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L'homme en sa nature

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Description

Pourquoi est-il si difficile d'être heureux et de jouir de la vie ? Pourquoi faut-il toujours se battre ? Pourquoi nos sociétés favorisent-elles la compétition plutôt que la coopération ? Pourquoi les civilisations ont-elles un meilleur bilan dans le matériel plutôt que l'humain ? Les maladresses, les crises et les infortunes de l'individu ou des sociétés n'ont-elles pas un lien avec notre psychisme ? Une réflexion sur la nature psychologique humaine et ses conséquences dans la vie relationnelle.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2009
Nombre de lectures 172
EAN13 9782296675643
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L’homme en sa nature

Le point de vue psychologique
Psychanalyse et Civilisations
Série Trouvailles et Retrouvailles
dirigée par Jacques Chazaud

Renouer avec les grandes œuvres, les grands thèmes, les grands moments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir l’exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et des Sciences Humaines, la trace des origines. Mais place sera également donnée à des Essais montrant, dans leur perspective historique, l’impact d’ouverture et le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource nécessaire pour affronter les problèmes présents et à venir.

Déjà parus

L. GOLDSTEINAS, Du diagnostic en clinique psychiatrique : essai d’une approche des nouvelles disciplines , 2008.
W. BECHTEREW, L’activité psychique et la vie, 2008.
Les grandes formes de la vie mentale, H. DELACROIX, 2008.
L ’ aliéné, Albert LEMOINE, 2008.
La neurophilosophie et la question de l’être , C. POIREL, 2008.
Les névroses, P. JANET, 2008.
Anomalies et perversions sexuelles , M. HIRSCHFELD, 2007.
Elles. Les femmes dans l’œuvre de Jean Genet, Caroline DAVIRON, 2007.
Eléments pour une histoire de la psychiatrie occidentale, Jacques POSTEL, 2007.
Les psychonévroses et leur traitement moral, Dr DUBOIS, 2007.
Demifous et demiresponsables, J. GRASSET, 2007.
La conscience humaine, Pierre MARCHAIS, 2007.
Van Gogh sa vie, sa maladie et son œuvre, Dr F. MINKOWSKA, 2007.
Ecrits sur l’analyse existentielle, Roland KUHN, textes réunis et présentés par Jean-Claude Marceau, 2007
Les phénomènes d’autoscopie , Paul SOLLIER, 2006.
Vagabondages psy…, Albert LE DORZE, 2006.
Régis Viguier


L’homme en sa nature
Le point de vue psychologique


L’H ARMATTAN
Du même auteur


Le paradoxe humain, essai d’anthropologie humaine, Paris, L’Harmattan, 2004.

Introduction à la lecture d’Alfred Adler, Paris, L’Harmattan, 2000.

Adler et l’adlérisme (en collaboration avec G. Mormin), Paris, Presses Universitaires de France, Que-sais-je ? n°2558, 1990.

La théorie analytique adlérienne (en collaboration avec G. Mormin), Paris, Masson, coll. Médecine et Psychothérapie, 1993.

Au seuil de la psychologie des profondeurs. Etudes comparatives des doctrines de Janet et d’Adler, Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 1993.


© L’H ARMATTAN, 2009
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-08664-7
EAN : 9782296086647

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
À Marie-Louise, Albine, Élise et Alexis.
AVANT-PROPOS
Au cours de sa vie, chacun est confronté à de nombreuses questions. A certaines, l’on trouve des réponses plus ou moins claires. Mais à d’autres, on n’entrevoit que des réponses brumeuses. Et ces questions finissent même par paraître oiseuses. Le plus raisonnable semble alors de les laisser dans l’ombre de l’ignorance et de continuer à vivre sans s’y arrêter. Elles n’en disparaissent pas cependant pour autant et notre curiosité non plus. " Pourquoi est-il si difficile d’être heureux et de jouir de la vie ?", " Pourquoi faut-il toujours se battre ? " sont des questions de ce genre. Même si la réponse n’apparaît pas immédiatement, il y en a certainement une. Les Hommes se sont rassemblés en sociétés pour mieux se prémunir, par le nombre, l’organisation et l’union des moyens, contre les difficultés de la vie. Cela a certainement évité le pire, dans les petits groupes du paléolithique comme dans nos sociétés étendues. Mais il faut bien constater que cela n’a pas suffi, comme si quelque frein en nous court-circuitait nos intentions d’être heureux. Car c’est de cela qu’il s’agit. De notre capacité à organiser la société pour être heureux. Et ce n’est pas gagné, en tout cas si l’on considère la longue expérience humaine. Et pourtant, cet objectif de bonheur a toujours paru naturel et logique. S’il y a un frein en nous, c’est fatalement dans le psychisme qu’il faut le chercher, car visiblement notre corps est de même nature que celui de l’animal.
Cet ouvrage invite donc le lecteur à réfléchir à la nature psychologique humaine et à ses conséquences dans la vie relationnelle. Il l’incite à se demander si les maladresses, les crises et les infortunes n’ont pas un lien avec notre psychisme.
Ce livre, assez court, se présente comme un essai. Il a pour objectif d’exposer l’essentiel de la pensée de l’auteur dans un langage accessible au plus grand nombre. Il ne vise qu’à contribuer à apporter un nouvel éclairage à un problème qui date depuis le moment, certainement lointain, où l’Homme s’est interrogé sur lui-même et son environnement. Ses réponses, il les trouvait alors dans les mythes qu’il se forgeait, car il n’a jamais aimé traverser la vie sans essayer de la comprendre.
Devant certains passages de l’ouvrage, le lecteur aura peut-être l’impression d’une insistance un peu répétitive sur les limites du psychisme humain, au détriment de ses capacités. C’est que, soucieux de mettre l’Homme à part, de le séparer de l’animal, l’on a beaucoup souligné ses aptitudes. Et fiers à juste titre du génie de notre espèce, nous avons passé sous silence nos limitations, nous contentant de la notion vague et générale d’une inévitable imperfection humaine. Et pourtant, nous sentons bien que ces limitations interviennent à tout moment, à toute occasion et que l’on ne peut pas faire comme si elles n’existaient pas.
Le lecteur trouvera l’explication des quelques termes moins usuels au fur et à mesure de leur apparition. Il pourra également se référer à un lexique situé à la fin du livre.
Par ailleurs, nous avons systématiquement distingué par une majuscule le terme de Nature pris dans sens d’ensemble du cosmos et de ses éléments minéraux, végétaux et vivants. De même, nous avons distingué l’ Homme en tant qu’espèce humaine, et l’ homme, individu, ainsi que la Vie (le règne des vivants) et la vie (l’existence) et l’ Évolution (processus de la vie) et l’évolution (changement).

Sous le nom d’ anthropologie analytique, l’auteur a déjà présenté certaines de ces réflexions dans Le paradoxe humain.
CHAPITRE I L’HOMME ET LA NATURE
1. Le cosmos, la nature et la Vie.
Il n’y a aucun doute à ce sujet. Rien n’importe plus à l’Humain que la satisfaction maximale de tous ses besoins et de ses tendances, partout et toujours, dans sa vie personnelle et dans sa vie sociale. La recherche par tous les moyens et, pas forcément les plus respectables, des meilleures conditions d’existence lui paraît sa raison d’être. Pour cela, il est prêt à beaucoup, et souvent, trop souvent, il est prêt à tout, même à l’irrationnel et à l’irréparable. Ces conditions d’existence peuvent prendre des formes un peu différentes selon les individus et les époques, mais elles expriment toutes la même tendance, jouir au mieux de l’existence. En cela, l’Homme ne se distingue pas du reste des êtres vivants. La recherche de la satisfaction, du plaisir, de l’amélioration de son état et de la sécurité qui en est la garantie est le moteur de son comportement. La réalisation de ses tendances, surtout de celles qui lui sont le plus à cœur, représente son bonheur. Et cette quête du bonheur constitue pour l’Humain, sous les formes les plus variées, sa préoccupation principale. Néanmoins le succès de cette recherche de satisfaction est toujours relatif, souvent mitigé et parfois franchement désolant. Tantôt, c’est la réussite dans un secteur et la médiocrité ou l’échec dans d’autres, quand ce n’est pas l’uniformité permanente de la grisaille avec quelques éclairs par-ci par-là. Tantôt, également, c’est l’accomplissement de désirs que l’on ne considère pas comme essentiels, alors que les désirs jugés primordiaux sont restés embryonnaires. Et très souvent, le bonheur se limite à l’acquisition de biens matériels et périssables, faute de trouver de quoi réaliser les vœux intimes. Nos sociétés matérialistes facilitent ce report sur le succès matériel. Ce faisant, l’Homme risque d’oublier que l’animal humain n’est pas qu’animal et que la recherche de conditions de vie matérielles agréables n’est qu’une condition pour pouvoir ensuite se consacrer à l’épanouissement de sa nature profonde. En fondant son bonheur sur le matériel, il risque ainsi de délaisser tout un pan de sa nature, sa vraie nature, celle qui le fait vibrer et qui l’émeut, celle qui le distingue d’un chameau ou d’un crapaud. C’est peut-être là que se trouve la plus importante des déceptions de la vie : elle apporte rarement un épanouissement intime. Et peu à peu, la vie a rogné les rêves enthousiastes, candides et touchants, les faisant constamment revoir à la baisse. On voulait conquérir le monde, le refaire. Et l’on est finalement heureux de pouvoir refaire son appartement. Combien ont, au seuil de leur vie, ardemment rêvé d’être utiles, de découvrir des horizons nouveaux, de vivre des émotions qui illuminent l’existence ! Et, parmi les gens qui ont réussi, ils ne sont pas rares ceux qui disent : "Oui, j’ai réussi, mais ce n’était pas ce que je voulais faire." C’est pour cela que tant que l’Homme ne se décidera pas à changer la société, il lui faudra des poètes qui font rêver, des artistes qui embellissent la vie et des prêtres qui consolent et promettent des jours meilleurs. Il n’est pas étonnant de trouver dans des sondages, qu’en dehors des crises économiques, la motivation dans le travail n’est pas prioritairement l’argent, mais l’intérêt du travail, l’ambiance et les conditions de travail. Sans parler des milliards d’êtres, dits humains, pour qui la vie a été et continue d’être un long film d’horreurs qui dure jusqu’à ce qu’apparaisse le mot fin, signal que le néant va les engloutir. Pour ceux-là, le calvaire aura cessé. Ils n’auront rien connu des "plaisirs de la vie". Pour ceux-là leur unique vie aura été à jamais gâchée. Pour ceux-là, la réflexion sur la Vie est un luxe inutile.
C’est un fait, "L’humanité n’arrive pas à être heureuse" {1} Cette désillusion que constatait déjà Lucrèce, il y a 2000 ans, n’en finit pas d’être ressassée à travers les siècles. Ce constat désabusé et perplexe répond à une question qui taraude tout être humain, à un moment ou à un autre : "Mais qu’est-ce donc que cette vie où les souffrances alternent sans cesse avec les plaisirs et semblent vouloir les réduire à des souvenirs d’oasis dans un désert de monotonie et de souffrances ? Le soupir fataliste et résigné du réaliste qui déclare : "C’est la vie ! On n’y peut rien." n’y change rien. Oui, mais justement qu’est-ce que cette vie faite de sourires et de pièges ? À certains moments, elle se montre avenante, à d’autres, accablante et chacun peut tout aussi bien s’écrier : "Elle n’est pas belle, la vie !" ou : "La vie est bien décevante !" Même si, pour certains, les plaisirs alternent davantage avec d’autres plaisirs. Et même si pour d’autres, les souffrances succèdent plus souvent à d’autres souffrances. Celui qui attendait beaucoup de la vie ou qui en a été plus fortement victime que d’autres peut s’exclamer avec Shakespeare : "Le monde est une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, jouée par des sourds et qui n’a aucun sens. La vie n’est que l’ombre d’un pauvre acteur qui erre, parade et se lamente sur la scène et que l’on cesse vite d’entendre." {2} C’est sûr, du point de vue de l’Homme, la vie est un curieux amalgame de plaisirs et de douleurs, séparés par des intervalles neutres. En l’absence de souffrances, l’on est facilement tenté de considérer ces intervalles comme une sorte de plaisir, le plaisir de ne pas être malmené. Pour tout vivant en fait, la vie est un magnifique exemple d’ambivalence permanente.
Mais en réalité, la Vie n’est ni bonne ni mauvaise. Complètement dégagée de tout sens moral (respecter et aider le vivant), elle est régie par des lois générales, mécaniques et impersonnelles. Elle ne se préoccupe absolument pas du bien-être des vivants. La Vie est totalement indifférente aux vivants. La satisfaction des animaux ou des hommes est totalement étrangère à son programme. Ce qu’on appelle la Vie n’est qu’un ensemble d’êtres apparus, à différentes époques, depuis il y a environ 3 milliards d’années et demi et qui demeurent quelque temps sur la planète en se débrouillant comme ils peuvent pour se maintenir, se développer et s’accomplir, c’est-à-dire satisfaire leurs tendances, puis se reproduire. Une fois né avec les données génétiques correspondant à sa place dans l’échelle de l’Évolution, l’animal est livré à ses propres forces pour se développer et transmettre la vie à d’autres pour le maintien d’espèces dont la Vie ne se soucie pas davantage. Tout animal, par n’importe quel moyen, les soins d’une mère au départ, la protection du groupe, puis la force, la ruse, doit survivre et se reproduire. Survivre pour se reproduire. Il doit suivre, sans pouvoir y échapper, les règles de la Vie, telles qu’il les trouve en naissant : compétition souvent violente, loi du plus fort, élimination du plus faible. Chaque animal est confronté ainsi aux risques et aux plaisirs de la vie, distribués au hasard, selon les circonstances, l’hérédité biologique et le psychisme caractéristiques de son stade dans l’évolution.
Pour l’Homme, il en est strictement de même, sauf que son psychisme est plus complexe et cela complique beaucoup ses rapports avec la Vie dont il voit bien qu’elle n’est pas vraiment faite pour lui et son bien-être. Il voit bien qu’il ne lui faudra pas trop compter sur elle et qu’il devra se débrouiller tout seul. La conscience du décalage démesuré entre les exigences de ses nombreux désirs, si divers, et la réalité peuvent le faire douter d’une valeur de la vie pour l’Homme. Et pourtant, parmi ces envies, certaines apparaissent légitimes et impératives et l’on imagine mal qu’elles ne soient pas satisfaites. Il faut dire que pour l’Humain, la recherche d’épanouissement est compliquée. Depuis environ 100 000 ans, l’ Homo sapiens sapiens tente d’être heureux ou, du moins, de ne pas trop souffrir de la vie dans laquelle il a été projeté, sans le demander. Et depuis plus de 100 000 ans, il est toujours aussi perplexe quant à la possibilité de bonheur. Bien sûr, à cette angoissante question, les réponses n’ont pas manqué, tant religieuses, que philosophiques, idéologiques ou simplement empiriques. Il faut bien avouer que, pour l’Humain, la recherche d’une vie heureuse s’apparente à une mission impossible. À ses besoins biologiques animaux s’ajoutent, en effet, tous ses besoins psychologiques, affectifs, intellectuels, sociaux qui exigent leur satisfaction. Et ce ne sont pas les moindres. Car ses besoins sont nombreux et potentiellement illimités, puisque la satisfaction de l’un entraîne l’espoir de la réussite d’une nouvelle envie. Et, en plus, ces envies risquent souvent de se trouver contrariées par celles des autres dont on ne sait jamais nettement s’ils vous sont favorables ou hostiles. Pour l’animal, tout, comparativement, paraît simple. Il a si peu de besoins fondamentaux et ils sont clairs. En outre, il vit dans un univers où les lois sont nettes et simples et sans grandes exceptions : nécessité de survivre, et pour cela, ne compter que sur soi et accepter la compétition, la loi du plus fort et l’élimination du plus faible, voire sa propre élimination. Surtout, l’insuffisance de sa conscience lui évite de se poser des questions.
Pour l’Homme, au contraire, tout concourt à accumuler les difficultés. Le psychisme de son espèce est beaucoup plus complexe que celui de l’animal le plus complexe. Ce psychisme n’est toutefois pas toujours capable de fournir des réponses nettes et fiables aux problèmes rencontrés. Très vite, il se heurte aux limites de son fonctionnement. Très vite, entre autres, il s’aperçoit que ce qui lui paraît évident et qui devrait apparaître évident à tout le monde, est susceptible de toutes les interprétations possibles, y compris les plus contradictoires. En effet, l’élaboration d’une personnalité n’a rien des conditions rigoureuses d’une expérience scientifique. C’est sous une forme entièrement arbitraire, issue du vécu personnel (réactions à l’histoire individuelle), variable selon les individus et donc en grande partie subjective, que nous prenons connaissance de toute réalité. La complexité du psychisme et la manière dont se construit la personnalité font nécessairement de l’Humain, un être exigeant, subjectif, confronté à d’autres êtres aussi exigeants, aussi subjectifs et aussi peu regardants que lui sur les moyens à utiliser pour se satisfaire. Pour lui, la moindre des satisfactions peut poser un problème avec son entourage. Dans ces conditions, ce ne sont peut-être pas les frustrations de la vie qui devraient paraître étranges, mais les satisfactions qui vont rarement de soi.
Les caractéristiques de la Vie, critiquables du point de vue de l’Homme, ne sont que celles de la nature du cosmos dont elle n’est qu’un aspect particulier. Et le cosmos est un réservoir d’énergies, réglées par des lois générales, simples, immuables, sans exception, impersonnelles, amorales, inconscientes, et totalement indifférentes à la satisfaction d’individus ou d’espèces. La Nature, comme la Vie, n’est ni bonne ni mauvaise. C’est une énergie organisatrice qui agit avec ses forces, imperturbable et étrangère aux notions d’individus, de plaisir et de souffrance. Ce n’est pas une providence, loin de là, ni une marâtre non plus. C’est tout simplement un ensemble de forces, indifférentes aux conséquences de leur action. La Nature est en effet aussi insensible aux péripéties d’une étoile qui naît ou explose, d’un arbre sectionné par la foudre, de deux cœurs qui s’aiment ou se séparent, d’un oiseau dévoré ou d’une mère qui assiste, impuissante, à la souffrance de son enfant. La loi qui organise la nature est un pur rapport de forces, d’équilibres et de déséquilibres, d’énergies et de mouvements : attraction, dispersion, choc, fusion, éclatement et destruction ou nouveau départ.
Et quand apparaît la Vie, c’est-à-dire, il y a environ 3 milliards d’années et demi, elle est gouvernée par les mêmes principes, d’une extrême rigueur. Pour des êtres qui ressentent, cette rigueur paraît une dureté. La compétition, la loi du plus fort, l’exclusion de la satisfaction du plus faible ou son élimination sont la règle usuelle. Peut-on imaginer principe plus cruel que celui de la chaîne alimentaire, la loi fondamentale du prédateur, selon lequel beaucoup d’animaux se maintiennent en vie en supprimant celle des autres et en attendant de voir éventuellement la leur supprimée ? Et ce ne sont plus des feuilles ou des rocs insensibles dont il est question, mais des êtres qui ressentent le plaisir et la douleur. Cela suppose un solide égocentrisme pour pouvoir se maintenir en vie et se développer dans un tel milieu. La Vie invite chacun à se mettre au centre de l’univers et à tout considérer selon un point de vue purement individuel et individualiste. Et plus l’on voudra se développer et réussir dans un tel milieu, plus il faudra se montrer égoïste, rusé et violent. Ce n’est pas l’Homme qui a inventé le sauvage égoïsme et la violence. Ils existaient avant lui. L’Homme n’a fait qu’en souffrir, comme les autres animaux. Le cosmos et la Vie, qui en est une expression plus élaborée, ne tiennent pas compte du bien-être des vivants. Leur satisfaction ne fait pas partie de leur plan. Le programme de la Vie consiste à faire exister momentanément des existences, à transmettre leur vie et à l’effacer. Dans le cosmos et dans la Vie, il n’y a pas de place pour une providence. Et c’est peut-être l’absence d’un être tutélaire que, pour atténuer la sauvagerie de la vie, l’Évolution a développé des stratégies protectrices, comme le puissant instinct maternel ou la pulsion de l’attachement. Dans un cas, la garantie qu’au moment de la vie où la faiblesse est la plus grande, quelqu’un veillera et sera prêt à tout pour défendre la nouvelle vie. Dans l’autre, malgré l’expérience qui suggère la prudence, amorcer une démarche qui offre, dans un monde âpre, un peu de sécurité et d’affection. Tout se passe comme si la fragilité ressentie de tout vivant, face à la rudesse et à la sauvagerie de la Vie l’avait poussé à inventer quelques refuges. Tout se passe également comme si les vivants étaient les otages et les victimes de la Nature et de la Vie qui étouffent en eux les désirs d’entente et d’amour. Si le spectacle de la nature et de la Vie devait faire naître un sentiment, ce serait la pitié pour tous ces êtres, animaux et humains, plongés dans un environnement aussi peu favorable. La Nature est amorale, mais, à nous humains, elle nous paraît immorale.
2. L’Homme, sauveur de l’humanité ?
Est-ce à dire qu’en-dehors de l’Homme, il n’y ait pas de morale, c’est-à-dire pas de regard bienveillant pour l’autre, pas d’amour pour ce qui n’est pas soi ? On le dirait. Certes, l’animal connaît, et sans doute apprécie, la bienveillance et l’attachement, mais, dans la nature, il doit donner la priorité aux pulsions naturelles, comme la faim qui le pousse à tuer. Il faudra attendre l’Homme pour voir apparaître d’autres attitudes, susceptibles d’organiser la vie autrement que d’après les principes des forces brutes et brutales de la Nature. Cela peut paraître étrange de voir apparaître l’espoir d’une existence meilleure de la part d’un être issu de la même brutalité que la Vie et dont le comportement prouve qu’il n’a pas pu vraiment y renoncer. D’un être dont, en outre, les imperfections sont aussi nombreuses que ses nouvelles performances. Mais, faute de mieux, sur notre planète, ce sera donc l’Homme, finalement, qui aura la tâche de moraliser une Nature amorale et souvent odieuse. C’est lui qui devra tenter d’en rectifier, un peu, les effets intolérables. Car il n’y a que l’Homme qui soit, à la fois, sensible aux souffrances de la vie et capable de l’aménager pour la rendre viable. Parce que, si l’animal est également sensible aux brutalités de la vie, il ne dispose d’aucun moyen d’en évaluer la dangerosité et d’en limiter les dommages. Il ne peut qu’en subir la cruauté. L’Humain, lui, s’est attelé depuis ses origines à ce travail de rectification de la Nature et il continue de le faire avec ses aptitudes et, inévitablement, avec ses limites. C’est d’ailleurs ce qui rend inquiétante l’action organisatrice de l’Homme. Et l’on pressent qu’aux conséquences brutales de la Nature s’ajouteront les maladresses de l’Homme Et quand l’homme protège la vie à un moment, il faut s’attendre à ce qu’à un autre, il la détruise. Cependant, c’est un fait que seul l’Homme peut donner une signification et un objectif à la vie qui n’en a pas en elle-même. Mais, comme l’Homme est un produit direct de la Nature dont il a gardé beaucoup de caractéristiques (ne pouvoir compter que sur soi et donc penser d’abord à soi, voir la vie comme une lutte entre rivaux), il n’apparaît pas comme un artisan très fiable pour redresser véritablement les maux de la Nature. Sa maladresse le pousse même à rajouter des complications qu’ignore la nature, par exemple, dévier de leur destination première des découvertes ou des inventions créées pour secourir et les utiliser comme armes. Ce peu de crédibilité de l’Homme contribue, à côté de l’aveuglement de la Nature et de l’extrême exigence du psychisme humain, à compliquer amplement la réalisation de son envie irrésistible de bonheur.
3. La Vie, une valeur ?
Malgré cela, la vie est la seule valeur absolue dans notre univers du relatif et reste pour l’Humain, quoi qu’il arrive, passionnément désirable.
Si nous attribuons une si haute valeur, à la vie, c’est pour deux raisons d’égale importance. D’une part, parce qu’en dehors d’elle, il n’existe rien, le néant n’étant qu’insensibilité, inconscience, absence et vide et, d’autre part, parce que nous n’en avons qu’une seule. On pourrait en ajouter une troisième, la fragilité de notre vie, si facilement ébranlée, endommagée et dissoute qu’il faut la prendre en pitié et la protéger. Si nous avions le choix, il serait simple : C’est la vie ou rien. "Et pour nous, serait-ce un grand malheur de n’avoir point été créés ?" {3} se demandait Lucrèce en observant la dureté de la vie. C’est la question existentielle par excellence, celle à laquelle seul peut répondre celui qui est sorti du néant et n’y est pas encore retourné. On peut la formuler autrement : "Tout compte fait, vaut-il mieux connaître un ensemble de moments exaltants et de moments misérables ou rien du tout ? " La réponse dépend pour chacun, de la qualité, de la fréquence et de l’intensité de ses expériences, ainsi que de la capacité de résistance aux frustrations et de ce qu’il attend de la vie, c’est-à-dire de sa personnalité. Mais le simple fait de pouvoir poser cette question implique que si la vie ne vaut pas grand-chose, rien ne vaut la vie. Car, à tout prendre, elle vaut mieux que le néant qui, lui, est absence de tout. Et il y aura toujours une différence capitale entre celui qui a vécu et celui qui est resté virtuel, même si, dans les moments de désespoir, on peut être amené à penser le contraire.
Nous n’avons qu’une seule vie, c’est dire le prix que nous y attachons. Et puisque donc nous n’avons qu’une seule vie, il apparaît primordial que tout soit fait pour qu’elle soit réussie. Il apparaît capital qu’en plus des efforts individuels, la société s’organise pour créer les meilleures conditions d’existence. Cela doit être, entre autres, l’objectif principal de l’action politique, l’action de tous ceux qui possèdent une parcelle du pouvoir de décisions. Car si notre vie est ingrate, éprouvante et accablante, il n’y en aura pas une seconde pour la rattraper et jouir de ce que l’on aura été privé auparavant. C’est même la seule chose dont nous puissions être certains. C’est la seule vérité absolue sur terre. Notre naissance n’avait rien de vraiment organisé. Un simple hasard qui a mélangé, à un moment donné, un certain spermatozoïde à un certain ovule. Un autre spermatozoïde ou un autre ovule et tout aurait pu être si différent. Seule la fin de notre vie est absolue.
Nous n’avons pas tort de nous adresser à l’Homme quand il s’agit de lutter contre les maux d’origine humaine. En effet, parmi les souffrances que nous subissons, il nous paraît plus difficile de lutter contre les malheurs naturels, (cataclysmes, inégalités organiques, santé, maladies, infirmités, aléas de la naissance, mort) que contre les maux d’origine humaine. Ces maux naturels semblent échapper à notre pouvoir et nous nous y résignons, faute de pouvoir les éviter vraiment. L’expérience humaine montre, par contre, que c’est devant les maux créés par elle-même que l’humanité est la plus désarmée. Or, ce sont les plus nombreux, les plus fréquents et, les plus susceptibles de gâcher à la longue une existence. Si l’Homme a pu, en effet, petit à petit, se défendre efficacement contre les premiers, il est encore prisonnier des conséquences négatives de ses propres actes qu’il croit toujours justifiés, mais qu’il ne comprend ni ne maîtrise. Paradoxalement donc, c’est d’elle-même que souffre l’humanité. N’est-ce pas de l’Homme que viennent les guerres, les exploitations, les frustrations et les injustices de toutes sortes, les inégalités sociales, l’indifférence à la misère, les exclusions de toutes sortes, les éducations erronées et les réactions affectives décevantes ?
CHAPITRE II L’ÉVOLUTION ET L’HOMME
1. Constitution psychique et psychologie.
Faut-il vraiment croire Sigmund Freud lorsqu’il nous dit que notre malheur vient de notre constitution psychique ? {4} Ou Alfred Adler lorsqu’il affirme que toutes nos joies et notre enrichissement, toutes nos souffrances et nos pathologies viennent de notre psychisme confronté à celui des autres, c’est-à-dire qu’ils sont d’origine sociale ? {5} Tout porte à croire qu’ils n’ont pas tort. Ah, s’il n’y avait pas les autres, la vie serait facile et agréable ! L’idée de l’enfer, que l’on a situé dans l’au-delà, a dû être suggérée par les conditions de la vie réelle. Car ce sont les autres {6} , avec leurs mentalités et leurs comportements qui sont infernaux. Ce sont eux qui empêchent de jouir de la vie. Pourquoi y a-t-il donc toujours quelqu’un pour nous gâcher la vie ?
Que nos malheurs viennent de notre psychisme, personnel ou de celui des autres, n’a rien de surprenant. Ce n’est pas de notre corps que nous pouvons tirer notre capacité à agir dans le monde. Il n’est d’ailleurs pas supérieur à celui des animaux et quelques-unes de nos aptitudes (vision, ouie, force, taille, rapidité, capteurs sensoriels) sont même inférieures à certaines d’entre eux. Ce qui fait la différence, c’est notre psychisme, c’est-à-dire un ensemble d’aptitudes venant, certes, de notre cerveau, mais qui ne sont plus physiques. Et par rapport à celui de tous les autres animaux, le psychisme humain est beaucoup plus développé. C’est en fait le plus développé. Le stade plus avancé de développement du psychisme est la caractéristique de l’espèce humaine. La conscience, avec son pouvoir de prendre de la distance avec la nature et d’élaborer un monde différent d’elle représentent la spécificité de l’humanité. Plus développé ne signifie pas pour autant parfaitement développé. Sinon cela voudrait dire qu’un psychisme très développé pourrait se manifester par des limites et des défauts considérables. Cela signifierait que le stade avancé du développement psychique pourrait se manifester aussi par la souffrance imposée aux autres, par le conflit et la violence pour régler des différends et par un mode de comportement généralisé de rivalité plutôt que de collaboration. Cela signifierait qu’il n’y aurait très peu de différences, dans le comportement, entre le développement psychique très avancé et la vie primitive, celle des animaux qui suivent les lois de la Nature et ne peuvent en changer. Cela ne se peut pas. On ne peut, par conséquent, que souscrire à cette conclusion : notre psychisme est plus développé que celui des animaux, mais il est loin d’être celui qui nous permettrait de tirer harmonieusement avantage de la Vie et de nous épanouir sereinement, sans conflit avec nous-mêmes ou les autres. En réalité, plus développé signifie simplement la coexistence dans notre psychisme de traits archaïques préhumains {7} et d’aptitudes performantes humaines, mais toujours accompagnées de limitations. Tel quel, bien que vite limité et facilement perverti, le psychisme représente la grandeur de l’ Homo sapiens sapiens.
Le psychisme, parvenu à ce stade d’évolution avec l’hominisation {8} , est donc la spécificité de l’état humain et ce qui distingue l’Homme de l’animal et des espèces humaines précédentes. Il s’ensuit logiquement deux conséquences. Premièrement, il devient nécessaire de connaître et de comprendre le fonctionnement de ce psychisme pour en éviter les dysfonctionnements. La seconde conséquence qui en découle est l’importance des sciences humaines et tout particulièrement de la psychologie. Sous réserve que l’on prenne un certain nombre de précautions (respect de la méthode scientifique et prudence vis-à-vis de la subjectivité qui brouille le regard de l’Homme), l’espèce humaine est aussi observable dans tous ses domaines que les autres espèces.
Sans chercher, bien entendu, à la substituer aux autres sciences, il est impossible d’éviter la psychologie chaque fois qu’un humain est concerné, y compris dans les domaines où, jusqu’ici, elle a été absente, le social et le politique notamment. La psychologie cherche à comprendre ce qui nous motive et ce qui se cache derrière les apparences. Elle cherche à saisir les liens entre les différents éléments d’une personnalité et à en faire ressortir la cohérence. Elle se tient toujours au service de l’Homme pour son plus grand bien, même si, parfois, il y a quelques dérives {9} . Et pour cela, elle s’appuie sur toutes les autres sciences qui concernent l’Homme. Car la complexité du phénomène humain exige ce travail commun.
Par psychologie, il faut entendre, tout à la fois, une science d’observation par sa méthode {10} , une connaissance objective, un art interprétatif et une technique d’application des principes tirés de cette réflexion. Les hypothèses proposées par la psychologie n’en sont pas pour autant toutes vraies au même degré et certaines ne se vérifient jamais et sont manifestement erronées. Leur validité est fonction de plusieurs critères :
1) elles doivent reposer sur un ensemble de faits sérieux bien observés ;
2) elles doivent par principe être compatibles avec toutes les données scientifiques du moment, sous peine de se voir assimilées à de sympathiques fictions ou à de simples suppositions.
3) elles doivent expliquer avec plus clarté et plus de probabilités le phénomène qu’elles prétendent analyser et doivent, bien sûr, se vérifier dans leurs applications.
Plus ces critères sont respectés, plus la crédibilité d’une théorie en psychologie est probable. Et quand il s’agit d’une réflexion sur l’Homme, l’on touche à un sujet sensible. Ses désirs, ses espoirs, ses illusions, ses échecs, son comportement, forcent à établir cette crédibilité sur des bases solides, puisque tout ou presque tout peut paraître cohérent et ainsi se justifier.
On pourrait ajouter, dans l’optique d’une civilisation humaniste que les hypothèses de la psychologie doivent contribuer à mieux comprendre la condition humaine et par-là, à suggérer des pistes de réflexions pour améliorer l’existence et l’organisation de la vie.
Il y a un point concernant la psychologie sur lequel il faut insister, parce qu’il est à la fois capital et sous-estimé. C’est son application à la vie, non seulement individuelle, mais aussi et surtout collective. Si, dans notre environnement familial, social, professionnel et politique, l’on n’attache aucune importance aux principes qui dirigent les actes et les réactions de l’être humain, il ne faut pas s’étonner des conséquences sociales désastreuses. C’est pour cela que l’humanité a intérêt à ce que la psychologie ne se cantonne pas aux rayons des bibliothèques. Malgré ses imprécisions et ses estimations parfois hasardeuses, la psychologie reste la voie royale pour l’exploration du psychisme, comme la médecine l’est pour la connaissance des pathologies somatiques. Comme elle, elle est capable de progrès et d’erreurs. Mais, dans son domaine, le psychisme, rien ne peut la remplacer.
Son objet, l’Homme, est éminemment complexe et déroutant, car il appartient indissociablement à deux univers, l’un animal, préhumain {11} , et l’autre humain, postanimal, après l’animal {12} . Sa complexité est toujours synonyme de fragilité.
Car on ne peut ignorer aucun des aspects qui composent son animalité et la spécificité humaine, le psychisme. L’Histoire, en particulier, apprend beaucoup sur le comportement humain. C’est pourquoi elle présente un intérêt irremplaçable. Elle met en scène les psychismes humains qui s’affrontent pour exister et tentent d’éliminer les contraintes qui les entravent. L’histoire des conflits et des enjeux géopolitiques met à jour les constantes du comportement, les volontés de domination et les réactions de défense. À partir de ces constantes, on peut déduire les motivations générales des conduites humaines, les conditions de leurs dérapages et de leurs réussites. Elle recoupe ce que l’on sait par ailleurs du comportement humain et ce que l’on constate dans nos environnements quotidiens.
L’Histoire, la grande et l’actualité quotidienne, nous montrent que, psychologiquement, les grands groupes, comme les nations ou les groupes restreints, comme une entreprise ou une famille, réagissent, à leur niveau, de la même manière.
Le fait que l’Homme soit en même temps celui qui observe et celui qui est observé ne facilite pas l’observation qui peut être faussée et les conclusions qui peuvent être erronées. Mais se priver de la psychologie, c’est renoncer à parvenir à comprendre l’Homme dans ses profondeurs.
2. Compréhension du psychisme et paradoxe humain.
Le comportement humain a toujours étonné. C’est un curieux mélange de générosité grandiose et d’égoïsme sordide, de touchante délicatesse et d’écœurante sauvagerie. L’Humain est attachant par la candeur de ses espoirs et haïssable par le mal dont il est capable. Son étonnement devant ses échecs prévisibles nous surprend. Comment pouvait-il penser qu’en introduisant du mensonge, de la malhonnêteté, de la tromperie, et du mépris dans son comportement, il obtiendrait une confiance totale, de l’estime et une envie d’entente ? Cela nous amène à un curieux paradoxe. Comment expliquer que les Hommes qui ne souhaitent, dans le fond de leur cœur, rien autant que d’être aimés, reconnus et se développer dans un climat de paix et de sécurité n’arrivent, en fin de compte, qu’à se trouver engagés dans des conflits, entourés de rivaux prêts à leur semer des embûches et les empêcher d’accéder à leur part de bonheur ? Comment expliquer que l’espèce qui désire le mieux peut se repaître du pire ? Pourquoi plus ses aptitudes au progrès augmentent, plus elles engendrent des maux inconnus avant lui ? Pourquoi l’intelligence humaine qui a tant fait pour protéger et soulager l’humanité, et tant inventé jusqu’à envoyer des vaisseaux spatiaux aux confins du système solaire, est-elle si maladroite quand il s’agit d’analyser et d’organiser intelligemment sa propre vie ? Cicéron, au 1 er siècle avant J-C, se posait déjà la question, pourquoi a-t-on privilégié le matériel au détriment du psychologique ? : "Comment expliquer ceci : composés d’une âme et d’un corps, nous avons, pour prévenir et traiter les maladies du corps, créé une science dont nous reconnaissons l’utilité, tandis que la médecine de l’âme n’a pas été aussi désirée avant son invention ni aussi cultivée après. Elle n’a pas obtenu la sympathie et l’estime d’autant de gens et elle est même suspecte au plus grand nombre" {13} Sommes-nous incapables de construire un monde heureux ou notre intelligence est-elle bloquée dès qu’il s’agit de sagesse ? Il y a là une véritable question, une question qui porte sur la nature même de l’espèce humaine ? Ni ange ni bête {14} , disait Pascal. Il semblerait bien qu’il fût à la fois ange et bête. C’est bien là le paradoxe humain : vouloir ce qui est mieux et faire autrement. Il y a également un autre aspect de ce paradoxe. C’est de l’Homme seul que l’on peut attendre une rectification de la brutalité de la vie (l’ange). Mais l’Homme est un produit de ce monde brutal et il est empêtré dans ses contradictions et ses faiblesses (la bête).
Il n’y a pas moyens d’y échapper. En psychologie, avant de parler du présent de quelqu’un, il faut revenir sur l’enfant qu’il était. Il en est de même d’une espèce. Avant de parler de son présent, il faut également revenir sur son origine, surtout pour une espèce dont l’aventure s’étale sur des millions d’années {15} et dont les étapes sont autant d’essais et d’ébauches où l’on entrevoit nos caractéristiques actuelles.
3. L’Évolution, notion centrale de la connaissance de l’Homme.
Puisque l’Homme, comme les autres vivants, est apparu dans la chaîne de l’Évolution, c’est dans l’Évolution qu’il faut chercher ce qui pourrait nous aider à comprendre son comportement. L’Évolution est la matrice physique et psychologique de l’espèce Homo sapiens sapiens. Dans le long travail de l’Évolution, l’humanité ne représente qu’un point d’une chaîne ininterrompue d’un bricolage de formes physiques et psychiques des vivants {16} . L’Évolution devient ainsi une des notions centrales pour la compréhension de la nature humaine. C’est vrai pour son corps et c’est tout aussi vrai pour son psychisme. Le psychisme humain n’est pas apparu tout fait lors du passage de l’animal à l’Homme (hominisation). Il faudrait alors expliquer pourquoi l’Homme réagit, dans beaucoup de situations de la même manière que les animaux, du moins ceux dont le système nerveux est assez développé pour nous permettre une observation valide. Une seule hypothèse permet de saisir la nature de son comportement. Et cette hypothèse est que l’Homme porte en lui un héritage psychologique animal. Cet héritage s’est certes beaucoup développé chez lui, mais il est semblable dans ses fondements à celui des animaux. Comme celui des animaux, il comporte d’infranchissables limites, à un niveau, bien sûr, plus élevé. L’intelligence d’un chimpanzé, par exemple, est réelle, mais elle atteint vite ses limites. Celle de l’Homme est bien plus développée, mais à un moment donné, elle aussi atteint des limites. En d’autres termes, l’évolution humaine, sur le plan psychique, s’est traduite par des progrès notables qui tous avaient leurs limites contraignantes. L’Évolution a agi lors du passage de l’animal à l’Homme comme elle l’a toujours fait pour le passage d’une espèce à l’autre. Elle s’est servie de ce qui existait déjà pour faire autre chose. Elle "bricole", elle arrange plus qu’elle ne crée. Il n’existe aucune raison de croire que, pour l’Homme spécialement, il aurait pu en être différemment. L’observation des squelettes des espèces successives précédant l’ Homo sapiens sapiens confirme, en ce qui concerne le corps de l’Homme, cette façon d’agir de l’Évolution. Et l’observation des animaux actuels, des primates entre autres, tend à montrer qu’il en est de même pour son psychisme. Le développement du psychisme de l’Homme ne représente, comme son corps, qu’un stade plus avancé de l’Évolution. Psychologiquement, c’est un stade très avancé sur certains points et très peu sur d’autres, par exemple, les cas où le torrent des émotions balaie tout raisonnement et fait commettre l’irréparable. On peut formuler cette idée autrement : l’évolution de d’ Homo sapiens sapiens est inachevée et incomplète. Et elle restera telle quelle, avec ses forces et ses limitations, à moins que l’Homme n’intervienne lui-même, grâce aux neurosciences, pour "bricoler" à son tour dans les gènes". Telle qu’elle s’est produite, l’évolution humaine ne représente qu’un palier dans l’évolution cérébrale et psychique. Cela n’a rien de surprenant. Notre espèce ne paraît développée, non pas selon un modèle idéal, mais par rapport aux espèces précédentes. D’ailleurs l’évolution d’aucune espèce n’est achevée et complète. Et achevée par rapport à quel modèle ? L’absolu est une notion inconnue dans le cosmos. C’est l’esprit humain qui l’a imaginé comme compensation au manque et à l’insuffisance de notre vallée de larmes, bien réelle, elle. On ne peut que dire qu’une seule chose. C’est que l’Homme est psychologiquement beaucoup plus développé que le chimpanzé {17} , l’australopithèque ou Homo Erectus. C’est beaucoup et insuffisant à la fois. C’est beaucoup, car la vie de l’Homme est devenue globalement plus agréable que celle de ses prédécesseurs et la Terre en a été changée. C’est beaucoup, car l’espèce humaine a de réels atouts : elle possède un potentiel d’action et elle est perfectible. Mais c’est insuffisant, car les acquis de l’Évolution ne lui ont permis que de se défaire partiellement des modes de pensée en vigueur dans la Nature.

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