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L'Afrique en images

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Description

Quels sont les usages d'une archive d'images présentant l'Afrique comme un continent en crise? Analysant des exemples concrets, anciens et actuels, comme la construction de l'image de l'ennemi public, celle de la foule populaire ou de la victime essentielle dans les médias ou sur les réseaux sociaux, ce livre montre pourquoi ces images puisent dans les idées reçues de la crise africaine et sous quelles conditions les représentations changent. L'ouvrage contribue à la critique des discours publics.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2015
Nombre de lectures 12
EAN13 9782336391816
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Sous la direction de
L’Afrique en images Michael Rinn & Nathalie Narváez Bruneau
Représentations & idées reçues de la crise
Quels sont les usages d’une archive d’images présentant l’Afrique
L’Afrique en imagescomme un continent en crise ? Comment peut-elle être fonctionnelle ?
Analysant des exemples concrets, anciens et actuels, comme la
construction de l’image de l’ennemi public, celle de la foule populaire Représentations & idées reçues de la crise
ou de la victime essentielle dans les médias ou sur les réseaux sociaux ,
ce livre montre pourquoi ces images puisent dans les idées reçues de la
crise africaine et sous quelles conditions les représentations changent.
Il s’agit d’études historiques, sémiologiques, linguistiques et
esthétiques. L’Afrique en images contribue ainsi à la critique des
discours publics.
Ce travail pluridisciplinaire s’inscrit dans le projet « Discours
d’Afrique » animé depuis 2008 par un réseau international de chercheurs
francophones en sciences humaines et sociales. Il fait pendant au livre
L’Afrique en discours, paru en 2015.
Michael Rinn est Professeur des universités à l’Université de
Bretagne occidentale, titulaire de la chaire de linguistique
française et de stylistique. Il a publié de nombreux travaux sur les
récits du génocide et l’usage des émotions dans le discours social.
Nathalie Narváez Bruneau est doctorante en littérature comparée
à l’Université de Bretagne occidentale. Elle s’intéresse au dire de la
violence par les femmes d’Afrique subsaharienne, des Amériques
et de la Caraïbe.
Image de couverture : © Benoît Blanchard, Corrections (Samuel B.) (détail), 2013, 40x50 cm ;
200x150 cm, huile sur toile et graphite sur papier canson, Crédit photographique :
Géraldine Millo.
ISBN : 978-2-343-07188-6
19,50 e
Sous la direction de
L’Afrique en images
Michael Rinn & Nathalie Narváez Bruneau
Représentations & idées reçues de la crise
Collection Eidos
Série RETINA











L’Afrique en images

Représentations & idées reçues de la crise
















ème Ce livre est le 61 livre de la

dirigée par
François Soulages & Michel Costantini

Comité scientifique international de lecture
Argentine (Silvia Solas, Univ. de La Plata), (Alberto Olivieri, Univ. Fédérale de Bahia,), Bulgarie (Ivaylo
Ditchev, Univ. de Sofia St Clément d’Ohrid), Chili (Rodrigo Zuniga, Univ. du Chili, Santiago), Corée du
Sud (Jin-Eun Seo (Daegu Arts University, Séoul), Espagne (Pilar Garcia, Univ. Sevilla), France (Michel
Costantini & François Soulages, Univ. Paris 8), Géorgie (Marine Vekua, Univ. de Tbilissi), Grèce
(Panayotis Papadimitropoulos, Univ. d’Ioanina), Japon (Kenji Kitamaya, Univ. Seijo, Tokyo), Hongrie
(Anikó Ádam, Univ. Pázmány Péter, Egyetem), Russie (Tamara Gella, Univ. d’Orel), Slovaquie (Radovan
Gura, Univ. Matej Bel, Banská Bystrica), Taïwan (Stéphanie Tsai, Unv. Centrale de Taiwan, Taïpei)

Série Photographie
2 François Soulages (dir.), Photographie & contemporain
8 Catherine Couanet, Sexualités & Photographie
9 Panayotis Papadimitropoulos, Le sujet photographique
10 Anne-Lise Large, La brûlure du visible. Photographie & écriture
15 Michel Jamet, Photos manquées
16 Michel Jamet, Photos réussies
19 Marc Tamisier, Sur la photographie contemporaine
20 Marc Tamisier, Texte, art et photographie. La théorisation de la photographie
21 François Soulages & Julien Verhaeghe (dir.), Photographie, médias & capitalisme
22 Franck Leblanc, L’image numérisée du visage
23 Hortense Soichet, Photographie & mobilité
24 Benjamin Deroche, Paysages transitoires. Photographie & urbanité
25 Philippe Bazin, Face à faces
26 Philippe Bazin, Photographies & Photographes
27 Christiane Vollaire (dir.), Ecrits sur images. Sur Philippe Bazin
32 Catherine Rebois, De l’expérience en art à la re-connaissance
33 Catherine Rebois, ce à l’identité photographique
34 Benoit Blanchard, Art contemporain, le paradoxe de la photographie
45 Marcel Fortini, L'esthétique des ruines dans la photographie de guerre
47 Caroline Blanvillain, Photographie et schizophrénie
53 Rosane de Andrade, Photographie & exotisme. Regards sur le corps brésilien
54 Raquel Fonseca, Portrait & photogénie. Photographie & chirurgie esthétique
59 Zoé Forget, Le corps hors norme dans la photographie contemporaine

Série Artiste
50 Marc Giloux, Anon. Le sujet improbable, notations, etc.
52 Alain Snyers, Le récit d’une œuvre 1975-2015

Suite des livres publiés dans la Collection Eidos à la fin du livre

Secrétariat de rédaction Benoît Blanchard

Publié avec le concours de

Sous la direction de
Michael Rinn & Nathalie Narváez Bruneau







L’Afrique en images

Représentations & idées reçues de la crise























Des mêmes auteurs


L’Afrique en discours. Lieux communs & stéréotypes de la crise, Paris,
L’Harmattan, coll. « Local & global », 2015.























































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-07188-6
EAN : 9782343071886









Introduction



Depuis des décennies, chaque génération de
citoyens francophones partage une archive d’images
représentant le continent africain en crise. Si les images de
corps décharnés des victimes de la guerre du Biafra ont
frappé les consciences durant les années 1960-70, la famine
en Éthiopie et les concerts de charité Band Aid organisés
par le chanteur irlandais Bob Geldof ont marqué la
décennie suivante. Aujourd’hui, le flot des réfugiés à l’issue
du génocide des Tutsi au Rwanda marque encore la
mémoire de celles et ceux qui ont grandi dans les années
1990. Pourtant, la complexité historique, politique, et
géographique de ces événements échappe largement aux
explications fournies par les discours publics. En effet, les
recherches en sciences sociales mettent en exergue la
conjonction de facteurs multiples qui renforcent la
vulnérabilité des populations africaines : gestion du pouvoir
par les régimes politiques coloniaux et postcoloniaux,
clientélisme, corruption, conflits religieux et interethniques,
intérêts géostratégiques.
Il faut donc se demander pourquoi les discours
publics francophones, pour donner une représentation de
réalités historiques, économiques, sociales à la fois
complexes et multiples de l’Afrique, empruntent à cette
archive d’images susceptible de fournir des explications
simples : les populations du Sahel cernées par la sécheresse,
7 les orphelins des guerres civiles, les monceaux de cadavres
du Rwanda, les femmes violées du Darfour, les réfugiés qui
se pressent aux portes de l’espace Schengen.
Notre livre propose non seulement de s’interroger
sur les raisons de l’invariabilité des discours qui
soustendent les représentations du continent africain, mais
également sur leurs modes de fonctionnement. Nous
comprenons ici l’usage de ces discours comme un outil de
construction de la réalité sociale. Ainsi, nous cherchons à
savoir comment et pourquoi ce continent africain tout
entier est perçu de manière aussi réductrice. Nous
proposons d’analyser les conditions de production des idées
reçues véhiculées par les discours sur l’Afrique et la
puissance des images qu’elles exercent sur les sociétés.
L’expression « idées reçues » est prise ici dans l’acception
1péjorative courante de « préjugés » . En premier lieu, il
s’agit de comprendre quelles sont les modalités du dialogue
entre l’opinion commune qui prévaut dans les pays
francophones à l’égard des situations de crise, voire de
conflit, que traverse le continent africain et la perception
individuelle que le citoyen occidental peut en avoir. Si
l’opinion résulte d’un partage des idées reçues nécessaires
au bon fonctionnement de la communication au sein de la
vie sociale, le regard adopté par l’individu relève d’une
expérience singulière sous-jacente à la compréhension
d’une réalité humaine donnée. Aussi faut-il savoir quels
sont les facteurs susceptibles de stabiliser, ou au contraire,
de modifier les représentations collectives de l’Afrique et
des images de la crise.
Pour les références bibliographiques, nous
renvoyons à trois sources documentaires. L’association «
Coordi2nation pour l’Afrique de Demain » (CADE) offre un
regard critique sur l’évolution du continent en articulant des
thématiques variées comme l’état de la démocratie, le défi

1 Voir G. FLAUBERT, Le Dictionnaire des idées reçues, Paris, Librairie
Générale Française, 1997 (1913). Pour une présentation actuelle de la
notion, R. AMOSSY et A. HERSCHBERG PIERROT, Stéréotypes et clichés, Paris,
Nathan, 1997, pp. 20-29.
2 http://www.afrique-demain.org
8 de la pauvreté ou les enjeux de l’éducation. Il relate
également les débats publics, rencontres et colloques
organisés par la CADE sur l’évolution du continent. Enfin,
il donne accès au bulletin mensuel d’information publié par
3l’association. Le site Africa south of the Sahara réalisé par
l’African Studies Association (ASA) est une base documentaire
abritée par l’université de Stanford (USA). Elle regroupe à
la fois l’ensemble des pays de la région subsaharienne et les
thèmes majeurs qui les concernent, comme le commerce,
l’environnement, le développement, la santé publique, etc.
Le site rassemble également de nombreux liens
régulièrement mis à jour et commentés. Enfin, le site « L’État de
droit » est développé conjointement par le Centre d’Études
d’Afrique noire (CEAN) et de l’Institut d’Études Politiques
4(IEP) de Bordeaux . Il présente pour chaque pays de la
région la situation institutionnelle et une chronologie
historique. Il offre aussi une sélection bibliographique
commentée.
Les différents chapitres du livre présentent des
études interdisciplinaires pour montrer comment les
représentations sociales et les schèmes collectifs
empruntent aux modèles explicatifs toujours réactualisés dans les
images de l’Afrique. Les analyses multimodales, sémiotiques
et pragmatiques portent sur la mise en place de la croyance
collective dans et à travers les discours publics. La réflexion
5sur le concept d’idéologème , entendu comme une maxime
sous-jacente à une représentation, enrichit notre
questionnement en réfléchissant sur les conditions de production et
de réception de l’Afrique en images.
Ce livre contribue ainsi à la critique des idées
reçues dans les discours publics. Si la fonction des
stéréotypes sous-jacents à la représentation de l’Afrique
consiste à assurer la pérennité des normes culturelles, il faut
s’interroger sur les modalités de changement de ces images
collectives, ainsi que sur les procédures d’évolution. Ainsi,

3 http://www.sul.stanford.edu/depts/ssrg/africa/guide.html
4 http://www.etat.sciencespobordeaux.fr/
5 Cf. ANGENOT M., op. cit., p. 179.
9 plusieurs chapitres du livre portant sur les nouvelles
technologies de l’information et de la communication
permettent de comprendre pourquoi cette problématique se
manifeste davantage dans la pérennité des idées dominantes
qu’à travers une évolution progressive des idées au cours de
l’histoire. L’un des enjeux majeurs du livre consiste à
montrer pourquoi les lieux communs et les stéréotypes
sous-jacents aux discours sur l’Afrique se caractérisent par
leur usage circulaire qui conduit à réactualiser, dans un
contexte donné, la même archive d’idées reçues.
Cette circularité de l’Afrique en images fait l’objet
du chapitre d’ouverture de Josias Semujanga. Il montre la
relation entre la naissance du stéréotype du Tutsi par les
epères blancs au début de la colonisation du Rwanda au XX
siècle et son usage dans le discours génocidaire des années
1990. L’exemple permet de comprendre comment le
discours construit la réalité sociale qu’il énonce. Il montre
également que l’essentialisme créé par la colonisation garde
toute son importance aujourd’hui. Ce constat, central pour
le livre, sera confirmé et évalué dans les chapitres suivants.
Le chapitre de Virginie Brinker porte sur la nature bivalente
des idées reçues dans le contexte du génocide rwandais.
Celles-ci sont appréhendées ici comme une stratégie
discursive destinée à contrer l’image figée de l’ethnie
africaine véhiculée par les télévisions occidentales. Or
l’analyse montre comment l’écriture littéraire engagée court
le risque de se figer à son tour dans un affrontement stérile
avec le discours médiatique dominant.
Ce constat fait l’objet de la réflexion de Tristan
Oestermann. Il propose une étude comparative de deux
journaux de référence en Allemagne (Süddeutsche Zeitung) et
en France (Le Monde) pour savoir comment ils relatent la
crise humanitaire de Goma survenue à l’issue du génocide
rwandais en 1994. Il y recense bon nombre d’idées reçues
puisant dans l’imaginaire colonial, dont l’archétype de
l’Africain cerné par des maladies contagieuses. Cela lui
permet de montrer pourquoi l’usage des stéréotypes dans
les discours médiatiques obscurcit la compréhension du
génocide. Les lecteurs sont posés devant un faux choix :
10 soit ils adhèrent à l’afro-pessimisme ambiant qui prône
l’abandon pur et simple du continent, soit ils soutiennent la
politique humanitaire adoptée par l’Occident.
Le chapitre suivant est consacré à l’analyse des
images de l’Afrique dans les nouveaux médias. Arianna
Maiorani y étudie le fonctionnement multimodal des sites
Internet d’agences de voyage. On y découvre les images
d’animaux exotiques et de paysages sauvages hérités des
siècles passés. Or l’exotisme suranné est accompagné de
stéréotypes hygiénistes avertissant le voyageur occidental
des multiples dangers pour sa santé. L’étude montre
comment cette stratégie de la peur se conjugue
parfaitement à l’imagerie d’une Afrique mystérieuse qui
invite à l’aventure. Enfin, Gérard Leonard Bouelet consacre
une étude à la caricature politique dans des journaux
camerounais. Il montre comment l’usage des stéréotypes
sociaux parvient à articuler une critique du discours
politique dominant.
Les trois derniers chapitres du livre analysent la
grille de lecture construite par les représentations
médiatiques. Mehdi Chourou étudie d’abord la dite
« révolution du Jasmin » qui a bouleversé la Tunisie en
janvier 2011 pour savoir comment les idées reçues d’une
Afrique immobile et repliée sur elle-même ont été affectées.
L’exemple d’une plateforme participative du Web 2.0 et de
Facebook montre pourquoi l’opinion publique a été
intoxiquée par le spectre des islamistes radicaux. En effet,
les réseaux sociaux ont rapidement remplacé l’image
embellie d’une Tunisie enfin libérée du joug d’un régime
autocratique par des extrémistes brandissant la menace
d’une application stricte de la charia. Si les technologies
d’information et de communication ouvrent ainsi de
nouvelles formes de liberté d’expression en Afrique et
ailleurs, elles cèdent aussi facilement aux rumeurs et à la
manipulation. Mais le cas de la Tunisie montre comment
elles contribuent à bloquer la pérennité des stéréotypes.
Inas Momtaz poursuit cette réflexion dans son
chapitre consacré à la couverture médiatique de la
révolution égyptienne de 2011. Son étude comparative
11 porte sur la relation texte-image d’agences de presse
égyptiennes et européennes. Si la représentation de la
population révoltée s’inscrit d’abord dans le registre du jeu
de pouvoir engagé entre le dominant (le président
Moubarak) et les dominés (la foule des anonymes), on peut
constater que plus le pouvoir du président est contesté, plus
la masse des protestataires assemblés sur la place Tahrir se
singularise. L’étude montre que cette individualisation du
conflit n’est pas seulement le propre des médias
occidentaux, mais également égyptiens. Ce changement de
perspective transforme le stéréotype du destin collectif
sous-jacent aux discours de l’Afrique en crise en une image
du destin individuel propre à l’idéologie occidentale.
Enfin, le dernier chapitre de ce livre propose une
interrogation sur la nouvelle portée universelle des discours
médiatiques. L’exemple de la campagne du Collectif Urgence
Darfour destinée à sensibiliser l’opinion au génocide en
cours au Soudan montre comment l’usage du lieu commun
de la souffrance des victimes innocentes s’inscrit dans une
éthique sociale détachée des contingences culturelles.
L’emprise des émotions sur les discours médiatiques vise à
réduire le champ controversé de l’Afrique en images pour
poser chaque citoyen devant l’image de son semblable : face
à la souffrance humaine, engager la responsabilité envers
autrui signifie aussi engager la responsabilité envers soi.
Ainsi, le dernier chapitre du livre définit-il une nouvelle
topique, celle de l’humain intégral. L’analyse de la
campagne médiatique contre le génocide au Darfour
montre comment cette topique passe par le blocage des
stéréotypes réducteurs de l’Afrique pour renforcer
l’hégémonie du discours de mondialisation sur la libre
circulation des biens, des services et des personnes.

Nous remercions tout particulièrement Alpha
Ousmane Barry, professeur de linguistique française à
l’Université Michel de Montaigne - Bordeaux 3, de ses
conseils et des lectures qu’il a consacrées au manuscrit.
Alpha Ousmane Barry est le fondateur du réseau
international de recherche « Discours d’Afrique » qui réunit
12 de nombreux chercheurs francophones. Ce réseau répond à
un besoin pressent de mener l’analyse des discours africains
(littérature, presse, politique, vie quotidienne), pour mieux
comprendre la place qu’occupe aujourd’hui l’Afrique dans
le contexte de la globalisation des rapports humains. Dans
6le cadre de ces recherches, trois livres ont déjà été publiés .
Le présent livre en est le troisième volume de la série. Le
quatrième, Discours d’Afrique 4, est actuellement en
7préparation .


Michael Rinn


6 LEDOUX C.-L. (dir), Discours d’Afrique 1 (Tome 1) : Pour une rhétorique des
identités postcoloniales d’Afrique subsaharienne, Les Cahiers de MSHE,
Besançon, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2009 ; BARRY A.
(dir), Discours d’Afrique 1 (Tome 2) : Pour une sémiotique du discours littéraire
postcolonial d’Afrique francophone, Paris, L’Harmattan, 2009 ;
NGALASSOMWATHA M. (dir.), Discours d’Afrique 2 : L’imaginaire linguistique dans les
discours littéraires, politiques et médiatiques en Afrique, coll. « Des études
oafricaines et créoles », n 1, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux,
2011.
7 WALTER J. et BONHOMME M. (éds), Les médias au Maghreb et en Afrique
subsaharienne. Formes discursives, publics, et enjeux démocratiques, Nancy,
Éditions universitaires de Lorraine, coll. « Questions de communication »
(à paraître).
13







Chapitre 1

La figure du Tutsi
Naissance & usage d’un stéréotype


Europe/Afrique : le kaléidoscope des images

Comment interpréter la permanence des images sur
l’Afrique ? Cette question me permet de revenir sur la
figure du Tutsi et ses usages, car, pour ne pas être nouvelle,
elle n’en mérite pas moins un réexamen dans le cadre
général d’une réflexion sur les lieux communs et les
stéréotypes d’une Afrique en crise. Que signifie le terme
dans les discours occidentaux sur l’Afrique et le Rwanda ?
Ces stéréotypes sont-ils le seul apanage du discours
occidental ? Que disent les Tutsi eux-mêmes quand ils
parlent de leur situation actuelle en tant qu’Africains et
Rwandais ? Je pars de l’idée que les images repérées dans les
récits sur l’Afrique et ses habitants procèdent d’un esprit
d’époque en cours en Occident et, à certains égards, en
Afrique également ; l’occidentalisation du continent est une
action et un mouvement qui, dans les pays africains,
président à l’organisation de la vie et même du discours ;
d’où la référence aux images du kaléidoscope qui, à mon
avis, explique mieux le sens de la circulation des images sur
l’Afrique.
La figure du Tutsi, telle qu’elle se déploie dans le
discours social, est une construction proprement moderne :
une invention à partir de la permanence des mythes anciens
15 par le discours de l’Occident sur la région de l’Afrique des
grands lacs. Construction progressive et complexe, qui
constitue en elle-même un objet d’interrogation pour les
historiens des idées quand ils tentent de faire apparaître
comment se sont développées l’histoire de cette image et
des identités multiples qu’elle reflète. Pour comprendre en
quoi l’image du Tutsi a pu devenir, aux yeux de la critique
historique, littéraire ou sociologique, l’enjeu des débats
parfois complexes et violents, il faut commencer par
distinguer son emploi traditionnel dans les mythes
fondateurs du Rwanda ancien, afin d’apprécier l’usage et les
fonctions actuels de l’image contemporaine à l’œuvre dans
le discours du savoir ainsi que dans la propagande politique.
Si la figure du Tutsi fut sans conteste une des
images de premier plan durant l’époque coloniale, elle est
encore loin d’être oubliée aujourd’hui. À l’image de la
victime du génocide et d’une minorité menacée dans la
région, s’ajoute la figure ancienne avec son champ
sémantique fait du Noir rusé, intelligent, menteur, doué de
commandement ou de peuple étranger dans la région. Aussi
l’étendue et la profondeur de sa diffusion ainsi que la
longévité de son usage politique, scientifique et
journalistique en ont-elles fait une figure incontournable dans
l’analyse des récits en tant que révélateurs d’époque, entre
l’Occident et l’Afrique. Déjà présent dans les récits
mythiques de la région des grands lacs, c’est dans cette
tradition que le terme a été puisé par l’administration
coloniale européenne établie dans la région.
1894 marque son entrée sur la scène occidentale en
tant que grille de lecture de la politique coloniale : cette
année-là les représentants du Kaiser germanique entrent au
Rwanda et rencontrent le roi et les chefs que les Allemands
qualifient de Watutsi selon la terminologie de leurs
interprètes swahili. Ainsi naît la grille de lecture de la société
rwandaise à l’aune de l’idéologie coloniale selon laquelle,
dans toutes les colonies, les groupes dirigeants sont
d’origine différente de la masse populaire. Des historiens de
l’Afrique des royaumes des Grands lacs de l’Afrique de l’est
ont très bien montré que les identités dites ethniques de
16 cette région ont été instrumentalisées par les discours
8anthropologiques plaquant sur les sociétés locales un
regard exotique ; et d’autres ont montré comment l’Afrique
et les pays colonisés ont été marginalisés dans la production
d’un discours scientifique sur eux-mêmes. Ma démarche
depuis mon premier livre sur le sujet, Les récits fondateurs du
drame rwandais, prend le contre-pied de la démarche
historienne et sociologique : comprendre la configuration
des identités ethniques en partant des discours qui les
9 10énoncent . À la suite de Mudimbe , il s’agit de poser la
question suivante : « Quel est le statut du discours et quels
sont son ordre et ses présupposés, ses postulats ? Quelle est
la souveraineté qui le gouverne et dans quel sens
s’oriente-telle ? » Il ne s’agit pas de faire une nouvelle description de
cette figure sur la base de celles qui existent, mais de poser
la question de la croyance dans ces discours sur
l’authenticité des identités africaines, géographiquement et
mythologiquement, ainsi construites.
En montrant que la figure du Tutsi est inscrite dans
la doxa occidentale d’une Afrique qui, depuis les Grecs
jusqu’à maintenant, est une terre peuplée de primitifs et de
11barbares , il s’agit d’analyser la profondeur des stéréotypes
en tant que formes de discours sur les sociétés à une
époque donnée. Au-delà de la chose du texte, ce que ces
stéréotypes montrent est moins une spécificité historique
que la manifestation d’une hégémonie discursive sur les
autres civilisations dans la culture occidentale. Car en fin de
compte, ces images nous informent moins sur la figure du

8Cf. CHRÉTIEN, J.-P. (dir.), Les médias du génocide, Paris, Karthala, 1995 ;
MAMDANI MA., When Victims Become Killers, Princeton University Press,
2002 ; TWAGILIMANA A., The Debris of Ham: Ethnicity, Regionalism, and the
1994 Rwandan Genocide, Lanham, University Press Of America, 2003.
9 ANGENOT M., Ce que l’on dit des Juifs en 1989. Antisémitisme et discours
social, Vincennes, Presses universitaires de Vincennes, 1989 ; FOUCAULT
M., Les Mots et les choses : une archéologie des sciences humaines, Paris,
Gallimard, coll. «Bibliothèque des sciences humaines», 1966.
10 MUDIMBE V.-Y., L’odeur du père. Essai sur les limites de la science et de la vie
en Afrique noire, Paris, Présence africaine, 1982, p.56.
11MUDIMBE V.-Y., The Idea of Africa, Bloomington, Indiana University
Press; London, James Currey, 1994.
17 Tutsi et de l’Afrique de façon générale que sur ce que c’est,
pour un public européen et dans une large mesure africain
aujourd’hui, que de parler de l’Afrique et de ses habitants.
Dès Les récits fondateurs du drame rwandais, mon
approche vise moins les causes de l’impérialisme colonial
qu’à montrer comment, sous couvert de scientificité, les
« chroniques » occidentales sur les sauvages et autres barbares
ne sont que des justifications idéologiques de l’hégémonie
occidentale sur les autres continents, et en l’occurrence sur
l’Afrique. En les analysant, j’ai tenté pour le cas du Rwanda
de dévoiler indirectement des éléments discursifs qui se
sont cristallisés pour justifier les politiques d’exclusion
ayant conduit au génocide plus tard. Aussi le mépris de
l’« autre », l’impérialisme politique et le racisme/ethnisme
sont-ils les trois éléments qui se sont cristallisés dans la
colonie avant d’aboutir à l’onde de choc du génocide dans
la postcolonie. C’est dire que les différents discours de
l’Occident sur les autres peuples, qui se sont mis en place
edepuis le XV siècle, n’ont en eux-mêmes rien de nocif
avant leur cristallisation par les politiques coloniales axées sur
les distinctions ethniques dans les pays nouvellement
conquis. Sur le plan discursif, une telle cristallisation procède
d’une démarche transculturelle, amalgame des mythologies
venues de l’Occident et de celle de la tradition rwandaise.
Ainsi, durant les massacres des Tutsi au Rwanda,
en 1994, les organisateurs utilisaient, à la campagne, la
pratique de la chasse traditionnelle, avec sa poésie
cynégétique typique du pays et ses rites pour une chasse
réussie et exécutée en commun. Ils célébraient la vie en
commun par le partage des biens dépouillés aux Tutsi au
moment où ils donnaient la mort. À ce rite du chasseur
traditionnel, la figure du sorcier devant bénir la chasse, les
génocidaires invoquaient la Sainte Vierge et utilisaient la
radio au lieu du tambour ou du son du cor.
La question devient : comment penser un savoir
pour étudier l’Afrique dans ce qu’elle est devenue depuis la
colonisation ? La réponse à une telle question procède du
principe du jugement qui nous oblige à tenir compte de la
réalité des faits : l’Afrique dont il est question ne saurait être
18

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