La trajectoire du désir
178 pages
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La trajectoire du désir

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Description

Le désir humain est désir de l'Autre. Il marque la singularité de chacun. Il tend à la rencontre de l'autre ou des autres au travers du comportement amoureux, amical, filial, parental. Trop souvent, le désir est ramené au seul désir amoureux. En fait, le désir est révélation de soi, de sa capacité à vivre, de s'engager, de se donner à l'autre. Cet autre peut être tout autant une personne qu'un idéal, un Dieu. La rencontre n'est pas tellement une rencontre extatique, mais une relation apaisée où le sujet est renvoyé à sa singularité et son existence.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 février 2015
Nombre de lectures 24
EAN13 9782336370170
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Études Psychanalytiques
Études Psychanalytiques
Collection dirigée par Alain Brun et Joël Bernat
La collection Etudes Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tous ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, « hors chapelle », « hors école », dans la psychanalyse.

Dernières parutions

Éric CHAMP, Anne FRAISSE, Marc TOCQUET, L’analyse psycho-organique. Les voies corporelles d’une psychanalyse , 2015.
Valérie BLANCO, L’effet divan , 2014.
Frédérique F. BERGER, Symptôme de l’enfant, Enfant symptôme , 2014.
Soti GRIVA, Crimes en Psychothérapie. A-Voros , 2014.
Jacques PONNIER, Adler avec Freud. Repenser le sexuel, l’amour et le souci de soi , 2014.
Laurence KAPLAN DREYFUS, Encore vivre : À l’écoute des récits de la Shoah. La psychanalyse face à l’effacement des noms , 2014.
Stoïan STOÏANOFF-NENOFF, Fre u daines, 2014.
Francine Hélène SAMAK, De Freud à Erickson. L’hypnose revisitée par la psychanalyse, 2014.
Christiane ANGLES MOUNOUD, Aimer = jouir, l’équation impossible ?, 2014.
Christophe SOLIOZ, Psychanalyse engagée : entre dissidence et orthodoxie , 2014.
Mina BOURAS, Elle mange rien, 2014.
Vanessa BRASSIER, Le ravage du lien maternel , 2013.
Christian FUCHS, Il n’y a pas de rapport homosexuel, ou de l’homosexualité comme générique de l’intrusion , 2013.
Thomas GINDELE, Le Moïse de Freud au-delà des religions et des nations. Déchiffrage d’une énigme , 2013.
Touria MIGNOTTE, La cruauté. Le corps du vide , 2013.
Pierre POISSON, Traitement actuel de la souffrance psychique et atteinte à la dignité. « Bien n’être » et déshumanisation , 2013.
Gérard GASQUET, Lacan poète du réel , 2012.
Audrey LAVEST-BONNARD, L’acte créateur. Schönberg et Picasso. Essai de psychanalyse appliquée , 2012.
Gabrielle RUBIN, Ces fantasmes qui mènent le monde , 2012.
Michel CONSTANTOPOULOS, Qu’est-ce qu’être un père ?, 2012.
Marie-Claude THOMAS, L’autisme et les langues , 2011.
Paul MARCIANO, L’accession de l’enfant à la connaissance. Compréhension et prise en charge des difficultés scolaires, 2010.
Valérie BLANCO, Dits de divan , 2010.
Dominique KLOPFERT, Inceste maternel, incestuel meurtrier. À corps et sans cris , 2010.
Titre
Henri Mialocq







LA TRAJECTOIRE DU DÉSIR

De Jacques Lacan à Thérèse d’Avila
Copyright
Du même auteur
Maltraitance en EHPAD.
Chroniques de ces petits riens qui nuisent au quotidien , coll. « La gérontologie en actes », L’Harmattan, 2012.





















© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-72028-9
Le désir est cette forme humaine de langage qui définit l’humanité et la singularité du sujet tout en prêtant à équivoque ou provoquant un trouble intérieur. Il est le lieu où émerge la dimension profonde du sujet. Il révèle la dynamique d’existence et de relation d’un individu devant cela et ceux qui l’entourent.
Etre désirant c’est être vivant car la vie se montre par l’appétit que l’on manifeste devant elle. L’aspiration à vivre engage et conditionne toute existence. Comment être vivant si l’on ne cherche pas, n’interroge pas, ne traque pas ce qui se trouve en nous et autour de nous ?
Le désir se présente par la quête d’un objet : une chose matérielle, immatérielle, une valeur, une personne. Il caractérise l’engagement, l’attestation, la responsabilité d’un sujet en tant qu’acteur de son désir. Il se montre plus large que l’idée que l’on pourrait s’en faire dans un premier temps. Prenons l’exemple du désir sexuel qui dépasse le seul génital en l’homme. Il traverse le corps dans sa sensorialité, sa sensualité et sa sexualité ; procède du psychique et rejoint le spirituel. En tant qu’il concerne un autre dans sa singularité et son insaisissabilité, il creuse un espace disponible à l’au-delà de ce qui se vit, au transcendantal. Cette ouverture du sexuel au spirituel n’est pas linéaire, mais circulaire et même cyclique.
Toutes les accentuations relatives à la dynamique du désir concourent à lui donner sa puissance et sa particularité pour que chacun y puise sa capacité d’existence et de relation.
L’être humain est un être d’impulsion, de demande, de désir. Il cherche toujours quelque chose en lui, autour de lui, chez les autres. Ce tropisme du sujet vers autre chose que ce qu’il a ou ce qu’il est, se relie au processus de maturation mais aussi à l’énergie à vivre en soi, au « pousse à vivre » qu’il porte en lui et à la perspective de la mort. Dès la naissance, chez le nourrisson peut-être, chez ses familiers certainement – de façon inconsciente –, on perçoit une intuition de l’urgence liée à la mort. Il ne s’agit pas d’une précaution obsessionnelle, mais d’une inscription de l’être humain, de « l’étant », sur une ligne dont l’issue est fatale. La vie pâtit de cette réalité de la mort qui fait levier. La finitude illustre cette réalité au travers de la bascule de tout instant dans le passé en vue d’un avenir.
La mort conditionne une chronologie inexorable, celle de la perte du temps qui passe et du manque lié à cette perte. Le désir va se déployer dans ce manque. Il « est » le sujet ; il s’appuie sur son « manque à être » ; il révèle la quête d’un sujet, dans ses conditions d’existence et dans les buts qu’il se fixe – quand il est nourrisson –, qu’on lui fixe. Le dynamisme d’existence, s’articule à la question de la fin et s’appuie sur son propre capital psychique et relationnel.
Le désir s’inscrit passivement dans une réception avant de devenir une action : de passif, recevoir la vie et la mort, il va devenir actif, demander et donner pour vivre. La circularité fonctionne là. Les dimensions passives et actives interagissent régulièrement.
L’insistance sur ce retour du désir au désirant, donne sa prééminence à la parole. Il n’est de désir que langagier ; celui qui passe par le défilé des mots, du langage, de la parole articulée ou non : la sienne, celle de l’autre. L’individu n’existe, ne vit, n’agit qu’au travers des mots. Cette radicalité déroute. On pourrait penser que tant de gestes se passent de mots devant les réalités fonctionnelles, utilitaires ou pratiques. Pourtant les actes n’ont de sens que s’ils sont pris dans une « histoire », un récit, une énonciation. C’est la différence entre copuler et dire « je t’aime »… Le désir se parle.
Le désir se mêle si souvent à l’inconscient que l’on en méconnaît l’essentiel. Il y a parfois des choses que l’on désire tellement qu’elles n’arrivent jamais, à croire qu’on ne les désire pas, et des choses que l’on rejette, refuse et qui, quand elles surviennent nous comblent. L’insu du désir confirme cette part d’interrogation, d’énigme, d’étonnement, de désappointement dans l’existence !
La complexité et la profondeur du désir concernent le sujet dans la relation à un objet. Le film de Louis Buñuel, Cet obscur objet du désir, montre la dérision, la perversion sadique, la dépravation entre deux protagonistes. Pour autant, le désir ne se réduit pas à son objet même s’il lui est articulé. Il concernera toujours le sujet désirant. Cette interrogation de l’objet certes, mais surtout ce retour constant au sujet, caractérisent l’approche psychanalytique mais aussi l’approche existentielle. L’individu reste le point de départ et de retour de ce qu’il vit. Noter que quand il s’agira de parler de Dieu comme objet du désir humain, le saisissement de cet objet sera impossible. Pour autant faudra-t-il taire la motion désirante du croyant ?
Le désir se distingue de l’envie, du fantasme ou de la pulsion. Il est désir aimant, profonde « aspiration à », renoncement : « Donner, jeûner, prier participent du même mouvement : se priver, dégager de la place en soi pour le privé, l’espace intime où peut se déployer la vie, la rencontre réelle… Dans l’ascèse, nous apprenons le contentement… L’ascèse c’est physique – et c’est pourquoi l’amour physique peut être aussi une ascèse… s’il est vécu comme humble, brûlante et aimante intimité avec Dieu […] Par l’exercice du manque, l’ascèse abolit le manque. Abolit la séparation entre le désir et son accomplissement. Dans l’ascèse mon désir n’est pas ce qui me tient ni ce que je maîtrise – dans l’un et l’autre cas j’en serais son esclave. Il est ce que je suis : non pas un être jouissant de son désir (soit qu’il l’idolâtre soit qu’il s’applique à le maitriser, cette situation est un gouffre) mais un être en joie dont le désir est à l’image du désir et de la parole de Dieu […] Apprendre cela dans l’ascèse, cette relation de désir et d’amour avec Dieu, c’est apprendre à la vivre aussi dans les relations humaines, et dans la relation amoureuse… 1 ». Saint Augustin commentant l’évangile de Saint Jean dit ainsi : « Toute la vie du vrai chrétien est un saint désir. Sans doute, ce que tu désires, tu ne le vois pas encore, mais le désir te rend capable, quand viendra ce que tu dois voir, d’être comblé… Dieu en faisant attendre étend le désir ; en faisant désirer il étend l’âme ; en étendant l’âme, il la rend capable de recevoir. Désirons donc, mes frères, parce que nous devons être comblés ». Le désir déploie une expérience de relation.
L’ouverture et l’extension sont inhérentes au désir qui introduit selon Emmanuel Lévinas à l’infini, à la transcendance, sans jamais s’abstraire de la corporéité de sa source ou de son point d’appui. Il n’est pas éthéré, mais incarné même dans son aspiration à l’infinitude ou l’éternité.
Dans l’existence, le désir n’est pas apaisé par la possession, mais plutôt ouvert à ce que le désirable suscite au lieu de satisfaire. Il se pose là comme désintéressé, à l’écart. Il présuppose la séparation radicale et irréductible entre le sujet et l’objet, sans cesse relancée dans une relation effective tout autant qu’impossible.
La parole y restant la condition de possibilité incontournable pour ouvrir à la transcendance, ce n’est pas le « faire » mais le « dire » intérieur, récité, écrit, chanté qui donnera accès à la transcendance.
Ainsi, le désir conduit toujours plus loin. Il présente une ligne d’horizon, clairement délimitée mais insaisissable au fond.
Ce livre souhaite : élargir la problématique du désir en formulant combien il procède de l’érotique pour rejoindre le spirituel ; raconter l’entièreté du sujet désirant ; formuler que la ligne directrice du désir conduit à la quête en soi de ce qui est transcendant, à la quête en l’autre de sa propre spiritualité, à la quête de l’Autre en tant que transcendant.
Vigilance à ne jamais oublier dans cet itinéraire du désir, le corporel qui fonde, traduit et supporte l’homme dans sa quête transcendantale.
La psychanalyse a à nous enseigner sur la réalité, la complexité et la profondeur inconsciente du désir humain : ses racines infantiles, ses maladresses, ses déviations et ses objets. Jacques Lacan en s’appuyant sur la découverte freudienne de l’inconscient psychique a formulé une théorie du désir qui postule dans le quotidien langagier la soif de transcendance. La psychanalyse sera notre outil pour approcher et comprendre le cheminement du désir humain.
Cet ouvrage s’adresse à ceux qui portent intérêt tout autant à la psychanalyse qu’à la spiritualité dans leur interrogation de l’existence humaine. Il souhaite interpeller ceux qui, dans une quête croyante – religieuse ou pas –, acceptent de se laisser interroger par ce qui déboute, déroute, inquiète ou conteste les attitudes conscientes ou volontaires. Il invite à saisir combien le désir caractérise le cheminement de l’homme tout au long de sa vie. Le désir est finalement un chemin vers un ailleurs, qui procède d’une réception pour aller de soi vers l’Autre. Incessant, il révèle la soif d’infini de l’homme mortel.
1 Alina Reyes, Le Monde du 1 er mars 2010.
I – Le désir avec Freud, Lacan, Lévinas et Marion
I.1 Penser le désir comme une trajectoire
Il nous semble opportun de s’appuyer sur ce que Jacques Lacan a proposé comme approche du sujet et de son désir pour en comprendre la puissance, la spécificité et la singularité. En effet, Lacan insiste sur un désir, formulé par des mots et inscrit sur une trajectoire. La ligne du désir passe par la rencontre de l’Autre qu’il écrit avec un grand A pour en faire comprendre la portée générique et générale, et ce qu’il appelle le défilé des signifiants, la formulation langagière. Avec la psychanalyse, il aborde la complexité, l’insu et l’insolite de toute motion désirante en l’homme. Son approche est un véritable enseignement de ce qui dans le désir, se marque et se masque, qui est latent, inattendu, inavoué.

L’imaginaire du désir. Lacan postule que la part imaginaire est forte, insistante, nécessaire et aliénante tout autant dans l’approche de soi et de l’autre que dans le mouvement de l’acte désirant. Il s’appuie sur ce premier moment qu’est l’expérience du miroir dans l’histoire de l’enfant, ce moment que l’on peut qualifier de structural. Celui-ci dans la phase du miroir se révèle dans le regard de l’autre. Entre 6 et 18 mois, l’enfant se construit dans le jeu des images qui lui sont apportées par le regard de sa mère et par le miroir. Encore immature, il acquiert la capacité « d’anticiper par l’image l’appréhension et la maîtrise de son unité corporelle ». En effet, il ne peut encore contrôler complètement sa motricité, par exemple ses sphincters. Du coup, la dimension imaginaire anticipe, précède et même déséquilibre l’enfant à partir d’une inégalité entre le psychisme et le corporel. L’image dans le miroir anticipe une unité qui enclenche une illusion, celle de la maîtrise et de la connaissance de soi. Elle aliène au sens où elle englobe, enferme et assigne le sujet à cette image-là. On comprend la notion d’aliénation au travers de l’expérience ordinaire de l’envie qui nous rend prisonniers des images que nous nous faisons de la situation ou de la personne. Enfin, elle enivre. Elle procure la jubilation et le plaisir de la découverte, d’un moi animé et d’un autre présent aussi bien dans le miroir que dans l’interaction affective. L’irruption de l’image enclenche du plaisir.

Le « miroir » alimente le narcissisme, dans ses dimensions antagonistes de jubilation et d’angoisse : « L’assomption jubilatoire de son image spéculaire par l’être encore plongé dans l’impuissance motrice et la dépendance du nourrissage qu’est le petit homme à ce stade infans, nous paraîtra dès lors manifester en une situation exemplaire la matrice symbolique où le je se précipite en une forme primordiale, avant qu’il ne s’objective dans la dialectique de l’identification à l’autre et que le langage ne lui restitue dans l’universel sa fonction de sujet ». 2 L’enfant immature et dépendant se construit à partir d’une image inversée, qu’il anticipe ou qu’il résout en lui. Il est identifié par cette image devant laquelle il reste passif et aliéné. Son désir sera imaginaire.

La figure de l’autre dans le miroir et dans la vie y est inexorablement déterminante ; l’autre en tant qu’il se positionne dans l’image est tout autant en soi qu’en dehors de soi, tout autant aimé que haï. La question du désir ne sera jamais étrangère à cette dialectique de l’autre, de l’image et de la violence intrinsèque à tout sujet : « La relation à l’autre est une relation imaginaire, duelle, vouée à la tension agressive où le moi est constitué comme un autre, et autrui comme alter ego ». 3 L’enfant se construit dans une dynamique de tension, d’impuissance, d’aliénation, de violence qui devra être traversée, dépassée, reprise à frais nouveaux pour pouvoir entrer en relation. La violence en est constitutive ; il s’agit de la considérer dans sa réalité et dans ses manifestations. Le désir pourra traduire consciemment ou non, cette violence.

La violence . J.B. Lecuit dans son livre, « L’anthropologie théologique à la lumière de la psychanalyse », parle de la « nécessaire agressivité » qui non reconnue donnerait « cette violence morale exercée de façon invisible dans la relation à l’autre, sous couvert de bons sentiments ». 4 La violence dans sa part profonde, imagée, imaginaire, existe en l’homme et le constitue, y compris dans son dynamisme d’existence. C’est en l’inscrivant dans une dimension symbolique, historique, narrative en fait, qu’elle pourra trouver une issue acceptable pour le sujet et pour la communauté.


Le stade du miroir marque l’importance du contenu imaginaire – jubilatoire et aliénant – de l’avènement du sujet et de la mise en place de sa motion désirante. C’est en inscrivant ce que sont les images (synchronie de l’espace spéculaire, instantanéité de la capture par l’image) dans un déroulé diachronique (la distribution du désir dans un récit et une histoire) qu’un apaisement et une issue édifiante pourront s’opérer. La relation à l’autre s’inscrit dans la chaîne signifiante.

Les signifiants du désir. Lacan va parler de l’être de langage, du parl’être pour nommer le sujet, c’est-à-dire tout être doté d’un langage parlé. La subjectivation – le fait de devenir sujet – nous fait entrer dans un langage qui-nous-parle et que-l’on-parle. Langage reçu, langage articulé. Il n’y a pas d’humanité sans parole : le langage est certes un instrument de communication mais plus encore une condition d’existence : « La parole, dans l’analyse, n’en est pas seulement le médium mais le fondement ». 5 Insistance sur cette condition de possibilité d’existence. La parole « subjective ». Elle supporte, permet et révèle celui qui désire… Rien n’est vécu qui n’est parlé. Les paroles sont les traces durables et partageables de notre existence en tant qu’elle est humaine.

La parole s’inscrit dans une « chaîne signifiante » où l’énonciation se distingue de l’énoncé : la signifiance procède de ce qui est dit, de ce qui s’entend. Elle s’énonce. L’énoncé, lui, se situe du côté de ce qui est signifié, de ce que l’on veut dire. L’énoncé diffère de l’énonciation. Lacan nous précise que « le sujet se dit dans l’acte d’énonciation sans que pour autant il se signifie… le je de l’énoncé n’est pas le je de l’énonciation ». Pour faire comprendre ces écarts entre la phrase articulée et son sens, nous pourrions rappeler qu’il n’est pas rare que l’on comprenne autre chose que ce qui est dit, ou bien que l’on exprime mal sur ce que l’on voudrait dire. Ce qui est dit « manque » le sujet et l’autre. Le locuteur y est plus surpris que compris. L’inconscient et la finitude y sont à l’œuvre pour biaiser et « tordre » l’acte de parole. Pour autant, celle-ci reste la seule entrée dans sa propre histoire de vie. Paradoxe !

Le signifiant qu’est-il en fait ? Le mot par exemple ; une série de mots ; parfois un son. Le signifiant est arbitraire, radicalement distinct du signifié – comme le mot table est étranger à la réalité de quatre pieds et un plateau. Si l’on campe la chose et le mot qui la nomme, le signifiant n’est ni la chose, ni la trace de la chose, mais ce qui reste après que la trace de la chose ait pu être effacée. En ce sens, il est fondamentalement arbitraire et étranger au signifié. Le signifiant est composé à partir d’un écart d’avec la trace de la chose, trace du besoin ou de sa satisfaction, de l’impact du réel sur le sujet. Le signifiant se situe dans le registre du symbolique quand la chose, elle, est dans la réalité. Le signifiant est tellement détaché de la chose qu’il peut l’adopter !


Le mensonge . Il peut être la porte d’entrée dans le signifiant ; la capacité de mentir, de jouer avec la vérité, de feindre ou même selon Lacan, de feindre de feindre, marque la liberté d’usage et donc d’énonciation dans laquelle le sujet va se dire. En jouant avec les mots, on joue avec les choses ; la circularité de ce jeu permet à l’enfant d’entrer dans le langage en se distinguant de l’autre et en s’écartant de la réalité. Cette prise de distance que le mensonge illustre révèle la capacité d’existence, l’entrée dans la dimension singulière de chacun, la puissance de vie de celui qui n’est pas transparent à l’autre mais acteur de sa vie, auteur de ses mots, sujet de sa position singulière. Lacan dira sujet de l’inconscient. Le langage permet, conditionne, promeut la consistance singulière de tout être humain avec des signifiants articulés à un code général mais représentant un sujet en particulier. Le signifiant est original et même originel en tant qu’il parle quelqu’un.


L’acte de parole est un évènement qui passe par le dégagement radical de toute détermination. Dès lors, le désir s’articulant aux signifiants, se démarque de toute contingence et obligation fonctionnelle, historique ou pratique. Il pourra même s’articuler avec le dérisoire, l’absurde ou l’insensé. Lacan dira « ce que l’homme laisse derrière lui c’est un signifiant ». Il nomme le « phallus » comme signifiant fondamental : de quoi s’agit-il ? De cela sur quoi s’appuie tout désir. Cela qui marque la jouissance perdue et qui reste actif au sein de nombre d’aspirations humaines. « L’organe érectile vient à symboliser la place de la jouissance, non pas en tant que lui-même, ni même en tant qu’image, mais en tant que partie manquante à l’image désirée… ». L’enfant porte en lui le souvenir de la jouissance d’avec sa mère, d’un paradis perdu, d’une époque révolue. Il est inscrit à la fois dans la nostalgie et dans le deuil de la jouissance première, archaïque. Le phallus est le symbole de la jouissance sexuelle – et non pas génitale – de la jouissance érotique, perdue. Le phallus est tout autant le levier du désir que la marque d’une blessure en l’homme : c’est le moteur de la jouissance. Le symbole phallique, dans sa dimension imaginaire va être le représentant d’un nombre incalculable d’objets de désir : désir de puissance, désir de jouissance, désir de possession, désir de prestance. Certes, là le désir cède la place à la consommation, l’appropriation ou l’intérêt personnel. Ce qui se montre là pourra être considéré comme le début d’une ligne qui part du besoin ou de l’envie avant d’arriver au renoncement, à la rencontre de l’autre, au désir de l’autre, au désir du désir de l’autre. Le phallus imaginaire est prégnant ; il meut la courbe du désir. « C’est le signifiant privilégié de cette marque où la part du logos se conjoint à l’avènement du désir ». 6 La parole raconte le désir qui est désir de jouissance avec la marque d’un irréductible impossible !

Le phallus procède d’une perte, d’un manque. Il s’agit pour chacun de se reconnaître imparfait, marqué d’une certaine impuissance, celle de retourner dans le passé, celle d’être vraiment soi-même, celle de réaliser pleinement ce que nous désirons. Le phallus est le représentant, le signifiant privilégié du manque dans toute histoire : « Le phallus a la fonction du manque à être que détermine dans le sujet sa relation au signifiant ». 7 La mise en récit du manque à être, son inscription dans les signifiants va permettre une nouvelle opération psychique : l’ouverture du sujet au temps ; le temps de la phrase, celui du récit, celui de toute vie marquée de différentes pertes inaugurées avec la naissance et prolongée par les différentes expériences de frustration ou/et d’impossibilités en tout genre. Ce manque à être s’illustre plus spécialement dans la nostalgie d’une « béatitude » perdue, impossible à retrouver, dans la pauvreté de la jouissance ordinaire, dans la maladresse de nos motions désirantes, dans la réalité d’une impuissance – en référence au phallus – inévitable. Le désir s’articulera à la perte de jouissance et à la tentative de la retrouver. Il pourra se présenter comme dérisoire ou illusoire.

La dynamique pulsionnelle précède l’insu de la demande. Il est utile de noter que si le désir est appelé à une certaine transformation, élévation, transcendance, il part des réalités toutes concrètes de l’être humain, de ses impulsions, de ses besoins, primaires ou secondaires, de ses demandes, sans jamais s’en dégager complètement. Il en procède et s’en distingue.

Le besoin nécessite d’être satisfait pour rester en vie : besoin de manger, de dormir, de bouger. Il est physiologique. Les pulsions, elles, représentent pour Freud le capital énergétique de l’enfant dès sa naissance, ce qui va être son « pousse à vivre » au travers des expériences d’interactions et de relations avec l’environnement. Freud parlera des pulsions de vie et des pulsions de mort, les unes et les autres cohabitant au sein de l’existence du sujet. La psychanalyse reconnait et nomme la pulsion de mort comme ce qui se manifeste au travers du processus de déliaison, de la tendance au retour à l’état inanimé – inorganique en fait – et de la destruction des sujets ou des objets. La pulsion de vie elle, se caractérisera par les pulsions d’autoconservation – relatives aux réactions de survie, par exemple se nourrir, se reposer, fuir le danger – et la pulsion sexuelle, la libido. La libido se comprend comme plus large que la stricte dimension génitale. Elle s’articule à l’érotique en général : le plaisir des choses et des gens. La demande, elle, est psychologique. Elle se situe en amont du désir. Elle est la forme langagière des attentes du sujet. Elle se veut manifeste et consciente. Pourtant, en tant qu’elle passe par le langage elle est fondamentalement inconsciente et paradoxale. Un patient qui consulte peut, tout à la fois, demander à guérir et résister à la guérison en refusant les règles de la démarche thérapeutique ou en préservant les bénéfices secondaires de son mal être. Dans un sens comme dans l’autre, ce qu’il croit qu’il souhaite est obscur. La demande reste sans cesse à retravailler, à approcher et à analyser. Selon Lacan, le désir s’écarte de la demande jusqu’à ce que celui-ci soit ce « quelque chose qui ne peut se demander ». On peut penser que simple, évidente, complexe ou paradoxale, elle est – en référence au passé de chacun et à la nostalgie de la jouissance première – fondamentalement demande d’amour. C’est à ce titre qu’elle figure ponctuellement sur la ligne du désir humain qui en général n’est guère éloigné du désir d’aimer et d’être aimé.

Le désir n’est ni le besoin, ni la pulsion, ni la demande, même s’il s’appuie sur chacune de ces trois réalités subjectives. Il les dépasse et les transcende.

I.2 La ligne du désir et la division langagière
Lacan propose une écriture du désir dans sa réalité, sa complexité et son inconscience.
Le désir paradoxalement, définit et déroute le sujet. Il le subvertit nous dira Lacan.

La subversion du sujet. Le sujet de la parole n’est jamais complètement dans ce qu’il désire ou ce qu’il dit de son désir. Quand Saint Paul relate qu’il fait le mal qu’il ne veut pas et qu’il ne fait pas le bien qu’il désire, il illustre par là, la dynamique énigmatique, conflictuelle, inconsciente de tout sujet. La subversion du sujet n’est pas causée par le désir, mais son effet.

En ce qui concerne le sujet. C’est au travers de la dynamique désirante que le sujet reçoit sa déroute, sa disparition. L’ aphanisis – la disparition, l’étiolement – du sujet désirant est la conséquence de ce qui opère en tant que motion désirante… non du fait de la nature du désir mais plutôt de la rencontre de l’objet désiré, qui révèle en contrepoint un autre sujet que celui qui est à l’origine de l’acte désirant. Trouver l’objet renvoie à ce qui s’impose comme énigmatique chez celui qui cherche. Il ne s’agit pas de la réponse à un besoin mais de ce qui relève d’une aspiration profonde, insue, inconsciente. C’est ce qu’illustrera la mystique. Rencontrer Dieu revient à se décaler de ses attentes, de ses croyances et même de son désir.

En ce qui concerne l’objet. Il est le résultat d’une coupure, séparé, fondamentalement perdu. Il vient en place des premières expériences passées, de la nostalgie et de la béatitude qui leur sont liées. Tout objet présent ou attendu n’est qu’objet retrouvé, en référence au souvenir, à la trace de la perte. Le désir s’ancre dans le passé. De plus, cet objet se rapporte au phallus dans sa dimension imaginaire aussi bien que symbolique. Il est la marque du manque. On ne désire que ce que l’on n’a pas ; ce qui est compris comme insaisissable et perdu. Dès lors, le désir renvoie à l’impossible dont l’une des formes est le renoncement. C’est ce qui s’entrevoit par exemple dans l’amour parental, l’expérience mystique, le désir de justice. Le sujet renonce à l’objet, diminue au profit de l’autre. Cette aphanisis du sujet est la conséquence de son désir, de sa révélation, de la mise en avant – en priorité – de l’objet.

La dialectique du désir. La dialectique du désir au travers du graphe que propose Lacan met en exergue combien ce désir procède de l’interaction avec l’Autre 8 . Le désir est désir reçu de l’Autre, désir de ce premier Autre de l’enfant : sa mère, sa maternante, ses parents, ceux qui occupent une place de premiers interlocuteurs dans l’histoire du sujet. Le désir s’appuie et se finalise dans cette interaction. Il en devient ô combien complexe et surprenant.

Le graphe du désir sert à présenter « où se situe le désir par rapport à son sujet défini de son articulation par le signifiant » 9 . Il figure le croisement d’avec l’Autre, à différents moments de la trajectoire de l’impulsion du sujet (une courbe rétrograde) finalisée par les idéaux : l’Autre tel que le sujet le reçoit primitivement ; l’Autre tel qu’inscrit dans le manque, l’Autre qui permet l’accès à la fonction symbolique. L’Autre de l’infans 10 relance sans cesse le trajet du désir du sujet. Il se montre prévalent, pour répondre et habiter ce qui premièrement chez l’enfant se manifeste comme impulsion ou comme cri, avant de devenir une demande et finalement l’expression d’un désir. Le désir peut être compris comme un maillage – une dialectique – où le sujet tout autant que l’Autre sont impliqués. Le désir n’est pas en nous comme une attente strictement individuelle et autonome d’un objet quel qu’il soit, mais plutôt comme la conséquence d’une rencontre.


L’Autre du sujet, un lieu ! Notons que cet Autre fonctionne comme une interlocution, un point de passage, un lieu qui fait référence dans la trajectoire du désir. Cette référence à l’Autre peut tout d’abord être une personne, la mère, le père avant d’être une tradition, la généalogie familiale, un texte fondateur – la Déclaration des droits de l’homme, le texte saint, des valeurs partagées au sein de communautés d’appartenance… L’enfant se reçoit de la parole et du désir du parent à partir de quoi il constitue ses objets de désir qui progressivement et légitimement s’en éloigneront sans jamais en être complètement détachés. Les objets de désir ont à voir avec l’enfance et le réseau de relations conscientes et inconscientes qui y a présidé. On pourra tout autant y trouver la nostalgie, les rêves de puissance, les objets référés à des traces de relations, sonores, visuelles ou à des personnes.


L’Autre est cause et finalité, source et but du désir. Il le conditionne, en tant qu’il répond à l’enfant dans la réalité des premières expériences ; en tant qu’il fonctionne comme une référence, un appui imaginaire dont le sujet se reçoit ; en tant qu’il répond symboliquement tout en se présentant comme imparfait et assigné au manque à être ; en tant qu’en résultent des objets désirables, en particulier dans le fantasme. Lacan parlera d’objets « causes de désir » qui eux-mêmes se situeront à la croisée du réel, de l’imaginaire et du symbolique. On peut penser que tout cela est complexe, ésotérique ou même abstrus. Peut-être, pour autant cette approche permet de ne pas limiter le désir à l’envie mais de l’arrimer à l’interaction d’avec un Autre, sujet de parole, interaction langagière, consciente et inconsciente. Il n’est de désir qu’inscrit dans la réception d’une parole.

Pour Lacan, la ligne du désir est rétrograde ! Elle est orientée vers le passé et ne se comprend qu’après coup 11 . Le premier temps de l’impulsion désirante est relatif aux cris du nourrisson. La façon pour la mère 12 de les comprendre et d’y répondre leur donnera du sens. Dès lors, le nourrisson recevra de l’Autre la signification de ses cris, en conséquence de quoi il énoncera un cri signifiant par rapport à ce qu’il a perçu des réponses de la mère. Le cri devient parole.

Dans le même temps, la motion désirante se différencie progressivement de la demande : l’enfant au fur et à mesure de ses réitérations ajustera ses demandes en fonction des réponses reçues. Lacan indique que l’Autre interprète les cris en référence, certes à ce que l’enfant énonce et émet, mais aussi en référence à la place qu’occupe cet enfant dans l’imaginaire du parent. Il emploie l’expression « ça parle de lui » pour montrer que l’enfant naît dans une matrice signifiante, une place qui lui est réservée par ceux-là qui l’attendent et qui l’entendent. Il vient à une place déterminée par la généalogie, les différentes formes de tradition mais aussi par l’imaginaire. Il est entendu à partir des attentes de ses proches. Cette entente le signifie. Elle va orienter la dialectique des premières interactions. Ce qui est répondu à l’enfant a été préparé de longue date par les générations précédentes, l’écarte de ses seules demandes et l’assigne à une place généalogique.

L’Autre y figure comme incomplet, manqué. Cette découverte constituera pour le sujet un savoir. Le grand Autre est dévoilé avec son manque. Personne n’est tout puissant ou parfait qui puisse être idéalisé. Cette imperfection, ce manque, permettent à l’enfant de se positionner lui-même articulé au manque, séparé en fait. Cette découverte – cette déception – va produire en conséquence l’advenue de nouveaux objets qui viendront suppléer à l’absence de ce qui était imaginé chez l’Autre. Lacan les nomme objets « a ». Des petits « a » qui pallient au grand A. Ils suppléent au manque dans l’autre. Ce seront dans la réalité de tout un chacun, ses objets de désir, là encore nommés par Lacan objets « cause du désir » en tant qu’ils impulsent la motion désirante : ils sont facteurs d’énergie à désirer ; ils présentifient ce qui est voulu, convoité ou désiré. Ils sont objets sources et buts. Ce seront toujours – pour autant qu’ils résultent de l’interaction d’avec l’Autre – des objets eux aussi manqués. Parce que résultants d’une coupure, d’une séparation, ils seront incomplètement saisis, trop vite décevants tant qu’ils restent arrimés au sujet lui-même. Peut-être en est-il autrement quand le désir se détache des objets pour aller à la rencontre de l’Autre en tant qu’autre.

Les objets du désir sont multiples et différenciés. Ils concernent tout autant des personnes, des choses, ou des abstractions. Ils peuvent être relationnels, matériels ou immatériels. Tous s’inscrivent dans des scénarii qui établissent le sujet dans son rapport aux objets convoités. Lacan nomme cinq objets primordiaux qui, à partir de leur perte, fonctionnent comme des points d’appui ou des paradigmes de tous les désirs ultérieurs :

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L’objet oral, le sein, qui primitivement a nourri. Le désir peut être de dégustation, de saveur, de consommation, de dévoration, d’engloutissement…

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