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Mais oui c'est un travail !

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Description

La question du travail du sexe fait toujours, aujourd’hui, l’objet de polémiques où le moralisme et les bons sentiments prévalent sur la discussion ouverte. La traite des femmes pour fins de « prostitution » et leur vulnérabilité physique face à la violence et à l’homicide débouchent souvent sur des demandes de répression accrue, et ce sont les travailleuses du sexe qui font les frais de ces discours prohibitionnistes et moralisateurs. Soucieux de véhiculer auprès d’un large public une vision différente de la « prostitution » dans le respect des travailleuses du sexe et de remettre en question les bases du message néo-abolitionniste qui présente ces dernières essentiellement comme des victimes de souteneurs ou de leur fausse conscience, cinq spécialistes ont entrepris la rédaction collective d’un livre pour démystifier plusieurs préjugés liés au travail du sexe. Sont abordés dans ce livre original les fondements du débat actuel de la « prostitution » comme travail, les différentes réponses des régimes juridiques, la variété de pratiques et d’expertises mises en oeuvre par les femmes elles-mêmes, incluant celles des migrantes illégales, et l’action collective des regroupements qui luttent pour une reconnaissance du travail du sexe. Mais oui c’est un travail ! invite donc à déconstruire certains mythes et stéréotypes, et à étayer la preuve à l’effet qu’il est non seulement possible de défendre la légitimité du travail du sexe tout en luttant contre la violence, mais que cela est nécessaire.

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Informations

Publié par
Date de parution 11 juillet 2011
Nombre de lectures 0
EAN13 9782760529045
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0027€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Table des matières
Couverture
Titre
Table des matières
Copyright
REMERCIEMENTS
LISTE DES SIGLES ET ACRONYMES
MISE AU POINT/INTRODUCTION
Chapitre 1 LE DÉBAT ACTUEL SUR LE TRAVAIL DU SEXE Colette Parent Chris Bruckert
1. L’HÉRITAGE DU XIXE SIÈCLE ET DU MOUVEMENT FÉMINISTE DES ANNÉES 1960
2. LE DÉBAT ACTUEL
2.1. POURQUOI RÉANIMER CE DÉBAT AU CANADA DANS LES ANNÉES 1990?
2.2. LA « PROSTITUTION » COMME FORME DE VIOLENCE?
2.2.1. Le personnage du proxénète
2.2.2. L’usage des statistiques
2.2.3. L’absence de distinction entre « prostitution » volontaire et non volontaire
2.2.4. Le droit des femmes de ne pas se prostituer
2.3. LA « PROSTITUTION » COMME FORME DE TRAVAIL DU SEXE?
2.3.1. Une forme de travail non reconnu
2.3.2. Les obstacles à la reconnaissance sociale du travail du sexe
2.3.3. Un nouveau regard sur la traite des femmes pour fins de « prostitution »
2.3.4. La distinction entre travail, sexualité et intimité
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
Chapitre 2 RÉGULER LE TRAVAIL DU SEXE Entre la victimisation et la liberté de choisir Patrice Corriveau
1. LA « PROSTITUTION » EST-ELLE ILLÉGALE AU CANADA?
2. QUAND LA « PROSTITUTION » DÉRANGE LA MORALITÉ PUBLIQUE
2.1. LE MODÈLE RÉPRESSIF EN VIGUEUR AU CANADA
2.2. POURQUOI CE MODÈLE RÉPRESSIF NUIT-IL AUX TRAVAILLEUSES DU SEXE?
2.3. CONCLUSIONS DES DIFFÉRENTS COMITÉS GOUVERNEMENTAUX
3. QUAND LA « PROSTITUTION » EST VUE COMME DE L’ESCLAVAGE
3.1. L’APPROCHE NÉOABOLITIONNISTE ET LA CRIMINALISATION DES CLIENTS
3.2. POURQUOI LA CRIMINALISATION DE L’ACHAT N’EST-ELLE NI AUSSI EFFICACE QU’ON LE PRÉTEND NI TRÈS BIEN ACCUEILLIE PAR LES TRAVAILLEUSES DU SEXE?
4. QUAND LA VENTE DE SERVICES SEXUELS EST UN TRAVAIL À CONTRÔLER
4.1. L’APPROCHE RÉGLEMENTARISTE OU LA LÉGALISATION DE LA « PROSTITUTION »
4.2. ALORS POURQUOI CE MODÈLE OUVRE-T-IL AUSSI LA PORTE À L’EXPLOITATION DES TRAVAILLEUSES?
5. QUAND IL REVIENT ENFIN AUX TRAVAILLEUSES DU SEXE DE DÉCIDER
5.1. POURQUOI LA DÉCRIMINALISATION TOTALE DU TRAVAIL DU SEXE?
5.2. LA DÉCRIMINALISATION FRAGILISERA-T-ELLE DAVANTAGE LES TRAVAILLEUSES DU SEXE?
5.3. LA DÉCRIMINALISATION RÉDUIRA-T-ELLE LA STIGMATISATION DES TRAVAILLEUSES DU SEXE?
5.4. LA DÉCRIMINALISATION FAVORISERA-T-ELLE LA « PROSTITUTION JUVÉNILE »?
6. UN CHANGEMENT LÉGISLATIF NÉCESSAIRE: LE SEUL CONSENSUS SUR LE SUJET
BIBLIOGRAPHIE
Chapitre 3 LE TRAVAIL DU SEXE COMME MÉTIER Chris Bruckert Colette Parent
1. COMMENT L’INDUSTRIE DU SEXE EST-ELLE STRUCTURÉE?
2. QU’EN EST-IL DES PRATIQUES DU TRAVAIL DU SEXE?
2.1. SAVOIR-FAIRE ET COMPÉTENCES
2.2. POURQUOI EXERCER LE TRAVAIL DU SEXE?
2.3. LE SPECTRE DE LA LOI
3. COMMENT LE TRAVAIL DU SEXE SE DISTINGUE-T-IL D’UN AUTRE TRAVAIL?
3.1. LA VIOLENCE
3.2. UN TRAVAIL EXCLU DU DROIT DU TRAVAIL ET DES DROITS HUMAINS
3.3. LE MANQUE DE PROTECTION POLICIÈRE
3.4. LA STIGMATISATION
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
Chapitre 4 L’IDÉE DE COMMUNAUTÉ ET L’ACTION COLLECTIVE Réflexions à partir du Forum XXX Maria Nengeh Mensah
1. COMMENT ANALYSER LA MOBILISATION DES TRAVAILLEUSES DU SEXE?
2. QU’EST-CE QUI FAIT DE CES TRAVAILLEUSES UNE COMMUNAUTÉ?
2.1. LA STIGMATISATION
2.2. LE DÉSIR DE MENER UNE ACTION CONCERTÉE
3. EN QUOI LA SEXUALITÉ EST-ELLE UN MOTEUR D’ACTION COLLECTIVE?
3.1. SE REGROUPER AUTOUR D’UNE IDENTITÉ PROFESSIONNELLE SUBVERSIVE
3.2. DES VALEURS PARTAGÉES: LA MISE EN COMMUN DES SAVOIRS ET LE RESPECT DE LA DIVERSITÉ
3.3. LE CAPITAL SOCIAL DE LA LUTTE: SANTÉ, SÉCURITÉ ET DIGNITÉ
3.4. LA COMMUNAUTÉ SEXUELLE COMME POLITIQUE: LE DÉVOILEMENT
4. LA COMMUNAUTÉ DES TRAVAILLEUSES DU SEXE EST-ELLE RECONNUE ET LÉGITIME?
5. QU’ATTENDONS-NOUS POUR RECONNAÎTRE LES TRAVAILLEUSES DU SEXE?
ANNEXE GROUPES ET MILIEUX ASSOCIATIFS AYANT PARTICIPÉ AU FORUM XXX
BIBLIOGRAPHIE
Chapitre 5 LES MIGRATIONS FÉMININES CLANDESTINES ET LE RISQUE DE TRAITE Louise Toupin
1. LA « TRAITE DES FEMMES »: GÉNÉALOGIE D’UNE FIGURE
2. TRAITE = « PROSTITUTION »: UN AMALGAME CONTESTÉ
3. LES ANNÉES 1980: DES FÉMINISTES SE MOBILISENT
4. LE TRAFIC ET LA TRAITE: DEUX RÉALITÉS DIFFÉRENTES
5. COMMENT DES FEMMES PEUVENT-ELLES SE RETROUVER EN SITUATION DE TRAITE?
6. PEUT-ON TRACER UN PORTRAIT DES « TRAFIQUANTS »?
7. QUELLE EST L’AMPLEUR DE LA TRAITE À L’ÉCHELLE MONDIALE?
8. QU’EN EST-IL DE LA TRAITE DE FEMMES AU CANADA?
9. QUELLE EST L’EFFICACITÉ DES MÉCANISMES INTERNATIONAUX DE LUTTE CONTRE LA TRAITE? ONT-ILS RÉDUIT LE NOMBRE DE VICTIMES?
CONCLUSION: QUE PRÉCONISENT LES GROUPES DE DÉFENSE DES TRAVAILLEUSES DU SEXE MIGRANTES?
BIBLIOGRAPHIE
NOTICES BIOGRAPHIQUES
Couverture arrière
HENRI DORVIL, directeur
GUYLAINE RACINE, codirectrice
 
 
L’analyse des problèmes sociaux est encore aujourd’hui au cœurde la formation de plusieurs disciplines en sciences humaines,notamment en sociologie et en travail social. Les milieux francophones ont manifesté depuis quelques années un intérêt croissantpour l’analyse des problèmes sociaux, qui présentent maintenantdes visages variables compte tenu des mutations des valeurs, destransformations du rôle de l’État, de la précarité de l’emploi et duphénomène de mondialisation. Partant, il devenait impératif derendre compte, dans une perspective résolument multidisciplinaire,des nouvelles approches théoriques et méthodologiques dansl’analyse des problèmes sociaux ainsi que des diverses modalitésd’intervention de l’action sociale, de l’action législative et de l’actioninstitutionnelle à l’égard de ces problèmes.
 
La collection « Problèmes sociaux et interventions sociales »veut précisément témoigner de ce renouveau en permettant la diffusion de travaux sur divers problèmes sociaux. Pour ce faire, elle viseun large public comprenant tant les étudiants, les formateurs et lesintervenants que les responsables administratifs et politiques.
 
La collection PSIS des Presses de l’Université du Québec aété fondée en 2001 par Henri Dorvil, de l’École de travail social del’Université du Québec à Montréal, et Robert Mayer, de l’École deservice social de l’Université de Montréal.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
PRESSES DE L’UNIVERSITÉ DU QUÉBEC
Le Delta I, 2875, boulevard Laurier, bureau 450
Québec (Québec) G1V 2M2
Téléphone: 418-657-4399 • Télécopieur: 418-657-2096Courriel: puq@puq.ca • Internet: www.puq.ca
 
 
 
 
 
 
 
ISBN 978-2-7605-2549-8
ISBN EPUB 978-2-7605-2904-5
 
 
 
 
 
 
 
 
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canadapar l’entremise du Programme d’aide au développement de l’industrie de l’édition (PADIE) pour nos activités d’édition. La publication de cet ouvrage a été rendue possible grâce à l’aide financière de la Société de développementdes entreprises culturelles (SODEC).
 
 
 
 
 
 
Intérieur
Mise en pages: INFOSCAN COLLETTE-QUÉBEC
 
Couverture
Conception: RICHARD HODGSON
 
 
 
 
 
 
 
 
1  2 3 4 5 6 7 8 9 PUQ 2010 9 8 7 6 5 4 3 2  1
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés
© 2010 Presses de l’Université du Québec
Dépôt légal – 1 er trimestre 2010
Bibliothèque et Archives nationales du Québec / Bibliothèque et Archives CanadaImprimé au Canada
 
 
 
 
 

Définir la putain de façon neutre comme travailleuse du sexe tient
compte de ce qu’il existe aussi des femmes honorables
et des hommes dignes dans le domaine des transactions sexuelles.
Les notions d’honneur et de dignité n’en continueront pas moins
d’imprégner nos perceptions et nos lois; l’objectif n’est pas d’effacer
ces valeurs mais de les rendre cohérentes avec les droits humains.
En extirpant le stigmate qui s’attache à la prostitution,
les autorités en matière légale, sociale et psychologique
pourraient nourrir cette cohérence au lieu de la saboter.
Gail Pheterson (2001). Le prisme de la prostitution ,
Paris – Montréal, L’Harmattan, p. 94.
Traduit de l’anglais par Nicole-Claude Mathieu.
 
 
Reconnaître que la violence doit cesser, reconnaître que
même dans nos histoires d’horreurs on a nos bons coups et que,
veut veut pas, ces histoires terribles, ce n’est pas la majorité.
Il y en a plein de belles histoires, plein. Et plein de quotidiens bien
simples, de métro boulot dodo. Et oui. Reconnaître que nous
savons ce qu’il nous faut. Puis, peut-être s’asseoir ensemble
pour avancer, mes sœurs. Pour déterrer les assassins.
Puisque toutes les femmes, transsexuelles et travesties
qui se font harceler ou agresser se font traiter de putain,
il me semble que ça a de l’allure de lutter pour changer
ce que ça symbolise, être putain. Plutôt que de ne plus vouloir
qu’on existe. Puisqu’on existe. Des millions de femmes gagne-pain.
Le droit de vivre, d’être protégées, d’être respectées.
Roxanne Nadeau (2003). « Parole de pute »,
Constellation , vol. 8, n o  1 (hiver), p. 123.
REMERCIEMENTS
 
 
 
Nous tenons à remercier les personnes qui ont évalué cet ouvrage. Leurscommentaires critiques et suggestions ont été grandement appréciés.
LISTE DES SIGLES ET ACRONYMES


AMC
Association médicale canadienne
CATW
Coalition Against Trafficking in Women (anciennement : International Feminist Network Against Sexual Slavery and Trafficking in Women)
CEDREF
Centre d’enseignement, de documentation et de recherches pour les études féministes
CLES
Coalition des luttes contre l’exploitation sexuelle
CORP
Canadian Organization for the Rights of Prostitutes
COYOTE
Call Off Your Old Tired Ethics
CPJ
Conseil permanent de la jeunesse du Québec
CRI-VIFF
Centre de recherche interdisciplinaire sur la violence familiale et la violence faite aux femmes
DMSC
Durbar Mahila Samanwaya Committee
GAATW
Global Alliance Against Traffic in Women
ICPR
International Committee for Prostitutes’ Rights
ICRSE
International Committee on the Rights of Sex Workers in Europe
NOW
National Organization for Women
ONG
Organisation non gouvernementale
OIM-IOM
Organisation internationale pour les migrations – International Organization for Migration
ONU
Organisation des Nations unies
PAFR
Programme des aides familiaux résidents
PEERS
Prostitutes, Education, Empowerment and Resource Society
SSLR
Sous-comité d’examen des lois sur le racolage
SWAV
Sex Workers Alliance of Vancouver
TAMPEP
European Network for HIV/STI Prevention and Health Promotion among Migrant Sex Workers
TTE
trafic, traite et esclavage moderne
UE
Union européenne
USAID
United States Agency for International Development
US GAO
US Government Accountability Office
MISE AU POINT/INTRODUCTION
Maria Nengeh Mensah Louise Toupin Colette Parent Chris Bruckert Patrice Corriveau
 
 
Les représentants des médias et de la justice canadienne désignentcouramment le fermier de Port Coquitlam Robert Pickton comme le piretueur en série qu’ait connu le pays: il est reconnu coupable d’avoir assassinésix femmes et d’avoir nourri ses cochons de leurs cadavres, en plus d’avoirété mis en accusation pour une vingtaine d’autres meurtres. La plupart deses victimes étaient des « prostituées » qui pratiquaient le travail du sexe dansun quartier de l’est de Vancouver, en Colombie-Britannique.
Aujourd’hui Robert Pickton est derrière les barreaux, condamné à laprison à vie sans libération conditionnelle avant vingt-cinq ans. Néanmoins,notre mémoire collective reste ébranlée par cette affaire sordide qui a misen évidence non seulement la violence physique que se permet d’exercerun individu sur des personnes marginalisées, mais aussi la violence despréjugés sur les femmes travailleuses du sexe. Ces préjugés menacent toujours de faire surface et de nourrir un débat contre le travail du sexe. Àun point tel que nous avons même hésité à citer cette affaire en introduction du présent ouvrage, de peur de raviver les attitudes répressives ou deperpétuer la généralisation d’un discours dominant qui victimise les travailleuses du sexe, les réduit à n’être que des victimes, sans pointer leursforces, leur légitimité, ni reconnaître leur mobilisation.
En effet, depuis les années 1990, au Canada, le travail du sexe a occupél’espace politique et médiatique principalement à travers deux problématiques qui mettent en évidence le caractère victimisant de cette forme detravail, soit la traite des femmes pour fins de « prostitution » et la vulnérabilité physique des travailleuses du sexe avec l’affaire Pickton dont nousvenons de faire état. Les principaux responsables de cette façon d’aborder le problème défendent une vision prédominante mondialement, celle desprohibitionnistes et des moralisateurs, dont de nombreuses féministes quiluttent contre « la prostitution des femmes par les hommes ».
En ce qui concerne la traite des femmes pour fins de « prostitution »,le Canada a rapidement emboîté le pas à la communauté internationaleen adoptant des lois pour combattre ce qu’on a défini comme un problèmed’exploitation individuelle et non de migration non autorisée de travailleurs.Le nombre connu de travailleuses du sexe victimes de traite au pays demeureencore aujourd’hui très réduit. Par ailleurs, dans plusieurs pays, des femmesmigrantes à la recherche de travail sont régulièrement confrontées à desobstacles à leur mobilité, par l’interdit de circuler seules, sans l’approbationde l’autorité paternelle ou maritale, ou encore l’interdiction d’obtenir unpasseport ou un visa de voyage. Ces femmes doivent faire face aux préjugés,aux politiques d’immigration restrictives, voire racistes des pays de destinationou encore, carrément, à la fermeture de leurs frontières.
S’agissant de l’autre question, soit la vulnérabilité des travailleuses dusexe, notons qu’elle a mis plus d’une décennie à s’imposer. Derrière ledrame que représentent les tueurs en série, il y a celui d’une société quiconforte l’idée selon laquelle, finalement, les travailleuses du sexe « courentun peu après », qu’elles s’exposent elles-mêmes au danger lorsque deshommes, psychopathes ou non, les violentent et les assassinent. Pourtant,les « prostituées » ne sont pas brutalisées partout ni toujours. En Nouvelle-Zélande, par exemple, on connaît une nette amélioration de la sécurité enmatière de conditions de travail depuis que ce pays a décriminalisé le travaildu sexe. Alors pourquoi, au Canada, ces drames se produisent-ils chez lestravailleuses du sexe les plus vulnérables, surtout chez celles qui exerçentdans les conditions précaires de la rue?
Depuis la disparition de la première personne qui pourrait être unevictime de Pickton (début des années 1990), il faudra attendre jusqu’en2002 pour que l’étau se resserre autour de lui. Ce n’est qu’en 2005 quele Parlement canadien, à la demande de la députée Libby Davis, formele Sous-comité de l’examen des lois sur le racolage dans le cadre destravaux du Comité permanent de la justice et des droits de la personne.Dissous lors du déclenchement des élections fédérales, il verra son existence reconduite en 2006, mais ses travaux n’aboutiront à aucun changement de loi qui aurait pu mieux protéger l’intégrité physique destravailleuses du sexe.
Aujourd’hui, il semble bien que les droits des travailleuses du sexeà la vie et à la possibilité de gagner leur vie ne mobilisent plus l’intérêtdes décideurs publics au Canada, mais en ce moment, trois courageusestravailleuses du sexe contestent devant la Cour supérieure de l’Ontario la loi canadienne encadrant la « prostitution » voulant faire invalider les dispositions du Code criminel relatives à cette activité 1 . Entre-temps, ces dispositionsdemeurent toujours en vigueur, les autorités gouvernementales subventionnent des initiatives qui appellent à la disparition de la « prostitution » etreconduisent ces lois, qui, encore une fois, pénalisent des travailleuses.
Pour éviter que la voix des travailleuses et la défense de leurs droits etintérêts ne soient encore occultées, nous avons convenu de produire ce livresur le travail du sexe. À nous cinq, nous cumulons un nombre importantd’années de militantisme et nos travaux respectifs ont participé au développement de la réflexion sur le travail du sexe, et ce sur plusieurs plans.
Sur le plan théorique, en 1994, dans un chapitre de Traité des problèmessociaux , Colette Parent soulignait la nécessité de penser la question de la« prostitution » à partir du monde même des travailleuses du sexe. Ce textefut pionnier dans sa façon d’aborder le sujet au sein du monde universitairefrancophone canadien des années 1990. Il posait la nécessité, en criminologiecomme en études féministes ou en sociologie, de renouveler les analyses etde penser les solutions en collaboration avec les principales concernées, etil a inspiré nombre d’études. Sur le plan ethnographique, les travaux deChris Bruckert auprès de femmes pratiquant le strip-tease ont permis desaisir la complexité du travail des femmes dans le monde de l’effeuilleuseprofessionnelle. Bruckert a été travailleuse du sexe et, de ce standpoint féministe, a mis en lumière le fait que la travailleuse du sexe est bien l’auteureet non pas « l’objet » d’une expérience. Sur le plan des interventions gouvernementales canadiennes, Patrice Corriveau a joué un rôle clé à titred’analyste principal des politiques pénales au ministère de la Justice duCanada. C’est ainsi, entre autres, qu’il a développé une compréhensionaiguisée du domaine des politiques criminelles au sein des organismesgouvernementaux et acquis une solide connaissance des enjeux particuliersqui marquent les différentes provinces du pays quant à la question du travaildu sexe. Puis, sur le plan de l’intervention auprès des collectivités, MariaNengeh Mensah collabore étroitement avec des groupes de travailleuses dusexe au Canada et ailleurs, depuis 1998. Notamment, Mensah a participé àla mise en œuvre de nombreuses réponses communautaires ayant pourobjectif de démanteler certaines des dynamiques d’exclusion sociale auxquelles sont confrontées les personnes qui exercent le travail du sexe, ycompris la formation des intervenants sociaux sur cette question. Enfin, sur le plan des enjeux internationaux, Louise Toupin a défriché le terrain desconventions sur la traite des femmes et des modalités d’intervention féministes qui en découlent. Ses analyses s’inscrivent dans la lignée des renversements critiques dans ce champ d’action, qui reformulent, du point devue de celles qui le vivent, le problème de la « prostitution » et du trafichumain en tant que droit à la mobilité et droit au travail.
C’est donc à partir de nos champs d’expertise respectifs que nouspartageons avec le lecteur, la lectrice, notre vision du travail du sexe. À cejour, aucun livre considérant la « prostitution » comme une forme de travailn’a été publié en milieu francophone et canadien. C’est ce point de vueque nous vous exposons dans ce livre.
Avant de présenter les thèmes que nous avons développés dans lescinq chapitres qui suivent, nous voudrions apporter des précisions surl’usage de certains concepts. D’abord, notons que nous n’utilisons le mot« prostitution » qu’entre guillemets. C’est un mot qui, selon nous, est porteurde stigmates. Ainsi est-ce pour nous dissocier de cette dimension que nousavons décidé d’utiliser les guillemets. Nous utilisons plutôt les expressionstravail du sexe, travail dans l’industrie du sexe, travail dans des établissementsérotiques, qui ne portent pas cette charge morale.
Ensuite, il faut noter que les notions d’abolitionnisme et de néo-abolitionnisme revêtent dans le domaine de la « prostitution » des significations très particulières. De façon courante, lorsqu’on utilise le conceptd’abolitionnisme, on pense à l’abolition de l’esclavage et de la peine demort. Mais durant la deuxième moitié du XIX e siècle en Occident, ce motest utilisé dans le débat qui touche les politiques criminelles en matière de« prostitution ». Ce débat se maintient à l’avant-scène des préoccupationspubliques et fait partie des questions au programme du mouvement deréforme morale qui émerge à la fin du siècle. Dans ce contexte, le contenude ce mot va évoluer.
Au point de départ, aux États-Unis comme en Angleterre 2 , il renvoieaux luttes féministes pour abolir la réglementation de la « prostitution » etabolir éventuellement le commerce sexuel en rehaussant les valeurs moralesde tous. Mais à la fin du siècle, lorsque la question de la réglementationn’est plus au programme politique, le mot est utilisé pour demanderl’abolition de la « prostitution » comme telle. Les réformateurs, y comprisles féministes, prônent alors le recours à des lois qui touchent l’ensembledes activités de « prostitution ». Ils ciblent en effet toutes les facettes du métier et tous les protagonistes impliqués, les activités des « prostituées »incluses. Ce mouvement de réforme morale marque nombre de paysoccidentaux dont le Canada jusque dans les années 1917-1920.
Le mouvement néoabolitionniste, quant à lui, émerge durant les deuxdernières décennies du XX e siècle dans le sillage de la mondialisation desmarchés et d’une migration accrue des travailleurs et travailleuses, dont lestravailleuses du sexe, vers d’autres pays à la recherche d’un gagne-pain.Cette population migrante, très souvent sans papiers, est vulnérable à différentes formes d’exploitation et peut faire l’objet de traite. Cette questiona soulevé l’intérêt et l’indignation dans de nombreux pays et l’Organisationdes Nations Unies elle-même s’est mobilisée pour lutter contre le problème.C’est dans ce contexte qu’a émergé la position néoabolitionniste, définissantla « prostitution » comme une forme de violence et militant pour son abolition. Les néoabolitionnistes définissent les travailleuses du sexe commedes victimes et veulent les soustraire au contrôle pénal. Ils mettent de l’avantle contrôle pénal des autres facettes des activités de « prostitution » et ciblenten particulier les clients et les proxénètes.
Soucieux de véhiculer la vision de la « prostitution » comme travaildans le respect de la voix des travailleuses du sexe et afin de contrecarrerle message néoabolitionniste qui présente ces dernières comme des victimesdes souteneurs ou encore de leur fausse conscience, notre ouvrage abordeles principaux éléments du débat. Le livre est composé de cinq chapitres.
Dans le premier chapitre, Colette Parent et Chris Bruckert présententle débat actuel sur le travail du sexe. Après avoir brièvement indiqué l’héritage sur lequel s’appuie le débat, elles résument les idées principales desdeux positions dominantes en les soumettant à l’épreuve des recherchesempiriques et à la voix des travailleuses du sexe. Dans le second chapitre,Patrice Corriveau présente les différents modèles juridiques de contrôlede la « prostitution » ainsi que leurs limites. Préconisant la décriminalisationdu travail du sexe, il déconstruit les faux arguments avancés par les tenantsd’une approche répressive. Le troisième chapitre aborde l’organisation dutravail dans certains secteurs de l’industrie du sexe (travail de rue, salonsde massage, établissements érotiques). Chris Bruckert et Colette Parentmettent en évidence les habiletés nécessaires à l’exercice de ce métier aussibien que les défis que les travailleuses doivent relever au quotidien. Cechapitre ouvre la voie à l’analyse du stigmate social et à l’impact des loissur ce type de travail. Le quatrième chapitre, signé Maria Nengeh Mensah,donne une vision d’ensemble de la mobilisation et des initiatives destravailleuses du sexe de nombre de pays à partir du Forum XXX sur letravail du sexe, tenu à Montréal en 2005. Il met en évidence les revendications principales de différents regroupements, la reconnaissance et la légitimité des associations qui luttent pour de meilleures conditions detravail ainsi que les alliances possibles entre les travailleuses du sexe etd’autres groupes. Il démontre encore une fois l’importance de travaillersur cette question avec les principales concernées. Dans le cinquième etdernier chapitre, Louise Toupin s’inspire d’une série d’études empiriquesmenées avec des femmes migrantes depuis les années 1990 et répond àcertaines interrogations courantes sur le phénomène du « trafic » et/oude la « traite des femmes ». Souvent confondu dans les médias avec lamigration illégale de femmes aux fins de travail sexuel, ce discours dominant a des conséquences néfastes sur toutes les femmes migrantes, en plusde nourrir des politiques antimigratoires. Toupin déconstruit certainesidées reçues sur cette question et met en évidence certaines pratiquespromues par des organismes de travailleuses du sexe œuvrant directementavec des migrantes touchées.
Au fil des pages qui suivent, nous espérons réussir à déconstruirecertains mythes et préjugés, et à étayer la preuve à l’effet qu’il est non seulement possible de défendre la légitimité du travail du sexe tout en luttantcontre la violence, mais que cela est nécessaire.
 
 
BIBLIOGRAPHIE
BRUCKERT, Chris et Colette PARENT (2007). « La danse érotique comme métier àl’ère de la vente de soi », Cahiers de recherche sociologique , vol. 43, p. 97-109.
BRUCKERT, Chris, Colette PARENT et Daniel POULIOT (2005). Comment répondre auxbesoins des travailleuses du sexe de rue dans la région de l’Outaouais , Ottawa, Status ofWomen.
DUBOIS, Ellen Carol et Linda GORDON (1983). « Seeking ectasy on the battlefield:Danger and pleasure in nineteenth-century feminist sexual thought », FeministStudies , vol. 9, n o  1, p. 7-25.
MCKEGANEY, Neil P. et Marina BARNARD (1996). Sex Work on the Streets Prostitutes andtheir Clients , Londres, Open University Press Buckingham.
PARENT, Colette (1994). « La “prostitution” ou le commerce des services sexuels »,dans Simon Langlois, Yves Martin et Fernand Dumont (dir.), Traité de problèmessociaux , Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, p. 393-407.
ROSEN, Ruth (1982). The Lost Sisterhood. Prostitution in America, 1900-1918 , Baltimoreet Londres, The John Hopkins University Press.
WALKOWITZ, Judith R. (1991). « Sexualités dangereuses », dans George Duby, MichellePerrot et Geneviève Fraisse (dir.), Histoires des femmes en Occident, Le XIX e siècle ,Paris, Plon, p. 389-418.


1 En 2009, Terry-Jean Bedford et les travailleuses du sexe Valerie Scott, 51 ans, et AmyLebovitch, 30 ans, demandent à la Cour supérieure de l’Ontario d’invalider les dispositions du Code criminel relatives à la prostitution en vertu de la Charte canadienne desdroits et libertés. Ces trois femmes estiment qu’elles sont forcées de mettre leur vie endanger parce que la loi interdit l’ouverture de maisons closes, lesquelles permettraientaux travailleuses d’exercer dans des conditions beaucoup plus sécuritaires.

2 Pour les États-Unis, voir Rosen (1982); pour l’Angleterre, voir Dubois et Gordon (1983)et Walkowitz (1991).
CHAPITRE 1
LE DÉBAT ACTUEL
SUR LE TRAVAIL DU SEXE
Colette Parent Chris Bruckert 1
Dans les discussions sur le travail du sexe aujourd’hui, au Québec enparticulier, les émotions semblent trop souvent donner forme aux arguments. Pour cerner les assises des différentes positions et les distinguer desdimensions idéologiques et morales qui les recouvrent, il faut se distancerdu feu de la polémique. C’est dans cette optique que nous présentonsaujourd’hui certaines réflexions sur l’héritage historique des conceptionscontemporaines de la « prostitution » en Occident, et discutons des arguments fondateurs des deux positions antagoniques qui dominent à l’heureactuelle quant à cette question.
1. L’HÉRITAGE DU XIX E SIÈCLE ET DU MOUVEMENT FÉMINISTE DES ANNÉES 1960
Dès la deuxième moitié du XIX e siècle aussi bien en Angleterre que danssa colonie du Canada, la question du travail du sexe, définie comme unproblème, occupe l’avant-scène politique. Certains citoyens, qu’ils soient politiciens, médecins, juges ou journalistes, prônent la réglementation dece « mal nécessaire 2  ». Ils mettent de l’avant l’adoption de règlements quipermettraient de protéger « la santé, la décence et l’ordre public ». D’autres,les premiers abolitionnistes en matière de « prostitution », définissent cesactivités comme un fléau à éliminer et proposent l’adoption de nombreuseslois pour en combattre toutes les facettes. Enfin, des membres d’associationsreligieuses et paroissiales dirigent leur attention vers les « prostituées »,définies comme des victimes, et mettent en place des maisons d’hébergement destinées à leur permettre de changer de voie. Faute de travailleuses,la « prostitution », croient-ils, se tarira. Au terme de nombreux débats, onassiste au resserrement des lois, exacerbant l’isolement et la vulnérabilitédes travailleuses du sexe 3 . Cette vague répressive, qui s’étend jusqu’à la findu XIX e siècle, marque encore aujourd’hui la politique criminelle canadiennesur cette question 4 .
Notons que dès cette période, des féministes 5  appartenant à la classemoyenne s’intéressent à la « prostitution ». Leur contribution au débatreflète par ailleurs l’ambiguïté de leur position. En premier lieu, ellesdéfinissent la « prostitution » comme une activité choisie sur une base temporaire par des femmes de la classe ouvrière devant se procurer les biensessentiels à leur survie et à celle de leur famille. Elles la considèrent donccomme une solution temporaire de survie économique. Elles font alorsune distinction entre les activités de « prostitution » et d’autres activités detravail. Observant la question du point de vue de ses dimensions morales,elles constatent que les travailleuses du sexe sont soumises au double standard de moralité selon le sexe 6 , et que leur option de vie ou de survieentraîne leur condamnation. Selon ces féministes, la solution à ce problèmepasse, dans un premier temps, par l’abolition des lois responsables de lamarginalisation de ces travailleuses et exige, à plus long terme, que leshommes deviennent aussi vertueux que les femmes, qu’ils se transformenten époux fidèles. Jusque-là, les féministes appuient donc les travailleusesdu sexe.
Mais dans les années 1870, cette approche est bousculée par l’émergenced’un mouvement de réforme morale et la position féministe se modifie. Àl’image de femmes qui offrent des services sexuels en réponse à la conjoncture sociale et économique se substitue désormais celle de jeunes victimesinnocentes, séduites et trompées ou encore écrasées par la faim, voire parla violence physique. Les féministes considèrent alors ces activités commeune forme d’esclavage. La situation est jugée intolérable et les réformateursproposent une lutte sans merci contre les responsables, des hommes dépravés de la noblesse ou encore des profiteurs, souvent des étrangers sansscrupules. La réponse à la victimisation des femmes et au manque de moralité de ces hommes se trouve dans le recours à plus de lois et à des lois plussévères. Mais on ne prône pas la révocation des lois contre les travailleusesdu sexe.
Ce mouvement a fait en sorte que l’on a associé la « prostitution » àla traite des blanches 7 . Lors de l’adoption de la loi « sur la répression etl’abolition de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui » par l’ONU (Organisation des Nations Unies) en 1949, onconstate que cette représentation est déjà bien présente dans les milieuxinstitutionnels 8 . L’attitude paradoxale des féministes face à la question dela « prostitution » va perdurer. Elles sont encore nombreuses aujourd’huià promouvoir l’abolition de ces activités tout en affirmant leur solidaritéavec les travailleuses du sexe, définies comme des victimes.
Un nouveau mouvement féministe émerge dans les années 1960 enOccident. D’entrée de jeu, certaines féministes, appartenant au courantradical 9 , définissent alors la « prostitution » comme le symbole de l’oppression des femmes dans nos sociétés. Pour elles, les femmes comme groupesont opprimées par les hommes comme groupe, mais les travailleuses dusexe sont plus opprimées que les autres femmes. Leur angle d’observationrepose d’abord sur la distinction entre les sexes, opposant les femmes opprimées aux hommes dominateurs, puis sur celle séparant les femmes engénéral des « prostituées » dont l’oppression est exemplaire. Leur regardne cible donc pas les activités rémunératrices des travailleuses du sexe, maisleurs conditions d’opprimées qui les associent et les distinguent à la foisde l’ensemble des femmes.
Les féministes radicales posent donc la « prostitution » comme unedes institutions qui oppriment les femmes aux côtés du mariage, de lamaternité, mais aussi du viol, du harcèlement sexuel, etc., de sorte que le concept d’oppression va peu à peu être gommé par celui de victimisation,de violence: de l’un à l’autre, une simple question de degré. Dans cetteoptique, la « prostitution » prend nécessairement figure d’exploitation, decontrainte, voire d’abus et d’esclavage: les auteures parlent de la « prostitution » de survie, de tourisme sexuel, d’esclavage sexuel (Barry, 1982).
Mais les féministes radicales n’en veulent pas moins maintenir unealliance avec leurs sœurs travailleuses du sexe et on les retrouve côte à côtedans des luttes pour la décriminalisation des activités de ce travail 10 . Quiplus est, fidèles à l’approche féministe radicale qui favorise le savoir émergeant de la base, des groupes de femmes, elles veulent se mettre à l’écoutedes travailleuses du sexe. Mais leur point de vue, d’abord axé sur la distinction entre l’expérience (des « prostituées ») et la non-expérience (des autresfemmes), laisse place à un autre distinguant l’appréhension lucide (desféministes) de l’appréhension aliénée (des travailleuses du sexe) lorsqueces travailleuses du sexe se présentent comme des travailleuses et noncomme des victimes. En fait, c’est une approche qui rappelle l’observationmarxiste face à la conscience: la conscience éclairée par la vision marxisteest la bonne conscience, et celle des prolétaires, lorsqu’elle est non conformeà la première, est rangée sous l’étiquette de fausse conscience.
Comme on a pu le voir, l’héritage féministe sur la « prostitution » estencore ici marqué d’ambiguïtés et il n’est pas étonnant que les travailleusesdu sexe et les féministes radicales n’aient pas pu réaliser d’alliance.
 
 
 
2. LE DÉBAT ACTUEL
2.1. POURQUOI RÉANIMER CE DÉBAT AU CANADA DANS LES ANNÉES 1990?
Vers la fin des années 1980 et durant les années 1990, le débat sur le travaildu sexe prend une ampleur internationale 11  dans la foulée de la mondialisation des marchés et de l’accroissement marqué de la migration des travailleurs et travailleuses. On retrouve alors une position qu’on désignecomme néoabolitionniste et qui promeut l’élimination de la « prostitution 12  ». Elle constitue le versant contemporain de la position abolitionniste du XIX e siècle qui prônait le même objectif mais en mobilisant les lois d’unemanière différente. En effet, rappelons que les abolitionnistes faisaientappel à un ensemble de lois criminelles ciblant toutes les facettes du métieret tous les protagonistes impliqués, les « prostituées » incluses. Les néoabolitionnistes, quant à eux, définissent les travailleuses du sexe comme desvictimes et veulent les soustraire au contrôle pénal. Ils ciblent les autresfacettes de ces activités et en particulier les clients et proxénètes 13 .
On identifie également une autre position qui désigne le travail dusexe comme métier et promeut la décriminalisation de ces activités 14 . Elleest véhiculée par des représentantes de travailleuses du sexe appuyées pardes alliées issues des milieux professionnels (avocates, professeures,travailleuses sociales, infirmières, etc.).
Qu’en est-il des positions féministes dans ce contexte? Nombre detenantes de la position néoabolitionniste s’identifient comme des représentantes de la vraie position féministe dans ce débat. Mais en fait, on saitqu’il n’y a pas d’unité dans les mouvements féministes et que personne nepeut d’autorité limiter le mot féministe à une seule de ces approches.D’ailleurs, parmi les tenants de la position du travail du sexe comme métier,nombreuses sont les personnes qui s’identifient comme féministes.
Examinons maintenant les arguments et les fondements empiriquesdes deux positions.
 
 
2.2. LA « PROSTITUTION » COMME FORME DE VIOLENCE?
D’entrée de jeu, précisons ce qu’entendent les tenants de cette conceptionlorsqu’ils parlent du travail du sexe comme d’une forme de violence. Ilsn’affirment pas qu’il soit possible d’identifier des événements de violencecontre les travailleuses du sexe sur une base plus ou moins fréquente selonle type d’activités ou encore les lieux de travail choisis. Ils affirment que la« prostitution » comme telle est violence. Les « personnes prostituées » sontfondamentalement des victimes, la violence étant « constitutive et inhérentede la prostitution » (Poulin, 2004, p. 51) 15 .
Par ailleurs, la mondialisation constitue la toile de fond de leurdéfinition du problème. Celle-ci aurait entraîné l’industrialisation et l’internationalisation du commerce sexuel si bien que cette industrie seraitdevenue une « puissance économique incontournable » (Poulin, 2004,p. 127). Elle opérerait par le biais du crime organisé parce que « la violenceest décisive dans la production des “marchandises sexuelles” que sont lespersonnes prostituées » (Poulin, 2004, p. 129). En bénéficiant de l’appuides milieux économiques et du pouvoir politique, les réseaux criminelsauraient d’ailleurs connu un essor remarquable. Ainsi, le travail du sexeentraînerait le développement de la traite et son contrôle par le crimeorganisé. Celui-ci maintiendrait son emprise sur la traite des femmes et desenfants au moyen de la terreur.
Précisons ici que selon Louis (1997), la « prostitution » formerait unsystème, le système prostitutionnel, qui mettrait en relation des proxénètes,des clients et des personnes de tout âge, surtout des femmes. Il serait à lafois l’expression des systèmes patriarcaux, qui assurent la dépendancesexuelle des femmes, et des systèmes marchands qui mettent des corps surle marché économique. Mais, toujours selon cette auteure, on doit enreconnaître la spécificité conceptuelle si l’on veut pouvoir l’analyser et lecomparer à d’autres systèmes de domination comme l’esclavage, le racisme,le capitalisme, etc. Cette démarche serait également nécessaire si l’on veuten poser « l’interdit absolu 16  » et faire en sorte qu’il ne corresponde plusdu tout aux « valeurs 17  » d’une société, d’un État (Louis, 2006). En abolissant la possibilité de l’échange marchand, en abolissant le proxénétisme,on abolirait le travail du sexe. Par contre, la tâche serait d’envergurepuisque le système proxénète s’étendrait maintenant à l’ensemble de laplanète sous la forme d’une nébuleuse d’associations de malfaiteurs dedifférentes tailles.
Cette analyse pose une série de problèmes et nous nous limiteronsici à en soulever quelques-uns qui nous apparaissent particulièrementimportants.
 
2.2.1. Le personnage du proxénète
Rappelons d’abord que ce personnage a émergé comme acteur social dansle domaine du travail du sexe à la fin du XIX e siècle en Occident lorsqu’ona adopté de nombreuses lois pour éliminer la « prostitution ». Ces changements ont eu pour conséquence d’accroître l’isolement et la vulnérabilité destravailleuses du sexe, qui ont alors trouvé appui et protection auprès decet intermédiaire (McLaren, 1986; Walkowitz, 1991).
Par ailleurs, dans la conception de la « prostitution » comme violence,nous l’avons vu, le proxénète occupe une place centrale et monopolisel’espace marchand. Or ce lien obligé entre l’espace marchand et le proxénitisme nous apparaît fort problématique. D’une part, l’échange marchandnécessite à la base deux acteurs sociaux: une personne qui offre des services et une autre qui, comme cliente, est prête à les acheter. Le proxénèten’est pas du tout un intermédiaire essentiel. Comme dans nombre d’emplois,la travailleuse peut agir de façon autonome ou sous gérance.
Or, lorsque nous cherchons à vérifier l’implication systématique desproxénètes dans la « prostitution » et son corollaire, la traite des femmes,les données empiriques font cruellement défaut. Des chercheurs 18  aussibien que plusieurs commissions d’enquête 19  canadiennes ont déjà soulignéle manque de connaissances sur cet acteur social. En effet, les informationsdont nous disposons sont surtout tirées de recherches en langue françaiseet anglaise qui portent sur le fonctionnement global d’un des volets del’industrie du sexe. Parmi celles-ci, les études qui s’inspirent d’une approcheféministe radicale ne font pas la distinction entre les amoureux ou lesconjoints et les partenaires de travail, qu’il s’agisse des propriétaires, desgérants d’agences, d’établissements ou des traditionnels souteneurs dansla rue

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