Les Toxicomanes et leurs secrets
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Description

La toxicomanie est devenue un problème politique et social, mais elle représente toujours, pour les professionnels du soin et les familles, un gigantesque défi thérapeutique.
Ce livre, indispensable pour les professionnels de l'aide aux toxicomanes, témoigne d'une longue pratique psychothérapique. Il révèle que la toxicomanie, loin d'être un acte autodestructeur, est souvent une stratégie de survie psychique mise en oeuvre pour anesthésier l'impact insupportable d'expériences douloureuses ou honteuses, soit personnelles, soit liées à des secrets de famille.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2007
Nombre de lectures 351
EAN13 9782336257389
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2007
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296034648
EAN : 9782296034648
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Psychanalyse et Civilisations Dedicace Du même auteur AVANT-PROPOS INTRODUCTION PREMIER CHAPITRE - LES TOXICOMANIES DANS LA LITTÉRATURE PSYCHANALYTIQUE CHAPITRE II - TRAITS COMMUNS RENCONTRÉS DANS LA CLINIQUE DES TOXICOMANES CHAPITRE III - TROIS OBSERVATIONS CLINIQUES CHAPITRE IV - HYPOTHÈSES ET CORRÉLATIONS CHAPITRE V - LE TOXICOMANE ET SES PROCHES CHAPITRE VI - APPROCHES THÉRAPEUTIQUES INDIVIDUELLES CHAPITRE VII - APPROCHES INSTITUTIONNELLES ET MISE EN PERSPECTIVE SOCIÉTALE CONCLUSION BIBLIOGRAPHIE
Les Toxicomanes et leurs secrets

Pascal Hachet
Psychanalyse et Civilisations
Collection dirigée par Jean Nadal

L’histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d’inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation.
Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l’enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique, de ses racines les plus profondes.
Déjà parus
Telma Corrêa da Nôbrega Queiroz, Du sevrage au sujet , 2007.
Thierry DUBOIS, Effondrements psychiques et cognition onirique , 2007.
Jean Pierre RUMEN, Psisyphe , 2007.
Pascal HACHET, Un livre blanc pour la psychanalyse , 2006.
Djohar SI AHMED, Comment penser le paranormal. Psychanalyse des champs limites de la psyché , 2006.
Jean-Michel PORRET, Auto-érotismes, narcissismes et pulsions du moi , 2006.
Edith LECOURT, Le sonore et la figurabilité , 2006.
Charlotte HERFRAY, La psychanalyse hors les murs , 2006 (réédition).
Guy AMSELLEM, L’imaginaire polonais , 2006.
Yves BOCHER, Psychanalyse et promenade , 2006.
Jacques ATLAN, Essais sur les principes de la psychanalyse , 2006. André BARBIER et Jean-Michel PORTE (sous la dir.), L ’ Amour de soi , 2006.
Claude NACHIN (sous la direction de), Psychanalyse , histoire, rêve et poésie , 2006.
Anne CLANCIER, Guillaume Apollinaire , Les incertitudes de l’identité , 2006.
Claude MARITAN, Abîmes de l’humain , 2006.
Pascal HACHET, L’homme aux morts , 2005.
Louis VELLUET, Le médecin, un psy qui s’ignore, 2005.
A Lucien Mélèse, Françoise Davoine, Jean-Max Gaudillière et Claude Nachin, pour leur confiance et leur soutien amical
A mes amis de l’Assoclatlon Européenne Nicolas Abraham et Maria Torok
A mes patients et à leurs proches
Du même auteur
Aux éditions L’Harmattan
- Les Psychanalystes et Goethe , 1995.
- Psychanalyse de Rahan. Le fantôme psychique d’un héros de BD, 2000.
- Cryptes et fantômes en psychanalyse. Essais autour de l’oeuvre de Nicolas Abraham et de Maria Torok , 2000.
- Psychanalyse d’un choc esthétique. La villa Palagonia et ses visiteurs , 2002.
- Du Trauma à la créativité. Essais de psychanalyse , 2003.
- L’Homme aux morts. Un analysant porteur de fantômes en lignées paternelle et maternelle , 2005.
- Un Livre blanc pour la psychanalyse . Chroniques 1990-2005 , 2006.
Chez d’autres éditeurs
- Dinosaures sur le divan. Psychanalyse de Jurassic Park , Aubier, 1998.
- Le Mensonge indispensable. Du trauma social au mythe , Armand Colin, 1999, épuisé (traduit en espagnol).
- Ces Ados qui fument des joints , Fleurus, 2000 (traduit en italien et en portugais).
- Ces Ados qui jouent les kamikazes , Fleurus, 2001.
- Psychologue dans un service d’aide aux toxicomanes , Erès, 2002.
- Peut - on encore communiquer avec ses ados ? , In Press, 2004.
- Histoires de fumeurs de joints. Un psy à l’écoute des jeunes , In Press, 2005.
AVANT-PROPOS
Une première version de ce livre a été publiée en 1996, aux éditions Les Belles Lettres-Archimbaud. Cet essai est indisponible depuis 2001. Pour plusieurs raisons, sa réédition apparaît aujourd’hui indispensable.
D’abord, cet ouvrage m’a valu de nombreuses marques de sympathie de la part de collègues qui ont estimé « s’y reconnaître » dans leur pratique. De manière corrélative, cette étude s’est imposée comme une réflexion de référence en matière de compréhension et de traitement psychanalytiques des toxicomanes. En témoignent ainsi les commentaires de Chassaing (1998) dans la recherche monumentale qu’il a dirigée et qui est consacrée aux « écrits psychanalytiques classiques sur les toxicomanies ».
Ensuite, la poursuite de ma pratique institutionnelle auprès d’usagers de drogues m’a voué à approfondir les liens princeps que j’ai discernés entre les traumas personnels honteux, les secrets de famille et les toxicomanies aux opiacés et autres substances sédatives. La présente édition s’est enrichie, entre autres :
- D’une argumentation de mes choix conceptuels, issus de l’œuvre de Nicolas Abraham et de Maria Torok, par rapport aux autres approches psychanalytiques des aléas de la vie psychique entre les générations.
- D’une recension critique des travaux récents sur la dimension transgénérationnelle de certaines toxicomanies.
- De nouvelles observations cliniques.
- D’une étude sur la fratrie et sur la vie du couple du toxicomane.
- De considérations inédites au sujet de l’influence psychique que la souffrance et le comportement des toxicomanes exercent sur leurs enfants, occurrence clinique fréquente que nous sommes obligés d’intégrer dans nos prises en charge.
- D’une mise en perspective sociétale des toxicomanies à la lueur des pathologies du « secret psychique », dans la mesure où les drames individuels ou familiaux qui font volontiers le lit du recours addictif à une substance psychosédative possèdent de puissantes articulations avec les aléas de l’Histoire (guerres, crises économiques).
Enfin, on note que les études psychanalytiques poussées sur les toxicomanies demeurent rares . Les toxicodépendances donnent pour l’essentiel lieu, d’une part, à des livres de (mauvaise) vulgarisation axés sur les effets des drogues et qui s’apparentent à des manuels de recettes, d’autre part, à des ouvrages généraux, multidisciplinaires, souvent de bonne qualité et d’allure parfois encyclopédique, mais où la rencontre clinique entre le psychanalyste et le toxicomane n’est traitée que de façon incidente...
Cette réalité éditoriale est le contrepoint scriptural de l’inflation actuelle des approches médicales stricto sensu (dans certaines institutions, la prescription de traitements de substitution - indispensable pour enrayer l’intoxication mais insuffisante en soi pour soigner un toxicomane - génère une déqualification des interventions psychologiques et éducatives...) et des psychothérapies cognitives et comportementalistes (au sein desquelles les « thérapies brèves », façon coaching , ont le vent en poupe, en particulier en direction des fumeurs « problématiques » de cannabis) dans le champ du soin aux sujets toxicodépendants.
Ces velléités d’ imperium scientiste vont de pair avec la promotion des termes de « polytoxicomanie », que l’on n’observe pourtant pas chez la majorité des patients (ils demeurent rivés à un produit principal, dont ils complètent parfois la consommation par des produits secondaires en termes de fréquence d’utilisation), et de « comorbidité », dont Dcscombcy (2005) a démontré la nullité scientifique.
Il est donc important que les praticiens du psychisme, leurs collègues soignants et les étudiants en sciences humaines et sociales disposent d’un essai psychanalytique rigoureux et vivace où la prise en charge des toxicomanes est étudiée d’un quadruple point de vue théorique, clinique, institutionnel et sociétal.
INTRODUCTION

Le fantasme escamoté ou l’embarras d’un clinicien
On sait que Freud (1916) qualifia la découverte de la psychanalyse de troisième blessure narcissique infligée à l’homme. Après avoir découvert avec Copernic que « sa » terre n’était pas le centre de l’univers et s’être aperçu avec Darwin qu’il avait pour aïeux les primates, l ’homo sapiens vit sa raison (érigée par lui en étalon or de son degré d’hominisation) connaître un décentrage brutal en faveur du monde immense et trouble de l’inconscient.
Or le toxicomane inflige trois blessures narcissiques à la psychanalyse elle-même.
D’abord, puisqu’il ne vient pas de façon régulière aux séances psychothérapiques, il met en échec le rôle de contenance du cadre thérapeutique. La « révolution » de ce patient, qui échappe à la « loi gravitationnelle du dispositif institutionnel de soins spécialisés, fait de lui un nouveau Copernic.
Ensuite, puisqu’il discourt moins sur ce qu’il ressent et imagine que sur sa « galère » au quotidien, le toxicomane fait échec au cadre analytique en son rôle d’instauration d’un transfert fantasmatique. Ici, bien souvent, il faut en cela incriminer l’existence d’une partie « fossile » de son psychisme, qui a été clivé à la suite d’une expérience mal symbolisée, vécue de manière personnelle ou par sa famille. Cette conservation psychopathologique d’un passé inassumé et inassumable en l’état fait de lui un nouveau Darwin 1 . Cette réalité psychique ne dévoile-t-elle pas à notre écoute et à notre compréhension théorique la possibilité d’arrêts sévères du processus de symbolisation qui fonde notre « humanité » individuelle et collective ?
Enfin, il faut considérer la capacité que le toxicomane possède à embarrasser le contre-transfert de son thérapeute, par des rêves, des somatisations ou des sentiments étranges. Celui-ci est alors leurré par un patient qui force la dissymétrie fonctionnelle qu’il y a entre les deux partenaires de la relation thérapeutique et le renvoie avec force à ses propres reliquats d’archaïsme mental, au risque de l’y faire mariner de façon durable. En dernier ressort, la faculté que possède le toxicomane de brouiller les rôles et les places dans cette relation et de bousculer avec violence notre neutralité bienveillante (souvent trop atone et trop parcimonieuse dans son urbanité) ne fait-elle pas de lui un nouveau... Freud ?
Cette étude psychanalytique, clinique et théorique, de l’addiction toxicomaniaque a été écrite sur la base de ces remises en question dérangeantes pour une certaine psychanalyse, qu’un excès d’orthodoxie et de grégarité condamne désormais à la stagnation. Je propose de comprendre le recours actuel à certaines drogues 2 comme une tentative de guérison de la souffrance mentale causée par une pathologie du « secret psychique ». Etrangère à la conception freudienne du symptôme névrotique comme compromis entre un désir inconscient et une censure surmoïque, la toxicomanie constituerait une réaction à une situation d’élaboration psychique ratée, qui aurait pour origine un ou plusieurs événements traumatiques vécus par le sujet ou par un ou plusieurs membres de sa famille. De tels événements sont déniés et parfois tenus secrets de manière farouche par le patient, car ils ont été à l’origine d’un sentiment vif de honte et de culpabilité, volontiers indicible, pour lui ou / et pour un ou plusieurs de ses ascendants.
Cet ouvrage s’étaye sur dix-sept ans de pratique auprès de personnes toxicomanes et de leurs proches, dans un centre de soins spécialisés (CSST) et ambulatoires de l’association Sato-P. (Service d’Aide aux Toxicomanes Picardie).
Au début de ma pratique, j’ai ressenti de l’amertume et du désappointement quant à mes capacités à promouvoir un changement dans la souffrance des sujets que j’écoutais. Dans le même temps, j’ai été frappé par des excentricités qui se sont manifestées tant dans le discours et le comportement de certains patients que dans mes propres éprouvés et réactions. C’est comme si le toxicomane donnait à ressentir à son thérapeute les étapes de sa propre relation, de plaisir puis de déplaisir, à la drogue. D’abord, c’est le coup de foudre. Ensuite, c’est la galère. Autant le névrosé ordinaire qui s’engage dans un cheminement analytique réactualise et rejoue dans le transfert des contenus inconscients que les interprétations de l’analyste (sans oublier les siennes propres) rendent symbolisables, autant le toxicomane fantasme assez peu et a du mal à se saisir en l’état des interprétations que nous lui proposons. Celles-ci se dissolvent, soit dans une stupéfiante indifférence, soit dans une grimace d’incompréhension sincère, soit à l’inverse dans un sourire béat où l’on sent bien que si la lettre est assimilée, l’esprit ne l’est pas, soit enfin dans une écholalie sidérée, blanche, comme hypnotique, dont le sujet paraît ne pas avoir conscience. Ces faits cliniques appellent l’image de la raréfaction optique à laquelle un objet plongé dans l’eau est soumis. Le thérapeute serait dans la position d’un observateur ignorant de la loi qui régit ce phénomène.
Plutôt que de chercher à interpréter tous azimuts un matériel fuyant ou absent, j’ai peu à peu senti qu’il me fallait broder avec patience autour du trou laissé dans l’enveloppe psychique de mes patients par une mise en faillite assez radicale de leurs capacités d’élaboration.
Alors que dans les névroses de transfert classiques, le refoulement constitutif, ou dynamique (repérable en particulier dans l’hystérie), laisse filtrer la trace vivace d’un désir enfoui, qui est désigné par son interdit et qui se manifeste par des paroles et des conduites symboliques, le toxicomane semble condamné à être collé à un « réel rugueux » (Rimbaud). Le ballet dialectique qui existe entre le refoulement et le désir ne semble guère habiter les mots et les actes qu’il nous adresse. Si la remémoration ne débouche pas souvent sur l’émergence escomptée de fantasmes patents et significatifs, ce processus paraît en revanche trouver à se loger dans le discours sur la consommation de drogue (où l’évocation de la dépendance est reléguée au second plan), en une liturgie du produit omnipotent. Nous observons alors moins un déploiement de l’imaginaire qu’un collage démétaphorisé au signifiant drogue en tant que réalité palpable qui peut être mise à l’intérieur du corps et y produire des sensations objectivables.
Si le toxicomane se présente sur le plan clinique comme un sujet dont l’imaginaire est presque escamoté (ce qui peut le faire apparaître à tort comme une personne terne ou déficiente sur le plan psychique), le contre-transfert que ce patient donne volontiers à vivre à son thérapeute est en revanche animé et déroutant. Echo singulier d’une souffrance dont les fondements vivaces ne sont pas inexistants, mais enfermés dans une partie de l’appareil psychique. Selon ma propre expérience, cela peut consister en une gêne physique, une inquiétude démesurée pour le toxicomane lorsqu’il est absent, une irritation de l’humeur ou encore des rêves très réalistes. C’est comme si le thérapeute pouvait subir un blocage de son travail de métaphorisation et, dans une certaine mesure, être agi par le transfert de son interlocuteur.
Face à l’opacité des symptômes et aux ratés que subit l’élaboration psychique chez le toxicomane, l’écoute flottante du thérapeute compense parfois une frustration plus ou moins prononcée par un acharnement quasi inquisiteur à donner à tout prix du sens. Cette tentation de céder à un emballement interprétatif s’est souvent traduite par un manque d’unité des points de vue 3 dans la recherche psychanalytique. Certes, la difficulté à penser les toxicodépendances n’est pas nouvelle. Magoudi (1986) a pu citer des propos éloquents d’Anna Freud : « Les analystes sont en permanence déçus par les états addictifs ». De plus, autre idée d’Anna Freud, relayée par plusieurs auteurs, les psychanalystes chercheraient surtout à expliquer ces états avec les termes d’intérêt qui prévalent à une époque donnée (n’en va-t-il pas ainsi pour toutes les psychopathologies ?). Force est de voir aujourd’hui que cette prise de conscience n’a pourtant pas été promotrice de changement.
J’ai donc vécu l’élaboration de cet ouvrage comme une traversée du désert, même si quelques cliniciens - Peyron (1981), Geberovitch (1984) et Charles Nicolas, Voukassovitch et Touzeau (1989) - ont indiqué que la distinction entre l’introjection et l’incorporation (qui survient lorsqu’une expérience n’a pas pu être symbolisée), c’est-à-dire entre l’élaboration psychique authentique et la pseudo-élaboration psychique, faite par Abraham et par Torok (1978) fournissait des repères conceptuels adéquats pour aborder l’addiction toxicomaniaque 4 .
Ce que la toxicomanie doit aux aléas de la vie psychique entre les générations a été surtout questionné par des auteurs d’obédience systémicienne, qui se sont référés aux travaux de Boszormenyi-Nagy (1973). Mais l’approche systémique est contestable sur un point essentiel : elle voit dans l’enfant un réceptacle passif qui hériterait tel quel d’un trauma familial non surmonté. Alors qu’en fait l’enfant entreprend alors de façon active d’avoir accès aux traces de ce drame plus ou moins secret et de le résoudre lorsqu’il en perçoit une manifestation non explicitée parmi ses ascendants.
Par ailleurs, nul intervenant en toxicomanie n’a abordé la spécificité du transfert, du contre-transfert et de la technique qui peut être promue dans le traitement de ce travail de symbolisation incoercible des difficultés psychiques d’un ascendant aimé. Ces manques théoriques ont de quoi rendre perplexe si l’on considère, d’une part, que l’ensemble des cliniciens s’accordent désormais à penser que la « cure type » est inadaptée pour le traitement des addictions aux drogues, d’autre part, que l’ampleur des conduites toxicomaniaques pose un gigantesque défi thérapeutique 5 .

Définitions
On parle de toxicomanie lorsqu’un sujet présente une dépendance psychique à un produit toxique. En 1969, l’Organisation Mondiale de la Santé a défini la pharmacodépendance comme un « état psychique et parfois également physique résultant de l’interaction entre un organisme vivant et un médicament. Cette interaction se caractérise par des modifications du comportement et par d’autres réactions qui engagent toujours plus fortement l’usager à prendre le médicament de façon continue ou périodique afin de retrouver ses effets psychiques et quelquefois d’éviter le malaise de la privation. Cet état peut s’accompagner ou non de tolérance ». La notion de dépendance est fondamentale (la dépendance physique survient de façon accessoire), car elle permet de ne pas confondre la toxicomanie patente avec les usages occasionnels ou récréatifs de drogue.
Les types de vie psychique que j’ai pu observer chez mes patients toxicomanes présentent une forte proximité clinique et métapsychologique avec les pathologies dues à des situations de « secret psychique » personnel ou familial, qui ont été discernées par Nicolas Abraham et Maria Torok (1976, 1978). Dans un article de synthèse, Rand (1993) a souligné le fait que ces auteurs ont opéré une véritable refonte de la psychanalyse. En effet, à côté des souffrances mentales dues à des traumatismes survenus aux premiers âges de la vie psychique, les cliniciens sont désormais incités à prendre en compte, d’une part, l’impact des traumatismes psychiques dus à des expériences sociales qui peuvent survenir à tout âge de l’existence, d’autre part, l’influence transgénérationnelle 6 de ces traumatismes 7 .
Pour qu’un secret psychique soit généré, il faut qu’une génération, un individu ou un groupe aient été incapables de parler de ce qu’ils ont fait, de ce qu’ils ont laissé faire, voire de ce dont ils ont été les témoins, même (et surtout) impuissants. Or, c’est la parole qui permet, dès la relation mère-nourrisson, la mise en place du processus d’introjection , par lequel nous parvenons à élaborer les expériences que nous vivons, à les symboliser .
Abraham (1978) a montré que chaque expérience vécue requiert, sur le plan mental, que nous puissions intégrer les différentes composantes qui constituent notre participation : représentations, images, affects, actions (soit réalisées, soit esquissées sur le plan musculaire et non réalisées) et mots 8 . Ces composantes doivent entretenir des rapports de complémentarité et de congruence (être symbolisées de façon correcte) pour être introjectées dans le Moi et, de la sorte, enrichir les rapports que le sujet entretient avec lui-même, autrui et le monde.
Lorsque cette intégration dans le Moi est impossible, du fait d’une distorsion excessive entre les différentes composantes de la participation du sujet à une expérience vécue, l’appareil psychique est amené à recourir à un mécanisme pathologique particulier : l’inclusion . Celle-ci donne au sujet que l’expérience qu’il a vécue a été élaborée, alors que l’inclusion entraîne la brisure d’une symbolisation existante.
Sur le plan topique, l’inclusion réalise un clivage au sein du Moi . Lorsqu’elle contient les traces d’une expérience traumatisante qui n’a pas été tenue secrète par le sujet, la partie clivée du Moi est semi-ouverte, en attente d’introjection. On parle alors d’ incorporat . Mais lorsque l’expérience traumatisante a été incommunicable et, donc, tenue secrète par le sujet, la partie clivée du Moi est close de façon hermétique, cadenassée. On parle alors de crypte 9 . Sur le plan économique, les affects, les représentations, les mots ou les gestes qui n’ont pas été élaborés sont conservés, immobilisés en l’état dans la partie clivée du Moi. Sur le plan dynamique, les échanges entre le Moi et le système inconscient-préconscient (soumis à l’action du refoulement dynamique et à sa levée) sont contrariés par la mise en place d’un refoulement conservateur que la partie clivée du Moi organise vis-a-vis de la partie saine du Moi et, de manière indirecte, des autres instances, Sur le plan génétique, la survenue d’une inclusion n’est pas le fait d’une fixation-régression à un stade psychosexuel de la petite enfance. En effet, à la différence essentielle des traumatismes précoces qui affectent un psychisme en cours de construction, les traumatismes (toujours réalitaires ) qui suscitent ce mécanisme peuvent survenir à tout âge de la vie. De fait, l’inclusion est en quelque sorte parasitaire, « en plus » par rapport à une névrose ou une perversion, voire une psychose, déjà constituée.
Le sujet porteur d’une inclusion dans le Moi ne renonce pas à tenter de rendre cohérentes les composantes de l’expérience mal symbolisée. Cet effort se manifeste par la présence de fantasmes d’incorporation . Ce type de fantasme exprime un désir d’élaboration psychique, mais sans que celle-ci soit réalisée (car le clivage dans le Moi n’est pas résorbé), et il ne procède pas d’échanges dynamiques entre les désirs et les interdits. Il s’effectue sur le ou les modes de la participation du sujet à l’expérience traumatique qui, faute d’avoir pu être liés au faisceau des autres modes de participation à cette expérience, en ont rendu (de façon partielle ou totale) la symbolisation impossible. C’est pourquoi il peut exister des fantasmes d’incorporation sur le mode de la représentation, de l’affect, de l’état corporel ou du comportement. Quel que soit ce mode, le contenu du fantasme d’incorporation est toujours en trop ou manquant ou encore incongru par rapport aux situations qui le mobilisent.
La présence d’un blocage sévère de la symbolisation chez un parent, confronté à une expérience traumatisante (gardée secrète ou non) qui a clivé son Moi, détermine chez son enfant le travail d’un fantôme . Ce concept, esquissé par Nicolas Abraham en 1975, correspond « au travail dans l’inconscient du secret inavouable d’un autre » 10 . C’est l’influence entre les générations des traumatismes psychiques non élaborés par les parents et dont l’impact a clivé leur Moi qui est perçue par l’enfant. Ce dernier se sent tenu de symboliser les expériences qui n’ont été élaborées que de manière partielle par ses ascendants, qu’il s’efforce de comprendre et de soigner dans l’espoir d’être à son tour mieux compris et soigné par eux. Ce travail biscornu du psychisme se manifeste par des pensées, des affects ou, de façon plus fréquente, des actes qui ne vont pas dans le sens des enjeux psychiques propres au sujet et qui, souvent, s’y opposent avec force. Un rapport à soi-même fait d’étrangeté énigmatique est ainsi engendré, de façon affolante même si l’on n’est pas (forcément) dans le registre de la psychose.
Le travail d’un fantôme gauchit et surstimule l’instinct filial mis en évidence par Imre Hermann (1940), c’est-à-dire le besoin (frustré) du nourrisson de se cramponner à sa mère afin de réaliser avec elle une unité duelle . Lorsque ses parents ne sont pas porteurs de traumatismes non surmontés, voire indicibles, l’enfant intériorise des imagos parentales stables qui lui permettent de refouler son instinct filial et d’inscrire son désir dans un espace psychique autonome. Par contre, chez le porteur de fantôme, la pulsion génitale est à l’adolescence contrariée par l’instinct filial demeuré en souffrance. En particulier, un tel sujet aime moins « par amour » que « par pitié » : la persistance inconsciente du besoin infantile d’élaborer la souffrance psychique d’un proche étouffe, déforme son désir sexuel et contrarie son accomplissement génital. De façon globale, le patient a souvent la sensation de ne pas exister pour et par lui-même 11 et invoque volontiers le destin.
Enfin, face à un patient porteur d’un fantôme, le thérapeute tend à éprouver un contre-transfert particulier, conceptualisé par Dumas (1985) sous le nom d’ ange et qui se traduit par des sensations étranges, une somatisation, voire un rêve 12 . Les phénomènes par lesquels l’Ange se manifeste soit précèdent un matériel à venir, soit préviennent que quelque chose n’a pas été entendu par le thérapeute.
La théorie du fantôme et les autres approches psychanalytiques des aléas de la vie psychique entre les générations souffrent d’un défaut d’articulation. Cette réalité théorique a plusieurs causes, dont le lecteur doit être informé à présent que j’ai précisé mes choix conceptuels.
D’abord, comme nous l’avons vu, l’intérêt de certains psychanalystes pour le « transgénérationnel » est pour une bonne part lié aux travaux systémiques de Boszormenyi-Nagy ( op . cit .). Le problème est que cet auteur, comme le précise Tisseron (1999), « n’est pas parvenu à proposer une théorie satisfaisante du mode de transmission des secrets, du fait qu’il a voulu faire l’économie de la notion d’appareil psychique et rendre compte des interactions familiales selon un système purement informationnel ».
Ensuite, peu avant sa mort, survenue en 1975, Nicolas Abraham ( op . cit .) avait indiqué que le concept de travail d’un fantôme dans l’inconscient n’avait pas encore fait l’objet d’un cadrage métapsychologique complet. Ceci a conduit de nombreux auteurs à proposer des réflexions insuffisantes sur le plan de la rigueur scientifique et, en particulier, à confondre les traumas propres à une génération familiale (qui donnent lieu à des cryptes ou à des incorporats au sein du Moi) avec le travail de fantôme que construisent certains membres de la génération suivante. Il a fallu attendre quelques années pour que Nachin ( op.cit .) précise la métapsychologie du fantôme, en ses différents points de vue topique, dynamique, économique et génétique.
De plus, comme l’ont souligné Hachet (2006) et Nachin (2006), l’œuvre de Nicolas Abraham et de sa compagne Maria Torok a été mal accueillie au moment de sa parution (il y a une trentaine d’années), tant par certains psychanalystes lacaniens, dont l’Ecole parisienne connaissait alors un rayonnement quelque peu impérialiste, depuis nuancé, que par de nombreux tenants de l’orthodoxie psychanalytique, cramponnés de façon dogmatique et persistante (rien de nouveau sous le soleil) aux écrits freudiens.
Les approches de la vie psychique entre les générations proposées par de stricts émules de Freud et de Lacan mettent de façon exclusive l’accent sur la relation d’objet ou sur le narcissisme des parents. C’est le cas des recherches d’Alain de Mijolla (1981), dont les remarquables observations au sujet de Rimbaud et de son capitaine de père, lui aussi voyageur en terre arabe et homme de plume, sont interprétées en termes de « fantasmes d’identification inconscients ». Au jugé de la documentation que cet auteur expose avec finesse, rien n’interdit pourtant de faire l’hypothèse d’un travail de fantôme que le jeune poète aurait fabriqué sous l’influence psychique de diverses expériences maternelles mal surmontées de deuil et de séparation, en particulier d’avec son fantasque époux.
Il faut également mentionner les travaux d’Eiguer (1991) sur « l’identification à l’objet transgénérationnel », ceux de Faimberg (1987) sur le « télescopage des générations» » et ceux de Wilgowiez (1991) sur le « vampirisme » psychique. Nachin (1993) fait remarquer que ces conceptualisations méconnaissent la portée des traumas subis par les parents et « le caractère actif du travail psychique de leur enfant dans leur conjoncture », comme l’avaient pressenti Ferenczi (1924), qui parla du « nourrisson savant », Hermann ( op . cit.), qui proposa le terme d’« instinct filial » pour rendre compte de l’aspiration normale de l’enfant à soutenir et comprendre ses parents, et Searles (1979), qui décrivit la « compétence psychothérapique » du nourrisson et son altération sévère chez les sujets dits états-limites et chez les patients schizophrènes.
Enfin, alors que la mode était aux « pulsions » au moment où Abraham jeta les grandes lignes de la théorie du fantôme, l’approche de ce dernier ne relève pas, comme le détaille Tisseron (1995a), «d’une théorie des instances psychiques, mais d’une théorie du lien social ». En effet, la déformation du fonctionnement psychique sous l’effet de l’influence entre les générations des traces d’une expérience familiale dramatique ne renvoie pas à une inflation ou à un défaut de pulsion de vie ou de pulsion de mort chez le père ou la mère, mais au fait que dans l’expérience de communication avec le parent, les objets psychiques de l’enfant sont constitués « à travers certaines modalités de la symbolisation - par exemple mimo-gestuelle ou vocale - et qu’ils ne sont pas confirmés - voire qu’ils sont démentis - selon les autres modes de la symbolisation » ( ibid .).

Problématique
Cet essai a pour buts de mettre en évidence :
- Les particularités des blocages de l’élaboration psychique chez les toxicomanes, dus à l’inintégration d’expériences traumatisantes vécues par eux ou par des membres de leur famille.
- Le rôle de l’addiction vis-à-vis de ces situations psychiques, en particulier lorsqu’elles se manifestent par des efforts déployés par le sujet pour soigner les traumatismes non surmontés d’un parent, voire d’un grand-parent.
- La spécificité du transfert, du contre-transfert et de la technique face aux patients qui présentent de telles difficultés.
- Le rôle que le dispositif de soins spécialisés pour les toxicomanes, à ses différents niveaux institutionnels, est susceptible de jouer pour faire évoluer les troubles de la symbolisation qui paraissent pouvoir déclencher un recours à la toxicomanie.

Plan de recherche
Je commencerai par détailler les principaux travaux psychanalytiques menés pour comprendre les toxicomanies (chapitre 1), élaborations qui ont donné lieu d’éloquents malaises dans la théorisation des troubles de la symbolisation dont souffrent les toxicomanes. Je me livrerai ensuite à des considérations cliniques. J’évoquerai dans un premier temps les conditions de vie personnelles ou familiales particulières (chapitre 2) dont j’ai constaté la fréquence chez les toxicomanes. Je présenterai dans un second temps trois observations cliniques détaillées (chapitre 3) : un cas de crypte chez une toxicomane au cannabis, un cas de crypte chez une héroïnomane et un cas de fantôme chez un héroïnomane. A ce stade de mon investigation, je développerai des hypothèses théoriques et je m’attacherai à distinguer le fonctionnement psychique des toxicomanes de celui des sujets non addictés qui sont porteurs d’une crypte ou d’un fantôme (chapitre 4). J’étudierai ensuite l’impact psychique de la problématique du toxicomane sur ses proches : frères et sœurs, conjoint et enfants. J’examinerai en particulier dans quelle mesure la toxicomanie peut constituer un secret que l’intéressé cache à ses enfants (chapitre 5). Je proposerai alors des modalités de prise en charge (chapitre 6). Outre la technique de la cure, je mettrai en évidence des « tentations », qui témoignent de la difficulté à élaborer un contre-transfert, et je suggérerai plusieurs possibilités pour y remédier. Enfin, je resituerai ces réponses thérapeutiques à l’échelle des institutions spécialisées dans le soin aux toxicomanes et j’effectuerai une mise en perspective sociétale de ma réflexion (chapitre 7). Je soulignerai alors les liens forts qui existent entre la recrudescence des toxicomanies et la tendance collective à escamoter la mort et le deuil, en articulation avec l’ombre portée des conflits qui ont ensanglanté le 20ème siècle.
NOTES

1
Je complèterai cette métaphore par un rapprochement entre l’axe étiologique transgénérationnel de la toxicomanie et la généalogie zoologique que Darwin a conçue pour notre espèce.
2
C’est-à-dire à l’héroïne et aux médicaments psychotropes dont les effets sont proches de ceux de l’héroïne ; mais aussi au cannabis lorsque ce produit fait l’objet d’une véritable addiction.
3
En revanche, si Laplanche (1980) constate que la sublimation fut une « croix » pour Freud, il serait sans doute abusif d’insinuer que la toxicomanie est celle de l’ensemble des théoriciens de la psychanalyse ! Des filiations de pensées existent, réelles même si elles sont discrètes.
4
Le toxicomane « s’injectant » parce qu’il ne sait pas introjecter.
5
On estime qu‘il y a trois cents mille personnes toxicodépendantes en France.
6
Ce concept est dû à Tisseron (1999).
7
Les travaux d’Abraham et de Torok ont été poursuivis, entre autres, par Didier Dumas (1985 et 1989), Annie Franck (2002), Fabio Landa (1999), Claude Nachin (1989, 1993), Nicolas Rand (1989, 1995), Jean-Claude Rouchy (1992), Serge Tisseron (1990, 1992) et moi-même.
8
L’aspect quadripolaire du symbole a été mis en évidence par Nachin (1989).
9
Ce concept est dû à Abraham et à Torok (1978).
10
Nachin (1993) a étendu cette définition au «travail induit dans l’inconscient d’un sujet par sa relation avec un parent ou un objet d’amour porteur d’un deuil non fait, ou d’un autre traumatisme non surmonté, (...) avec la réserve qu’un deuil non fait devient par lui-même un secret ».
11
Sensation bien décrite par Tisseron (2003) : « Il y a des moments où l’on est comme dans un rêve, (...) où l’on se sent à côté du monde. Ce qui se passe autour de nous ne paraît pas vraiment nous concerner. Nous sommes « du monde », certes, mais nous ne nous sentons pas « au monde ». Il y a des gens qui traversent leur vie dans un tel état. Ils y sont même tellement habitués qu’il ne leur viendrait pas à l’esprit de pouvoir ressentir les choses autrement. On pourrait dire d’eux qu’ils sont « en état de vie apparente », un peu comme on dit de personnes dont toutes les fonctions vitales fonctionnent, mais dont l’électro-encéphalogramme est plat, qu’elles sont « en état de mort apparente ».
12
« Le rêveur ne rêvant que de ce qui le concerne, si dans ce cas l’analyse du rêve débouche pour l’analyste sur une confrontation avec des objets qui lui appartiennent en propre, il apparaît généralement de surcroît que ce travail était nécessaire pour l’analyse du client dont on a rêvé » ( ibid .),
PREMIER CHAPITRE
LES TOXICOMANIES DANS LA LITTÉRATURE PSYCHANALYTIQUE
« Je me suis donné pour méthode de ne jurer par personne, mais de fréquenter tous les maîtres de la philosophie, d’en scruter toutes les pages, de connaître toutes les familles. »
Pic de la Mirandole, Discours sur la dignité de l’homme

Malaises dans la théorisation et filiations de pensée
Un exposé complet des conceptions psychanalytiques au sujet des toxicodépendances excèderait les limites de cet ouvrage. Je me bornerai aux travaux essentiels. J’insisterai toutefois sur les références qui relient les toxicomanies aux deuils et aux secrets douloureux, personnels ou familiaux. Les livres psychanalytiques de référence sur les toxicomanies sont de toute façon rares, ce qui témoigne d’une difficulté, persistante, à penser cette pathologie.
Il existe aujourd’hui plus d’écrits sur les activités des institutions qui reçoivent des toxicomanes que sur les difficultés psychiques de ces personnes. Peu soutenus sur le plan théorique, les intervenants en toxicomanie paraissent souvent englués dans des considérations au premier degré, comme si leurs efforts intellectuels participaient du refoulement conservateur qui afflige les toxicomanes dont le Moi est clivé ! Moins enclins à explorer la « boite noire » où sont inscrites les logiques qui sous-tendent les trajectoires douloureuses des toxicomanes 1 qu’à décrire au premier degré ces dernière, ferions-nous alors, tel Monsieur Jourdain, du comportementalisme sans le savoir ?
Les substances psychoactives et leurs modes d’administration dans le corps ne sont plus les mêmes qu’au temps de Freud. En fait, les premières et les seconds évoluent sans cesse. En France, les addictions à l’héroïne et aux médicaments psychotropes détournés de leur usage ont supplanté l’opium et la cocaïne, même si cette dernière connaît un fort regain d’intérêt depuis une dizaine d’années. En lien partiel avec cette réalité, les conceptions psychanalytiques proposées pour les toxicomanies ont souvent été caractérisées par un manque d’unité. On ne saurait pour autant parler de dissociation absolue. Lorsque l’on recherche ce qui a pu faire lien entre les différents travaux sur la toxicomanie en psychanalyse, on discerne quatre étapes, qui se chevauchent de manière partielle au niveau chronologique et constituent autant de fils rouges.

Premier temps : une recherche de plaisir narcissique et d’apaisement des tensions pulsionnelles
« Les défonces, c’était ma joie. Presque autant que baiser et, au moins, on n’avait pas besoin d’être deux pour ça. Des défonces sublimes, au creux de mes draps fleuris. Sur ma droite : carafe d’eau et verre. Sur ma gauche : mon tas de petites chéries couleur d’arc-en-ciel. Des défonces royales de huit jours d’affilée. »
Marie-Gisèle Landes-Fuss, Une baraque rouge, moche comme tout, à Venice, Amérique .
Comme l’indique Charles-Nicolas (1989), la représentation que de nombreux psychanalystes ont eu pendant des décennies au sujet des toxicomanes est celle de personnes narcissiques qui sont en proie à leurs pulsions orales et essayent d’en apaiser les effets tensionnels.
Les références de Freud à la toxicomanie sont peu nombreuses, éparses et peu organisées. De plus, la toxicomanie n’y est pas différenciée de l’alcoolisme et elle n’est pas intégrée dans une catégorie nosographique. Egrénées le long de diverses avancées théoriques, il semble que les idées freudiennes ad hoc aient surtout joué un rôle d’étayage ponctuel, voire anecdotique, pour ces dernières. De fait, hormis le texte pré-analytique Sur la cocaïne (1893), Freud n’a même pas consacré un article aux toxicomanies. Une approche de ses idées-forces permet toutefois de dégager quatre pistes qui, toutes, intéressent la sexualité :
- L’addiction, substitut d’un acte sexuel, est liée à la masturbation, ainsi qu’en témoigne une lettre à Fliess du 22 décembre 1897.
- La toxicomanie est liée de façon directe au plaisir. En effet, la levée des inhibitions par le produit rend de nouveau « accessibles des sources de plaisir dont la répression fermait l’accès » (1904).
- Des liens entre l’addiction et la perversion orale peuvent être expliqués par une oralité constitutionnelle (1905).
- Les toxicomanies sont semblables aux « névroses qui peuvent se ramener uniquement à des troubles de la vie sexuelle » (1905).
Dès 1908, bien que ce soit au sujet de l’alcoolisme, Karl Abraham avait comparé l’acte de s’intoxiquer à une activité sexuelle sans partenaire, ce qui préfigurait le narcissisme freudien. Cet auteur avait attribué une signification à la seringue et à la drogue injectée, qu’il tenait pour des symboles respectifs du phallus et de l’éjaculation !
Hartmann (1925), qui écrivit le premier texte psychanalytique sur la toxicomanie en tant que telle (c’est-à-dire distincte de alcoolisme), affirma qu’une composante homosexuelle renforcée (signe d’une fixation-régression psychosexuelle de type narcissique) pouvait constituer un facteur prédisposant à la cocaïnomanie. Rado (1926) a conçu le concept d’« orgasme pharmacogénique » pour expliquer le court-circuit des zones sexuelles périphériques dans la cocaïnomanie, laquelle procurerait un plaisir autoérotique fondé sur l’érotisme oral, en vertu de caractéristiques similaires de diffusion et de retard au sein du corps.
Simmel (1929) a souligné une coïncidence chez le toxicomane entre les satisfactions érotiques et narcissiques, qui chez ce sujet s’agenceraient sur un mode auto-érotique. Glover (1932) a pensé que les toxicomanes étaient aux prises avec une homosexualité inconsciente, qu’il relia au sadisme. Félice (1936) a effectué un parallèle entre l’extase mystique, forme de sublimation, et l’ivresse que procurent les substances toxiques. Enfin, Fenichel (1945) a considéré que les toxicomanes étaient fixés à un but narcissique passif et qu’ils utilisaient l’effet d’élation de certaines substances toxiques pour préserver l’estime de soi et satisfaire un désir sexuel archaïque.
On retrouve ces conceptions dans deux références beaucoup plus récentes. Fain (1981), qui a créé le concept de « néo-besoin » pour désigner un besoin inutile créé chez un nourrisson par une mère qui sursollicite ses besoins existants (elle remplace le pouce choisi par la tétine imposée), a comparé la toxicomanie à la satisfaction d’un néo-besoin. Il s’agirait de multiplier les expériences de plaisir artificielles aux dépens de l’organisation mentale qui naît des autoérotismes. Le Poulichet (1987) a souligné le rôle de l’oralité et l’importance de la persistance d’une relation fantasmatique primitive avec la mère dans la dépendance au toxique.
La survenue du plaisir est la conséquence d’une décharge pulsionnelle. C’est pourquoi nous ne sommes guère surpris de constater que Fenichel, déjà évoqué, voit dans la toxicomanie l’expression d’une position infantile où toute tension est vécue comme un grand danger. De façon comparable, pour Sawitt (1963), la « menace envahissante d’un désir incestueux » serait à l’origine de l’héroïnomanie. Celle-ci provoquerait une régression narcissique primaire où les désirs sexués génitaux et prégénitaux sont déniés à l’aide des effets du produit, qui abusent la vie pulsionnelle.
Ce corpus d’hypothèses économiques n’est pas étranger à certaines situations cliniques que j’ai rencontrées, où l’addiction a pour but d’apaiser la douleur pulsionnelle liée au travail d’un fantôme à l’aide de satisfactions artificielles substitutives, comme le flash puis le sentiment de détente psychique et corporelle chez l’héroïnomane. Les effets du produit concourent ici à restaurer une unité psychique illusoire. On notera également la fréquence des liens établis par divers auteurs entre l’addiction et l’homosexualité, ce que je relierais aux tendances homosexuelles « importées » que j’ai constatées chez plusieurs toxicomanes aux prises avec l’influence psychique d’un secret de famille. Chez ces personnes, l’homosexualité est une tentative de réponse identificatoire à des souffrances familiales énigmatiques et non (ou pas seulement), comme dans la théorie freudienne, la conséquence d’une fixation-régression sexuelle prégénitale propre au sujet.

Deuxième temps : l’absence de structure psychique spécifique dans la toxicomanie
Au temps de Freud, l’économie psychique du toxicomane a fait l’objet d’un relatif consensus, fondé sur la théorie des pulsions. Le comportement toxicomaniaque a, en revanche, très tôt posé un problème de classification nasographique et structurale. Pour se tirer d’affaire, de nombreux psychanalystes ont recouru au concept d’état limite ou de personnalité borderline . C’est d’ailleurs dans le cadre d’un article qui portait sur l’étiologie des toxicomanies que Glover (1932) introduisit en psychanalyse la notion d’état limite, qu’il nomma alors « état transitionnel ». Cet auteur postule l’existence d’un système oedipien transitionnel compris entre un noyau oedipien primitif, qui produit les angoisses paranoïdes ou mélancoliques, et un noyau oedipien, responsable des réactions obsessionnelles. Dans ce contexte métapsychologique, la dépendance à la drogue interviendrait comme une « réaction spécifique » qui aurait pour rôle de contrôler les attaques sadiques propres à cette phase génétique intermédiaire.
Cette hypothèse a frayé une voie pour d’autres considérations diagnostiques, qui ont fait du toxicomane un sujet inclassable au sein de la tripartition freudienne névrose, psychose et perversion. Ainsi, Crowley (1939) a distingué les toxicomanies qui ont débuté en raison d’une maladie physiologique, celles qui voisinent avec des symptômes névrotiques ou psychotiques et celles, essentielles, qui sont ducs à des perversions. Lagache (1951) a décrit un couple d’opiomanes sans se référer à la notion de structure psychique et il a avancé des éléments d’étiologie plutôt épars et descriptifs : « l’endoctrinement par un médecin lui-même opiomane » (!), « la nostalgie des facilités de l’enfance et de l’adolescence » et la « conversion » à la drogue comme condition d’une liaison amoureuse. Pour un autre patient, qui avait de nombreuses liaisons avec des « femmes à histoire » et qui présentait des tendances homosexuelles mais sans qu’il y ait de passage à l’acte 2 , Lagache (1962) a reconstitué une enfance « dominée par l’attachement ambivalent à une mère captative ». Mannheim (1955) a fait le récit de la cure d’un morphinomane diagnostiqué borderline et a conclu que la drogue avait pour fonction de lier l’angoisse de ce patient et, ainsi, d’éviter une décompensation psychotique.
La même année, Gérard et Kornestky ont classé des adolescents héroïnomanes en quatre groupes : la schizophrénie patente, la schizophrénie latente dite borderline , les troubles du caractère et la personnalité inadéquate. Sawitt (1963) a vu dans la toxicomanie un complexe symptomatique qui peut être observé dans diverses affections : schizophrénie, dépression, névrose, psychose, perversion, état limite et troubles du caractère. De façon plus récente, Aulagnier (1981) a suggéré que l’investissement d’objet du toxicomane (passionnel et asymétrique puisque le sujet est inexistant pour la drogue) n’appartient ni à la névrose, ni à la psychose, ni à la perversion. Bergeret (1981), théoricien des états limites, a traité les toxicomanes comme tels et mis en évidence le fait que chez ces patients « le registre comportemental surpasse en quantité et en qualité d’investissement énergétique le registre mental et le registre corporel» 3 , Enfin, Wurmser (1982) affirme qu’il n’a jamais vu un toxicomane « qui n’ait pas dans l’histoire de sa vie les conflits et les défaillances des états borderline ».
L’ensemble des auteurs admet aujourd’hui que la toxicomanie n’est pas une structure psychique en soi, qu’on peut la retrouver dans toutes les structures mentales. Ce consensus interroge à la fois le polymorphisme du syndrome toxicomaniaque et la relativité de la notion de structure psychique. Mes propres hypothèses me paraissent pouvoir rendre compte de façon partielle de cette difficulté. En effet, les clivages du Moi (incorporais ou cryptes) peuvent survenir chez des sujets dont la névrose de base 4 est déjà constituée, ce qui crée alors une topique parasitaire, un « faux inconscient » surmuncraire au sein du Moi. Les influences entre les générations qui résultent d’une telle conjoncture psychique chez un parent interviennent par contre dès la naissance d’un enfant et entraînent une faille dans l’ensemble du psychisme de ce dernier. Toutefois, suivant l’importance du problème irrésolu d’un parent et la qualité de l’autre parent, cette faille n’est pas toujours incompatible avec une vie psychique de type névrotique ; le travail d’un fantôme génère cependant des bizarreries auxquelles le sujet peut tenter d’échapper par l’addiction.

Troisième temps : l’importance des pertes subies par le toxicomane
Si la toxicomanie répond à une recherche de plaisir narcissique aux effets d’apaisement des tensions pulsionnelles, il restait aux psychanalystes à résoudre une question essentielle : quel traumatisme serait à l’origine d’une telle régression et d’une telle déviation de l’énergie libidinale ? Les éléments de réponse proposés se sont orientés vers des pertes psychiques sévères qui seraient subies par le toxicomane et vers une compréhension de l’addiction en termes de stratégie anti-dépressive. Des liens entre la toxicomanie au sens large et les états dépressifs furent esquissés très tôt, puisque Freud, dans Deuil et mélancolie (1915), compara l’alcoolisme à la manie. Simmel (op, cit.) vit dans toutes les addictions, surtout l’alcoolisme, des « manies artificielles » qui servent de moyens de protection contre une dépression grave : « L’alcoolique (...), dans sa lutte pour et contre l’abstinence, s’attaque à une fixation objectale indissoluble engendrant un conflit sans fin ; priver sa mère de vie (d’amour) en la dévorant ; tuer la seule personne dont dépend, du simple fait qu’elle existe, tout sentiment de sécurité ». Au sujet de l’addiction à la drogue, Rado (1933) suggéra que les différents types de toxicomanies étaient les variétés d’une seule maladie, caractérisée par une dépression initiale. Avec le produit toxique, le Moi retrouverait sa dimension narcissique originelle et s’engagerait dans un cycle de dépression et d’euphorie pour maintenir de façon magique cette autosatisfaction.
Rosenfeld (1961) a rapproché de façon étroite la dépendance à la drogue des états maniaco-dépressifs, mais les en a aussi distingués 5  : « Le toxicomane utilise des mécanismes maniaco-dépressifs renforcés et modifiés par l’usage des drogues ». Cet auteur est le premier défricheur significatif des liens qui peuvent exister entre un deuil non élaboré et la mise en place d’une toxicomanie. Il insiste sur le fait que la drogue « symbolise un objet idéal » qui renforce les défenses maniaques afin de « maîtriser les angoisses paranoïdes » et de lutter contre la dépression. On pressent ici l’idée de la mise en crypte d’un objet d’amour qui jouait auparavant un rôle d’Idéal du Moi. Rosenfeld précise qu’un clivage du Moi permet à la drogue d’être « ressentie comme mauvaise et persécutrice » par le toxicomane, puisqu’elle servirait à « dénier la bonne partie de lui-même et ses bons objets internes » et permettrait « l’identification à un objet malade ou mort » et son « incorporation ». Cette idée d’un clivage dans le Moi préfigure le mécanisme pathologique d’inclusion qui installe dans le Moi une crypte ou un incorporât lorsqu’une perte (ou toute autre expérience traumatisante), source de terreur et de honte, ne peut pas être élaborée.
Les autres références sont beaucoup plus récentes. Guillaume (1981) pense que la toxicomanie a pour effets de supprimer le deuil même 6 , ceci pour trois raisons. D’abord, « l’objet n’est pas perdu car il est toujours à disposition », ce qui fait penser à la « présence absente » d’un objet d’amour encrypté. Ensuite, « réduit à ses composantes chimiques, il n’existe pas à proprement parler », ce qui évoque le travail d’objectivation propre aux fantasmes d’incorporation dont la survenue peut signer l’existence d’un deuil escamoté. Enfin, l’objet-drogue contient à l’état condensé et désymbolisé ce qu’il supprime, à savoir «les éléments nécessaires pour produire une sorte de scène primitive intime, ensuite idéalisée sur le mode euphorique-maniaque. à l’intérieur du Soi transformé en Moi ». Or, la présence d’une crypte au sein du Moi brise l’opération de symbolisation propre au processus de l’introjection. Cette enclave contient les traces psychiques d’une expérience secrète advenue entre le sujet et un objet d’amour idéalisé et, dès lors, incorporé. Source de honte indicible pour le sujet, la crypte constitue sur le plan topique un « autre Moi » qui s’occulte vis-à-vis du Moi sain.
Wurmser (1982) affirme que les toxicomanes souffrent d’un défaut de défense contre les affects, qu’ils tentent de traiter par le recours à la drogue et qui peut s’exprimer au niveau symptomatique par un état dépressif, une rage meurtrière, une honte, un sentiment: de vide ou une absence de pensée. Or, ces symptômes sont retrouvés de façon commune dans les cas de crypte. Wurmser évoque en outre une pathologie du Surmoi et de l’Idéal du Moi, ce qui peut être relié à la honte indicible qui accable les porteurs de crypte. La pathologie de l’Idéal du Moi peut être rattachée au rôle d’Idéal du Moi que jouait un objet d’amom avant d’être encrypté. L’auteur mentionne enfin une « hyposymbolisation avec dépendance à un objet archaïque ». Cette forme de symbolisation peut être rapprochée de l’entreprise de démétaphorisation propre au refoulement conservateur en vue de préserver le secret honteux mis en crypte. La « dépendance à l’objet archaïque » fait penser à l’objet d’amour encrypté, même si celui-ci a pu jouer un rôle autre qu’archaïque, par exemple lors d’un abus sexuel commis par un proche sur une personne déjà pubère.
Selon Petit (1987), dans la toxicomanie, « quelque chose qui n’a pas été pris dans le symbolique est venu fonctionner dans le réel. Un deuil, c’est le contraire (...) : le manque n’est pas dans le symbolique : il est dans le réel ». Cet auteur me paraît utiliser la conceptualisation lacanienne pour réexprimer les vues de Rosenfeld et de Wurmser.
Le Poulichet (1987) note que certaines toxicomanies sont articulées de façon précise autour d’une problématique de deuil impossible. Aux effets de la drogue succède l’état de manque, lequel aurait pour double rôle de calmer la douleur du deuil et d’en assurer la pérennité et, donc, le non accomplissement. L’addiction « engage à traiter la perte comme si cette dernière représentait la blessure d’un organe ». Il s’agit de réaliser une « simulation de la mort pour se protéger de la mort » et d’accomplir une « suppression toxique ». Des rapports plus globaux entre la toxicomanie et la dépression sont esquissés. Elles ne constituent ni des « structures » ni des symptômes, mais des dispositifs d’autoconservation paradoxale qui aménagent une certaine réponse aux questions du manque et de la perte (ibid.).
Les hypothèses de Hassoun (1991) sont intéressantes. La consommation de drogue survient « à l’endroit même d’une absence énigmatique qui ne cesse de se représenter compulsivement (...). Le sujet (...) ne sait ni ce qu’il a perdu ni qui il a perdu ». Cette conception évoque le caractère impensable de la souffrance parentale pour un sujet porteur de fantômes plutôt que le contenu d’une crypte, qui est « seulement » indicible par le patient. En revanche, d’autres considérations établissent un lien pertinent entre l’intoxication et l’identification à un objet « vivant-mort » mis en crypte : « Contrairement à la mélancolie, où classiquement le sujet se représente comme un déchet, il s’agit bel et bien d’un déchet qui est la cause du désir. Le toxicomane prend de la merde (le shit  : haschich) d’abord pour se sentir soi, ensuite pour se confondre totalement avec ce qu’il introduit dans son corps. Ce n’est pas la mort que le sujet (...) vise, c’est la pourriture, le déchet, le reste » (ibid.). Comme je l’ai souligné, d’après mon expérience clinique, chez les usagers de drogue qui souffrent de deuils pathologiques à la suite d’expériences traumatisantes qui ont clivé de façon durable leur Moi, les effets du produit suppléent à l’indisponibilité des affects retranchés. A travers la dépendance au toxique, il s’agit alors de tenter de « rapatrier » de manière artificielle dans les flux du processus d’introjection les affects et les représentations indicibles qui ont été interdits de cité dans le Moi sain. Ceci suppose une sédation capable d’abuser et de compenser de façon magique le clivage du Moi en ses effets de rétrécissement de la vie psychique. En dernier lieu, Hassoun propose d’interpréter l’usage de drogues « non comme un symptôme mais comme l’objet que l’analysant a dû constituer en lieu et place du représentant de l’accablement mélancolique » (ibid.). Cet « objet » présente une forte ressemblance avec l’objet d’amour enterré dans la partie clivée du Moi. L’ouverture mal contrôlée d’une crypte peut engendrer une catastrophe mélancolique si le thérapeute dénigre l’objet d’amour qu’un lien secret unit au patient.
Premier auteur à se saisir de façon explicite des vues d’Abraham et de Torok, Geberovitch (1984) discerne dans la toxicomanie tant l’impossibilité d’une satisfaction que celle d’un deuil. Il repère une « destruction du langage » caractéristique du procédé de démétaphorisation qui apparaît en cas de deuil bloqué. Or, « dès qu’on applique ces concepts (...) à l’analyse de la toxicomanie, (...) incorporer, démétaphorisation se réalisent radicalement (...) dans un sens littéral ». Un lien net entre le fantasme d’incorporation et la tentative d’introjection est établi : « L’antimétaphore de Nicolas Abraham et Maria Torok et la démétaphorisation agie des toxicomanes se dressent (...) comme des stratégies ultimes pour faire face à un deuil impossible ». L’hypothèses de Geberovitch suggère que la toxicomanie pourrait être un fantasme d’incorporation, ce que j’ai observé à plusieurs reprises. Le recours addictif au produit dans le cadre d’une expérience personnelle mal symbolisée représente une tentative d’« auto-soin palliatif » aux affects congelés, bloqués dans un incorporat ou une crypte, même si ces clivages dans le Moi peuvent s’exprimer par d’autres types de fantasmes d’incorporation (sur le mode de la représentation par exemple).
De la même façon, Vallée (1990) met en équivalence l’incorporation ou l’introduction d’une drogue dans le corps et le ou les fantasmes d’incorporation 7 . Charles-Nicolas (1990) affirme que le fantasme du toxicomane consiste à réparer « une perte antérieure subie par le psychismes à l’aide d’une substance concrète, « d’accomplir au propre ce qui n’a de sens qu’au figuré. Il se rabat sur l’incorporation parce qu’il ne sait pas introjecter ». Le rôle de compensation des affects encryptés que joue la prise de produit toxique est discerné de façon claire. Pagès-Berthier (1992) comprend également la toxicomanie comme une incorporation psychique, mais elle entend surtout ce mécanisme au sens « polymorphes que lui a donné Gutton (1984), c’est-à-dire un comportement étrange et frénétique où le sujet s’introduit de façon compulsive des objets divers dans le corps : de la nourriture, de l’alcool mais aussi des objets tranchants ou contondants. Qualifiées de « cryptophories », ces pratiques permettraient de considérer l’addiction comme « une incorporation en acte ». Par contre, lorsque Pagès-Berthier fait remarquer que les sujets toxicodépendants « semblent souvent raconter une histoire concernant quelqu’un d’autre, en des termes d’emprunt» (op. cit.)., on pense plutôt aux conduites bizarres et inexplicables qui sont le fait des sujets porteurs de fantôme. Venisse, Mammar et Sanchez-Cardenas (1993) estiment eux aussi qu’en tant que « pratiques d’incorporation », les conduites addictives témoignent d’une impossibilité d’introjecter l’absence et la perte que suppose toute expérience de séparation assumée.
Enfin, l’un des volets cliniques du rapport de recherche (1994) élaboré par le Groupe Recherches Etudes Conduites Ordaliques (GRECO), sous la direction de Marc Valleur, au sujet des modalités subjectives de la relation à la mort et au risque chez des sujets qui présentent diverses pathologies addictives (toxicomanie, jeu pathologique, alcoolisme, anorexie) insiste sur le fait qu’en cas d’impossibilité du travail de deuil, l’addiction possède une fonction autothérapeutique, ce que j’ai constaté chez chacun de mes patients porteurs d’un clivage dans le Moi 8 .

Quatrième temps : les sources transgénérationnelles de la toxicomanie
La polarisation assez récente sur le concept d’incorporation et, donc, sur les traces psychiques de certains traumatismes personnels, s’est parfois effectuée au détriment des études consacrées aux expériences mal symbolisées, à la dépression, au deuil raté et au secret honteux au niveau des ascendants du toxicomane. Les vues des auteurs s’en ressentent, puisqu’elles sont moins pénétrantes que celles qui ont été proposées pour les traumas personnels. Toutefois, elles s’appuient davantage sur des cas cliniques.

Les expériences traumatisantes dans les familles de toxicomanes
Depuis quelques années, au gré de réflexions éparses et de qualité très inégale, divers cliniciens d’obédience soit psychanalytique soit systémique explorent les liens entre les aléas de la vie psychique d’une génération à l’autre et les toxicomanies. On remarque que la plupart des travaux correspondants sont focalisés sur la nature des traumatismes rencontrés dans les familles des toxicomanes. Une revue de détail de ces recherches débouche sur deux constats sans appel. D’une part, aucun contenu de catastrophe familiale ne domine les autres. D’autre part, les occurrences présentées par les auteurs recouvrent toute la gamme des expériences, souvent constituées en secrets familiaux, qui peuvent donner lieu à des influences psychiques pathogènes entre les générations. Il en ressort que ce que la genèse des toxicomanies doit aux vicissitudes transgénérationnelles de la vie psychique ne peut pas être spécifiée par la nature des drames vécus par des ascendants.
Plusieurs auteurs estiment que l’étiopathogénie des toxicomanies est dans tous les cas transgénérationnelle. Olievenstein (1987) pense que le toxicomane a pour fond affectif « une amertume, une nostalgie et un immense non-dit (...) qui semble d’une certaine manière le non-dit des déportés des camps nazis; comme si cette expérience était intransmissible ». Le contenu de ce secret (1988) n’a rien de spécifique: «une famille psychotique, des deuils, un père trop âgé, son impuissance à faire jouir sa mère, des ruptures, une homosexualité ». Bruant (1996) note que l’histoire personnelle du toxicomane s’inscrit dans une histoire familiale où « l’on retrouve toujours la trace d’un traumatisme, que chacun a tenté de résoudre, de soigner à sa manière. Ce traumatisme s’est en quelque sorte transmis, comme par exemple le viol à la puberté, que grand-mère, mère et fille ont subi. Simultanément, les histoires de sorcières, de malédictions et de guérisseurs sont légions ». Enfin, après avoir montré que « l’utilisation de la théorie peut servir de cache à des traumatismes précoces qui n’ont ni mots ni vissages » (et par là même à des fantômes, les concepts étant alors utilisés comme de « faux symboles » afin de dénier tout manque chez l’Autre), Dumas (1989) a tenté d’interroger à la lueur de ce processus pathologique les toxicomanies où, « le Je n’ayant aucun accès aux innommables qui assaillent le Moi, l’objet toxique (...) joue le rôle de l’hostie ». L’idée selon laquelle «manque et satisfaction se répondent à l’insu du sujet qui ne peut reconnaître comme siennes les pulsions qui agissent son corps » ( ibid .) fait écho à l’étrangeté et à l’« étrangèreté » que le porteur de fantôme ressent vis-à-vis de lui-même et dont une consommation intensive de drogue vise à réduire les effets aussi douloureux qu’énigmatiques en termes de tension pulsionnelle.
Dans le détail, de nombreux traumatismes familiaux portent sur la filiations . Morel, Hervé et Fontaine (1997) rapportent un cas de toxicomanie chez un jeune homme qui sait que son père n’est que son beau-père mais qui ignore l’identité de son géniteur. Bourglan, Toulet et Castera (1989) évoquent un toxicomane qui ne peut pas s’inscrire dans une succession sur le plan psychique, puisque son père a épousé sa grand-mère. Il se vit comme un bâtard et masque en vain sa souffrance derrière les vapeurs et les fumées toxiques pour dissimuler « un arbre généalogique intenable ». Rialland (1994) relate le cas de Virginie, qui vit des expériences dangereuses, parmi lesquelles une attirance pour la drogue. Les prises de risques excessives de cette jeune fille sont comprises comme un essai de différenciation vis-à-vis de l’exigence d’être parfaite voulue par ses parents, qui furent eux-mêmes sommés par leurs parents d’être irréprochables. Une telle explication s’enrichit de plusieurs éléments de la vie familiale : la mère de Virginie est la fille illégitime d’un homme marié. Sa propre mère a assumé son éducation malgré le scandale que cette bâtardise a provoqué dans sa famille. La honte encryptée par la grand-mère de Virginie (dont la fille, la mère de la jeune fille, « n’a jamais eu le droit d’être un enfant ») et partagée avec ses proches a pu être à l’origine d’un fantôme en première génération chez la mère de Virginie et, donc, d’un fantôme en seconde génération chez la patiente. L’intoxication de l’adolescente au moment de la majorité légale a pu faire écho au caractère illégal des circonstances de la conception de sa mère et serait à entendre comme un essai de liquidation de la mission fantomatique à laquelle elle est de manière inconsciente asservie. Pirlot (1997) présente l’observation d’une toxicomane qui fut pendant très longtemps tenue dans l’ignorance du fait que sa mère avait été enceinte d’elle alors qu’elle n’était pas mariée et qu’elle avait tenté d’avorter. Escande (2002) fait état d’une jeune toxicomane dont la sexualité compulsive paraît mettre en scène le secret douloureux de sa mère, qui conçut la patiente de manière incestueuse (avec son propre père), et dont l’intoxication semble essayer de réduire l’impulsivité. Lhomme-Rigaud (2002) détaille l’observation d’une jeune femme d’origine calabraise dont l’héroïnomanie tente d’atténuer un sentiment d’étrangeté construit en réaction à l’influence d’un secret encrypté dans le Moi de sa grand-mère maternelle : la naissance illégitime de la mère de la patiente, enfant de l’inceste. Le Poulichet (2003) explique que « l’addictus reprend souvent à son compte une dette symbolique restée impayée par la ou les générations précédentes et précise qu’une de ses patientes fut conçue pour remplacer et nier un enfant que son père eut avec une autre femme et refusa de reconnaître. Stern (2004) comprend les hospitalisations psychiatriques itératives, dues à la consommation d’une drogue hallucinogène, d’une jeune femme comme des mises en scène de son père, ancien Juif déporté dont sa mère s’est séparée et a censuré jusqu’au nom de famille. Cette patiente « se faisait interner comme dans un camp, puis se révoltait, folle de rage, contre cet enfermement ».
De manière tout aussi fréquente, les traumatismes familiaux peuvent être liés à des disparitions douloureuses et secrètes, causées par des abandons, des éloignements ou des décès et qui ont dans tous les cas entraîné un deuil pathologique au niveau des parents ou des grands-parents. En plus des liens qu’il a esquissés entre le deuil personnel bloqué et la toxicodépendance, Geberovitch (op.cit.) voit dans le toxicomane un sujet chargé de réparer le deuil d’un ascendant en première génération. A cet effet, il met en équivalence ce qu’il nomme la « douleur » du toxicomane et le travail d’un fantôme : « Le toxicomane serait une sorte de dieu vivant, ombre rampante, qui obture le manque d’un autre ». Cet auteur relie au demeurant « l’excès de « brillance » du folklore mortuaire des junkies » à la pulsion de mort à l’aide d’une métaphore astronomique. Tout comme, selon Freud, (1930), la pulsion de mort agit « silencieusement dans l’intimité de l’être vivant poursuivant sa désintégration », le trou noir, point invisible d’une extraordinaire densité, attire et « dévore » tous les corps célestes environnants, lesquels brillent de façon formidable et s’échauffent avant d’imploser et de disparaître en lui. Or, le toxicomane semble en proie à un trou noir psychique : la « luminosité » du flash et du jeu avec la mort serait « l’effet de l’agitation stérile vers le « trou » mortifère d’un traumatisme irreprésentable ». Lo Russo (1988) met la toxicomanie en rapport avec une incapacité familiale à élaborer les séparations et les deuils, qui sont aussitôt compensés par un passage à l’acte. Lecamp (1993) mentionne la fréquence d’un deuil mal élaboré dans les familles des toxicomanes et présente l’observation d’une adolescente qui a commencé à prendre de l’héroïne suite à l’enterrement de son grand-père paternel. La famille s’était amusée lors du repas qui avait suivi les funérailles. Si cette attitude des ascendants de la patiente suggère chez eux un deuil pathologique, les troubles de celle-ci font également penser à un lien secret avec le grand-père disparu. Dans ce cas, la pathogénie ressortirait de l’influence psychique entre les générations d’un deuil familial bloqué et d’un deuil personnel bloqué, occurrence que j’ai souvent rencontrée dans ma pratique. Palazzoli (1981) évoque des familles de toxicomanes dont « le fils ou la fille se présente et parle sur un certain ton qui évoque un fantôme de mort », mise en acte possible du comportement d’un ascendant disparu pour le « réincarner » aux yeux de parents qui n’ont pas pu symboliser cette perte. Angel et Sternschuss (1988) rapportent qu’une mère dont le mari toxicomane est mort (les circonstances de ce décès ont été tenues secrètes par la famille) fut confrontée dix ans plus tard à un problème d’héroïnomanie chez ses deux enfants. Edendinger-Cury (1996) présente l’observation d’une toxicomane dont la mère n’a jamais parlé des circonstances de la disparition de son mari, survenue alors que la patiente était enfant. L’addiction apparaît ici comme une tentative pour « conserver ce flou, pour remplir les « trous » de son histoire, (...) pour trouver du plaisir et « oublier ». Guillon (1995) rapporte l’existence de secrets autour d’avortements et d’enfants mort-nés, aussitôt remplacés par un autre enfant, dans la famille de plusieurs toxicomanes. Weber (2001) fait part d’un cas d’héroïnomanie chez un homme dont le père, abandonné par son propre père, abandonna une première épouse stérile avant d’épouser celle qui devint la mère du patient. Enfin, Lhomme-Rigaud (2001) rapporte l’observation d’un adolescent dépendant à l’héroïne dont la grand-mère maternelle et la mère sont endeuillées de façon chronique. La première assista, impuissante, à la mort d’une fillette lorsqu’elle avait 11 ans (et développa ensuite de l’asthme) et la seconde, à l’âge de 10 ans, perdit une sœur (et souffrit ensuite d’eczéma) puis le frère aîné du patient (et devint alors alcoolique). Ces pertes non élaborées s’inscrivirent en « lettres de chair » dans le corps du patient, dont la maîtrise corporelle par l’addiction aurait pour dessein de « faire exploser les cryptes » (ibid.) de ses ascendantes.
Les traumatismes familiaux dus à des expatriations et à d’autres déplacements douloureux abondent, au point que Drossos (1992) et Brunin (1997) estiment que la toxicomanie serait la conséquence d’un deuil parental non fait d’une terre d’origine. Bruant (1993) précise que de nombreux parents de toxicomanes « ont quitté la terre de leurs ancêtres, qui peut être un pays étranger mais aussi une province française, et les liens ont été rompus avec leur propre ascendance ». Baubet (1999) fait l’hypothèse que chez certains enfants de migrants, la toxicomanie correspond à « un traumatisme auto-infligé » à visée transformatrice ou protectrice chez des adolescents dont les parents « ont présenté de sérieuses difficultés à élaborer l’expérience migratoire ». De la même façon, Huerre (1996) présente l’observation d’une adolescente kabyle dont la toxicomanie, qui « transforme son corps en un autre, étranger »., est une tentative de « réponse à l’étrangeté éprouvée au même âge par sa mère, qui a dû quitter l’Algérie de façon précipitée pour émigrer en France et s’y adapter au prix de douloureuses métamorphoses. De manière significative, cette patiente cesse de se droguer lorsqu’elle passe ses vacances en Kabylie. Dans le cadre d’un roman psychanalytique, Nathan (1995) met en scène de jeunes toxicomanes dont les parents ont opéré une rupture radicale avec leur langue et leur culture d’origine, le plus souvent à cause d’événements indicibles vécus là-bas. Le déni des drames parentaux provoque au niveau de la génération suivante leur retour à travers d’étranges symptômes de persécution hallucinatoire, que ces jeunes adultes semblent susciter et conjurer à la fois par une consommation de cachets amphétaminiques. Ainsi, Barbacar, dont la mère quitta l’Afrique dans la précipitation, s’entend dire par une voix intérieure : « Ta bouche est un puits, ton ventre une termitière, ton corps un cimetière ». Enfin, Roitman (2000) décrit l’observation d’un homme dont la cocaïnomanie et l’alcoolisme renforcent un « retrait narcissique » dû au « passage sous silence du crypté » de son père, d’origine polonaise. Ce dernier fit croire à son fils qu’il avait fui la Pologne pour l’Italie afin échapper aux nazis du fait de sa judéité ; celle-ci était fictive. Cet homme partit en fait lorsque ses compatriotes découvrirent qu’il faisait du marché noir avec des camps de concentration. Il s’engagea ensuite dans l’armée fasciste. Après la guerre, la honte et la peur d’être jugé pour collaboration furent à l’origine d’un second départ précipité, pour l’Argentine, où il épousa la femme avec laquelle il conçut le patient.
Moins fréquents semble-t-il, d’autres traumas familiaux renvoient à des actes délictueux. Ausloos (1990) souligne la récurrence de secrets familiaux liés à une incarcération, une psychopathie ou une escroquerie punie par la loi. Sylvie et Pierre Ange (1989) présentent l’observation d’un toxicomane qui a découvert que son grand-père maternel, sans cesse cité en exemple, fit autrefois un séjour en prison. Ce secret avait été conservé avec jalousie par les parents. Médecin, l’aïeul avait pratiqué des avortements clandestins et amassé ainsi une fortune. De la même façon, Eiguer (2001) estime qu’à travers leur déchéance sociale et physique, les jeunes toxicomanes dénonceraient l’existence d’ancêtres imposteurs et manipulateurs, qui furent à l’origine de mythes familiaux aux effets de mystification et d’imitation sur leurs proches. Tisseron (1999) rapporte le cas d’un toxicomane dont l’addiction sert à mettre en scène ce qu’il pressent d’un secret familial, qui porte sur l’incarcération pour vol grave d’un oncle maternel. Ce patient imite le silence et le repli sur soi de sa mère à l’aide des effets sédatifs de la drogue : « Faute de pouvoir échanger avec elle, il devient « elle ». Enfin, Berthout (2006) montre qu’au moyen d’une toxicomanie au LSD et au cannabis, une adolescente « faisait destin commun avec son grand-père maternel, seul personnage tendre et chaleureux avec elle, mort opiomane et doublement honni (médecin condamné et scandale bourgeois) » 9 .

Conceptions systémiques
Sylvie et Pierre Angel ont réalisé des travaux importants sur la dimension transgénérationnelle de la toxicomanie. Ils ont avancé l’idée que les toxicomanes seraient ligotés par des « loyautés invisibles » à leurs parents (1990) : «La fidélité aux parents (...) se dissimule alors comme la motivation secrète, inconsciente ou préconsciente, d’un comportement pathologique. (...) Le porteur de symptôme peut être relié à des ascendants plus ou moins éloignés voire disparus. (...) La loyauté de la personne délictueuse pourra par exemple témoigner d’une fidélité à un parent éventuellement mis au banc de la famille ». Le concept de loyauté invisible, dû à Boszormenyi-Nagi ( op . cit .), postule une répétition du même au gré des générations qui ne résiste pas à l’épreuve des faits cliniques. En effet, un enfant qui subit l’influence psychique d’un secret parental ou familial n’est pas le ventriloque ou le réceptacle passif des affects douloureux mal introjectes, mais un enquêteur actif malgré lui dont l’étrange comportement constitue une tentative de solution agie (et toujours « à côté de la plaque ») à l’expérience mal symbolisée dont il pressent l’existence chez un parent ou un grand-parent. L’approche systémique, qui considère le patient par rapport au tout familial sur un mode informationnel, sinon informatique, a empêché ces auteurs de porter un regard juste sur les modalités selon lesquell

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