La robe de psyché
278 pages
Français

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La robe de psyché

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Description

La plupart du temps, le vêtement parle d'autre chose que de lui-même. Cet ouvrage s'attache à la fonction symbolique du vêtement, de la mode et il questionne le lien au corps, et s'appuie sur Carl-Gustav Jung. "Le vêtement est une conception de soi qu'on porte sur soi", nous dit Henri Michaux.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2015
Nombre de lectures 69
EAN13 9782336369600
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Études Psychanalytiques
Collection dirigée par Alain Brun et Joël Bernat
La collection Etudes Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tous ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, « hors chapelle », « hors école », dans la psychanalyse.

Dernières parutions

Valérie BLANCO, L’effet divan , 2014.
Frédérique F. BERGER, Symptôme de l’enfant, Enfant symptôme , 2014.
Soti GRIVA, Crimes en Psychothérapie. A-Voros , 2014.
Jacques PONNIER, Adler avec Freud. Repenser le sexuel, l’amour et le souci de soi , 2014.
Laurence KAPLAN DREYFUS, Encore vivre : À l’écoute des récits de la Shoah. La psychanalyse face à l’effacement des noms , 2014.
Stoïan STOÏANOFF-NENOFF, Fre u daines, 2014.
Francine Hélène SAMAK, De Freud à Erickson. L’hypnose revisitée par la psychanalyse, 2014.
Christiane ANGLÉS MOUNOUD, Aimer = jouir, l’équation impossible ? , 2014.
Christophe SOLIOZ, Psychanalyse engagée : entre dissidence et orthodoxie , 2014.
Mina BOURAS, Elle mange rien, 2014.
Vanessa BRASSIER, Le ravage du lien maternel , 2013.
Christian FUCHS, Il n’y a pas de rapport homosexuel, ou de l’homosexualité comme générique de l’intrusion , 2013.
Thomas GINDELE, Le Moïse de Freud au-delà des religions et des nations. Déchiffrage d’une énigme , 2013.
Touria MIGNOTTE, La cruauté. Le corps du vide , 2013.
Pierre POISSON, Traitement actuel de la souffrance psychique et atteinte à la dignité. « Bien n’être » et déshumanisation , 2013.
Gérard GASQUET, Lacan poète du réel , 2012.
Titre
Catherine Bronnimann






LA ROBE DE PSYCHÉ

Essai de lien entre psychanalyse et vêtement
Copyright

© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

EAN Epub : 978-2-336-71971-9
Citation

« Ce ne sont pas les choses elles-mêmes,
mais l’opinion qu’ils se font de ces choses
qui tourmente les hommes. »
Épictète
Psyché : c’est la personnification de l’âme, et aussi l’intégralité des manifestations conscientes et inconscientes de la personnalité et de l’intellect humain. Psyché est fille d’un roi. D’une beauté exceptionnelle, elle excite la jalousie d’Aphrodite et contrairement à ses deux sœurs elle ne trouve pas d’époux. Ainsi Aphrodite ordonne à Éros de la faire tomber en amour, mais c’est lui qui succombe, tout en ne pouvant pas se faire reconnaître. Ils ne se rencontrent que la nuit et se séparent à l’aube. Les deux sœurs jalouses complotent et Éros est brûlé à l’épaule. Après de nombreuses épreuves imposées par Aphrodite, mais aidée par Amour, Psyché peut enfin épouser Éros.
Liminaire
Le projet La Robe de Psyché se veut un premier pas dans la démarche du lien entre psychanalyse et vêtement. Cela représente également un lien entre mes deux mondes, celui du vêtement (ex-créatrice de mode, de costumes de théâtre et de cinéma, et professeure de design et d’un cours de psychosociologie de la mode et du paraître à la haute école d’art et de design, Genève), et celui de la psychanalyse. C’est à travers ce lien que j’ai pu tisser ma vie. Cela étant dit, il s’agit d’un univers théorique peu défriché et j’ai toujours pensé qu’un tel lien était riche de sens. J’essaye d’apporter un autre regard sur le vêtement et la mode qui n’est pas celui d’une grande partie des médias mais qui se veut une unité entre être et paraître. Christian Lacroix, créateur, nous le dit en ces termes : « Inventer un vêtement, c’est avant tout offrir son regard en partage. » 1
Aujourd’hui tout un chacun s’autorise à analyser le phénomène mode et à porter des jugements sur ses créateurs et sur ses consommateurs. Pourtant peu d’analyses sérieuses sont consacrées à l’étude de son fonctionnement, de son évolution et de son impact sur l’imaginaire et sur les comportements de l’individu et de la société en général. S’il y a peu d’études, c’est certainement par le fait que la mode est essentiellement un sujet auto-référentiel, mais le philosophe Marc-Alain Descamps propose : « On peut tout apprendre dans le vêtement : l’histoire, la géographie, l’art, la politique, les échanges commerciaux, les langues, les religions, la littérature, la philosophie et bien entendu la psychologie des hommes, des femmes, des enfants ……… » 2 Il est évident que je ne m’attacherai pas à toutes les parties citées, mais à celle de la psychologie, et plus particulièrement de la psychanalyse.
Cette recherche explore des pistes heuristiques différentes de manière à présenter un document qui énonce des hypothèses et des conclusions novatrices. Ma volonté est de participer à une revalorisation des études qui traitent de la mode et à leur reconnaissance sur le plan intellectuel. Il m’a semblé opportun de concevoir mon projet comme un essai de théorisation faisant appel à plusieurs outils de réflexion. Dans cette perspective, je me suis référée aux analyses et aux théories énoncées par différents spécialistes pour élaborer cette étude. Ainsi, à l’évidence, les réflexions développées dans ce document ne prétendent pas à l’exhaustivité ; elles esquissent une série d’ouvertures possibles autour de grands thèmes qui permettent de mieux appréhender l’évolution des attitudes vestimentaires dans la société de demain.
Enfin s’il est relativement courant que les sciences humaines telles la sociologie et l’histoire de l’art choisissent le vêtement, la mode ou le costume comme objet d’étude, qu’en est-il de la psychanalyse ? Les notions de Moi, d’image du corps ou d’image d’âme peuvent-elles nous permettre de mieux cerner les comportements individuels ou collectifs en matière de vêtement ? « La vérité et la force de la théorie psychanalytique résident dans son potentiel explicatif sur le plan anthropologique, dans les connaissances universellement reconnues qu’elles nous apportent sur la nature du psychisme humain. » 3
Cette étude est donc basée sur trois grands axes de lien (les fondamentaux) entre psychanalyse et vêtement, c’est-à-dire Sigmund Freud et sa seconde topique, le schéma corporel et l’image du corps, ainsi que l’abord de la psychologie analytique de Carl Gustav Jung et son Processus d’Individuation qui est un processus de transformation.
La première partie tente d’apporter un éclairage sur la fonction symbolique du vêtement et de la mode, tout ceci en lien avec la seconde topique de Sigmund Freud (Voir annexe 1). Il s’agit d’éclairer les composantes sociales et les composantes personnelles ou psychiques qui ont pour fonction de tenter de rassembler ou de distinguer. La partie symbolique se compose de trois fonctions : la parure/protection, la pudeur et la séduction ainsi que la fonction composée d’un langage muet (ce que cela donne à voir). La deuxième traite du lien au corps avec une brève approche historique pour éclairer les théories de schéma corporel et d’image du corps : Cette partie je l’ai articulée de la manière à différencier l’avoir et l’être d’un corps. La troisième analyse le rôle du vêtement dans la conception globale de la psychologie analytique de Carl Gustav Jung (voir Annexe 2), dans l’idée d’une voie de développement individuel, loin des masques et plus près du cœur. Ce développement nous amène à entrevoir l’idée d’estime de soi et d’identité.

Il est vrai que le vêtement parle, la plupart du temps, d’autre chose que de lui-même : il met en scène des représentations du monde. « L’habillement est toujours une présentation de soi, et donc un commentaire sur les autres avec qui on s’assimile ou se différencie. » 4 L’adoption d’un vêtement ou d’un style contribue ainsi à la construction identitaire. Les vêtements font donc partie des objets qui contribuent à la construction de l’individu, en soi et au sein des groupes auquel il appartient. Comme le précise le psychanalyste Serge Tisseron, les vêtements « ne renvoient pas seulement à une identité sociale et aux signes distinctifs qui y sont attachés, ils renvoient aussi à une histoire personnelle et aux diverses stratégies mises en place par chacun pour se l’assimiler. » 5
L’état de l’art
Si nous tentons de rapprocher le vêtement de la psychanalyse, c’est moins par volonté novatrice que par le sentiment que tout peut venir de là et que tout y ramène.
La question du lien entre psychanalyse et vêtement a certes déjà été abordée, mais de façon différente. On le voit dans l’écrit récent de Catherine Joubert et Sarah Stern 6 , elles sont toutes deux psychiatres et analysent certains comportements vestimentaires de leurs patients ainsi que de l’image parentale. Le vêtement vu comme lieu du désir et de l’intime. Elles partent de leurs expériences en clinique et détaillent à partir de là certains comportements dits pathologiques.
La psychanalyste lacanienne Eugénie Lemoine-Luccioni 7 pose un regard analytique, basé sur le phénomène de castration symbolique ; son écrit n’est pas récent, mais reste d’actualité. « Le vêtement peut être alors ce qui contient et donne à croire qu’il y a un contenu. Il est la sphère et l’ombilic. » 8
Juan Pablo Lucchelli a rédigé sa thèse en 2002 et axe sa démarche et son analyse sur le fétichisme. 9
Quant au psychiatre Gérard Apfeldorfer, dans ses nombreux écrits et ses conférences, il s’est toujours intéressé de près ou de loin au vêtement et à son lien au corps. Un lien à un corps souvent décrié dans le monde contemporain puisqu’il dirige le groupe GROS (groupe de réflexion sur l’obésité et le surpoids).
Bien sûr dans d’autres textes j’ai retrouvé des passages qui nous parlent de vêtements, que ce soit dans un lien symbolique ou analytique. Je pense évidemment à la contemporaine de Carl-Gustav Jung, Marie-Louise von Franz, à la Docteur en philosophie France Borel, au psychanalyste John Carl Flügel. Dans l’esprit de veille technologique, je me suis inspirée de bien des auteurs pour étayer mes propos, de façon plus scientifique, et de penser aux opportunités de développement.
1 LACROIX, Christian, Qui est là ? Traits et portraits , Paris, Mercure de France, 2004, p. 6.
2 DESCAMPS, Marc-Alain, Psychosociologie de la mode , Paris, PUF, 1979, p. 19.
3 KOELLREUTER, Anna, Mon analyse avec le professeur Freud, Paris, Aubier, 2010, p. 180.
4 PITT-RIVERS, Julian, "Le Désordre vestimentaire" Actes des Journées de rencontre des 2 et 3 mars 1979, in Vêtement et Sociétés, No 1, Paris, Laboratoire du Muséum national d’histoire naturelle : société des Amis du Musée de l’homme, 1981, p. 59.
5 SLADDEN, C., "Les Adulescents et leurs marques : un langage commun, une révolution commune ?" in Repères Mode 2003. Visages d’un secteur, Paris, Regard, 2003, pp 76-77.
6 JOUBERT, Catherine, STERN, Sarah, Déshabillez-moi. Psychanalyse des comportements vestimentaires , Paris, Hachette Littératures, 2005.
7 LEMOINE-LUCCIONI, Eugénie, La Robe. Essai psychanalytique sur le vêtement , Paris, Seuil, 1983.
8 Ibid ., p. 81.
9 LUCCHELLI, Juan Pablo, Un fétichisme sans qualités, Thèse de doctorat, Paris 8, 2002, non publiée.
Partie 1 : La fonction symbolique du vêtement et de la mode
Dans cette première partie, j’aimerais vous parler de mode en tant que relation sociale et de lien avec l’individu lui-même.
Chapitre 1 : Le vêtement lu et le vêtement vu
Le vêtement est lu comme marque d’une image sociale et il est vu comme un révélateur d’une position individuelle. Ce sont ces deux paramètres que nous tenterons de définir dans ce préambule. Nous livrerons quelques réflexions sur la mode en général car ce signifiant, par trop polysémique peut créer une confusion des attentes. Ces réflexions clarifieront les enjeux et pourront amener à une meilleure compréhension de ce domaine qui touche tout le monde car tout le monde s’habille, ce qui fait que la mode devient objet d’expertise et tout un chacun s’autorise à analyser le phénomène mode et à porter des jugements sur ses créateurs et ses consommateurs.
D’autre part, un lien direct avec des aspects psychanalytiques émane de cette réflexion. Dans cette partie ce lien est directement affilié à la seconde topique de Sigmund Freud (voir Annexe 3).
La psychosociologie de la mode n’est pas un sujet noble, elle est considérée comme futile car il est clair « que l’on parle chiffons » . Peu d’analyses sérieuses sont consacrées à l’étude du fonctionnement de la mode, de son évolution et de son impact sur l’imaginaire et le comportement des individus et de la société. Cependant c’est une psychosociologie de l’imaginaire, notre relation au vêtement est également déterminée par la représentation. Comme nous dit le sociologue André Guindon « La sémiologie s’avère particulièrement utile pour déchiffrer la gestuelle vestimentaire, cet ensemble de signes qui, consciemment ou non, exprime avant tout la singularité propre à chaque esprit incarné de notre espèce que les liens multiples qui nous unissent les uns aux autres. Le système vestimentaire est un système de signes. Tout signe est en effet une entité à deux faces. Le contenu pour le signifié et le contenant pour le signifiant. » 10 La mode a donc une fonction de figuration sociale et une fonction d’anticipation. Helmut Lang (créateur) nous dit : "la mode est toujours un miroir de processus sociaux." Le vêtir devient une gestuelle d’appartenance et d’individualisation, de représentation et de transformation qui cherche à établir un équilibre entre le désir de conformité et le désir de singularité, entre l’affirmation du présent et la recherche d’un futur meilleur.
Les composantes sociales
La mode est un phénomène social qui s’organise autour de trois pôles :
– celui du temps ;
– celui du corps ;
– celui de la politique.

Le temps : celui qui passe.
La mode se conjugue au futur et vit dans ses annonces.
« La question que pose la mode ne se résume point à être ou ne pas être, car elle participe des deux à la fois, elle se tient constamment sur la ligne de partage des eaux entre le passé et l’avenir, et nous dispense alors, aussi longtemps qu’elle est à son sommet, un fort sentiment comme peu d’autres phénomènes en sont capables. Sa vocation à être remplacée ajoute un nouveau charme à ceux qu’elle a déjà. Elle n’est pas, sinon en devenir. » 11
La mode peut donc être définie comme contraire au présent. En effet, elle vit dans l’avenir. Coco Chanel nous dit d’ailleurs : "Le génie, c’est de prévoir. Plus la mode est éphémère, plus elle est parfaite."
La mode se conjugue effectivement au futur, elle est dans les effets d’annonce et a une vie extrêmement brève ; sa noblesse pourrait lui venir de là. Oscar Wilde dans un Mari idéal nous dit déjà : "Rien n’est aussi dangereux que d’être trop moderne, on risque de se retrouver démodé tout à coup." Les explorations spatiales et temporelles des créateurs de mode sont le signal d’une tendance qui s’enracine profondément dans les formes contemporaines de sociabilité.
L’emploi du futur dans les journaux de mode est un autre exemple de l’utilisation du mode temps. Les modes, avant de se réaliser, vivent dans l’imaginaire des lanceurs de mode, dans les prévisions des rédactrices. Ce mode du futur s’inscrit bien dans l’ère du désir.

Le corps
L’histoire de la mode est aussi l’histoire des contraintes et des libérations, du corps vécu et du corps vu, une zone d’échange. Cette alternance se vérifie également dans les périodes historiques de la mode. Paul Poiret a libéré la femme du corset, puis sont venues d’autres contraintes (la gaine, la minceur, le jeunisme) et d’autres libérations (la mini-jupe, le tissu stretch). « Un vêtement sert au sujet à occuper un peu plus de place que son corps n’en occupe. » 12
On peut imaginer des cercles concentriques qui seraient des enveloppes successives ; des plus intimes et moins partageables aux plus sociaux qui sont clairement des enveloppes d’identité. Serge Tisseron aborde le thème de l’individualisation de manière plus personnelle : « La dynamique du vêtement du dessus – plus sociable – et du vêtement de dessous – plus intime – raconte l’histoire des états émotifs et affectifs de chacun, c’est-à-dire à la fois les liens que nous avons et ceux que nous souhaiterions tisser. » 13 Nous sommes clairement dans ce que je pourrai appeler le vêtement révélant.
La mode exprime, elle offre au regard, et elle manifeste des désirs créés chez l’homme par la vie en société.
Le vêtement devient une seconde peau entre soi et les autres. Il est une carapace qui protège de l’extérieur et une sécrétion qui permet d’exprimer l’intérieur, de donner des signes véridiques ou mensongers. « Derrière une apparente futilité se dévoilent les mouvements intimes et méconnus de nos désirs. Le vêtement, cette seconde peau, appartient à la fois au dedans et au dehors, il protège l’espace intime comme il ouvre sur l’espace social et relationnel. L’habit est en position de lisière, d’interface entre le sujet et le monde, il peut masquer le sujet ou, au contraire, le dévoiler. » 14
Les aspects fonctionnels, symboliques sont inscrits dans ce qui entoure l’enveloppe corporelle et sont des indicateurs de :
– l’identité professionnelle ;
– l’appartenance à une tribu ;
– les grandes étapes de la vie ;
– le type de loisirs et de sports ;
– le mode de locomotion.

« La personne joue des rôles, tant à l’intérieur de son activité professionnelle, qu’au sein de diverses tribus à laquelle elle participe. Son costume de scène changeant, elle va, suivant ses goûts (sexuels, culturels, religieux, amicaux) prendre sa place, chaque jour dans les divers jeux du theatrum mundi » 15

La politique
La mode en tant que phénomène social relève du politique, c’est-à-dire de l’être ensemble, du pouvoir, de l’autorité.

« La mode naît lorsque le vêtement ne se réduit plus à ses vertus protectrices, elle est politique dès sa naissance. La mode n’est possible qu’à partir du moment où il y a une cité, une vie urbaine, une masse organisée et où l’économie de la survie cède la place à celle du superflu et du luxe. C’est dans un contexte urbain que peut émerger la dialectique sociale fondamentale de la mode : se fondre dans la masse ou sortir du lot , disparaître ou apparaître, se distinguer, être distingué. » 16 Nous parlons actuellement bien de "tribus" qui se forment (essentiellement chez les jeunes personnes) selon les goûts vestimentaires qui révèlent une position sociale voulue. Dans ces "tribus" existent également des personnes qui vont simplement suivre les leaders.
« L’imitation délivre l’individu des affres du choix, mais le signale comme la créature d’un groupe, comme le réceptacle de contenus sociaux. […] L’imitation répond ainsi dans tous les phénomènes dont elle est un facteur constitutif, à l’une des tendances fondamentales de notre être, celle qui pousse à fonder la singularité dans la généralité, accentuant la stabilité dans le changement. […] Voilà qui cerne les conditions d’existence de la mode en tant que phénomène partout répandu dans l’histoire de notre espèce. Imitation d’un modèle donné, la mode satisfait un besoin d’appui social, elle mène l’individu dans la voie suivie par tous. […] Elle satisfait tout autant le besoin de distinction, la tendance à la différenciation, à la variété, à la démarcation. Et elle y parvient par le changement des contenus qui imprime à la mode d’aujourd’hui sa marque individuelle. […] La mode n’est donc jamais qu’une forme de vie parmi beaucoup d’autres qui permet de conjoindre en un même agir unitaire la tendance à l’égalisation sociale et la tendance à la distinction individuelle. » 17

Les créations de mode ont un rôle de médiation et peuvent nous dire par quel chemin va notre société. Le sociologue Frédéric Monneyron pose d’ailleurs sur ce phénomène un regard radical : « Et si, comme j’en ai fait l’hypothèse ……, la création vestimentaire anticipe et, dans une large mesure, détermine les changements sociaux, en modifiant les images du corps et, par suite, les comportements qu’elles suscitent, si elle est, pour reprendre l’expression d’un président de la République, "metteur en scène du quotidien", alors le couturier, "cet homme qui a de l’avenir dans l’esprit," mérite toute l’attention de l’observateur social. » 18 Même si cette position ne recouvre pas complètement notre point de vue, elle a le mérite de poser une réflexion valorisante tant pour la mode que pour la création.

L’être humain s’entoure d’objets et de vêtements qui ont deux fonctions :
– l’une tournée vers le groupe, qui est donc sociale. Combien d’individus n’adoptent-ils pas un mode de vie totalement déterminé par leur profession et en assimilent les attitudes ainsi que les vêtements. Pensons simplement au ténor qui est dominé par sa voix et qui le montre tant dans son quotidien que dans son paraître ;
– l’autre tournée du côté de l’individu, qui devient subjective, car elle s’approprie une fonction sensorielle (par le toucher), une fonction affective (j’aime ou je n’aime pas) et une fonction motrice (qui passe par le corps). Associer et distinguer, telles sont les deux fonctions de base. « On pourra visiblement obtenir, en s’opposant à la mode, la même combinaison obtenue en lui obéissant radicalement. Le sentiment d’individualisation. » 19
Les composantes personnelles ou psychiques
Pour introduire la partie personnelle et psychique, nous pourrions dire que le vêtement, l’objet peut nous parler de quatre modalités :
– il médiatise l’attention et le soin que nous portons à notre propre personne le narcissisme y est clairement abordé ;
– il nous permet de manifester nos émotions ;
– il contribue à installer un mode de pensée ;
– il joue un rôle dans notre relation aux diverses formes de mémoire.

Mimi, une de mes patientes qui a atteint aujourd’hui la cinquantaine, ne peut toujours pas porter de chemise ou de polo à col. Cela lui rappelle des souvenirs douloureux. Sa mère, en effet, l’obligeait à se vêtir de telle manière pour lui plaire à elle. Ces vêtements prenaient une connotation positive de "petite fille modèle" et la faisait reconnaître dans son village comme telle. « Les histoires liées à l’enfance illustrent quelques-uns des enjeux à l’œuvre dans les choix vestimentaires des parents pour leurs enfants. L’habit recèle dans ses fibres la mémoire des premiers soins maternels. L’enfant est habillé par sa mère, elle-même engagée dans une tradition familiale, habitée de rêves, d’envies, de frustrations. » 20 Nous sommes donc clairement dans une réactivation du Surmoi.
L’être humain peut donc prendre conscience que son existence psychique est inséparable de son rapport à l’objet-vêtement.
Le vêtement couvre et pare le corps humain. Il est le signe qui sépare l’homme de l’animal. Il est le caractère fondateur de la socialisation. La société est identifiée à partir des habits portés et ceux-ci déterminent les comportements. « Le vêtement informe tout d’abord de l’appartenance au genre humain. S’habiller est le propre de l’homme. Supprimez le voile, il invente les lunettes de soleil. Supprimez le gant, il se vernit les ongles. Supprimez les poches, il invente le sac. » 21
Le vêtement devient ainsi un ensemble de signes qui consciemment ou non exprime la singularité propre à chacun et qui exprime également les liens qui unissent les individus, les uns aux autres.

« Le vêtement peut signaler, entretenir, entraîner, amenuiser, occulter approfondir, renouveler, interpréter, neuf grandes divisions de l’homme. Les informations qu’il peut ou non délivrer portent sur :
– la division par sexe ;
– la division par âge ;
– la division des positions sociales ;
– la division de l’activité ;
– la division des cultures : des différences évidentes (aires musulmane, occidentale, indienne), des différences volontairement acquises et imposées : les juifs ;
– les divisions de lieux et de moments : le moment n’est pas seulement la situation journalière, saisonnière, mais la situation de l’instant : jour – nuit ;
– la division des états sanitaires : l’attirail des lépreux s’annonçant crécelle en mai ;
– la division des mœurs ;
– la division des positions politico-idéologiques et religieuses » 22 .

Il s’ensuit deux mouvements : celui d’assimilation et celui d’accommodation
Ce sont deux psychologiques :
– L’une favorise l’enracinement dans le milieu ;
– l’autre cherche à s’en différencier.

Le vêtir devient donc une gestuelle d’appartenance et d’individualisation, ou encore de représentation et de transformation. Cette gestuelle cherche à établir un équilibre entre le désir de conformité et le désir de singularité , entre l’affirmation du présent et la recherche d’un futur meilleur. Dans cet univers, ne pas être comme les autres constitue un atout. Ce cheminement est particulièrement prégnant à l’adolescence où le vêtement peut amener à assumer son corps sexué ou alors s’immerger dans l’androgynie, par besoin de temps pour assumer sa sexualité naissante. Un cap important est de faire partie d’une « tribu » à ce moment de l’existence, cette appartenance au groupe peut être un "passage obligé" pour aller vers l’individualité.
Il s’agit de capter les signes que l’on donne et ceux que l’on nous renvoie. Les gestes du vêtir deviennent donc expressifs et nuancés. Ils se chargent d’ambivalences, d’émotions, voire d’états d’esprit indicibles.

Le paradoxe de la mode est donc de plus en plus dans le fait que chaque être essaie d’être semblable à son prochain et d’être différent de lui.
Le pourquoi de la mode s’exprime, en effet, clairement dans le fait que si nous osons affirmer notre individualité, nous créons la mode.
Le comment de la mode vient du fait qu’une mode pour être lancée avec succès doit être en accord avec l’air du temps, un idéal du futur, projeté devant chaque être.
Le recours à la suggestion dans le lancement d’une mode repose donc sur le prestige de l’inspirateur et sur la valeur affective de ce qu’il suggère. C’est bien la projection du Surmoi sur l’individu qui exerce cette suggestion, car ce sont les modèles du plus grand nombre qui nous influencent. « En apparence chacun croit savoir ce que c’est qu’un vêtement à la mode. Mais en réalité, le terme est profondément équivoque. En effet, il rassemble deux notions distinctes : un jugement de fait et un jugement de valeur. Le jugement de fait recouvre un simple constat statistique : à un moment précis, la fréquence d’apparition de certains objets est plus élevée qu’à d’autres. Bien souvent ces toquades sont massives et soudaines. A cette conception objective de la mode s’en ajoute une autre où le jugement de valeur règne en maître. Selon cette représentation des choses, seul un objet rare peut être tendance. » 23
Le but du vêtement est bien d’assurer un maximum de plaisir, mais en accord avec le principe de réalité, et c’est bien là le quoi de la mode. Le principe de plaisir favorise la reconnaissance des similitudes plutôt que des différences. Le principe de réalité agit par assimilation et va de l’inconnu au connu. Il exige parallèlement que l’individu possède une vision non déformée de son corps. Le vêtement implique une imitation par essence, d’abord elle va de l’individu jugé supérieur à l’inférieur, ou encore du luxe au prêt-à-porter.

A partir de là, en intégrant le pourquoi, le comment et le quoi nous sommes dans plusieurs éléments connus. L’expression du Moi nous amène à parler de look. C’est bien le credo du look d’être dans un monde du semblable et du différent, c’est-à-dire un mélange d’individualisme et de conformisme. Comme il y a un nombre de plus en plus important de vêtements proposés, la mode peut être suivie avec ce mélange d’un Moi individuel. Le paraître avoue l’être dans l’ère du look. L’usage du vêtement est bien individualisé, mais pas le vêtement lui-même. On voit donc bien plus la relation au vêtement à titre individuel, c’est-à-dire ce que l’individu fait de ce vêtement, que le vêtement lui-même. La révolution du look est bien de ne plus subir le code de la mode, mais de le manier, de le composer. Ce mode de se vêtir revêt donc un Moi irréductible. « Si l’agencement singulier du vêtement peut évoquer un discours, une parole du Moi sur lui-même, s’il révèle aussi indirectement, les pulsions qui l’agitent, c’est que cet agencement véhicule des informations […] à partir des formes, de la matière, de la coupe, de la couleur, de la marque, des accessoires et des différentes parties du costume. » 24
On change donc de look non plus parce que c’est la mode, mais parce que cela correspond à la vérité de l’être et ceci n’a pas de fin.
Parallèlement on peut faire le lien avec les créateurs eux-mêmes, avec ce prestige de l’inspirateur qui amène la notion de plaisir et également d’un Moi réadapté. « Avec la massification de l’accès à la mode se diffuse une espèce de droit spontané à la création de mode, incarné par les stylistes / créateurs. Ils ont une attention flottante, ils sélectionnent l’avenir dans le présent. Ils cherchent d’ailleurs la mode dans la mode. Ils proposent des thèmes, des concepts, des situations, des environnements, des sublimations. » 25

On en arrive donc à la notion de style qui rejoint de manière très claire ce propos. « Le style est pour nous une disposition de l’existence, une manière d’être. Nul ne peut allumer une cigarette, manier une plume ou lancer une balle, que l’attitude, la cadence, le volume, la ligne et l’économie du geste ne trahissent un caractère : l’action tire sa forme d’une forme d’esprit. » 26

Il est parfaitement clair que l’on retrouve le symbole du Moi dans chacune de ces manifestations et que le lien avec le plaisir… est direct.

Du style il n’y a qu’un pas à faire pour émettre un lien avec la tendance , en effet la tendance est clairement dans un espace temps non lié au présent et en accord avec l’air du temps. La tendance part toujours d’une mutation sociologique, puis elle est alimentée par le marketing de marques, Les tendances gardent une part de mystère. Christian Lacroix humblement nous dit : "La rue est dangereusement créatrice."
« La complexité des tendances transparaît jusque dans de banales questions de vocabulaire. La mode est séparée de la société par une membrane au fonctionnement difficilement prévisible. Certains événements trouvent leur transcription immédiate dans les tendances tandis que d’autres semblent n’avoir aucune influence sur elles. Les couturiers n’ignorant pas le monde extérieur […] la scène culturelle est suivie de manière attentive par les créateurs, ces penchants les incitent à se nourrir d’influences esthétiques extérieures à la mode qui se retrouvent souvent dans les tendances du moment. » 27
Dans la tendance il est intégré quatre types de temporalité :
– Des cycles courts et éphémères incluant de nombreux petits phénomènes.
– Des cycles moyens qui règlent les modalités d’un usage (le raccourcissement de la jupe qui est devenu un signe d’émancipation des femmes et surtout de la jeunesse).
– Des cycles longs qui font figure d’acquisition culturelle définitive (le port du pantalon par les femmes), ou la recherche du bien être.
– Les macro tendances qui irriguent notre mode de pensée, elles sont au croisement de la philosophie, de la sociologie, de la psychologie, des mathématiques, des biotechnologies (l’intégration de la technologie au quotidien).

« Pour que le port du pantalon par la femme devienne ainsi l’enjeu – et le moteur – d’une reconsidération des rôles sexuels, il fallait que l’on pressente plus ou moins confusément que, loin d’être neutre, il changera les comportements et induira de nouvelles manières d’être. De fait, il présente une femme beaucoup plus libre de ses mouvements et potentiellement libre, par conséquent de se livrer aux mêmes activités que les hommes et, au-delà de se comporter comme eux dans tous les domaines de la vie sociale. » 28
Il en irait de même de toute partie de l’intégration du vestiaire masculin par les femmes, qui définit un accaparement de nouveaux rôles sociaux.
Pour contrebalancer la tendance croissante aux achats via Internet, on voit bien que les enseignes imaginent une relation plus émotionnelle, plus affective avec les clients. Décathlon, par exemple, ouvre un point de vente de 4000 m2, avec terrain de sport, mur de grimpe, practice de golf, parcours santé, où le consommateur peut essayer son futur équipement en conditions réelles. Il devient acteur de sa consommation dans un point de vente qui devient espace de désirs.
« C’est véritablement l’habit qui fait le moine. L’habit est le signe d’une existence nouvelle, surnaturelle, embrassée par le moine. La vêture n’est pas accidentelle à la consécration monacale, elle en est la désignation, le geste liturgique, la manifestation essentielle. » 29
Les créateurs et les marques ne sont pas égaux devant les tendances. Les uns les créent, les autres les suivent. Bien qu’ils se doivent d’être originaux, les labels les plus pointus ne peuvent pas situer leurs vêtements trop en avance par rapport aux tendances. « J’avais choisi ce métier (la tendance) pour anticiper, ce qui revient à travailler dans un laboratoire de l’étonnement. » 30
Les jeux de la mode
Nous sommes donc bien dans la mode en jeux :
– le jeu de la mode qui est la souplesse, c’est-à-dire l’écart par rapport à la norme. Y voir tout ce qui n’est pas prévisible ;
– le jeu de la mode c’est le jeu de la rareté, c’est-à-dire ne pas vouloir plus du même, c’est bien là un des aspects psychologiques
– le jeu de la mode c’est le jeu du suivez-moi, c’est le jeu de la bande, le jeu de la reconnaissance, faites comme moi. On peut y voir un reliquat du Surmoi (de l’image du Père).
– le jeu de la mode c’est le jeu du m’as-tu-vu. Y sont corollaires le signe, le signal et le symbole. Le vêtement n’est plus directement lisible, il élargit l’horizon du jeu, ce serait aussi le jeu d’être à côté de la mode. C’est également le jeu de la compétition et donc de sortir du lot. « Une tenue vestimentaire soignée dénoterait la responsabilité individuelle et une attitude plus positive envers soi-même. Une tenue à la mode, par ailleurs projetterait une image de sociabilité. Lié à l’image du moi idéal de chaque individu, le choix des habits sert donc à structurer l’identité individuelle. Cela est si vrai que les personnes dont l’identité psychologique est perturbée ne manifestent aucun intérêt pour l’habillement. Aussi a-t-on imaginé une thérapie vestimentaire pour les aider à reconstruire la conscience de qui elles sont. » 31
Érasme, déjà nous dit "Le vêtement est le corps du corps et il donne une idée des dispositions de l’esprit".

– Le jeu de la mode c’est le jeu de l’attente comblée ou déçue avec tous les signes d’appartenance. Le but est donc de créer quelque chose que nous pouvons aimer, le jeu revient ainsi avec une coloration différente.

En conclusion nous sommes dans le Moi, dans le plaisir c’est-à-dire dans le Ça avec un regard du Surmoi.

« La mode serait autant ce qui distingue que ce qui rassemble. […] Il devrait s’agir de plaisir, plaisir du corps, plaisir du jeu, plaisir de s’habiller pareil ou de s’habiller autrement, plaisir parfois de se déguiser, plaisir de découvrir, d’imaginer, plaisir de retrouver quelque chose, plaisir de changer. Cela s’appellerait la mode : une manière de jouissance, le sentiment d’une petite fête, d’un gaspillage ; quelque chose de futile, d’inutile, de gratuit, d’agréable. On inventerait un plat, un geste, une expression, un jeu, un habit, un lieu de promenade, une danse, on ferait partager son invention, on partagerait les inventions des autres, cela durerait quelques heures ou quelques mois ; on s’en lasserait ou on ferait semblant de s’en lasser ; cela reviendrait ou ne reviendrait pas. Ce serait comme à l’école pendant les récréations : ça a été les barres, puis la balle au chasseur, puis les billes, puis l’orchestre avec des peignes et du papier chiotte, puis les collections d’emballages de cigarettes.
Mais ce n’est pas ça, évidemment, pas ça du tout. Avant même de commencer à parler de la mode, avant même que les faits de mode soient éclairés par les lumières plus ou moins chatoyantes des diverses idéologies contemporaines, on sait déjà que ce ne sera pas ça. La mode, pourtant, parle de caprice, de spontanéité, de fantaisie, d’invention, de frivolité. Mais ce sont des mensonges : la mode est entièrement du côté de la violence : violence de la conformité, de l’adhérence aux modèles, violence du consensus social et des mépris qu’il dissimule. Ça ne sert pas à grand chose d’être ou de vouloir être contre la mode. Tout ce que l’on peut vouloir, peut-être, c’est être à côté. Il devrait s’agir de plaisir. Le contraire de la mode, ce n’est évidemment pas le démodé ; ce ne peut être que le présent : ce qui est là, ce qui est ancré, permanent, résistant, habité : l’objet et son souvenir, l’être et son histoire. » 32
10 GUINDON, André, L’Habillé et le nu. Pour une éthique du vêtir et du dénuder. Essai, Ottawa, Les éditions du Cerf, 1998, pp. 22-23.
11 SIMMEL, Georg, La Tragédie de la culture, Paris, Éditions Rivages,1988, (1 ère éd. 1895), p. 102.
12 BOREL, France, Le Vêtement incarné. Les Métamorphoses du corps, Mesnil-sur l’Estrée, Calmann-Lévy, 1992, p. 22.
13 TISSERON, Serge, Comment l’esprit vient aux objets , Paris, Aubier, 1999, p. 30.
14 JOUBERT, Catherine, STERN, Sarah, Déshabillez-moi. Psychanalyse des comportements vestimentaires , Paris, Hachette Littératures, 2005, p. 8.
15 LANDRY, Géraldine, "Branding games. Modes, marques, magie", in Le Sociographe, No 17, IRTS, Languedoc-Roussillon, 2005, P. 43.
16 LANG, Abigail, S., Mode & contre-mode. Une anthologie de Montaigne à Perec , La Ferté-Macé, Editions du Regard, 2001, p. 15.
17 SIMMEL, Georg, op. cit. ,1988, pp. 91 – 92.
18 MONNEYRON, Frédéric, La Frivolité essentielle. Du vêtement et de la mode , Paris, PUF, 2001, p. 39.
19 SIMMEL, Georg , op. cit., 1988, p. 107.
20 JOUBERT, Catherine, STERN, Sarah, op. cit. , 2005, p. 9.
21 YONNET, Paul, Jeux, modes et masses. 1945-1985., Paris, Gallimard, 1985, p. 307.
22 YONNET, Paul, Ibid., 1985, p. 308.
23 ERNER, Guillaume, Victimes de la mode ? Pourquoi on la crée, pourquoi on la suit., Paris, La Découverte, 2004, p. 94.
24 POUILLOUX, Sylvie, "La construction vestimentaire. Au carrefour du social, du symbolique et du psychique", in Le Sociographe, No 17, IRTS, Languedoc-Roussillon, 2005, p. 76.
25 YONNET, Paul, op. cit. , 1985, p. 338.
26 MORIER, Henri, La Psychologie des styles , Genève, Georg Éditeurs, 1985, (1 ère éd. 1959), p. 7.
27 ERNER, Guillaume, op. cit., 2004, p. 125.
28 MONNEYRON, Frédéric, op. cit. , 2001, p. 32.
29 GUINDON, André , op. cit., 1998, p.113.
30 LAMBRON, Marc, Théorie du chiffon, Paris, Grasset, 2009, p. 13.
31 GUINDON, André, op. cit., 1998, p. 82.
32 PEREC, Georges, "Douze regards obliques" in Espèces d’espaces, Paris, Galilée, 2000.
Chapitre 2 : Les fonctions symboliques de la mode.
Les trois fonctions plus une (protection, pudeur, séduction et langage)
Nous allons aborder les trois fonctions plus une qui caractérisent le vêtement et a fortiori la mode. Ces trois fonctions vont satisfaire le besoin de protection, le besoin de pudeur, mais aussi le désir de séduction et de jeu ainsi que le langage. Nous pouvons y lier les notions de pulsion (Éros-Thanatos) (voir Annexe 4) ainsi que le narcissisme (voir Annexe 5) car la mode exprime et offre au regard les conflits intérieurs, les désirs créés chez l’homme par la vie en société.
La protection / La parure
Dans un sens littéral protection signifie "couvrir devant".
La Bible voit dans la protection un des premiers gestes fondateurs de la civilisation humaine. La Genèse nous dit : "ils ont vu qu’ils étaient nus et ils se sont couverts." Cette phrase laisse bien entrevoir qu’il ne s’agit pas seulement de se protéger du climat, mais aussi et surtout de se protéger du regard de l’autre. Comment se sont-ils protégés ? En se parant d’une feuille de vigne. La protection est donc essentiellement parure. Shakespeare dans Hamlet dit : "le costume révèle souvent l’homme". La protection pousse donc à assumer les différences individuelles. De plus elle amène implicitement la notion de regard, car il s’agit de ne montrer que ce que l’on veut bien.
La mise à nu peut effectivement être une humiliation. Qui n’a pas vu des photos des camps de concentration et ce que révèlent les visages photographiés ? C’est bien l’humiliation qui est signifiée et la fragilisation de ces êtres est insoutenable.
La parure est donc, selon les spécialistes de l’anthropologie du costume, la cause première de l’adoption du vêtement. Elle permet bien d’exhiber les attraits. Elle a une double signification ; l’individu se transforme et se distingue aux yeux des autres.
La parure c’est bien magnifier le corps humain. Cette enveloppe de la peau psychique symbolise bien dans un sens encore plus profond ce que nous disait Érasme : "Le vêtement c’est le corps du corps". Cela peut donc devenir une seconde peau sécurisante. La parure est une manifestation liée à la séduction, elle attire les regards et satisfait le narcissisme. « La parure est un ingénieux système visant à instaurer une certaine harmonie entre des intérêts antagonistes ; en modifiant la forme apparente du corps, elle procure un sentiment accru de puissance, le sentiment de l’extension de notre moi corporel. Par l’adjonction d’artifices, le corps s’amplifie, se prolonge, il intègre des corps étrangers : bijoux, encre du tatouage […] » 33
La parure souligne un aspect du corps qui peut être mis en valeur pour le plaisir (la pulsion) des yeux.
Par exemple :
– grandir avec des talons ou des chapeaux ;
– élargir les épaules ;
– resserrer la taille.
La parure a donc très vite acquis une double signification. L’individu se distingue aux yeux des autres, il pense s’élever à ses propres yeux en se transformant. L’individu s’assimile par ailleurs également aux autres.
« A ce stade de la représentation sociale, la parure n’est plus un instrument de pouvoir social puissant et dominant, mais l’accompagnement de modes de vie et de styles de vie divers. […] L’explosion des modes dans l’univers de la mode traduit une volonté de paraître autrement ou de paraître vrai, une recherche de liberté et d’indépendance et, toutefois le besoin constant de représentation d’un style de vie ou d’un art de vivre à travers la parure. » 34
L’habillement est donc toujours une présentation de soi et un commentaire sur les autres (différence – assimilation). J’aimerais que les autres me ressemblent, c’est-à-dire "qu’ils soient du même que moi". Le vêtement cache et montre. Il devient protection et affirmation de soi. Le vêtement représente ainsi la première vision que les autres ont de nous. Nous voyons bien que le vêtement renvoie à l’histoire personnelle et à la stratégie mise en place pour assimiler cette histoire.
La pudeur
La pudeur protège l’intimité de la personne, elle ne fait d’ailleurs que cela. Elle protège donc la valeur individuelle face au sexuel, qui est le symbole de l’intimité. « Le vêtement est donc le regard qui va envelopper la personne de pudeur : toilette, petite toile comme un hymen qui redonne au jour la virginité de sa nouveauté. » 35 La pudeur devient ainsi garante du mystère de la personne. Peut-être permet-elle même de sauver sa liberté intérieure ? Le judéo-christianisme a imposé une morale sexuelle de pudeur et a déporté le sexuel vers d’autres symboles plus épurés. La pudeur est clairement une pulsion dont la fonction est inhibitrice car il s’agit de renoncer à certains actes que nous prendrions plaisir à accomplir. Il est dit que l’impératif de pudeur est plus sévère pour les femmes. En effet, les femmes sont parfois amenées à devoir cacher non seulement le sexe, mais les seins, les bras, les cheveux et parfois le visage. Cette pulsion peut être provoquée par une situation à dominante sexuelle ou sociale. La dominante sexuelle fonctionne plus sur l’exhibition et la dominante sociale fonctionne sur l’embarras, le sentiment de honte ou de culpabilité.
Comment se fait-il que l’on soit dans le mauvais habit pour une circonstance donnée ? Cette situation se retrouve souvent dans les rêves. On peut donc également dire que la pudeur est, dans le contexte social, régie par le Surmoi.
La relation entre parure et pudeur est donc souvent contradictoire :
– exhiber,
– cacher.
Serait-ce exhiber nos attraits et cacher notre honte de n’être pas parfaite ? La conduite pudique sert à préserver le sujet de l’angoisse s’il devait affronter une situation psychologiquement dangereuse, de même à l’heure actuelle la pudeur sert à dissimuler les soi-disant défauts physiques.
Cependant la pudeur a pour but de plaire à ceux avec lesquels nous vivons.
La pudeur peut également être travestie en érotisme avec une parure suggestive, mais peut également être considérée comme l’idée d’une exhibition scandaleuse, et qui enlève la parole. Ce serait presque un outrage à la pudeur.

A l’heure actuelle et en terme de mode on pourrait dire que c’est la pudeur, donc la crainte de dévoiler une particularité qui fait se réfugier mainte personne dans le nivellement de la mode. Ne pas oser sortir du lot ? Ce seraient donc les personnalités plus faibles qui inclineraient généralement au sentiment de pudeur. Elles n’osent pas aller vers l’individualisation, ni l’autonomie car elles ont besoin d’être conformes. Si elles deviennent un centre d’attention, elles perdent leur sentiment de Moi. En effet l’autonomie demande de pouvoir se définir seul en tant qu’identité et avec ses propres forces.
Simmel nous dit en 1895 déjà :
« La femme, comparée à l’homme, est plus fidèle ; mais la fidélité justement qui traduit dans l’ordre affectif l’uniformité homogène de l’être requiert aussi, pour un bon équilibre des tendances, un jeu de changement plus animés dans les domaines plus marginaux. Inversement l’homme d’une nature moins fidèle et qui d’ordinaire, typiquement ne maintient pas la liaison affective qu’il a pu nouer un jour avec la même inconditionnalité, la même concentration de tous ses intérêts vitaux sur elle seule, aura moins besoin par conséquent de cette forme de changement extérieur. » 36
L’état d’esprit d’un être qui ne suit pas la mode mais est à la mode devient donc un mélange apparemment agréable d’envie et d’approbation et ainsi l’amateur de mode représente par sa distinction un équilibre original entre le Moi et la pulsion. Le vêtement exprime bien, en effet, les intentions les plus secrètes de l’être et donc du corps qui le porte.
La séduction
Sé-duire c’est tirer à l’écart dans le sens de détourner, séparer. Séduire c’est mourir à la réalité et se produire comme leurre.
« La séduction continue son chemin de mythe universel, représenté à toutes les époques, dans tous les pays, célébré dans toutes les cultures et vraisemblablement rejeté et haï par l’ensemble des religions. […] Une approche psychanalytique montre que la séduction utilise les mêmes caractéristiques que celles qui différencient le désir du besoin : c’est un en-plus nécessaire à la vie psychique et dont dépend la vie physique, semblable en cela à ce qui différencie la satisfaction sexuelle du besoin de reproduction. La séduction est partout, y compris dans la vie intellectuelle. » 37
Dans le désir de séduire, le vêtement a une place importante. En effet, il peut favoriser cet élan, en être un indicateur. « D’un point de vue psychique, l’habit semble illustrer les tentatives conscientes et inconscientes du sujet pour correspondre par l’apparence, à une image magnifiée de lui-même, c’est-à-dire d’une certaine façon à un moi idéal. Il soutient le narcissisme et confère à la personne une valeur ajoutée, valeur de séduction. » 38 La séduction se caractérise également par l’idée que l’on se fait de l’autre. Elle s’établit sur un réseau de signes sensibles qui peuvent être des signes du corps : vêtement, bijou, fard et des signes corporels : voix, regard, geste. « La séduction lie l’intelligible au sensible. La connaissance est liée à l’activité pulsionnelle. » 39
« La séduction est sans nul doute possible, l’élément moteur majeur des métamorphoses du corps à travers peuples et continents. Elle est de l’ordre du rituel, elle transcende la réalité et n’est jamais là où l’on croit. Les femmes en sont les protagonistes les plus actives car elles miment continuellement la mise en scène des apparences de leur corps, sans d’ailleurs toujours comprendre à quel point la séduction évoque la maîtrise de l’univers symbolique, tandis que le pouvoir représente la maîtrise de l’univers réel. » 40
Dans la séduction on peut voir une distorsion entre le même et l’autre, c’est donc bien du mythe de Narcisse dont nous parlons.
La séduction peut devenir piégeante, exprimer un malaise (hystérique) si le désir de capter le regard de l’autre devient insatiable. L’excentricité peut ainsi amener à une excentricité, elle permettrait de montrer à l’autre ce qu’il veut voir et cacher le reste. Cette excentricité permet cependant également une créativité, être différent dans une société qui parfois est intolérante.
Il y a une forme plus maligne de "gentillesse". C’est lorsqu’une femme se sert de sa séduction pour s’attirer les faveurs des autres, pour les mettre dans de bonnes dispositions, afin d’obtenir ce qu’elle n’aurait pas autrement. Elle accepte de ne pas être elle-même, de se conformer en façade à ce que l’autre paraît souhaiter. Elle s’illusionne et abandonne sa principale source de pouvoir : parler en son nom propre, en toute sincérité. Ainsi le vêtement prend également sens dans une idée de rituel, se faire belle, même avec un brin d’audace pour rendre important un rendez-vous ; ne serait-ce pas réveiller la princesse qui est en toute femme ?
Se laisser séduire peut également devenir un plaisir, car l’être séduit est séduisant. « Séduire, c’était attendre, savoir faire attendre, créer l’espace du manque afin que le rêve s’y projette. » 41 La séduction peut donc devenir une forme de communication dont il serait bon d’être conscient.
La séduction relève du calcul et de l’effort, c’est le désir d’être leurré ou de leurrer. « Le signe est ce qui représente quelque chose pour quelqu’un, ce qui est bien le cas du leurre. » 42 La séduction devient ainsi une mise en scène de la beauté. Séduire c’est fasciner et avoir quelque emprise sur autrui. « Séduire, c’est mourir comme réalité et se produire comme leurre » nous dit Soeren Kierkegaard, on imagine donc bien que par le vêtement le leurre est important. C’est une pulsion naturelle de vouloir attirer l’attention, sexy ne rime pas forcément avec sexe, et le narcissisme y est bien intégré. Le désir de séduction ne s’exerce pas uniquement vers l’autre, on peut chercher à se plaire.

On peut également imaginer qu’en matière de séduction par le vêtement il peut exister des phénomènes d’usure. Les seins trop montrés perdent-ils leur facteur émotionnel ? La chute des reins par les tailles basses est-elle moins excitante ? On peut également s’imaginer que l’on ne séduit pas selon les mêmes critères de beauté en mini-jupe ou en long fourreau noir fendu.
Par réaction ou par besoin de re-séduire on se met à voiler certaines parties du corps. La tenue suggestive peut donc accentuer des perceptions de nature sexuelle et selon le sociologue Nicolas Gueguen qui a mené une enquête pour savoir si les hommes et les femmes regardaient les mêmes éléments physiques pour jauger une personne du sexe opposé. « Les résultats montreront que, dans l’ordre, les hommes accordent plus de poids aux seins, aux organes génitaux et aux jambes. Les autres critères apparaissent très faiblement considérés. […] Les résultats montreront que les femmes qui jugent des hommes accordent plus d’importance aux jambes, aux caractéristiques de leurs yeux, à leur santé, leur odeur et à leurs… fesses. » 43
Ainsi l’on peut dire que pudeur et séduction s’entrecroisent et édictent leurs règles. Le vêtement peut donc devenir une médiation pour ces sentiments, qu’ils soient excessifs ou non. La variété des styles permet effectivement de jouer avec des opposés : femme pure, femme dévorante, elle peut ainsi devenir salvatrice ou dangereuse.
Christian Lacroix nous confie :
« … je faisais toujours un tableau avant même de dessiner. Je traçais un véritable portrait de cette femme d’une saison, je dessinais son appartement, sa chambre, j’imaginais ses goûts, ses voyages, je lui inventais une vie et des objets. Quelle ambiance résumerait la saison prochaine ? Cette femme a-t-elle un mari, un amant ? Qui sont ses parents ? Mais surtout on cherche le mot, le totem, le signe qui donnerait le ton sur plusieurs mois ». 44
La séduction y est bien pour quelque chose…
Le langage
Le vêtement est un langage muet que nous tenons aux autres pour les avertir de ce que nous sommes, de ce que nous aimons, même si ce langage peut être fait de vanité. « A nouveau, le vêtement est porteur de sens. Le choix et la composition plus personnalisée des tenues adoptées se veulent un nouveau langage, une façon de paraître différemment et d’être autrement. » 45

Je n’ai rien à me mettre / Je n’ai rien à m’être
Le rapport que chacun entretient avec le vêtement s’articule sur la dialectique de l’être et du paraître ou sur celle du manque et du désir. La mode peut exprimer une véritable tension, si l’on imagine qu’il faut la suivre à tout prix et être systématiquement en quête d’une nouvelle cible.
Le "je n’ai rien à me mettre" traduit bien la difficulté des femmes à s’inscrire dans le monde. Il s’agit bien d’avoir le vêtement juste pour la circonstance, mais la réflexion pourrait nous indiquer que le "je n’ai rien à me mettre" vient du complexe d’Œdipe 46 et plus précisément du complexe de castration. 47 En effet il exprime un sentiment d’infériorité. « Freud décrit trois issues au complexe de castration résultant, chez la fille, de sa confrontation à la réalité de son manque de pénis. La première issue consiste dans l’abandon de la sexualité, la deuxième correspond au complexe de masculinité constitué par le non-renoncement à l’organe phallique : la petite fille refuse d’accepter le fait de sa castration et elle s’entête dans sa conviction qu’elle possède bien un pénis. Elle est contrainte par la suite à se comporter comme si elle était un homme. La troisième issue est celle qui conduit vers la féminité, orientant la fille vers l’homme dont elle recevra, sous la forme de l’enfant le substitut symbolique du pénis qui lui manque. […] Le complexe d’Œdipe féminin est donc nécessairement plus long et compliqué que le complexe d’Œdipe masculin. » 48

On pourrait donc dire que :
– Dans le premier cas, il y a abandon de toute sexualité. Le vêtement devient purement fonctionnel et il n’a aucune intention de séduction et il n’exprime que la position sociale voire l’idée d’un pouvoir.
– Dans le second cas, il y a identification au vêtement masculin. Que l’on regarde les sorties de bureau, de banques pour se rendre compte que souvent la femme « singe » le costume de l’homme, il en va de même avec certaines responsables politiques. La femme voudrait-elle exprimer le pouvoir par l’entremise du costume ?
– Dans le troisième cas, La séduction reste passive et la féminité exprimée reste en fonction du statut social. L’interrogation que la femme a souvent dans ce cas de figure est : « qu’est-ce qu’elle a de plus que moi ? »
Ceci revient également à dire : "je n’ai rien à me mettre".
Pour Karen Horney le complexe de castration se manifeste de la manière suivante : « La signification importante est qu’une très grande part de féminité refoulée est étroitement liée aux fantasmes de castration. Pour le considérer du point de vue de la succession, c’est la féminité blessée qui fait naître le complexe de castration et que c’est ce complexe qui nuit au développement de la femme. » 49
Le cas est identique dans l’échange de vêtements : en effet par ce processus on tente d’imiter, voire d’incorporer quelque chose de l’autre ; cependant l’identité peut se construire sur la base de ces emprunts car si on peut reconnaître plus facilement la féminité chez l’autre, elle est parfois difficile à cerner pour soi. Cependant l’échange de vêtements peut également révéler un espace de jeu, on peut tenir un rôle et ne pas s’y reconnaître tout à fait. « Par un phénomène mystérieux, ses vêtements restaient terriblement attractifs des années après l’achat. Peut-être était-ce parce que ma sœur me les prêtait si rarement qu’ils conservaient leur prestige à mes yeux, Ils gardaient en plus du parfum entêtant de ma sœur, une aura magique capable de transformer le vilain petit canard que j’étais en créature élégante et raffinée. » 50
La femme est donc dans une situation de recherche permanente. L’apparence dans ce cas révèle un défaut d’existence propre d’où "je n’ai rien à m’être". Il peut aussi s’agir de la non acceptation de certains changements ou de certains passages inhérents à toute vie ; des bouts de vie dont on n’arrive pas à se détacher et qui font que les armoires sont pleines, mais qu’à l’intérieur de celles-ci il n’y a rien de conforme aux désirs. Des vêtements qui nous rappellent un passé dont on n’arrive pas à faire le deuil, mais que malgré tout on ne peut plus mettre et qui encombrent notre espace et notre tête.
Le « je n’ai rien à m’être » se révèle également dans la femme qui est sous l’emprise du père et de son image, parce que tout comme sa mère et ses grand-mères, elle a endossé les valeurs patriarcales et rejeté leur séduction propre et leur propre corps. Dans ce cas il y a clairement une difficulté identitaire, une fragilité de l’image de soi.
La femme raconte donc bien sa propre histoire par le vêtement ou par l’intention du vêtement, c’est-à-dire comment il est porté.
Par contre la créatrice peut assumer la position maternelle. Elle sait ou elle sent ce que c’est que d’être femme et elle peut enseigner dans sa propre mesure comment le devenir. Les clients la suivent et s’identifient à une vision de cette femme.
Marion Woodman nous dit simplement en conclusion : « La femme doit guérir ses blessures intérieures ………Voilà trop longtemps qu’on châtie le corps pour faire plaisir à l’âme ; on a privé la nature féminine afin de nourrir l’esprit rationnel. » 51

C’est l’Éros qui unit…

La femme a devant elle une énorme tâche culturelle qui marque peut-être l’aube d’une ère nouvelle… la recherche du féminin qui finit par dévoiler son mystère au moment opportun.
Pour que les femmes agissent et réagissent en fonction de leur être propre, elles doivent rejeter la définition officielle. Le chemin vers l’authenticité passe aussi par la création personnelle de façon pressante et immédiate.
Le renonce à toi-même est remplacé par la douceur de sois et ainsi j’ai quelque chose à me mettre et donc à m’être.
33 BOREL, France, Le Vêtement incarné. Les Métamorphoses du corps. , Mesnil-sur l’Estrée, Calmann-Lévy, 1992, p. 36.
34 ALLÉRÈS, Danielle, Mode. Des parures aux marques de luxe, Paris, Ed. Economica, 2005, p. 102.
35 BLAISE-KOPP, Françoise, "Habits vécus. Nudité, intimité, identité", in Le Sociographe, No 17, IRTS, Languedoc-Roussillon, 2005, p. 86.
36 SIMMEL, Georg, La Tragédie de la culture , Paris, Editions Rivages, 1988, (1 ère éd. 1895), p. 111.
37 HARRUS-RÉVIDI, Gisèle, Séduction. La Fin d’un mythe, Condé-sur-Noireau, Payot & Rivages, 2007, pp. 9-20.
38 POUILLOUX, Sylvie, "La Construction vestimentaire. Au carrefour du social, du symbolique et du psychique", in Le Sociographe, No 17, IRTS, Languedoc-Roussillon, 2005, p. 76.
39 SIROIS, François, "L’Ombre de la séduction", in Revue de Psychanalyse Trans, No 9, l’Artefact, Montréal, 1998, p. 203.
40 BOREL, France, op. cit. , 1992, p. 62.
41 HARRUS-RÉVIDI, Gisèle, op. cit., 2007, p. 10.
42 VIVES, Jean-Michel, "L’Art de la psychanalyse. Métapsychologie de la création et créations métapsychologiques", in Psychisme et création , sous la dir. de C. Masson, Bordeaux, L’Esprit du Temps, 2004, p. 53.
43 GUEGUEN, Nicolas, 100 petites expériences de psychologie de la séduction. Pour mieux comprendre tous nos comportements amoureux, Vottem, Dunod, 2007, pp. 70-72.
44 LACROIX, Christian, Qui est là ? Traits et portraits, Paris, Mercure de France, 2004, p. 32.
45 ALLÉRÈS, Danielle, op. cit., 2005, p. 5.
46 « Ensemble de désirs amoureux et hostiles que l’enfant éprouve à l’égard de ses parents. […] Selon Freud, le complexe d’Œdipe est vécu dans sa période d’acmé, entre trois et cinq ans, lors de la phase phallique, son déclin marque l’entrée dans la période de latence. Il connaît à la puberté une reviviscence et est surmonté avec plus ou moins de succès dans un type particulier de choix d’objet. […] Le complexe d’Œdipe joue un rôle fondamental dans la structuration de la personnalité et dans l’orientation du désir humain. » In LAPLANCHE, Jean, PONTALIS, Jean-Bertrand., Vocabulaire de la psychanalyse, Vendôme, Quadrige PUF, 1998, (1 ère éd. 1967), pp 79-80.
47 « Complexe centré sur le fantasme de castration, celui-ci venant apporter une réponse à l’énigme que pose à l’enfant la différence anatomique des sexes (présence ou absence de pénis) : cette différence est attribuée à un retranchement de pénis chez la fille. La structure et les effets du complexe de castration sont différents chez le garçon et chez la fille. Le garçon redoute la castration comme réalisation d’une menace paternelle en réponse à ses activités sexuelles ; il en résulte pour lui une intense angoisse de castration. Chez la fille, l’absence du pénis est ressentie comme un préjudice subi qu’elle cherche à nier, compenser ou réparer. Le complexe de castration est en étroite relation avec le complexe d’Œdipe et plus spécialement avec la fonction interdictrice et normative de celui-ci. » in Ibid., pp 74-75.
48 FREUD, Sigmund, La Vie sexuelle . "Quelques conséquences psychologiques de la différence anatomique entre les sexes" Paris, PUF, 1973, (1 ère éd. 1914), p. 127.
49 HORNEY, Karen, La Psychologie de la femme, Paris, Payot & Rivages, 2002, (1 ère éd.) 1969, p. 59.
50 JOUBERT, Catherine, STERN, Sarah, Déshabillez-moi. Psychanalyse des comportements vestimentaires , Paris, Hachette Littératures, 2005, p. 58.
51 WOODMAN, Marion, " Obésité, anorexie nerveuse et féminité refoulée ", Québec, La Pleine lune, 1994, p. 188.
Chapitre 3 : Ce que ça donne à voir Se montrer ou se faire voir La parade de la mode et les messages transmis
La parade de la mode qui voit sa principale manifestation dans le défilé fait appel au phénomène de mondialisation avec la participation de la jeunesse, les mannequins, dans leurs plus beaux atours. Ce défilé propose une course vers l’avenir en montrant une succession de parures dans un laps de temps extrêmement bref. Il fait également appel à la sexualité en réinterprétant les rôles sexuels et il devient un véritable spectacle pour les sens. On peut également y déceler la démonstration de la supériorité et du pouvoir à travers l’élégance.
En ce sens le défilé valorise plus le corps que le vêtement. On y parle volontiers d’une femme insecte où la maigreur est une loi, où l’on met l’accent sur les jambes et une démarche chaloupée. Cette femme est-elle présente pour vampiriser les hommes qui font vivre certaines femmes par procuration. En effet, « le mannequin est l’image idéalisée offerte aux regards de l’homme et tendue à la femme pour son identification narcissique. » 52
Le défilé devient ainsi la quintessence de la vie urbaine, car il attire une audience populaire et cette vie urbaine permet également de voir coexister en un seul corps plusieurs personnalités.
La mode, à travers le défilé, est donc communication et devient langage. Le défilé est un moment, un flux, mais le sens ne se révèle que par la vision d’ensemble de tous les éléments. Il est une vision personnelle du couturier ou du créateur de la beauté et de la séduction. Le défilé amène également le beau par les vêtements, et aussi par les créations textiles ainsi que par l’artisanat dont sont complétés certains modèles. La séduction est présente par la création d’une femme qui plaît. « Ainsi le sentiment du beau dérive de ce qui est sexuellement excitant. Le beau est ce qui vient arrêter le regard au bord de ce trou, ce qui le voile. » 53
Dans le défilé le créateur, le style et la parure sont unifiés, c’est par cela qu’il devient le signe d’une mobilité urbaine qui donne la priorité au Je et non plus au Nous.

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