Les lesbiennes une bande de femmes
156 pages
Français

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Description

La psychanalyse a depuis Freud, tenté d'expliquer la dualité féminin-masculin du complexe de castration. L'auteur souligne d'abord la particularité des séductions lesbiennes, puis analyse le phénomène très minoritaire d'appartenance à une bande de femmes au nom du rituel initiatique et de la soumission à un totem fondateur. Enfin l'auteur transpose le mythe de la secte anandryne de Lesbos à Nouméa, sur une île aux antipodes, de nos jours, en incluant la mise en scène d'une fiction clinique : l'Amante du Phare Amédée.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2009
Nombre de lectures 166
EAN13 9782296243316
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LES LESBIENNES
UNE BANDE DE FEMMES
Réalité ou mythe ?
Psychanalyse et Civilisations
Collection dirigée par Jean Nadal

L’histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d’inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation.
Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l’enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes.

Dernières parutions

Richard ABIBON, Les Toiles des rêves. Art, mythes et inconscient , 2009.
Jacy ARDITI-ALAZRAKI, Un certain savoir sur la psychose. Virginie Woolf, Herman Melville, Vincent van Gogh , 2009.
Esmat TORKGHASHGHAEI, L’univers apocalyptique des sectes. Une approche pluridisciplinaire , 2009.
Pascal HACHET, Le mensonge indispensable. Du trauma social au mythe , 2009.
Marie-Laure DIMON (dir.), Psychanalyse et politique. Sujet et citoyen : incompatibilités ? , 2009.
Louis MOREAU DE BELLAING, Le Pouvoir. Légitimation IV , 2009.
Marie-Noël GODET, Des psychothérapeutes d’Etat à l’Etat thérapeute , 2009.
Albert LE DORZE, La politisation de l’ordre sexuel , 2008.
Bertrand PIRET (sous la dir.), La haine, l’étranger et la pulsion de mort , 2008.
André BROUSELLE, L ’ oreille musicale du psychanalyste , 2008.
Jean-Michel LOUKA, De la notion au concept de transfert de Freud à Lacan , 2008.
Lucien BARRERE, Les fantaisie de l’écriture , 2008.
Guy AMSELLEM, Romain Gary, les métamorphoses de l’identité , 2008.
M. BUCCHINI-GIAMARCHI, Essai de psychanalyse appliquée à soi-même , 2008.
Alain Lefevre


LES LESBIENNES
UNE BANDE DE FEMMES
Réalité ou mythe ?


L’Harmattan
© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-10583-6
EAN : 9782296105836

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Du même auteur


• Infirmiers, Infirmières
Docteur Marie-Joséphine RINIERI et Alain LEFEVRE, Paris, Editions Amelot, 1997

• Jalousies - Les dits de jalousie
Paris, Editions Amelot, 1993

• Du Père carent au père humilié ou La tragédie du père avec Sophocle, Claudel et Lacan
Tours, Editions Soleil Carré, 1995

• La Piétonne ou La passion de l’ennui - de ses figures et de son écriture
Récit, Paris, Editions La Bruyère, 1999

• Le Rebelle… et La louve bleue
Poésies, Editions La Bartavelle, 2002

• Le Soleil du Manikoû
Neuf petits arrangements avec la mélancolie, Poésies,
Editions La Bartavelle, 2003

Chez L’Harmattan

• Don Juan avec Hamlet - Les milles et un éclats du désir dans les séductions et les jalousies
Collection « Psychanalyse et Civilisations », Paris, L’Harmattan, 1998

• De l’Hystérie à la Sexualité féminine
Une étude psychanalytique - Insatisfactions, ennui, séduction, jalousie, Collection « Psychanalyse et Civilisations », Paris, L’Harmattan, 2000

• Le Secret
Comédie dramatique en trois temps et six tableaux, Collection « Théâtre des 5 continents », Paris, L’Harmattan, 2000

• Qui a tué le docteur Lacan ?
Comédie dramatique en trois actes, Collection « Psychanalyse et Civilisations », Paris, L’Harmattan, 2002

• Le Voyage en Egypte
Comédie, Collection « Théâtre des 5 continents », Paris, L’Harmattan, 2002

• De la Paternité et des Psychoses
Une étude philosophique et psychanalytique
Tome 1
Du Père, Collection « Psychanalyse et Civilisations », Paris, L’Harmattan, 2002
Tome 2
Des Psychoses, Collection « Psychanalyse et Civilisations », Paris, L’Harmattan, 2002

• La Fiancée de l’Ange ou les Possédés de Sens
Roman, Paris, L’Harmattan, Littérature, 2004

• Sexualité Humaine
Dictionnaire de concepts, sous la direction de Philippe Brenot, Editions L’Esprit du Temps, 2004

• Calédonie mon amour
Théâtre, Paris, L’Harmattan, 2005

• La blessure mélancolique kanak
Une psychanalyse de l’ombre mélancolique en Nouvelle-Calédonie, Collection « Psychanalyse et Civilisations », Paris, L’Harmattan, 2007
I Prologue : Lesbos et Sappho
• Les lesbiennes, les femmes de Lesbos, étaient célébrées dans tout le monde grec pour leur qualité d’âme. Elles dansaient, chantaient, faisaient de la musique, elles disaient des poèmes, étaient belles et avenantes. La charis, qualité grecque, distingue une belle femme d’une fille à la démarche ondulante, aux mouvements mesurés, à la voix suave et à l’esprit agile. L’érotisme de la beauté grecque résidait dans le savoir marcher et le savoir dire. A Lesbos, n’y avait-il pas aussi les femmes qui aiment les femmes ? De nos jours, ces femmes à femmes, on les appelle lesbiennes. Les femmes amoureuses d’autres femmes étaient admirées, respectées et enviées à Lesbos.

• Vers l’an 600 avant J.C., il y eut un moment privilégié où la paidéia des filles fut aussi ambitieuse que l’éducation des garçons. A treize ans, à Lesbos, les filles étaient initiées à la musique, à la danse, au chant, à la représentation de la beauté, à la vie érotique. Le Chœur de Sappho, la grande poétesse lesbienne, était très prisé des adolescentes, car il y eut une importante période en Grèce où les relations saphiques furent considérées comme équivalentes à celles de l’amant grec et de son aimé. L’amour homosexué était initiatique {1} . Le lien amoureux éducatif entre hommes, dont l’origine initiatique remonte aux Indo-Européens, perdit progressivement de sa rigueur et de sa vigueur {2} . Les réformes politiques amenèrent progressivement dans toute la Grèce antique l’exclusion des femmes de la cité et mirent une sourdine puis un terme à la paidéia féminine. En fait, on sait peu de choses des femmes qui aiment les femmes après le VI ème siècle (avant J.C.) en Grèce.

• De nos jours, nous savons décrire les pratiques sexuelles des homosexuelles en anthropologie transculturelle, en clinique psychologique, en sexologie, mais nous ne savons pas grand-chose de la structure psychique des femmes homosexuelles, s’il y en a une ! Par homosexualité, nous qualifions une orientation sexuelle présente dans les deux sexes, constituée de désirs, d’émotions, de comportements, dirigés vers un partenaire de même sexe. Les variantes culturelles de l’homosexualité féminine sont telles que nous pourrions qualifier cette façon d’aimer de simple réalité phénoménale soumise aux variations géopolitiques, historiques qui iraient de la stigmatisation à la tolérance en passant par les mille nuances de sa face cachée.

• Dans les mondes romain et grec, la différenciation ne portait pas sur la dualité homo-hétéro mais sur l’attitude active ou passive du sexuel. Le citoyen grec ne devait pas être passif : « Ceux qui prennent du plaisir en jouant le rôle passif, nous les traitons comme les derniers des derniers et nous n’avons pas le moindre degré de sympathie ou de respect pour eux » disait Plutarque. Par contre, le Lévitique (18 ; 22) oppose nettement les sexes des partenaires quand il s’agit d’hommes et condamne clairement les rapports homosexuels qui ne tiennent pas compte de la fondamentale différence des sexes, alors qu’il est plus discret au sujet des femmes et se borne à interdire les rapports avec les animaux (Lévitique 18 ; 23).

• L’homosexualité conçue en tant que rite initiatique ou dimension pédagogique est présente dans de nombreuses cultures. L’aspect initiatique est repérable en Afrique, en Nouvelle-Guinée, chez les aborigènes d’Australie, dans le Japon des samouraïs, chez de nombreux peuples du Pacifique. L’homosexualité peut être construite en référence au couple hétérosexuel où l’un des partenaires se trouve virilisé et l’autre féminisé {3} . C’est valable pour les deux sexes homosexués. Dans les cultures d’Indiens des plaines avec le berdache , le bote , au Brésil avec le bicha-bofe , le cudinas , au Mexique, en Uruguay ou en Argentine avec le talodro-puto , le sujet actif garde le rôle viril et ne conçoit pas une modification de son statut selon le sexe de son partenaire. Dans la métropole de Nouméa, les femmes homosexuelles peuvent jouer les deux rôles par couple d’amour. Avec les relations saphiques de groupe, nous rencontrons une forte organisation qui confère au rituel et au jeu sexuel. La société nouméenne est nettement métissée et se fixe ses propres règles. Nous l’envisagerons sous la forme d’une fiction clinique : " L’Amante du Phare Amédée " au chapitre IV de ce livre.

• Y a-t-il une personnalité de base de l’homosexualité féminine ? Rien ne le prouve. Y a-t-il des conditions spécifiques dans l’histoire parentale qui ouvriraient vers l’homosexualité féminine ? Qui le dit ? Actuellement, l’homosexuelle, cette inconnue, soit disons-le, la lesbienne, nous détourne d’une nouvelle glose au sujet de l’énigmatique éternité de la féminité. Ces femmes lesbiennes interrogent au plus haut point le tréfonds du cœur, c’est-à-dire l’âme de cette fameuse féminité {4} . Des savants de la chose lesbienne ont pu mettre en évidence une réduction des traits féminins chez les lesbiennes. Dans notre travail préalable d’entretiens cliniques et d’observation anthropologique des milieux lesbiens à Nouméa, nous ne pouvons valider cette dimension de masculinité tangible des lesbiennes. Il faut dire que, dans l’imaginaire, les lesbiennes combinent les traits des deux sexes. Le supposé amour fou du pénis n’a jamais entraîné un corps érigé en virilité masculine ni dans l’hystérie ni dans l’homosexualité féminine {5} . Les psychiatres n’envisagent plus une maladie mentale comme responsable de l’orientation homosexuelle des lesbiennes. L’homosexualité a été éliminée d’une classification américaine des maladies mentales (DSM III, 1968).

• La lesbienne, cette inconnue, rompt avec la conception du monde d’un féminin magnifié. Il est impossible de dire ce qu’est la féminité si ce n’est l’opposer à la masculinité {6} . Au XIII ème siècle, la féminité désigne l’ensemble des caractères propres à la femme, mais son acception varie dans le temps en fonction de l’idéologie et de l’époque. Un éclairage sémantique paraît intéressant. Les dérivés du mot femme viennent de la racine indo-européenne dhé , signifiant : « sucer, téter ». De cette racine naîtront les termes différents comme : en grec, thêlê : « le mamelon » ; en latin, fecondus : « fécond, féconder, fécondité » ; en latin toujours, femina, feminus, effeminare d’où dériveront femme, féminin, femelle, efféminer ; filiud : « le nourrisson » qui donnera fils, filial, filiation ; fetus : « fécondé » d’où provient fœtus, mais aussi felix : « heureux » qui donnera félicité ; fellare : « téter, sucer » qui produira fellatio : « la fellation » et fellebris : « le félibre » ou « nourrisson des Muses ». Cette litanie sémantique oriente la féminité vers le maternage, le nourrissage, la fécondité, la filiation, mais aussi de façon plus licencieuse vers la fête, la sensualité et la sexualité.

• La psychanalyse a tenté d’expliquer la dualité féminin-masculin autour du complexe de castration. Ce concept s’est banalisé et psychologisé. Il demeure difficile à articuler. De la même façon, les conceptions psychanalytiques de l’homosexualité se sont assoupies, elles ont donné des développements de nature différente selon les auteurs avec des accents plus ou moins appuyés sur des concepts difficiles : la bisexualité essentielle, l’homosexualité latente, le narcissisme, l’identification au parent du même sexe, l’angoisse de castration, le désir ou la revendication phallique, le concept de fixation-régression, les facteurs familiaux spécifiques aux homosexuels. L’homosexuelle, cette inconnue, éclaire les trois modes de la construction du psychisme freudien, névrose, psychose et perversion, que nous n’entendons pas en tant que catégories psychopathologiques, mais comme trois façons d’être dans l’inconscient. Il n’y a pas de structure psychique particulière à l’homosexualité. Il y a une condition humaine de l’homosexualité féminine.

• L’homosexualité féminine questionne la féminité mais aussi le féminisme dont elle est l’électron libre. Les sexes sont-ils des faits de nature ou bien des constructions culturelles qu’on peut modifier ? Le gender , concept venu d’Outre-Atlantique, signifie que le sexe est une construction culturelle et individuelle. L’homosexualité féminine pourrait-elle être une construction culturelle individuelle ? Ce qui voudrait dire qu’une femme aurait le choix de l’être ou pas. Pour répondre à ces incertitudes conceptuelles, nous utiliserons le concept d’inconscient. Il est supposé éclairer la notion de beauté ainsi que la dimension clinique de la jalousie. Ces deux notions permettent de baliser le lien social des femmes en bande. Nous positionnerons le concept d’identification afin d’investiguer la supposition d’identité féminine dans l’homosexualité des femmes. C’est avec l’écriture d’une fiction clinique : " L’Amante du Phare Amédée " que nous envisagerons le lesbianisme ritualisé de bande.

• Des femmes en vue, belles et cultivées parlent. Elles savent dire. Elles disent. A l’occasion, elles s’égarent dans le moulin à paroles des actualités du moment. Elles aiment se raconter. Elles installent le désir sur la scène nouméenne. Ce sont des femmes qui vivent entre elles, en groupe. Elles aiment en groupe. Qu’est-ce qu’une bande de femmes ? L’équivocité frémit d’emblée, celle qui fixe le sourire à la bouche. Qu’est-ce qu’une bande de filles ? Comment en sont-elles arrivées à se grouper pour vivre ? Avec " L’Amante du Phare Amédée ", on en rajoute un peu dans la joyeuse grimace ; ce n’est pas n’importe quelle bande ! Ces femmes à l’histoire différente, le plus souvent métissées, appartiennent à la minorité de la minorité homosexuelle, elles sont les anandrynes , des tribades guerrières qui font la ronde autour du totem - Femmes, recevez-moi dans votre sein, je suis digne de vous. Si je suis une femme de la secte anandryne , c’est que je sais ce que c’est de sacrifier à Vesta .

• Elles brandissent, qui étendards tribaux, qui gonfanons claniques dans un rituel initiatique tribal. Ici ne vient pas qui veut. Pour entrer dans le groupe, il faut le vouloir vraiment jusqu’à l’exhibition de son désir. Les épreuves y sont pénibles. Les tribades s’avancent, explosées qu’elles sont dans leurs extases ithyphalliques. Dans cette fiction clinique, le personnage principal est le Phare Amédée , soit le phallus. La pulsion, Eros et Thanatos , autre personnage important du récit, soit celle saisie par Eros soit par Thanatos, ou bien l’un et l’autre ou l’un dans l’autre, peut avoir la froideur de la lame de couteau, la lenteur de l’escargot, et le rapport au temps d’un tireur à l’arc Zen. L’impulsion, la fulgurance, l’immédiateté ne constituent jamais la sexualité homosexuelle des femmes. Il n’est pas question d’entendre l’homosexualité féminine du côté d’une pulsion inexpugnable qui irresponsabiliserait la lesbienne, comme une circonstance atténuante de son acte tout-puissant de séduction et de possession du corps de l’autre femme. La pulsion s’oriente au Phallus , c’est-à-dire que, dans notre tableau, elle se construit comme une composition sans queue ni tête à première vue.

• Dans la Grèce insulaire, Lesbos était l’escale obligée des bateaux qui remontaient de Crète , de Corinthe ou du Pirée en direction de l’embouchure de la mer Noire. Les navires venaient de l’ Attique , de Chios ou de Samos et souvent de l’ Ionie. Au sud de l’île, il y avait le port de Mytilène , et au nord celui d’ Artissa . Dans les ports, la vie sexuelle y était tumultueuse. Sappho ne sombrait pas dans le Thanatos des amours folles. Cette petite femme brune, chorège, très sévère avec ses élèves choreutes, célébrait essentiellement Eros dans la chair des femmes, à l’exception de la part Thanatos qui entrait dans ses folles jalousies. Dès l’aurore aux doigts de rose, Sappho aux tresses violettes caressait les cordes tendues de la cithare qu’inventa jadis Orphée , les effleurait de sa main droite, tandis que l’autre main heurtait les cordes de façon plus sthénique. Les mains de Sappho étaient magiques. Les lesbiennes apprenaient à caresser la lyre mélodieuse d’ Orphée , ce fils superbe de la muse Calliope. Le corps apprend vite lorsqu’il est formé à la caresse. A Lesbos , le jeu érotique faisait partie de la vie quotidienne {7} . Montaigne parle de la manustupration dans ses Essais, de manus, la main et stupration, l’action de souiller {8} . Il utilise le terme de masturbation : « car Diogène, exerçant en public sa masturbation, faisait souhait en présence du peuple assistant qu’il pût ainsi souiller son ventre en le frottant » {9} . Ce geste auto-érotique fait partie intégrante du saphisme. La masturbation féminine est un phénomène lié à la maturation sexuelle au cours de l’adolescence {10} .

• Dans la Grèce insulaire, Sappho n’est pas qu’une légende, elle est aussi la plus grande poétesse de Lesbos . La lyre de Sappho , comme celle du grand Alcée, le noble poète de l’île de Lesbos , le digne descendant d’ Orphée et d’ Arion, rompait avec la tradition épique. C’est l’érotisme que chantait, disait et écrivait Sappho, car ses vers expriment la souffrance intime dans des rythmes caractéristiques {11} . Eros , le doux-amer est cruel, il déchire les chairs et arrache le cœur, comme un cyclone il détruit tout sur son passage. Eros , cheval fougueux, peut cacher Thanatos : « pour certains, ce qui est le plus beau sur la terre sombre, est une troupe de soldats à cheval ou à pied. Pour d’autres, ce sont des navires de guerre. Pour moi, c’est la personne aimée » {12} .

• Nous avons transposé le mythe de la secte anandryne de Lesbos à Nouméa en Nouvelle-Calédonie, dans le Pacifique, sur une île aux antipodes, de nos jours, dans une fiction clinique : " L’Amante du Phare Amédée ". Lili et Sidonie , Lesbos et Sappho , connectées aux actualités de Nouméa et du monde, deux consonnes L et S, disent les effusions qui font mal dans un monde en proie à l’inégalité des origines et des états, la jouissance sexuelle de la guerre, l’utopie des réconciliations d’après-coup, l’illusion de l’amour, de l’art, du groupe, de la religion, bref de tout ce qui fait pour ces femmes, la pornographie sociale. Le mal n’existe pas, le péché non plus. Il y a dans cette exhibition une configuration métaphysique qui exalte la pétrification des corps. Fallait-il retrancher du mythe grec de Lesbos de simples Lili et Sidonie ? Certainement pas. C’est l’idée que nous défendons justement.

• Dans les milieux lesbiens des grandes métropoles, de fortes questions sont posées. Ce sont ces questions qui sont inscrites dans le fil du texte : " L’Amante du Phare Amédée ". Pour certaines lesbiennes, par exemple le traumatisme de la femme violée, son humiliation d’être, ne peut se résoudre que par un acte d’une brutalité supérieure, c’est-à-dire la castration et le meurtre. Le plus grand massacre de l’Antiquité grecque fut commis par des femmes qui firent couler le sang des hommes à un point tel que le flot des torrents devint rouge. Pour avoir négligé les rites en l’honneur d’ Aphrodite , la déesse de l’amour, les femmes avaient été frappées d’un mal inavouable : elles puaient. La déesse avait envoyé sur leur corps une puanteur pestilentielle qui faisait fuir les hommes. Aphrodite était cruelle. Ainsi négligées par leurs amants, elles s’étaient vengées en se faisant l’amour entre elles puis en exterminant tous les hommes de l’île avec une fureur égale à celle des Ménades lorsque Dionysos les possédait. Des brasiers entiers célébraient la nuit la victoire des femmes sur les hommes. Ce crime lemnien ( Lemnos est une île grecque) devint le symbole du danger que causent les femmes lorsqu’elles se révoltent contre le joug sexuel des hommes. Sappho savait que les légendes présentaient les femmes comme un mal nécessaire. Cette misogynie originelle explique le sentiment de danger qu’éprouvent les hommes à l’encontre des sociétés claniques de lesbiennes.

• Si l’amour s’est absenté, il faut que tu le cherches, car il a existé quelque part à un moment donné ; s’il n’a pas existé au départ, alors il ne faut pas le chercher. C’est ce que semble dire Lili. Voici comment Wang-Fô réussit à peindre Lili embrassant Sidonie entre deux lotus. De la scène fragmentée surgit l’apophonie.

• Aussi séduisantes soient-elles, les femmes de la fiction clinique s’ajoutent les unes aux autres sans aucune urgence que celle de mettre un mouvement poétique à leurs caresses. Une longue, une brève… une longue, une brève… Trois vers longs, un vers court. L’alternance des syllabes longues et brèves faisait l’harmonie des poèmes de la chorège Sappho. La succession des vers longs et courts oblige à une incroyable virtuosité dans le choix des mots, des sonorités qui donnent à l’expression poétique les effets qu’il faut, un rythme magique, un souffle érotique : « Eros a malmené mon cœur, comme le vent des sommets s’abat sur les chênes » {13} . Sappho fredonna sur un rythme syncopé Hérô de Gyaros , rapide à la course, en s’accompagnant de sa lyre : « Tu vois, belle Hérô au corps ferme comme les jeunes fruits, agile et souple comme la panthère, tu auras beau courir et t’épuiser, Eros saura toujours te dompter… » {14} .

• Sappho au maquillage d’étrange beauté, à la jalousie violente, fut, pour les grecs, la dixième des Muses {15} . Six siècles plus tard, Ovide dans ses Héroïdes , évoqua son suicide passionnel. Il y avait à Lesbos un temple d’ Apollon où les prêtres parfois, selon une antique tradition, accomplissaient le grand saut dans la mer pour honorer leur dieu. Les amants abandonnés fascinés par le vide, éperdus d’amour, faisaient ici le grand saut de Leucade .

• Avec " L’Amante du Phare Amédée ", du récit nous faisons fiction clinique.

• Fiction ? Oui, ni roman, ni nouvelle. Les mots qu’on croise ici font une fiction sans histoires. Il n’y a pas vraiment d’entités subjectives, les personnages ont des identités flottantes, ce sont deux consonnes L et S.

• Les chroniques nouméennes de la secte anandryne ne constituent jamais un vrai récit, car la réalité y est évacuée. Une vérité, rien n’est vrai, tout est vrai. Et pourtant dans cette construction fictive nous approchons au plus près du récit de cas. L’impact de la fiction dans le récit crée un trouble. Mais au Phare Amédée , l’illusion se doit d’être forte, l’imagination fait le reste. Il faut un peu de maquillage du fard et du mascara. Qu’est-ce que la séduction ? Pourquoi les lesbiennes séduisent-elles ?
II Les séductions lesbiennes
• Sappho aux tresses violettes, dès l’aurore aux doigts de rose célébrait Eros , le doux-amer amour.

• Une femme debout. Devant une glace se maquillait. Elle était debout cette femme qui se maquillait. Elle se maquillait. Quand elle caressait ainsi son visage, elle aimait se regarder. Elle se regardait. C’est certain elle aimait bien… Elle avait un secret cette femme. Du secret elle ne savait dire. A ce moment précis elle s’amusait. Elle se recouvrait d’une luxuriante crème. Elle y mettait de la couleur. Elle peignait, se peignait. C’était quelque chose de plus une marque particulière, prélevée à l’extérieur et placée là, juste là, à la surface du visage. C’était une distinction, elle se distinguait ainsi. Une homosexuelle debout, toute nue, vraiment nue. Debout, elle était nue, cette femme. Une lesbienne nue voilait son corps de traits colorés. Elle séduisait les autres femmes, quand elle dansait devant elles. Elle se séduisait au miroir.

• Le verbe séduire vient du latin seducere qui signifie « emmener à part » ou « emmener à l’écart ». Le verbe signifie aussi « séparer, diviser ». L’ancien français suduire , qui donnera séduire, est composé de sub « sous » et ducere « conduire », c’est-à-dire soustraire ou enlever à, d’où le sens actuel de « corrompre » et même « suborner » {16} . Séduire c’est donc prendre et emmener à l’écart en séparant le séduit des autres dans une relation visuelle où le regard est la dimension essentielle. Les comportements lesbiens de séduction sont variés, les techniques et les savoir-faire également. Les actes de séduction ne suivent pas les règles admises de la pudeur, des convenances et de la morale, bien qu’ils soient conformes au milieu culturel des lesbiennes.
• Une femme emmène à part une autre femme, la détournant ainsi de son chemin du moment lorsque se produit cet émoi amoureux que l’on nomme : coup de foudre . Les anglais disent : to fall in love at the first sight!, en mettant en avant-scène l’impact visuel dans la rencontre amoureuse. Le choc amoureux peut venir de la malencontre pour les deux en même temps. L’impact psychique se produit pour les deux. Le plus souvent il y a une séductrice et une séduite. La séductrice cherche à déclencher des émotions sexuelles. D’inconscient à inconscient, la rencontre des images intérieures arbitre ce face à face amoureux. Une organisation psychique névrotique peut charrier une masse d’images qui désarment la séduite qui se sent alors attirée ; elle fait corps avec les images générées, car il se passe un ébranlement psychique qui se ressent dans le corps de la séduite. Le désir sexuel surgit alors comme un stimulant mental. Lorsque la séduite se sent prise, c’est qu’elle reconnait en elle l’image qui lui est projetée de l’extérieur. En éthologie de la séduction, nous parlons d’empreinte sexuelle. Une représentation idéale de l’attirance est portée par chaque lesbienne qui, si elle la trouve chez l’autre femme, la fascine et la séduit. Chez les lesbiennes, ce fonctionnement d’images peut aussi constituer une fuite permanente qui fait que chacune aime vite et se prend dans les tourments de la sexualité à plusieurs visages dite à multiples partenaires.

• Le sociologue italien Francesco Alberoni a exploré les différentes modalités du coup de foudre, sa survenue, son surgissement, sa surprise, sa bévue, sa période de transition avec l’amour durable, la façon dont il organise l’économie affective des sujets {17} . Bien sûr, il aurait fallu entendre le choc amoureux comme un acte manqué freudien, un symptôme voire aussi comme une stratégie permanente installée dans des psychopathologies mentales caractérisées. Le choc amoureux lesbien a sa particularité. Il instaure une prééminence de l’image dans un fonctionnement où la probabilité d’une disparation hypnotique dans l’image de l’autre est patente (cf chapitre IV " L’Amante du Phare Amédée "). Cette dimension hypnotique permet la réactivation sans angoisse des motions anciennes, précoces, et autorise la construction psychologique d’une relation sexuelle à deux. Chez les lesbiennes, la rencontre se fait sur un mode de conscience extralucide avec la promesse d’une fulgurance sexuelle. L’acuité visuelle dans la dimension du regard intensifie le désir et les espoirs de plaisir et d’orgasmes puissants. Le choix lesbien d’une conjointe lie l’amour et la contrainte, la protection et l’abandon. Peut-on être libre ensemble en étant responsable ? Peut-on, doit-on se priver de la nourriture visuelle ? A cela, la biologie, la sociologie, la sexologie, l’anthropologie, l’éthologie et l’écologie humaine, sans oublier la psychanalyse freudienne, apportent chacune des éléments de réponse qui ne ferment pas le questionnement clinique.

• La séduction lesbienne passe aussi par le maquillage, les vêtements, la voix, la démarche et les qualités d’esprit. Le maquillage ne s’adresse pas seulement à la réalité des visages et des corps. Le maquillage chez les lesbiennes consiste à masquer une défaillance invisible, un trait de l’être ; le fard ne consiste pas seulement à : « réparer des ans l’irréparable outrage », il sert à se faire belle, pas à réparer mais à créer une autre image. Le fard prépare l’invisible de l’être-belle. Et la lesbienne alors se sent phare de lumière sur l’océan des désillusions.

• Cette femme était homosexuelle. Cette lesbienne nue était une beauté sidérante dans un corps démesuré, avec des cuisses longues, des fesses rebondies, un buste étiré et des épaules larges. Les seins étaient petits mais ronds et fermes. Pourtant son corps était froid comme une lame nue. La seule chaleur venait de son visage peint comme celui d’une déesse grecque. Elle dansait nue cette femme. Elle aimait être vue danser nue. La danseuse attribuait à sa beauté nue son destin tourmenté.

• Elle était malheureuse en amour. Qui l’eût cru ? Elle succombait souvent au charme des femmes mais elle disait ne pas les aimer. A quoi rimaient ces étreintes obscènes d’un jour ? Belle et froide elle se donnait nue aux autres femmes, une ou plusieurs à la fois. C’était sa réponse à la peur qu’elle éprouvait à l’encontre des femmes. Qu’est-ce que le désir féminin pour le corps d’une femme ? Le désir ambivalent la tourmentait. Elle voulait et pas, elle avait envie et pas, elle désirait mais n’aimait pas. Aucune femme ne l’arrêtait. Elle n’avait pas de place dans la ronde des amours saphiques. La danseuse nue aimait s’entourer d’amantes qui, dominées par la splendeur de son image, s’imaginaient belles à leur tour. Certaines étaient jolies, elles n’avaient pas la beauté de la danseuse qui se protégeait d’elle-même en se présentant nue. Nue, elle était habillée. Fardée, elle était une autre. Ce soir encore elle se maquillait.

• Cette femme nue dessinait sur tout son corps des traits colorés. Le mascara avec lequel elle rendait son regard plus profond ne cachait rien de laid mais donnait à celui-ci ce qu’il faut de lumière. Elle maquillait sa défaillance invisible… elle s’ennuyait. Alors elle maquillait. Elle s’ennuyait. C’était une expérience existentielle. La relation aux autres femmes ne tenait que par la présence de l’image créée. Elle donnait en pâture son image aux chasseresses. Elle se cherchait dans l’image spéculaire du miroir. Pourquoi à ses propres yeux être belle ? C’est une destinée de femme dans la condition humaine. C’est une destinée féminine dans la condition lesbienne.

• Etre belle est une conception inconsciente de la beauté. C’est que la beauté est liée à l’inconscient pour chacun. Et cela est bien autre chose que l’arbitraire du canon esthétique. L’inconscient est captif du sentiment éprouvé de beauté. La beauté apaise. La beauté calme et soigne l’angoisse. La beauté adoucit l’inconscient. Alors, la lesbienne qui se maquille jouit de la beauté qu’elle révèle.

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