La mémoire
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Description

Le psychologue allemand Hermann Ebbinghaus fut non seulement le premier à prendre en compte expérimentalement l'expression inconsciente des phénomènes mnésiques, mais aussi et surtout celui qui a montré que la méthode expérimentale pouvait être utilisée avec profit pour aborder l'étude des fonctions psychologiques supérieures. On trouve ici pour la première fois en langue française la traduction intégrale du livre d'Ebbinghaus sur la mémoire (1885).

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2011
Nombre de lectures 325
EAN13 9782296447530
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La mémoire
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13175-0
EAN : 9782296131750

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Hermann Ebbinghaus


La mémoire

Recherches de psychologie expérimentale


Introduction et traduction
par Serge Nicolas


L’Harmattan
Collection Encyclopédie Psychologique
dirigée par Serge Nicolas

La psychologie est aujourd’hui la science fondamentale de l’homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIX e siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L’objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d’un autre siècle qui ont contribué à l’autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu’il est difficile de se procurer aujourd’hui.

Ouvrages sur la mémoire chez le même éditeur

A. BINET, Psychologie de la mémoire (Œuvres choisies I), 2003.
W. JAMES, Habitude et mémoire (1890), 2010.
P. JANET, L’évolution de la mémoire (1927-1928), 2006.
S. NICOLAS, La mémoire humaine, 2000.
Th. RIBOT, Les maladies de la mémoire (1881), 2005.

Dernières parutions

A. BINET & Th. SIMON, Les enfants anormaux (1907), 2008.
A. F. GATIEN ARNOULT, Programme d’un cours de philosophie (1830)
V. BECHTEREV, La psychologie objective (1913), 2008.
A. M. J. PUYSÉGUR, Mémoires… du magnétisme animal (1784), 2008,
S. NICOLAS & L. FEDI, Un débat sur l’inconscient avant Freud, 2008.
F. PAULHAN, Les phénomènes affectifs (1887), 2008.
E. von HARTMANN, Philosophie de l’inconscient (1877, 2 vol.), 2008,
H. HELMHOLTZ, Conférences populaires I (1865), 2008.
H, HELMHOLTZ, Conférences populaires II (1871), 2008.
Pierre JANET, De l’angoisse à l’extase (1926-1928) (2 vol.), 2008.
S. NICOLAS, Études d’histoire de la psychologie, 2009.
J.-M. CHARCOT, Leçons sur les maladies du système nerveux (1872)
H. HELMHOLTZ, Optique physiologique (1856-1866) (3 vol.), 2009.
A. COMTE, Cours de philosophie positive (1830-1842) (6 vol.), 2009.
A. BINET, Etudes de psychologie expérimentale (1888), 2009.
A. M. J. PUYSEGUR, Suite des mémoires… (1785), 2009.
V. COUSIN, De la méthode en psychologie (1826-1833), 2010.
A. BINET, Les idées modernes sur les enfants (1909), 2010.
W. JAMES, Habitude et mémoire (Œuvres choisies II), 2010.
W. JAMES, L’intelligence (Œuvres choisies III), 2010
INTRODUCTION DE L’ÉDITEUR
Hermann Ebbinghaus (1850-1909) :
Vie et œuvre d’un grand psychologue expérimentaliste {1}

" Ebbinghaus est mort. Mais ses œuvres vivent "
E. Dürr (1910)


Dans un court chapitre consacré au psychologue allemand Hermann Ebbinghaus (1850-1909) publié dans le premier tome du Traité de Psychologie Expérimentale (Fraisse et Piaget, 1981), Paul Fraisse (1911-1996) écrit dès la première ligne : "Ebbinghaus doit sans doute son originalité à l’indépendance de sa formation" (p. 22). Cette affirmation, bien qu’étayée par quelques éléments sur sa vie et son œuvre, méritait qu’on entreprenne une analyse beaucoup plus approfondie de ce psychologue allemand dont on a tendance à oublier aujourd’hui dans les milieux scientifiques les contributions fondamentales. Si Ebbinghaus n’a pas beaucoup publié de son vivant (pour une revue bibliographique : Traxel et Gundlach, 1986) (près de 30 références contre par exemple près de 300 pour Alfred Binet) et s’il a formé peu d’élèves connus à part William Stern (1867-1947) (on dit d’ailleurs qu’il ne les recherchait pas), on doit admettre, d’une part, que ce n’est qu’un pauvre indice de son activité scientifique pour un homme de cette stature et de cette réputation (Dallenbach, 1954) et, d’autre part, que l’influence exercée n’en a pas moins été considérable. Ses écrits ont en effet eu un grand retentissement sur ses contemporains et bien au-delà sur les psychologues expérimentalistes tout au long du XX e siècle (pour des discussions à ce sujet : Gorfein et Hoffman, 1987 ; Klix et Hagendorf, 1986 ; Roediger, 1985a).
Son indépendance et son originalité de pensée se retrouvent lorsqu’on constate par exemple qu’il n’a pas créé d’école de psychologie et qu’il peut difficilement être rattaché à un courant psychologique de répo-que (Caparros et Anguerra, 1986). Pourtant, comme nous le verrons, Ebbinghaus va être influencé tout au long de sa carrière scientifique par les écrits de l’un de ses compatriotes : Gustav Th. Fechner (1801-1887) {2} .
La meilleure manière d’exposer la vie et l’œuvre de ce psychologue est certainement de prendre pour fil conducteur les différentes étapes de sa formation et de sa carrière scientifique. L’avantage de ce type de présentation est qu’il nous permettra de souligner dans une perspective diachronique ses contributions essentielles dans le domaine de la mémoire humaine (et dans celui d’autres fonctions psychologiques) ainsi que son apport au niveau de la diffusion du savoir scientifique.

Premiers pas dans la formation d’un psychologue expérimentaliste

Hermann Ebbinghaus est né en Prusse, à Barmen aujourd’hui un quartier de Wuppertal près de Bonn, en Rhénanie, le 23 janvier 1850 de Cari Ebbinghaus (1815-1866), négociant en papier et textile, et de Juliane Ebbinghaus, née Klewitz (1815-1880). De confession luthérienne, il fit ses études primaires et secondaires dans sa ville natale (cf., Sprung et Sprung, 1986 ; Traxel, 1987).
Il entreprend ses études universitaires à Bonn à l’automne 1867 et, plus tard, selon la mode du temps qui est de se rendre de ville universitaire en ville universitaire, il se rend à Berlin et à Halle pour étudier les langues classiques, l’histoire et la philologie. En 1870, il sert pendant un an dans l’armée prussienne durant la guerre contre la France (1870-1871). C’est au printemps 1871 qu’il décide de se consacrer entièrement à la philosophie. Il reçoit son grade de Docteur à Bonn le 16 août 1873 en ayant brillamment soutenu, selon Karl Marbe (1869-1953), une thèse dont le sujet était à la mode et qui avait pour titre : « Über die Hartmannsche Philosophie des Unbewussten » ("sur la Philosophie de l’Inconscient de Hartmann"). L’ouvrage philosophique d’Eduard von Hartmann sur l’inconscient {3} était un best-seller à l’époque (pour une analyse en français : Dumont, 1872), La première édition allemande de cette œuvre date de 1869 et fut à maintes fois rééditée durant la décennie suivante (une traduction française a même été publiée chez Félix Alcan en 1877 {4} ). Dans sa thèse, Ebbinghaus se montra très critique envers l’auteur qui niait toute continuité et transition entre la conscience et l’inconscient en soutenant l’existence d’un inconscient absolu et métaphysique. Influencé par les positions de Leibniz, il devint partisan de la loi de continuité. Mais il avait bien conscience que sa prise de position ne s’appuyait pas sur des preuves objectives solides mais sur un raisonnement subjectif. Cette constatation l’amena, d’une part, à affirmer que la psychologie devrait être séparée de la philosophie et, d’autre part, que la nouvelle psychologie devrait s’appuyer sur les méthodes objectives utilisées par les sciences naturelles (Segura & Caparros, 1987). Comment mettre en place une psychologie scientifique ? Ebbinghaus n’en savait encore rien à l’époque. Il lui fallut attendre quelques années pour que son projet prenne forme.
D’après Boring (1957, p. 387), Ebbinghaus passa les deux années suivantes à Berlin, mais Shakow (1930, p. 510) nous dit qu’on sait seulement qu’il projetait d’aller dans cette ville. Durant les années 1875-1878 il étudia en auditeur libre et voyagea en Angleterre et en France où il fut précepteur et enseignant (cf., Hoffman, Bringmann, Bamberg et Klein, 1987 ; Traxel et Gundlach, 1986). C’est à cette époque qu’il se procura les "Elemente der Psychophysik" (1860) de Gustav Theodor Fechner qui devaient lui démontrer que la psychologie peut utiliser avec profit les méthodes des sciences naturelles. On a cru pendant longtemps que c’était à Paris qu’il acheta d’occasion les deux tomes de cet ouvrage (cf. Jaensch, 1909), mais cette localisation a plus récemment été remise en question (Traxel, 1985) puisqu’on admet aujourd’hui qu’il les a acquis entre avril et décembre 1875 à Londres. Cette dernière hypothèse est d’ailleurs admise maintenant (cf., Traxel, 1987 ; Traxel et Gundlach, 1986).



Quoi qu’il en soit, profondément impressionné par l’utilisation de la méthode expérimentale pour l’étude de la sensation après la lecture de l’ouvrage de Fechner (Boring, 1957 ; Roediger, 1985b), Ebbinghaus eut l’idée de l’appliquer à l’étude de la mémoire, peut être parce qu’en tant que jeune philosophe voyageant en Angleterre il s’était intéressé tout naturellement à la psychologie associationniste britannique. Ses premières recherches commencèrent avec des enfants dont il avait la charge en Angleterre (Hoffman et al., 1987) et surtout en France entre les années 1877 et 1878 {5} (Shakow, 1930). Ces études préliminaires qui employaient des matériels d’apprentissage aussi divers que des sons, des nombres et des poèmes lui montrèrent la difficulté de travailler avec d’autres personnes ce qui l’incita à se prendre comme sujet d’expérience. Il quitte Paris le 20 juillet 1878 pour Postdam, après avoir appris sa nomination à la cours impériale de Berlin en tant que tuteur de français du Prince Waldemar von Hohenzollern (1868-1879) qui devait malheureu-sement disparaître prématurément. Ses fameuses recherches sur la mémoire ont débuté au cours de l’hiver 1878-1879 avec la construction de son matériel expérimental. Ses premières recherches expérimentales formèrent le corps de sa thèse d’habilitation (Ebbinghaus, 1880) soutenue le 23 avril 1880 à l’Université de Berlin (cf. Nicolas, 2000) puis furent complétées dans son ouvrage sur la mémoire de 1885 (cf. Nicolas, 1992).

L’étude expérimentale de la mémoire (1879-1885)

Depuis la rédaction de sa thèse sur von Hartmann, Ebbinghaus ne considérait plus la psychologie seulement comme la science de la conscience mais aussi celle de l’inconscient, Cette position n’allait pas réellement à contre courant des idées de l’époque puisque l’existence de l’inconscient était généralement admise dans les milieux philosophiques et scientifiques durant les dernières décennies du XIX e siècle. Il fut, on le sait, profondément influencé durant ses années de formation par les écrits d’un autre philosophe, Johann Friedrich Herbart (1776-1841) (cf., Boring, 1957 ; Roediger, 1985b), qui considérait que les représentations mnésiques inconscientes pouvaient agir sur la pensée et le comportement conscient. Contrairement à Herbart et aux psychologues expérimentalistes de son époque, comme le fameux Wilhelm Wundt (1832-1920), Ebbinghaus pensait pourtant qu’une science expérimentale des processus mentaux supérieurs était possible. Ainsi, il fut non seulement, d’une part, historiquement l’un des premiers à prendre en compte l’expression inconsciente des phénomènes psychiques mais aussi et surtout, d’autre part, celui qui a montré que la méthode expérimentale pouvait être utilisée pour aborder l’étude des fonctions psychologiques supérieures. Comme il soutenait depuis 1873 l’hypothèse de continuité déjà avancée par Leibniz et Herbart, on pouvait tout naturellement s’attendre à ce qu’il étudie la mémoire dans son acception globale à la fois consciente et inconsciente {6} . Il adopta ainsi les méthodes psychophysiques utilisées par Fechner dans le domaine de la sensation et les adapta à l’étude de cette nouvelle entité psychologique.

La thèse d’habilitation (1880)

S’appliquant surtout à ne pas réduire la mémoire au souvenir conscient, il décida ainsi de développer un indicateur basé sur l’économie en temps ou en nombre d’essais réalisée lors d’un second apprentissage : La méthode utilisée fut celle communément appelée l’économie au réapprentissage (pour une présentation : Nicolas, 1992). Cette méthode avait l’avantage de pouvoir aborder l’étude de cette fonction psychologique sans pour autant la réduire à son expression consciente. De plus, afin de favoriser l’étude objective de la mémoire, Ebbinghaus décida d’introduire un matériel nouveau (des séries sans signification de syllabes) qui réduise autant que possible l’influence de la signification (c’est Müller et Schumann en 1894 qui utilisèrent pour la première fois non pas des séries mais des syllabes sans signification) et des méthodes quantitatives susceptibles d’appuyer ses conclusions. Sans aide et sans laboratoire, il développa ainsi pendant plus d’une année, au cours d’un effort solitaire monumental (étant lui-même le sujet de toutes les expériences), une longue série d’investigations expérimentales dans ce domaine {7} . Il lisait chaque série de syllabes à haute voix au rythme rapide d’environ 150 unités à la minute. Après une pause de quinze secondes, une deuxième lecture commençait. Les lectures successives se poursuivaient jusqu’à ce qu’il soit certain de sa capacité à prédire les syllabes suivantes. Les lectures s’arrêtaient dès qu’il parvenait à réciter à vitesse rapide la série complète correctement deux fois consécutivement dans l’ordre de présentation, La phase de test n’était pas différente de la phase d’étude puisque Ebbinghaus répétait l’activité d’apprentissage précédente (méthode de réapprentissage) jusqu’au critère de maîtrise parfait (il n’entreprenait aucun effort de souvenir sur les séries préalablement étudiées). L’économie réalisée en durée d’apprentissage ou en nombre d’essais constituait un indicateur du taux de rétention de l’information depuis sa première présentation. C’est l’utilisation de cette ingénieuse variable dépendante qui constitue la traduction expérimentale de ses réflexions théoriques sur le problème mnésique. Il étudia ainsi : 1) le nombre de répétitions nécessaires à l’apprentissage d’une série ; 2) l’économie en fonction du nombre de répétitions initiales ; 3) les effets de l’apprentissage répété sur l’économie au réapprentissage ; 4) mais ce sont surtout ses expériences sur l’oubli en fonction du temps qui sont au centre de son travail initial sur la mémoire {8} .
Les résultats de ses expériences lui ont fourni le corps de sa thèse d’habilitation qui fut soutenue le 29 avril 1880 à la faculté de philosophie de l’Université Friedrich-Wilhelms à Berlin [cette thèse a été publiée par Traxel (1983)]. Même si les rapports du philosophe Eduard Zeller (1814-1908) et du célèbre physicien Hermann von Helmholtz (1821-1894) furent favorables, ils ont révélé l’attitude ambivalente envers le nouveau type de psychologie qui se développait à l’époque et qui se fondait sur l’expérience et les mathématiques {9} . Non seulement Ebbinghaus rompt avec les méthodes introspectives mais il ouvre aussi un nouveau champ de recherche en apportant la preuve de la possibilité d’atteindre les niveaux supérieurs de comportement humain comme la mémoire et l’apprentissage par le biais de la méthode expérimentale.
La qualité de sa thèse et sa bonne prestation au cours de l’audition lui permirent de donner des cours à partir du semestre d’hiver 1880-1881 en tant que conférencier non salarié (privatdozent) à l’université Friedrich-Wilhelms de Berlin à des étudiants qui devaient payer pour y participer. Cette université, qui fut organisée par Wilhelm von Humboldt (1767-1835) en 1809-1810, était, après Leipzig, où enseignait Wundt, la plus grande institution académique en Allemagne à la fin du XIX e siècle dernier (pour une présentation des universités allemandes de l’époque cf., Decaisne, 1876). La Faculté à laquelle appartenait Ebbinghaus était la branche la plus hétérogène de l’université de Berlin. Elle regroupait la philosophie, les sciences naturelles, l’éducation et la pharmacie. La psychologie, spécialement la psychologie expérimentale, était seulement une sous discipline de la philosophie. Durant les quatorze années où il resta à Berlin, il prit en charge divers types d’enseignements, certains de psychologie expérimentale mais d’autres aussi qui étaient loin de ses préoccupations expérimentales (l’histoire de la philosophie et la philosophie de Schopenhauer) mais qui témoignaient de sa culture intellectuelle et de ses divers centres d’intérêt.

Publication d’un ouvrage sur la mémoire (1885)

Ces activités d’enseignement ne l’éloignèrent pourtant jamais de ses préoccupations expérimentales. C’est entre 1883-1884 qu’il continua ses recherches en reproduisant et en étendant ses expériences sur la mémoire de 1879-1880. Après son mariage en 1884 avec Adele Görlitz (1857-1949) qui lui donna deux filles et deux fils, il publia en 1885 les résultats de ses travaux dans un ouvrage aujourd’hui célèbre, présenté ici en traduction française pour la première fois, et ayant pour titre : "Über das Gedächtnis : Untersuchungen zur Experimentellen Psychologie" (Sur la mémoire : une contribution à la psychologie expérimentale). C’est cet ouvrage (pour une présentation détaillée et critique : Nicolas, 1992), dont il envoya un exemplaire dédicacé à Fechner, qui fera connaître Hermann Ebbinghaus et qui devint immédiatement le détonateur des travaux sur la mémoire et l’apprentissage entrepris en Allemagne, en France et aux Etats-unis {10} . Il est intéressant de souligner que sa monographie sur la mémoire fut traduite en 1913 par deux pédagogues américains A. Ruger et Clara E. Bussenius du "Teachers College" de New York.

Dans son ouvrage de 1885, Ebbinghaus complète son travail de 1880 sur bien des points. D’abord, on trouve dès les premières pages de sa monographie une réflexion très approfondie sur le concept de mémoire. Ce chapitre justifie ici pleinement la méthode expérimentale qu’il va utiliser pour mesurer la mémoire (méthode d’économie au réapprentissage). Ensuite, dans toute une série de chapitres, il prend beaucoup de temps et d’espace pour justifier, d’une part, l’utilisation des statistiques (moyennes et indices de variation) en psychologie de la mémoire et, d’autre part, pour informer le lecteur de la méthode de construction de son matériel et des procédures utilisées. Enfin, il complète ses expériences originales de 1880 sur l’apprentissage (effet du nombre de répétitions, de l’espacement des répétitions, etc.) et entreprend d’aborder un sujet d’étude tout à fait original qui n’avait pas du tout été traité dans sa thèse de 1880 : l’étude des lois d’association, en employant la méthode des séries dérivées. En fait, Ebbinghaus tente délibérément ici de tester pour la première fois l’hypothèse de Herbart selon laquelle lorsqu’une série d’items est mémorisée, l’union entre la première représentation et la seconde représentation sera plus fusionnelle qu’entre la première représentation et la troisième, Il montre ainsi qu’il existe une association, non seulement d’un terme au suivant, mais même au-delà de plusieurs termes intermédiaires. La force des connexions augmente aussi en fonction du nombre de répétitions. Si Ebbinghaus n’a jamais tenté de suivre rigoureusement la psychologie de Herbart, ses travaux expérimentaux s’inspirent directement de cette philosophie {11} .
Ebbinghaus a très certainement exercé une puissante influence sur les recherches psychologiques dans le domaine de la mémoire dans les années qui ont suivi la publication de sa monographie (Schacter, 1982) et bien au-delà (Slamecka, 1985a, 1985b) même si ses continuateurs ont délibérément préféré aborder l’étude de la mémoire avec des méthodes classiques (rappel et reconnaissance) qui ne mesurent que l’aspect conscient de l’expression mnésique (cf., Nicolas, 1992 pour une discussion à ce sujet). Parmi tous les sujets qu’il a traités, les résultats obtenus sur l’apprentissage et l’oubli contribuèrent de manière décisive à encourager de nouvelles recherches dans le domaine de la mémoire. Cependant, si ses travaux ont été le point de départ de nombreuses investigations expérimentales, sa contribution scientifique à l’étude de ce concept fut inexistante par la suite, si l’on excepte celle de 1902 publiée dans son Traité de Psychologie sur les gains au réapprentissage de strophes, et concernèrent principalement d’autres aspects de la vie mentale.

L’étude expérimentale des sensations, des perceptions et de l’intelligence (1886-1887) et la création du journal de psychologie et de physiologie des organes des sens (1890)

C’est durant l’année 1886 qu’il fut promu Professeur extraordinaire à l’Université de Berlin avec enfin un salaire régulier et avec l’obligation de donner des cours en psychologie ainsi que des exercices de laboratoire en psychologie expérimentale. Il fonda ainsi à Berlin en 1886, un laboratoire de psychologie expérimentale (celui de Leipzig fut crée par Wundt en 1879 {12} ; pour une description de l’ensemble des laboratoires allemands de psychologie à cette époque : Henri, 1893). Toujours aussi influencé par les travaux de Fechner, Ebbinghaus s’intéressa aux questions psychophysiques. A partir de cette période il entreprit des recherches sur les lois des contrastes de brillance (1887), la loi de Weber (1889), les images consécutives en vision binoculaire (1890), les sentiments de sensation négative (1890) et la perception des couleurs (1893). Ces deux derniers travaux furent d’ailleurs publiés dans la nouvelle revue qu’il venait de fonder en 1890 en collaboration avec Arthur König (1856-1901) : le "Zeitschrift für Psychologie und Physiologie der Sinnesorgane" (Journal de Psychologie et de Physiologie des Organes des Sens" qu’il édita pendant presque 20 ans et que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de "Zeitschrift für Psychologie").
Cette revue se voulait un organe indépendant qui acceptait des travaux en histoire de la psychologie, en psychologie expérimentale et en méthodologie. Il sut s’entourer de chercheurs de renom comme le toujours influent Helmholtz mais aussi Exner (1846-1926), Hering (1834-1918), Preyer (1842-1897), Müller (1850-1934) et Stumpf (1848-1936) qui avaient en commun le fait d’être des éminents spécialistes sur les questions de psychophysique. Ebbinghaus écrivit dans le premier volume que Fechner pouvait être considéré comme le co-fondateur de cette revue. En fait, le "Journal" rassemblait une coalition de personnalités venant de divers horizons qui voulaient sortir de ou ne pas adhérer à la psychologie de Wilhelm Wundt qui neuf ans auparavant (1881) avait créé sa propre revue, les "Philosophische Studien" (Etudes Philosophiques), dans laquelle il publiait les travaux de ses élèves (en philosophie et en psychologie) ainsi que les résultats expérimentaux obtenus dans son laboratoire de Leipzig.
C’est certainement l’originalité et la diversité de ses travaux qui inclina Jacob G. Schurman (1854-1942) à proposer à Ebbinghaus de s’établir outre-atlantique dans l’Etat de New York en 1890. Ce philosophe nord-américain, qui semblait connaître personnellement Ebbinghaus pour avoir passé quelques mois à Berlin au début des années 1880, lui demanda en effet de fonder à l’Université Cornell un Institut de psychologie expérimentale. Si la position et le salaire étaient attrayants, des considérations d’ordre personnel influencèrent sa décision de rester à Berlin (Bringmann et Bringmann, 1986a ; Traxel, 1987). D’autres chercheurs allemands à la même époque ont pourtant tenté l’aventure américaine tels Hugo Münsterberg (1863-1916) et Max Meyer (1873-1962).
A partir de cette date (1890), malgré son activité scientifique soutenue et le succès de son enseignement, ses relations avec quelques-uns de ses collègues dont le philosophe Wilhelm Dilthey (1833-1911) et les instances universitaires de la Faculté de Berlin commencèrent à notablement se détériorer (Sprung et Sprung, 1986 ; Traxel, 1987), Cette dégradation était surtout liée au fait qu’Ebbinghaus voulait fonder une nouvelle psychologie à laquelle certains de ses contemporains n’étaient pas encore préparés et qui consistait à employer les méthodes expérimentales et les instruments mathématiques déjà utilisés dans les sciences naturelles. N’ayant pas obtenu en été 1893 le poste vacant de professeur ordinaire en philosophie qu’il escomptait (lequel fut par ailleurs attribué à Carl Stumpf qui venait de Munich), il décida de quitter Berlin en acceptant un poste équivalent à Breslau, une université plus petite dans la province prussienne de Silésie, dans la Pologne d’aujourd’hui. Les années passées à Breslau (1894-1905) ont cependant été bénéfiques puisqu’elles lui ont permis d’aborder l’étude d’autres aspects de la vie mentale avec, entre autres, l’étude de l’intelligence : un sujet à la mode à cette époque {13} .
C’est en 1895, à la demande des échevins de Breslau qui se préoccupaient de mieux distribuer les heures de travail des enfants, qu’Ebbinghaus fut sollicité par les membres de la commission chargée d’étudier la fatigue chez les écoliers dont les cours étaient regroupés le matin de 8h à 13h. Une tentative avait déjà été faite de mesurer la fatigue mentale, en utilisant la méthode psychophysique de discrimination de points, mais Ebbinghaus sentait bien que ce test n’était pas une mesure appropriée. C’est dans ce contexte qu’il inventa la méthode de complètement de phrases (qu’il avait lui-même appelée "méthode des combinaisons") présentée pour la première fois au Congrès International de Psychologie de Berlin en 1896. Selon Woodworth (1909), la méthode de complètement, destinée à apprécier les capacités intellectuelles des écoliers, était probablement le meilleur test d’intelligence disponible à cette époque. Cette épreuve fut d’ailleurs adoptée quelques années plus tard par Binet et Simon (1905) {14} dans leur échelle métrique originale. Si cette très intéressante étude fut à l’origine publiée dans sa propre revue en 1897, la même année une version française abrégée fut éditée par la Revue Scientifique (Ebbinghaus, 1897). Ce dernier fait souligne, si besoin en est, la place importante que tenait encore la France dans cette discipline comme en témoignait l’une des premières revues de psychologie expérimentale publiées dans le monde, L’Année Psychologique {15} (1895) et dirigée à l’époque par Alfred Binet (1857-1911). Outre ses études sur l’intelligence, on sait qu’Ebbinghaus travailla aussi à l’Université de Breslau dans le champ de la psychophysique et des illusions d’optique ainsi qu’en témoignent ses communications dans les congrès de psychologie (Sprung et Sprung, 1986). Pourtant sa véritable activité scientifique lors des années passées dans cette ville fut la rédaction d’ouvrages généraux de psychologie qui eurent à l’époque un succès pour le moins retentissant.

La rédaction d’ouvrages généraux de psychologie (1897-1909)

Peu de psychologues savent actuellement qu’Hermann Ebbinghaus a contribué à la diffusion du savoir psychologique en écrivant des ouvrages généraux de psychologie.
C’est en 1897 qu’Ebbinghaus commença à publier la première partie du volume I de ses "Grundzüge der Psychologie" (Traité de Psychologie). Dans le premier chapitre (87 p.), l’auteur détermine le point de vue auquel il se place, il discute le but de la psychologie, ses méthodes et ses moyens. Le second chapitre (72 p.) est relatif aux fonctions des centres nerveux. Le troisième chapitre (161 p.) traite des sensations visuelles et auditives. Victor Henri {16} (1872-1940), collaborateur de Binet, soulignait déjà dans une critique de l’ouvrage parue dans L’Année Psychologique (1897, p. 691) que la psychologie développée par Ebbinghaus promettait de devenir d’un volume et d’une qualité égale à la grande psychologie de Wundt. Il fallut attendre 1902 pour que ce volume soit complété (pour une revue critique et détaillée de l’ouvrage en français, cf. Foucault, 1903). En 1908, Ebbinghaus publia une partie du volume II de son Traité mais sa mort prématurée n’a pas permis qu’il le complète. Leur réimpression a été poursuivie par Ernst Dürr (1878-1913) (troisième éd. du vol. I et seconde éd. du vol. II) et à la mort de ce dernier par Karl Bühler (1879-1963) (quatrième éd. du vol. I) qui ont étendu et complété ses écrits. Il faut savoir que ce traité était considéré à l’époque comme un excellent ouvrage à recommander aux étudiants de langue allemande en psychologie et en philosophie (Cunningham, 1986). Titchener (1910) jugeait même que ce traité deviendrait à terme beaucoup plus important que les textes de psychologie générale écrits par Wundt ou Brentano. Ebbinghaus devait largement le succès de ce travail à son style clair et attrayant ainsi qu’à sa rigueur d’exposition, qualités qu’on lui reconnaissait aussi dans son enseignement. Quand il eut achevé la première révision de son ouvrage en 1905, il accepta la proposition de l’Université de Halle où il enseigna aussi comme professeur ordinaire.
Suite à ta rédaction d’un article en 1907 dans la "Kultur der Gegenwart", une revue pluridisciplinaire sur le savoir contemporain dans divers domaines de la connaissance, Ebbinghaus en fît paraître une version plus étoffée sous le titre : "Abriss der Psychologie" (Précis de psychologie). Après une courte introduction historique et un exposé de la structure du système nerveux, on trouve dans l’ouvrage les questions générales que la psychologie à l’époque ne pouvait se dispenser de poser : rapport de l’âme et du corps, nature de l’âme, et ainsi de suite. Les formations élémentaires (sensations, représentations, sentiments, instinct et volonté) sont ensuite examinées, puis les lois fondamentales de l’activité de l’esprit (attention, mémoire, habitude, fatigue). Les formes complexes (perception, abstraction, langage, pensée, croyance, sentiments) sont enfin abordées et l’ouvrage se termine par le développement des manifestations supérieures de l’esprit dans les faits sociaux, l’art et la religion. Ce manuel de psychologie eut un succès considérable comme en témoignent ses nombreuses rééditions successives corrigées et complétées par Dürr et plus tard par Bühler (1909, 1910, 1911, 1912, 1914, 1919, 1920, 1922, 1932) ainsi que ses traductions américaine (1908) et française (1910) plusieurs fois rééditées. La traduction américaine fut l’œuvre de Max Meyer (1873-1967), professeur de psychologie à l’Université du Missouri, qui souligna dans la préface que la valeur de cet ouvrage résidait surtout dans son côté synthétique et objectif. La traduction française à partir de la seconde édition allemande de 1909 fut l’œuvre de G. Raphael professeur agrégé d’allemand, et celle de la troisième édition allemande de G. Revault D’Allonnes, directeur adjoint du laboratoire de psychologie pathologique à la clinique des maladies mentales de la Faculté de médecine de Paris et secrétaire de rédaction au Journal de Psychologie Normale et Pathologique fondé en 1904 par Pierre Janet (1859-1947) et Georges Dumas (1866-1946). Le psychologue suisse Jean Larguier des Bancels {17} (1876-1961) résume parfaitement l’impression que l’on peut avoir après la lecture de l’ouvrage lorsqu’il écrit dans L’ Année Psychologique en 1910 (p. 494) : "L’abrégé de psychologie présente, au plus haut degré, les qualités d’ordre et de clarté qui appartiennent à l’auteur. Il représente certainement un des meilleurs manuels que nous possédions". Ce manuel d’introduction est en effet aujourd’hui considéré comme un classique à succès de l’époque et contient une locution restée célèbre : "La psychologie a un long passé mais une courte histoire".
C’est à Halle, aussi, qu’Ebbinghaus eut l’idée de commencer une "série de monographies", à laquelle Max Dessoir (1867-1947), Oswald Külpe (1862-1915) et Ernst Meumann (1862-1915) acceptèrent de participer. Il n’eut cependant pas le temps de réaliser cette nouvelle oeuvre puisqu’il décéda subitement le 26 février 1909 à la suite d’une pneumonie âgé seulement de 59 ans.

Conclusion

Son originalité, son indépendance de pensée, sa bonne humeur, sa tolérance et son dynamisme, alliés à son style clair d’exposition, faisaient d’Ebbinghaus un orateur très apprécié et un leader dans les congrès nationaux et internationaux auxquels il participait activement (cf. par exemple les Actes du Congrès International de Psychologie qui s’est tenu à Paris en 1900) et ce malgré le nombre relativement restreint de ses publications dans le domaine psychologique. En 1909, Stanley Hall (1844-1924) et Edmund C. Stanford (1859-1924) le convièrent même au 20 e anniversaire de l’Université Clark mais sa disparition prématurée l’a malheureusement empêché de prendre part à cette conférence. Le grand psychologue français Théodule Ribot {18} (1839-1916) dira de lui dans la Revue Philosophique (1909, p. 446) : "L’Allemagne vient de perdre l’un de ses plus éminents psychologues".
Si la lecture de son œuvre nous convainc qu’il ne peut en aucun cas être rattaché à une école de pensée, on peut cependant affirmer que tout au long de sa vie académique Ebbinghaus sera influencé par les idées de Fechner (Traxel, 1987). L’importance qu’Ebbinghaus accordait à Fechner fut clairement exprimée à maintes reprises dans ses écrits et on en trouve une belle formulation en forme de dédicace dans son Traité de Psychologie :’‘ Je vous dois tout". Cette influence est cependant surtout prégnante dans sa monographie sur la mémoire par l’application de la méthode expérimentale à l’étude des processus supérieurs de l’esprit. Il était ainsi un original et un pionnier dans l’étude des processus mentaux supérieurs comme l’ont aussi montré ses études sur l’intelligence. Malgré le succès de ses manuels de psychologie générale, c’est sans nul doute la monographie d’Ebbinghaus sur la mémoire qui reste aujourd’hui son œuvre maîtresse.
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Hermann Ebbinghaus et l’étude expérimentale
de la mémoire humaine {19}


Une analyse de l’ouvrage de 1885

Les réflexions préliminaires sur le concept de mémoire (chap. I)

Les quelques pages consacrées à ce thème ne peuvent être appréciées du lecteur que si elles sont replacées dans le contexte scientifique de l’époque. Jusqu’au XIX e siècle, les discussions philosophiques sur le concept de mémoire ont presque exclusivement concerné les souvenirs des événements que nous sommes capables de rapporter consciemment (pour une revue complète : Burnham, 1888a). Pourtant, certains philosophes, tels Descartes, Leibniz et Maine de Biran (cf. Schacter, 1987), avaient discuté de diverses formes de reviviscence mnésique : l’une consciente, avec la remémoration des événements (acte de souvenir), et l’autre inconsciente, avec les réminiscences et les conséquences comportementales de la mémoire. Il a fallu attendre les dernières décennies du XIX e siècle et la popularité de la notion philosophique et psychologique de l’inconscient pour que de nombreux chercheurs commencent à admettre l’existence d’une vie mentale inconsciente (cf. Colsenet, 1880 ; Héricourt, 1889). Ebbinghaus fut en fait profondément influencé par les écrits de l’un des champions de cette conception, J. F. Herbart (1776-1841) (cf. Boring, 1957), qui considérait que des représentations mnésiques inconscientes pouvaient agir sur la pensée et le comportement conscients. Mais, contrairement à Herbart, il pensait qu’une science expérimentale des processus mentaux supérieurs était possible (cf. Roediger, 1985ab).
Dès les premières pages de sa monographie, Ebbinghaus insiste beaucoup sur le fait que nos états mentaux antérieurs ne disparaissent pas quand ils s’évanouissent de notre conscience, mais que leurs effets persistent sans que nous le sachions. Trois ensembles de faits prouvent, selon lui, la persistance de nos états de conscience apparemment perdus : premièrement, nous pouvons les retrouver volontairement par un effort de rappel ; deuxièmement, ils peuvent apparaître à nouveau involontairement parfois au bout de plusieurs années ; et enfin, surtout, leur existence peut se révéler par l’influence qu’ils exercent encore sur notre comportement actuel sans que nous en ayons réellement conscience.
En définitive, pour Ebbinghaus, même si elles demeurent inconscientes parfois à tout jamais, nos expériences personnelles ne cessent pas d’exister. La déclaration d’une telle hypothèse permet de comprendre pourquoi l’auteur a tout naturellement décidé d’étudier la mémoire dans son acception globale (dans ses manifestations comportementales) et non pas seulement dans sa caractérisation consciente. En effet, la mémoire ne pouvait être réduite à sa plus stricte expression, étant entendu le souvenir conscient des événements, puisque l’on est à même de retrouver des signes de cette rétention dans le comportement inconscient des sujets, même normaux.
Même si c’est l’aspect le plus mal connu aujourd’hui, nous sommes enclins à penser qu’un des apports fondamentaux de l’ouvrage d’Ebbinghaus se situe justement au niveau de ses réflexions préliminaires sur le concept de mémoire parce qu’elles conditionnent toute la finesse méthodologique qu’il a utilisée lors de ses recherches, En effet, seule l’analyse du premier chapitre de son ouvrage permet de comprendre la manière avec laquelle il a abordé l’étude expérimentale de ce concept avec les travaux qu’il a conduits entre 1879 et 1884. Ebbinghaus avait en effet réalisé que les tâches d’évocation et de reconnaissance ne mesuraient que les souvenirs conscients des individus. Afin d’étudier la mémoire au sens large, il développa une technique qui permettait de capter les contenus mnésiques qu’ils soient conscients ou non : cette méthode est aujourd’hui connue sous le nom de méthode d’économie au réapprentissage.

La méthodologie (chap. II à IV)

Dans le second chapitre, Ebbinghaus souligne que l’élargissement des connaissances sur la mémoire ne peut se faire qu’en considérant les méthodes utilisées par les sciences naturelles. On trouve la traduction expérimentale des réflexions préliminaires d’Ebbinghaus sur le concept de mémoire dans la mise au point d’une procédure de test susceptible de mesurer avec précision la rétention et l’influence d’un événement vécu par le sujet. En effet, afin d’évaluer précisément la mémoire du matériel, indépendamment de savoir si celui-ci peut être consciemment rappelé, il utilisa la méthode de réapprentissage qui permet de mesurer avec objectivité les contenus mnésiques. Bien que la procédure employée par l’auteur nous soit quelque peu familière à travers la lecture de certains traités généraux sur la mémoire (cf. Florès, 1972 ; 1975), nous allons la présenter ici à nouveau tout en apportant quelques précisions qui nous semblent indispensables. Afin de favoriser l’étude objective de la mémoire, Ebbinghaus introduisit un matériel nouveau, une procédure expérimentale et des méthodes quantitatives susceptibles d’appuyer ses conclusions.
Par sa volonté de rendre l’expérimentation aussi « pure » que possible, il décida d’utiliser préférentiellement un matériel simple qui avait l’avantage de réduire la signification. Ce matériel était ainsi composé de séries sans signification de syllabes qu’il jugeait à peu près homogènes en difficulté et autant que possible indépendantes des habitudes linguistiques. Ces syllabes (il en construisit 2 300 !), ordonnées en séries qu’il apprenait par la méthode des lectures successives, n’étaient pas formées obligatoirement en plaçant une voyelle entre deux consonnes, comme on l’écrit trop souvent, mais correspondaient seulement à des unités pouvant être facilement verbalisées en langue allemande comme : heim, beis, ship , dush, noir, noch , dach wash, born, for … (exemples empruntés à Hoffman, Bamberg, Bringmann et Klein, 1987), Il est à remarquer, en passant, que certaines de ces unités étaient des mots français et anglais qu’Ebbinghaus connaissait forcément, ayant été précepteur en France et en Angleterre de 1875 à 1879 (Shakow, 1930).
Chaque série de syllabes était lue à haute voix au rythme de 150 unités à la minute. Après une pause de quinze secondes, une seconde lecture commençait. Dans la plupart de ses expériences, les lectures successives se continuaient jusqu’à ce qu’il soit certain de sa capacité à prédire les syllabes suivantes. Les lectures s’arrêtaient dès qu’il pouvait réciter la série complète correctement. Le critère de maîtrise le plus généralement utilisé était la première récitation parfaite (deux récitations parfaites dans ses premiers travaux de 1879) des éléments de la tâche dans l’ordre dans lequel ils avaient été présentés (tâche d’apprentissage et de restitution sérielles). Il est intéressant de noter qu’afin d’éliminer les possibilités d’organisation du matériel, il ne tentait pas de relier les syllabes entre elles en utilisant des moyens de type mnémotechnique.
La phase de test n’était pas différente de la phase d’enregistrement puisque Ebbinghaus répétait l’activité d’apprentissage précédente (méthode de réapprentissage) jusqu’au critère de maîtrise parfait (il n’entreprenait aucun effort de souvenir sur les séries préalablement étudiées). L’économie réalisée en durée d’apprentissage ou en nombre d’essais constituait un indicateur du taux de rétention de l’information depuis sa première présentation. C’est l’utilisation de cette ingénieuse variable dépendante qui constitue la traduction expérimentale de ses réflexions théoriques sur le problème mnésique. Afin de pouvoir tirer des conclusions de ses travaux, il utilisa des notions mathématiques et statistiques en introduisant, entre autres, les concepts primordiaux de moyenne et de variabilité. Après avoir démontré la validité de ses méthodes, il a présenté dans les chapitres suivants toute une série de résultats expérimentaux qui, comme nous allons le voir, constitue des données d’une grande richesse.

Les résultats expérimentaux (chap . V à IX)

Les expériences du chapitre V se rapportent au problème de l’influence de la longueur des séries sur le nombre d’essais nécessaires à l’apprentissage. Ebbinghaus souligne que le nombre maximal de syllabes pouvant être correctement récitées après une seule lecture (c’est-à-dire l’empan de la mémoire à court terme) était de 7 {20} . Au-delà de 7 syllabes, le nombre des répétitions nécessaires à la rétention augmente rapidement (pour 10 syllabes, il est de 13 ; pour 36 syllabes, il est de 55).
La question posée au chapitre VI était de savoir quel serait l’effet des répétitions si le nombre en était inférieur ou supérieur au minimum nécessaire. Cet effet a été mesuré par la différence entre les temps requis pour apprendre une série et la réapprendre vingt-quatre heures après. Il apprit ainsi des listes de 16 syllabes en les répétant 8, 16, 24, 32, 42, 53 ou 64 fois et montra que l’effort pour les apprendre à nouveau était moindre lorsque les essais d’apprentissage augmentaient (les résultats indiquent que l’on gagne en moyenne 2,12 secondes par répétition).
Dans les expériences du chapitre VII (les plus connues), il étudie l’évolution de la mémoire avec le temps, Chaque série de 13 syllabes apprise jusqu’au critère de réussite parfaite était étudiée à nouveau vingt minutes, une heure, un, deux, six ou trente et un jours après. Les résultats (en pourcentage d’économie au réapprentissage) obtenus par Ebbinghaus sur la dépendance de l’oubli à l’égard du temps, ont montré une décroissance systématique des performances avec l’augmentation du délai entre l’étude et le test {21} . A l’aide des données d’économie au réapprentissage obtenues, il a écrit en 1885 l’équation logarithmique de cette fonction et devint, après Fechner, l’un des premiers psychologues à utiliser une formalisation mathématique dans un but de modélisation. De plus, l’analyse de ses résultats semble indiquer que le repos ralentit l’oubli (ceci fut confirmé quarante ans plus tard par Jenkins et Dallenbach, 1924) et que l’apprentissage est moins efficient lorsqu’il a eu lieu entre 18 et 20 heures plutôt qu’entre 10 et 11 heures (influence des rythmes circadiens).
Les expériences rapportées dans le chapitre VIII ont traité de la rétention en fonction de la répétition de l’apprentissage. L’étude comprenait des séries de syllabes de longueur variable apprises jusqu’au critère d’une récitation parfaite, et réapprises chaque jour pendant six jours. Les résultats ont montré que l’augmentation de la longueur des séries correspondait à des économies au réapprentissage plus élevées (« ce qui est appris avec le plus de difficulté est le mieux retenu », p. 84) et que les répétitions nécessaires vont en diminuant d’un jour à l’autre, comme les termes d’une progression géométrique décroissante. Notons cependant un résultat fort intéressant : répétée 68 fois, une série de 12 syllabes offre le lendemain le même résultat que répétée trois jours de suite 18, 12 et 8 fois ou 38 fois en tout (p. 89). L’influence des effets d’espacement (apprentissage massé versus apprentissage distribué) fut étudiée de manière approfondie par Adolf Jost {22} (1897, cité par Murray, 1976) qui en a généralisé la loi quelques années plus tard.
Mais c’est dans le dernier chapitre de son livre qu’il aborde un sujet d’étude tout à fait original qui n’avait pas du tout été traité dans sa thèse de 1880 : l’étude des lois d’association, en employant la méthode des séries dérivées. En fait, Ebbinghaus tente délibérément ici de tester l’hypothèse de Herbart (cf., Boudewijnse et al., 2001) selon laquelle lorsqu’une série d’items sont mémorisées, l’union entre la première représentation et la seconde représentation sera plus fusionnelle qu’entre la première représentation et la troisième. Il s’agit de la première tentative, historiquement parlant, de tester expérimentalement une prédiction dérivée de la position théorique d’Herbart. Ses recherches ont porté sur des séries de 16 syllabes chacune. Apprise la veille, chaque série de syllabes apprise à nouveau ne demande en général que les deux tiers du travail primitif. Pour Ebbinghaus, le gain de travail représente la force d’association d’un terme à l’autre. Supposons maintenant que, au lieu de répéter la série dans son ordre primitif A 1 , A 2 , A 3 …, A 16 , on la répète dans l’ordre A 1 , A 3 , A 5 …, A 15 , A 2 , A 4 …, A 16 . En passant ainsi 0, 1, 2, 3, 7… termes intermédiaires, les séries donnaient respectivement, 24 heures après, un gain de travail de 420, 152, 94, 78 et 42 secondes. Les permutations au hasard (situation de contrôle) ne fournissaient que 12 secondes de gain au réapprentissage.

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