La Violence des agneaux
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Description

Devant des tueurs et des délinquants dangereux qu’il doit animer durant leur incarcération, Richard E. Tremblay, qui n’a alors qu’une formation en éducation physique, s’interroge : quand naît la propension à la violence ?
Cette simple interrogation le mène à une quête qui durera toute sa vie – et plus longtemps encore, car ses travaux ne font que commencer. Il suivra pas à pas la trajectoire de dizaines de milliers d’enfants très jeunes, de leur naissance jusqu’à l’âge de leur retraite, traçant des parallèles entre les comportements en maternelle et les difficultés d’adaptation à l’âge adulte. Il poursuit ses études sur les descendants de ses premiers sujets de recherche et les poursuivra encore avec les descendants de ceux-ci.
Un demi-siècle après avoir lancé sa première « étude longitudinale », le professeur Tremblay a acquis une notoriété mondiale : il est le sixième chercheur le plus cité au monde dans les études sur le développement de l’enfant. Maintes fois honoré pour ses travaux, il a apporté une réponse à sa question originelle. Selon lui, l’être humain naît méchant – les agneaux dans les garderies, en vérité, commettent le plus grand nombre de gestes agressifs de toute leur existence – et la société le pacifie. C’est une remise en question sans appel de l’idée dominante de Jean-Jacques Rousseau voulant que l’humain naît bon et que la société le corrompt…
Voici l’histoire d’un iconoclaste.
« Je n’étais pas un bébé prématuré. »
Il confie l’étrangeté du sentiment ressenti au moment de comprendre tout à coup, au seuil de la quarantaine, que sa venue au monde n’était pas celle que tous ses proches lui avaient décrite… Ce que ça dit surtout, ajoute-t-il, c’est que l’Église était l’autorité morale suprême. « Si les faits étaient acceptés par un prêtre, l’État les approuvait. Jusqu’à mon 37e anniversaire de naissance, j’ai donc vécu avec de faux papiers (rires). »
C’est une belle leçon pour des chercheurs qui utilisent dans leurs données démographiques des documents officiels qui contiennent très certainement des falsifications diverses. En outre, la naissance prématurée représente un marqueur important dans les travaux sur le développement de problèmes de santé physique et mentale.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 07 octobre 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764438770
Langue Français
Poids de l'ouvrage 7 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Du même auteur
Survivre ! La science de l’évolution en un clin d’œil : D’après les leçons de Jacques Brisson, Bernard Angers et François-Joseph Lapointe , essai, MultiMondes, 2015.
Les États-Désunis du Canada – Les Mouvements séparatistes hors-Québec (en collaboration avec Guylaine Maroist), Québec Amérique, 2014.
L’amour peut-il rendre fou… et autres questions scientifiques (en collaboration avec Dominique Nancy), essai, Presses de l’Université de Montréal, 2014.
D r Stanley Vollant, mon chemin innu , biographie, MultiMondes, 2013.
Le futur prêt-à-porter , essai, MultiMondes, 2011.
Jos Montferrand. Le géant des rivières , biographie, XYZ Éditeur, 2007.
Échecs et mâles, du Marquis de Montcalm à Jacques Parizeau , essai, Les Intouchables, 2005.
L’éthique et le fric , essai, VLB Éditeur, 2000.
Louis Hémon. Le fou du lac , biographie, XYZ Éditeur, 2000.
Léo-Ernest Ouimet. L’homme aux grandes vues , biographie, XYZ Éditeur, 1997.
Joseph Casavant. Le facteur d’orgues romantique , biographie, XYZ Éditeur, 1995.
Le Québec à l’âge ingrat, Sept défis pour la relève , essai, Boréal, 1993.
• Prix littéraire Desjardins 1994



Projet dirigé par Éric St-Pierre, éditeur

Conception graphique : Nicolas Ménard
Mise en pages : Nathalie Caron
Révision linguistique : Isabelle Pauzé
En couverture : Photomontage à partir des oeuvres de SensorSpot / istock.com, de Umy Art / shutterstock.com et de agentgirl05 / shutterstock.com
Photos intérieures : Toutes les photos du présent ouvrage proviennent d’une collection privée.
Conversion en ePub : Marylène Plante-Germain

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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Titre : La violence des agneaux : la vie et l’oeuvre de Richard E. Tremblay / Mathieu-Robert Sauvé.
Autres titres : Vie et l’oeuvre de Richard E. Tremblay
Noms : Sauvé, Mathieu-Robert, auteur.
Collections : Dossiers et documents (Éditions Québec Amérique)
Description : Mention de collection : Dossiers et documents
Identifiants : Canadiana 20190024674 | ISBN 9782764438756
Vedettes-matière : RVM : Tremblay, Richard Ernest. | RVM : Agressivité chez l’enfant. | RVM : Délinquance juvénile—Prévention. | RVM : Psychologues—Québec (Province)—Biographies.
Classification : LCC BF109.T74 S28 2019 | CDD 150.92—dc23
ISBN 978-2-7644-3876-3 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3877-0 (ePub)

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2019
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2019

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2019.
quebec-amerique.com




« … l’homme est bon naturellement […] c’est par ces institutions seules que les hommes deviennent méchants. »
Jean-Jacques Rousseau, 12 janvier 1762


AVANT-PROPOS
Un nouveau regard sur le développement de la personne
Richard Ernest Tremblay, professeur émérite de l’Université de Montréal et professeur émérite à l’Université de Dublin en Irlande, reçoit, le 20 juin 2017, le prix de Stockholm, qu’on surnomme le « prix Nobel de la criminologie » en raison du prestige dont il jouit dans la communauté scientifique mondiale. Doté d’une bourse d’un million de couronnes (environ 145 000 $ CA), le prix a été instauré en 2006 par le ministère suédois de la Justice et la Fondation Söderberg pour souligner « les réalisations remarquables dans la recherche criminologique ou l’application des résultats de la recherche par les praticiens pour la réduction de la criminalité et la promotion des droits de l’homme ». C’est la première fois que ce prix est attribué à un Canadien.
Directeur fondateur du Groupe de recherche sur l’inadaptation psychosociale chez l’enfant (GRIP), fondé en 1984 et qui compte maintenant une quarantaine de chercheurs issus de six universités, « Richard E. Tremblay », comme il signe ses articles, est l’auteur de plus de 500 publications, citées à ce jour plus de 53 000 fois par les pairs, selon le moteur de recherche Google Scholar. Tremblay figure au sixième rang des chercheurs en développement de l’enfant les plus cités au monde 1 . L’édition canadienne du magazine Time mentionnait en 2003 qu’il était parmi les cinq chercheurs canadiens en médecine les plus influents de la planète 2 . En 2014, il faisait l’objet d’une rétrospective professionnelle dans la revue Nature 3 , sous le titre « The Accidental Epigeneticist » (« L’épigénéticien accidentel »).
Ce spécialiste est connu pour avoir mis au point au début des années 1980 une base de données permettant de remonter aux origines de la délinquance. La première enquête qu’il a tirée de cette base de données unique au monde, l’Étude longitudinale et expérimentale de Montréal (ÉLEM), visait à mieux comprendre le développement des garçons qui deviennent des adolescents délinquants, mais aussi à vérifier les effets à long terme d’interventions préventives menées dès le début de l’école primaire. L’ÉLEM, qui a débuté en 1984, portait sur le développement d’un millier de garçons qui fréquentaient la maternelle dans 53 écoles de milieux défavorisés. Lorsque Tremblay a créé cette base de données avec ses collègues, l’objectif était d’améliorer les connaissances sur le développement de la délinquance pour augmenter l’efficacité des traitements et de la prévention. Le suivi sur plusieurs décennies a rendu possible le repérage dès la maternelle des garçons susceptibles d’avoir de sérieux problèmes de comportement à l’adolescence et au début de l’âge adulte. Le volet expérimental a permis de démontrer l’efficacité à long terme d’interventions intensives menées auprès des jeunes les plus disruptifs en maternelle. Ces garçons ont aujourd’hui plus de 40 ans et ils continuent de participer à la recherche, certains avec leurs propres enfants.
En plus d’avoir innové en criminologie, M. Tremblay a contribué à l’interdisciplinarité, puisqu’il a choisi d’ignorer les barrières entre les sciences, à une époque où la mode était plutôt à la surspécialisation. Par exemple, il a créé, au tournant du millénaire, avec quelque 270 collègues provenant de 11 pays, l’ Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants . Ce site web gratuit et multilingue reçoit plus d’un million de visiteurs par année !
Titulaire d’un doctorat en psychologie de l’éducation, il avait précédemment entamé une carrière d’éducateur physique, avant de s’orienter vers la psychoéducation. Il est aujourd’hui professeur émérite aux départements de pédiatrie et de psychologie de l’Université de Montréal, et professeur émérite en santé publique à l’Université de Dublin, en Irlande. Mais sa principale réussite est d’avoir réuni des experts de disciplines différentes pour comprendre le développement humain dans son intégralité.
Fils d’un footballeur professionnel – son père a joué pour les Roughriders de la Saskatchewan et les Rough Riders d’Ottawa 4 entre 1938 et 1951 – il a appris très tôt l’importance du travail d’équipe. Mais il est aussi capable de relever des défis solitaires, puisqu’il a commencé à courir des marathons à l’âge de 64 ans.
« Quand j’ai reçu le coup de téléphone du président du jury du prix de Stockholm, j’ai été surpris, car je ne suis pas un criminologue, et ce prix couronne en quelque sorte le chercheur de l’heure en criminologie », explique M. Tremblay au cours du premier des 17 entretiens qu’il m’accorde dans le cadre de la rédaction de ce livre 5 . Il estime que le type de recherches qu’il a menées au cours des années remet en question plusieurs des grandes idées de cette discipline. « De plus, ma perspective bio-psycho-sociale est en quelque sorte en porte-à-faux avec la criminologie classique, qui se centre sur les causes sociales de la criminalité. »
Ce sont tout de même des criminologues qui le lui ont décerné, lui fais-je remarquer… Il acquiesce. Selon lui, l’objectif pédagogique du comité de sélection était d’envoyer un message aux jeunes chercheurs. « Le comité a voulu leur montrer en quelque sorte la voie de l’avenir : la recherche interdisciplinaire. »
L’un des plus importants apports de ses découvertes au monde de la criminologie, c’est d’avoir proposé un nouveau regard sur l’origine de la délinquance, rendu possible par l’observation développementale d’individus sur de longues périodes, soit depuis la naissance jusqu’à l’âge adulte et même, dans certains cas, sur plusieurs générations. « Cela nous a permis de découvrir que les problèmes de violence ne commencent pas à l’adolescence ni à l’école primaire, comme le laissaient entendre des études menées auprès d’enfants d’âge scolaire. En vérité, les problèmes sociaux commencent bien avant la petite enfance… soit dans le ventre de notre mère et dans le passé de nos parents. »
Cette percée a forcé un changement de paradigme, non seulement en criminologie, mais aussi en psychologie et en éducation. Notre connaissance du développement humain en ce qui concerne la violence, au moins depuis Jean-Jacques Rousseau, s’appuyait sur l’idée que l’être humain naît bon et que la société le rend mauvais. Or, il semble que ce soit plutôt le contraire. « On naît comme des animaux dans la jungle : prêts à se battre pour survivre ! C’est la société qui nous apprend à ne pas agresser nos semblables », lance M. Tremblay.
Ce qui lui a fait le plus plaisir, au cours de la cérémonie à laquelle assistait la reine de Suède, c’est la présentation initiale du président du comité. Lawrence Sherman, professeur à l’Université de Cambridge, en Angleterre, a comparé son travail à celui des intellectuels du 18 e siècle, qui créaient des liens entre les disciplines. « Ils sont mes modèles. Comme eux, je m’intéresse à toutes les sciences qui peuvent m’aider à comprendre le développement des comportements humains : éducation, sociologie, psychologie, biologie, philosophie, etc. 6 La présentation soulignait que ma façon de travailler était différente et également très ancienne. »
Tremblay serait-il l’« honnête homme » de la Renaissance ? « Disons que j’aime bien l’idée qu’une personne, de nos jours, soit aussi intéressée par la génétique des populations que par l’œuvre de Charles Darwin ; par la philosophie ou par l’esprit de compétition qui anime deux équipes sportives sur un terrain. Il y a pour moi, dans ces différentes expressions de la vie humaine, des dimensions très complexes qu’on doit chercher à comprendre. »
Pourtant, il n’a pas été formé de cette façon. À l’époque où il a fréquenté l’université, l’heure était plutôt à la production de spécialistes… « C’est vrai, de façon générale. Mais quand j’ai décidé d’aller faire mon doctorat à Londres plutôt qu’aux États-Unis ou en France, je voyais l’Angleterre comme un endroit où je pourrais concilier mes intérêts pour la prévention de la délinquance dans une perspective d’éducation humaniste. »
Un dernier mot sur la cérémonie de Stockholm. Tremblay, peu habitué à faire l’objet de l’attention générale, du moins au cours d’une rencontre internationale, affirme s’être senti terriblement mal à l’aise. Pendant trois jours, il a été le point de mire d’un groupe d’experts rassemblés pour parler d’intervention psychosociale et de criminologie. Il entendait son nom « cité toutes les 10 minutes ».
Il a même songé, à un moment donné, qu’il était en train de recevoir un hommage posthume de son vivant. « On devrait attendre que les gens soient morts avant de servir tant d’éloges », dit-il en riant. Mais il n’a pas complètement boudé son plaisir, puisqu’il a pu partager cette expérience avec son jeune fils Félix, alors âgé de cinq ans.
« Lorsque j’avais son âge, en 1948, j’ai assisté avec mon père à un hommage qui nous a remplis de fierté. C’était la remise d’un trophée remis au “meilleur athlète canadien-français”. Je crois que la notoriété de mon père et ses succès sur le terrain de football m’ont toujours habité. »
• • •
La grande découverte de Richard Ernest Tremblay sera de démontrer, au terme d’observations documentées sur plusieurs années, que l’être humain ne naît pas naturellement « bon » avant de devenir « mauvais » à force d’être confronté à la méchanceté du monde. Au contraire, il naît programmé pour affronter un environnement hostile. Comme un animal sauvage… Face aux étrangers qui s’opposent à sa personne, il a le réflexe inné de l’agression physique.
L’humain vient au monde prêt à se battre ! Charles Darwin le constate en regardant son fils William Erasmus (« Doddy ») se comporter avec moult manifestations de colère, alors qu’il n’est âgé que de 13 mois. Un matin, il tente de gifler la gouvernante. « Comment a-t-il appris que les gifles sont douloureuses ? Par instinct, comme le crocodile, à peine éclos, qui apprend à claquer ses faibles mâchoires », note le naturaliste anglais.
C’est Tremblay lui-même qui rapporte cet extrait du journal de Darwin dans son livre Prévenir la violence dès la petite enfance , paru chez Odile Jacob en 2008. Citant plusieurs extraits des observations de Darwin, il souligne que ce fils n’est pas plus malcommode qu’un autre. Doddy deviendra un banquier apprécié de son entourage pour ses engagements sociaux, notamment.
Ce caractère belliqueux largement dominant, chez le garçon comme chez la fille, se modifie avec la socialisation. Les parents – et le village entier qui, comme dit l’adage, participe à l’éducation de l’enfant – lui montrent que l’agression n’est pas la meilleure réponse. Il vaut mieux, pour trouver sa place dans la société, dialoguer, négocier, voire recourir à la ruse. Frapper, mordre et donner des coups de pied, ça fonctionne un temps… à condition d’en sortir.
Lorsqu’il atteint un niveau supérieur du développement, l’individu doit délaisser l’agression et trouver de meilleures stratégies pour arriver à ses fins. C’est toute une philosophie qu’il faut repenser. « Le livre de la Genèse nous inculque que l’homme a été créé pour dominer la Terre et que, peu de temps après qu’Adam et Ève ont été chassés du Paradis, un meurtre a été commis : Caïn a tué Abel », écrit Tremblay 7 . Que nous croyions à cette histoire ou à sa version revue et corrigée par Darwin, il est clair, suivant l’un ou l’autre récit, que les êtres humains ont hérité d’une machine biologique (os, muscles et cerveau) sélectionnée pour sa capacité à agresser physiquement.
Pour Tremblay, les images de violence à la télévision (et aujourd’hui dans les jeux vidéo) n’ont pas d’effet sur les actes violents dans une société. D’ailleurs, la criminalité est en baisse marquée dans la plupart des pays occidentaux, à une époque où il n’y a jamais eu autant de meurtres à l’heure présentés dans nos différents médias. Mais la fascination pour les actes d’agression perdure, comme en témoigne cette violence-spectacle qui fait la fortune d’Hollywood. Tremblay croit qu’il pourrait y avoir un lien entre les deux. « Nous rêvons d’un Paradis où l’on vivrait sans peur d’être physiquement agressé, écrit-il, mais ce Paradis serait bien ennuyeux si cette machine créée pour agresser (les perceptions, le travail intellectuel et émotif et l’action) était livrée à la rouille. C’est à mon sens ce qui explique l’invention des histoires d’horreur, des jeux vidéo violents et des sports de contact. La transformation de la violence physique réelle en fiction ou en jeu est censée nous permettre de vivre en toute sécurité pour autant que nous comprenons ce que nous faisons et pourquoi 8 . »

La progression de l’influence scientifique de Richard E. Tremblay, selon le Web of Science, qui recense les citations provenant des 13 000 plus importantes revues au monde.
Source : Vincent Larivière, Université de Montréal.


Félix Côté-Tremblay (4 ans) à cheval sur les épaules de son papa.
Dessin par Isabelle Tremblay.


1. Les cinq premiers de la catégorie « Child Development » sont Urie Bronfenbrenner, Kenneth A. Dodge, Jeanne Brooks-Gunn, Jay Belsky et Greg J. Duncan, [en ligne], consulté le 29 mars 2019.
2. Time , édition canadienne, mai 2003.
3. Stephen S. Hall, « The Accidental Epigeneticist », Nature , 2 janvier 2013, p. 14-17.
4. Les équipes de football professionnel de la Saskatchewan et d’Ottawa ont porté le même nom dans la Ligue canadienne de football, mais avec des graphies différentes. Aujourd’hui, l’équipe d’Ottawa se nomme le Rouge et Noir.
5. Les entretiens, filmés, ont été menés entre le 15 décembre 2017 et le 20 avril 2018. Ils totalisent quelque 17 heures de tournage. Ils ont servi de base au présent ouvrage.
6. La bibliothèque personnelle du professeur Tremblay témoigne de ses intérêts diversifiés. Nous y reviendrons au chapitre intitulé « Les lectures du chercheur ».
7. Richard E. Tremblay, Prévenir la violence dès la petite enfance , Odile Jacob, 2008, p. 44.
8. Ibid.


1944-1951
Conçu dans le péché et élevé en prématuré
Richard Ernest Tremblay naît le 23 novembre 1944 dans la ville de Barrie, en Ontario, où ses parents sont installés depuis leur mariage, célébré le 12 juin de la même année.
En réalité, Barrie sera un intermède de courte durée pour Richard. Ses parents, qui se sont mariés à Hull 9 , au Québec, y ont élu domicile en fonction de la proximité de cette ville avec le camp Borden de l’armée canadienne, où Wilfrid Tremblay, son père, est mobilisé depuis plus d’un an.
Richard ne garde aucun souvenir de sa ville natale. « J’ai été baptisé au Québec et il est fort probable que ma mère ne soit pas retournée à Barrie après ma naissance, car la guerre achevait. En ce qui me concerne, je suis passé par Barrie une seule fois, par la suite. C’était au début des années 1990. J’avais été invité à donner une conférence au Centre correctionnel de Penetanguishene, où on traite notamment les psychiatrisés dangereux. J’ai commencé mon allocution au Centre en disant que j’étais né ici, et les personnes dans la salle ont paru ravies d’apprendre qu’un des leurs était revenu au bercail ! »
Un secret de famille marquera l’histoire du futur chercheur. Il s’agit d’un imbroglio lié au moment précis de sa naissance et au fait qu’il n’a jamais été un bébé né prématurément, comme on le lui a souvent répété.
Lorsqu’on compte bien, à peine cinq mois et demi séparent le mariage de ses parents et la naissance de Richard. Selon toute vraisemblance, l’enfant ne peut pas avoir été conçu durant la nuit de noces, ou peu après, à moins d’être un « grand prématuré » ! C’est la version officielle qu’on fera valoir très longtemps, en modifiant même la date de naissance dans les papiers officiels.
En réalité, la conception de Richard remonte à une date inconnue du mois de février 1944, quand Wilfrid a profité d’une permission pour aller retrouver sa « blonde », Hectorine Fournier. Lors de la célébration du mariage, Hectorine est enceinte de trois mois et demi !
Pourquoi ce secret de famille ? Parce que le Québec, à cette époque, est sous l’autorité morale de l’Église catholique, qui juge sévèrement les relations sexuelles hors mariage. Une des sœurs d’Hectorine a même dû abandonner son bébé à la crèche car elle avait, elle aussi, connu un épisode de « péché de la chair ». Pour éviter l’opprobre, Wilfrid et Hectorine conviennent d’attendre pour annoncer à la famille la naissance de leur premier enfant. Pour expliquer l’arrivée précoce du bébé, ils prétendent que celui-ci est né prématurément, à la suite d’une chute de la primipare dans l’escalier. À la fin janvier 1945, le couple prend le train pour aller retrouver la famille et faire baptiser le « prématuré ». La cérémonie a lieu en février à l’église Notre-Dame de Hull. De toute évidence, à cette époque, les prêtres du Québec n’exigent pas un document officiel de l’hôpital ou de l’État pour procéder au rituel.
Cette version officielle de la naissance de Richard prévaudra pendant les 38 premières années de sa vie !
Il apprend la véritable date de sa naissance en 1982. Il en raconte les circonstances. « En effet, j’ai longtemps cru que j’étais né le 23 décembre 1944. C’était pour moi une vérité incontestable, corroborée par mes proches. Les sœurs cadettes de ma mère m’avaient souvent raconté qu’elles avaient beaucoup pris soin du bébé chétif que j’étais, et qu’en plein hiver, elles me mettaient dehors dans mon berceau pour que je puisse respirer beaucoup d’air frais. »
En 1982, il prépare sa première (et dernière !) année sabbatique, avec sa femme, Louyse Bélanger, leurs deux enfants et leur labrador. Il réalise que son passeport, requis pour le séjour en France, est sur le point d’expirer. Pour le renouveler, il doit présenter son certificat de naissance, car les documents de baptême rédigés par la paroisse ne sont plus acceptés comme preuve d’identité ! Comme il n’a jamais eu ce certificat en sa possession, il fait appel au service du gouvernement de l’Ontario chargé de la délivrance de ces documents. À la lecture du certificat officiel envoyé par la poste, il constate que la date indiquée est devancée d’un mois : sa naissance serait survenue le 23 novembre 1944 et non le 23 décembre.
« J’ai joint au téléphone un fonctionnaire pour lui dire qu’il semblait y avoir une erreur. Le commis au bout du fil retrouve le document original et me confirme que la date indiquée est la bonne : le 23 novembre 1944. »
Le fonctionnaire lui demande si la signature du document est bien celle de son père. Un peu abasourdi, Richard doit admettre que oui, c’est le cas. « J’ai risqué une dernière question : est-ce que le document de l’hôpital indique que je suis né prématurément ? Il m’a répondu que non. Je n’étais pas un bébé prématuré. »
Il confie l’étrangeté du sentiment ressenti au moment de comprendre tout à coup, au seuil de la quarantaine, que sa venue au monde n’était pas celle que tous ses proches lui avaient décrite… « Ce que ça dit surtout, ajoute-t-il, c’est que l’Église était l’autorité morale suprême. Si les faits étaient acceptés par un prêtre, l’État les approuvait. Jusqu’à mon 37 e anniversaire de naissance, j’ai donc vécu avec de faux papiers (rires). »
C’est une belle leçon pour des chercheurs qui utilisent dans leurs données démographiques des documents officiels qui contiennent très certainement des falsifications diverses. En outre, la naissance prématurée représente un marqueur important dans les travaux portant sur le développement de problèmes de santé physique et mentale. « Mais personnellement, ce mensonge m’a probablement donné un gros avantage à titre de bébé au poids normal. J’ai été bichonné, chéri, protégé par de nombreuses femmes dévouées durant ma tendre enfance. On peut penser que si elles avaient su que j’étais né à terme, elles n’auraient pas été si avenantes (rires)… »
Les témoins du baptême, Ernest et Ernestine Lepage – son grand-père et sa grand-mère maternels –, lui ont laissé en manière d’héritage le prénom Ernest. C’est de là que vient le « E » de Richard E. Tremblay.
Quand il apprend la vérité, il partage sa surprise avec sa conjointe. Maintenant qu’il est muni de ces nouvelles informations, l’histoire de sa conception devient plus énigmatique que ce qu’on lui en a dévoilé. « Je me suis demandé si j’avais été le seul à avoir ignoré la vérité ou si mes parents avaient réussi à garder ce secret pour eux. Je ne voulais pas aborder le sujet à la sauvette avec mon père – ma mère était déjà décédée. J’ai complété mes documents et obtenu mon passeport avec une nouvelle date de naissance. Puis je suis parti, comme prévu, pour une année en France. »
De retour à Montréal au mois d’août suivant, il a laissé passer quelques semaines avant de contacter son père, qui travaillait à Ottawa. Il lui a proposé d’aller manger avec lui à une date qui ne laissait rien au hasard : le 23 novembre 1983. « Je lui ai dit que je devais participer à un comité ce jour-là dans la capitale et que nous pourrions en profiter pour nous voir. Il a accepté avec plaisir. Nous nous sommes donné rendez-vous dans un club privé dont il était membre, l’Institut canadien-français d’Ottawa. Alors que nous étions installés à une table, le garçon nous a présenté le menu et a demandé si nous désirions un apéro. Alors j’ai dit : “Oui, une bouteille de champagne, s’il vous plaît !” »
Son père, surpris, a lancé : « Pourquoi du champagne ? » Il lui a répondu : « C’est mon anniversaire de naissance, Dad ! »
Wilfrid a baissé la tête. Puis, il a regardé son fils et, avec un trémolo dans la voix, il a murmuré : « J’avais dit à ta mère que tu le découvrirais un jour 10 … »
• • •
Comme le père de Richard Tremblay a occupé une grande place dans sa vie d’enfant et dans sa personnalité d’adulte, il n’est pas inutile d’en tracer une brève biographie.

Wilf, la vedette de football !
Le footballeur canadien-français Wilfrid Tremblay, mieux connu par son surnom « Wilf », naît le 7 décembre 1917 à Hull et grandit à Windsor, en Ontario. Cette région de la province connaît en 1920 un boom immobilier lié à l’industrie de l’automobile de la région de Detroit, aux États-Unis. C’est là que le père de Wilf, Stanislas, décide de déménager sa famille. « Mon père racontait parfois que c’est une religieuse du collège L’Assomption de Windsor qui lui avait enseigné les rudiments du football, relate Richard. Malgré sa petite taille, il s’était rapidement fait remarquer pour sa vitesse et son habileté à botter le ballon de la jambe gauche. »
Sur le marché du travail, Wilfrid pratique le métier de mécanicien pour la compagnie Connors, qui fabrique des machines à laver. Plus précisément, il est tourneur, c’est-à-dire qu’il fabrique sur mesure des pièces cylindriques de métal. « Je ne sais pas quel arrangement il a conclu avec la Connors, mais il est clair que pendant la saison de football, il ne se présente pas à l’usine. Il se rend quotidiennement au Parc Landsdowne d’Ottawa pour les entraînements. Il court les cinq kilomètres le long de la rivière des Outaouais et du canal Rideau. Une bonne façon de se réchauffer ! »
Wilf est recruté par l’équipe junior de la capitale dès 1936 et débute ses études à l’École technique de Hull. En 1938, il passe chez les pros dans l’uniforme des Rough Riders d’Ottawa. Il joue comme demi à l’offensive et à la défensive, en plus de botter les placements et de retourner les bottés de dégagement. « Je ne connais pas toute l’histoire, mais je sais que c’est à cette époque qu’il tombe amoureux de ma mère. J’ai des photos du couple qui datent de 1936. Ils sont très jeunes. Hectorine avait eu 16 ans le 6 janvier et Wilfrid avait célébré son 18 e anniversaire le 7 décembre précédent quand ils ont commencé à se fréquenter. »
Lorsque la guerre éclate, en 1939, la Ligue canadienne de football maintient ses activités pendant quelque temps et réussit même à convaincre l’armée canadienne de ne pas recruter ses vedettes pour aller au front. Du moins pour une certaine période. Un article du 29 août 1941 paru dans le Ottawa Citizen , intitulé « Wilf Tremblay jouera avec les Rough Riders », le confirme.
Mais vedette ou pas, le père de Richard doit participer à l’effort de guerre. On lui donne la responsabilité de l’entraînement physique des soldats. C’est alors qu’il est envoyé à Barrie. Délaissant le football, il pratique l’athlétisme. Il s’illustre notamment au 100 mètres.
En 1951, Wilf est recruté par les Roughriders de la Saskatchewan. Sa femme et les deux enfants l’accompagnent à Regina. Malheureusement, sa carrière prend fin subitement quand il se fracture une jambe durant un match auquel toute la famille assiste. « Je me souviens de la scène. Il court vers la ligne des buts avec le ballon échappé par l’équipe adverse ; le géant Eagle Keys le frappe et il tombe durement sur le sol. Il est alors incapable de se relever ! Il devra être secouru sur le terrain. Par la suite, un membre du personnel de l’équipe est venu nous dire qu’il avait été transporté à l’hôpital. » La radiographie confirme la fracture.
De sa chambre d’hôpital, l’athlète est envahi de visiteurs. Les messages de soutien arrivent d’un peu partout en Saskatchewan. Même le premier ministre de la province, Tommy Douglas 11 , vient personnellement lui rendre visite. Jusqu’en novembre, il espère revenir au jeu pour aider son équipe à remporter la coupe Grey. Mais sa jambe ne guérit pas assez rapidement. À l’approche de ses 34 ans, il annonce sa retraite.
À cette époque, le football professionnel canadien ne rapporte pas beaucoup d’argent au père de famille. Au début de sa carrière, en 1938, on passe même le chapeau durant les matchs ! « Après la guerre, et quand nous avons déménagé en Saskatchewan, il était mieux rémunéré. Sa célébrité lui a servi, car il a été embauché comme représentant de la brasserie Dow après sa carrière de joueur. Il participait à des événements sportifs comme commentateur, par exemple. Nous allions parfois à Montréal en famille pour les matchs des Alouettes au stade McGill. »
Wilf est un tough . Il considère les blessures au football comme des trophées de guerre. « Jouer au football, c’est frapper et se faire frapper. Comme pour les chevaliers du moyen-âge, être blessé au combat, c’est un honneur. Les blessures sont la preuve qu’on a combattu avec courage. »
Pour Richard, les affrontements au football ne sont pas du même ordre que pour un sport individuel comme la boxe ; ainsi, les blessures n’ont pas le même sens. « Le football n’est pas un combat un contre un. C’est un sport d’équipe. La guerre se fait en groupe. On affronte les adversaires avec un plan commun, et chaque joueur tient un rôle précis. On gagne en équipe, comme on perd en équipe ! »
Son père est très présent dans ses jeux d’enfant. « Le football professionnel le mobilise quelques mois par année, mais cela ne l’empêche pas de s’occuper de nous. L’entraînement commence en juillet et la saison s’étire jusqu’à la fin novembre. Il se déplace pour les matchs, mais l’aller-retour se fait souvent dans la même journée. À l’occasion, nous allons jouer au golf avec mon père. Et nous allons aussi à la pêche dans le parc de La Vérendrye. »
L’hiver, Wilf arrose une patinoire dans la cour arrière de la maison et organise des matchs de hockey avec les enfants du quartier. Il aime aussi façonner une énorme glissoire avec la neige. « Je me souviens qu’il participe à la création de la “ligue des berceaux Ottawa-Hull“ pour les jeunes enfants, de même qu’à une équipe de football junior. Ses horaires de travail à la brasserie Dow lui laissent du temps libre le jour et il en profite. De manière un peu surprenante pour l’époque, il manie les casseroles. Il cuisine des rôtis et des ragoûts, en attendant notre retour de l’école. »
Quand Wilfrid Tremblay apprend que son fils a découvert la vérité au sujet de sa naissance, il affiche un malaise évident. Richard exprime une grande empathie à son endroit. « C’était un gros mensonge qu’il portait avec lui depuis très longtemps. Et il a dû trouver difficile de l’admettre devant moi. J’ai bien essayé de lui faire comprendre que ça ne me posait aucun problème et que je m’estimais chanceux d’avoir eu d’aussi bons parents. Ils ont dû avoir de nombreuses discussions pour gérer cette situation difficile. »
Wilf Tremblay meurt le 23 février 1992 à l’âge de 74 ans.
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À son retour au Québec, après l’épisode de Barrie, la petite famille ne s’installe pas dans sa propre maison à Hull, mais cohabite avec les grands-parents maternels au 346, rue Champlain. C’est là que naît Daniel, le frère de Richard, de 18 mois son cadet.
Il faudra attendre le décès du grand-père Fournier avant que Wilf devienne le soutien familial ; on dit alors « l’homme de la maison ». Richard a trois ans. Ses souvenirs liés à cette époque sont encore très vifs, puisqu’il a vécu dans ce quartier jusqu’à l’âge de 11 ans. « J’ai passé mon enfance à jouer au football et au cowboy dans le parc. Nous habitions près du cœur de la ville de Hull, près de l’immense parc Jacques-Cartier, qui longe la rivière des Outaouais. De là, on voyait, à gauche, la Gatineau et à droite, le pont interprovincial, la Tour de la Paix du Parlement du Canada et sa belle bibliothèque circulaire. C’est ce paysage qu’on pouvait admirer à l’endos des vieux billets d’un dollar, format papier, maintenant disparus ! »
Pendant la petite enfance de Richard, les adultes sont nombreux. Les repas sont animés. Le dimanche, les tantes alimentent les conversations des récits de leurs relations amoureuses. Alors qu’il est tout petit, sa cachette préférée, quand il y a beaucoup de monde, c’est derrière le poêle à bois !
Il se souvient aussi de son oncle laitier. Il fait sa tournée à cheval et dépose à la porte de ses clients, chaque matin, leur ration quotidienne de lait. Il arrête sur la rue Champlain pour embrasser sa mère et ses sœurs, dont Hectorine.
Sur le terrain voisin de la maison familiale s’élève l’école primaire pour les filles, que sa mère et ses tantes ont fréquentée. De la fenêtre de la cuisine, on peut voir les élèves et les enseignants. « J’étais intrigué par le fait que des élèves de l’externat classique avaient autour de 20 ans. C’est grâce à eux que j’ai compris qu’apprendre, ça pouvait durer très longtemps ! »

Daniel le cowboy et Richard l’agent de la Gendarmerie royale du Canada.


Hectorine Fournier et Wilfrid Tremblay, 1936.


9. Aujourd’hui Gatineau.
10. Richard Tremblay est submergé par l’émotion en relatant cette histoire. Il doit interrompre l’interview pour retrouver sa contenance.
11. Tommy Douglas (1904-1986) fut premier ministre de la Saskatchewan de 1944 à 1961, avant de diriger le Nouveau Parti démocratique du Canada ; il passera à l’histoire comme le créateur du système d’assurance-maladie universelle canadien.


1951-1957
« Lion généreux »
À Hull, le jeune Richard pratique différents sports – principalement le football et le hockey – avec son frère Daniel. Il s’initie au scoutisme. Il entre chez les louveteaux, où les enfants de six à 12 ans sont amenés à partir à l’aventure sous la supervision de guides expérimentés. Des louveteaux, il passera ensuite aux éclaireurs, où il recevra le nom-totem « Lion généreux ».
Leur père est très engagé auprès de ses fils, notamment comme entraîneur de hockey. Il arrive aux deux garçons d’être des adversaires, en dépit de leur différence d’âge. Même si leurs personnalités sont assez différentes – Daniel est extraverti, Richard est introverti – les deux garçons s’entendent bien et passent beaucoup de temps ensemble.
Quel genre d’enfant est Richard Tremblay ? « C’est une question à laquelle il est difficile de répondre, commente le septuagénaire. Mais je ne pense pas que j’avais un caractère très différent, enfant, de celui que j’ai aujourd’hui. Je suis généralement plutôt calme. Je n’aime pas la musique forte, les odeurs puissantes ou les scènes de violence au cinéma. »
Chez les louveteaux, il fait la rencontre de Pierre, un garçon de son âge extraverti, espiègle, bavard et un peu prétentieux, mais qui rigole beaucoup. Pendant plusieurs années, les deux garçons se côtoient lors des rencontres hebdomadaires des louveteaux, les week-ends à la campagne et durant les camps d’été. Ils sont tous deux promus au rang de « sizenier 12 ». Mais Richard seul accédera au statut de « grand sizenier », ce qui constituera pour lui tout un honneur !
Richard aime rire et faire rire. Mais il donne son plein rendement lors des grands jeux et des batailles de foulards. C’est vraisemblablement sa fougue qui lui vaut le « Lion » de son totem. Le qualificatif « généreux » vient probablement du plaisir que lui procure déjà à cette époque le fait d’aider les autres. La découverte de la nature et le fait d’être responsable d’une petite équipe aura sur lui un effet positif. Son apprentissage de la vie en groupe se fait dans ce contexte.
Son enfance baigne par ailleurs dans un monde où le catholicisme occupe une place dominante. « Dans les années 1940 et 1950, tout tourne autour de la religion. Quand j’y repense, l’enfant en moi n’est pas réfractaire à cette emprise. Au contraire, j’adhère à cette religiosité. Je veux être servant de messe. J’aime l’uniforme et le rituel ; de plus, c’est une fonction prestigieuse. »
Malheureusement, poursuivre dans cette voie lui est impossible. Il n’arrive pas à mémoriser les nombreuses phrases en latin, et une autre condition requise le tient à distance de la fonction de servant de messe : il chante très mal. « Ma carrière de choriste d’église prend fin quand le curé remarque que je fais du lipsynch durant les répétitions. Je me souviens qu’il dit à tout le chœur de cesser de chanter et me pointe du doigt pour que je m’exécute en solo. Ça me rend aphone : incapable de sortir un son. Terminé, le chant choral ! »
Vers l’âge de cinq ans, une de ses tantes lui demande quel est le métier qu’il veut pratiquer plus tard. Il répond : « Pape ! (rires). » Elle rapporte l’ambition papale de son neveu au souper et tout le monde rigole. « Je comprends alors que ce n’est pas sérieux de vouloir devenir pape ! »
Même si ses préférences musicales sont plutôt classiques, Richard Tremblay voit s’épanouir la grande époque du rock and roll. Mais il est peu sensible à cette mode. « J’ai 11 ans quand Elvis Presley apparaît au Ed Sullivan Show , une émission de variétés célèbre de la télé américaine. Mais je déteste Elvis, que je trouve vulgaire. À mes yeux, les garçons qui se coiffent comme lui se couvrent de ridicule. Même chose pour la star française Johnny Hallyday. »
L’enfance jusque-là heureuse de Richard et Daniel est marquée par la mort précoce de leur mère, à l’âge de 37 ans. Entrée à l’hôpital pour une hystérectomie, elle décède accidentellement des suites d’une mauvaise manœuvre médicale. « Son utérus la faisait souffrir depuis longtemps et son médecin lui a suggéré cette opération qui comportait certains risques, mais qui avait un excellent pronostic. C’est précisément le dimanche 12 mai, jour de la fête des Mères, qu’elle est morte. »
Les deux garçons vivront leur deuil de façon très différente. Pour Daniel, ce drame marquera le début d’une longue déchéance ; il s’enlèvera la vie le 11 novembre 1978.
« Mon frère et moi avons pris des chemins différents. J’ai réalisé bien après à quel point la violence physique faisait partie de sa trajectoire. »
Alors que nous travaillons sur le présent livre, Richard retrouve dans ses archives une lettre de son frère, datée du 14 novembre 1962. Daniel lui écrit de Whitby, où il joue au hockey avec le Junior de l’Ontario. Il parle des insuccès de son équipe et mentionne que les joueurs de sa ligue sont plutôt belliqueux. « Il y a beaucoup de batailles et j’ai un bel œil pour le prouver », écrit le jeune homme de 16 ans. On sent dans le ton qu’il est heureux de communiquer avec Richard, le taquinant au passage sur sa calligraphie peu soignée. « J’ai eu un peu de misère à lire ta lettre, vu que tu écris aussi mal qu’avant. »
Daniel souhaite à son frère du succès dans les examens qu’il se prépare à subir et affirme que, de son côté, il s’« arrange assez bien » avec son école. Le contenu de la lettre revient vite au sport : problème en défensive ; son gardien de but doit faire face à 57 tirs par match ; défaite humiliante contre les Marlboros de Toronto et combat contre un des hommes forts de l’équipe, Ron Ellis. « Je lui ai laissé un souvenir sur l’œil pareil à celui qu’un de ses coéquipiers m’a laissé un peu plus tard dans la joute », écrit Daniel, mentionnant au passage qu’après le match, son adversaire a pris des nouvelles de Richard. Ellis « pensait bien te voir dans la ligue cette année », lance-t-il. Ron Ellis (1945-) fera sa marque dans la Ligue nationale de hockey, défendant les couleurs des Maple Leafs de Toronto durant 16 saisons.
Après le décès de sa femme, Wilfrid demeure très engagé envers ses fils. Mais en raison de son travail, qui se déroule souvent en fin d’après-midi et en soirée, il doit souvent laisser Richard et Daniel seuls à la maison. « En son absence, nous allons manger dans un restaurant près de chez nous, tenu par une connaissance de mon père avec qui il a conclu une entente. Nous mangeons ce que nous voulons et il paie à la fin du mois. »
À l’école, Richard n’est pas un premier de classe, mais pas le dernier non plus. « Durant le cycle primaire, je parviens à me maintenir dans le tiers du haut. La première école que je fréquente, privée, a une approche multiâge. Puis, en troisième année je change pour une école tout près de chez moi où l’enseignante – mademoiselle Tremblay – nous fait apprendre la grammaire avec une règle de bois, qu’elle frappe sur nos doigts quand on commet une faute. »
Il se souvient encore, très clairement, d’un soir où sa mère se rend à la remise des bulletins pendant qu’il fait le pied de grue chez lui. « J’attends son retour avec anxiété, près de la clôture qui sépare la cour d’école de notre maison. Je constate immédiatement à son expression que les nouvelles ne sont pas bonnes. »
Jusqu’à la fin de son doctorat, il ne présumera jamais de son succès scolaire éventuel. Mais il est sérieux, déterminé, prêt à travailler fort. « Cet état d’esprit m’a réussi. Par comparaison, j’ai eu un voisin et confrère de classe à l’école primaire à qui tout semblait facile. Il était toujours premier de classe. Environ 30 ans plus tard, je suis allé donner une conférence à Hull et j’ai pris un taxi avec un collègue pour retourner à la gare. Sur la banquette arrière, nous avions une conversation animée concernant notre travail et ce n’est qu’au moment de payer le chauffeur de taxi que je l’ai reconnu. C’était mon brillant ami d’enfance ! »
À sa quatrième année d’école primaire, il fréquente une autre école, à quelques coins de rue de sa maison. L’institutrice est la nièce de sa grand-mère, la « douce et énorme mademoiselle Lesage ». Le directeur, « monsieur Sarasin », colosse à moustache, complet rayé-cravate, arpente les corridors avec son martinet à la main, une sorte de petit fouet avec des lanières de cuir. « “Monsieur Sarasin” est toujours resté dans ma mémoire comme l’image de l’autorité suprême qui maintient l’ordre. »
En cinquième et sixième année (1954-1956), Richard a la chance de garder la même institutrice, madame Gamelin, ce qui lui permet de côtoyer essentiellement les mêmes compagnons de classe. « J’ai presque 12 ans lorsque, pendant ma sixième année, la maison familiale est expropriée par la Ville. C’est un mal pour un bien car, pour la première fois, nous allons habiter seuls avec nos parents ! Jusque-là, nous avions toujours cohabité avec mes grands-parents et au moins deux de mes tantes. »
En septembre 1956, Richard entame sa septième année scolaire à l’école Notre-Dame. « Je suis entouré d’enfants que je ne connais pas. Mon intégration a probablement été facilitée par le fait que je suis devenu le gardien de but attitré de l’équipe de hockey scolaire. Ma réputation me sert, car je joue déjà dans une bonne ligue. »
Il ne passe qu’une année dans cette école mais il en garde de nombreux souvenirs, particulièrement liés à ses exploits sur la patinoire. « Ce fut un long hiver froid ! »
L’écolier se lie d’amitié avec un garçon qui habite face à la cour de récréation. « Sa maison est voisine de celle où habite une jeune fille, Madeleine, qui est un peu plus jeune que moi. Je la trouve très jolie et agréable. Elle sera ma première blonde ! »
L’école Notre-Dame compte un ensemble de clairons et trompettes ; les musiciens portent un bel uniforme rouge et or. Richard rêve d’en faire partie. Mais son déficit musical, probablement d’origine génétique, lui joue encore des tours, puisqu’on le met à la porte !
Il n’a jamais vu ses parents danser ni chanter. Par contre, il se souvient du plaisir qu’il ressentait à accompagner sa mère dans les magasins d’Ottawa les samedis après-midi. Ils profitaient de l’absence du père, parti jouer dans une autre ville, pour faire des courses. « Quand on entrait dans un magasin, on entendait souvent le match diffusé à la radio. Ma mère demandait alors le score et on écoutait un petit bout de la description du match. Plusieurs marchands savaient qu’elle était la conjointe de Wilf ! »
Quel genre de femme était-elle ? « Je n’arrive toujours pas à bien cerner la personnalité de ma mère, mais c’était une personne calme. Je pense que j’ai hérité de ce trait de caractère. Je pratique l’évitement des groupes et j’ai tendance à écouter plutôt qu’à parler quand il y a plus de deux personnes. Elle m’a légué aussi le plaisir des livres. Lors des repas de la famille élargie, ce n’était clairement pas ma mère qui parlait souvent.

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