corps quitte à transformer son entourage en pure utilité et à ne rien investir d’autre. À l’insaisissable de soi et du monde, il oppose le concret du corps.
Les relations d’emprise sont une forme de contrôle exercé sur la vie quotidienne face à la turbulence du monde. Le jeune reproduit sans cesse une relation particulière à un objet ou à une sensation qui lui procure enfin, fut-ce pour un instant, l’impression furtive de s’appartenir et d’être encore ancré au monde. Dans leur diversité, les conduites à risque sont d’abord des tentatives douloureuses de ritualiser le passage à l’âge d’homme pour des jeunes qui ne sont pas dans l’évidence de vivre.



Bibliographie
Bell (N. J.), Bell (R. W), 1993, Adolescent risk taking, Newbury Park, Sage.
Erikson (E.H,), 1972, Adolescence et crise. La quête de l’identité , Paris, Flammarion.
Le Breton (David), - 2007, En souffrance. Adolescence et entrée dans la vie , Paris, Métailié, - 2002 - 2003, Conduites à risque. Des jeux de mort au jeu de vivre , Paris, PUF, « Quadrige ».
Peretti-Watel (P.), 2000, Sociologie du risque , Paris, Armand Colin.
Anicette Sangnier
Psychanalyste


Parler la langue de l’Autre

Résumé
Je centrerai mon propos sur un point très précis : la relation de l’adolescent à la langue ; la langue comme outil de communication, creuset du lien social, grille de déchiffrage du monde et vecteur d’un rapport pacifique au corps. Au moment de l’adolescence, ce lien pluriel est en cause. L’adolescent se rapproprie la langue, l’explore, la conteste et, parfois, la dépasse par une trouvaille singulière. Ceci se manifeste-t-il de manière particulière pour un adolescent sourd ? C’est cela que nous allons tenter de cerner, avec une question sous-jacente : en ce début du XXI e siècle, dans nos sociétés occidentales, l’abord de la langue — et, au delà, de l’écriture — s’avère pour beaucoup d’adolescents une transition délicate, un corps à corps avec les mots dont on trouve de nombreux témoignages.
L’adolescent, quand il est sourd, incarne-t-il cet enjeu de manière paradigmatique, lui qui, d’emblée, entretien avec la langue une relation de lent apprivoisement ? Dans notre monde de blabla, il permet alors d’interroger, avec ses semblables, ce que parler veut dire.
P arler la langue de l’autre, voici comment mon intervention est annoncée dans le document qui présente cette journée. L’autre, avec un petit a, le semblable, celui qui vous ressemble, avec qui on forme une bande, le contraire de l’étranger si vous voulez.
Le titre que j’avais donné était différent : « Parler la langue de l’Au-tre ». L’Autre avec un grand A : ce n’est pas le semblable, c’est pourrait-on dire, la communauté parlante, le trésor des signifiants dit-on aussi. Eh bien, pour trouver une place dans le lien social, il faut bien en passer par là : il faut parler cette langue commune, celle de l’Autre avec un grand A.
Toute la question est là : entre d’une part le fait de devoir parler la langue commune, la langue qui structure les relations, la langue qui permet de se faire entendre par les autres et, d’autre part, la satisfaction de parler la langue de la bande, la langue de la chapelle que les autres ne comprendront pas, une langue d’initiés tous unis par le même secret, eh bien, entre ces deux pôles, il faut trouver sa juste place.
On ne peut pas se passer de la langue commune, la langue de l’Autre avec un grand A, et il faut y trouver un chemin d’accès mais une fois qu’on habite cette langue, chacun doit frayer sa piste personnelle, forger son invention de poète pour qu’à nouveau un plaisir vienne se loger dans la langue, plaisir auquel on avait dû renoncer en adoptant la langue commune, celle de tous. Il faut pouvoir retrouver ce plaisir que l’on peut partager à quelques-uns ou plus pour peu qu’on livre publiquement ses trouvailles.
L’adolescence est un moment de transition où le sujet est supposé avoir suffisamment de familiarité avec la langue de l’Autre, sans pour autant se diluer totalement dans cette langue là et réussir à faire émerger son génie personnel dans des mots qu’il va sculpter lui-même. L’adolescence c’est, entre autres, cet enjeu là.
Seulement voilà, si la première étape est ratée ou inexistante, les mots inutilisables peuvent devenir menaçants et le sujet reste en rade, sans mots pour se dire.
Ma question sera donc la suivante :
En ce début du XXI e siècle, dans nos sociétés occidentales, l’abord de la langue — et, au delà, de l’écriture - s’avère pour beaucoup d’adolescents une transition délicate, un corps à corps avec les mots dont on trouve de nombreux témoignages.
L’adolescent, quand il est sourd, incarne-t-il cet enjeu de manière paradigmatique, lui qui, d’emblée, entretient avec la langue une relation de lent apprivoisement ?
Dans notre monde de blabla, il permet alors d’interroger, avec ses semblables, ce que parler veut dire.
Voilà comment j’aborderai les choses, tout en gardant à l’horizon la question qui nous réunit aujourd’hui, celle des adolescents sourds : dans une première partie, j’évoquerai quelques difficultés-mais pas seulement — à se servir de la langue. Dans un second temps, je présenterai deux histoires d’adolescents. Pour en venir, dans une troisième partie, à ce que parler veut dire.

De quelques difficultés à se servir de la langue
Un récit nous montre le poids que peuvent avoir les mots lorsque loin de tamiser les rapports humains, ils sont vécus comme des agressions. Un jeune professeur, énervée par l’atmosphère de la classe, et par un élève particulièrement indiscipliné, lance à celui-ci l’injonction suivante : « Obtempère ! ». Immédiatement, sans aucun temps de latence ni de réflexion, l’élève répond : « Nique ta mère ! ».
Que s’ est-il passé là ? Le mot obtempère , un peu obsolète il est vrai, était ignoré de l’élève. Dans ce mot inconnu il n’a reconnu que le mot familier père . On peut supposer que chez ce jeune difficile le terme père peut évoquer beaucoup de choses, peut-être une insuffisance, peut-être trop de présence, peut-être la crainte, peut-être la rivalité ? Quoi qu’il en soit il répond tout de go avec l’expression qu’il a à sa disposition : « Nique ta mère! ».
Qu’est-ce que cet exemple nous enseigne ? Il nous dit que les mots peuvent être violents — c’est le cas familier des injures, et l’on sait combien cela peut engendrer d’affrontements mortels —. Les mots peuvent être violents : s’ils ne sont pas reliés à d’autres mots, produisant du sens, ils ouvrent, au contraire, sur un abîme d’ignorance et d’angoisse.
À rebours, cela montre la nécessité d’un minimum d’accroche avec la langue commune, la langue de l’Autre.
On pourrait aussi évoquer l’ouvrage de François Bégaudeau, dont on vient de tirer un film homonyme, primé à Cannes, Entre les murs , et ce moment où le professeur moquant ses élèves, ce qu’il fait d’ailleurs assez régulièrement et qui les agace, parle à des jeunes filles en leur disant : « Des pétasses comme vous ». Aussitôt s’installe un malaise, voire des revendications, et après un moment de discussion, les jeunes filles finissent par dire que pour elles « pétasses » ça veut dire « putains ».
Cet ouvrage d’ailleurs est un perpétuel questionnement de la langue, une interrogation sur cette langue à laquelle les élèves n’ont pas accès, ou mal. Il fourmille d’exemples de ce genre.
Mais, le fait de ne pas comprendre un mot ou une phrase, voilà que cela peut avoir de bien autres effets, pour peu que le sujet puisse se l’approprier. Et je vais vous donner un autre exemple, tiré de la littérature. Un livre récent, La Fille sans qualité , un livre allemand écrit par Juli Zehr, raconte la vie d’une jeune fille très désemparée, de cette génération qui a grandi au temps du terrorisme et de la guerre d’Irak, une fille sans qualité, comme le dit le titre, qui se protège de la violence de la vie contre laquelle elle a pour seule arme son pragmatisme et son efficacité. Ainsi lorsque sa meilleure amie doit quitter la ville pour aller vivre loin, elle se met à écouter en boucle une chanson, en anglais, dont l’incompréhensible petite musique la berce et l’apaise. Il s’agit en particulier d’un mot, d’un nom, qu’elle se répète comme une ritournelle, le nom de la solitude écrit-elle : « Don Camisi », c’est quand elle connaîtra mieux l’anglais, plus tard, que s’évanouira à tout jamais l’ombre protectrice de ce mystérieux Don Camisi, qui n’était que le malentendu d’une phrase en anglais : «Words don’t come easy ». Voilà, voilà comment parfois les mots répétés en une petite musique intérieure peuvent servir de garde-fou, et peuvent être opposés à la douleur ou, en tout cas, la nommer et la tenir à distance.
Voyez bien comment selon qu’un mot apparaît comme menaçant, trop proche du réel, ou bien qu’il apparaît comme apaisant, comme une mystérieuse ritournelle dont le sujet se sert pour se protéger : vous voyez bien que ce n’est pas du tout la même chose.
Après ces exemples, je vais revenir à l’adolescent sourd.
On peut se demander s’il y a une différence entre un adolescent et un autre, entre d’un côté un adolescent qui est sourd et de l’autre un adolescent qui ne l’est pas.
Voici quelle est mon idée, et c’est cela que je vais continuer à développer avec vous : à travers les quelques exemples que j’ai donnés, vous avez pu constater que la langue peut blesser ou que la langue peut protéger.
Il se trouve que dans la période que nous traversons, la langue est malmenée. La langue est malmenée parce qu’elle est très réduite, on rencontre des jeunes qui n’ont pas l’usage de la langue, ou très peu. Voir en cela le livre que je viens de citer, Entre les murs , qui témoigne de l’angoisse qui surgit quand un jeune n’a pas de langue qui vient aisément à sa disposition. Les mots ignorés, dont on pense que l’Autre, le maître, en détient la clé, sont des mots ravageants, lourds de menace et de pouvoir.
D’ailleurs, un moyen de coercition sur un peuple, souvent une minorité, est de le priver de sa langue et d’introduire une langue administrative, une langue totalitaire. On peut se rapporter en cela au passionnant livre, de nombreuses fois cité, du philologue Victor Klemperer, LTI, la langue du III e Reich , qui montre comment la manipulation de la langue, par le pouvoir nazi en Allemagne, a pu devenir moyen de pression pour annihiler un peuple.
Et je pense qu’actuellement la question de la langue est au cœur de ce qui se passe avec les jeunes et avec les banlieues. Heureusement il y a des inventions et des résistances.

Deux histoires d’adolescents
Dans le cadre de L’œil et la main , émission diffusée sur France 5, il y a eu, en janvier 2006, un document intitulé « Risquez pour grandir » où l’on voit un groupe d’adolescent et adolescentes de l’Institut national des jeunes sourds (INJS ) de Paris qui parlent à bâtons rompus de leurs expériences, de leurs envies, de leurs peurs et de leurs joies. Vous pouvez voir cela dans les archives du site. Il y aurait beaucoup à en dire, ne serait ce que parce que cela a été diffusé sans précautions et que cela présente l’INJS comme le lieu des toutes les transgressions possibles sans aucun point d’arrêt. Alors qu’on se rend compte, pour peu qu’on regarde attentivement, que ces adolescents ne sont pas du tout égarés, ils sont somme toute plutôt raisonnables et orientés. C’est intéressant de les entendre. Notamment ce passage où une jeune fille dit ceci (elle signe et nous avons beaucoup discuté de la traduction avec les professionnels sourds avec qui je travaille), bref voici la traduction qui en est donnée:
Après le récit mouvementé de quelques « audaces » que les jeunes filles se racontent, l’évocation des moments où, avec leurs copains, elles ont bravé les interdits, un jeune se fait la voix de la raison : « Ils n’ont pas respecté les limites ».
Puis, une jeune fille : « La peur pour moi c’est un truc qui gâche la vie. Je n’aime pas la peur ».
Une autre : « Moi, c’est le contraire, j’aime ressentir la peur. Plus je flippe, plus j’en redemande. Et après, ça me plaît de refaire le film, de revivre le truc ».
Une autre : « Moi, je fonce dans le tas, ça me plaît de voir comment j’arrive à me débrouiller, j’y vais à fond. », « ...ce qui compte, c’est d’arriver à ses fins, peu importe comment ».
Là, la jeune fille fait le signe d’un mur, quelque chose qu’elle traverse, qu’elle casse pour suivre son but, son geste signifie qu’elle traverse le mur, le rompt pour aller, très décidée, là où elle veut, au delà. Et elle ajoute joliment « Quand j serais vieille, avec ma canne, je me souviendrai de tout cela, je me marrerai en pensant à toutes les bêtises que j’ai faites ».
C’est intéressant parce que ces adolescents parlent avec enthousiasme de la manière dont ils se débrouillent avec leurs désirs et les limites. C’est finalement très cadré. Même quand il s’agit de franchir le cadre, ce n’ est pas du tout un saut dans le vide, pas du tout désespéré : se fabriquer des souvenirs marrants pour quand on sera vieux, faire comme leurs parents qui ont fait les mêmes bêtises (une autre dit cela), pour d’autres tenir la peur à distance quand on l’a rencontrée, parce que pour elle, le plaisir c’est la vie tranquille. Voilà un cas où des jeunes adolescents parlent entre eux, sous l’œil de la caméra, ils parlent de situations limites, la peur, la drogue, la transgression mais là, les mots (les signes) servent à dire, à cerner des enjeux de plaisir. Voilà un bel exemple de ce qu’une conversation peut avoir d’apaisant et d’efficace et de ce que parler veut dire quand sont réunies les conditions d’une parole vraie.

L’évocation d’une autre situation , à l’inverse de celle que je viens de rapporter, témoigne de ce que l’on peut « être dépossédé du dire qu’il faut en la circonstances » (je reprends là une très juste expression de Serge Cottet).
Voyons cela : Chieko est une jeune Japonaise sourde, elle a quinze ans et vit avec son père, sa mère est morte dans des circonstances qui donnent tout son poids à cette absence, celle d’un abandon. Et Chieko cherche désespérément de quoi combler ce manque, partout elle se heurte à l’impossible de dire et d’entendre et elle ne le supporte pas. Elle voudrait qu’on l’aime, elle offre son corps cherchant à capter le désir et surtout l’amour de l’autre. Son père se soucie d’elle, elle ne l’entend pas, murée dans sa solitude et son désespoir, elle se cogne comme un insecte à la lumière, à la vie bruyante de musique, de mots et de sons dont l’isole son silence, elle se cogne, elle trépigne, provoque, s’offre à qui veut la voir et l’aimer.
C’est tout un chaotique désespoir qui nous est présenté là et qui n’est que l’emblème extrême de ce qui anime ce film — car il s’agit d’un film — Babel de Inarritu, c’est bien en effet d’un monde éclaté dont il s’agit où des solitudes se côtoient, liés par la contingence du destin. Personne ne parle la langue de l’autre et nous nous débattons pour vivre. La jeune Chieko et sa demande éperdue d’amour n’est que l’avatar exacerbé de cette incommunicabilité, qui nous sépare les uns des autres et fait de nos gestes anodins des

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