La Commune de Paris, l Assistance publique et les hôpitaux en 1871
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Description

Mars-mai 1871 : la dernière des grandes insurrections nationales. L'Administration de l'Assistance publique à Paris qui dirige les hôpitaux sous la tutelle de la Ville de Paris ne pouvait pas rester à l'écart du bouillonnement révolutionnaire. De fait, sa gestion s'est trouvée écartelée entre deux Directions concurrentes, l'une à Versailles, l'autre à Paris, alors même que les divers établissements allaient devoir assumer leur mission, malgré la confusion qui régnait dans la capitale, puis au milieu des combats de rue qui l'ensanglantèrent.

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Publié par
Date de parution 01 janvier 2005
Nombre de lectures 266
EAN13 9782336275062
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La Commune de Paris, l'Assistance publique et les hôpitaux en 1871

Jean-Paul Martineaud
Le 18 mars te l’a sauvée belle, gamin ! Tu pouvais comme nous, grandir dans le brouillard, patauger dans la boue, rouler dans le sang, crever de faim et crever de honte, avoir l’indicible douleur des déshonorés. C’est fini ! Nous avons saigné et pleuré pour toi. Tu recueilleras notre héritage. Fils des désespérés, tu seras un homme libre.
Jules Vallès
Comme vous, je suis pour la Commune en principe et contre la Commune dans l’application.
Victor Hugo
C’étaient des fous, mais ils avaient en eux cette petite flamme qui ne s’éteint jamais
Auguste Renoir
© L’Harmattan, 2004
9782747576895
EAN : 9782747576895
Sommaire
Page de titre Epigraphe Page de Copyright PRÉFACE SOIXANTE-DOUZE JOURS QUI CHANGÈRENT LA FRANCE L’ASSISTANCE PUBLIQUE ET LA COMMUNE DE PARIS UN NOUVEAU VISAGE POUR L’ADMINISTRATION DE L’ASSISTANCE PUBLIQUE LA COMMUNE ET LES MÉDECINS PARISIENS DE LA MORT DE CAMILLE TREILLARD AU RETOUR DE MICHEL MÖRING LES HÔPITAUX DANS LA TOURMENTE DES MÉDECINS AU CŒUR DE LA TOURMENTE ET DES DRAMES DANS LES AMBULANCES LES BLESSÉS FÉDÉRÉS DANS LES HOPITAUX DE L’ARMÉE À PARIS ET À VERSAILLES CONCLUSION OU MORALITÉ BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE
PRÉFACE
La santé publique, voilà un domaine que la plupart des historiens de la Commune ont négligé ou sous-estimé.
Quand le gouvernement Thiers s’est enfui précipitamment de Paris, il a entraîné dans son exode la majorité du personnel hospitalier du siège de l’Assistance publique : cadres et employés. Que seraient devenus les malades et les nombreux blessés de la guerre civile, si la Commune et son délégué n’avaient pas pris immédiatement les mesures nécessaires pour faire fonctionner les différents services, alors que les menaces d’épidémie étaient préoccupantes ?
L’excellent ouvrage du professeur Jean-Paul Martineaud est le bienvenu pour nous faire prendre conscience de l’importance de ces graves problèmes. Sa parfaite connaissance du sujet lui a permis de porter un regard neuf et sans complaisance sur la gestion des services hospitaliers sous la Commune. Avec la minutie d’un véritable chartiste, il a exploré les archives de l’Assistance publique. Mais ce ne sont pas seulement les rapports et les circulaires, dans leur sécheresse administrative, que l’auteur a dépouillés, il s’est aussi particulièrement intéressé aux hommes qui ont été, quel que soit leur grade, les héros modestes de la lutte contre la souffrance et la mort.
Les médecins, chirurgiens, infirmiers qui n’abandonnèrent pas leurs postes, accomplirent consciencieusement les devoirs de leur charge, fidèles au serment d’Hippocrate. Ils se conformèrent ainsi à la circulaire du 12 avril 1871 du délégué à la santé publique, Camille Treillard : “ L’esprit politique doit être banni de l’hôpital pour y laisser régner seul l’esprit de dévouement et de solidarité. ”
Directeur de l’Assistance publique, Treillard prend des mesures novatrices qui n’auront malheureusement pas toutes le temps d’être exécutées. Ancien proscrit de décembre 1851, c’est un homme intègre, avant tout soucieux du bon fonctionnement de l’Administration qui lui a été confiée. Il applique sans brutalité le nouveau règlement en évitant de heurter les convictions des religieuses infirmières, attitude qui lui sera vivement reprochée par les journalistes du Père Duchêne . Alors qu’il se sait condamné à la peine capitale, Treillard n’a qu’un seul souci : faire remettre par sa femme, à l’Administration, l’argent qu’il a gardé en dépôt pour le mettre à l’abri de la tourmente. Ce parfait honnête homme a été fusillé, sans jugement, le 24 mai 1871, dans la cour de l’école polytechnique.
Dans sa conclusion en forme d’épilogue, le docteur Martineaud a rendu hommage à l’action accomplie par Camille Treillard : “ Les soixante-douze jours de la Commune paraissent dérisoires dans la perspective d’une réforme de structure des secours sanitaires, cependant des jalons importants ont été posés qui serviront de repères pour les réformes majeures à avenir.”
Tous les dirigeants n’ont pas agi avec le discernement de Treillard dans l’application de la politique religieuse de la Commune. Jean-Paul Martineaud condamne à plusieurs reprises les brimades inutiles et les mesures vexatoires imposées aux religieuses et aux aumôniers des hôpitaux. Certes, “ on perd trop souvent de vue le problème de fond pour verser dans un anticléricalisme grossier dans ses formes, maladroit dans ses applications et dans ses conséquences ” 1 , cependant il ne faut pas oublier que cet anticléricalisme exacerbé a pour origine la dictature implacable exercée par l’Église sur les consciences et le soutien inconditionnel qu’elle a apporté au régime de Napoléon III.
L’auteur a réalisé une description exhaustive des services hospitaliers (hôpitaux, hospices, maisons de retraite, ambulances, etc). Les hôpitaux, Jean-Paul Martineaud les connaît bien et particulièrement Lariboisière où il a été professeur, ce qui lui permet de brosser un tableau réaliste et sans concessions de “la vie ordinaire d’un hôpital sous la Commune”.
Parmi les belles figures évoquées par l’auteur, on retiendra : - le docteur Lailler qui s’oppose avec beaucoup de courage à l’arrogance haineuse de l’officier versaillais qui veut forcer l’entrée de la salle des blessés fédérés, - le docteur Faneau qui dirige l’ambulance du séminaire Saint-Sulpice et qui sera fusillé pour avoir soigné des communards, - le docteur Tony-Moilin, condamné à mort en raison de son “influence politique” jugée néfaste par Versailles, - le médecin-chef Dujardin-Beaumetz, de l’hôpital militaire de Versailles, qui ne fait aucune différence entre soldats de l’armée régulière et insurgés : il les soigne avec la même sollicitude et est assisté par la sœur Clotilde, une véritable providence pour les fédérés blessés.
Une ombre à ce tableau, réconfortant malgré tout : le docteur Dolbeau, professeur à la Faculté de médecine, chirurgien de l’hôpital Beaujon. Courroucé d’avoir été trompé sur la véritable identité d’un blessé, il dénoncera le simulateur. Ses étudiants, pourtant hostiles à la Commune, refuseront de suivre ses cours et sa carrière sera brisée à cause de ce manquement à l’honneur.
On aurait pu craindre que l’ouvrage du docteur Martineaud soit trop sévère, trop technique. Il n’en est rien et ce qui aurait pu être un froid inventaire est éclairé de quelques anecdotes pittoresques et savoureuses. À travers des réflexions d’ordre clinique fuse parfois un trait d’humour noir qu’il faut savoir prendre au second degré.
À titre d’exemple, on n’oubliera pas les facéties du brave Paget-Lucipin, directeur de l’Hôtel-Dieu. Dans les corridors de l’hôpital, les noms de saints avaient disparu pour faire place à ceux du calendrier révolutionnaire : Blanqui, Proudhon, Barbès, etc. Les sœurs Augustines, pour ne pas contrarier leur charmant directeur, avaient accepté de changer un peu leurs costumes en portant une large ceinture écarlate. L’entente était parfaite entre Paget-Lucipin et les sœurs citoyennes. Quand l’armée régulière entra dans Paris, ces braves filles cachèrent le joyeux drille dans leur maison et lui évitèrent d’être fusillé. Pendant la semaine sanglante, Paget-Lucipin n’avait pas interrompu sa petite récréation journalière : sans sortir de l’hôpital, il allait tranquillement pêcher à la ligne dans la Seine, tandis que de toutes parts tonnait la canonnade (l’ancien Hôtel-Dieu était situé au bord de la Seine).
Ce remarquable travail de recherche résulte de l’heureuse symbiose entre la compétence du praticien et l’objectivité de l’historien. C’est aussi une oeuvre d’un didactisme attrayant qui doit permettre à ses lecteurs de découvrir les arcanes d’un univers bien peu connu : “ L’Assistance publique en 1871. ”
Marcel Cerf, Vice-président des Amis de la Commune de Paris.
Les années 1870-1871 furent des années terribles pour la France et particulièrement pour la population parisienne, puisqu’à une désastreuse guerre étrangère succéda, pratiquement sans solution de continuité, une atroce guerre civile qui eut principalement Paris pour théâtre et a laissé des souvenirs épouvantables dans l’histoire nationale.
Après la ruine de l’Empire en effet, bien qu’il y ait eu des mouvements en faveur d’une autonomie municipale dans plusieurs villes de province, Paris se distingua spécialement dans cette volonté de conduire son propre destin. La proclamation de la Commune de Paris, lancée comme un défi au reste de la France et à son gouvernement légal, fut un événement majeur de cette fin du XIXème siècle, dont la portée a de beaucoup dépassé la France, puisque encore aujourd’hui la Commune de 1871 est mieux connue à l’étranger que par bon nombre de Français. Et le bain de sang qui a clos la dernière page de cette Histoire n’a pas peu contribué à en augmenter la portée.
En tout cas, le bouleversement engendré par le passage au pouvoir d’hommes nouveaux même provisoirement - soixante-douze jours au total ! - a concerné la totalité des activités parisiennes. En effet, profitant de ce que les grandes administrations étaient désorientées et de ce que la plupart des responsables politiques s’étaient évanouis, le gouvernement de la Commune préconisa et mit en route des réformes qui n’eurent pas, bien entendu, le temps d’aboutir, mais elles ouvrirent, dans de nombreux domaines, des perspectives qui seront reprises plus tard par les gouvernements républicains : organisation du travail, autogestion, syndicats, nationalisations, éducation, impôts, santé publique. Sur ce dernier point, il était logique que la plus grande administration hospitalière nationale, l’Assistance publique de Paris, fût impliquée directement dans le processus révolutionnaire. D’autre part, comme elle était partie intégrante de la vie parisienne, elle fut en permanence bousculée par les événements et les affrontements qui ont jalonné ce tumultueux processus.
Pour bien comprendre les situations qui affectèrent pendant trois mois environ le fonctionnement de l’Administration de l’Assistance publique et des nombreux établissements qu’elle contrôlait, il est évidemment indispensable de les replacer dans leur contexte : c’est la raison pour laquelle nous rappellerons en premier lieu et de manière très schématique les événements formidables précédant immédiatement et constituant la courte vie de la Commune de Paris.
SOIXANTE-DOUZE JOURS QUI CHANGÈRENT LA FRANCE
La catastrophique campagne militaire contre la Prusse entamée par Napoléon III en juillet 1870 avait abouti en moins de deux mois à un désastre national et à la chute de l’Empire. La République fut proclamée le 4 septembre 1870, alors que débutait le siège de Paris. Celui-ci dura quatre mois mais le général Trochu, président du gouvernement de la Défense nationale (dit aussi gouvernement de la Défaillance nationale), celui que Victor Hugo a présenté en quelques phrases cinglantes, “ Trochu, participe passé du verbe trop choir, homme de toutes les vertus dont la somme est zéro. Soldat brave, honnête, pieux, nul. Bon canon, mais ayant un peu trop de recul ”, incapable de faire face à la situation, avait décidé de terminer cette guerre au plus vite, quel que soit le prix à payer.
Le gouvernement entama donc en janvier 1871 des pourparlers avec l’ennemi. Le peuple de Paris, à l’opposé voulait résister et réclamait la guerre à outrance. Une manifestation populaire, le 22 janvier sur la place de l’Hôtel-de-Ville, en fit la dramatique démonstration, puisqu’elle se termina par un affrontement sanglant entre les tenants de l’armistice et les gardes nationaux qui y étaient opposés.
La guerre se termina donc par un humiliant armistice signé le 26 janvier et dès le lendemain, un bataillon de la garde nationale défilait devant l’Hôtel de Ville aux cris de “ À bas les traîtres ”.

L’AVÈNEMENT DE LA COMMUNE
L’armistice apprenait aux Parisiens que leurs quatre mois et douze jours de privations et de souffrances insupportables n’avaient servi à rien. Les nombreux morts qu’ils pleuraient s’étaient sacrifiés en vain. Et en plus, on les humiliait, en permettant aux Prussiens de parader sur les Champs-Élysées.
L’épreuve du Siège avait toutefois permis à la garde nationale, mobilisée sur les remparts pendant ces quatre mois, de se constituer en armée populaire et de se doter, le 3 mars, d’un Comité central. Celui-ci se chargea de fédérer les bataillons de tous les arrondissements, d’où le terme de “fédérés” par lequel on désigna désormais les gardes nationaux.
Les pourparlers de paix commencèrent immédiatement et les positions se radicalisèrent. La Délégation de Bordeaux dirigée par Gambetta et le gouvernement resté à Paris y perdirent toute autorité. Cet affaiblissement du pouvoir central permit la résurrection du vieux rêve parisien de disposer d’une large liberté de gestion ; ce rêve était servi par la montée en puissance d’un prolétariat ouvrier très revendicateur et organisé par le Comité central. Tout ceci ne pouvait que renforcer l’irritation du gouvernement national et le sentiment antiparisien des provinciaux, majoritaires en France. Pour couronner le tout, l’Assemblée nationale élue le 6 février décida de siéger à Versailles, ce qui était un soufflet de plus pour les habitants de la capitale. Les députés de Paris constatèrent ainsi que la majorité parlementaire était farouchement opposée à la capitale et refusait tout compromis sur les élections municipales réclamées par les Parisiens, qui seront finalement organisées en mars par la Commune. En revanche, cette politique était soutenue massivement par ceux que de Paris, on appelait avec mépris les Seine-et-Oisillons 2 . Le gouvernement, quant à lui, cherchait délibérément l’affrontement, afin de dompter définitivement cette turbulente métropole qui se soulevait périodiquement contre le pouvoir central. Les parlementaires parisiens se trouvèrent dans une position intenable et la plupart démissionnèrent : le docteur G.Clémenceau fut du nombre. Tout lien entre la capitale et l’autorité constitutionnelle était rompu et toute possibilité de médiation-conciliation normale se trouvait anéantie.
Les semaines qui suivirent les élections législatives de février ne firent qu’aggraver les antagonismes entre le chef du nouveau Pouvoir exécutif, Adolphe Thiers dit Faute-de-mieux 1er , et la population parisienne. Le premier voulait à tout prix parvenir rapidement à un accord de paix avec le chancelier Bismarck qui voulait lui imposer des conditions draconiennes, alors que la seconde ne se résignait toujours pas à la défaite. Des incidents souvent graves se succédèrent sans interruption pendant tout le mois de février et redoublèrent au début du mois de mars. Dès lors, Thiers réfugié à Versailles n’eut de cesse de conclure la paix avec la Prusse, afin de préparer la reprise en mains.
L’affaire des canons de Montmartre, le 18 mars, marqua le début “officiel” de la rébellion du peuple de Paris contre le pouvoir légal : en guise de toile de fond, les plus nostalgiques ne manquèrent pas de rappeler qu’on était le 28 ventose de l’an 79 de la République 3 . À la suite de quoi, les responsables parisiens essayèrent de remettre un peu d’ordre dans la capitale. Pour commencer ils procédèrent, le 26 mars, à des élections municipales et, le 28, la Commune de Paris était proclamée. Celle-ci, se qualifiant de “nouveau gouvernement de la République”, s’appropriait tous les organismes politiques et administratifs sis à Paris, défiant ouvertement le gouvernement légal et l’Assemblée de Versailles. Le Père Duchêne , le fameux quotidien révolutionnaire réapparu de fraîche date, exultait et prônait, en ces termes choisis dont il avait le secret, la poursuite de la marche en avant : “ Allez donc à Versailles, foutre ! Démolissez-moi cette sacrée boutique ! Plantez le drapeau rouge à la porte de cette sacrée assemblée de calotins ! Et le premier qui pointe le nez, foutez-lui un coup de fusil ! ”
Mais, au lieu d’agir contre Versailles et de rendre ainsi le processus irréversible, les responsables communeux, comme ils s’appelèrent alors, se répandirent en discours enflammés. De plus, ils prenaient dans la hâte des initiatives généreuses mais souvent maladroites qui irritaient les hésitants, ne se rendant pas compte qu’ils diminuaient ainsi leurs chances de survie. Victor Hugo eut alors ce jugement très affectueux mais ambigu : “ Les révolutions sont de magnifiques improvisatrices, un peu échevelées quelquefois. ”
Pendant ce temps, Adolphe Thiers rassemblait aux portes de la capitale une armée de reconquête, fébrilement et avec l’aide de la Prusse qui voyait d’un bon œil la France s’affaiblir un peu plus, tandis que Paris se vidait d’une partie importante de ses forces vives au profit de Versailles, devenu un nouveau Coblentz. On inventa même un terme pour désigner ces migrants, les francs-fileurs. Tout se mettait donc en place pour un dramatique face à face qui ne pouvait se terminer qu’avec la disparition d’un des deux camps.

LA GUERRE ÉTRANGÈRE EST TERMINÉE, LA GUERRE CIVILE LUI SUCCÈDE
La période d’incertitude sur les intentions de Versailles fut brève car, moins de cinq jours après la proclamation de l’indépendance parisienne, les hostilités furent entamées : Thiers donna ordre de réoccuper le Mont-Valérien qui avait été évacué le 18 mars dans un climat de panique générale et les premiers tirs de mousqueterie se firent entendre au sud-ouest de Paris. L’affrontement qui débutait n’allait pas se dérouler comme prévu : alors que les Versaillais s’attendaient à des actions offensives puissantes des Parisiens, ceux-ci tergiversaient croyant naïvement que, comme au 18 mars, la troupe fraterniserait avec le peuple et qu’il suffisait d’attendre pour que le fruit tombât. Double erreur, funeste pour les insurgés.
À la suite des conventions d’armistice, les Prussiens n’encerclaient Paris que par l’est, des bords de la Seine à Saint-Ouen jusqu’aux bords de la Seine à Charenton. Versaillais et Parisiens se trouvaient ainsi face à face de Levallois à Bicêtre par l’ouest et le sud-ouest de Paris. La future ligne de front étant ainsi fixée, l’ennemi jouait le rôle d’arbitre dans ce duel de vaincus ! Il ne se priva d’ailleurs pas de ricaner devant cet affrontement franco-français.

Ce n’est pas dans des draps que nous dormons, mais dans des suaires (Pilotell) 4
C’est le samedi 1er avril que Thiers, estimant son camp suffisamment préparé, déclencha les hostilités.
Ce jour-là, retentirent du côté de Courbevoie les deux premiers coups de canon de la guerre civile : le général Vinoy testait la défense des fédérés. Dès le lendemain, dimanche des Rameaux, les Parisiens, en bons badauds qu’ils étaient (et ils le sont toujours ! ) se pressèrent à la porte Maillot pour voir, de loin, ce qui se passait au-delà du pont de Neuilly et ils furent servis. Les communeux - c’est plus tard qu’on les appellera définitivement les communards - poussaient à ce moment une reconnaissance vers Courbevoie et Asnières, cependant que l’armée versaillaise effectuait un coup de main sur Nanterre et Puteaux. Lors de ce premier affrontement, les fédérés s’attendaient à ce que les soldats réguliers levassent la crosse, comme cela avait été le cas quinze jours plus tôt à Montmartre et en divers endroits de Paris. Ils furent surpris et débordés par l’ardeur offensive de leurs adversaires. La garde nationale eut ses premiers blessés et ses premiers morts au rond-point des Bergères à Nanterre, mais crut en revanche avoir tué, chez les assaillants, un officier supérieur qui s’avançait à cheval. Malheureusement, il s’agissait d’un chirurgien militaire, le colonel Jacques-Alphonse Pasquier, arborant un brassard à croix rouge et s’avançant seul pour parlementer ou plus vraisemblablement pour repérer les emplacements possibles pour son ambulance dans les combats qui se préparaient. Un gamin, un rouquin nommé Pessenc, ayant trouvé intéressant de tester sa précision de tir in vivo , lui avait logé une balle en plein front ; un lignard d’un tir de chassepot lui fit payer cet exploit séance tenante. Il est inutile de dire que Versailles en tira argument pour stigmatiser le comportement irresponsable des insurgés. À la suite de l’accrochage, les gendarmes chargèrent à la baïonnette, bousculèrent les insurgés qui se replièrent en désordre jusqu’au pont de Neuilly et ceux qui ne le purent furent faits prisonniers et fusillés sur place. Le tristement célèbre général de Gallifet avait commencé son œuvre : “ C’est une guerre sans trêve, ni pitié que je déclare à ces assassins. J’ai dû faire un exemple ce matin. ”, déclara-t-il à l’issue de ce premier massacre. La poursuite s’arrêta au pont de Neuilly sur ordre de Vinoy, mais le ton des batailles à venir était donné.
Le 3 avril, la Commune, stimulée par le revers de la veille, déclencha la grande offensive sur Versailles que beaucoup réclamaient depuis quinze jours. Mais sans préparation adéquate. La manière dont les événements se déroulèrent ce jour-là préfigurait la suite : les troupes de la Commune partirent sans plan de bataille précis et dans le désordre, avec des officiers novices croyant prendre part à une “campagne” facile, alors que les troupes versaillaises aguerries et très encadrées allaient leur donner une réplique pleine de méthode et de détermination.
Trois colonnes se dirigèrent dans l’euphorie vers la ville-siège du gouvernement : la première partant du pont de Neuilly devait prendre vers le sud la route de Saint-Germain, la seconde se dirigeait vers Meudon à partir de la porte de Versailles et la troisième massée à la porte d’Italie escalada la butte de Chatillon au sud pour se diriger ensuite à l’ouest vers le chef-lieu de la Seine-et-Oise. Une fois la première surprise passée, les Versaillais réagirent violemment. Sur le front ouest, le Mont-Valérien ouvrit le feu de ses canons sur les fédérés qui défilaient sur ses pentes et ceux-ci se débandèrent en criant “ À la trahison ”. Maxime Lisbonne qui allait devenir un des héros de la Commune parvint tout juste à regrouper quelques fuyards et se jeta avec eux dans Asnières. Son ordonnance, le fidèle Ben Ali, un tirailleur algérien qu’on retrouvera sur les barricades, exécuta ce jour-là une spectaculaire fantasia à cheval pour redonner du courage aux fédérés : malgré ses spectaculaires moulinets de sabre et ses décharges de fusil, la plupart des fédérés repassèrent la Seine en catastrophe. Les officiers versaillais firent ce jour-là preuve d’une cruauté envers leurs compatriotes, dont on avait peu d’exemples dans l’histoire de France : de nombreux blessés et prisonniers furent abattus sans pitié sur le champ de bataille. Un des responsables de la garde nationale, Gustave Flourens, par ailleurs physiologiste et homme de science, capturé à Chatou sans armes fut impitoyablement abattu d’un formidable coup de sabre par le capitaine Desmarets lequel, détail dérisoire, finit sa carrière comme juge de paix. Sur le flanc sud, les Versaillais arrêtèrent l’avance des fédérés au Petit-Bicêtre (dont le nom actuel est le Petit-Clamart) et firent de nombreux prisonniers. Ici encore il y eut des exécutions sommaires : un autre chef fédéré, Émile Duval, fut fusillé avec son chef d’état-major, sur ordre du général Vinoy. Quant à la colonne du centre, elle ne dépassa pas les bois de Meudon.
Les blessés, ramenés par la garde nationale, furent portés aux ambulances proches des remparts et éventuellement transférés dans les hôpitaux parisiens, témoins de la déroute générale : c’étaient au nord Beaujon et, sur la rive gauche, Necker, les Enfants-malades ou l’hospice des Incurables de la rue de Sèvres rouvert pour l’occasion. Le défilé des omnibus réquisitionnés pour ramener les victimes des combats dans les hôpitaux ou dans l’île de la Cité à la Morgue jeta la population dans la stupéfaction, cette malencontreuse sortie de la garde nationale ne rappelant que trop le terrible désastre de Buzenval lors de la guerre prussienne. L’Assistance publique qui organisait l’essentiel des secours revivait donc à quelques semaines d’intervalle le même cauchemar de blessés arrivant dans le plus grand désordre ; son personnel était divisé sur les responsabilités et accablé car c’étaient des Français qui s’entretuaient. L’atmosphère dans les services devint d’autant plus lourde que les hospitaliers durent bientôt, à maintes reprises et avec plus ou moins de succès, s’opposer aux intrusions des combattants de la Commune venus en cortège accompagner leurs blessés, n’hésitant pas à discuter la qualité des soins et accusant parfois ce personnel d’avoir partie liée avec Versailles.
Objectivement, on ne pouvait retirer de ces trois premières batailles qu’un formidable sentiment d’impuissance. Ceci impressionna si fort les fédérés et leurs officiers que les responsables militaires de la Commune, sous le choc, choisirent la plus mauvaise stratégie qui soit, celle de s’enfermer dans les remparts de la ville. Ils misaient naïvement sur les qualités républicaines de la population et la valeur stratégique des remparts et des barricades pour faire plier les Versaillais. Or en stratégie militaire, comme en boxe, rien n’est pire que de subir les événements. Une seule opération offensive fut menée par Jaroslaw Dombrowski, le 9 avril, sur le front nord-ouest et avec un certain succès, puisqu’aidé de son frère Ladislas, colonel dans l’armée fédérée, et du commandant Joseph Laurémont, champion de boxe française (la savate), un maître tacticien, il s’empara d’Asnières et s’y maintint une dizaine de jours.
Si le moral des combattants se trouva sérieusement affecté par ces échecs, celui des Parisiens ne le fut que modérément. Ils reprirent bien vite leurs habitudes insouciantes. Ainsi, aux Champs-Élysées, alors qu’on entendait distinctement le canon tonner à l’ouest et qu’on voyait passer les voitures emmenant les blessés à l’ambulance du Palais de l’Industrie (on y reviendra à la fin de l’ouvrage), les spectateurs pouffaient de rire au théâtre Guignol. Ces mêmes Parisiens constatèrent cependant que les estafettes à cheval qui transmettaient les ordres de l’Hôtel de Ville aux quatre coins de la capitale galopaient plus vite et qu’à leurs chemises rouges, ces “hussards de la mort”, bottes retroussées, revolver à la ceinture, sabre au côté, avaient ajouté un crêpe à leur manche et quelques plumes à leur chapeau, ce qui leur donnait de vrais airs de Méphistophélès et faisait beaucoup rire les titis.
Pendant que le camp versaillais se renforçait progressivement, l’indiscipline des gardes nationaux, la valse des chefs militaires et les querelles entre responsables politiques affaiblissaient inéluctablemet le camp parisien. Durant les semaines qui suivirent, la pression des Versaillais sur la capitale s’accrut : il y eut des duels d’artillerie meurtriers dans le secteur des forts de Vanves et d’Issy et de sanglantes escarmouches se déroulant de plus en plus près des remparts. Ainsi, chaque jour amenait son lot de morts et de blessés, de jeunesses fauchées et d’illusions perdues, mais le statu quo politique demeurait.

Le ciel est plein de sang, on brûle de l’Histoire (Vermersch) 5
C’est le dimanche 21 mai (le 2 prairial de l’an 79, pour l’Histoire) à 15h, que les fameux pantalons garance entrèrent dans Paris par la porte de Saint-Cloud qui n’était même pas défendue. Ils se déployèrent immédiatement sur les terrains du Point-du-Jour et à Auteuil, aussi l’hospice Sainte-Périne fut-il le premier établissement de l’Assistance publique à les voir apparaître, puis déferler vers les quartiers du centre. La bataille se déroulerait désormais intra muros. C’était le début de la tristement célèbre semaine sanglante et très vite, tous les Parisiens prirent enfin conscience de l’ampleur du drame. En effet méthodiquement, sans hâte et avec une grande sauvagerie, l’armée reprit les arrondissements de Paris les uns après les autres, n’épargnant ni la vie des combattants, ni celle des simples sympathisants du camp opposé, aux applaudissements de ceux qui avaient craint pour leur situation et leurs biens pendant plus de soixante jours.
Distribués sur tout le territoire de la capitale, les établissements de l’Assistance publique se retrouvèrent, dès le lendemain et les uns après les autres, sous les tirs des belligérants et le personnel dut travailler dans des conditions dramatiques. D’autant plus dramatiques que, dans leur retraite désespérée, les fédérés mirent le feu à des quartiers entiers, faisant ainsi disparaître du paysage parisien des monuments inestimables et prêtant objectivement la main au baron Haussmann pour effacer les traces du Paris ancien. Parce que les Parisiens se retrouvaient sous les balles et les obus, les hôpitaux et les ambulances furent submergés par une marée montante de blessés et de mourants.
Pendant cette funeste semaine, les établissements passèrent chacun à leur tour sous contrôle versaillais : cela commença par Beaujon, les Enfants-Malades et Necker le 22 mai. Le mercredi 24, c’était le cas de Lariboisière et de Saint-Lazare au nord, de la Charité, des Enfants-Assistés et de Cochin au sud. Le 25, alors que l’Hôtel de Ville et le chef-lieu de l’Administration sis avenue Victoria juste en face, étaient la proie des flammes, l’Hôtel-Dieu à son tour se retrouvait au cœur de la mêlée et menacé d’incendie. Au même moment, on s’entretuait rive gauche autour de la Salpêtrière et de la Pitié ; le lendemain Saint-Antoine changeait de maîtres. Enfin le 28 mai (le 9 prairial de l’an 79), dimanche de la Pentecôte, les combats se terminaient dans un dernier bain de sang, derrière l’hôpital Saint-Louis.
Le calme mit beaucoup de temps à revenir, au milieu d’un Paris ruiné, livré totalement aux militaires. Pour les hôpitaux plus ou moins désorganisés, il fallut à ce moment se défendre des arrogants officiers versaillais qui, encouragés par leurs chefs, eux-mêmes poussés par Adolphe Thiers, prétendaient emmener les blessés fédérés gisant dans les lits. On ne pouvait certes pas empêcher les commissaires de police de prendre les noms des hospitalisés, des indications sur leur provenance et leurs éventuels antécédents judiciaires, on essaya seulement de modérer leur zèle, mais on s’opposa aux transferts, comme on le put. Parmi les blessés qui se savaient promis aux conseils de guerre, les plus ingambes préférèrent d’ailleurs s’esquiver sans demander la prolongation de leur convalescence. En effet, une répression épouvantable s’abattait sur Paris, facilitée par les procédures d’exception prises par le ministre de la Justice, Armand Dufaure : ce n’est pas un hasard s’il avait été ministre de l’Intérieur au lendemain des événements de 1848 ! Un haut responsable militaire a livré sentencieusement les deux exemples historiques dont s’inspirait Versailles pour justifier cette répression. Amilcar le chef carthaginois, vainqueur de Spendius et de Mathô à Drepanum au cours de la première guerre punique, qui fit en effet écraser les mercenaires romains par ses éléphants et le consul romain Crassus, ayant défait Spartacus lors de la révolte des gladiateurs, qui fit dresser pour les esclaves six mille croix le long de la route de Rome à Capoue 6  !
Pendant que Paris enterrait ses morts, comptait ses monuments détruits et programmait la reconstruction d’un certain nombre d’entre eux, l’Assistance put dresser le bilan de ces journées tragiques, recenser les blessés et inventorier les dégâts. On dut remettre de l’ordre dans les services et les établissements, puis on reconnut et on honora les dévouements parmi les personnels. L’Administration put, dès le mois de juillet, retrouver une certaine sérénité et commença à panser ses plaies. On disposa pour cela de crédits et, paradoxalement, une période faste s’ouvrit pour l’Assistance publique : on reprit la campagne de construction et quelques années plus tard, on inaugurait le nouvel Hôtel-Dieu puis l’hôpital de Ménilmontant (l’actuel Tenon).
Cependant le souvenir de ces journées terribles n’était pas près de s’effacer de la mémoire des hospitaliers, pas plus que de celle des Parisiens, comme l’a longtemps chanté Jean-Baptiste Clément, le barde populaire :

“ C’est de ce temps-là que je garde au cœur une plaie ouverte... ”
Pendant “ce temps-là”, Thiers-Foutriquet se félicitait : “ Le socialisme est fini pour longtemps. ” Prévision bien audacieuse, puisque l’idée ferait une rentrée tonitruante en politique, moins de dix ans plus tard, et que les perspectives socialistes avancées par la Commune révolutionnaire seraient reprises les unes après les autres par les représentations nationales successives.
L’ASSISTANCE PUBLIQUE ET LA COMMUNE DE PARIS
L’Assistance publique, on vient de l’entrevoir, fut affectée dans chacun de ses services, au cours de ces événements. De par la nature de ses missions, elle fut en effet particulièrement sollicitée, alors même que le processus révolutionnaire et ses répercussions venaient gravement perturber son fonctionnement.
Le désordre concerna en premier lieu son organisation générale, parce qu’une importante réforme lui avait été appliquée dès le début du siège de Paris, avec nomination d’un nouveau Directeur chargé de la mettre en œuvre. Celui-ci fut, à son tour, remplacé par les autorités de la Commune et le dernier venu étant peu au courant de cette Administration, les directeurs d’hôpitaux durent beaucoup improviser, en particulier au plan financier : leurs caisses se retrouvèrent rapidement vides. Ils eurent ainsi à faire face à de délicats problèmes de gestion et ces difficultés concernèrent l’administration quotidienne de chaque établissement. La gestion fut encore compliquée par l’attitude de beaucoup de responsables de la Commune, pour lesquels le personnel hospitalier était assez suspect. Ils voulurent en conséquence s’immiscer dans la conduite des hôpitaux et hospices au moment où les combats remplissaient de blessés et de mourants les brancards des ambulances et les lits des hôpitaux (et leurs amphithéâtres !), bien au-delà des possibilités.
De plus, la plupart de ces institutions eurent à souffrir directement de la bataille, surtout des bombardements par l’artillerie, celle de l’armée aussi bien que celle des fédérés. Il y eut de ce fait des dégâts matériels importants et des accidents de personne, car le personnel devait continuer son service dans des conditions très dangereuses. À cela s’ajouta un profond malaise pour tous ces agents restés en poste, car l’administration de Versailles les regardait d’un œil soupçonneux, quand elle ne les menaçait pas ! Le préfet de police Valentin, ex-général de gendarmerie, tenant à mettre tout le monde à l’aise, ne se cachait pas pour proclamer : “ Le seul fait d’être resté à Paris sous la Commune est un crime. Tout le monde y est coupable et, si cela dépendait de moi, tout le monde serait châtié. ”

L’Assistance publique à Paris, une très grande Administration
L’Assistance publique avait été créée par la loi organique du 10 janvier 1949, complétée par un décret du 24 avril suivant. Elle succédait au Conseil général des hôpitaux et hospices de la Seine qui avait remarquablement orienté, sous la houlette de Nicolas Frochot, préfet de la Seine, la politique hospitalière parisienne à partir du regroupement de tous les établissements de soins opéré par le Consulat en 1801.
Le Directeur de l’Administration (que l’on qualifiera bientôt de Directeur général pour le distinguer des directeurs d’établissements 7 ) était nommé en Conseil des ministres, autant dire qu’il était étroitement lié à la puissance politique. Il dépendait administrativement du préfet de la Seine mais, en fait, était seul maître de ses décisions, même si, pour des raisons tactiques, il devait tenir compte du Conseil municipal de Paris, puisque celui-ci participait au financement des dépenses. Certes il était assisté d’un Conseil de surveillance, mais ce dernier n’avait, en dehors du contrôle de gestion, qu’un rôle consultatif sur les sujets que le Directeur voulait bien lui soumettre : il émettait des souhaits et avançait des recommandations dans la mesure... où le Directeur était disposé à les écouter. L’autorité de ce dernier s’exerçait de fait dans de multiples domaines, allant de la nomination des personnels, de la gestion et du contrôle des établissements existants, de la préparation des budgets et de l’ordonnancement des dépenses, à l’acceptation des legs, à la tutelle des enfants trouvés et des orphelins ou à la construction de nouveaux bâtiments. De plus, son administration était chargée de la gestion des maisons de secours ou bureaux de bienfaisance quadrillant les arrondissements parisiens, lointain héritage du Grand bureau des pauvres créé par François Ier et rattaché ensuite à l’Hôpital-général. La fonction de ces bureaux était de distribuer des secours et les soins infirmiers et médicaux à la population pauvre, dans les différents quartiers.
Si nombreux étaient les établissements dépendant de l’Assistance publique que nous ne citons que les principaux. Il y avait d’abord les hôpitaux généralistes, l’Hôtel-Dieu, la Charité, Cochin, Necker, Beaujon, La Pitié, Lariboisière, la Maison de santé, Saint-Antoine, les Cliniques, Andral, ensuite les hôpitaux spécialisés, les Enfants-Malades, les Enfants-Assistés, Sainte-Eugénie, l’hôpital Maritime de Berck, pour les enfants, Saint-Louis pour les maladies dermatologiques, le Midi et Lourcine pour les vénériens et la Maternité . Il faut ajouter à cette liste les hospices pour l’accueil des vieillards, des infirmes et des convalescents : la Salpêtrière . (pour les femmes), La Rochefoucauld, Sainte-Périne et Chardon-Lagache à Paris même, Kremlin-Bicètre (pour les hommes), les Incurables à Ivry, les Ménages à Issy, Saint-Michel à Saint-Mandé, Galignani à Neuilly et Brézin , à Garches. Il y avait enfin, pour les enfants convalescents ou “scrofuleux”, La Roche-Guyon et Forges-les-Bains en lointaine banlieue. Au total, cela faisait plus de vingt-cinq mille lits avec du personnel infirmier, administratif, ouvrier et médical en conséquence. De plus, pour mettre un minimum d’ordre dans la gestion des lits d’hospitalisation, l’Hôtel-Dieu abritait un Bureau central qui, avec ses consultations, régulait les admissions pour l’ensemble des hôpitaux parisiens. L’Assistance publique disposait en outre de services généraux importants : un magasin central et des ateliers à la Salpêtrière, un pavillon aux Halles, sa boucherie aux abattoirs de Vaugirard, sa boulangerie à l’hôtel Scipion au faubourg Saint-Victor et une cave centrale à la Halle aux vins.
L’Administration étant très centralisée, ce Directeur jouissait d’un pouvoir absolu, réglant jusqu’au plus petit détail, et chaque directeur devait solliciter son autorisation pour la moindre décision. L’Assistance publique représentait de fait un État dans la ville et son Directeur, un véritable tsar, n’avait de comptes à rendre qu’au gouvernement ! Au moment de la chute de l’Empire, le Directeur était Armand Husson, nommé à ce poste par Napoléon III en 1859 et qui ne “survécut” donc pas à la destitution de ce dernier.
L’organisation et la gestion de cette Administration étaient si solides qu’elles restèrent en l’état pendant plus de cent ans : il faut attendre un décret du 22 juillet 1961 pour voir transférer la branche des secours à la direction de l’Action sociale et une partie des pouvoirs directoriaux à un Conseil d’administration qui demandera alors au Directeur général de mettre en œuvre ses propres décisions.

De la réforme du 25 septembre à l’abandon de poste imposé par A. Thiers
Lors du Siège, le déroulement de combats meurtriers sous les remparts de la capitale avait amené le gouvernement de la Défense nationale à redéfinir les missions de l’Assistance publique et à lui donner un nouveau statut, à titre provisoire. Par un décret en date du 25 septembre 1870, la gestion des hôpitaux était confiée à un Conseil général des hospices à direction collégiale ; un Agent général était chargé de la mise en œuvre des décisions de ce Conseil. On revenait ainsi à la situation de 1801, mais les missions changeaient car, en plus de la gestion des hôpitaux, on confia à l’Assistance publique l’organisation des ambulances militaires. Ces ambulances étaient des unités provisoires destinées à recueillir les blessés sur le champ de bataille, à leur assurer les premiers soins puis à les diriger vers des structures permanentes.
Ces tâches étaient nouvelles pour l’Assistance et il lui fallut improviser. Cela ne fut pas facile car, en plus des combats meurtriers, elle dut faire face à deux redoutables épidémies, variole noire et fièvre typhoïde, touchant aussi bien les troupes que la population civile. En contrepartie de ce surcroît de responsabilités, l’Assistance fut déchargée du service des secours à domicile qui était confié à la municipalité. Toutefois on n’eut pratiquement pas le temps d’appliquer cette dernière disposition, car un nouveau décret en date du 18 février 1871 abrogea la réforme de 1870.
Début septembre 1870, Michel Möring, venant de la direction de l’Administration préfectorale, avait été promu Agent général chargé de conduire la nouvelle Administration 8 . Il le fit avec compétence et efficacité, malgré les contraintes du Siège et les aléas des combats. La fin des ces derniers fut accueillie avec le soulagement que l’on imagine par tous les responsables hospitaliers et la situation était en train de redevenir un peu plus satisfaisante pour les hôpitaux lorsque survinrent les événements du 18 mars. Le Conseil des hôpitaux assuma immédiatement la nouvelle situation et le lundi 20 mars, dans une séance extraordinaire, il prit une décision d’importance : l’Administration parisienne devait rester en fonction et assurer “normalement” le service des établissements. Elle demandait donc aux employés de rester à leur poste et, pour les y attacher, on leur paierait par anticipation les appointements de mars. Par ailleurs, on mit à l’abri la “fortune” de l’Assistance publique.
En effet, la situation évoluait très vite. À la séance du Conseil du 22 mars, le secrétaire général d’Ynglemare annonça que le Directeur était parti pour Versailles et qu’il ne reviendrait pas à Paris : il avait en effet emprunté le jour même une voiture de l’Approvisionnement allant ravitailler l’hospice des Ménages à Issy avec un laissez-passer de l’Hôtel-de-Ville, pour quitter son bureau de l’avenue Victoria. Il gagna ainsi Versailles avec sa famille. Sans illusions, le Conseil l’invita à revenir. La fuite de Thiers, son ordre à tous les fonctionnaires de cesser leurs fonctions et son injonction aux hauts responsables de le rejoindre à Versailles avaient fait leur effet.
À son tour, M. Möring, installé au 8 de la rue de l’Orangerie près du château, fit venir auprès de lui la plupart des chefs de division de l’avenue Victoria (Hôpitaux, Comptabilité, Secours, etc), quelques chefs de bureau et quelques commis. Cependant l’Administration “réfugiée” ne comptait au total que dix-huit personnes, les autres fonctionnaires restant en poste à Paris. Le 21 mars pourtant, Thiers avait menacé d’accuser de forfaiture toute autorité acceptant d’exécuter les ordres de la Commune. Ce à quoi, le Comité central des vingt arrondissements répliqua le 25, par la menace de destituer tous les agents qui ne poursuivraient pas ou ne reprendraient pas leurs activités. Difficile dilemme !
En pratique, cela désorganisa l’Administration au moment où elle allait être confrontée à de nouvelles épreuves. En effet, les combats reprenant, hôpitaux et ambulances durent recommencer à prodiguer, après un mois de répit, leurs soins aux nombreux blessés de la guerre civile. Les ambulances furent réactivées, mais ne restèrent sous la responsabilité de l’Administration que celles qui étaient établies dans des locaux hospitaliers. La Commune se chargea des autres mais ne réussit jamais à les faire fonctionner correctement.
L’Assistance publique n’était pas la seule administration parisienne à se retrouver décapitée. Toutes les autres, telles la Police, la Voirie ou la Justice se retrouvèrent dans la même situation : leurs hauts responsables avaient rejoint la cité royale ou se mirent en congé... payé par M. Thiers. Car le but de ce dernier était moins d’utiliser leurs capacités que d’en priver la capitale rebelle. Dans certains cas, la proportion des défaillances atteignit trois fonctionnaires sur quatre et la Commune dut engager de nouveaux personnels. G. Thuillier, historien de l’administration, parle même d’une situation de non-administration. L’Assistance publique en tout cas fut moins “saignée” que les autres administrations et se débrouilla tant bien que mal, et plutôt bien que mal selon R. Bidouze, autre historien des services publics. Pour expliquer certaines divergences, il importe de distinguer les services “purement” administratifs où seuls quelques chefs de service délaissèrent leurs fonctions, et les secteurs que le Comité central et la Commune considérèrent comme prioritaires. Ils placèrent à leur tête leurs hommes de confiance et ceux-ci s’entourèrent d’états-major ou de cabinets pléthoriques composés de collaborateurs inexpérimentés et souvent incompétents. Tel fut le cas de l’Hôtel de Ville, du ministère de la Guerre, de la préfecture de Police ou du ministère de la Justice, tous en proie à la désorganisation. Si l’Assistance publique y échappa, ce fut certainement à cause de la dispersion des établissements et donc de l’aptitude (sinon de l’habitude) des directeurs d’hôpitaux à assumer des responsabilités : les établissements purent en tout cas assurer correctement leurs fonctions au service des Parisiens.

Mais il est bien court le temps des cerises (J.B. Clément) 9
La Commune nomma, le 26 mars, à la direction de l’Assistance un ancien avoué de Lyon âgé d’une soixantaine d’années, Camille Treillard (orthographié Treilhard dans certains documents), ancien proscrit de 1852 : c’était donc une personnalité ayant de fortes convictions politiques. Treillard était l’antithèse de Möring auquel il succédait : autant celui-ci avait grande allure avec sa haute taille, ses favoris avantageux, un regard et un discours pleins d’autorité, autant celui-là était peu décoratif, de petite taille et bedonnant, d’un abord aimable mais peu habitué à des fonctions d’autorité. Quand il arriva avenue Victoria, les locaux du chef-lieu étaient en partie vides : ne restaient en poste que des employés subalternes et le secrétaire général d’Ynglemare auquel le nouveau Conseil des hospices avait confié la tâche délicate de sauvegarder les intérêts de l’Administration, ce qu’il ne put faire que pendant un temps limité. Avec l’aide de son secrétaire personnel Roussel, un petit jeune homme intelligent et débrouillard, Camille Treillard mit pratiquement en place une nouvelle administration. Il plaça son fils François Treillard, un architecte, à la tête du service du personnel et nomma Bernard Laborde secrétaire général lorsque d’Ynglemare abandonna le poste. Beaucoup d’objets et de pièces indispensables à la gestion quotidienne avaient disparu, comme les timbres à estampiller les pièces, des documents comptables ou des dossiers concernant le personnel, si bien qu’il fallut parfois travailler à l’aveuglette. “ Voilà comment les hommes de Versailles entendent pratiquer l’administration ”, s’indignaient les nouveaux venus. Comme les agents hâtivement mis en place pour pallier les défections étaient peu compétents, la politique préconisée par le nouveau Directeur ne put être qu’ébauchée pendant les deux mois dont il disposa. Il s’attaqua loyalement à la tâche, avec une modération dont auraient pu s’inspirer les adversaires de la Commune et aussi certains responsables communards. De Versailles, Möring dont les services étaient aussi désorganisés, géra ce qui lui restait à gérer, c’est-à-dire quelques établissements en dehors de Paris, mais surtout il régla les factures de certains fournisseurs des hôpitaux, ce qui rendait les directeurs de ces derniers fort indépendants de l’avenue Victoria.
Dans les premiers temps, ce fut le Comité central des vingt arrondissements qui coiffa l’Assistance publique ; il viendra d’ailleurs, au bout d’un certain temps, tenir ses réunions quotidiennes dans les locaux de l’avenue Victoria. Ceux-ci devinrent alors un lieu stratégique gardé militairement. Les communards se méfiant expressément des souterrains, ceux de l’avenue Victoria furent alors l’objet d’une surveillance particulière. À partir du 25 avril, un détachement de quatre gardes nationaux commandés par un caporal était posté en permanence devant les grilles y donnant accès et les déplacements des employés de l’Administration se rendant aux caves pour compulser les archives étaient soigneusement contrôlés. Des rondes de nuit furent même organisées.
Après les élections, le Conseil de la Commune délégua un de ses membres pour superviser les hôpitaux et ambulances : elle désigna Gustave Tridon, pourtant déjà membre de plusieurs commissions, mais ce n’était sûrement pas le bon choix, car il ne fit rien. Voûté au point d’être bossu, le visage criblé de boutons, les joues pendantes, il se traînait et mourut, à l’âge de 30 ans, dès août 1871 à Bruxelles.
Quant à l’Assistance publique, elle fut placée sous la tutelle de la commission des Finances, une des instances mises en place par ce même Conseil. Comme cette commission ne lui donnait que des orientations générales, Treillard bénéficia d’une grande liberté de manœuvre. En revanche beaucoup de responsables politiques subalternes tentèrent périodiquement d’intervenir dans l’application de ses décisions : pour les directeurs d’établissements, cela se traduisait par des successions d’ordres et de contrordres, semant la confusion et entretenant l’irritation.
Cependant, les responsables communeux avaient un vrai souci de la santé des Parisiens les plus modestes, même si cela se traduisit parfois par des mesures inattendues. Un arrêté du 31 mars, signé par Émile Duval 10 et Raoul Rigault, témoigne de cette préoccupation. Constatant que les rues étaient encombrées de vendeurs de tabac et de cigares de contrebande, produits qui n’avaient donc pas été soumis au contrôle de l’administration des Tabacs, ils s’avisèrent que cela pouvait présenter un danger pour la santé des citoyens ! L’arrêté rappelait donc que la vente de ces produits était strictement interdite et que les contrevenants seraient poursuivis. Sans doute, l’atteinte au monopole de l’État et aux substantiels bénéfices qu’il en tirait n’était pas étrangère à la sollicitude des gouvernants !

Une municipalité parisienne très anticléricale
La Commune, sous l’influence des blanquistes, reprit la politique anticléricale et même antireligieuse de la grande Révolution et cela a pu perturber le fonctionnement de certains hôpitaux, dans la mesure où les religieuses-surveillantes étaient une pièce maîtresse du fonctionnement de ces établissements. L’affirmation solennelle des perspectives choisies eut lieu moins de quinze jours après le triomphe du peuple parisien.
Le 2 avril en effet, l’Assemblée municipale réunie dans la salle Saint-Jean de l’Hôtel de Ville vota à l’unanimité le décret laïcisant “l’État” (réduit à Paris). Ce texte comportait quatre considérants : les deux premiers se référaient aux principes de liberté fondateurs de la République, le troisième déclarait le budget des cultes contraire au principe de liberté et le quatrième accusait l’Église d’avoir été complice de la Monarchie, puis de l’Empire. À ces considérants correspondaient les articles du décret : le premier séparait l’Église de l’État, le second supprimait le budget des cultes, le troisième déclarait les biens de l’Église propriété nationale et le dernier imposait, dans une première étape, qu’on en fit le recensement 11 . Si ces mesures comblèrent l’attente d’un certain nombre de Parisiens, elles indignèrent les bien-pensants. De plus, cette attitude ne fut, ni comprise ni acceptée par la province qui n’était pas anticléricale. Elles répandirent en tout cas la crainte dans l’Église de Paris et dans les communautés religieuses, en particulier celles des hôpitaux. Cette décision n’eut pas le temps d’avoir une réelle efficacité.
Faute de pouvoir s’en prendre à Dieu lui-même, les mesures anticléricales les mieux appliquées furent les persécutions contre le clergé. On décréta les prêtres interdits, on se saisit du curé de Plaisance, de l’aumônier de la Roquette, puis des jésuites de la rue de Sèvres avec à leur tête le père Olivaint, et des dominicains d’Arcueil ; le mardi saint 4 avril, c’était au tour de Mgr Darboy d’être arrêté avec ses vicaires généraux. Des curés de paroisse, des aumôniers d’hôpitaux se retrouvèrent au Dépôt. Lissagaray parle même d’une “razzia de soutanes” ; la Conciergerie et la prison Mazas furent submergées de prêtres et de frères des Écoles chrétiennes, arrêtés dans n’importe quelles conditions, quitte à les relâcher par la suite sous la pression de l’opinion publique. Le cas plus remarquable est celui de l’abbé Simon, curé de Saint-Eustache, arrêté en fin de semaine sainte et que la Sûreté générale dut relâcher dans la nuit de Pâques devant les manifestations pittoresques et bruyantes de quatre-vingts dames de la Halle. La plus célèbre d’entre elles, la mère Trente-Deux, n’avait pas hésité à aller trouver R. Rigault et aurait eu avec lui ce savoureux dialogue : “ Et si je vous refusais votre calotin ? ”- “ On te viderait alors sur une dalle du marché aux poissons, comme un joli merlan que tu es  !” Le curé libéré à 3h du matin put dire la messe de Pâques à 10h, devant une assistance nombreuse et triomphante. Il offrit en remerciement à ses libératrices et à ses paroissiens trois mille brioches de Pâques à la place du traditionnel pain bénit.
Des déclarations, outrancières pour ne pas dire ridicules, firent le jeu des adversaires de la Commune. Eudes, le général de la Commune proclamait : “ Si Dieu existait, je le ferais fusiller .” En écho, Benjamin Le Moussu, le virulent commissaire des Grandes Carrières dans le 18ème arrondissement, faisait afficher : “ Attendu que les prêtres sont des bandits et que les repaires où ils ont assassiné moralement les masses sont les églises, le délégué civil ordonne que l’église Saint-Pierre [de Montmartre] soit fermée , décrète l’arrestation des prêtres et des ignorantins . ” Il fit mettre sous les verrous le curé Olmer et ses vicaires et désormais ne parla plus que de l’église de Cinq-pierres. R. Rigault dont le style épistolaire réjouissait une partie de la population parisienne et scandalisait l’autre, exultait dans Le Père Duchêne du 13 germinal de l’an 79 (3 avril, c’est-à-dire au lendemain de la séparation de l’Église et de l’État) : “ À partir d’aujourd’hui, il est interdit aux jean-foutre d’aumôniers dans toutes les prisons de Paris, d’abrutir les pauvres bougres de détenus par leurs sacrés oremus et de boire des gouttes tous les dimanches matin sous prétexte de dire la messe à des gens qui s’en foutent pas mal. ” Le décret préparé dans ce sens ne fut en fait jamais promulgué. Parmi les deux cents prêtres arrêtés, un certain nombre dont beaucoup de Jésuites particulièrement honnis des communards, furent transférés à la Roquette pour servir d’otages. Dans sa persécution, Rigault ne manquait pas d’un certain humour, comme en témoignent quelques interrogatoires. À un prêtre qui s’étonnait : “ Je suis l’abbé Blondeau, curé de N - D de Plaisance et on vient de m’arrêter à mon confessionnal. ” - ” Ca, f... Dieu, je le sais bien. Et que faites-vous dans la vie, citoyen Blondeau ? ” - ” Je suis un serviteur de Dieu. ” - ” Où est votre maître ? ” - ” Il est partout et nulle part. ” - ” Greffier, écrivez : Blondeau, serviteur d’un nommée Dieu, en état de vagabondage. ” Il se plaisait à dérouter ses interlocuteurs : parler de la rue Antoine pour Saint-Antoine était la moindre des choses ou de la rue des Calotins Germain pour celle des Prêtres Saint-Germain, de la rue du Tyran pour la rue Royale et même de la rue Le pour Monsieur le Prince, ce qui était plus difficile à décoder ! D’autres plus modérés dans la politique anticléricale, s’essayaient également à l’humour, ainsi Jules Vallès : ” Dieu ne me gêne pas trop : je le supporte encore. Mais pour Jésus-Christ, non, je ne puis souffrir les réputations surfaites.”
On ferma des églises, mais beaucoup d’entre elles restaient ouvertes au culte pendant la journée car, dans la soirée, elles devenaient le lieu de réunion de clubs où se discutaient, dans la plus grande confusion, des projets politiques qui tenaient au cœur des citoyennes et des citoyens, toutefois la quiétude des chapelles des hôpitaux ne fut pratiquement pas troublée. Il y eut aussi des provocations délibérées de responsables subalternes qui eurent pour résultat d’indigner les bien-pensants encore indécis. C’est ainsi que le vendredi saint 7 avril, journée sacrée pour les chrétiens, un commissaire de police choisit de pénétrer dans la cathédrale Notre-Dame, la casquette vissée sur la tête et la pipe à la bouche, accompagné de ses aides faisant preuve de la même désinvolture, pour procéder à l’inventaire des vases et objets sacrés, conformément au décret du 2 avril. L’attitude hostile de l’Église à l’égard de la Commune favorisait ces violentes réactions, même si tous les écclésiastiques ne partageaient pas ces sentiments. Ainsi, à l’époque, l’abbé Mugnier qui allait devenir plus tard le confesseur du Tout-Paris se rendait à l’église Saint-Sulpice jouxtant le séminaire pour y prier pour les communards et écrivait dans son journal : ” Si le clergé avait pris tout de suite la cause du peuple, il détendait la situation et on n’aurait pas crié « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! » ” Et il n’était pas le seul.
Faute de pouvoir interdire toute cérémonie religieuse, on fit du prosélytisme anticlérical auprès de la population et cela eut un certain résultat puisque les directeurs d’hôpitaux enregistrèrent une recrudescence des obsèques civiles. Les “vrais” républicains s’en réjouissaient, à l’image du baron de Ponnat : lorsque cet authentique aristocrate, franc-maçon et fougueux athée, croisait un enterrement civil, il ne manquait pas d’aller se placer au premier rang du cortège. Arrivé au bord de la fosse, il y jetait son bouquet d’immortelles et prenait la parole pour assurer délicatement aux familles éplorées : ” Citoyens et citoyennes, c’est toujours avec un grand plaisir que je viens m’incliner sur la tombe d’un libre penseur. ”

Les laïcisations à l’ordre du jour
Les mesures les plus efficaces pour combattre le pouvoir temporel du clergé furent prises à l’initiative de la commission de l’Enseignement dirigée par Édouard Vaillant et concernèrent les établissements d’éducation. Le 9 avril, la Commune décréta que les écoles publiques dirigées par des congrégationnistes, frères des Écoles chrétiennes (les frères ignorantins !) ou Jésuites ou religieuses, deviendraient des écoles laïques. On expulsa religieux et sœurs de leurs classes, puis on prescrivit d’enlever les crucifix des murs et de faire disparaître “les images pieuses et autres symboles dont la présence offense la liberté de conscience ”, enfin on interdit la récitation des prières traditionnelles. Des institutrices et des instituteurs laïcs furent engagées. Parallèlement, dans les établissements d’enfants de l’Assistance publique, les religieuses et les prêtres qui exerçaient des fonctions d’enseignement en furent déchargés au profit d’instituteurs laïcs, du moins théoriquement.
La laïcisation ne visait pas que les établissements d’enseignement. Au titre de cet anticléricalisme militant, la Commune décréta celle des hôpitaux et hospices de Paris. Auprès des membres du Comité, l’Assistance publique n’était pas en odeur de sainteté, comme en témoigne la déclaration de Sercy, inspecteur des hôpitaux et ambulances, à un de ses subordonnés : Tout le personnel de l’Administration de l’Assistance publique était entièrement aux ordres des Jésuites, d’où un esprit de malveillance envers la révolution, d’où des actes hostiles et autant que possible nuisibles à la Commune. ” Quatre-vingt-dix ans après la Révolution, la Commune demandait donc l’expulsion des aumôniers des hôpitaux, le départ des sœurs ou du moins leur réduction à l’état laïc, l’interdiction des prières dans les salles (c’était une tradition dans la plupart des établissements), la suppression des manifestations du culte (messes et processions) et des signes religieux (il y avait des crucifix dans toutes les salles de malades et des images de la Vierge un peu partout). Décrétées par le Directeur de l’Administration, ces mesures ne furent que très partiellement appliquées, par manque de temps et par impossibilité de remplacer les religieuses par du personnel compétent, mais aussi à cause de la mauvaise volonté d’une partie du personnel administratif et de l’opposition de la population.
Toutefois cette violente offensive idéologique contribua à créer un climat délétère dans les établissements hospitaliers et déclencha, ici ou là, des incidents. Néanmoins, ces bonnes religieuses ne se résignaient pas et une fille de la Charité souffla à un fédéré, alors que sa petite communauté était expulsée d’une maison de secours : ” Quand Dieu vous aura puni de votre révolte, nous reviendrons pour vous soigner . ”
UN NOUVEAU VISAGE POUR L’ADMINISTRATION DE L’ASSISTANCE PUBLIQUE
Malgré la désorganisation de la capitale causée par le départ des principales autorités pour le chef-lieu de la Seine-et-Oise et par le partage des citoyens en deux camps qui s’opposaient, l’Assistance se devait de répondre efficacement aux besoins sanitaires des Parisiens. Ces besoins, surtout dans le domaine de la chirurgie, ne firent évidemment que croître du début à la fin de la Commune. Une gestion administrative cohérente et une cohésion entre les établissements étaient plus que jamais nécessaires.

Tout un monde dans le doute
L’ensemble du personnel des hôpitaux et hospices se trouva, du fait des événements politiques, confronté à un choix délicat : collaborer ou au moins composer avec les autorités communales, ou refuser purement et simplement tout contact avec elles. Les réponses furent diverses selon les catégories.
Le personnel administratif, plus ou moins relié au chef-lieu de l’avenue Victoria, fut le premier concerné. Ses effectifs étaient modestes, quatre à dix personnes seulement par établissement, à savoir un directeur, son économe, un secrétaire et quelques commissionnaires. Ces agents se montrèrent extrêmement prudents car ils jouaient leur avenir et, s’ils restèrent généralement à leur poste, ils évitèrent de se prononcer ouvertement pour l’un ou l’autre camp... en attendant de savoir comment les choses allaient tourner. Le préfet de la Seine, Jules Ferry, les y avait d’ailleurs engagés en assurant qu’ils pouvaient continuer à assurer leurs fonctions, tant que le gouvernement insurrectionnel ne leur demanderait que des actes administratifs. Toutefois quelques-uns manifestèrent ouvertement leur hostilité aux autorités communales et, devant les menaces d’arrestation, ils préférèrent déserter leur poste. Des agents de l’Administration leur facilitèrent souvent la sortie en leur confiant des papiers ou un laissez-passer établis au nom de fournisseurs de province que ceux-ci obtenaient des municipalités : ainsi, Brelet, le directeur de l’Hôtel-Dieu put partir avec le passeport d’un certain M. Simon habitant Port-Boulet. Le directeur des approvisionnements Lafabrègue put, de son côté, aller régulièrement à Versailles sous le patronyme de Fournier, épicier installé rue de la Cossonnerie.
Les religieuses hospitalières étaient directement mises en cause par la politique de la Commune. Au nombre de deux cent cinquante dans les maisons de secours et de cinq cents dans les hôpitaux, elles tenaient le rôle de surveillantes, non seulement dans les salles de malades mais aussi dans certains services généraux, comme la cuisine, la lingerie, l’économat ou la pharmacie, car on appréciait leur sens de la hiérarchie, leur intégrité et leur dévouement, même si on leur reprochait un prosélytisme intempestif et un certain autoritarisme avec le personnel et les malades. La congrégation la plus connue était celle des dames Augustines qui desservait l’Hôtel-Dieu, Saint-Louis, la Charité, Beaujon et Lariboisière. Les filles de la Charité avaient en charge Necker, les Enfants-Assistés, Sainte-Périne, Sainte-Eugénie et les deux maisons de cure de Forges-les-Bains et de la Roche-Guyon. Les dames de Saint-Thomas de Villeneuve étaient présentes aux Enfants-Malades. Il y avait encore les sœurs de la Compassion à l’hôpital de Lourcine, les sœurs de Sainte-Marthe à Saint-Antoine et celles de Sainte-Marie à Cochin, enfin les sœurs franciscaines à l’hôpital Maritime de Berck. Ainsi, bien que n’assurant généralement pas directement les soins, les religieuses représentaient un rouage essentiel dont l’Assistance ne pouvait absolument pas se passer. De plus elles étaient taillables et corvéables à merci et ne coûtaient pas trop cher à l’Administration, Aussi, malgré la proclamation de laïcisation, on se résigna à les maintenir en fonction, tout en espérant pouvoir un jour faire autrement. De leur côté, elles acceptèrent de rester dans cet environnement peu favorable et de poursuivre leurs missions, en tâchant de se faire remarquer le moins possible.
C’est un personnel laïc qui assurait l’essentiel des soins et le service : il y avait au total deux mille trois cent cinquante agents, personnel infirmier compris. Celui-ci était d’un niveau très médiocre, car la paye modeste n’attirait que des personnes ne trouvant pas à se placer ailleurs. Elles ne bénéficiaient d’aucune formation, quelques infirmières étant même à peu près analphabètes : “ Bécassine(s) à l’hôpital ”, selon le docteur Bourneville, pourtant fervent apôtre de la promotion de ces personnels. Généralement, ces personnes furent favorables à la Commune et même profitèrent des circonstances pour exprimer ce qu’elles avaient sur le cœur aux religieuses (et aux administratifs ! ), car elles les trouvaient trop rigides. De plus, la présence des soeurs leur interdisait toute possibilité de promotion.
Restaient les médecins, c’est-à-dire les chefs de service des hôpitaux, les assistants étant fort rares à l’époque. Rappelons qu’ils n’étaient pratiquement pas payés. À part quelques zélés du “socialisme” comme le bouillant neurologue de Bicêtre Désiré-Magloire Bourneville, ils étaient partisans de l’ordre établi, mais l’éthique de la profession passant avant leur choix politique, ils restèrent généralement à leur poste. Plusieurs préférèrent néanmoins prendre des vacances anticipées ; quelques-uns particulièrement pusillanimes étaient d’ailleurs partis au début du Siège. Ceux qui étaient restés assurèrent avec un zèle méritoire leur service auprès des blessés et des malades malgré le surcroît de travail, sans tenir compte de l’appartenance politique des hospitalisés, ni des risques liés aux combats de rue. Parmi ceux qui se sont particulièrement dévoués, on a pu citer Aristide Verneuil et Édouard Cusco à Lariboisière, Ulysse Trélat et Léon Cruveilhier à la Salpêtrière, Alphonse Guérin et Charles Lailler à Saint-Louis, Léon Gosselin et Gustave Bernutz à la Charité, Paul Broca à la Pitié, Simon Duplay à Lourcine (devenu Broca depuis lors), Charles Périer au Bureau central des admissions, Joachim Moissenet, Moïse Leven, Pierre Briquet et enfin Jules Worms un temps chargé de la Santé publique à la Ville de Paris.
Mais les charges de travail croissaient avec l’intensification des combats et le zèle s’émoussait, si bien que le 11 mai, quelques chirurgiens et médecins des hôpitaux constatant qu’un tiers de l’effectif était abs

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