La marche vers le pouvoir (Tome II)
184 pages
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Description

Quelles sont les réalités, les limites, l'avenir de l'Excellence française ? Ce second tome examine les rapports entre la diversité des talents et le principe d'égalité, souligne le rôle des valeurs et montre comment les meilleurs, la plupart du temps issus du système méritocratique, acquièrent pouvoir, richesses, considération, et concourent, par conséquent, à définir les structures de la société française mais aussi à la régidifier.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2010
Nombre de lectures 44
EAN13 9782296932968
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LA MARCHE VERS LE POUVOIR
Du même auteur


La Méritocratie française. Les élites françaises. Essai critique. Tome I , Éditions L’Harmattan, 2010.

Ombres et Lumière. Les élites françaises. Essai critique. Tome III , Éditions L’Harmattan, 2010.


© L’Harmattan, 2010
5 - 7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11308-4
EAN : 9782296113084

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Maurice B ERMARD


LA MARCHE VERS LE POUVOIR

Les élites françaises

Essai critique


T OME II


Préface de Raymond Boudon
Questions Contemporaines
Collection dirigée par J.P. Chagnollaud ,
B. Péquignot et D. Rolland

Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.


Dernières parutions

Gilbert ANDRIEU, Sport et spiritualité , 2009.
Gilbert ANDRIEU, Sport et conquête de soi , 2009.
Bruno PÉQUIGNOT (préf. & prés.), Interaction entre modèles d’agir : civils et militaires , 2009.
René PARIENTE, Le socialisme utopique. Antiféminisme et antisémitisme , 2009.
Daniel LAGOT, Justice ou injustice internationale ? , 2009.
Martin KYLHAMMAR, Le Moderniste intemporel. Essais sur la dimension culturelle du modèle suédois , 2009.
Olivier DURAND (dir.), A quoi bon aller voter aujourd’hui ? , 2009.
Marcienne MARTIN, Des humains quasi objets et des objets quasi humains , 2009.
Abdel-azize HOUCINE, Temps et langage dans la philosophie de Hegel , 2009.
Jean Joseph REGENT, La part du citoyen , 2009.
Jean-Didier ROSI, Privatisation de la violence. Des mercenaires aux Sociétés militaires et de sécurités privées , 2009.
Frédéric DE CONINCK (préf. & prés.), Je connais la situation, mais comment agir ?, 2009.
Imerio SEMINATORE, L’Europe entre utopie et realpolitik , 2009.
Claude FOUQUET, Modernité, source et destin , 2009.
Héliane de VALICOURT de SERANVILLERS, La preuve par l’ADN et l’erreur judiciaire , 2009.
« On aime tant la vérité
que ceux qui aiment autre chose qu’elle
veulent que ce qu’ils aiment soit la vérité. »

Saint Augustin
Préface La démocratie française : une démocratie à tendance oligarchique
Voici un ouvrage sur les élites françaises, modéré dans le ton, pertinent par les questions posées, nourri d’informations et décapant. Il n’existe pas de sociétés sans élites. Elles sont indispensables à leur fonctionnement. Mais pourquoi sont-elles, en France, lentes à s’ouvrir ? Pourquoi paraissent-elles ne pas assumer aussi efficacement qu’ailleurs leur rôle de moteur de la modernisation ? Pourquoi certains des changements institutionnels qui s’imposent sur toutes sortes de sujets paraissent-ils si longtemps différés ?
Plutôt que de résumer un texte limpide, je tenterai ici de prolonger les réflexions sociologiques de Maurice Bernard dans la direction d’une exploration de l’origine politique du conservatisme des élites françaises.
*
La France se caractérise par un système éducatif dual qui la distingue de ses voisins : grandes écoles d’un côté, université de l’autre. Les premières garantissent à leurs anciens élèves l’emploi et un certain niveau de prestige, d’influence et de pouvoir. Les secondes débouchent souvent, après des années d’études, sur le chômage ou sur un emploi de niveau inférieur aux qualifications acquises. Dans l’ensemble, les premières marchent bien et assurent la formation des élites économiques, politiques et culturelles. Elles se modernisent et se réforment lentement mais sûrement, à défaut de s’ouvrir autant qu’il le faudrait. Le problème de l’université et de l’enseignement secondaire est, lui, vraiment sérieux. L’une et l’autre mériteraient une cure de jouvence qui paraît constamment différée ou homéopathique.
La raison principale du conservatisme français en la matière tient à ce que, s’agissant du système d’enseignement, les responsables politiques partagent leur pouvoir avec des syndicats d’enseignants et d’étudiants peu représentatifs, auxquels viennent s’agglutiner des groupes d’influence et de connivence, les uns et les autres à forte teneur corporatiste. Les tenants du pédagogisme ou de la grammaire dite structurale ont imposé au politique des réformes d’intérêt contestable. Des sociologues d’inspiration marxiste ayant décidé qu’un enseignement abstrait des mathématiques devait avoir pour effet de neutraliser l’influence des parents et, par suite, d’atténuer le poids de l’origine sociale sur la réussite scolaire, on imposa les mathématiques dites modernes. Cela eut surtout pour effet d’intensifier l’effet dissuasif qu’exercent les mathématiques sur de nombreux jeunes esprits. Au nom de l’égalité, ces mêmes groupes d’influence ont érigé la différentiation minimale entre établissements en un principe intangible, en un temps où la complexification du marché de l’emploi et la diversification du public scolaire recommandaient une différentiation maximale, afin que chacun ait des chances de trouver sa voie. C’est parce que le système d’enseignement américain est très différencié que le chômage des jeunes n’est pas aux États-Unis un problème majeur.
L’organisation oligarchique du pouvoir apparaît avec une netteté particulière dans le cas du système d’enseignement. Mais elle tend à caractériser le système politique français dans son ensemble. Pourquoi ?
La réponse est pour une part fournie par l’histoire. L’histoire de la France a fait que les grands principes de la démocratie s’y sont plus difficilement installés et sont l’objet d’une attention plus précaire que dans d’autres pays démocratiques. La patrie de Montesquieu donne l’impression, aujourd’hui encore, de se rallier un peu à contrecœur au grand penseur bordelais. L’histoire politique de la France se caractérise en effet par une tendance à la concentration et à la centralisation du pouvoir politique. Il suffit d’évoquer le Consulat, le Premier Empire, le règne de Charles X et le Second Empire, voire les débuts de la V e République. Certes, les magistrats français ont su affirmer leur indépendance dans les dernières décennies. Les lois sur le financement des partis ont contribué à la séparation des pouvoirs économique et politique. Le lien qui subordonnait le pouvoir médiatique au pouvoir politique à l’aube de la V e République a été dénoué. Mais, d’un autre côté, de longues périodes de l’histoire moderne de la France ont été caractérisées par une hypertrophie de l’exécutif. Les traces de ce passé ne sont pas entièrement effacées.
Le haut degré de centralisation qui caractérise notre pays a pour effet de le soumettre à une élite politique, bureaucratique, économique, syndicale, intellectuelle et médiatique étroite. En même temps, le faible pouvoir dévolu au Parlement confère à divers groupes d’influence un pouvoir qu’ils n’ont pas au même degré dans les démocraties où le pouvoir des représentants de la nation limite à la fois celui de l’exécutif et celui des groupes d’influence. Il en résulte une faiblesse endémique des gouvernements français et, du côté du citoyen, un sentiment d’éloignement et de défiance à l’égard du politique. C’est pourquoi on a facilement l’impression que la France est dans un état de crise politique chronique : une impression que l’on n’éprouve nullement en Allemagne, au Royaume-Uni ou en Suisse.
Ces facteurs ont encore pour effet de renforcer le pouvoir de la rue , lequel distingue aussi la démocratie française au sein du petit club des démocraties occidentales. L’expression même de la rue au sens politique témoigne de cette spécificité. Un Français déclare spontanément que la rue a parlé. On ne voit pas un Anglais déclarant que the street has spoken ou un Allemand que die Strasse hat gesprochen.
On peut préciser les causes des tendances oligarchiques de la démocratie française. Un important économiste et sociologue de notre temps, l’Américain Mancur Oison, a identifié un mécanisme fondamental responsable des menaces oligarchiques qui pèsent sur toute démocratie : lorsqu’un petit groupe organisé cherche à imposer ses vues à un grand groupe non organisé , explique-t-il, il a des chances de ne rencontrer que peu de résistance. Car chacun des membres du grand groupe sait qu’il recueillerait les fruits de la résistance même s’il n’y participe pas. Il a donc tendance à se comporter en passager clandestin , c’est-à-dire à compter sur autrui pour exercer des pressions visant à contrer le petit groupe organisé. Il s’ensuit qu’une action collective du grand groupe contre le petit a de fortes chances de ne pas se produire. En conséquence, on ne doit pas trop compter sur l’opinion publique pour arrêter le pouvoir des groupes d’influence. L’effet Oison explique en d’autres termes le phénomène dit de la majorité silencieuse.
Le contre-feu le plus efficace à l’effet Oison réside dans une application exigeante du principe de la séparation des pouvoirs. Car dès lors que l’exécutif doit compter avec un Parlement respecté par l’opinion et avec une opposition crédible, comme c’est le cas en Norvège, en Grande-Bretagne, en Allemagne ou aux États-Unis, le pouvoir des corporations, des minorités agissantes et des divers groupes d’influence s’en trouve limité. Or ces conditions sont réunies à un moindre degré en France.
Quant au contraste entre la démocratie française et les autres démocraties que représente le pouvoir de la rue , il ne s’explique pas par on ne sait quelle singularité culturelle. Il provient de ce que la concentration du pouvoir qui caractérise la France a pour effet de condamner le pouvoir à être fort en apparence et faible en réalité , comme Tocqueville l’indiquait dans L’Ancien Régime et la Révolution , un chef-d’œuvre auquel Maurice Bernard se réfère à plusieurs reprises. Un pouvoir concentré constitue en effet une cible visible et facilement accessible. En outre, l’absence d’un Parlement vraiment respecté par l’opinion fait que l’exécutif se retrouve seul face aux groupes d’influence. Sous l’action de l’effet Oison, ces derniers se voient alors dotés d’un pouvoir que l’opinion n’est pas en mesure d’arrêter même dans les cas où elle le souhaiterait.
Le mécanisme mis en évidence par Oison explique aussi la persistance des phénomènes idéologiques dans la société française. Pourquoi des groupes d’influence et de connivence ont-ils réussi à convaincre le politique d’infliger aux élèves français la grammaire structurale ou la méthode de lecture globale ? Pourquoi ont-ils pu imposer dans les manuels destinés à l’enseignement secondaire une histoire largement mythique de la Révolution française ? Pourquoi ont-ils divinisé l’État et diabolisé l’entreprise ? Pourquoi ont-ils fait du libéralisme un gros mot ? Seule une fraction du public adhère à ces idées. Mais, en vertu de l’effet Oison, le public dans son ensemble n’a pas le pouvoir de s’y opposer. C’est pourquoi elles se sont installées. C’est pourquoi le marxisme a conservé une influence plus prolongée en France qu’ailleurs. C’est pourquoi le phénomène du politiquement correct s’est développé. C’est pourquoi des intellectuels français peuvent faire preuve d’une arrogance qu’on a peine à observer ailleurs.
On peut ajouter que la relégation au second plan de la représentation nationale, qu’une réforme constitutionnelle de 2008 a modestement corrigée, engendre d’autres effets qui contribuent eux aussi à exposer le pouvoir politique à celui des groupes d’influence et de la rue. Le représentant de la Nation voit bien que son pouvoir est limité. Aussi a-t-il tendance, s’il appartient à la majorité, à chercher à exister en se signalant par des pieds de nez au gouvernement et, s’il appartient à l’opposition, à se contenter d’une stérile opposition de principe, voire à céder aux joies et aux délices de l’obstruction parlementaire. Il en résulte que le Parlement ne donne guère à l’opinion publique l’impression d’être dominé par le souci de l’intérêt général.
*
Le Royaume-Uni a conservé ses perruques, ses chapeaux melon et ses carrosses, mais la société britannique est moins conservatrice que la société française, en grande partie sans doute parce qu’elle est plus attachée aux grands principes de la théorie libérale classique de la démocratie.

Raymond Boudon

Académie des sciences morales et politiques
Avant-propos
Pourquoi écrire ? Faut-il, avant de prendre la plume, surtout passé l’âge mûr, chercher une réponse à cette question ou tout simplement suivre son inclination ? Mon parcours personnel s’est déroulé pour l’essentiel dans un monde où l’on recherche assez systématiquement, et probablement à l’excès, la raison d’être des choses et des gens, aussi n’éluderai-je pas la question et m’efforcerai-je d’avancer quelques réponses possibles.
De nos jours tout le monde, ou presque, écrit : témoignages, mémoires, récits, romans, biographies, essais. Si j’exclus les écrivains professionnels et reconnus qui, pour la plupart, continuent à laisser courir leur plume jusqu’à un âge avancé et ne prennent pas d’autre risque que celui de voir les critiques institutionnels établir des comparaisons douloureuses – ce à quoi ils ont dû s’accoutumer dès leur deuxième ouvrage – si je considère les Français ordinaires, parmi lesquels je me range, pourquoi sont-ils si nombreux à manifester cette soif d’écrire ? Pour chercher à s’extraire d’un certain anonymat et tenter de laisser une trace un peu plus pérenne que les inscriptions funéraires en lesquelles, de nos jours d’ailleurs, on ne met plus guère d’espoir ? Pourtant le livre, aujourd’hui, se consomme à grande vitesse, comme n’importe quelle marchandise, et ne séjourne pas longtemps dans les gondoles des libraires. Alors admettons que nos contemporains écrivent avant tout pour se faire plaisir et qu’il en va de même pour moi.
*
Pourquoi écrire un livre sur l’Élite en France ? Choisir ce thème, n’est-ce pas déjà avoir établi une distinction entre les hommes, entre ceux qui en font partie et les autres ? Avoir admis une inégalité entre les citoyens ?
Ce n’est pas ma démarche. Dans tout groupe humain, sans exception, on constate que certains individus jouent un rôle prééminent qui les distingue clairement des autres. Même les sociétés animales sont nombreuses à montrer des différenciations sociales qui rappellent le phénomène des élites. Et si on doit faire la critique d’une société, donc de ses élites, mieux vaut en connaître les principales caractéristiques.
Dans toute civilisation les élites constituent un phénomène social chargé de signification. La qualité des élites d’une nation, la façon dont elles sont choisies et formées, leur renouvellement, leurs liens avec les différents groupes qui la composent, sont étroitement liés aux structures sociales et culturelles les plus essentielles de la nation et ainsi commandent, au moins en partie, son destin. Porter attentivement et de façon critique son regard sur les élites de notre pays m’est apparu, non une préoccupation superficielle et futile, mais une manière transversale et pertinente de s’interroger sur les problèmes importants de notre société, notamment sur sa capacité à s’adapter au monde rapidement changeant dans lequel on s’accorde à penser que nous sommes entrés.
Les quelques lignes qui précèdent, une première réponse à la question posée, soulèvent immédiatement une interrogation : qu’entend-on au juste par le mot élite ? Dans leur Dictionnaire critique de sociologie , Raymond Boudon et François Bourricaud[1] donnent à l’article en question un titre ambigu : Élite (s). Et ils commencent ainsi : Faut-il écrire le mot au singulier ou au pluriel ? Il me paraît tellement important que le lecteur et l’auteur soient d’accord de manière précise sur le sens du mot que j’ai adopté la convention suivante :
Chaque fois que l’on se réfère aux individus considérés comme les meilleurs dans leur domaine on utilise le singulier. Si on évoque les meilleurs mathématiciens français ou les meilleurs violonistes russes on dira l’élite des mathématiciens français ou l’élite des violonistes russes.
Le pluriel sera réservé systématiquement au sens des « élites dirigeantes » ou des « classes dirigeantes ».
Enfin, dans quelques rares cas où l’on se réfère simultanément aux deux sens, on utilisera par convention le mot « Élite » avec une majuscule.
*
Limiter le propos à la France va de soi. Le problème abordé à l’échelle française est déjà par lui-même immense, une étude comparative internationale serait d’une difficulté démesurée. Bien sûr le cas français appelle un minimum de comparaisons internationales, d’autant que le phénomène élitaire apparaît en France bien différent de ce qu’il est dans les autres nations développées.
Parce que les questions relatives aux élites touchent à pratiquement tous les aspects de la société, parce que cette transversalité en recouvre toutes les problématiques et toute l’évolution, l’ambition de cette approche peut sembler démesurée, tant par l’étendue du champ couvert que par la diversité des disciplines impliquées.
Délimiter un champ trop vaste , c’est courir le risque de ne pouvoir le parcourir de manière efficace, c’est se condamner à produire un tissu trop lâche. En s’étendant sur des exemples nombreux, on risque de lasser le lecteur sans dégager, comme il conviendrait, les idées essentielles. Au contraire, ne retenir qu’un nombre limité de situations peut conduire à des généralisations illégitimes. Un compromis a été nécessaire qui n’évite pas un déséquilibre certain entre les domaines qui me sont les plus familiers, sciences de la nature, techniques, et ceux qui me le sont moins, médecine, droit, etc.
Cette démarche en outre amène à pénétrer simultanément sur les terres respectives des sociologues et des historiens. Les problèmes liés aux élites sont revendiqués naturellement par les premiers, qu’ils considèrent comme situés pour l’essentiel sur leurs terrains de chasse. Retranchés derrière leur expertise professionnelle, leur tendance naturelle est de contester la légitimité des réflexions menées hors de leur cénacle. Les seconds s’attachent à l’évolution des sociétés : étudier les élites d’un peuple ou d’une nation, comprendre comment elles sont choisies, formées, renouvelées de génération en génération, comment elles ont assumé leurs responsabilités, n’est-ce pas en définitive écrire l’Histoire ou tout au moins une grande partie de l’Histoire ? Laquelle de ces deux corporations sera la plus tolérante ? Chaque communauté intellectuelle projette les réalités qu’elle étudie, c’est-à-dire l’objet même de la science sociale, sur l’espace de sa propre spécialisation professionnelle. Le partage du champ des connaissances entre les diverses disciplines fait aujourd’hui apparaître entre elles des fossés si profonds que les spécialistes en viennent à contester la légitimité de tout enjambement, de toute tentative de synthèse.
La légitimité de l’auteur lui-même ? Plutôt que revendiquer, ou nier, mon appartenance à telle ou telle élite, je remarque simplement qu’une carrière longue et variée m’a donné l’opportunité de fréquenter de nombreuses personnes appartenant à l’Élite de la société française, voire étrangère, de les observer à loisir, parfois avec innocence. De plus, n’être ni sociologue, ni historien confère l’avantage d’être plus libre, plus indépendant, de pouvoir se tenir à distance des clivages et des cloisonnements que la spécialisation et l’émiettement des disciplines produisent inévitablement.
*
S’est aussi posée à moi la question de la nature et de l’ampleur du propos envisagé. Pour traiter un tel sujet de manière assez complète, en comparant, notamment la société française à d’autres sociétés et en observant son évolution historique, ne faut-il pas envisager une œuvre très savante, tenant compte de toutes les théories existantes, des innombrables ouvrages professionnels déjà publiés et donc avoir assimilé une somme énorme de connaissances ? À l’opposé, on aurait pu envisager un essai bref, accrocheur si possible, capable d’attirer un public plus large, moins spécialisé ; le risque était alors d’être plus polémique qu’analyste, plus léger que solide. Il restait la voie moyenne d’une réflexion personnelle, limitée pour l’essentiel au cas des élites françaises, à laquelle cependant mon expérience personnelle ajoute, c’est mon espoir, quelque valeur.
Ainsi délimité, le sujet reste encore si vaste que les travaux antérieurs à prendre en compte sont innombrables. Viser une certaine exhaustivité bibliographique serait illusoire sans même éviter le risque de passer à côté d’un ouvrage important. J’en appelle à l’indulgence du lecteur, le seul juge qui vaille. Les nombreux textes dont j’ai pris connaissance relèvent, en première approximation de trois catégories distinctes :
La première regroupe des ouvrages, livres, conférences, discours, articles, dus à des professionnels dont l’activité se déroule, en général, mais pas toujours, dans le cadre d’une institution à vocation intellectuelle, université ou centre de recherche, par exemple. Ces textes souvent « savants », sont spécialisés, c’est-à-dire limités à un champ assez réduit pour que les résultats établis approchent d’une certaine exhaustivité. Accompagnés d’une bibliographie abondante et souvent d’un appareil critique considérable, chacun apporte sa contribution au corpus du domaine étudié. Les textes de cette catégorie, même s’ils n’en ont pas toujours la forme exacte, ont en général valeur de publication scientifique. Leurs auteurs, qui engagent leur réputation professionnelle, sont amenés à argumenter leurs affirmations et à citer leurs sources. Mais un auteur adhère toujours plus ou moins à un système de pensée, à une philosophie politique déterminée et s’engage souvent dans des débats idéologiques, voire des polémiques. Je me suis souvent appuyé sur des ouvrages de ce type reprenant leurs données, parfois leurs arguments.

Une autre classe de documents utilisés est formée de livres, brochures, textes variés émanant d’une institution, service administratif, grande école, université, etc., qui se trouve partie prenante au problème posé. Dans ce cas l’indépendance n’est pas la règle de base et les rédacteurs, en général, n’y prétendent pas. Ces textes, souvent hagiographiques, comportent des données parfois d’un grand intérêt, mais doivent être regardés d’un œil critique.
Une troisième catégorie regroupe les documents que secrète en permanence l’actualité : ouvrages grand public, articles de la presse, quotidienne ou non, libelles, discours, déclarations, interviews, etc. Ces documents visent en général à défendre un point de vue individuel, à soutenir des intérêts catégoriels ou à polémiquer dans un contexte en général hyper-médiatisé. Ces textes, même s’ils revendiquent une certaine objectivité, manquent en général de recul. Volontiers polémiques, ils sont souvent superficiels. Ils visent le plus souvent à susciter l’indignation du lecteur ou à le faire adhérer à un point de vue partisan. Des remarques pertinentes, des points de vue originaux peuvent y coexister avec des inexactitudes flagrantes et des points de vue biaisés. Ces textes pourtant précieux ne peuvent pas être négligés : ils présentent l’intérêt sociologique évident de témoigner, à un moment donné, des réactions de l’opinion publique.
*
Il est naturellement impossible d’aborder des questions touchant à la société, en particulier les questions relatives à l’Élite, sans rencontrer à chaque pas l’existence de normes sociales et sans risquer, par conséquent, d’être entraîné malgré soi sur le terrain de la morale. Or la démarche qui est la mienne, est avant tout d’analyser une situation, celle de l’élite et des élites de la société française. En comprendre les caractéristiques principales, les origines historiques et sociales, les rapports avec les structures de la société, avec l’inconscient collectif de la nation, avec les passions françaises dont Théodore Zeldin avait, dès les années 1950, écrit l’Histoire [2]. Quelle est la nature de ces invariants qui semblent condamner une partie de la société à l’immobilité ? Quels sont les ressorts des succès français ? Il serait illusoire de penser que nos analyses puissent faire totalement abstraction des contraintes de l’éthique. C’est pourtant en se tenant aussi éloigné que possible de tout système philosophique ou idéologique que les réflexions qui suivent ont été menées.
C’est pourquoi je me suis interdit, tout au long de ces développements, même lorsque certains des dysfonctionnements analysés sont si évidents qu’un remède semblait s’imposer, de faire des recommandations. Même dans la « Conclusion », on se contente d’envisager les dangers et les opportunités que l’avenir risque d’apporter plus que de savoir comment la société française pourra ou devra réagir. Envisager une action, c’est concevoir des objectifs souhaitables, décider ce qui est bien pour la société. C’est entrer dans une logique qui n’est pas la mienne. C’est aussi soulever des problèmes d’une tout autre nature et d’une très grande complexité. Les échecs répétés que l’on observe en France, mais aussi à l’étranger, de réformes visant à obtenir tel ou tel résultat, montrent la complexité de l’action. Les contraintes, sociales, politiques, qui pèsent sur les sociétés avancées sont telles que la science de l’action en reste à ses premiers balbutiements [3, 4].
*
Se poser la question de l’ excellence française , est-ce mettre d’abord en évidence les raisons des succès ou plutôt privilégier la recherche des causes profondes des échecs ? Équilibrer critiques et louanges m’est apparu aussi inutile que produire de l’eau tiède.
Approfondir les failles de nos institutions, tenter de découvrir les causes réelles des dysfonctionnements de notre société, est rapidement devenu l’objectif sur lequel se concentrer. Parfois, les ingrédients de certains succès seront soulignés, mais, dans l’ensemble l’ essai critique annoncé s’attache surtout à comprendre les raisons des échecs.
Je souhaite que le lecteur perçoive dans ce déséquilibre, non la marque d’un pessimisme délibéré, mais le résultat inévitable de la démarche adoptée. Il me semble que la véhémence même de la critique montre que celui qui la formule garde résolument l’excellence comme sa seule ligne de mire.
*
Une autre raison, très personnelle, de m’intéresser aux élites, notamment françaises, trouve son origine dans la fascination que j’éprouve depuis toujours pour l’idée même d’intelligence et pour ses rapports avec l’organisation de la société. Je me suis longtemps représenté l’intelligence comme une faculté mentale assez bien définie, un paramètre caractéristique de l’esprit de chacun de nous, une variable, sinon mesurable, du moins aisément repérable. Si j’ai longtemps adhéré à une vision aussi simpliste, c’est parce que cette représentation a très généralement cours en France. Théodore Zeldin avait remarqué, il y a déjà longtemps [2], que le concept d’intelligence exerce sur les Français une sorte de fascination. De sorte que je me sens, à cet égard, particulièrement français. On notera que le mot français « intelligence », comme l’adjectif intelligent, n’a pas en anglais d’équivalent. Pour des contextes différents l’anglais utilise des mots distincts. De sorte qu’aujourd’hui j’en arrive à me demander si je sais réellement ce qu’est l’intelligence ? En tout cas, la représentation que je m’en fais est bien différente, de celle que nombre de mes compatriotes ont en général à l’esprit, qui continuent à utiliser ce mot en gardant au concept un caractère en quelque sorte unidimensionnel.
Quelles formes d’intelligence sont utiles, voire nécessaires, aux citoyens appartenant à l’Élite ? Réciproquement, l’intelligence légitime-t-elle ou favorise-t-elle une telle appartenance ? Les différentes sociétés n’ont pas à cet égard les mêmes pratiques.
*
Bien conscient de soulever plus de questions que je n’en résous, je demande simplement au lecteur son indulgence pour ce que l’on peut considérer comme un péché de vieillesse.
Bibliographie
[1] Raymond Boudon et François Bourricaud, Dictionnaire critique de sociologie ,
[2]Théodore Zeldin, Histoire des passions françaises
[3]Jacques Lesourne, Les systèmes du destin , Dalloz, 1976
[4]Thierry de Montbrial, L’action et le système du monde , PUF, Paris 2002
Chapitre 1 D’où vient le talent ?
L’expérience montre qu’il y a toujours eu des différences profondes entre les hommes, en tout temps et en tous lieux. Très diverses sont les différentes aptitudes que peuvent montrer les représentants de notre espèce : la force, l’habileté, la patience, la ruse, mais aussi, la mémoire, l’éloquence, la gaieté, l’humour, etc. La liste est sans limite de tous ces talents, si inégalement distribués entre nous. Quelle est l’origine de ces inégalités inhérentes à toute société humaine ?
L’égalité en droit
« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. » La déclaration des Droits de l’homme et du citoyen de 1789 [1] affirme là un impératif moral, c’est-à-dire philosophique, en même temps qu’elle suppose un principe d’organisation sociale et politique. L’idée d’égalité, apparue ici ou là, dès l’Antiquité, avait cheminé lentement dans les esprits au cours des siècles, notamment en Europe occidentale et en Amérique du Nord. À ce concept, la Révolution française a apporté le caractère solennel d’un principe et lui a donné une portée universelle. Il constitue aujourd’hui un droit naturel fondamental, reconnu et admis presque partout dans le monde.
Pourtant, la notion d’égalité entre les hommes ne se laisse pas cerner ni définir aisément. « L’Égalité en droit » est une affirmation de principe en face de laquelle la réalité sociale a toujours du mal à se reconnaître. Dans toute société apparaissent des inégalités entre les individus. Certains philosophes, comme Rousseau, affirment que les hommes sont égaux par nature et que c’est dans la société qu’il faut chercher l’origine des différences qui les distinguent. Dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes , Jean-Jacques Rousseau [2] explique :
« (…) Il est aisé de voir que c’est dans les changements successifs de la constitution humaine qu’il faut chercher la première origine des différences qui distinguent les hommes, lesquels, d’un commun aveu, sont naturellement aussi égaux entre eux que l’étaient les animaux de chaque espèce (…) »
Dans les sociétés d’autrefois, les inégalités entre individus résultaient d’inégalités de droit. Aujourd’hui, même dans des sociétés pleinement acquises aux Droits de l’Homme, les inégalités sont toujours là. Elles sont souvent si choquantes que de nombreux mouvements politiques combattent en faveur d’une forme de société d’où elles seraient bannies. Ces idéologies égalitaristes, profondément utopiques lorsqu’elles sont poussées à certaines limites, pèsent lourdement sur la pensée politique contemporaine [3]. Dans de nombreux pays démocratiques, on s’efforce de rétablir un certain équilibre au profit des plus démunis ou des plus défavorisés, en adoptant ce que les Anglo-saxons appellent une « affirmative action », c’est-à-dire une discrimination positive : on institue légalement une inégalité de droit en faveur des plus faibles afin de combler leur retard sur les autres citoyens. La culture républicaine française répugne profondément, au nom même du principe d’égalité, à ces inégalités compensatrices.
Raymond Boudon et François Bourricaud, dans le Dictionnaire critique de la sociologie [4], traitent de l’Égalitarisme. Ils rappellent que l’exigence d’égalité, comme Aristote l’avait déjà noté, conduit à une situation paradoxale. D’un côté l’égalité entre les hommes suppose qu’ils soient traités de la même façon, c’est-à-dire soumis à une loi égale pour tous. D’un autre côté, la vie dans la société implique une rétribution plus ou moins proportionnelle à la contribution que chaque citoyen apporte à la marche de la cité. Si l’ouvrier de la onzième heure, dans la parabole évangélique [5], reçoit le même salaire que le moissonneur qui œuvre depuis le matin, c’est précisément parce que la justice divine repose sur d’autres critères que ceux d’ici-bas. Dans la cité doit s’élaborer un compromis entre l’exigence d’égalité et l’organisation sociale. Dans l’article déjà cité, Raymond Boudon et François Bourricaud rappellent que ce compromis repose sur deux piliers : le mérite et la solidarité. Entre les deux ; la société doit trouver un point d’équilibre, c’est-à-dire présenter une structure adéquate et adopter des pratiques ralliant un consensus minimum.
Prendre en considération le mérite suppose que les actions des uns et des autres puissent être évaluées et comparées, et que l’on puisse se mettre d’accord, pour dire qui sont les « meilleurs », quels citoyens montrent les mérites les plus grands. Cette évaluation résulte rarement d’un consensus absolu, mais plutôt de la convergence vers un avis majoritaire. Le concept d’élite tel que nous l’avons défini en découle. La solidarité , idée plutôt moderne, s’impose dans son principe, afin que les besoins indispensables de tous, même des moins méritants, soient néanmoins satisfaits. L’Histoire politique de toutes les sociétés, surtout depuis le Siècle des Lumières et la Révolution française, se trouve traversée par une tension permanente entre idéologies d’inspiration méritocratique et idéologies égalitaristes.
Nombre de familles spirituelles et de partis politiques veulent voir, dans l’égalité entre les hommes, autre chose que la garantie juridique d’une égalité de droits qui, moyennant un ordre social adéquat, apporte à tous des chances égales d’accéder aux libertés, aux richesses, voire au bonheur. Ils souhaitent, souvent, exigent à court terme, une répartition des richesses matérielles et morales beaucoup plus égalitaire. L’argument le plus pertinent avancé pour revendiquer, sans attendre, une égalité en fait, et non plus seulement en droit, est que l’ordre social est en pratique créé, organisé et maintenu par les groupes les plus puissants qui sont aussi les plus favorisés et qu’en conséquence il ne permet pas d’assurer une réelle égalité des chances. L’idéologie égalitaire, sans nier l’idée de mérite, ni rejeter les inégalités résultant de contributions inégales, donne priorité à la solidarité. Cette revendication qui remonte loin dans l’Histoire de l’Humanité s’est souvent exacerbée au vu des avantages que certains individus ou certains groupes arrivent souvent à s’approprier.
Lorsque les inégalités ne sont pas excessives et lorsqu’elles correspondent à des fonctions sociales reconnues et estimées nécessaires, l’état de choses en question fait l’objet, à l’intérieur de la société, d’un certain consensus. On observe alors que la structure sociale est assez bien cimentée, dans son ensemble, par des croyances, des traditions, des valeurs relativement pérennes. Sans être pour autant immuable, cette structure fait preuve alors de stabilité et n’évolue que de manière progressive. Parfois, au contraire, le consensus se fissure, des conflits naissent qui ne trouvent pas de solutions à court terme, les structures de la société changent brutalement, tandis que de nouvelles organisations apparaissent reposant sur des valeurs différentes. Dans l’Ancien Régime et la Révolution Alexis de Tocqueville [6] montre bien que l’ordre féodal, inégalitaire dans son principe, était devenu insupportable, dès lors que les raisons sociales de ces inégalités avaient disparu.
L’élite, au sens que nous avons défini plus haut, est composée des individus qui, à l’intérieur d’une catégorie sociale ou professionnelle déterminée, s’imposent comme étant supérieurs aux autres. Ils jouent, nous le verrons, une fonction essentielle dans la société. Mais leur émergence, leur existence, sont-elles compatibles avec le principe d’égalité énoncé par les Droits de l’Homme ?
Il faut au préalable répondre à une question difficile : d’où vient le talent qui sous-tend l’excellence ? Pourquoi et comment un individu peut-il s’affirmer comme étant le meilleur ou l’un des meilleurs dans son domaine et, parfois, l’être effectivement ? Comment et pourquoi, dans une société donnée, un individu possède-t-il ou acquiert-il certaines caractéristiques, physiques, intellectuelles, morales, sociales, différentes de celles de ses contemporains ? Plus précisément, peut-on identifier les facteurs qui expliquent ou favorisent chez tel individu, dans tel domaine, l’apparition et le développement de caractéristiques supérieures à la moyenne de celles de ses homologues ? Cette interrogation à laquelle cherche à répondre le présent chapitre débouche sur une première question : l’excellence a-t-elle une origine biologique ?
Égalité, identité et diversité biologique
L’égalité qu’affirment les Droits de l’Homme relève du social et du politique. Ne doit-elle pas aussi être examinée d’un point de vue plus fondamental, c’est-à-dire matériel, donc biologique ?
« Les hommes naissent libres et égaux en droit » : quel sens cet énoncé a-t-il dans le champ des sciences de la vie ?
Aucun être vivant n’est réellement et totalement libre puisqu’il dépend toujours, à des degrés divers, de son environnement. Le hasard, que l’on peut regarder comme une certaine forme de liberté, préside à la rencontre des deux gamètes qui forment la cellule initiale. Mais le fœtus qui en résulte, au début, n’a guère de liberté. Dès la naissance, le monde extérieur ouvre au nouveau-né, par le moyen de ses sens, un fantastique espace de liberté, tout en l’asservissant ! Même l’adulte voit sa sphère de liberté limitée de bien des façons. La vie est un inextricable mélange de libertés et de contraintes. En proclamant ses Droits fondamentaux, l’Homme ne peut revendiquer qu’une liberté sociale qui se concrétise en se déclinant : liberté de penser, de parler, d’écrire, de s’associer…
Personne, même le tenant le plus fervent de l’idéologie égalitaire, ne peut prétendre que les hommes sont tous égaux. Du principe de l’ égalité en droit , on peut tirer des conséquences, dans le domaine social et politique, plus ou moins radicales. La nature des espèces vivantes en général, la nature de l’espèce humaine en particulier, conduisent à réfléchir de plus près aux concepts d’identité et d’égalité.
En mathématiques, deux quantités sont identiques lorsque l’on peut ramener l’une à l’autre. A priori a 2 – b 2 est-il différent de ( a + b ) ( a – b ) ? L’application des règles de l’algèbre permet, après un calcul simple, d’affirmer que ces deux quantités sont identiques, ce que l’on écrit :
( a +b ) ( a – b ) ≡ a 2 – b 2
En revanche, dire que x = a , c’est choisir d’attribuer à la variable x une valeur particulière a , c’est-à-dire de l’ égaler à a.
Remarquons, de façon générale, que pour parler d’égalité, comme d’ailleurs d’identité, il faut que quelque chose soit mesuré. Dire que deux êtres humains sont égaux n’a pas de sens en soi. On peut attribuer à chaque enfant une part égale d’héritage, accorder à plusieurs personnes une égale faveur, donner à tous les citoyens un droit égal d’accès au savoir, leur garantir les mêmes libertés, etc. C’est ce que recouvre l’expression « égaux en droit ». Or la non-identité de deux êtres humains est génératrice d’inégalités de fait, de sorte qu’il faut revenir à la signification de la diversité et de l’identité biologique.
Le champ du possible
La nature est par essence diversité. Deux êtres humains ne sont jamais identiques, donc égaux. Ils sont d’abord biologiquement différenciés par leurs patrimoines génétiques respectifs. Pour chacun d’eux, comme pour tous les êtres vivants sexués, la vie débute par la fusion d’un gamète provenant du père avec un gamète provenant de la mère. De cette fusion résulte la molécule d’ADN constitutive du noyau de la cellule initiale et dépositaire du patrimoine génétique du nouvel arrivant. Cette molécule se trouve présente ensuite dans le noyau de toutes les cellules résultant du développement de l’embryon.
Deux êtres humains que nous comparons par la pensée se distinguent d’abord par des patrimoines génétiques distincts {1} . En outre ils sont profondément différenciés par l’environnement. Cette influence qui commence dès le premier instant de la fécondation et ne cesse qu’à la mort de l’individu, est la résultante de la superposition continue d’une série d’actions élémentaires physicochimiques, biologiques, sensorielles, en provenance du milieu extérieur et qui diffèrent d’un lieu à l’autre, d’un moment à l’autre. Elles vont de l’interaction incessante des molécules qui entourent la cellule initiale jusqu’aux stimuli sensoriels, cognitifs, sociaux et culturels que reçoit en permanence l’adulte, en passant par les sensations les plus diverses qu’éprouve le nouveau-né. Ces actions, même lorsqu’elles sont apparemment analogues, diffèrent en pratique d’un individu à un autre. Le nombre de ces actions est pratiquement infini. La composition et l’interaction de toutes ces influences engendrent ce que l’on désigne d’un mot lapidaire et réducteur, l ’acquis et que l’on oppose souvent, de manière caricaturale, au patrimoine génétique, appelé l ’inné.
Vient à l’esprit le cas des vrais jumeaux ou jumeaux homozygotes dont les molécules d’ADN et donc les patrimoines génétiques sont identiques. Même dans ce cas, les individus considérés sont en fait assez différents, chacun d’eux ayant un acquis qui lui est propre. Ce qui différencie un être humain d’un autre, c’est précisément ce qui fait l’ identité de chaque individu et constitue l’essence même de la personne humaine. On a pu dire des représentants des différentes races humaines « tous égaux et tous semblables » {2} , et naturellement pas identiques.
Cette diversité, inhérente à la vie elle-même, est la source d’inégalités nombreuses que beaucoup s’efforcent à tout prix de rattacher, d’une façon ou d’une autre, soit à l’inné, soit à l’acquis de chacun. Réductrice, cette approche sans réel fondement scientifique, nourrit l’une des controverses les plus aiguës de notre époque. La majorité des scientifiques est aujourd’hui convaincue que chercher à différentier l’inné de l’acquis revient à mal poser la question de l’origine de l’inégalité. Les experts ont longtemps pensé que les études psychosociologiques et cognitives menées sur des couples de vrais jumeaux permettraient de distinguer le rôle de l’acquis de celui de l’inné. Un article récent paru dans La Recherche [8] montre que les études sur les comportements comparés de « vrais » jumeaux, élevés ensemble ou séparément, se heurtent à des difficultés méthodologiques considérables. À ce jour, pour l’espèce humaine, aucune étude n’a permis d’attribuer une origine génétique claire à tel ou tel comportement.
L’ inné de chaque individu est tout entier contenu dans la molécule d’ADN de son noyau. Et celui-ci est garant, au moins en partie, de son avenir puisque, a priori , une altération, même minime, de la molécule d’ADN, support de ce patrimoine, peut affecter profondément le futur de l’individu. Simultanément, l’évolution de la cellule initiale dépend aussi, au plus haut point, des interactions induites par son environnement et dont la superposition constitue l’ acquis. Il est illusoire de chercher à expliquer de façon déterministe l’avenir de cette cellule initiale et des cellules auxquelles elle donne naissance. Dès sa création, et ensuite tout au long de la vie, l’inné et l’acquis se mélangent d’une façon inextricable pour construire progressivement l’essence même de l’individu.
Parfois on peut isoler certaines modifications qui sont, par exemple le résultat d’erreurs de recopie du génome ou des altérations dues à l’environnement, modifications que la biologie moléculaire essaye d’identifier et de comprendre. À ce stade initial de l’être humain, rien ne peut être considéré comme le signe d’une supériorité ou d’une infériorité. Même ce que nous désignons dans le langage commun par le terme de handicap, n’est jugé tel que par rapport à une fonction utile à la survie de l’individu ou relativement au bénéfice que peut en retirer le groupe ou la société à laquelle il appartient. Certaines caractéristiques physiques simples, comme la couleur des yeux ou les pigments de la peau, résultent de l’agencement de certaines des briques moléculaires du génome et de la nature des protéines dont les gênes correspondants déclenchent la synthèse. De même, l’existence de certaines pathologies ou la probabilité d’apparition de certains dérèglements dépendent, au moins en partie, de tels agencements. La biologie moléculaire aujourd’hui travaille avec acharnement à mieux comprendre ces phénomènes. Mais une capacité intellectuelle, un talent artistique ou un comportement psychologique ne se ramènent pas à des processus aussi simples, même s’ils les englobent nécessairement. Les mécanismes cognitifs qui en sont la base ont leur siège dans notre cerveau, machinerie neuronale d’une fantastique complexité. De nombreux ouvrages destinés à un public averti, mais non spécialisé sont consacrés à la description des fonctions neuronales de l’homme et au développement de ses capacités cognitives. L’ouvrage publié en 2007 par Jean-Pierre Changeux, l’Homme de vérité , constitue l’une des plus récentes mises au point sur ce sujet [9].
Telle caractéristique psychomotrice, mentale ou comportementale, observée chez un enfant, même jeune, est d’un tout autre ordre de complexité que, par exemple, la couleur de l’iris de l’œil. Une capacité comme l’aptitude au calcul sur les nombres entiers, même si elle exige pour prendre naissance la complexité du cortex humain, est le résultat d’un long apprentissage s’étendant sur des années et qui implique que des expériences de type « essai-erreur » aient été répétées des milliers de fois, aboutissant peu à peu à ce que des milliards de neurones établissent chacun d’innombrables connexions avec ses voisins ; les unes permanentes, les autres stimulées par des signaux.
Les neurobiologistes, comme Jean-Pierre Changeux le rappelle, considèrent aujourd’hui que si une partie du développement du cerveau est génétiquement programmée, des développements très importants se produisent après la naissance avec une variabilité qui exclut une construction strictement programmée par les gènes. Par exemple, il est prouvé que plus de la moitié des connexions entre neurones se forment après la naissance. Notre cerveau est le résultat d’une construction épi-génétique dans le cadre d’une enveloppe génétique {3} .
La mise en place de ces capacités, dites « cognitives », demande des années, alors que leur mise en œuvre opératoire, dès lors qu’elles sont acquises, se fait en quelques fractions de secondes. Ces mécanismes reposent sur des capacités cognitives plus élémentaires, comme la vision, l’ouïe, la parole, dont l’acquisition a commencé très tôt chez le sujet, dès la naissance, voire in utero pour certaines d’entre elles. Ces capacités sont le fruit d’apprentissages mettant en jeu les organes sensoriels, c’est-à-dire les échanges avec le monde extérieur. Peu après, commencent à se mettre en place des apprentissages très efficaces, fondés en général sur le couple « essai-erreur ». Les neurobiologistes pensent qu’une forme élémentaire de plaisir récompense l’essai réussi. Citons J.-P. Changeux [10] :
« L’homme partage avec l’animal le plaisir de la récompense… l’un et l’autre apprennent à (la) prévoir et à rechercher les conditions dans lesquelles ils l’atteignent de manière sûre. Cette capacité à anticiper la récompense me semble représenter un ressort essentiel de la prédisposition à acquérir des connaissances, même si, en beaucoup de circonstances, il arrive que la récompense soit différée. »
Le plaisir fait donc partie intégrante de l’apprentissage spontané chez le jeune enfant. Pour tel enfant, tel plaisir se maintiendra avec l’âge, favorisant ainsi l’acquisition d’un talent particulier, tandis que pour un autre enfant le plaisir s’émoussera ou se portera vers d’autres activités.
Le couple « essai-erreur », associé aux apprentissages élémentaires, montre que l’erreur fait partie intégrante du processus d’apprentissage et aide aussi à l’acquisition de talents. L’erreur, reconnue comme telle, ne doit pas être associée à ce qui pourrait ressembler à une punition, sauf à courir le risque d’inhiber le mécanisme qui déclenche l’essai. Une telle inhibition va à l’encontre de la nature qui spontanément pousse à l’expérimentation, à l’essai.

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