L’entrepreneur et le politique en Russie post-soviétique
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Description

Partant du postulat que l’émergence d’entrepreneur est étroitement liée à un milieu en particulier, il s’agit ici de s’interroger sur la genèse des entrepreneurs des économies postsoviétiques. Entre 1991 et 1999, le nombre d’entreprises enregistrées a été multiplié par 10 en Russie. À la tête de ces entreprises, il y a des personnes issues de la nomenklatura comme du reste de la société soviétique. Ils se distinguent par leurs comportements de révolutionnaires, d’innovateurs, de calculateurs, d’opportunistes, de prédateurs ou de marginaux. Ces entrepreneurs sont-ils (vraiment) nés dans la transition économique ? La période de transition institutionnelle a-t-elle été un catalyseur du processus entrepreneurial ou juste un processus d’institutionnalisation d’une pratique communément connue et mobilisée par les agents économiques pour s’adapter aux dynamiques évolutives des organes de planification ? Comment les acteurs d’une organisation productive soviétique s’affranchissaient d’entrepreneurs pour innover ? En l’absence de travaux théoriques sur les milieux favorisant la démarche entrepreneuriale dans les économies centralement planifiées, la question mérite un intérêt particulier pour comprendre les dynamiques d’innovation soviétiques et postsoviétiques. Dans cet ouvrage, les entrepreneurs sont conceptualisés comme les acteurs-clés d’une impulsion socio-économique localisée. Sous cet angle, il s’agit de réanalyser le milieu institutionnel qui donne corps aux entrepreneurs dans le contexte de la transformation systémique des économies centralement planifiées, à savoir ici, autant l’économie soviétique, la période de transition, que l’économie postsoviétique.

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Publié par
Date de parution 24 mai 2021
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EAN13 9782304049947
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Guillem Achermann
L’entrepreneur et le politique dans la Russie postsoviétique
Une analyse territoriale des dynamiques d’innovation
Magna Carta
é ditions Le Manuscrit Paris


ISBN 9782304049947
© Mai 2021


La collection
Au carrefour entre géographie et économie, la collection Magna Carta explore un monde en permanente reconfiguration. La mondialisation bouleverse non seulement les délimitations, mais la définition même des territoires et des entreprises, indissociablement liés. L’heure est à la redistribution des pouvoirs et des ressources selon une détermination nouvelle des frontières, en perpétuelle évolution.
Les ouvrages de la collection établissent un nouveau type de cartographie, faisant de la pluridisciplinarité un outil dans l’étude des dynamiques territoriales des entreprises au sein de la mondialisation.


Dans la même collection
Programme Minimum d’Intégration de l’Union Africaine , Patrick Ndzana Olomo, 2021
Les performances des territoires , Denis Carré et Nadine Levratto, 2011
L’entreprise dans la mondialisation, Dimitri Uzunidis, Blandine Laperche et Sophie Boutillier, 2011


Préface
François Facchini Professeur agrégé des Universités Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, CES.
Par son livre L’entrepreneur et le politique dans la Russie postsoviétique , Guillem Achermann invite à revenir sur l’événement probablement le plus important du xx e siècle, l’échec de la transition forcée vers le socialisme d’un bloc entier de pays et, finalement, la mise en œuvre d’une transition vers un régime politique hybride dominé par un État rentier. Il propose une explication non finaliste de la transition qui permet de comprendre pourquoi le capitalisme démocratique n’a pas triomphé en Russie postsocialiste.
Au cœur de l’explication se trouvent l’entrepreneur et une boucle de rétroaction. L’entrepreneur donne à la volonté humaine et au contingent sa place dans l’écriture de l’histoire alors que la boucle de rétroaction introduit l’apprentissage, ce que les agents apprennent des faits et la manière dont ils y réagissent. Sur cette base, on peut expliquer pourquoi la Russie n’a pas transité du marché à l’économie centralement planifiée, mais d’une économie dirigée à une forme hybride d’économie de rente ou de démocrature 1 de connivence.
Cette préface se propose de replacer la thèse du livre dans l’histoire longue du socialisme et des débats qu’il a suscités et de la présenter dans un second temps dans ses grandes lignes.
Traiter aujourd’hui de l ’entrepreneur dans la Russie postsoviétique c’est revenir sur l’un des événements les plus marquants et les plus instructifs pour les économistes du xx e siècle parce que l’échec du modèle soviétique i) confirme la thèse de l’impossibilité du socialisme défendue par Mises-Hayek au début du xx e siècle, ii) montre qu’un consensus entre les économistes n’est pas suffisant pour assurer la vraisemblance des savoirs défendus et iii) rappelle que rien n’est jamais écrit. La thèse de l’impossibilité du socialisme ne cesse d’être illustrée par l’histoire. L’échec du projet égalitariste en Amérique du Nord dans l’Etat de Géorgie entre 1732 et 1752 en a été probablement un premier exemple (Sweet 2001 2 ). L’échec économique de la Corée du Nord aujourd’hui en est aussi la confirmation. À l’inverse le succès économique de la stratégie du Parti communiste chinois qui a abandonné le socialisme pour un régime autoritaire reconnaissant le droit de propriété (lois de 2002 et du 16 mars 2007) et favorisant une sorte d’actionnariat populaire dans les grands groupes industriels comme Huawai . L’effondrement de l’Union soviétique et l’incapacité avérée des économies dirigées à fonctionner sans marché noir, gris ou brun sont évidemment aussi la preuve de la pertinence de cette thèse.
Le socialisme reste fondamentalement utopique alors qu’un grand nombre d’intellectuels (Winock 1992 3 ) et de citoyens ont vu dans le collectivisme soviétique, le fascisme italien et le National-Socialisme allemand des alternatives crédibles à la démocratie libérale naissante (Rémond 1974 4 , p.122-140). Ludwig von Mises soutenait dès 1920 5 , sur la base de la méthode déductive, qu’un système économique sans prix de marché et sans propriété sur le capital était voué à l’échec. Pour contrer cet argumentaire, les tenants du socialisme de marché comme Oskar Lange (1939 6 , 1967 7 ) et H. D. Dickinson (1939 8 ) ont mobilisé le modèle de l’équilibre général et donné au planificateur la fonction du commissaire-priseur. Cette défense a inspiré la critique d’Hayek ([1935] 1939 9 ) et la construction d’une théorie réaliste des processus de coordination à l’œuvre sur les marchés, grâce au travail de l’entrepreneur. Hayek montrait ainsi l’irréalisme de la théorie de l’équilibre général et annonçait avec Mises, sur des arguments vrais a priori , l’échec du socialisme réel (Vaugh 1980 10 ). Ces critiques de la théorie de l’équilibre général et du socialisme de marché n’ont cependant pas été entendues par la plupart des économistes qui ont, au contraire, défendu l’idée qu’il y aurait convergence entre les régimes de planification et de marché et que l’État devait se donner pour mission de corriger les défaillances du marché en présence d’externalités, de biens collectifs, d’asymétrie d’information et de concurrence imparfaite. Paul Samuelson annonçait, graphique à l’appui, qu’il était possible que l’écart existant entre les niveaux de vie des pays occidentaux et de l’Europe de l’Est se réduise dans l’avenir comme ceci a été le cas entre les pays occidentaux industrialisés (Samuelson [1980] 1982 p.692 11 ). Alvin Hansen (1961 12 ), le conseiller économique du Président Kennedy et le père du modèle ISLM, vantait l’efficacité productive de l’URSS en affirmant que l’URSS réussissait mieux parce qu’elle était capable d’affecter à l’investissement une plus grande partie de ses ressources. Le sociologue américain P.A., Sorokin 13 , dans son article Mutual Convergence of the United States and the USSR to the Mixed Sociocultural Type, introduisait le concept de convergence des systèmes dans les débats autour du socialisme. Les positions d’Hansen et de Samuelson se plaçaient dans ce cadre et rejoignaient les croyances d’un autre économiste éminent du xx e siècle, Jan Tinbergen (1961 14 ).
Ces erreurs indiquent qu’un bon économiste ne doit pas s’en tenir à ce qui est ou ce qui a été. Il doit avoir une bonne théorie pour mettre de l’ordre dans l’histoire. Ces erreurs rappellent aussi les biais de perception que peuvent induire les statistiques. Les statistiques produites par les autorités soviétiques avaient, en effet, réussi à faire croire que, durant la période 1928-1940, le produit matériel net de l’URSS avait été multiplié par cinq. De nombreux observateurs attentifs à la manière dont ces statistiques avaient été construites savaient qu’elles étaient probablement fausses et produites pour convaincre les masses que le socialisme réel était viable et supérieur aux économies de marché. Les statistiques soviétiques étaient fausses, d’une part, parce que les unités de production avaient intérêt à gonfler leur chiffre pour éviter les sanctions de la non-réalisation des ordres du plan et, d’autre part, parce qu’elles étaient victimes d’un effet Gerschenkron 15 . Dès qu’un comptable utilise une structure de prix de référence et une méthode d’agrégation, il s’expose à ce type d’effet. Alexandre Gerschenkron (1951 16 , 1962 17 ) montrait dès les années cinquante que la croissance économique de l’URSS était principalement due à un biais d’indice. L’effondrement du modèle soviétique n’aurait donc pas dû être une surprise. Les économistes disposaient de faits et d’arguments a priori solides pour comprendre ce qui allait se passer, mais ils les ont négligés pour des raisons méthodologiques et idéologiques. Ils utilisaient le succès apparent de l’Union Soviétique pour justifier le dirigisme économique dans les démocraties capitalistes. Ils transformaient un fait en prescription pour agir et faire de la convergence un fait. L’effondrement du modèle soviétique réalisé, un moment libéral de courte durée a eu lieu. La fin de la guerre froide marquait la victoire des économies sociales de marché, du capitalisme démocratique (Fukuyama 1989 18 , 1992 19 ). Il est vrai que la chute du mur de Berlin a provoqué une augmentation du nombre des nations démocratiques à la fin du xx e siècle et un réel mouvement de libéralisation. La consultation des indicateurs de libertés politiques et économiques l’atteste. Durant les années quatre-vingt-dix, les pays, en Europe centrale et orientale en particulier, libéralisaient leurs économies et adoptaient un régime démocratique. La liberté économique apparaissait bien comme une condition nécessaire, mais peut-être pas suffisante de la démocratie (Friedman 1962 20 ). Mais ce mouvement s’est avéré temporaire. Dès les années 2010 en effet, la thèse du triomphe du modèle libéral était remise en cause et laissait place à des inquiétudes pour tous les libéraux. La démocratie libérale serait même menacée de déconsolidation dans de nombreux pays. Le premier symptôme de ce mouvement de déconsolidation est que, depuis 2000, au moins 25 pays ont cessé d’être des démocraties (Freedom House Report 2018). Le second symptôme est le succès électoral des partis populistes. Le Venezuela de Hugo Chavez puis de Nicolás Maduro , la Turquie de Tayyip Erdogan depuis 2003, le succès en 2010 de Viktor Orban qui prend la tête du gouvernement hongrois en mai de la même année, l’avènement au pouvoir en Inde en mai 2013 de Narendra ModModi et Andrzej Duda en Pologne en 2015 sont les principaux événements qui ont alerté les observateurs et les citoyens. Si on ajoute à cela le parcours politique de leaders comme Rodrigo Duterte aux Philippines en 2016, suivi d’ Andrej Babis en République tchèque en 2017 et plus récemment encore de Jair Bolsonaro au Brésil à l’automne 2018, le risque d’une nouvelle déconsolidation démocratique serait en marche. Ce succès des partis populistes annoncerait l’avènement de régimes autoritaires. Le troisième symptôme de cette crise des démocraties est l’évolution des croyances constitutionnelles des citoyens des pays démocratiques et des Américains en particulier. Les grandes démocraties comme les Etats-Unis ne sont pas épargnées. L’idée que seul un régime démocratique est viable est en recul (Foa et Mounk 2016 21 ). Une grande partie des habitants des pays riches et les jeunes en particulier ne partagent plus les valeurs de la démocratie (Mounk et Foa 2016). Ils seraient même attirés par des idéologies plus radicales, plus autoritaires. Si l’importance de l’élection des gouvernants conserve encore une partie de sa valeur, les composantes libérales de la démocratie, notamment le respect pour les droits individuels et la nécessité de conduire les changements politiques dans les formes institutionnelles prévues, semblent faire l’objet d’une désaffection ou, en tout cas, d’un moindre soutien que dans les années 1950 et 1960. Quant à l’engagement et à la pratique des droits politiques, ils ne sont plus perçus comme des éléments essentiels d’une vie démocratique et le désintérêt qu’ils inspirent ne semble pas comblé par l’attraction de formes nouvelles et non conventionnelles de participation civique. Enfin, le recours à des solutions autoritaires pour trancher les problèmes les plus pressants ne fait plus l’objet d’un rejet aussi systématique. 24 % des citoyens des États-Unis – tous âges confondus – déclarent par exemple qu’il serait bon pour leur pays d’avoir un dirigeant fort ( a strong leader ) qui n’aurait à se préoccuper ni du Congrès ni des élections, tandis qu’une proportion plus élevée encore pense que ce serait une bonne chose de confier la gestion des problèmes les plus complexes à des experts.
L’histoire n’est pas finie. Elle n’était pas écrite. La fin de la guerre froide n’a été ni la fin de l’histoire ni le triomphe du capitalisme démocratique. La Russie n’a pas transité vers le capitalisme, mais vers un régime politique hybride dominé par un État rentier, une démocrature 22 . Un tel régime est soutenu par de nombreux Russes, mais personne ne sait exactement ce que ces derniers pensent, car ils restent tenus par une culture de la falsification de leur discours public afin d’éviter tout risque de sanction et de stigmatisation. Ce phénomène de falsification du discours a expliqué la persistance de l’Union Soviétique et son effondrement brutal (Kuran 1995 23 ). Il peut, aussi, expliquer la stabilité du régime politique russe de Vladimir Poutine qui est assuré, grâce au référendum de 2020, de pouvoir briguer encore deux mandats. Son mandat en 2020 s’achève en 2024 ; mais, s’il gagne les élections, il peut rester au pouvoir jusqu’en 2036. Si ce scénario se réalise, Vladimir Poutine aura présidé aux destinées de son pays de 1999 à 2036 et se retirera de la politique à 84 ans.
Pourquoi alors une telle histoire, pourquoi un tel régime s’est-il installé après l’effondrement de l’Union Soviétique ? Pour répondre à cette question, le positionnement de Guillem Achermann est i) évolutionniste, ii) anti téléologique et iii) éclectique et ses catégories sont l’entrepreneur et l’apprentissage, ce qui lui permet de théoriser une boucle de rétroaction. L’évolutionnisme place le changement et non l’équilibre au cœur de l’étude des phénomènes sociaux (Achermann 2021, p.15, p.26). L’analyse se veut dynamique et non statique. Elle ne traite pas d’un temps séquentiel et réversible comme en mathématique, mais d’un temps continu et irréversible. L’anti téléologisme conduit à ne pas croire au principe de transition inverse. Les hommes ont des intentions, mais l’histoire humaine n’a pas de fin. Le problème posé n’était pas celui d’une transition inverse, c’est-à-dire d’un retour de l’économie centralement planifiée vers une économie de marché (Bénard 1991 24 ). D’une part, parce qu’en 1916 en Russie, il n’y avait eu aucun mouvement d’enclosure et que l’économie russe n’était pas de nature capitaliste. D’autre part, parce que l’économie russe en 2021 n’est pas un capitalisme démocratique, mais une démocrature de connivence qui n’a pas été théorisée a priori , mais qui s’est installée. Le positionnement est éclectique dans un sens original 25 . Il rappelle la démarche méthodologique d’un auteur institutionnaliste comme André Marchal (1959 26 ). L’éclectisme de la démarche explique la richesse des concepts mobilisés (pouvoir, territoire, institution, trous structuraux, lien fort, lien faible, réseau, entrepreneur, État mou, etc.) et la diversité des auteurs cités : Schumpeter (1942), Veblen (1899), Polanyi (1944), Perroux (1964), Myrdal (1969), Lavigne (1979), Arthur (1989), North (1990), Kornai (1992), Chavance (1994), Friedberg (1997), de Bandt (2002), Colombatto (2002), Granovetter (2002), Boutillier et Uzunidis (2009), Amable (2005).
L’éclectisme justifie l’usage de la figure de l’entrepreneur dans un modèle institutionnaliste plutôt déterministe. On perçoit, en effet, une forte influence de l’école institutionnaliste et de cette idée défendue par Karl Polanyi que le marché est une construction de l’État, que le marché autorégulateur est un mythe. On constate dans le même temps – et le titre du livre l’atteste – qu’il est impossible de penser le changement sans mobiliser la figure de l’entrepreneur qui est la seule à pouvoir traiter du rôle du libre arbitre dans l’histoire humaine. L’entrepreneur est en effet la cause de sa propre action (causalité génétique Cowen 1994 27 ). On sait pourquoi la théorie des institutions a besoin de cette figure de l’entrepreneur (Yu 2001 28 ). L’insertion de la figure de l’entrepreneur dans la théorie du changement institutionnel est un moyen de sortir de la circularité du raisonnement de la théorie institutionnelle. Les institutions déterminent la structure incitative, i.e. les coûts et les bénéfices des choix individuels, mais, pour que les individus modifient leurs choix ou engagent des ressources pour changer les institutions il faut expliquer la manière dont la structure des coûts et des bénéfices a évolué ; autrement dit, il faut expliquer le changement institutionnel. On peut dire que le changement des institutions formelles (droit) s’explique par le changement des institutions informelles (la culture), mais on entre dans une sorte de régression à l’infini puisqu’il faut expliquer pourquoi la structure incitative qui conduisait à respecter les normes sociales (culture) a changé. L’introduction de la figure de l’entrepreneur permet de sortir de cette circularité. L’entrepreneur engage des ressources pour changer les règles du jeu parce qu’il cherche, d’une part, à réduire l’incertitude et à accroître les chances de succès de ses plans (Yu 2001, p.243) et tente, d’autre part, de s’insérer dans le monde pour le modifier à son avantage. Il cherche à mettre en acte sa vision du monde.
Sur cette base évolutionniste, anti téléologique et éclectique, Guillem Achermann construit une explication originale du changement institutionnel qui repose, cela a été dit, sur l’entrepreneur et l’apprentissage (mécanisme de rétroaction). L’entrepreneur est l’agent du changement. Il est celui qui perçoit dans le changement une opportunité de gain. La manière dont il construit ses anticipations et dont il apprend explique la présence de boucles de rétroaction et finalement la manière dont les institutions changent.
Les décisions des entrepreneurs modifient leur environnement et changent leur structure incitative, c’est-à-dire les règles du jeu (institutions). Cela provoque de nouvelles décisions et de nouveaux changements. Ce modèle s’encastre dans une histoire singulière, celle de la Russie et de son expérience soviétique. Il s’applique à tous les pays, mais ne peut conduire à la même histoire, car le point de départ de chaque récit est singulier. Il conduit alors à une écriture originale de l’histoire récente de la Russie. Le Chapitre 2 rend compte du fait que les entrepreneurs qui vont initier et profiter de la transition étaient déjà la classe entrepreneuriale de l’Union Soviétique avant l’effondrement d’un système régulé par le Parti communiste d’Union Soviétique. Le monde postsoviétique n’est pas en ce sens en rupture avec l’ordre soviétique et les intérêts de ses élites.
L’entrepreneur ici est l’innovateur, le leader Schumpétérien ; il est le génie du développement économique. Dans ces conditions, il est logique que Guillem Achermann constate que l’entrepreneur innovateur dans un modèle d’économie centralement planifiée a des fonctions beaucoup plus réduites. Il n’innove que dans son champ de compétence, la production (page 96). Il est celui qui trouve les moyens de réaliser les objectifs du plan avec les ressources qui lui ont été allouées. Il est celui qui utilise les défaillances du système, les trous structuraux, les dysfonctionnements bureaucratiques (page 130) pour saisir une opportunité de gain. Dans un régime où rien ne fonctionnait, une prime était donnée aux entrepreneurs, à ceux qui savaient utiliser les vides laissés par le système de surveillance pour réaliser leur projet. Les entrepreneurs de la période postsoviétique sont, pour ces raisons, les figures les plus troubles du régime, les déviants du régime, ceux qui ont su jouer sans se faire prendre alors qu’ils contournaient les règles formelles, autrement dit le plan qui avait force de loi (page 101). Cela conduit Guillem Achermann à cette belle formule pour qualifier l’entrepreneur russe du « héros voleur » (page 113) qui aurait aussi pu être de « l’imposteur au voleur ». Le voleur, comme il a exploité les trous structuraux du modèle de planification, identifia dans les réformes de nouveaux champs des possibles (page 115). L’entrepreneur n’est pas ici un entrepreneur en institution, un homme qui change les règles. Il est seulement celui qui identifie des opportunités de gains dans l’effondrement du modèle soviétique.
Les entrepreneurs en institution sont, en revanche, les membres du Parti communiste d’Union Soviétique, les services secrets et les militaires, car ils sont en situation de percevoir dans le changement des règles du jeu une opportunité de gain. Ils ont tout pouvoir pour sanctionner ou partager les profits avec les imposteurs devenus voleurs, car ils connaissent leurs parcours, et partagent les mêmes réseaux. Le régime postsoviétique est un système dirigiste de connivence organisé autour d’une pyramide de la servitude volontaire où chaque niveau inférieur craint le niveau supérieur jusqu’à son sommet. L’entrepreneuriat est alors d’autant plus fragile, d’autant plus exposé à la prédation du centre, les hommes de l’État, qu’il a une culture de la déviance et que ses revenus sont obtenus grâce à des choix qui continuent d’exploiter les défaillances du système de contrôle et de mise en œuvre des institutions formelles.
Les entrepreneurs sont, de plus, exposés à l’arbitraire des hommes qui contrôlent l’Etat et peuvent à tout moment changer les règles du jeu, les règles de partage des profits. Les hommes du gouvernement peuvent augmenter le montant du butin qu’ils souhaitent recevoir. La réforme dite des caisses fiscales offre cette occasion (page 161). Les entrepreneurs qui dégagent les plus grandes marges peuvent s’en sortir, mais les autres sont obligés de trouver à nouveau des moyens de contourner la règle, la règle fiscale cette fois, qui les rend encore plus vulnérables. La stabilité du système Poutine s’explique, dans ces conditions, par sa capacité à ne pas donner d’espace à des entrepreneurs politiques qui pourraient proposer à la classe entrepreneuriale de verser une part moins importante de leur bénéfice tout en maintenant leurs privilèges. Le régime hybride russe est en ce sens un régime qui a réussi à bloquer l’entrée de nouveaux prédateurs qui identifieraient dans la hausse des impôts et des pots-de-vin nécessaires à l’activité entrepreneuriale l’opportunité de renverser le pouvoir.
Cette explication en trois temps dit finalement pourquoi il n’est pas nécessaire de s’entendre sur l’origine des intentions des entrepreneurs – qui vraisemblablement sont déterminés plus par l’interprétation qu’ils font des faits que par leurs milieux – pour avoir une description du rôle et de la singularité de l’entrepreneur dans le régime soviétique, mais aussi une explication de la stabilité relative du régime hybride mis en œuvre au début du xxi e siècle sur les ruines du modèle soviétique.
Les entrepreneurs de l’Union Soviétique agissaient sous des règles qui leur donnaient une grande latitude de mouvement, car l’exploitation des dysfonctionnements était la seule manière de survivre et de faire fonctionner le plan (illustration de la thèse de l’impossibilité du socialisme). Ils ont ensuite agi sous d’autres règles, mais en sachant qu’il ne suffisait pas d’identifier des opportunités, encore fallait-il être couvert par les entrepreneurs politiques, c’est-à-dire ces hommes qui ont réussi à contrôler l’appareil d’État et sa force.
Cette grille de lecture pourrait être utilisée, comme le soutenait déjà Mises qui pensait que l’économie mixte était exposée, à des maux proches des économies centralement planifiées, pour décrire et expliquer les mouvements de déconsolidation démocratique dans le monde et la crise d’une économie sociale de marché comme l’économie française.
François Facchini


1 Rakhmanova , T., 2014. Introduction. La « démocrature » de Vladimir Poutine, sous la direction de Rakhmanova Tania Au cœur du pouvoir russe. Enquête sur l’empire Poutine , Paris, La Découverte, p. 5-11.

2 Sweet, J.A., 2001. The thirteenth colony in perspective: historians’ views on early Georgia, The Georgia Historical Quarterly , 85 (3), 435-460.

3 Winock, M. 1992. Le socialisme en France et en Europe , coll. Points Seuil, histoire, Paris.

4 Rémond, R., 1974. Introduction à l’histoire de notre temps, 3. Le XX° siècle de 1914 à nos jours , Paris, Seuil. Voir le chapitre 6 Les fascismes.

5 L’article de Mises a été publié en 1920 en allemand puis une traduction anglaise a été éditée dans F.A. Hayek, ed., Collectivist Economic Planning (London : George Routledge & Sons, 1935 ; reprint, Clifton, N.J. : Augustus M. Kelley, 1975), p. 87-130. Il est aujourd’hui disponible sous le lien suivant :
https://mises.ch/library/Mises_Economic_Calculation_in_the%20Socialist_Commonwealth.pdf (consulté le 08/04/2021) .

6 Lange, O., 1939. On the economic theory of socialism, in Oskar Lange and Fred M. Taylor (1939), On the Economic Theory of Socialism , ed. Benjamin E. Lippincott, New York Augustus M. Kelley, 1970.

7 Lange, O., 1967. The Computer and the Market, In C. H. Feinstein, ed., Socialism, Capitalism and Economic Growth: Essays Presented to Maurice Dobb . Cambridge : Cambridge University Press, p. 158 à 161.

8 Dickinson, H.D., 1939. Economics of Socialism . Oxford : Oxford University Press.

9 Hayek, F., 1939. Nature et historique du problème dans L’économie dirigée en régime collectiviste , Librairie de Médicis, Paris, traduction française, The present State of the Debate, in Collectivist Economic Planning, Londres : George Routledge and Sons, Ltd., 1935.

10 Vaugh, K., 1980. Economic calculation under socialism: the austrian contribution, Economic Inquiry, 18 (4), 535-554.

11 Samuelson, P., [1980] 1982. L’économique , volume 2 Partie 6, Problèmes économiques contemporains , Paris, Armand Colin, traduit de l’américain, MacGraw Hill 1980.

12 Hansen, A. 1960. The economics of the Soviet Challenge , The Economic Record, 36 (3), 5-12.

13 P.A. Sorokin est un sociologue américain d’origine russe qui fût membre du parti social-révolutionnaire et rédacteur du journal Narodnaïa Volia (La Volonté du peuple). Il est arrêté par les Bolcheviks en janvier 1918 puis expulsé avec d’autres intellectuels anticommunistes, vers l’Europe occidentale. Il enseigna à l’Université du Minnesota de 1924 à 1930 puis d’Harvard de 1930 à 1955.

14 La théorie de la convergence soutenait que les économies capitalistes et socialistes deviennent progressivement similaires et évoluent dans la même direction. Elle a été développée notamment dans les années 1960 à propos des deux Allemagnes (Walt W. Rostow, Raymond Aron et Jan Tinbergen ). Le capitalisme devait devenir moins capitaliste et le socialisme moins socialiste. Voir Tinbergen, J., 1961. Do Communist and Free Economies Show a Converging Pattern?, Soviet Studies , 12 (4), 333-341.

15 La modification de l’année de base d’un indice détermine le taux de croissance de l’indice.

16 Gerschenkron, A., and A., Erlich 1951. A dollar index of Soviet machinery output, 1927-1928 to 1937 , Santa Monica, Calif., Rand Corp. La critique des statistiques de Gerschenkron peut aussi être rapprochée de celle faite par Sorokin qui développe l’idée d’une fascination du chiffre dans la sociologie américaine de son temps. Voir en français. Sorokin, Pitirim 1959. Tendances et déboires de la sociologie américaine , Préface de Georges Gurvitch, traduction de l’anglais de C., Arnavon, Paris, Aubier, disponible sous le lien suivant :
http://classiques.uqac.ca/classiques/sorokin_pitirim/tendances_socio_americaine/tendances_socio_americaine.html (consulté le 12/04/2021).

17 Gerschenkron, A., 1962. Economic backwardness in historical perspective. A book of essays , Cambridge, Massachusetts, The Belknap, Press of Harvard University Press.

18 Fukuyama, F., 1989. The End of History? The National Interest , 16 (summer), 3-8.

19 Fukuyama, F., 1992. La fin de l’histoire et le dernier homme , Paris, Flammarion, Histoire, traduction française, The End of History and the Last Man, Avon Book, INC, New York.

20 Friedman, M., 1962. Capitalism and freedom , Chicago, IL: University of Chicago Press.

21 Foa, R.S. and Mounk, Y. 2016. The Danger of Deconsolidation, Journal of Democracy , 3 (July), 5-17.

22 La démocrature est un oxymore qui indique que, sous les apparences de démocratie, la Russie reste une forme moderne de dictature.

23 Kuran, T., 1995. Private Truths, Public Lies , Cambridge MA : Harvard University Press.

24 Bénard, J., 1991. Prix et concurrence de l’économie de transition inverse, Chapitre 3, page 68, in Gérard Duchêne, Robert Tartarin (sous la direction de). La Grande Transition - Économie de l’après-communisme , Paris, Éditions Cujas, 217 pages.

25 L’éclectisme méthodologique consiste à soutenir que, dans la querelle des méthodes entre historicistes et partisans de la méthode déductive, il ne faut pas trancher, mais on doit accepter que les deux approches sont utiles et que leur fécondité dépend des problèmes sociaux.

26 Marchal, A., 1959. Méthode scientifique et science économique. Le conflit traditionnel des méthodes et son renouvellement , Paris, éditions M, TH. Génin, Librairie Médicis.

27 Cowen, R. 1994. Causation and genetic causation in economic theory, in Boettke, P.J., (ed.) The Edward Elgar Companion of Austrian Economics , Edward Elgar, 63-71. La causalité génétique traite des motivations et des désirs comme cause de l’action humaine et non comme effet. Elle cherche à comprendre la relation entre l’action et l’effet que l’agent désire produire. Elle ne fait pas ensuite de la cause un événement passé. La cause est l’intention de l’acteur, autrement dit la manière dont il souhaite s’insérer dans le futur. La source du changement est le futur imaginé. L’action de l’entrepreneur est en ce sens créatrice.

28 Yu, T.F., 2001. An entrepreneurial perspective of institutional change, Constitutional Political Economy , 12 (3), 217-235.


« Pendant longtemps [...] il [...] apparaissait [pour les économistes réformistes] comme une évidence que l’élite dirigeante de l’État parti devait prendre la décision. L’élite devait être convertie (ou sa composition modifiée) pour que l’idée de réforme l’emporte. L’un des défauts les plus graves du projet du socialisme de marché [soit de l’introduction de mécanismes de marché dans l’économie centralement planifiée] est qu’il n’a pas cherché à savoir si réellement ce que la population désirait ».
Janos Kornai, 2001, p.71.
Nos cœurs exigent du changement
Nos yeux exigent du changement
Dans nos rires et dans nos larmes
Et dans la pulsation de nos veines
Du changement ! Nous attendons du changement. 29
Paroles de Viktor Tsoï, chanteur populaire dans les années 1980 en URSS.


29 Texte en russe : « Перемен требуют наши сердца , Перемен требуют наши глаза , В нашем смехе и в наших слезах , И в пульсации вен Перемен ! Мы ждем перемен », https :// text - pesni . com / pesnya / pokazat /435345644/ viktor - coj / tekst - perevod - pesni - peremen - hochu - peremen - peremen - trebuyut - nashi - serdca - kino /


Avant-propos
Le rôle des sciences sociales a souvent été d’expliquer les contradictions qui apparaissaient dans l’évolution de nos sociétés contemporaines. Les principaux demandeurs de ces explications sont les politiques (qu’importe leur position idéologique dans l’arène politique) qui coordonnent leurs initiatives autant en fonction des résultats et recommandations des analyses empiriques des chercheurs que des attentes des populations. Mais les politiques ne sont pas les seuls « consommateurs » de sciences sociales. Le marché du travail crée et oriente aussi une demande. Les universités adaptent leur formation en fonction du marché du travail. Les entreprises aussi se tournent vers les chercheurs en sciences sociales pour comprendre l’inadéquation de problèmes organisationnels, sociaux et techniques. Des populations curieuses d’un sujet en particulier peuvent aussi, par effet d’entraînement, créer une demande d’analyse. Plusieurs demandeurs contribuent à favoriser la production d’une pluralité de connaissances. Du côté de l’offre scientifique aussi, la mise en lumière de sujets nouveaux peut créer un effet d’engouement. C’est d’ailleurs quand la démarche est désintéressée que le scientifique, armé d’une méthode de recherche difficilement attaquable par ses pairs, fournit de la matière à l’élaboration de nouveaux théories et concepts.
Pour appréhender la cohérence entre les diverses approches et champs de connaissances qui se développent, les chercheurs et épistémologues mobilisent une approche systémique, c’est-à-dire, une approche qui replace les différents intérêts scientifiques dans la construction d’une trajectoire d’accumulation de connaissances. Comme le disait Raymond Aron (1962), il s’agit de ne pas seulement s’interroger sur les « sens vécus », mais aussi sur « le sens de tous les sens vécus » (p.14). Avec ce recul théorique, certaines connaissances peuvent prendre une place inattendue dans le débat scientifique. Dans cet ouvrage, l’objectif n’est pas seulement de faire une étude pour analyser comment les contributions théoriques de chaque chercheur s’intègrent les unes aux autres, mais de proposer aussi un nouveau regard sur des processus socio-économiques et politiques dans des territoires qui ont pu expérimenter l’économie centralement planifiée et d’étudier comment les trajectoires institutionnelles sont (re)définies dans le temps.
Pour comprendre les événements sociaux économiques et politiques des pays et régions périphériques de l’ex-URSS (conflits en Ukraine, problèmes identitaires dans le Caucase, émergence de l’islamisme en Asie centrale, etc.) trente ans après l’implosion de l’URSS, il faut revenir aux sources de la construction du système soviétique. Ce livre insiste sur l’idée que pour comprendre des spécificités postsoviétiques localisées (la périphérie), il est nécessaire d’étudier comment les flux systémiques (informations, connaissances, personnes, marchandises, etc.) modifient l’architecture institutionnelle et productive des territoires. Dans l’enchevêtrement de ces flux, certains individus apparaissent comme déterminants pour permettre à un système productif, soumis constamment à des crises systémiques spécifiques, d’accélérer le changement de ses coefficients productifs. Paraphrasant le vocable de Joseph Schumpeter, ces individus se présentaient comme des « capitaines d’industrie » pour raccorder les volontés politiques aux dynamiques industrielles. Les plus connus d’entre eux en Occident sont sans doute Mikhaïl Kalachnikov et Andreï Sakharov 30 , que l’on peut qualifier de « rouages entreprenants » du complexe militaro-industirel soviétique. Souvent amenés à innover pour anticiper les crises émergeant d’inadéquations entre planification impérative et processus productifs, ces capitaines d’industrie n’ont que très peu été étudiés dans les recherches portant sur le fonctionnement de l’économie centralement planifiée. Après l’implosion de l’URSS, que sont-ils devenus ? Ont-ils continué d’innover ? Comment se sont-ils adaptés au changement institutionnel ? S’intéresser aux mécanismes qui donnent corps à l’innovation n’est pas un sujet nouveau dans la recherche en sciences sociales. Cependant, détricoter ces mécanismes dans des territoires dont les caractéristiques systémiques évoluent relativement vite (économie centralement planifiée, économie de transition, économie de marché post-transitionnelle) et comprendre l’origine du développement entrepreneurial postsoviétique n’ont pas été des sujets privilégiés dans les divers travaux des scientifiques étudiant les évolutions de la société postsoviétique.
Ce livre cherche à combler ce vide. Il s’adresse majoritairement à un public qui est familier avec la recherche en sciences sociales, soit plus précisément un public d’universitaires ou de chercheurs. S’inscrivant dans une démarche néo-évolutionniste, le sujet, bien que portant sur la question de l’innovation dans les territoires postsoviétiques, permet de mettre en lumière différents aspects des trajectoires institutionnelles de l’économie postsoviétique dans le temps. Bien entendu, les trajectoires de l’économie postsoviétique ne sont pas homogènes : les systèmes organisationnels localisés ont beaucoup évolué (les pays baltes ont été intégrés à l’Union européenne, la Crimée a été rattachée de fait à la Russie en 2014, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud ont revendiqué leur indépendance et ont été reconnues par la Russie, etc., certains territoires ont fermé massivement leurs usines, d’autres ont au contraire développé leurs capacités productives, d’autres ont changé complètement de spécialisation productive, etc.). Ce livre s’efforce avant tout de proposer une étude portant sur l’économie postsoviétique russe. L’idée n’est pas d’étudier toutes les régions russes les unes après les autres, mais de croiser une diversité de connaissances théoriques et empiriques pour dégager une vue d’ensemble. En réintroduisant les travaux théoriques de Joseph Schumpeter sur l’entrepreneur, mais aussi toutes les recherches ultérieures sur la question entrepreneuriale, dans l’analyse des économies postsoviétiques, un nouvel angle d’analyse est pris. Deux idées originales ressortent de l’exercice analytique : d’une part, le concept d’entrepreneur de la pensée schumpétérienne appliqué au système économique soviétique permet d’affirmer que ce n’est pas la transition économique vers le marché qui crée le comportement entrepreneurial, d’autre part que les institutions de marché qui ont été produites depuis trente ans dans les territoires postsoviétiques russes n’ont pas abouti à créer un système d’institutions propice à l’entrepreneuriat innovant.
Le chercheur en sciences sociales est constamment à l’affût d’informations et de connaissances pouvant contribuer à mieux comprendre le sujet qu’il étudie. Quelquefois, certaines expériences de la vie quotidienne, souvent perçues sur le moment comme non significatives pour la recherche initiée, mettent le chercheur sur certaines pistes qui l’encouragent à réfléchir a posteriori à certains phénomènes socio-économiques. Quelques exemples d’expériences personnelles mettant en lumière des dynamiques de coordination et des comportements entrepreneuriaux dans l’économie postsoviétique peuvent ici être cités pour avoir un aperçu de la complexité des phénomènes d’innovation : La soutenance de thèse de « kandidat » a un rôle semblable à celui d’une soutenance de doctorat en France, à savoir institutionnaliser une porte vers le monde de la recherche. S’étant plié à l’exercice en 2013, à Moscou, je me suis souvenu d’une procédure de diffusion d’un résumé d’une vingtaine de pages de la thèse ( avtoreferat ) qui me paraissait complètement absurde dans un monde où les chercheurs utilisaient déjà massivement un internet mondialisé pour acquérir de la connaissance. Ainsi, pour pouvoir soutenir sa thèse, il fallait récupérer une attestation tamponnée de la poste prouvant l’envoi (aux frais du doctorant) de ce résumé de thèse à une cinquantaine d’institutions universitaires et de recherche dans tout le pays (mais aussi au Bélarus, les deux pays ayant une forte intégration universitaire et scientifique). Pratique datant de l’époque soviétique où l’organisation des flux de connaissances était institutionnalisée par des procédures, quelle que soit la discipline, l’envoi postal de ces résumés permettait autant une diffusion qu’une accumulation de connaissances au sein des organisations universitaires réceptrices disséminées sur tout le territoire soviétique, dans toutes les républiques de l’URSS. En rédigeant cet ouvrage, ma propre expérience m’a permis de réfléchir sur les institutions qui survivent par inertie. En effet, une fois transposée dans le contexte de l’économie centralement planifiée soviétique, cette procédure était loin d’être incohérente (elle devient incohérente dans le contexte postsoviétique, avec la massification de l’accès à un internet mondial). Car pour favoriser l’émergence de dynamiques d’innovation, l’institutionnalisation d’une architecture des flux de connaissances crée un réseau de ressources constamment actualisé pour les chercheurs, mais aussi pour ceux qui mobilisent ce réservoir de connaissances (les ingénieurs, les cadres, les ouvriers qualifiés cherchant à améliorer les performances des systèmes productifs locaux). De ce fait, à l’époque soviétique, la création et la croissance de ce réseau de connaissances pouvaient être décisives dans l’accroissement de la productivité du travail et la diffusion des innovations. L’étude du milieu dans lequel l’entrepreneur évolue est particulièrement importante pour comprendre les trajectoires entrepreneuriales. Dans le Caucase postsoviétique, en discutant avec une professeure ayant soutenu sa thèse en biologie pendant l’époque soviétique, je l’écoute attentivement. Elle me raconte sa carrière ascendante qui l’emmène jusqu’à un poste important à l’Académie des sciences. Une fois l’effondrement de l’URSS acté et effectif, elle décide avec son mari (lui aussi membre de l’Académie des sciences) d’ouvrir une toute petite pharmacie. Je reprends ici ses mots : « c’était une activité dégradante, nous avions toujours fait notre possible pendant tant d’années pour faire avancer la science et nous voilà réduits à acheter quelque chose à un prix pour le revendre à un autre, nous l’avons fait parce que nous devions survivre. Même comme ça, nous vivions dans la misère. Notre fils qui devait rentrer à l’université nous a suppliés, encore et encore, de ne pas faire de lui un professeur d’université. Nous avons fini par accepter. C’est lui qui reprendra la pharmacie une dizaine d’années plus tard ». Puis elle ajoute : « quand une de mes amies ou collègues me voyait dans cette pharmacie, j’inventais toujours quelque chose (je suis la par hasard, je viens donner quelque chose à quelqu’un, etc.), je ne pouvais leur avouer que nous étions mon mari et moi propriétaires de cette activité spéculatrice, je me sentais toujours très mal ». Le récit est intéressant, car il sous-entend une hiérarchie dans les trajectoires entrepreneuriales : celle du chercheur scientifique/professeur ne peut dans la perception du narrateur être comparée à celle du commerçant. L’entrepreneur est particulièrement sensible aux institutions qui structurent le jeu économique : j’ai fait la connaissance à Moscou à peu près à cette même période d’un entrepreneur qui par son accumulation matérielle avait, aux yeux de ses proches, « réussi ». En discutant avec lui du « comment » il avait « réussi », il me disait, avec fierté, qu’il a longtemps été un anticommuniste convaincu et qu’il a toujours cherché à profiter des incohérences du système soviétique. Une fois la transition économique initiée, cela a été pour lui un champ d’opportunité immense puisqu’il « y avait tout à construire ». Avec le temps, la concurrence, la saturation du marché et l’accroissement de comportements prédateurs, il présentait la situation économique actuelle comme un jeu anarchique qui manquait cruellement d’ordre. Cette « envie » d’ordre pour faire des affaires lui valut dans son entourage social et familial le surnom de « camarade », sous-entendu « communiste ». Ce récit n’est pas anodin, il montre que le comportement entrepreneurial est difficile à tenir dans le temps et que l’entrepreneur a réellement besoin d’institutions pour s’assurer que sa place sur le marché ne soit pas menacée par une loi votée dans l’intérêt d’un petit groupe d’individus ou par un concurrent qui chercherait à prendre le contrôle de son entreprise.
Ces trois expériences de vie questionnent des sujets qui se relient tous les uns aux autres quand il s’agit d’étudier les phénomènes d’innovation des territoires postsoviétiques. Ce livre propose donc des clés de compréhension et une approche qu’il est possible de présenter comme novatrice pour comprendre les mutations des territoires postsoviétiques.
Guillem Achermann


30 Dans le sens schumpétérien, le premier est un innovateur, il fut capable de faire le lien entre un groupe d’inventeurs (Hugo Schmeisser, Kurt Horn, Werner Gruner, Oscar Schink, Karl Barnitzke ; tous sont des ingénieurs allemands travaillant dans l’industrie militaire et prisonniers en 1945 par les Soviétiques puis déportés jusqu’en 1952 dans les usines d’Izhmash, combinat industriel militaire d’Ijevsk à proximité de la chaîne de montagnes de l’Oural) et le Parti pour initier la production, la diffusion et l’utilisation de l’AK-47. Le second lui aussi innove, mais c’est aussi un inventeur. Sa première invention brevetée, une « machine pour contrôler si les noyaux performants des balles [destinés aux fusils antichars] étaient complètement trempés [dans le processus de production ils sont trempés dans une solution saline] » (Sakharov, 1990, p.71) fut utilisée et produit massivement pour les industries militaires du pays après qu’une commission militaire ait validé les tests et avantages à être intégré dans les processus productifs d’armement. Il continuera d’inventer et de convaincre les commissions à intégrer ses inventions en cherchant à travailler dans différents laboratoires de recherche théorique et appliquée jusqu’à acquérir une reconnaissance sociale qui lui permette d’investir le champ politique.


« Les citoyens de l’URSS, conformément aux objectifs de la construction du communisme, se voient garantir la liberté de créativité en matière scientifique, technique et artistique. Celle-ci est assurée par un ample déploiement de la recherche scientifique et des activités d’invention et de rationalisation, ainsi que par le développement de la littérature et de l’art. L’État crée les conditions matérielles concourant à un tel but, apporte son soutien aux associations bénévoles et aux unions de créateurs, veille à injecter dans l’économie nationale et dans d’autres sphères de la vie inventions et propositions de rationalisation. Les droits des auteurs, des inventeurs et des rationalisateurs sont protégés par l’État. » 31
Extrait de l’article 47 de la Constitution soviétique de 1977.


31 En russe : « Гражданам СССР в соответствии с целями коммунистического строительства гарантируется свобода научного, технического и художественного творчества. Она обеспечивается широким развёртыванием научных исследований, изобретательской и рационализаторской деятельности, развитием литературы и искусства. Государство создает необходимые для этого материальные условия, оказывает поддержку добровольным обществам и творческим союзам, организует внедрение изобретений и рационализаторских предложений в народное хозяйство и другие сферы жизни. Права авторов, изобретателей и рационализаторов охраняются государством » ( http :// www . hist . msu . ru / ER / Etext / cnst 1977. htm ).


Introduction
La transition économique des années 1990 menée dans les économies centralement planifiées aurait pu correspondre à la métaphore d’un changement de moteur d’une Lada 32 . En transplantant un moteur plus efficace (soit une économie de marché) dans la voiture en question (l’économie soviétique), le gouvernement réformateur aurait voulu faire rouler la Lada plus longtemps et plus vite sans tomber en panne. Cette idée, particulièrement simpliste, supposait qu’il fut possible d’effectuer des changements organisationnels au cœur du système de coordination soviétique pour observer l’émergence d’effets d’entraînement sur l’ensemble du système économique. Mais changer le moteur sans prendre le temps de vérifier les freins peut être sanctionné une fois sur la route. Autrement dit, si la transition peut être pensée et initiée comme un changement stratégique du fonctionnement socio-économique, cela ne veut pas dire que le résultat visé sera effectif. Car le changement ici est systémique. Dans ce « bricolage » pour coordonner toutes les entités systémiques (soit toutes les pièces servant au démontage/remontage de la Lada en fonction du nouveau moteur), de nombreux effets rétroactifs apparaissent. À l’échelle du système économique et social, divers effets rétroactifs positifs (restructuration de l’outil productif, disparition des pénuries, libre circulation des populations, etc.) et négatifs (décomplexification des filières, crise identitaire, appauvrissement des populations, etc.) ont été soulignés. En sous-estimant la portée des effets rétroactifs négatifs et leurs effets d’entraînement, le gouvernement réformateur est resté sur l’idée que si le moteur fonctionnait le reste finirait bien par suivre.
Parallèlement, les chercheurs en sciences sociales étudiant les phénomènes de transitologie ont alors produit une diversité de connaissances sur le changement systémique des économies ayant entamé une transition vers le marché. Loin d’être tous d’accord sur les causes, les formes, la trajectoire du changement institutionnel, ces chercheurs ont chacun insisté sur des effets rétroactifs segmentés dans des domaines relevant de leurs sphères de compétences (mais aussi et surtout de leur approche théorique). Certains chercheurs se sont efforcés de décrire la Lada avec un nouveau moteur, d’autres ont insisté sur l’efficacité du nouveau moteur, d’autres ont essayé de comprendre les liens entre le moteur et le reste de la voiture, etc. Ainsi, l’analyse de phénomènes socio-économiques de la transition économique des pays soviétiques a produit une forte diversité de connaissances. Réintégrer ces connaissances dans un corpus théorique plus large est ainsi nécessaire pour faire émerger de nouvelles pistes de recherche. Car le débat scientifique aujourd’hui ne tourne plus autour du sujet de savoir jusqu’où l’intégration du marché dans l’économie soviétique a été effective. En effet, la dualité des modèles (économie centralement planifiée/économie de marché) n’a pas produit des architectures socio-économiques et politiques parfaites (socialisme/capitalisme), mais des systèmes territoriaux dont la coordination des individus évoluait dans le temps selon des dynamiques de centralisation/décentralisation variables (Jessua, 2011). Dans l’objectif de caractériser ces systèmes territoriaux, le débat scientifique aujourd’hui cherche avant tout à expliquer comment l’hétérogénéité des trajectoires territoriales postsoviétiques observée peut enrichir la théorie économique, et a posteriori notre compréhension du fonctionnement des économies postsoviétiques sur différentes échelles de temps.
Choisissant de s’inscrire dans une démarche évolutionniste, il s’agit de croiser autant le cadre théorique néo-institutionnaliste, la systémique des territoires et les travaux sur l’entrepreneuriat pour comprendre comment les individus, par le biais d’initiatives individuelles et collectives, jouent un rôle relativement significatif dans les phénomènes d’innovation territoriale. Ici, l’innovation territoriale est appréhendée comme l’émergence de mécanismes organisationnels entraînant des dynamiques d’apprentissage collectif sous l’impulsion d’interactions entre une diversité d’acteurs d’un territoire (Torre & Wallet, 2017). Ces mécanismes organisationnels sont à mettre en parallèle avec la double origine du changement institutionnel : les règles et normes à l’origine des institutions évoluent autant sous l’influence de ceux qui les définissent que ceux qui s’y adaptent. Ici, les institutions sont définies par « un ensemble d’habitudes, de routines, de règles, de normes et de lois, qui réduisent le volume des informations nécessaires à l’action individuelle et collective et qui rendent possible la reproduction de la société 33 » (Johnson & Lundvall, 1992, p. 112). Dans ce contexte, une fois la transition vers le marché achevée (1991-1993) 34 , la période post-transitionnelle n’est pas seulement appréhendée comme un processus de stabilisation des institutions suite à la « décentralisation des moyens de coordination » (processus soulignant par effet rétroactif la centralisation du modèle de coordination soviétique), elle est aussi appréhendée comme un processus d’adaptation collectif des agents économiques à de nouvelles règles en matière de réallocation des ressources (dans le but de « survivre » ou, selon le terme de Johnson & Lundvall, de se « reproduire »). Dans ce processus d’adaptation, les individus ne sont pas égaux : certains disposent d’importantes ressources (institutionnelles, politiques, financières, etc.), mais n’ont pas de moyens (technique, juridique, etc.) pour les valoriser, d’autres n’ont que très peu de ressources, mais s’adaptent grâce leurs qualités idiosyncrasiques, d’autres apprennent relativement vite à s’adapter par essai-erreur, d’autres s’adaptent en ne changeant rien à leur habitude (phénomène de path-dependence ), etc. De cette diversité de capacités d’adaptation, ce sont les interactions entre différentes trajectoires individuelles et collectives qui donnent corps au système institutionnel (North, 1994). En cherchant à comprendre comment ces interactions renforcent la résilience des systèmes d’institutions et les rendent spécifiques, il faut s’intéresser autant aux crises socio-économiques qu’à ceux qui trouvent des solutions. D’ailleurs, le phénomène de crise et ceux qui atténuent les effets de la crise par jeu d’institutionnalisation sont souvent étroitement liés. S’inspirant des travaux de Schumpeter (1935) sur le rôle de l’entrepreneur, Dimaggio (1988) sous-entend que certains acteurs dotés de ressources institutionnelles non négligeables peuvent impulser un changement dans la trajectoire des systèmes institutionnels. Ces acteurs seront dans cet ouvrage appréhendés comme des « entrepreneurs ».
Distinguer l’entrepreneur dans une économie centralement planifiée n’est pas un problème nouveau pour les chercheurs en sciences sociales. Parfois l’entrepreneur était le parti (Grossman, 1983), parfois le dirigeant de l’organisation productive (McClelland, 1971), parfois au travers de ceux qu’on a appelés communément les « nepmen » ou « sovbours » dans les années 1920 pendant la NEP (Nouvelle politique économique) (Fitzpatrick, 1986), parfois celui qui « parasitait » les institutions du système centralement planifié (Mink & Szurek, 1998), voire celui qui œuvrait sur le marché noir (Estrin & al, 2005), etc. Plusieurs raisons expliquent cette hétérogénéité des approches :
Une première raison est à chercher dans la comparaison entre modèles organisationnels. Avant les années 1990, pendant la cohabitation relativement longue (plus de 70 ans en Ex-URSS) des systèmes économiques de marché et centralement planifiés, de nombreux chercheurs en sciences sociales ont cherché à retrouver dans l’économie adverse les acteurs de leur propre système. Ainsi, les économistes occidentaux considéraient que les organisations productives soviétiques étaient des entreprises ; les combinats, des grandes entreprises (ou usines) ; les universités, des centres de formation et de recherche ; etc. De leur côté, les économistes soviétiques appréhendaient les entreprises occidentales comme des entités productives ; les grandes usines fordistes comme des combinats industriels ; les universités comme des acteurs du développement socio-économique ; etc. Cette théorisation des acteurs productifs permettait d’analyser les économies comme des systèmes semblables et de montrer comment ils s’adaptaient à leur environnement externe.
Une seconde raison est à chercher dans la définition même d’entrepreneur. En effet, selon les disciplines propres à chaque chercheur, le terme d’entrepreneur tend à générer plus de confusion qu’un réel consensus entre eux (Filion, 1997). Dans ce contexte, les travaux de recherche sur l’entrepreneur, même organisés et théorisés, peinent à faire émerger une « théorie générale » de l’entrepreneur faisant consensus (Verin, 1982 ; Boutillier & Uzunidis, 1995 ; Filion, 1997 ; Tounés & Fayolle, 2006 ; Facchini, 2007 ; Bréchet & al., 2009). Par ailleurs, des concepts tels qu’« entrepreneur social » ou d’« entrepreneuriat social » tendent à complexifier le débat autour de la question d’une théorie de l’entrepreneur (Boutillier, 2008 [a] ; 2010).
Une troisième raison, qui n’est pas sans être liée à la précédente, porte sur la difficulté à reconnaître un entrepreneur, même a posteriori (Deroy, 2008). L’architecte d’un système qui donne corps à de nouvelles institutions n’est pas toujours individualisé (Ronteau & al., 2012). Pour Friedberg (1997), l’entrepreneur n’est pas forcément un individu, il peut être appréhendé comme un groupe d’individus (p.345). Au sein de ce groupe, il est toujours possible d’extraire la part de chacun dans l’élaboration de stratégie et action collectives, mais ces dernières peuvent être initiées par effet interactif et cumulatif (De Bandt, 2002). De fait, certaines personnes peuvent être considérées comme des entrepreneurs à l’intérieur d’un groupe, mais pas forcément en dehors de ce groupe. C’est dans ce contexte que Friedberg (1997) insiste sur la contingence de l’activité entrepreneuriale. Prolongeant cette idée, certains chercheurs se sont intéressés non pas aux acteurs, mais à leur « travail institutionnel » (Ben Slimane & Leca, 2010) qui émerge sous l’interaction d’une diversité d’individus.
À vouloir trop comparer les systèmes, le chercheur peut être tenté d’arrêter l’analyse une fois l’environnement systémique décrit, voire de construire des modèles sur des bases comparatives : les mécanismes organisationnels se distinguent alors en fonction du nombre et de la diversité des acteurs d’un système économique. Cependant, il est nécessaire de dépasser une analyse en « miroir » 35 pour réinterroger les fondements des mécanismes propres à chaque système. En effet, la « soviétologie » comme champ d’études sous-entendait que les spécificités systémiques de l’espace cognitif soviétique appelaient une certaine singularité dans le fonctionnement de l’appareil socioterritorial soviétique (Favarel-Garrigues, 2005). Par ailleurs, il s’agit ici de ne pas seulement replacer l’entrepreneur au cœur de la dynamique globale du capitalisme (Boutillier & Tiran, 2016), mais de le replacer aussi au cœur des systèmes économiques qui intègrent de façon plus ou moins forte des éléments du capitalisme et d’observer quel rôle ce dernier tient lorsque ces éléments évoluent à l’échelle d’un système économique. Qu’il soit appréhendé comme un individu ou un groupe d’individu (Friedberg, 1997 ; Ronteau & al., 2012), l’entrepreneur joue un rôle dans l’architecture systémique d’une économie : il demeure l’acteur clé qui préfigure et appelle plus ou moins directement des dynamiques de destruction créatrice des circuits socio-économiques qui ont un impact variable sur l’ensemble du système économique (Schumpeter, 1935 ; 1942). Les disparités entre ces diverses façons de comprendre le rôle et la place de l’entrepreneur dans les systèmes socio-économiques mettent aussi en lumière des caractéristiques communes : l’entrepreneur agit dans un contexte d’incertitudes socio-économiques et modifie son action individuelle et collective selon le risque appréhendé (Knight, 1921) ; cette appréhension du risque est étroitement liée aux systèmes institutionnels dans lequel il évolue (North, 1994). Mais l’entrepreneur est aussi à l’origine de mutations systémiques dans la trajectoire des architectures institutionnelles. Autrement dit, son comportement peut susciter un engouement social à l’origine d’une nouvelle organisation de la production. En ce sens, il est autant le produit de son environnement que celui qui influe sur ce dernier. Pour influencer l’organisation institutionnelle, l’entrepreneur peut « recombiner » les ressources de son environnement socioproductif, so

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