Les belles-mères et la politique
190 pages
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Description

Plus d'un million d'enfants mineurs vivent aujourd'hui dans une famille recomposée. Mêlant des approches quantitatives et qualitatives, ce livre explore pour la première fois l'impact de la beau-parentalité sur les systèmes de valeurs des femmes et le rôle des belles-mères dans la transmission de valeurs et de préférences politiques.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2012
Nombre de lectures 20
EAN13 9782296989238
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Collection « Inter-National »
dirigée par Denis Rolland avec
Joëlle Chassin, Françoise Dekowski et Marc Le Dorh.
Cette collection a pour vocation de présenter les études les plus récentes sur les institutions, les politiques publiques et les forces politiques et culturelles à l’œuvre aujourd’hui. Au croisement des disciplines juridiques, des sciences politiques, des relations internationales, de l’histoire et de l’anthropologie, elle se propose, dans une perspective pluridisciplinaire, d’éclairer les enjeux de la scène mondiale et européenne.
Série Première synthèse (présente les travaux de jeunes chercheurs) :
E. Villard, Qui est l’ennemi des néoconservateurs américains ?
A Bergeret-Cassagne, Pour une Europe fédérale des collectivités locales .
É. Brun, Les relations entre l’Amérique du Sud et le Moyen-Orient .
F. Mesclier, La politique régionale européenne. Vers une remise en cause de l’objectif de convergence .
M. Ramot, Le lobby européen des femmes .
É. Beretz, Ombre et mémoire de la guerre du Vietnam .
A. Bizoux, Catalogne : l’émergence d’une politique extérieurs .
Y.-S. Rittelmeyer, Les sommets restreints et l’Union européenne.
A. Martin Necker, La politique étrangère de la Chine Populaire aux Nations Unies depuis 1989.
N. Blarel, Inde et Israël : le rapprochement stratégique .
N. Agostini, La pensée politique des génocidaires hutus .
D. Lambert, L’administration de George W. Bush et les Nations Unies .
P. Beurier, Les politiques européennes de soutien au cinéma .
C. Bouquemont, La Cour Pénale Internationale et les Etats-Unis.
A. Breillacq, La Tchétchénie, zone de non droit.
A. Channet, La responsabilité du Président de la République .
O. Dubois, La distribution automobile et la concurrence européenne.
A. Fléchet, Villa-Lobos à Paris .
O. Fuchs, Pour une définition communautaire de la responsabilité environnementale, Comment appliquer le principe pollueur-payeur ?
A. Hajjat, Immigration postcoloniale et mémoire .
M. Hecker, La presse française et la première guerre du Golfe.
J. Héry, Le Soudan entre pétrole et guerre civile.
J. Martineau, L’Ecole publique au Brésil.
E. Mourlon-Druol, La Stratégie nord-américaine après le 11 septembre : un réel renouveau ?
M. Larhant, Le financement des campagnes électorales.
S. Pocheron, La constitution européenne : perspectives françaises et allemandes .
C. Speirs, Le concept de développement durable : l’exemple des villes françaises.
Titre
Manon RÉGUER-PETIT






LES BELLES-MÈRES
ET LA POLITIQUE

Préface de Florence Haegel








L’Harmattan
Copyright

© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-98923-8
EAN : 9782296989238
Remerciements
Je souhaite remercier Florence Haegel dont les conseils assidus ont permis la réalisation de ce travail et avec qui j’ai le plaisir de poursuivre mon travail de thèse.

Je remercie également les belles-mères rouennaises ainsi que celles du Club des Marâtres qui ont accepté de m’ouvrir les portes de leur famille recomposée.
Préface
Quel est le rôle politique des belles-mères ? Cette question apparemment incongrue constitue le point de départ de l’ouvrage de Manon Réguer-Petit. En la posant elle participe au renouveau des travaux français sur la socialisation politique. Sous ce terme, on désigne tout un domaine de recherche qui s’intéresse à la manière dont la réalité politique est intériorisée par les individus tout au long de leur vie, durant leur enfance (ce que l’on a coutume d’appeler la socialisation primaire) mais aussi plus tard sous l’effet des milieux et des évènements auxquels ils sont confrontés à l’âge adulte (processus désigné sous l’expression de socialisation secondaire). En étudiant le cas des belles-mères, on interroge les mécanismes de la socialisation primaire autant que secondaire. En effet, ces belles-mères sont à la fois des agents de la socialisation primaire en tant que femmes en contact avec des enfants qui ne sont pas les leurs et qu’elles peuvent influencer politiquement. Elles sont aussi des femmes qui ont connu une bifurcation conjugale et familiale dans leur socialisation secondaire, cette bifurcation ayant pu modifier leur manière de voir la société et, dès lors, leur vision voire leur engagement politiques.

Les structures familiales de la société française se sont profondément modifiées les séparations ont engendré des familles monoparentales (majoritairement des femmes élevant seules leurs enfants) ainsi que des recompositions, de formes, d’ampleurs et de durées variables. Toutes ces transformations sont analysées et discutées par les sociologues de la famille, bien sûr, mais aussi par les anthropologues et les psychanalystes. Pourtant les travaux consacrés à la socialisation politique familiale raisonnent trop souvent comme s’ils avaient à faire à des configurations parentales directement héritées des années cinquante un père, pater familias, encore présenté comme la figure tutélaire de la transmission politique et une mère, vestale du temple domestique et affectif. Manon Réguer-Petit part, à juste titre, du constat de cet écart entre la réalité des configurations familiales et le modèle familial finalement très « rétro » que postulent les travaux sur la socialisation politique. Dans son mémoire de master de recherche, elle a voulu commencer à combler cet écart en s’intéressant aux familles recomposées et, encore plus précisément, à un personnage totalement négligé, celui des belles-mères. Longtemps, les mères ont été considérées comme des actrices subalternes la politique était une affaire masculine dans la famille comme ailleurs aujourd’hui, leur rôle tend à être réévalué. En revanche, celui de belles-mères (tout comme d’ailleurs celui, symétrique, de beau-père) demeure lui totalement inconnu.
Le choix d’un sujet scientifiquement inexploré quoiqu’il concerne de nombreux individus est la première qualité de ce travail, le pluralisme méthodologique et les stimulantes pistes de réflexion qu’il ouvre en constitue la deuxième. Cette recherche cumule les entrées et les méthodes en tentant toujours de les imbriquer. Ainsi, les données qualitatives viennent suggérer des pistes d’interprétation des résultats quantitatifs. L’analyse des données de l’enquête quantitative ERFT réalisée par l’TNED permet de saisir le lien entre système de valeurs et situation parentale. Elle fournit la preuve que mères et belles-mères ne sont pas interchangeables les secondes apparaissant plus progressistes dans la conception qu’elles ont de la famille et du couple ainsi que dans leur vision des rapports de genre que les premières. Les entretiens menés auprès des belles-mères permettent eux de formuler une hypothèse sur le sens de la causalité puisque cette différence entre mères et belles-mères renvoie bien à un effet des trajectoires conjugales et familiales. Ces trajectoires incluent l’épisode de la séparation, parfois une séquence monoparentale (dont peut penser qu’elle est décisive) puis la recomposition. Elles transforment pour partie le système des valeurs de ces femmes entrées dans la carrière de belles-mères.

Le même souci d’imbrication et de confrontation des méthodes se lit dans l’exploitation des données qualitatives recueillies. Le terrain principal de cette recherche est constitué par l’observation des activités d’une association de belles-mères (« Le Club des marâtres »). En analysant cette association, c’est-à-dire tout à la fois les groupes mensuels de discussion, les activités de sociabilité qui leur succèdent mais aussi en réalisant des entretiens avec les responsables et les participantes non plus dans le cadre associatif mais dans leur milieu familial, apparaissent les prémices d’une politisation du statut de belle-mère par la mise en avant des inégalités de genre, des injustices économiques et juridiques. La conduite d’entretiens auprès de belles-mères non investies dans l’association permet d’évaluer la diffusion de ces traces de politisation parmi les belles-mères non mobilisées.

Au croisement du domaine de la socialisation politique familiale mais aussi des études de genre, cet ouvrage ouvre donc tout un chantier de recherche sur la transmission du politique dans les familles recomposées mais également sur le rôle des femmes comme agent de socialisation. Il invite à réinvestir et à renouveler ces questionnements pour comprendre la manière dont le politique est aujourd’hui refaçonné.

Florence Haegel
Professeure à Sciences Po, responsable du master « Sociologie Politique comparée » à l’Ecole doctorale, membre du Centre d’Etudes Européennes (CEE).
Introduction
La question à l’origine de ce travail – la socialisation politique dans les familles recomposées – est née du constat d’un décalage entre, d’une part l’avancée des travaux de sociologie faisant acte des changements récents de la famille et d’autre part les travaux de science politique tendant à réduire la famille à un modèle « père-mère-enfant(s) ». Si la famille est reconnue comme un lieu essentiel bien que non exclusif de la socialisation politique, elle ne reste étudiée que dans sa forme traditionnelle.
Les familles recomposées : un enjeu sociétal
L’importance des articles de presse, des émissions télévisuelles, de forums internet au sujet des familles recomposées atteste d’une certaine demande sociale liée à ces questions. Loin d’être un « micro-objet », les familles recomposées concernent une part croissante de la population. Le nombre de recompositions a augmenté de 11% entre le recensement de 1999 et celui de 2005 1 . Cette situation concerne 1,2 millions d’enfants de moins de 18 ans en 2006 2 .
Notre enquête nous invite d’ailleurs à penser que cette comptabilisation sous-estime le nombre de familles recomposées. Pour l’INSEE, « Une famille recomposée comprend un couple d’adultes, mariés ou non, et au moins un enfant né d’une union précédente de l’un des conjoints. Les enfants qui vivent avec leurs parents et des demi-frères ou demi-sœurs font aussi partie d’une famille recomposée » 3 . Or, notre problématique et le terrain que nous explorons, nous amène à complexifier cette définition administrative et la construction d’une catégorie pour les besoins statistiques. Plusieurs membres de recomposition rencontrés n’entrent pas dans cette définition 4 . De plus, on compte 400000 enfants nés après la recomposition familiale. L’écart d’âge important conduit les demi-frères et sœurs aînés à quitter le domicile familial plusieurs années avant les plus jeunes. Les familles sont alors comptabilisées comme des familles non recomposées. En outre, le choix des membres de certains couples recomposés, dans des milieux favorisés, de conserver leur propre logement tout en vivant ensemble à temps plein, n’est pas comptabilisé. Dès lors, on peut interroger le nombre de familles recomposées évalué mais aussi la fragilité de la situation sur le marché du travail des parents recomposés, mise en évidence par l’INSEE.
Enfin, selon l’INSEE 5 , 800000 enfants vivent avec un parent et un beau-parent, dont 600000 avec un beau-père. Toutefois, ces chiffres peuvent être discutés. Si nombre de mères ont une garde majoritaire, cela ne signifie pas que l’enfant ne vit pas, à temps partiel, avec son père et une belle-mère. La définition de l’INSEE tend ainsi à occulter la circulation des enfants entre deux foyers 6 .
La notion de « réseau familial » 7 permet de dépasser, dans une certaine mesure, la vision restrictive de la définition des familles recomposées. Comme le souligne Jean-Hugues Déchaux, la famille, en particulier la famille recomposée, « ne cesse de s’inventer sous nos yeux parce qu’elle est partout et toujours un enjeu de définition » 8 . La construction d’une catégorie statistique, de surcroît comparable dans le temps, apparaît inéluctablement imparfaite. Nous la mobiliserons en en percevant les limites.
A bien des égards, les familles recomposées ne font plus exception et sont présentées comme un nouveau modèle familial. La couverture de Paris Match le 22 mai 2007, jour de l’investiture de Nicolas Sarkozy comme Président de la République titrant « Une famille d’aujourd’hui à l’Elysée » 9 , le succès croissant de la série Modern Family mettant en scène une famille recomposée, ainsi que les articles publiés dans la presse féminine associant recomposition et modernité en témoignent.
Au-delà d’un symbole de modernité, les familles recomposées font cependant l’objet d’interrogations, notamment auprès du personnel politique et de l’opinion publique. L’importance associée à l’institution familiale dans la socialisation des jeunes générations explique le nombre de débats, de questionnements interrogeant l’influence de la structure familiale sur le bien-être social et psychologique des enfants 10 . On peut ainsi déceler une forme d’appréhension face à des structures familiales qui seraient moins à même de transmettre des normes, des valeurs, un rapport à l’autorité. Un rapport de la région Ile-de-France daté de 2007 illustre cette inquiétude persistante en interrogeant les conséquences liées à la potentielle « concurrence entre « plusieurs identités familiales » » au sein des familles recomposées 11 .
Aussi, on peut s’étonner de la faible prise en compte des familles recomposées par les organismes publics 12 et par certains domaines des sciences sociales comme la science politique.
Belle-mère : rôle politisant et agent de socialisation
Nous abordons la socialisation politique dans les familles recomposées en questionnant plus particulièrement le rôle et l’impact des belles-mères dans la socialisation politique des membres de la recomposition. Le choix de cette perspective résulte d’une part d’un intérêt particulier pour le rôle des femmes dans la socialisation politique familiale et d’autre part de notre terrain. Les observations au sein du Club des Marâtres, association parisienne rassemblant des belles-mères, ont permis d’établir des contacts privilégiés avec des belles-mères et ont surtout fait émerger des questionnements relatifs à la politisation potentielle de celles-ci sur laquelle il nous semblait pertinent de s’attarder. Par ailleurs, nous avons eu une plus grande facilité à obtenir des entretiens avec des femmes, y compris sur notre terrain rouennais.

Plusieurs questions peuvent être posées : Dans quelle mesure la trajectoire familiale des belles-mères a-t-elle un impact sur leur système de valeurs et conséquemment sur ce qu’elles peuvent valoriser dans le processus de transmission ? Quel est l’impact de l’expérience de belle-mère sur la conception du rôle des femmes dans la sphère domestique et plus largement dans la société ? Comment cela peut-il influer sur les valeurs transmises par les belles-mères ?
Comment penser le positionnement des belles-mères par rapport aux autres agents de socialisation en particulier le père et la mère ? Comment comprendre les mécanismes et processus de positionnement des belles-mères comme agent de socialisation politique ?
Les questions nombreuses doivent être circonscrites. Notre problématique est donc double. Elle questionne tout d’abord l’impact lié au fait de devenir belle-mère sur le système de valeurs et la politisation des femmes avant d’interroger le positionnement et le rôle joué par les belles-mères dans la socialisation politique des enfants de la recomposition.

Nous nous plaçons dans une double filiation, celle des travaux sur la socialisation politique et celle des recherches portant sur la politisation des individus, les deux adoptant une vision élargie du politique.
Nous nous positionnons d’abord dans la continuité d’une tradition de recherche établie en science politique depuis les travaux fondateurs d’Annick Percheron 13 . On privilégiera l’adoption d’une définition large de la socialisation politique prenant en compte, outre la diffusion de préférences partisanes, la transmission de systèmes de valeurs, de visions et divisions du monde, de représentation de la réalité sociale.
Nous nous appuierons ensuite sur les trois éléments clés, mis en évidence par Gamson, dans les mécanismes de politisation 14 : le sentiment d’injustice, le sentiment de pouvoir agir passant par la capacité de désignation de responsables et l’identification collective. Nous nous appuierons par ailleurs sur la « grille de repérage » du politique mise en place par Sophie Duchesne et Florence Haegel 15 . La politisation n’est pas conçue uniquement en fonction de la proximité vis-à-vis de la scène politique institutionnelle mais comme le résultat d’un double processus : un processus « réactif, qui témoigne de la proximité et de l’investissement à l’égard du champ politique » et un processus « productif, qui fabrique du politique à partir de clivages sociaux » 16 .
Nous nous ancrons ainsi dans deux champs de recherche, d’une part dans celui de la socialisation politique, champ traditionnel de la science politique, d’autre part celui des études de genre.

Ce travail de recherche pose trois questions majeures. La première, traitée dans le chapitre 2, porte sur l’éventuelle spécificité du système de valeurs caractéristique des belles-mères. Constate-t-on une différence de valeurs portées par les mères et belles-mères ? Une hypothèse de continuité peut être défendue si on pense la recomposition comme un moyen de renouer le fil rompu par la séparation. Différemment, une hypothèse de bifurcation liée à l’entrée dans la recomposition réaménageant le système de valeurs se dessine. Enfin, une troisième hypothèse s’appuie sur l’idée que mères et belles-mères seraient porteuses de systèmes de valeurs différents avant la recomposition. Plus précisément, on posera la question des étapes de la potentielle bifurcation et transformation du système de valeurs (séparation, monoparentalité, recomposition).
La seconde question de recherche, traitée dans le troisième chapitre, est la suivante : Le statut de belle-mère engendre-t-il une forme de politisation ? On étudiera les ressorts de cette politisation embryonnaire : le rapport au droit et le positionnement dans un clivage de genre. Nous répondrons à cette question à partir de notre enquête dans un contexte associatif, considérant que cette politisation potentielle sera plus visible, et plus aboutie, au sein du Club des Marâtres. L’association favorise la construction d’un sentiment d’appartenance à un groupe de « belles-mères » et une montée en généralité permettant de se positionner dans un clivage de genre.
La troisième question, qui constituait l’interrogation de départ de ce travail, porte sur le rôle et le positionnement des belles-mères dans la socialisation politique des enfants de la recomposition. Nous interrogeons principalement trois points : quels sont les effets de la politisation par le positionnement dans un clivage de genre sur la socialisation politique des filles ? Comment se joue la transmission dans la vie quotidienne ? Quel est l’impact de l’exposition explicite des systèmes de valeurs dans la négociation et la justification permanente qu’engendre la place incertaine des beaux-parents dans la maisonnée ? Nous achèverons ce quatrième chapitre par une étude de cas d’hétérogamie politique au sein du couple recomposé permettant de mettre à jour la forme que prend la politisation dans ces contextes particuliers.
Enquête et terrain, la diversification des regards portés sur l’objet
Notre recherche se fonde sur une méthodologie riche et diversifiée. L’utilisation de méthodes tant qualitatives que quantitatives a permis de multiplier les regards sur notre objet.

Le premier volet de notre enquête correspond à l’observation ethnographique du Club des Marâtres pendant six mois. C’est après avoir découvert cette association dans un article en ligne de La Croix 17 et avoir pris contact avec la fondatrice du Club des Marâtres que nous avons pu observer les groupes de parole et les repas dont ils sont suivis. La tenue rigoureuse d’un journal de terrain nous a permis de procéder à une analyse fine des interactions et situations observées. Les trois conditions nécessaires à la conduite d’une enquête ethnographique étaient réunies 18 . D’abord, le milieu enquêté se caractérise par un fort degré d’interconnaissance, les participantes se connaissent et se rencontrent régulièrement. Ensuite, le travail d’observation a été accompagné et nourri d’une forte réflexivité. Cela nous a amenée à nous interroger sur l’acceptation d’une présence étrangère prolongée dans une posture d’observation et sur la perception que les animatrices et participantes se faisaient d’une enquêtrice. Nous nous sommes présentée comme une étudiante en sciences sociales intéressée par les questions liées aux recompositions familiales. Le fait de n’être ni belle-mère, ni belle-fille s’est avéré doublement facilitant. D’une part, cela a favorisé notre insertion au sein du Club des Marâtres. Les réticences liées à la présence d’une belle-fille ont été clairement exprimées. D’autre part, d’un point de vue scientifique, cette distance relative vis-à-vis de l’objet n’a fait qu’enrichir les observations et leurs analyses. Les raisons de l’accord de notre première venue ont été liées à la volonté d’offrir au Club une visibilité. Progressivement s’installe une relation de confiance, nous permettant de nous fondre au sein du Club en gardant une place particulière. Nous ne sommes plus présentée au début des réunions, même en présence de nouvelles participantes. C’est la troisième condition nécessaire à l’accomplissement d’une enquête ethnographique, le fait d’avoir côtoyé le Club des Marâtres pendant une durée longue de six mois 19 , qui nous a permis d’établir des relations personnelles avec les animatrices et les participantes. Ainsi, lors des repas, lors des trajets en métro, avant le début des réunions, nous avons assisté à des discussions informelles particulièrement riches pour notre objet d’étude.

Nous avons complété ce travail d’observation ethnographique par l’analyse d’articles de presse grâce au moteur de recherche Factiva . Ce travail, au-delà de l’accès au contenu des articles, nous a permis d’évaluer la parution d’articles évoquant le Club des Marâtres dans le temps. En parallèle, nous avons regardé les émissions de télévision et radio ayant relayé l’existence du Club ou auxquelles des adhérentes ont participé pendant la période d’observation. C’est moins les émissions que les discussions au sein du Club, liées à leur réception, qui se sont avérées être un matériau d’une grande richesse.
Par ailleurs, la méthode « quali-quantitative » de cartographie du web nous a permis de situer le site du Club des Marâtres sur internet.
Les résultats obtenus par l’analyse du corpus de presse ainsi que la cartographie du web nous ont servi de base dans un entretien spécifique menée auprès de la fondatrice du Club, dans le but d’obtenir un discours justificatif quant à la variation du nombre de publications dans le temps et au type de journaux ayant évoqué le Club d’une part, et quant au positionnement sur le web du site du Club d’autre part. L’objectif était, dans cet entretien, de poser l’acteur en interprète de sa propre situation.

C’est après deux mois d’observation que nous avons commencé à construire une stratégie d’enquête par entretiens. Les premières observations ont, de ce point de vue, servi leur construction. Le Club des Marâtres possède un biais de recrutement (origine sociale privilégiée, situations problématiques). Les observations nous ont amenée à percevoir les limites méthodologiques et les importants risques de biais scientifiques si nous limitions notre corpus à ce seul terrain. De ce fait, nous avons sollicité d’autres entretiens de membres de familles recomposées dans des milieux différents dans un souci de diversification de l’échantillon. Des raisons pratiques nous ont conduite vers l’agglomération rouennaise.
Nous avons donc rencontré des membres de sept familles parisiennes en lien avec le Club des Marâtres et huit familles de l’agglomération rouennaise. 46 entretiens semi-directifs ont été menés auprès de 30 membres de familles recomposées appartenant à 15 familles différentes. (neuf enfants, une mère, deux belles-mères, 12 mères et belles-mères, deux pères, quatre pères et beaux-pères). Cf. annexe : tableau récapitulatif des enquêtés 20 .
Les sept familles parisiennes correspondent à des milieux relativement aisés. Un double biais est à prendre en compte dans notre analyse. D’une part le fait de vivre dans Paris ou sa proche banlieue est un indicateur de niveau de vie. D’autre part, la prise de contact avec ces familles s’est faite par le Club des Marâtres. Or, les femmes faisant la démarche d’aller dans cette association sont souvent dans des situations difficiles et ont une forte propension à parler. Par ailleurs, la fondatrice du Club, Marie-Luce me confirme qu’elle ne cible que des femmes françaises dans des situations financières plutôt confortables. Enfin, le regard critique des conjoints sur la participation au Club, a réduit la possibilité de rencontrer les pères mais aussi les beaux-enfants 21 .
La constitution de l’échantillon rouennais s’est faite par contacts interposés. Cela a abouti à une diversification relative de l’échantillon. Toutefois, les possibilités d’entretiens dans des milieux plus populaires se sont soldées par de nombreux refus. S’ils peuvent constituer une déception pour le travail de recherche, ces refus doivent être analysés en eux-mêmes. En effet, ils témoignent, en partie, d’une crainte des enquêtes sociales fréquentes dans les situations de recomposition. Ainsi mon contact me dira « qu’ils ont peur que ce soit la CAF ». Par ailleurs, la possibilité de faire des entretiens avec les conjoints a été relative : si nous avons pu les rencontrer dans cinq des huit familles rouennaises, nous avons été confrontée à des refus à cause du sujet annoncé : « la famille recomposée » 22 .
Nous avons mené deux vagues d’entretiens semi-directifs. Ce type d’entretien s’appuie sur des questions constituant un guide d’entretien (cf. annexe). Pour autant, la forme de la conversation est privilégiée. L’enquêteur cherche alors à accompagner la réflexion des enquêtés. Les entretiens menés avec des adultes ont duré entre 50 minutes et trois heures. Leur contexte (lieu de travail, domicile de l’enquêté) explique en partie leur durée variable. Les neuf entretiens menés auprès d’enfants de la recomposition âgés de 6 à 19 ans ont été plus courts (entre 30 minutes et 2h30). Nous avons rencontré les enfants de sept familles. Dans deux cas il s’agit des beaux-enfants de la « personne-contact ». Les belles-mères ont été plutôt réticentes à l’idée d’un entretien avec leur bel-enfant d’autant que les modes de résidence rendent parfois les emplois du temps complexes.
La première vague d’entretiens a été menée auprès de la « personne-contact ». Il s’est agi de 13 belles-mères et/ou mères, d’une mère, et d’un père et beau-père. Cet entretien semi-directif à visée autobiographique avait pour but la reconstruction de la trajectoire familiale et éducative de l’enquêté. La reconstruction d’un parcours familial par les enquêtés s’est avérée fructueuse pour penser l’enracinement d’un rapport à la politique au sein d’une trajectoire familiale mais aussi pour comprendre l’impact que peut avoir la recomposition familiale sur les valeurs portées et transmises. L’entretien se terminait par le remplissage d’un arbre généalogique préparé à l’avance selon la structure de la recomposition déclarée par l’enquêté lors de la prise de contact 23 . Le positionnement politique de l’enquêté et le positionnement relatif des membres de la recomposition ont permis d’aborder le sujet politique, parfois non encore évoqué directement au cours de l’entretien, de manière dédramatisée et ludique. Surtout, cette mise en image de la généalogie permettait à l’enquêté de discuter l’influence des choix politiques parentaux sur son identité politique mais aussi son influence potentielle sur celle de ses enfants et beaux-enfants. C’est la conviction que l’identité politique, la filiation politique déclarée et transmise prend place dans un passé familial 24 qui est à l’origine du choix de ce type d’entretien. Nous avons pu mettre à jour la transformation des systèmes de valeurs, des modes de vie, des principes éducatifs dans la généalogie familiale jusqu’aux enfants de la recomposition.
Une seconde vague d’entretiens a été menée auprès des « personnes contacts » et des membres de leur famille recomposée. L’enjeu était d’une part d’obtenir une certaine comparabilité entre les entretiens. Il s’agissait d’autre part, grâce à ces entretiens « miroirs », de mettre au jour des nuances, des tensions entre les points de vue des membres de la famille autour de quatre grandes thématiques : l’éducation, la religion, les solidarités interfamiliales, la politique. Pour construire le guide de ce second entretien, nous nous sommes inspirées du questionnaire de l’enquête ERFT (pour les trois premiers thèmes) ayant pour double ambition de confronter, à des situations d’entretien, les questions que nous allions utiliser de manière quantitative 25 et de s’appuyer sur les questions posées dans notre travail quantitatif. Cette seconde ambition a été contrariée par la découverte plus tardive de la base de données nécessitant des ajustements dans le choix de variables.
Le guide d’entretien utilisé auprès des enfants de moins de 12 ans a été adapté tout en essayant de conserver ces thématiques et l’idée de mettre à jour différences et similitudes d’opinions entre les membres de la recomposition.
La stratégie d’analyse de nos entretiens se situe à trois niveaux : il s’agit d’abord de comparer, d’observer les similarités, les divergences entre les 46 entretiens. Nous avons eu un regard plus particulier sur les entretiens menés auprès de belles-mères. Nous nous attachons, pour étayer notre analyse, à présenter ces constances, éléments communs, dans des encadrés thématiques. Nous nous focalisons par ailleurs sur des cas qui sont plus aboutis, jouant comme des lentilles grossissantes. Enfin, nous mettons en regard les entretiens menés auprès d’une même famille. Nous présenterons, deux études de cas familiaux. L’intérêt de ceux-ci ne se situe pas dans leur représentativité. Mais, parce qu’ils sont marqués par des situations particulières, d’hétérogamie politique dans le couple recomposé, ils permettent de souligner les mécanismes et processus de transmission, le positionnement instable et négocié des belles-mères dans la socialisation politique de leurs beaux-enfants.

L’analyse quantitative à partir des données de l’enquête « Enquêtes des Relations Familiales et Intergénérationnelles » de l’TNED s’est déroulée dans un troisième temps de notre enquête. Nous assumons un certain déséquilibre entre le recours aux méthodes qualitatives et quantitatives tout en militant pour l’intérêt de combiner ces méthodes. Nous avons mené une analyse des correspondances multiples (ACM) permettant de résumer le positionnement des mères et belles-mères dans un espace de valeurs et d’attitudes

La première partie, sous forme d’un état de l’art problématisé, montre la profondeur du décalage entre les travaux de science politique et ceux de sociologie de la famille et constitue dans leur mise en regard une première étape clé de notre recherche. La seconde partie est consacrée à la mise en évidence et à la compréhension des différences de valeurs entre mères et belles-mères. Nous analysons, dans une troisième partie, le caractère politisant du statut de belle-mère dans un contexte associatif. Enfin, la quatrième partie s’attache à éclairer le rôle et l’impact des belles-mères dans la socialisation politique des enfants de la recomposition.
1 Segalen, Martine. Sociologie de la famille. 6è ed. Paris : Armand Colin, 2008, p.143. Elle s’appuie sur l’enquête Famille de l’INSEE.
2 Vivas, Emilie. 1,2 million d’enfants de moins de 18 ans vivent dans une famille recomposée. Insee Première, octobre 2009, n01259, 4 p.
3 Vivas, Emilie. ibid.
4 C’est d’abord le cas de Marie-Luce, fondatrice du Club des Marâtres qui, après avoir vécu 14 ans une situation de recomposition serait aujourd’hui comptabilisée comme une famille monoparentale. Cependant, les liens affectifs et financiers persistant avec son beau-fils conduisent à relativiser l’idée d’un changement d’état. Marie-Luce se considère toujours comme une belle-mère. Par ailleurs, un cas comme celui de Martine et Thierry, vivant en couple chez l’un ou chez l’autre, ne serait pas comptabilisé. C’est un cas de figure semblable pour Catherine et son conjoint.
5 Vivas Emilie, ibid.
6 Pirus, Claudine. Les enfants dans leur logement : parcours familial et contexte social. Recherches familiales , 2005, n°2, p. 5-23.
7 Le Gall, Didier, Martin, Claude. Recomposition familiale, usages du droit et production normative. Caen : CRTS, 1990, p. 31.
8 Déchaux, Jean Hugues. La famille en mutation : imbroglio ou nouvelle donne ? In Galland, Olivier, Lemel, Yannick (dir.), La société française. Pesanteurs et mutations : le bilan . Paris : Armand Colin, 2006, p. 73-119.
9 Cité par Singly (De), François. Sociologie de la famille contemporaine. 3e éd., Paris : Armand Colin, Collection 128, 2007, p. 56.
10 Versini, Dominique. Enfants au cœur des séparations parentales conflictuelles. La documentation française . Rapport thématique 2008. Hyest Jean-Jacques. Rapport d’information fait au nom de la Commission des lois sur les nouvelles formes de parentalité. Les Rapports du Sénat , Juin 2006, n° 392, 71 p.
11 Robert, Jean. Modes de vie et identité(s) francilienne(s). Rapport du CESR, juillet 2007, p. 56.
12 Les enquêtés évoquent, par exemple, la lenteur de la reconnaissance de la recomposition par les impôts.
13 Percheron, Annick. La socialisation politique ; défense et illustration. In Grawitz, Madeleine, Leca, Jean (dir.), Traité de science politique , Paris : PUF, p 166-235 et Percheron, Annick. La socialisation politique. Paris : Armand Colin, 1993, 226 p.
14 Gamson, William. Talking Politics . New York : Cambridge University Press, 1992, 275 p.
15 Duchesne, Sophie, Haegel, Florence "Entretiens dans la cité ou comment la parole se politise", EspacesTemps 76-77, 2001, p. 99.
16 Duchesne, Sophie, Haegel, Florence, ibid , p. 9.
17 « Belle-mère avant d’être mère » 2 décembre 2008 La Croix.
18 Beaud, Stéphane, Weber, Florence. Guide l’enquête de terrain . Paris : La Découverte, 1997, p. 294.
19 L’enquête se déroule entre octobre 2010 et mars 2011
20 L’ensemble des noms a été modifié. Seul le nom de la fondatrice du Club des Marâtres, Marie-Luce, n’a pas été modifié avec son accord puisque sa fonction est déjà publique (ses prises de parole, notamment dans les médias ne sont pas anonymes).
21 Si nous avons rencontré le conjoint de Cécile, qui s’est joint à la fin d’un entretien, seul le conjoint de Maguy a accepté d’en effectuer un.
22 Nathalie explique par exemple que son conjoint préfère ne pas faire d’entretien mais qu’il aurait volontiers accepté si l’objet de l’entretien avait été son travail.
23 Pour chaque membre de la famille recomposée, l’enquêté(e) doit donner cinq informations : le prénom, l’âge, la profession ou le niveau d’étude, la religion, le positionnement politique sur une échelle de 1 (gauche) à 10 (droite). Le choix d’une échelle allant de 1 à 10 (et non pas de 0 à 10 comme dans les grandes enquêtes qualitatives telles que la World values Survey ou European values survey ) répond à la volonté de ne pas présenter de position qui soit exactement centrale.
24 Muxel, Anne. L’expérience politique des jeunes . Paris : Presses de Science Po, 2001, p. 54
25 C’est notamment après les entretiens que nous choisissons de ne pas travailler à partir de la variable « qualité que les enfants peuvent acquérir » en raison de l’incohérence des choix des enquêtés qui changent de classement à quelques minutes d’intervalle sans forcément en avoir conscience. Il nous semble que la discussion autour de ces qualités, plus qu’un classement souvent hâtif et aléatoire, peut être exploitée.
Chapitre 1. La socialisation politique dans les familles recomposées : une question oubliée de la science politique
La question de la socialisation politique dans les familles recomposées et plus précisément celle de l’impact et du rôle des belles-mères dans celle-ci n’a jamais été réellement posée. Elle suppose de s’appuyer sur deux types de travaux : d’une part des travaux de sociologie de la famille ayant étudié les recompositions familiales et d’autre part des recherches interrogeant la socialisation politique dans la famille. La confrontation de ces deux domaines de recherche permet de mettre en évidence le décalage existant entre les mutations de la famille contemporaine et la réduction de la famille à un modèle « traditionnel » dans les travaux sur la socialisation politique familiale.
Cet état de l’art problématisé constitue une étape essentielle de notre travail de recherche puisque nous avançons dans une voie encore inexplorée. Ces travaux, dans leurs résultats mais aussi dans leurs omissions ou évitements, se posent en effet comme les premiers éléments de problématisation d’un objet non encore traité en science politique.
1. La famille recomposée telle que l’étudie la sociologie de la famille
Genèse de la sociologie de la famille : le lien entre famille et société
Les travaux de Durkheim fondent la sociologie de la famille. Il associe le passage de la « famille paternelle » de l’Ancien Régime à la « famille conjugale » au passage progressif d’une société holiste à une société plus individualiste 26 . Pour Durkheim, la famille est alors marquée, d’un côté par une « privatisation », elle devient un espace permettant à ses membres de valoriser leur individualité, d’un autre côté par une « socialisation », la famille devenant un relais des normes véhiculées par l’Etat.
Après Durkheim, la sociologie de la famille reste un champ important de la sociologie française. Pour autant, l’intérêt des recherches françaises pour les recompositions familiales apparaît relativement tardivement en comparaison avec les travaux américains posant la question du remariage dès les années 1960 et étant marqués par la vigueur de la production scientifique sur cet objet dans les années 1980 27 .
Les recompositions familiales dans la sociologie américaine de la famille
Les premiers travaux : dimension pathologique des recompositions
Les premiers travaux sur les familles recomposées se développent dans les années 1960 aux Etats-Unis. Pour autant, comme le souligne Irène Théry 28 , ceux-ci limitent leur objet à des comparaisons entre mariage et remariage. Ils explorent les conséquences sur l’enfant d’une éducation par un couple recomposé. Le manque de cohésion est notamment désigné comme la source d’un certain déséquilibre 29 . Les foyers issus d’un remariage sont perçus comme déviants et le beau-parent comme un « mauvais parent ». Les formes familiales ciblées sont notamment les familles noires plus souvent dans des situations de monoparentalité ou dans des structures étendues 30 . L’idée d’une nature pathologique des formes familiales différentes du modèle traditionnel « père-mère-enfant » marque les premiers travaux.
Institutionnalisation incomplète et conflictualité
Les années 1970 constituent un tournant dû à l’augmentation des divorces et des unions hors mariage. Les sociologues, marqués par leur contexte culturel, cherchent alors à dépasser la hiérarchisation normative sous-jacente des travaux précédents en s’attachant à étudier les familles recomposées et monoparentales dans leur spécificité et leur complexité. C’est finalement le manque de normes, de rôles clairement définis qui est pointé du doigt. Cherlin 31 souligne ainsi « l’institutionnalisation incomplète » des familles recomposées comme facteur de conflit dans la mesure où rôles et normes ne sont pas définis de façon unique et homogène, comme cela est supposément le cas dans les familles non recomposées. Dans un article publié dix ans plus tard, Cherlin montre que les familles recomposées sont toujours marquées par cette « institutionnalisation incomplète », source de conflit dans la recomposition en raison notamment du décalage entre les attentes et comportements de ses membres 32 . Cela expliquerait le taux de divorce plus important observé dans les familles recomposées 33 . L’institutionnalisation incomplète et la dimension conflictuelle qui en découlent peuvent être à l’origine d’un rapport à la négociation et au conflit particulier. Or l’importance du conflit dans la politisation a été soulignée 34 .
Ces résultats tendent à être relativisés par des travaux français plus tardifs 35 montrant la volonté des membres des recompositions de réussir à former un groupe familial. Théry et Dhavemas soulignent le recours aux discussions, à l’écoute pour régler des conflits dans les recompositions. En raison de « la diversité des points de vue » des membres des recompositions, ceux-ci sont « obligés de penser ce qu’ils font plutôt que de se laisser tout simplement aller à la spontanéité des réactions qu’induit la « naturalité » reconnue à la famille biologique » 36 . Dans la même logique, des études quantitatives américaines nuancent l’idée d’une conflictualité plus importante dans les recompositions 37 . Papemow défend, quant à elle, l’hypothèse selon laquelle les belles-mères qui ne seraient pas mères auraient tendance à d’abord éviter le conflit pour favoriser la construction d’une famille 38 . On peut penser que le rôle des belles-mères dans la socialisation politique de leurs beaux-enfants varie selon leur volonté de construire ou pas un groupe familial. Selon Papemow, cela n’est pas sans lien avec le statut antérieur de belle-mère suivant qu’elle soit mère ou pas au moment de la recomposition. Ainsi, la perception de la recomposition comme source de conflit doit être nuancée. Par ailleurs, la qualité des relations au sein des familles recomposées ne sont pas nécessairement fonction du temps. Ces résultats doivent cependant être relativisés car ils ne comptabilisent que les recompositions marquées par un mariage. Or, le remariage est plus fréquent dans les milieux pauvres aux Etats-Unis, les milieux plus favorisés disposant, par contraste, d’ « une plus grande flexibilité normative » 39 . Une autre interprétation du nombre important de divorces dans les recompositions est donnée par Furstenberg et Spanier 40 . Le divorce fait partie intégrante du champ des possibles pour les personnes en ayant déjà fait l’expérience. On voit apparaître ici, de façon sous-jacente, l’idée que l’expérience du divorce et de la recomposition n’est pas sans impact sur les valeurs portées par les individus. On peut étendre cette hypothèse en pensant une possible socialisation au divorce ou du moins à une transmission de valeurs associées à la famille différentes par des parents ou beaux-parents ayant fait l’expérience de la séparation et de la recomposition. La transmission du divorce entre les générations a d’ailleurs été montrée par Paul R. Amato 41 .
Débat sur les conséquences des recompositions dans la trajectoire des individus
Parallèlement aux questions sur la qualité des relations dans les familles recomposées, un débat interrogeant les conséquences de moyen et long termes d’une éducation reçue dans une famille recomposée ou monoparentale a lieu. Une grande part du débat relève du choix des variables et de la manière de définir les différents modèles de familles 42 . La plupart des travaux prédisent que les enfants élevés dans des familles différentes d’un modèle « classique » possèdent des ressources économiques, sociales et culturelles plus faibles. Deux conséquences principales d’une éducation par un couple recomposé ont été soulignées. Tout d’abord, la présence d’un beau-parent, dont les relations avec l’enfant sont différentes de celle d’un parent, empêcherait la transmission des statuts d’une génération à l’autre 43 . Ensuite, les enfants élevés dans une recomposition auraient une plus faible réussite professionnelle 44 . La famille non recomposée reste associée à un modèle optimal. Cependant, ces résultats sont nuancés dans des travaux plus récents. Ginther et Pollak 45 établissent que la relation entre la structure familiale et la réussite scolaire devient souvent non-significative, lorsqu’on contrôle le salaire des parents. L’absence de consensus conceptuel explique la difficulté à estimer les effets de la structure familiale sur la réussite 46 .
En France, l’émergence tardive de questionnements sur les recompositions
Avant 1990, une sociologie des divorcés
Jusqu’aux années 1990, avec notamment la parution de l’ouvrage de Marie-Thérèse Meulders-Klein et Irène Théry 47 , la recherche française ne pose pas la question des recompositions familiales.
En effet, si la sociologie française des années 1960-1970 met en évidence les mutations de l’institution familiale, les nouvelles logiques du lien amoureux, l’autonomisation grandissante, la place nouvelle accordée à l’enfant, elle ne prend pas en compte les structures familiales autres qu’un modèle père-mère-enfant. Commaille 48 en 1974, à la suite de l’augmentation régulière du nombre de divorces en France à partir de 1966, n’étudie pas les recompositions mais s’intéresse aux divorcés. Il montre l’existence d’une pluralité de divorces. Leur signification diffère selon les catégories socioprofessionnelles. Ils sont alors plus fréquents chez les ouvriers et employés que chez les cadres supérieurs. Le décalage entre la conception du mariage et de la famille des individus d’une part et celle de leur classe sociale d’autre part expliquerait le divorce.
La « famille moderne 2 » 49 entre individualisme et reproduction
Avec la remise en question du concept de classe sociale, paradigme dominant jusque dans les années 1970, le regard porté sur l’institution familiale change. On s’intéresse désormais à un « acteur », porteur d’identités plurielles 50 . La pluralité des contextes de socialisation en plus du milieu social et de la famille est soulignée.
Pour De Singly, les familles contemporaines ont des contours « flous » 51 . Ce « flou institutionnel crée de l’incertitude et ouvre des « marges de jeu » » 52 permettant à l’individu de créer sa famille. De Singly, en se positionnant dans la poursuite des travaux de Durkheim, met en évidence l’émergence d’une « famille moderne 2 » à partir des années I960 due notamment aux demandes plus individualistes, à l’émergence de la société salariale et de l’Etat Providence, à l’augmentation du niveau d’éducation, à l’audience des mouvements féministes. La loi du 11 juillet 1975 mettant en place le divorce par consentement mutuel en illustre l’émergence. « Ce qui change entre les deux modernités c’est que les relations soient valorisées moins pour elles-mêmes que pour la satisfaction qu’elles procurent ». De Singly met donc en évidence l’erreur consistant à postuler, a priori, l’unité du groupe famille. Pour autant, il invite à penser le « degré d’inachèvement de l’individualisation » 53 . En effet, la socialisation familiale enfantine empêche de l’achever. Des contradictions émergent de la tension entre individualisation et reproduction. Celles-ci doivent être à l’œuvre dans la socialisation politique en particulier et, on peut le penser, doivent être d’autant plus fortes dans des situations de recomposition.
Par ailleurs, le divorce change de logique et révèle paradoxalement une croyance plus forte en l’amour. C’est parce que les individus n’acceptent qu’un succès intégral du mariage que ceux-ci divorcent 54 .
La sociologie française des familles recomposées
La croissance du nombre de familles recomposées ouvre sur plusie

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