Le maternel au masculin
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Description

Sous le voile du roman psychanalytique : Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci Freud s'épanche. Il évalue la pétrification encourue pour l'audace trangressive de s'adjurer le maternel au masculin, de se jouer de la différence des sexes et des générations. Ainsi Freud quinquagénaire tente d'exorciser pour lui-même le destin menacé attribué à Léonard, autre conquérant sacrilège.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2011
Nombre de lectures 50
EAN13 9782296806917

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le Maternel au masculin
Freud et Léonard de Vinci
DU MÊME AUTEUR
Œuvres complètes de Karl Abraham (Préface et Traduction, Payot 1966 / réédition 2000).
Sandor Ferenczi (Petite Bibliothèque Payot, 1972).
L’appétit d’excitation (PUF, Le fil rouge, 2009).
En collaboration avec Robert Barande :
Histoire de la Psychanalyse en France (Privat, 1975, version allemande in « Psychologie des XX Jahrhundert », Kindler, 1977).
De la perversion. Notre duplicité d’être inachevé (Cesura 1989).
Ilse BARANDE


Le Maternel au masculin
Freud et Léonard de Vinci
1 er édition :
Éditions Aubier Montaigne, 1977.
Titre original : Le maternel singulier


© L’Harmattan, 2011
5-7, ruse de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54725-4
EAN : 978229654725-4

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Préface à la nouvelle édition
Au cours du tiers de siècle écoulé depuis la parution du « Maternel singulier », le contexte social et culturel auquel nous participons et dans lequel nous baignons a changé. Il aura sans doute contribué à infléchir la perception du parcours proposé et conduit l’auteur à oser un titre plus explicite, masculinisant son thème sans ambiguïté pour le lecteur. Les humains, tous mammifères, s’en trouveront-ils moins égarés et plus prêts à atténuer ce que la guerre des sexes charrie de contresens et d’excitations. L’actualité semble bien témoigner d’un engagement plus aménagé dans cette direction.
Des illustrations hétéroclites peuvent témoigner de ces changements. Quoique d’acquisition récente, ils sont déjà devenus une seconde nature au gré d’un lamarckisme culturel auquel les découvertes et les applications issues de l’intersection de la physique et de la biologie ont impulsé une modification accélérée, non sans soulever une foule de questions. Ainsi en est-il de la procréation médicalement assistée qui a démétaphorisé le Saint Esprit de l’Annonciation, tout comme l’infusion de l’âme au giron des géniteurs incarnés.
De mes lectures buissonnières je retiens l’écart entre la méditation sur le passé et les préoccupations de saison. Ainsi dans « Le sein du père, Abraham et la paternité dans l’occident médiéval » (Gallimard 2000), l’auteur, Jérôme Baschet, dégage du recueil d’une iconographie sérielle et des textes liturgiques médiévaux la vision de ce « monde-comme-parenté » auquel nous serions devenus infidèles. À l’extrême opposé la sociologue Irène Théry fait le point du « Démariage » (Odile Jacob1993) et avance ses convictions pour davantage de liberté et de transparence, s’agissant de la désarticulation du mariage et de la filiation.
Au su des investigations et des débats présents, le décryptage des paradoxes et des détours du Freud lyrique composant « Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci » peut paraître lointain. Mais ce serait ignorer la vividité subjective de Freud offerte à notre curiosité par l’artiste interposé. De ce pan d’auto-analyse inavouée, Freud appréciait les méandres, par dessus tous ses autres écrits. Il nous introduit à sa suite, comme subrepticement, au foisonnement d’un maternel dont le secret doit être tu.
Le présent ouvrage s’emploie à débusquer le Freud autobiographe dissimulé au cœur de son « roman psychanalytique » sur Léonard de Vinci. Ce choix narcissique atteint son apogée avec la rencontre des quinquagénaires : l’auteur Freud de 1909 et le peintre de Mona Lisa du début du XVI ème siècle se dévoilent complices dans un fantasme partagé. Ce dernier les guide, de l’ensorcellement par leur mère au désir d’être la mère séductrice.
Evoluant de l’avoir à l’être, l’aspiration à occuper cette place est accomplie par le biais de l’œuvre. La fécondité matrophore prêtée à un Léonard subjugué révèle celle de son metteur en scène si volontiers méconnu comme tel. Plus sûrement qu’à Catarina, mère de l’artiste, Gioconda et Santa Anna Metterza nous conduisent à Amalia, la mère de Freud. Et en effet, vingt ans après, elle disparue, Freud se saisit de la composante décisive dans la formation du couple amoureux : selon lui la trace du velouté maternel, butiné dans l’enfance par le ou la partenaire dans sa relation princeps, gouverne ce charme.
Ce maternel ne présume pas le genre féminin. Les identifications, en quête de conciliation, de l’enfant aux adultes tutélaires, ne cesseront de sédimenter dans la conduite et le caractère et d’alimenter la variété des processus de leur élaboration. Ce maternel n’est pas l’équivalent obligé de la maternité chamelle, son prototype. Il se joue de la différence des sexes et des générations, mais il doit à la vitalité du conflit les déguisements exigés par l’appétit d’excitation qui nous anime pour le meilleur et le pire.
Puisée parmi les versions du Panthéon égyptien, la déesse Nout-ciel, femme de Geb-terre. est parcourue nuitamment, de sa bouche à sa fente, par Amon-Rê le solaire. Ce créateur suprême trace la courbe du jour de l’aube au crépuscule puis, bousculant les chronologies, il s’abandonne aux douceurs du giron et de l’obscurité.
Moins immémoriales, les figurations de la Madone à l’enfant et du Christ assomptionnant Marie se répondent, reprenant dans le registre chrétien l’au-delà déjà gagné avec la postérité nichée dans le flanc prolifique des pères créateurs de l’ancien testament.
Le maternel ne présume ni le genre féminin ni la maternité chamelle, son prototype. Il se joue de la différence des sexes et des générations pour autant que sa constitution le supporte !
Singulier
« Aussi bien dis-je : la mère, c’est la créature de l’enfant. L’enfant est la mère de toutes les mères, de toutes les mères perdues et recréées. L’instinct filial ou l’instinct matrigène, comme on voudra, en quoi consiste-t-il, si ce n’est en la réédition incessante du combat entre deux mélancolies, la présente et la future, entre deux mères, l’une déjà gagnée comme perdue et l’autre dont la perte accomplie reste encore à gagner ?…
– Oui : le poème, c’est bien la mère. Encore faudrait-il savoir quel poème et quelle mère nous sommes en train de nous fabriquer… »
Nicolas Abraham : « Parenthèmes »,
dans l’« Introduction à Hermann »,
in L’instinct filial, Denoël, 1972.
Ce livre donne la joie de réfléchir par le singulier qui frappe l’oreille. En effet, il ne s’agit pas dans cet écrit, qui porte Léonard et Freud aussi dans son titre – écrit-guide pour un voyage partant du Nil, longeant l’Arno, les yeux richement ouverts, aboutissant finalement à Vienne au face à face avec Freud – il n’y s’agit pas d’une nouvelle œuvre sur Léonard, ni de son Souvenir d ’ enfance rêvé par Freud. Mais plutôt de confronter celui-ci au sens caché de son envol poétique. Si Freud voulait présenter un Léonard inhibé, artiste lambinant, pour expliquer ses égarements scientifiques ou autres… on va lui révéler – en le prenant à la lettre de son chant – la racine de sa fascination : l’amour de Sigmund et de sa mère Amalia (aux deux sens de la relation), et que lui renvoie en miroir la passion contenue, jusqu’à la mort, entre Catarina-mère et son bâtard da Vinci.
Nel mezzo del cammin … Catarina meurt. Son fils Léonard, à comptabilité funéraire minutieuse, pudique à exprimer aucun « dolore », se trouve surpris vers ses cinquante ans par ce qu’un autre quinquagénaire, bien des siècles plus tard, Freud (1909), va appeler le « tournant » du peintre. Il s’agit de l’achèvement (enfin !) de sa bienheureuse Gioconda, au singulier sourire, qu’il gardera par-devers lui, sans jamais la donner, sans jamais la « vendre ».
Sigmund de Vienne qui ressemblerait tant à Léonard de Vinci – par ce qu’il a, par ce qu’il est, par la qualité de ce qu’il fait – a déjà, il est vrai, perdu un père, mais sa mère lui reste encore à perdre.
En 1909, nel mezzo del cammin…, – au milieu de son propre chemin – il l’a encore, cette mère, qui doit devenir, selon l’angoisse du fils, mourante et morte afin que la douleur de deuil, pour un Sigmund décédé, lui soit épargnée. Amour privilégié, amour initiatique, primo amore.
Les fruits d’un tel lien sont à cueillir dans les notions d’un « Orphelin d’une morte Déesse » et d’une « Déesse morte d’une Fille orpheline », dans l’unité duelle, de l’inséparable, mieux, dans I’UN qui ne se pense que comme séparé-non séparé. Amalia-mère, tardivement obéissante, meurt un jour, quelque vingt ans plus tard sans avoir eu à affronter son état supposé suicidaire. Cette fois c’est Ilse Barande qui note un « tournant » pour Sigmund-orphelin. Celui-ci, en effet, va saisir sa plume pour rédiger des pages sur la Féminité. Ici, Ilse Barande tend un miroir pour faire apparaître l’occulté : « Toi, Sigmund, tu fais de la femme un être honteux ; trop courte, trop vite vieillissante, manquant de caractère… mais, regarde donc, quelle Mère éblouissante tu t’es créée ! Quelle Mère tu as épousée ! Quelle Mère glorieuse tu es devenu! »
Singulier oubli d’être devenu mère de son œuvre, en déformant la femme. Oubli, qui mérite la question de sa racine, dont en fin du chemin de Freud on trouve, selon l’hypothèse, le rejeton ; presque, oui, apeuré. Puisque, dans le « Clivage du Moi » (1938), le Fils se demande par un accent introductif, induisant mystère, secret, hésitation : – l’avais-je toujours su ? – Est-ce nouveau ? – Mais non, c’était toujours là ! ? C’est qu’il y a parfois une déchirure dans le Moi. C’est-à-dire deux Moi. Clivage dans Freud ? L’une des mains écrit, l’autre efface. La droite trace des mots de sens, la gauche écrit le sens contraire. Ambiguïté, lutte des ambivalences aux deux bords d’un gouffre béant sous la déchirure.
Est-elle là, dans ce gouffre, l’identité cachée du fils ?
Et, est-elle là, finalement, sous cette déchirure, l’identité cachée de tous les hommes, de toutes les femmes, de tous les « orphelins-de-mère perdues » d’après la loi de l’instinct filial ?
Impensable profondeur ; on se demande cependant si elle n’est pas activement agissante dans l’histoire de l’homme voué au culte, au sacrifice, à la religion : créateur de Mères à mourir, matrigène, donc, également, théocréateur.
Ce sera tantôt des déesses-mères, tantôt des dieux – pères. Tantôt dieux-pères déguisant des déesses-mères et vice versa . Sorte de bisexualité divine. Ici la lutte des sexes aussi va s’éclairer d’un sens nouveau :
– « Suis-je, moi, Homme, pancréateur, la Déesse-mère? »
– « Suis-je, moi, Femme, pancréatrice, la Déesse-mère? »
Bifocalité même dans le christianisme en apparence patrocentré : la divine mère y fait vigoureusement retour. Celle, qu’à travers la Dormition, le Fils-devenu-Mère-Divine, dans les airs emporte, comme Léonard-mère emporte le portrait de sa singulièrement souriante, comme Sigmund devenu Mère (Amalia?) porte…?
Serait-ce vraiment, cette « identité dé Dormition » le contenu caché du gouffre ?
Autant de réflexions conduisant loin le voyage dans cette selva, dans cette « forêt » ; invite à d’autres questions.
Posons-en une (déjà posée ailleurs, il est vrai mais reprenons) :
La peinture de Léonard, ainsi que l’image du rêve de Freud : – Amalia gisante dans un… « singulier » – disent-elles aux fils leur nostalgie dormitionnelle seulement ? Ne leur suggèrent-elles pas également qu’elles sont – peinture et image de rêve – aussi des « fétiches pare-fantômes » ? Protégeantes, certes, mais aussi invitant à la lecture, un à un, des mots de drames perdus, que le « singulier » indique par l’image, mais, qu’à défaut de paroles, il ne saurait atteindre.
Il reste aux autres questions singulières à être posées : le choix du lecteur, rêvant la réponse.
Maria T OROK ,
le 3 février 1977.
Chapitre I Une rencontre Freud (1909) – Léonard (1505)
Les justifications que l’auteur d’ Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci {1} croit devoir au lecteur sollicitent sa curiosité plus qu’elles n’apaisent les réticences qui lui sont attribuées. Freud postule que son entreprise « d’expliquer les inhibitions de la vie sexuelle et de l’activité artistique de Léonard », que sa « pathographie » d’un génie, peut être ressentie comme sacrilège.
Le dessein de l’investigation d’un génie paraît moins douteux, à vrai dire, que la démonstration de l’inhibition à propos d’un des esprits tes plus ductiles et pénétrants dont nous ayons connaissance. Sujet pour le moins paradoxal que d’illustrer l’exemplarité, la valeur de prototype de la vie sexuelle {2} par les « errements » du peintre Léonard : l’artiste serait devenu un homme de savoir de plus en plus détaché de sa production picturale ; il se serait raidi dans des positions stériles, et cette évolution serait l’exacte parallèle de son abstention de toute pratique de l’ars amandi.
Nous voici tout disposé à accueillir les propos inverses, surtout de la même plume. Car Freud accorde à Léonard une rencontre avec « la femme qui éveille en lui le souvenir heureux, ravi de sensualité, de sa mère. L’influence de cet éveil lui restitue l’impulsion qui le guida au début de ses tentatives artistiques, lorsqu’il modelait des femmes souriantes ». Ainsi écrit-il : « Il fête une fois encore le triomphe de surmonter une inhibition de sa capacité artistique » ; et de s’enthousiasmer : « Comme d’autres, je succombe à l’attrait émanant de cet homme prestigieux et énigmatique chez lequel on croit déceler des passions instinctuelles puissantes sérieusement tempérées dans leurs expressions. » Enfin il n’hésite pas à écrire : « Nous devons reconnaître ici un degré de liberté au-delà des solutions psychanalytiques. »
Peut-on imaginer contraste plus radical que celui de ces deux portraits ? Peut-on saisir l’un de ces Léonard sans que l’autre vienne l’obscurcir ou l’éclairer ? La confusion s’accroît encore avec le pasteur O. Pfister, fidèle correspondant suisse de Freud, qui distingue un vautour dans le voile ceignant Marie dans le tableau Sainte Anne de Léonard {3} . Elle atteint son comble si on ajoute que cette découverte d’un rébus est le fruit d’une erreur de traduction, qui voulut que l’italien « Nibbio » (« Milan ») devînt l’allemand « Geier », transformant en vautour les milans du Monte Albano natal de Léonard.
Tant de désordre contribue à aiguiser une attention déjà captive de la beauté du style de Freud. La conjonction du désordre et de la beauté fait pressentir un secret attachant.
Que se passa-t-il en effet pour que, de retour des États-Unis, de fin 1909 à début 1910, Freud écrivît cette œuvre d’un lyrisme retenu et introduisit le concept de narcissisme avec Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci?
D’un point de vue chronologique, avec son Léonard et. le texte qui suit, « Remarques psychanalytiques à propos d’un cas de paranoïa décrit autobiographiquement », l’auteur embrasse divers aspects de l’homosexualité. Cette lecture des Mémoires de Schreber {4} date de l’été 1910, tandis que l’intérêt pour Léonard apparaît déjà en 1907 lorsque l’éditeur viennois Heller demande à un certain nombre d’hommes connus de désigner les dix meilleurs livres de leur choix. Dans sa liste de « dix livres chers sans accéder au chef-d’œuvre » le Léonard de Vinci de D.S. Merejkwoski, paru en 1903, occupe la cinquième place {5} . Ainsi apparaît-il que le souci de balayer le champ de l’homosexualité est un effet de rétrospection. La connaissance des éléments subjectifs antérieurs nous apporte des éclairages autrement puissants.
Une récapitulation s’impose :
La mort de Jakob, son père, survient fin 1896 lorsque Sigmund a quarante ans. Il craint que la barre d’appui que lui fournit cette disparition ne l’écrase lors de la parution de sa première grande œuvre, La Science des Rêves, en 1899. D’après les lois des périodes, son ami Fliess avait prédit un sursis. Freud mourrait à 51 ans, en 1907 {6} . Lorsque, la première échéance franchie, il parvient à l’âge fatidique prévu par Fliess, celui-ci est mort pour lui mais non point le besoin d’une autre croyance superstitieuse qu’il confessa à Ferenczi en 1910 et dont la crédibilité se trouvait renforcée du fait qu’elle évoquait la crainte précédente d’expirer à quarante-trois ans (en 1899).
Voici ce que E. Jones écrit à ce sujet {7} : « Freud avait révélé l’origine de cette curieuse superstition à Jung pendant les premiers jours de leur amitié {8} . Durant l’automne 1899, deux événements avaient coïncidé, l’un de haute importance, l’autre banal. Le premier est la publication de son beau travail : La Science des Rêves, à l’âge de quarante-trois ans ; le deuxième est l’attribution d’un numéro de téléphone, le 14.362 ! Quelques mois plus tard, à l’époque de la rupture avec son ami Fliess (août 1900), qui s’intéressait tellement aux nombres, les chiffres prirent soudain une signification ; 43 étant commun aux deux, il ne restait plus que 61 ou 62 ; Freud opéra un rapprochement entre cette croyance superstitieuse et la pensée qu’avec La Science des Rêves s’achèverait l’œuvre de sa vie. »
Nous remarquons que ce n’est que postérieurement à 1907 que W. Fliess, non plus ami mais toujours destin, est en quelque sorte officiellement relayé de cette façon téléphonique que Freud tenait en réserve. Strachey signale la disparition en 1907 du passage faisant allusion à la prédiction de Fliess (le 23 + 28 = 51) et à la manie parodique des calculs superstitieux dans les éditions de 1901 et 1904.
Bien plus tard (1924), Freud écrira : « La dernière apparition de la série qui commence avec les parents, c’est la force obscure du destin, que bien peu d’entre nous sont aptes à concevoir comme impersonnelle. » La plupart des humains « donnent l’impression de percevoir encore les forces les plus extérieures et impersonnelles comme un couple parental, – de façon mythique – et de se croire attachés à eux par des liens libidinaux ». Et ailleurs il précisera : « J’ai cru pouvoir reconduire la peur de la mort réelle à cette conception parentale du destin. Il semble très difficile de s’en libérer {9} . »
Le lien avec W. Fliess aura été la dernière en date des relations amicales où Freud avait pu se sentir en position de disciple. L’amitié avec Breuer, qui lui fut un ami paternel, est consommée en 1894, Charcot, le maître des années 86, disparut dès 1893. La correspondance avec W. Fliess, commencée en 1895, se clôt en 1902 mais dès 1900 prend fin une amitié marquée par des éloignements géographiques et psychiques qui, après l’avoir facilitée, accélérèrent son déclin, lorsque Freud se fut davantage trouvé. Au fil du temps, Freud dut se substituer aux forces incarnées précédentes. Sa dernière croyance alléguée, celle de sa mort en 1918 (à 61 ou 62 ans), tient du bricolage, et lui seul en est désormais l’auteur. Mais est-ce si sûr ? Freud n’a-t-il pas rencontré un « Léonard » apte à susciter « les accomplissements où peut se sublimer le courant androphile de l’homme {10} »?
Les œuvres du peintre Léonard le captivent et il s’intéresse de près à la datation de certaines d’entre elles. La Joconde et la Sainte Anne sont considérées comme ayant été terminées vers 1506, mais la Sainte Anne a vraisemblablement été mise en chantier vers 1503 (1501 pour son premier carton) et la Joconde a dû être exécutée dans les années 1502-1506 {11} .
Dans sa note de 1923 {12} , Freud se demande si l’exécution de l’esquisse de Londres précède ou suit le tableau du Louvre. Il opte fermement pour la première hypothèse, comme la plupart des auteurs {13} . Il nous rappelle que Léonard a une cinquantaine d’années lorsque, de 1503 à 1507, il peint Mona Lisa, qui l’occupe encore alors qu’il achève la Sainte Anne. Que signifie ce souci de précision {14} ?
A quatre siècles et quatre ans d’intervalle, les deux hommes sont devenus quinquagénaires lorsque Freud décrit le tournant majeur qu’il discerne dans la vie de Léonard… Sans doute se procure-t-il une filiation nouvelle, une fraternité à sa mesure, heureuse combinaison de la donnée temporelle selon laquelle Léonard est un ancêtre et de la dimension des génies animés d’un même souffle {15} !
Freud, comme Léonard, choisit initialement l’œil, un instrument qui absorbe les données sans toucher les objets, une position contemplative aiguisée supposant un minimum d’ingérence active. L’œil guide les investigations anatomiques de Léonard ; la neuropathologie histologique puis clinique retient l’intérêt de Freud microscopiste pendant vingt ans (1876-1896), et la rédaction d’une « Anatomie du cerveau » fut prévue sinon réalisé. Les notes et manuscrits de Léonard {16} . [Désormais accrus de la part découverte à Madrid en 1965] auraient pu selon lui aboutir à un volume de quelques cent vingt chapitres sur l’anatomie.
Le peintre et le médecin s’engagent dans une voie renouvelée. Au peintre s’ouvre un monde pictural que la prédominance des thèmes religieux ne retient plus de s’exprimer dans des espaces-temps que les primitifs évitèrent comme une profanation : les œuvres sont devenues mobiles, extraites de leur vocation avouée unique de glorification et d’appel aux fidèles. Léonard rend hommage à la fraîcheur de regard Giotto et Masaccio.
Le médecin du dernier quart du XIX e siècle est le contemporain de l’avènement de l’ère microbiologique, de la confrontation des données cliniques et anatomo-pathologiques, de l’application de la physiologie expérimentale à la physiopathologie. Les structures histologiques livrent des secrets de fonctionnement qui aboutiront à la théorie du neurone de Waldeyer ; Freud est partie prenante dans ces découvertes. L’esquisse d’une psychologie scientifique (1895) montre comment cette connaissance de la biologie a pu servir de réseau d’essai pour couvrir le champ limitrophe du psychisme.
Au domaine microscopique déchiffré par Freud correspond la curiosité anatomo-physiologique, fertile en techniques et dessins, de Léonard. « Le domaine de la biologie était désert, ou pis encore, profondément falsifié, seul un esprit aussi audacieux pouvait s’aventurer à entreprendre sa mise en valeur. Ici le mérite de Léonard surpasse de beaucoup celui de tous ceux qui l’ont précédé et qu’il connut {17} . »
Le codex de la bibliothèque de Windsor nous informe sur l’anatomie comparée de l’homme et des gros mammifères, les techniques d’investigation du fonctionnement musculaire par soustraction, de repérage de la forme par moulages des ventricules cérébraux et de l’intérieur du cœur. Le souci premier de saisir la fonction fait de Léonard un précurseur de deux siècles et demi en avance sur une physiologie digne de ce nom. On trouve là ce « Léonard de Vinci disciple de l’expérience », titre qu’il s’octroie dans le Codex atlanticus.
Pour un tel « disciple », il va de soi que la vue inclut l’œil, l’optique et la physique de la lumière. Domenico Argentieri {18} nous rappelle que Léonard fait le bond de l’eau au son et à la lumière : et Le son se propage dans l’air, de même que la pierre jetée dans l’eau devient le centre et la cause de plusieurs cercles » ( Cod. Atl. Fol 9 verso). Cette doctrine aboutit à la théorie ondulatoire de la lumière conçue comme se propageant transversalement. Léonard précède Huyghens (1690) sans atteindre Maxwell. Bien avant Roemer (1676), il conçoit la nature vibratoire de la lumière et la nécessité de l’existence d’un temps de propagation, ( Codex Ashbumham Ms 2308). Il a tenté de déterminer la vitesse de la lumière et proposé plusieurs hypothèses, qui témoignent de sa noncroyance à l’instantanéité de sa propagation. Argentieri soupçonne que l’acquisition d’un manuscrit de Léonard par Constantin Huyghens (lettre de Huyghens à son frère en 1690) n’est pas étrangère à sa découverte {19} . Léonard précède Fermat et son principe : « La nature agit toujours par les voies les plus courtes » (1661).
Le codex F. Fol 25 recto porte le dessin d’un tube épais et court, avec support, qui fait de Léonard le précurseur des Janssen, Lipperley et Galilée, inventeurs de la lunette astronomique, c’est-à-dire de l’usage combiné des lentilles convexes bien connues et des lentilles concaves ici inventées {20} . « La jumelle de Vinci était un fait accompli en 1508-1509, c’est-à-dire exactement un siècle avant la lunette d’approche de Lipperley-Galilée », non seulement sur le papier mais réalisée, comme le prouvent bien des observations du Codex atlanticus. Nous n’insisterons pas sur toutes les notations concernant l’œil. Si la machine à explorer le ciel ne vit pas le jour dans les années romaines de Léonard, c’est peut-être pour avoir été frappée de la même interdiction que la dissection des cadavres, une interdiction vraisemblablement similaire à celle qui frappera l’étude des vœux inconscients !
Nous avons souligné le domaine du vu et du visuel, sa place si importante chez Léonard et Freud {21} . L’ouvrage cité {22} apporte documents et commentaires sur Léonard mathématicien, physicien, musicien, architecte, urbaniste, mécanicien par des spécialistes de l’histoire des sciences et des techniques. En matière d’hydraulique et de phonétique, il apparaît difficile aux auteurs de situer Léonard de façon précise par rapport à ses devanciers et contemporains, et de supputer les documents compulsés ou non par lui, en sus des traditions orales et artisanales. Le même problème se pose quant à ceux qui suivent, sans qu’il soit souvent possible de les déterminer comme successeurs inavoués ou redécouvreurs.
Léonard « tend à résoudre sur le plan d’un luxe mental pur et simple ce qui pour nous, ne constitue que des buts pratiques ». (M. Bougioanni) {23} Peut-être révèle-t-il l’une des racines de cette force admirable lorsqu’il se dit : « homme sans lettres » pour n’avoir pas cultivé le latin, ni ce qu’il entraîne d’acquisition de la méthode scholastique et du néo-platonicisme à la mode dans la Florence de sa jeunesse. Le latin classique fournissait la possibilité d’une approche directe de textes intéressants ; aussi, à la quarantaine Léonard entreprend pour peu de temps un apprentissage qui débouche sur cette conclusion filiale : « Je possède tant de mots dans ma langue maternelle que j’ai motif de me plaindre de ne pas bien comprendre les choses, plutôt que de manquer des termes capables de me permettre de bien exprimer les concepts de mon esprit {24} . »
Ne peut-on déduire de ces deux restrictions, celle de ne pas sortir de la langue maternelle, celle de n’exploiter que modérément ses trouvailles, que le sens des limites chez Léonard obéit à son aspiration à conserver un enclos (maternel) afin de ne pas trop s’exposer aux intempéries d’une solitude accrue ? Si la subtilité de Léonard semble ne pas connaître de limites, n’est-ce pas justement parce que les limites ne sont point ignorées de lui ? La pensée, le cerveau peuvent embrasser l’univers, non point l’infini. L’observateur, son rôle, ses distorsions, ses bornes sont constamment envisagés. Tout porte à apprécier le concours de l’œil du peintre dans cette capacité de décentrement abandonné et de soumission, en alternance avec l’acuité du regard de l’esprit qui traverse les contingences phénoménales pour faire but. « La critique de la raison pure » est pratiquée bien avant d’avoir été écrite par Kant.
Léonard appartient à cette famille d’esprit que les joies des vérités dédommagent suffisamment de l’effort, de l’attente et de l’insuccès pour leur épargner les feintes, les approximations ou les falsifications qui procurent un soulagement temporaire mais obturent l’avenir. Nous l’admirons d’avoir su être ainsi, à faire pâlir tout éloge, nous éprouvons que ce qui nous rend muets est de l’ordre de la beauté et parfois nous croyons saisir le chiffre de cette vigoureuse souplesse.
De la part de Freud, le choix de Léonard pourrait bien prendre ce même sens de se ménager un entourage en cette première décennie du XX e siècle. Lorsqu’il émerge de sa position de « famulus », il adopte cette filiation, cultive cette Fraternité. Les deux hommes ont en commun de n’avoir point froid aux yeux. Ils se seront exercés à la sobriété scientifique en préalable à l’élan maîtrisé auquel nous devons autant d’auto-portraits, d’apogées. Les traits du peintre émeuvent les visages de ses œuvres ultimes. A travers son « Léonard » du Souvenir d’enfance, Freud nous confie ses émois privés et secrets.
Il cède au charme de Catarina, mère séductrice. Cette mère réapparaîtra dans La Féminité {25} pour déclarer que son fils est la plus noble conquête de la femme, son accomplissement le plus authentique.
La Cène de Santa Maria delle Grazie, la Vierge aux Rochers, œuvres de la première période milanaise (1493-1499), ne tiennent pas le langage si particulier inauguré par le sourire captivant qui irradie la période suivante. C’est au modèle féminin dit la Joconde que Freud attribue l’éveil de quelque heureux mystère venu du fond des temps ! Comment suivre les résonances qui nous font dresser l’oreille à la lecture du texte psychanalytique ?
Dans son étude historique de 1943, A. Venturi {26} est formel : la Joconde est l’invention de G. Vasari {27} . La dame selon Venturi est vraisemblablement Constanza d’Avalos, amie de Julien de Médicis. Julien commanda le portrait mais le laissa à Léonard de crainte d’offenser son épouse par la représentation de son ancienne amie. Ainsi, « la représentation d’un être aussi divin {28} » accompagna son auteur jusque sur les bords de la Loire.
Voilà un rectificatif sensible à qui se remémore le passé de Léonard ! Le peintre avait perdu sa mère depuis dix ans environ (en 1495) et venait de perdre son père en 1504 lorsqu’il exécute le fameux portrait. Il était né, un demi-siècle auparavant, de la liaison de Ser Pier le notaire et de la toute jeune Catarina. Celle-ci dut céder le pas à l’adolescente que Ser Pier épousa peu après.
Comment les fibres les plus secrètes de la vie de Léonard ne se seraient-elles pas émues en rencontrant en Constanza une femme à la fois présente et messagère du passé?
Le souhait porte aussi l’intuition juste. Freud se passe fort bien du trait, ignoré de lui, de la conformité du destin de la mère et du modèle, en ranimant dans son écrit sur Léonard sa thèse de la séduction de l’enfant par l’adulte. Il rebrousse chemin vers les années 1894-1897. En deçà de sa découverte de lui-même en petit Œdipe (octobre 1897), nous le retrouvons père, prêt à s’assumer incestueux à l’égard de sa fille Mathilde (mai 1897). Nous savons qu’il ne cessera de critiquer le point de vue du traumatisme subi par l’enfant abusé que pour réhabiliter partiellement, au fil des ans, la séduction inévitable par la mère.
L’élection de Léonard, à première vue, s’impose comme un choix d’essence narcissique; cependant, sur les oriflammes du peintre, se déploie le choix anaclitique de la femme à la sollicitude séductrice. Les jeunes hommes ambigus, dits Saint Jean et Bacchus nous octroient le même sourire – « d’un secret d’amour » (Freud).
En 1914, dans « Pour introduire le narcissisme », Freud discernera sans les désunir les deux objets de l’investissement libidinal : soi-même et la femme qui en prend soin. Sans les désunir, Léonard, à partir des années 1500, a figuré la douceur, si particulière, de cette conjonction toute d’intériorité. De sa mère, il ne laissera que le prénom et le relevé des frais d’obsèques (1495); les carnets sont consacrés avec science et dévotion à… la nature.

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