Naissance et fantasme de mort
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Description

L'auteur nous entraîne à la recherche des racines profondes du conditionnement de la peur de la mort en couches, des mécanismes psychologiques et biologiques qui la sous-tendent, des renforcements culturels actuels qui empêchent son extinction, de ses conséquences et des mesures préventives que nous devons mettre en oeuvre si nous voulons nous en libérer. Si ces investigations mettent en lumière la dangerosité de ce conditionnement, n'apportent-elles pas simultanément aux femmes l'immense espoir de se libérer totalement du tribut quelles ont toujours payé à la maternité ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2005
Nombre de lectures 292
EAN13 9782336263946
Langue Français
Poids de l'ouvrage 7 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

conditionnement de la peur de la mort en couches, des mécanismes psychologiques et biologiques qui la sous-tendent, des renforcements culturels actuels qui empêchent son extinction, de ses conséquences et des mesures préventives que nous devons mettre en oeuvre si nous voulons nous en libérer. Si ces investigations mettent en lumière la dangerosité de ce conditionnement, n'apportent-elles pas simultanément aux femmes l'immense espoir de se libérer totalement du tribut quelles ont toujours payé à la maternité ?' />

Sexualité humaine
Collection dirigée par Charlyne Vasseur Fauconnet
Sexualité humaine offre un tremplin pour une réflexion sur le désir, le plaisir, l’identité, les rôles féminin et masculin. Elle s’inscrit dans un mouvement socio-culturel, dans le temps et dans l’espace.
La sexualité ne peut être détachée de sa fonction symbolique. L’erreur fondamentale serait de la limiter à un acte et d’oublier que l’essentiel est dans une relation, une communication avec l’autre, cet autre fût-il soi-même.
Cette collection a pour objet de laisser la parole des auteurs s’exprimer dans un espace d’interactions transdisciplinaires. Elle relie la philosophie, la médecine, la psychologie, la psychanalyse avec des ramifications multiples qui vont de la pédagogie à la linguistique, de la sociologie à l’anthropologie, etc.
Déjà parus
Houria BOUCHENAFA, Mon amour, ma soeur. L’imaginaire de l’inceste frère-soeur dans la littérature européenne du XIX e siècle, 2004.
Ney BENSADON, Sodome ou l’homosexualité, 2004.
Jean EMELINA, Les chemins de la libido, 2004.
Annemarie TREKKER, La mémoire confisquée , 2003.
Geneviève PAICHELER (dir.), Sexualité, normes et contrôle social, 2003.
Rommel MENDES LEITE, Bruno PROTH, Pierre-Olivier
BUSSCHER, Chroniques socio-anthropologiques au temps du sida.
Sami A. ALDEEB ABU-SAHLIEH, Circoncision masculine , circoncision féminine .
Sylvie BABIN, Des maternités impAnsables, l’accompagnement de l’abandon et des parentalités blessées .
Martine COSTES PEPLINSKI, Nature Culture Guerre et Prostitution.
Philippe CLAUZARD, Conversations sur l’homo (phobie).
Nay BENSADON, Attentats contre le sexe, ou ce que nous dévoilent les mutilations sexuelles.
Sami ALDEEB, Circoncision, le complot du silence .
Michèle CERIOLI, Que deviennent les hommes ?.
Naissance et fantasme de mort

Josette Fort
Sommaire
Sexualité humaine - Collection dirigée par Charlyne Vasseur Fauconnet Page de titre Page de Copyright Dedicace INTRODUCTION 1. La fin d’une croyance 2. Exploration en zone interdite « psychanalyse des connaissances » 3. Conditionnement de la peur de la mort en couches 4. Syndrome d’Insécurité 5. Prévention du Syndrome d’Insécurité CONCLUSION REMERCIEMENTS Bibliographie
© L’Harmattan, 2005
9782747581226
EAN : 9782747581226
À Sara, à Claire, à Olivier...
INTRODUCTION
Partons ensemble faire un voyage jalonné d’espoir. Espoir qui vous accueillera au départ et grandira tout au long du parcours lorsque vous mesurerez, dans un domaine précis, l’ampleur de votre privilège par rapport à vos grands-parents et arrières-grands-parents. Eux, avant la découverte des antibiotiques et si leur enfant ne pouvait pas naître par les voies naturelles, étaient confrontés au douloureux dilemme : choisir « la mère ou l’enfant ? » À ce moment-là, la césarienne, pratiquée pour préserver l’intégrité des potentialités de l’enfant, pouvait entraîner des complications infectieuses mortelles chez la mère. Les accoucheurs d’aujourd’hui sont-ils conscients du pouvoir miraculeux que leur confèrent les antibiotiques : écarter la mort d’un lieu où elle régnait depuis Adam et Ève, et mettre un terme à la pire des aberrations humaines, mourir en donnant la vie ?

Le but de ce voyage serait de sensibiliser les femmes et le corps médical à l’existence d’un CONDITIONNEMENT CULTUREL DE LA PEUR DE LA MORT EN COUCHES et à ses conséquences nocives qui s’exprimeraient à travers un SYNDROME D’INSÉCURITÉ (SDI). Le SDI peut affecter l’ensemble de la vie génitale de la femme dès qu’elle deviendrait apte à la procréation. Il s’agirait donc, à partir d’une expérience clinique accompagnée d’un travail de réflexion et d’une enquête, d’une approche nouvelle de la maternité qui implique essentiellement l’histoire anthropologique, la psychanalyse, la neurobiologie et l’obstétrique.

En nous révélant, en 1981, la relation entre la peur de la mort et la souffrance de l’enfantement, les résultats cliniques de la préparation à la naissance n’annonçaient-ils pas la fin de la malédiction: « Je vous affligerai de plusieurs maux pendant la grossesse ; vous enfanterez dans la douleur »  ? Ils marquaient aussi le début d’un long travail de réflexion sur la procréation et la peur de la mort en couches, qui allait s’étaler sur deux décennies.

Cinquante ans après la découverte des antibiotiques, qui vont rendre la mort en couches exceptionnelle, et malgré la surveillance intensive de la grossesse, pourquoi les femmes ont-elles encore peur de mourir en couches ? Les travaux expérimentaux d’un Américain, Miller (1941-1951), nous apportent un élément de réponse: il a démontré comment une peur se conditionne selon le processus pavlovien. Le conditionnement pérenniserait cette peur .

Une enquête effectuée auprès de 926 personnes, en 1997, met l’accent sur le caractère collectif du conditionnement de la peur de la mort en couches : « l’obsession des complications pouvant entraîner la mort » , observée dans la France ancienne par l’historien Jacques Gélis, serait toujours présente chez 85-90 % d’entre nous. 1

Chercher à comprendre comment s’est monté le conditionnement de la peur de la mort en couches, les mécanismes psychologiques et biologiques qui le sous-tendent, les renforcements culturels actuels qui empêchent son extinction, n’est-ce pas une démarche nécessaire si nous voulons nous en libérer ? Pour cela il nous faudra voyager dans des domaines divers.

Voyage à travers les siècles qui ont précédé le nôtre. Les travaux de certains historiens (Jacques Gélis, Mireille Laget, Marie-France Morel, Philippe Ariès) ont étayé ma réflexion et m’ont permis de mettre en relief l’enracinement profond, séculaire, de ce conditionnement. Jusqu’à l’apparition de l’asepsie et des antibiotiques, 7 à 10 % de femmes mouraient en couches. Vers 1950, les antibiotiques vont, dans notre civilisation, rendre la mort en couches exceptionnelle  : 0,01. % en 1994. Mais le taux de mortalité maternelle reste très élevé dans les pays en voie de développement : selon l’OMS, 500 000 femmes meurent encore chaque année en mettant leur enfant au monde.

Petit voyage à l’intérieur du cerveau, à la recherche des structures anatomiques et des mécanismes neurobiologiques qui sous-tendent le conditionnement de la peur. Nous en chercherons les indices biologiques et cliniques.

Le caractère inconscient du conditionnement de la peur retiendra notre attention car il accroît sa dangerosité : il masque l’origine de la peur d’accoucher et l’origine des nombreux troubles psychiques et organiques qu’elle va provoquer. Les neurosciences nous aident à comprendre la force de ces mécanismes inconscients, inscrits au niveau cellulaire dans des circuits nerveux, qui vont s’activer à notre insu et déterminer nos comportements ainsi que de nombreuses affections.

Si nous restons enfermés dans le conditionnement de la peur, accoucheurs et accouchées continueront à vivre l’accouchement comme avant les antibiotiques, c’est-à-dire comme nos ancêtres pour lesquels le danger de mort en couches était bien réel. Mais faire comme si les antibiotiques n’existaient pas, n’est-ce pas nier les progrès scientifiques accomplis ?

Chez le médecin et chez la sage-femme, le sens des responsabilités va renforcer le conditionnement culturel de la peur de la mort, d’où la médicalisation de l’accouchement normal qui les sécurise. La ceinture du monitoring n’aurait-elle pas remplacé la ceinture protectrice de Sainte-Marguerite que les femmes enceintes portaient au Moyen-Age ? La haute technologie ne s’amuserait-elle pas, là, à « flirter » avec une pensée archaïque ?

Chez la femme enceinte, le conditionnement de la peur de la mort, en pérennisant cette peur, va créer un conflit intra psychique : désir conscient d’avoir un enfant et refus inconscient d’avoir ce même enfant car, dans l’inconscient et sous l’effet du conditionnement. l’accouchement est associé au danger de mort. L’accouchement ne pouvant être évité, la chronicité du conflit va entraîner une cascade de troubles, psychiques et organiques, que vous connaissez bien: fatigue (état dépressif), nausées, vomissements, brûlures d’estomac, hypertension artérielle qui peut se compliquer de pré-éclampsie ou d’éclampsie, douleurs de l’enfantement...

Vous irez de surprise en surprise lorsque vous découvrirez que ces troubles ne sont pas une fatalité, inhérente à la condition féminine, mais que vous pouvez les prévenir, oui, vous-même. Comment ?

À partir de l’observation clinique, de l’analyse de nos comportements et de la parole des femmes, ensemble et sur le terrain de la préparation à la naissance, nous avons cherché à vaincre la peur de la mort en couches. Les précurseurs de la méthode « accouchement sans douleur » (ASD) cherchaient à vaincre l’ignorance des femmes qui, selon eux, était responsable de la peur, laquelle est à l’origine des troubles qui provoquent la souffrance physique et psychique chez la mère et chez l’enfant. À notre insu, notre recherche clinique rejoignait la recherche fondamentale sur « l’apprentissage d’évitement » (ADE), d’où l’efficacité de la technique que nous mettions en place : 70-75 % de femmes déclaraient des « accouchements rapides et sans souffrance ».

En pratiquant l’ADE, la femme se sent autonome et responsable du bon fonctionnement de son organisme : c’est l’action du sujet qui inhibe la peur et lui permet d’éviter la « punition », c’est-à-dire les complications accompagnées de souffrance.

Un grand élan de solidarité féminine accompagnait ces résultats cliniques : « Si toutes les femmes pouvaient accoucher comme moi ! », « Nous devons informer les femmes, transmettre notre expérience »...

Alors, on le prend ce train de l’espoir ?
Note : Pour faciliter la lecture, les mots techniques seront soit évités soit explicités. Mais pour libérer Ève, un petit effort d’attention sera parfois nécessaire.
1. La fin d’une croyance
Immobile, mais toujours proche des choses, la clinique donne à la médecine son véritable mouvement historique, elle efface les systèmes, cependant que l’expérience qui les dément accumule sa vérité.
Michel FOUCAULT, Naissance de la clinique.

Printemps-Été 1981, l’espoir jaillit ...
Ce jaillissement inattendu, de femmes qui accouchaient rapidement et sans souffrance, surprenait tout le monde : les accouchées, les médecins, les sages-femmes et bien sûr moi-même. Les résultats cliniques de la préparation à la naissance s’étaient tout à coup inversés : dans les groupes de quatre à cinq femmes « préparées », une seule avait recours à la péridurale, les autres déclaraient un accouchement « rapide et sans souffrance ». Parfois, la totalité du groupe vivait l’enfantement dans l’allégresse, à mon grand étonnement. Quelque chose d’important, de visible se passait, 70-75 % environ de femmes accouchaient sans souffrir et les mécanismes sous-jacents à ce phénomène nouveau restaient dans l’ombre. Obstinée, je cherchais à trouer le voile qui cachait la vérité. Je décortiquais ce que j’étais en train de faire avec les femmes, les couples qui se préparaient à bien accueillir leur enfant.

«Dans le silence de l’imagination et le calme de l’esprit », la relation recherchée est apparue. Les résultats cliniques s’étaient tout à coup inversés après l’introduction et le développement d’un thème nouveau : « depuis l’application des antibiotiques, vers 1950, on ne meurt plus en accouchant ». À partir de ce moment-là, et lorsque l’enfant ne peut pas venir au monde par les voies naturelles, on ne posera plus la sinistre question : sauver « la mère ou l’enfant ? ». Le but premier de la préparation à la naissance étant de tranquilliser les futures accouchées, c’est tout à fait par hasard que je prononçai la première fois les mots au pouvoir magique. L’intérêt et le soulagement exprimés par les femmes m’incitaient à approfondir ce thème, à l’élargir à tous les groupes. Ce sont alors les changements observés au niveau des résultats cliniques qui révélèrent la signification profonde et la puissante efficacité de la phrase clé : « depuis l’avènement des antibiotiques on ne meurt plus en accouchant ». En termes plus poétiques, Foucault éclaire ce processus : « L’abîme d’en dessous le mal et qui était le mal lui-même vient de jaillir dans la lumière du langage ». L’abîme, c’était l’association « accouchement/danger-de-mort ». Sorties de l’abîme grâce aux antibiotiques, les femmes n’avaient plus peur d’accoucher.

La peur de la mort
« Un lourd silence est répandu sur la mort. Et cependant cette attitude n’a pas anéanti la mort, ni la peur de la mort . » (P. Ariès)

L’observation clinique, suscitée, aiguisée par la répétition de l’événement nouveau (enfantement non douloureux) nous révélait un secret, l’essence du mal : la peur de mourir en couches . Peur reconnue, intégrée et dépassée grâce à la connaissance de son origine.

Il est intéressant de noter qu’au même moment et au terme de son étude, l’historienne Mireille Laget tenait le même langage que la clinique : « La découverte et l’utilisation des antibiotiques, surtout, ont représenté un frein définitif à ces maladies (fièvres puerpérales). On peut dire qu’aucune femme dans notre civilisation ne meurt plus de fièvre de suites de couches, hormis négligence grave ou situation d’isolement. On ne disposera vraiment des moyens de juguler les infections, et de rendre la mort des accouchées exceptionnelle, que vers les années 1950. » 2

Ces faits observés, jaillis spontanément de l’expérience clinique (non recueillis dans un protocole expérimental sous-tendu par une théorie préétablie), nous disaient, avec une évidente clarté, deux choses. D’une part que l’utérus, comme les autres organes, fonctionne silencieusement dans des conditions normales, c’est-à-dire physiologiques . Que la peur entraîne un dysfonctionnement de l’organe, accompagné de douleurs plus ou moins vives. D’autre part, que la peur d’accoucher n’est pas liée à l’ignorance des femmes comme le pensaient les précurseurs de l’ASD, mais à la peur, consciente ou inconsciente, de mourir en couches.

Les instigateurs de cette méthode ASD, le Dr Lamaze en France, mettaient en place une préparation à l’accouchement pour vaincre l’ignorance des femmes et la peur à l’origine de la souffrance. Avant eux, le Dr Read en Angleterre avait préconisé la même démarche. Un grand espoir naissait. Espoir déçu comme l’on sait. Ces faits cliniques nouveaux, liés à la peur de la mort en couches, apportaient un éclairage sur les résultats de l’ASD qui n’avait pas toujours répondu à notre attente : l’excellent score obtenu par le Dr Lamaze et son équipe (90 % de réussite) n’était pas reproductible. L’étude entreprise sur les causes et les conséquences nocives de la peur de la mort en couches, allait apporter une explication plus scientifique à ce que certains ont appelé « le phénomène Lamaze » 3 . Mais nous devons rendre hommage au Dr Lamaze, son action s’inscrit dans les étapes importantes de l’histoire de l’obstétrique. En instaurant la préparation à l’accouchement, il introduit une notion fondamentale nouvelle : l’importance de l’intervention du cortex cérébral dans les processus physiologiques de l’accouchement. Et, sans « sa préparation », aurais-je entrepris cette étude ?

Il faut souligner que, malgré l’échec de la méthode ASD et le développement de la péridurale, la préparation à la naissance s’est généralisée dans toutes les structures hospitalières, privées et publiques, pratiquant l’obstétrique. La nécessité de cette préparation, ressentie par les femmes, les médecins et la Santé Publique, signifie que la peur d’accoucher est toujours présente au fond des femmes, et ceci malgré l’assurance qu’elles ne souffriront pas grâce à la péridurale. Reconnaître la nécessité de cette préparation, n’est-ce pas reconnaître l’existence de la peur et notre incapacité à la faire disparaître par la seule péridurale ?

Avant même que la clinique ne parle, nous révèle la véritable origine de la peur, certains indices auraient dû orienter nos critiques, faire naître le doute en ce qui concerne la cause de la peur reconnue par les précurseurs de l’ASD : « l’ignorance des femmes ». Les femmes médecins, les infirmières, les sages-femmes, nombreuses à venir « se préparer », n’avaient rien à apprendre sur l’anatomie des organes génitaux et la physiologie de l’accouchement. Cependant, elles aussi avaient peur et elles osaient le dire. Ce phénomène, la peur d’accoucher chez les femmes appartenant au corps médical, démentait la théorie selon laquelle la peur d’accoucher serait liée à l’ignorance des femmes. Mais cette évidence n’était perçue qu’après la révélation des nouveaux résultats cliniques. Ces résultats suggéraient autre chose, tout aussi important que l’origine de la peur : la croyance selon laquelle la douleur de l’enfantement est normale, serait une croyance fausse et absurde. De tout temps, 12 à 15 % de femmes ont mis leur enfant au monde sans souffrir. Ces femmes ont toujours démenti la fausse croyance, pourquoi n’avions-nous jamais pu entendre leur démenti ?

Mon regard s’était tout à coup élargi et je commençais à regarder autrement la souffrance de l’enfantement. Un champ de réflexions s’ouvrait, large et fécond. Les questions se bousculaient dans ce vaste terrain vierge, offert par la clinique. Une en particulier me harcelait : depuis l’apparition des antibiotiques, vers 1950, la mort en couches est devenue exceptionnelle, alors pourquoi, cinquante ans après, les femmes ont-elles encore peur de mourir en couches ? Dans « La guenon qui pleure », Hortense Dufour définit mieux que quiconque la spécificité de cette angoisse : « I’accouchement c’est la mort ». Chercher à répondre à cette question marquait le début d’un travail de réflexion qui allait durer près de deux décennies.

Il est admis que la tradition orale véhicule la peur d’accoucher. Mais cette tradition est-elle seule responsable de l’enracinement profond de la peur révélée par les résultats cliniques ? L’exploration des racines de la peur exigeait la conjugaison de plusieurs disciplines : l’histoire anthropologique, la sociologie, la psychologie, la psychanalyse, la neurobiologie et l’obstétrique. Elle impliquait aussi le point de convergence de tous les champs d’expériences que j’ai traversés : pratique d’accouchements à domicile, pratique d’accouchements en milieu hospitalier, dans une petite structure où la technique et l’humain s’interpénètrent harmonieusement, dans une grande structure universitaire, où l’excès de technologie peut insidieusement et inexorablement phagocyter l’humain, et une pratique en psychologie clinique qui sensibilisait l’accoucheuse à l’importance des interactions entre l’organisme et son environnement et transformait son regard sur la souffrance de l’enfantement, en faisant éclater les certitudes organicistes apprises.
2. Exploration en zone interdite « psychanalyse des connaissances »
Cette région où les « choses » et les « mots » ne sont pas encore séparés, là où s’appartiennent encore, au ras du langage, manière de voir et manière de dire . Le symptôme renvoie à la différence absolue qui sépare la santé de la maladie .
Michel FOUCAULT, Naissance de la clinique.

L’espoir, inscrit dans les nouveaux résultats cliniques, cohabitait avec un certain désarroi issu du vide théorique creusé par l’ancienne croyance (la douleur de l’enfantement est normale) et de la nécessité de modifier notre vocabulaire pour bien différencier la santé de la maladie, autrement dit la physiologie de la pathologie. Si, dans l’ancienne croyance, la « douleur » était le signe de l’accouchement normal ou physiologique, elle devient, par son absence dans la majorité des cas, un « symptôme », le signe ou signifiant d’un mauvais fonctionnement de l’utérus, en relation avec les troubles fonctionnels occasionnés par la peur. Ce bouleversement sémantique impliquait une réorganisation des connaissances et un nouveau mode de fonctionnement. Ces changements profonds se traduisaient par des tâtonnements, des avancées, des reculs sur le terrain de la préparation. Pour mettre de l’ordre dans ce flou désespérant, j’avançais comme un aveugle sans canne (absence de références théoriques), j’avais naïvement recours à l’outil mathématique. À partir des témoignages des femmes, il était possible d’établir le pourcentage des cas « sans douleur» et des cas « avec douleur ». Mais la précision apportée (70-75 % sans douleur, 25-30 % avec douleur) n’éclairait pas la question : pourquoi, malgré les progrès scientifiques réels, les antibiotiques et la surveillance intensive de la grossesse, les femmes ont-elles toujours peur de mourir en couches ? Cette question en appelait une autre.

Pourquoi vivons-nous l’accouchement comme une maladie  ?
La préparation à la naissance se restructurait à partir d’un thème nouveau: la peur de la mort. Les modifications apportées étaient essentiellement basées sur la parole et l’analyse du vécu des femmes qui n’avaient pas souffert. Mais l’intégration de cette analyse, dans un nouveau discours et dans des comportements nouveaux, s’opérait lentement. En fait, nous cherchions à reproduire les comportements des femmes qui ne souffraient pas pour accoucher. Méthode empirique qui s’avérait efficace.

Pour tous nos organes, le mot douleur renvoie à la pathologie ou maladie. Pour le Petit Larousse médical, la douleur reste un symptôme, un signe d’alarme qui invite le sujet à mettre fin à la cause de la souffrance, et qui oriente le médecin dans les recherches à entreprendre pour poser le diagnostic de la maladie ou pathologie. Or, nous savons qu’ avant les antibiotiques, les complications ou pathologies, en cours d’accouchement ou dans les suites de couches, pouvaient entraîner la mort de la mère, de l’enfant ou des deux. Insidieusement, le mot douleur véhiculait une angoisse de mort . Peur de souffrir et peur de mourir se confondent, l’une appelant l’autre. « La mort, c’est la maladie rendue possible dans la vie ». Tant que les femmes souffriront pour accoucher, la peur de la mort en couches demeurera au fond de nous, et l’accouchement normal sera vécu comme une maladie dangereuse. La prise de conscience de tout ce que véhiculait, à notre insu, le mot douleur, jouait un rôle fondamental dans l’élaboration de la nouvelle méthode de préparation à la naissance. Différencier la physiologie de la pathologie devenait un impératif incontournable.

Distinction entre physiologie et pathologie
Nous savons que la physiologie recouvre le fonctionnement normal de l’organe et de l’ensemble de l’organisme. Chaque organe a une fonction bien déterminée. Le cœur pompe le sang sous l’effet de ses contractions musculaires. L’estomac malaxe les aliments, également sous l’effet de ses contractions musculaires. Physiologie veut donc dire fonctionnement normal et indolore, sinon nous aurions toujours mal quelque part. À la physiologie, les médecins opposent la pathologie ou maladie. La pathologie correspond au fonctionnement anormal de l’organe et la douleur apparaît ou peut apparaître.

Il en est ainsi pour tous les organes, sauf pour l’utérus . Pour celui-ci, on associe la douleur à la physiologie lorsqu’il se contracte, en cours d’accouchement, pour remplir sa fonction de reproduction. Nous chercherons, plus loin, l’origine de cette confusion, en obstétrique et uniquement en obstétrique, entre la physiologie et la pathologie.

Mettre l’accent entre ces deux états, l’un excluant l’autre, et la douleur étant le signal du passage de l’état physiologique à l’état pathologique (du normal à l’anormal), devenait une nécessité incontournable pour sécuriser les femmes et les motiver, les pousser à agir pour assurer le maintien de la physiologie. En obstétrique, on observe 10 % environ de cas pathologiques , pris totalement en charge par le médecin, et 90 % environ qui sont prévus physiologiques . Nous pouvions espérer agir favorablement pour maintenir la physiologie dans ces 90%. Qu’est-ce qu’un accouchement physiologique ? Que faut-il faire pour maintenir la physiologie jusqu’au bout ? Ces deux questions sous-tendaient toute la préparation. Les futures accouchées découvraient, avec moi, que maintenir la physiologie de l’accouchement consiste à assurer l’équilibre biologique de l ’ ensemble de l’organisme, c’est-à-dire à traiter l’utérus comme les autres organes , ce qui signifie : ne pas perturber les rythmes biologiques. Comme chaque individu a ses rythmes propres, les femmes comprenaient qu’elles seules pouvaient assurer le maintien de la physiologie de la grossesse et de l’accouchement. Cette loi fondamentale était largement illustrée par les témoignages des femmes qui n’avaient pas souffert. Comme celui-ci, de Mme P. : « J’ai perdu les eaux vers 19h, le liquide était clair et je n’avais pas de contractions. J’ai dîné, ensuite, je suis entrée à la Maternité. L’enfant se présentait bien, le travail n’avait pas commencé. Dans la chambre, à côté du bloc d’accouchements, j’ai demandé un comprimé pour dormir et j’ai dormi toute la nuit. Sur le matin, j’ai senti de légères contractions, mais je ne l’ai dit à la sage-femme qu’après le petit déjeuner car elle m’aurait laissée à jeun . Après le café au lait et les tartines de confiture, la sage-femme m’a examinée : « Mais c’est un miracle ! Vous avez fini votre dilatation et vous n’avez rien senti ! Vite, en salle de travail. Dès que j’ai été sur le lit d’accouchement, l’enfant est né tout seul, je n’ai pas eu besoin de pousser... ».

Loi illustrée aussi par les femmes qui accouchent deux ou trois semaines avant le terme prévu et dont l’accouchement est spontané, « rapide et sans souffrance ». Ignorant qu’elles accouchent , ces femmes offrent à leur utérus les mêmes conditions biologiques qu’aux autres organes, il effectue alors son travail comme eux, silencieusement (comme le cœur et l’estomac, ses contractions ne sont pas enregistrées au niveau de la conscience), pour ne se manifester qu’au moment des efforts qu’il fait pour faire sortir l’enfant hors des voies génitales. Certaines femmes confondent, c’est bien connu, ce besoin de pousser avec le besoin d’aller à la selle.

À partir de tous ces témoignages qui, pour l’essentiel, retraçaient des parcours semblables, la corrélation entre une dilatation silencieuse et le respect des rythmes biologiques, propres à chaque individu, se confirmait : là était bien le secret de la contraction utérine indolore.

Après l‘écoute — « apprentissage » serait plus juste - de ces lois physiologiques élémentaires, et le premier moment de stupéfaction passé, la plupart des femmes étaient heureuses de découvrir que la souffrance de l’enfantement n’est pas une fatalité. Ne plus avoir à la subir en objet passif, être agissante, responsable du maintien de la physiologie semblait les sécuriser profondément. Le sentiment de maîtriser la situation effaçait chez beaucoup de femmes l ’ anxiété qui, auparavant, ne les quittait pas .

Les éléments qui jaillissaient dans le champ perceptif étaient analysés au sein du groupe et on peut dire qu’au départ cette étude fut collective. Ensemble, nous osions défricher un terrain où des croyances enchevêtrées en interdisaient l’accès, et là où une seule femme aurait été enserrée, paralysée, nous avancions à pas lents. Les accouchées témoignaient du vécu heureux de la naissance de leur enfant pour encourager celles qui étaient en « préparation ». Les témoignages étaient bouleversants, la solidarité féminine les motivait et circulait à travers les mots : « Les mots ne savent pas exprimer les transports de joie que furent l’aboutissement de cet instant tant attendu, où mon mari et moi avons pu apprécier chaque instant : sentir arriver notre enfant, le voir apparaître peu à peu , l’identifier et enfin l’avoir sur soi pour le calmer ».

Il est important de vous expliquer le déroulement de cet heureux événement pour les groupes de mamans. « 4h00 du matin , j’ai un peu de diarrhée et quelques serrements au fond du ventre. Je ne sais encore identifier ce qui se passe. Une heure plus tard, les serrements sont réguliers, je pense que c’est peut-être le moment. J’ai un petit creux : je déjeune et en parle à mon mari. Ensuite j’essaie de me recoucher. Les contractions sont toutes les 5 à 6 minutes. Je téléphone à la Maternité. La sage-femme me répond que je peux attendre que les contractions soient douloureuses une à deux heures. Effectivement je ne sentais pas grand chose. 6h30, les contractions sont toutes les deux ou trois minutes. Je réveille mon mari et lui dis qu’il est temps de m’amener et de déposer l’aîné chez sa grand-mère. À 7h15 nous partons pour la Maternité, nous arrivons dans la salle d’attente à 7h20. Nous attendons un instant, les contractions sont assez intenses. La sage-femme m’examine et me dit qu’il faut tout de suite passer au bloc, je suis à dilatation complète. Je le sens car j’ai envie de pousser. À peine le temps de passer à côté, d’enlever ma robe et de m’installer, Mathieu était là. C’était fantastique... Un accouchement comme on le souhaiterait pour toutes les mamans du monde. »

Ce cri d’espérance ponctuait de nombreux témoignages, et laissait entendre la joie de participer à un grand changement des esprits.

Un pied dans mon cabinet, un pied à l’hôpital universitaire où j’avais travaillé pendant trois ans, j’informais les médecins et les sages-femmes des résultats des analyses effectuées à partir de l’observation clinique et des témoignages des femmes. « Le changement des structures mentales et des structures hospitalières est nécessaire ». déclarait le Pr Henri Monroziès, « mais , s’empressait-il d’ajouter, ça ne sera pas chose facile ! » Ses encouragements confortaient ma démarche, jusque-là incertaine. Quinze ans après notre expérience clinique (étalée sur sept ans, avec 1500 femmes), les changements souhaités s’amorcent un peu partout, Monsieur le professeur !

Associer la douleur à l’accouchement physiologique m’apparaissait comme un non-sens. Reconnaître la douleur de l’enfantement comme normale, n’est-ce pas nier l’existence de la physiologie en obstétrique? Ceci implique que, lorsque nous déclarons l’accouchement physiologique, inconsciemment , nous pensons et nous vivons l’accouchement comme s’il était pathologique. D’où la médicalisation systématique de l’accouchement normal, qui sécurise l’accoucheur plus que l’accouchée, comme l’affirmait le précurseur de « l’accouchement médical » Kreis  : « Je ne cherche pas à abréger la durée de l’accouchement normal , mais à élucider l’inquiétude qui plane sur tout accouchement à son début. » 4

Tout se passe comme si, par crainte et par pudeur, l’accoucheur invoquait la physiologie pour jeter un voile de normalité sur le « danger de mort » introduit par la douleur. Le mot « physiologie », aurait-il le pouvoir magique de nier, de faire disparaître le « danger de mort » qui surgit en même temps que la douleur ? À la peur de la mort qui s’infiltrerait insidieusement à travers la douleur, l’accoucheur s’empresserait d’opposer: « c’est physiologique, c’est normal, nous (l’accoucheur et l’accouchée) n’avons rien à craindre , sous-entendu, vous ne risquez pas de mourir puisque c’est physiologique ».

Dans le système où la douleur est le signe de l’accouchement physiologique, où situer les femmes qui ne souffrent pas ? Comme elles ne répondent pas à ce critère il faudrait, dans l’absurde, les situer dans la pathologie. Ou inventer un troisième concept pour justifier leur existence. Ce qui reviendrait à dire que l’utérus n’est pas soumis aux même lois physiologiques que les autres organes. Or, les femmes qui ne souffrent pas pour mettre leur enfant au monde nous démontrent que, si l’on traite l’utérus comme les autres organes, c’est-à-dire ni mieux ni moins bien, il se comporte comme eux, et son travail n’est pas enregistré au niveau de la conscience. Comme le cœur et l’estomac, l’utérus peut effectuer son travail pendant le sommeil : « Quand j’ai raconté à ma famille que je n’avais rien senti pendant toute la dilatation, personne n’a voulu me croire, on m’a dit que je fabulais, pourtant c’est vrai, au milieu de la nuit la perte des eaux m’a réveillée , j’avais comme envie de pousser, je suis allée à la maternité et le bébé est né tout de suite ! » Mais quand l’enfant a envie de dire bonjour à ses parents, il faut bien qu’il les réveille ! N’est-ce pas la signification des dernières contractions utérines, qui sont en général fortes ou très fortes : « Coucon, j’arrive ! préparez-vous à m’accueillir. »

La confusion, en obstétrique, entre la physiologie et la pathologie continuait à me préoccuper. Pour y voir plus clair et libérer l’avenir, il fallait creuser dans le passé, approcher les origines de la peur et procéder à ce que Bachelard appelle « une psychanalyse des connaissances , en éliminant les projections psychologiques inconscientes pour parvenir à l’esprit scientifique ».

Partons à la recherche des projections psychologiques inconscientes.

Pourquoi l’esprit scientifique de l’obstétricien(ne), si riche et si fécond dans certains domaines de la procréation, de la néo-natalité, semble-t-il stérile, muet, impuissant à résoudre l’énigme posée par l’association contradictoire de la douleur et de la physiologie de l’accouchement ?

Tout se passe comme si « ce lieu de désir et de fécondation » était encore tabou. Un espace clos, où le désir, la souffrance et la mort s’entrelaceraient inextricablement pour répondre au châtiment divin. Une enclave dans notre culture, où l’homme, y compris l’homme de science, n’oserait pénétrer sans risquer les foudres de la colère divine. Si Freud a tenté de libérer le sexe et l’amour, la mort, selon P. Ariès, serait actuellement tabou : « ni l’individu , ni la communauté n’ont assez de consistance pour reconnaître la mort ». Exclue du langage, elle n’existerait pas: « la technique grignote le domaine de la mort jusqu’à l’illusion de la supprimer ». Comment les obstétricien(ne)s pourraient-ils s’interroger sur la contradiction contenue dans « douleur/accouchement physiologique » et percevoir que « physiologie » est probablement la négation vigoureuse de la « mort » véhiculée par le mot « douleur », si culturellement la mort n’existe pas grâce à la technique ? « La société ne supporte pas les choses de la mort ». Chassée de la conscience, tapie dans l’inconscient , elle ne va pas moins déterminer certains de nos comportements aberrants. La médicalisation de l’accouchement physiologique ne représente-t-elle pas un combat contre la mort ? Mort déjà deux fois exclue, par la physiologie et par les antibiotiques. L’aberration atteint son paroxysme lorsque c’est l’acte médical lui-même qui introduit le danger (risque médical), danger qui n’existerait pas sans l’intervention thérapeutique.

L’analyse de P. Ariès sur « Les origines de la grande peur de la mort » apporte un éclairage : « Quand on a commencé à avoir peur de la mort pour de bon, on s’est tu, les hommes d’Église les premiers ainsi que les médecins : cela devenait trop grave [...]. Il est curieux qu’elle soit née, cette peur, à l’époque où quelque chose paraît changé dans l’antique familiarité de l’homme et de la mort. La gravité du sentiment de la mort, qui avait coexisté avec la familiarité, se trouve à son tour affectée : on joue avec la mort des jeux pervers, jusqu’à coucher avec elle. Un rapport s’est établi entre elle et le sexe, c’est pourquoi elle fascine, elle obsède comme le sexe : signe d’une angoisse fondamentale qui ne trouve pas de nom. Aussi reste-t-elle comprimée dans le monde plus ou moins interdit des rêves, des fantasmes, et ne parvient-elle pas à ébranler le monde ancien et solide des rites et des coutumes réelles. Quand la peur de la mort est entrée, elle est d’abord restée confinée là où l’amour a été si longtemps tenu à l’abri et à l’écart, et d’où, seuls, poètes, romanciers et artistes osaient le faire ressortir : dans l’imaginaire. » 5

L’analyse de P. Ariès a une portée générale. Elle intéresse tout homme dans ses appartenances à la culture qui à la fois le nourrit et l’aliène. La sage-femme, le médecin, seraient doublement concernés, deux fois aliénés par les stéréotypes culturels relatifs à la mort. Ils sont spirituellement confrontés à leur propre mort et à celle des êtres qui leur sont chers et, professionnellement, ils ont un héritage bien lourd à porter. Tout le poids de l’héritage est contenu dans la cruelle question : la mère ou l’enfant ?

La mère ou l’enfant ?
Cette question, que le chirurgien posait au mari lorsqu’il y avait une indication de césarienne, a tellement marqué les esprits qu’elle est passée dans la mémoire collective. Rares sont ceux qui n’ont pas intériorisé ce choix cruel, « la mère ou l’enfant », que nos ancêtres redoutaient tant à chaque naissance avant l’apparition des antibiotiques.

Aucun métier, à l’exception du guerrier et du tueur à gages, n’exige qu’un homme en tue un autre. Pendant des siècles et jusqu’à la récente découverte des antibiotiques, l’accoucheur, formé à sauver des vies humaines, était confronté à ce terrible dilemme, chaque fois que l’accouchement ne pouvait se terminer par les voies naturelles. Sacrifier l’enfant, pour éviter une césarienne à sa mère, ou risquer des complications infectieuses mortelles, en pratiquant l’intervention pour préserver l’intégrité des potentialités de l’enfant. Le caractère éprouvant pour l’accoucheur de cette situation intolérable, est bien mis en relief par de nombreux témoignages, parmi lesquels celui du chirurgien Millet qui relate une intervention : « À la fin, la mère, l’enfant et le chirurgien sont encore pleins de vie... ». Nombreux sont les médecins qui refusent catégoriquement de pratiquer la césarienne. Pour ne citer que quelques maîtres, tout au long de l’histoire : Ambroise Paré au seizième siècle affirmait « qu’une mère ne peut survivre à l’opération ». Au dix-septième siècle, pour François Mauriceau, accoucheur dont le rayonnement atteint le vingt-et-unième siècle par l’utilisation du forceps, aucune femme ne saurait être sacrifiée à son enfant : « La césarienne est un acte sauvage, un grand excès d’inhumanité, de cruauté et de barbarie, les accoucheurs qui prétendent au succès de l’opération sont des rêveurs ou des imposteurs. » Pour Delpech, au dix-neuvième : « une femme opérée par césarienne ne peut vivre longtemps ». À la fin du dix-huitième, nous aurons la première approche quantitative et rigoureuse des résultats de l’opération, publiée par Jean-Baptiste Baudeloque : « sur 72 femmes opérées au moment de leurs couches , 42 le furent avec succès » . 6

L’horreur qu’inspire une césarienne, au sein des praticiens, fait du forceps l’outil privilégié de l’accoucheur. Son emploi va se banaliser jusqu’à devenir outrancier, malgré les séquelles qu’il peut entraîner, handicap psychomoteur ou mental chez l’enfant, délabrement des voies génitales chez la mère. Des êtres qui seront marqués toute leur vie, comme le souligne l’historien J. Gélis.

La controverse, pour ou contre la césarienne, va opposer les accoucheurs du Moyen-Age jusqu’au vingtième siècle. La découverte des antibiotiques clôture le débat. C’est une véritable révolution thérapeutique en obstétrique : la césarienne, hier encore meurtrière malgré l’apport de Pasteur, devient un outil préventif qui protège la mère et l’enfant. On ne va plus se lancer dans des accouchements difficiles qui mettraient en péril la vie de l’un ou de l’autre. Mais cette révolution, scientifique et technique, est trop récente, semble-t-il, pour avoir anéanti toutes les influences des maîtres à penser des siècles passés. Qu’est-ce que quatre ou cinq décennies dans l’histoire de l’humanité ?

Comment expliquer l’utilisation de plus en plus grande du forceps, sans l’influence des anciens ? Depuis les antibiotiques, la pratique de la césarienne aurait dû réduire considérablement les applications de forceps, les limiter aux rares cas où la mère ne peut pas ou ne doit pas pousser (fatigue ou maladie grave) et lorsque l’enfant souffre en phase terminale. Au lieu de cela, l’application de forceps est, pour certains accoucheurs, systématique chez les jeunes primipares (qui accouchent pour la première fois). On pourrait leur prêter de mauvaises intentions et penser qu’ils sont pressés. Pressés de retrouver leur famille ou une autre accouchée qui les attend ou encore une consultation interrompue. Ne seraient-ils pas plutôt pressés d’en finir pour mettre inconsciemment un terme à l’inquiétude qui, selon Kreis, plane sur tout accouchement ? « Tant que tout n’est pas terminé, on n’est jamais tranquille... l’imprévisible ! » Ainsi parlaient les anciens accoucheurs, ainsi parlent les accoucheurs d’aujourd’hui. Ils ne sont tranquilles, médecins et sages-femmes, que lorsque tout est terminé, les éventuelles complications infectieuses seront jugulées par les antibiotiques. Le contexte thérapeutique a changé mais le discours lui n’a pas changé, preuve tangible que l’angoisse est demeurée . Mais alors que l’angoisse était exprimée en même temps que l’impuissance à agir chez les anciens : « voir périr la mère et l’enfant et n’y pouvoir rien faire », aujourd’hui l’anxiété est souvent diffuse , non identifiable. Les femmes, au début de la préparation, décrivent bien cet état intérieur: « J’essaie de me raisonner, je ne risque rien, je peux ne rien sentir avec la péridurale et, malgré cela, il subsiste en moi une inquiétude... une appréhension, quelque chose de vague, d’indéfinissable mais qui est bien là. »

Nous n’arrivons pas à cerner, à identifier cette peur parce que c’est la peur des autres, celle de nos ancêtres que nous charrions au fond de nous. Peur qu’ils nous ont fait partager, à travers un récit à forte charge émotionnelle ou à travers des textes écrits particulièrement émouvants. On sait aujourd’hui que les émotions laissent des traces au niveau des connexions des cellules nerveuses, traces qui constituent la mémoire. Ces traces peuvent être réactivées à notre insu. Comme ce processus est automatique et inconscient , nous ne comprenons pas d’où nous vient l’angoisse : nous avons peur, mais nous ne savons pas pourquoi. Un héritage, la peur de nos ancêtres, qui restera lourd à porter, aliénant, tant que nous n’aurons pas reconnu et intégré à la conscience les origines de cette peur.

Tant qu’il y aura parmi nous des survivants de l’époque où le taux de mortalité en couches était très élevé, 7 à 10 %, il nous sera difficile d’objectiver la situation de l’enfantement et de prendre la distance nécessaire pour accéder, comme Bachelard nous y invite, à l’esprit scientifique. Deux mondes coexistent en nous , celui où, selon J. Gélis, « l’accouchée avait toujours un pied dans la tombe » et l’ère des antibiotiques où la mort devient exceptionnelle : 0,01 %. Le poids du premier monde, lourd de plusieurs siècles de misères, freine l’évolution du second, chargé d’espoir mais à peine vieux de quelques décennies. Ces deux mondes radicalement opposés ne seraient-ils pas symbolisés, en obstétrique, par l’association contradictoire « douleur/physiologie » ? Le premier terme de la contradiction (douleur = pathologie = danger de mort) représenterait le passé qui bloque l’évolution des esprits en se projetant dans l’actuel , et le second terme (physiologie = vie) représenterait le présent : « grâce aux antibiotiques une femme peut , aujourd’hui, donner la vie sans risquer la mort ».

Autrefois, la grossesse était une maladie
Dans le passé, la grossesse était considérée comme une maladie. La médicalisation, en particulier la saignée, fragilisait un peu plus la femme enceinte. Mauriceau dira : « Les femmes enceintes sont exposées à tant d’accidents, les dangers qui les environnent sont si multiples, qu’un auteur célèbre n’a pas balancé à mettre la grossesse dans la classe des maladies les plus graves. » Les plus grands chirurgiens, de la Motte, Puzos, Petit, Levret, pensent que « les femmes enceintes sont menacées d’un engorgement du cerveau et qu’il faut pratiquer la saignée régulièrement ». 7 Dans les livrets d’accoucheurs célèbres, Mauriceau qui a introduit le forceps, Mausquet de la Motte, Jean Astruc, on trouve les thérapeutiques savantes : « les traitements systématiques des femmes grosses sont la purgation, les lavements, et surtout la saignée ». Seneaux, professeur à Montpellier, enseigne les mêmes thérapeutiques . « En 1717, dans son cours d’anatomie aux étudiants de Montpellier, le médecin Chicoyneau montre que le sang d’une femme enceinte s’est épaissi au contact de la semence mâle et qu’il est important de la saigner souvent. » (M. Laget)

Autrefois, l’accouchement était une maladie
Dans un texte de la Motte, on trouve ceci : « La plus grande partie des femmes sont persuadées, dès les premières douleurs qu’elles commencent à sentir, qu’elles sont assez malades pour accoucher » .

Dans le passé, on ne parlait jamais des accouchements heureux, rapides et sans souffrance, c’est-à-dire physiologiques. Les textes que l’on possède concernent essentiellement la pathologie. Le médecin intervenait après l’appel de la matrone, plus tard de la sage-femme, lorsqu’il y avait une complication (pathologie) au cours du travail. Il ne pouvait donc témoigner que de son vécu, la pathologie.

Si l’on regarde les textes du vingtième siècle, on voit apparaître en obstétrique une tentative de distinction entre la physiologie et son contraire. La distinction n’est qu’intentionnelle, superficielle. En profondeur, physiologie et pathologie se confondent, comme le met en lumière le texte qui suit, des professeurs Rivière et Faugère, dans l’Encyclopédie Médico-Chirurgicale (1949). 8

« CONDUITE À TENIR PAR L’ACCOUCHEUR DANS L’ACCOUCHEMENT NDRMAL [...]

d) Préparation de la maladie . Commencer par l’administration d’un lavement évacuateur [...]. Si la malade est vue à une période plus avancée du travail, mieux vaut ne pas donner de lavement... »

À travers ce texte d’un professeur, enseignant à Bordeaux, on voit bien comment l’accouchement normal (physiologique) et la maladie (pathologie) se confondent, se substituent l’un à l’autre. « Par la cohérence et la pérennité des traditions et des discours, on accède à une histoire intemporelle, celles des permanences, des inerties, de la résistance séculaire des convictions et des habitudes d’esprit . » 9

Freud parlerait de lapsus: le conscient déclare l’accouchement normal, mais l’inconscient rectifie, par l’émergence du « refoulé » (maladie = danger de mort), que l’accouchement est pathologique. Cette réduction inconsciente du physiologique au pathologique, cette confusion expliquerait les difficultés qu’ont les obstétricien(ne)s à définir avec précision ce qu’est un accouchement normal ou physiologique. Les professeurs Vermelin et Ribon de Nancy mettent l’accent sur cette difficulté : « La notion d’accouchement physiologique, pourtant simple à définir, soulève de vives controverses dès qu’il est question d’en définir le sens et les limites . » Les difficultés à définir l’accouchement physiologique - le plus souvent évoquées - sont celles liées à la notion d’imprévisibilité et à sa limitation dans le temps. La médicalisation systématique de l’accouchement normal accroît la confusion : comment dire qu’un accouchement est physiologique s’il est médicalisé ? Car « le médecin ne prend en considération rien d’autre que la maladie ». Que la maladie soit réelle ou imaginaire, l’acte médical, lui, s’inscrit toujours dans la réalité. Si la médicalisation de l’accouchement normal devient systématique, il en résulterait une généralisation de la pathologie qui, dans la réalité, n’est que de 10 %. Une épidémie qu’engendrerait le progrès technique. Comme si la peur de la peste engendrait la peste et contaminait toute la population !

Inconsciemment , nous projetons les dangers encourus par nos ancêtres dans notre vécu d’aujourd’hui. Afin de mieux comprendre ce processus, séparons avec netteté deux périodes : celle qui se situe avant les antibiotiques et celle qui se situe après les antibiotiques.

Avant les antibiotiques, la confusion était inéluctable
Avant l’apparition des antibiotiques , il était difficile, voire impossible de différencier la physiologie de la pathologie. Pourquoi ? Même après un accouchement qui s’était déroulé dans des conditions normales, donc physiologiques, les suites de couches pouvaient être mortelles. La fièvre puerpérale ou infection puerpérale , qui se déclare dans les jours qui suivent l’accouchement, n’épargnait personne. « On n’est jamais tranquille ! » Ce constat était justifié. Vrai aussi pour l’accouchement lui-même.

Comme il fallait à tout prix éviter la césarienne, 10 à 15 % d’accouchements étaient longs, parfois très longs, difficiles et ils s’étalaient souvent sur plusieurs jours. J. Gélis nous relate un cas : « La bourgeoise qui fut accouchée en 1668 par trois sommités parisiennes, un médecin et deux chirurgiens dont l’accoucheur Portal, eut-elle l’impression d’avoir échappé au pire, après un travail de dix-huit jours ? L’enfant pourtant s’était bien annoncé par une présentation de la tête, mais « les parties externes de la mère épaisses et endurcies empêchaient la dilatation et par conséquent sa sortie ». Lavement, saignées, potions cordiales furent abondamment prodiguées : en vain, « l’enfant ne sortit pas de sa place ». On arriva ainsi au seizième jour, en ne donnant pour toute nourriture à la femme que des œufs. « Le dix-septième et la nuit suivante, la malade eut de cruelles douleurs et vomit quantité d’eau. Le dix-huitième, à huit heures du matin, nous reconnûmes, écrit Portal, que notre malade empirait et que ses forces diminuaient, nous fûmes tous trois d’avis que l’enfant était mort [...] et nous en conclûmes d’en venir à l’opération. » L’enfant fut extrait après une craniotomie pour réduire les diamètres de sa tête. « Elle fut trois mois dans le lit et elle disait tous les jours qu’il lui semblait qu’elle accouchait à tout moment. Elle n’a point eu d’autre enfant depuis ce temps-là... » Si ce cas de dix-huit jours est exceptionnel, la durée de toutes les phases de l’accouchement s’étalant sur plusieurs jours était fréquente.

La femme pouvait mourir d’épuisement ou d’hémorragie provoquée par inertie utérine en relation avec l’épuisement. La médecine préventive, moins développée qu’elle ne l’est aujourd’hui, ne détectait pas toutes les anomalies. À quoi bon d’ailleurs rechercher une éventuelle malformation du bassin osseux puisque la césarienne, qui aujourd’hui résout le problème posé, était difficilement praticable car trop dangereuse. Lorsque l’anomalie était méconnue, et c’était souvent le cas, un accouchement qui semblait normal, au début du travail, se terminait de façon tragique, comme dans le cas de « la bourgeoise de Paris », où l’enfant fut sacrifié. Tant que l’accouchement n’était pas terminé, l’accoucheur pouvait s’attendre au pire, d’où sa grande inquiétude dès l’apparition d’une quelconque anomalie. Comment cet accoucheur aurait-il pu différencier la physiologie de la pathologie ?

L’isolement des accouchées dans les campagnes, l’intervention trop tardive de l’accoucheur pouvaient créer des situations irréductibles. Par exemple, une mauvaise présentation de l’enfant (présentation de l’épaule ou du front) pouvait évoluer vers une tétanisation de l’utérus et c’était la rupture utérine. Là encore, l’issue tragique marquait profondément les esprits, l’accoucheur et la famille communiaient dans une douloureuse consternation.

Jusque vers 1950, moment où les femmes commencent à accoucher en clinique ou à l’hôpital, l’accoucheur (médecin ou sage-femme) était affectivement impliqué dans chaque naissance. Comment aurait-il pu ne pas partager les joies et les angoisses de la famille qui, confiante, l’investissait comme un Dieu détenteur du pouvoir de vie et de mort, lisait sur son visage le pronostic de l’accouchement, riait quand il riait, tremblait quand il paraissait soucieux. Des liens profondément humains unissaient l’accoucheur et la famille autour de l’accouchée. Un lieu où toutes les barrières tombent, un instant fugitif où l’égalité des hommes n’est pas un vain mot. Comment un accoucheur doué d’une sensibilité normale, enrichie par l’accumulation d’aussi précieux instants, aurait-il pu ne pas être marqué lorsque la mort frappait injustement? Ces accoucheurs n’étaient pas insensibles à la souffrance. Mais il faut bien comprendre que jusqu’à l’application des antibiotiques, vers 1950, le souci majeur de l’accoucheur sera, dès l’apparition d’une complication, de sauver la mère et l’enfant. La souffrance passera toujours au second plan. Après 1950, quand la mortalité tend vers zéro, les techniques pour supprimer la souffrance vont se développer.

Dans la plupart des cas, c’était le premier accouchement qui révélait les anomalies du bassin osseux, ce n’est donc pas un hasard s’il était vécu dans l’angoisse. La peur, chez la femme, de ne pas pouvoir accoucher normalement, perturbait son équilibre hormonal et métabolique qui, nous le verrons ultérieurement, est indispensable pour assurer des contractions utérines physiologiques. Autrement dit, la peur des complications mécaniques (bassin étroit) entraînait des complications dynamiques (anomalies de la contraction utérine), et l’accouchement était toujours laborieux : très long et très douloureux. Pour la femme comme pour l’accoucheur, mais surtout pour la femme, le premier accouchement était vécu comme un examen de passage dont l’enjeu était la vie. Dans son étude sur l’Histoire de la naissance, J. Gélis souligne « cette obsession des complications pouvant entraîner la mort ». Le second accouchement était moins redouté si le premier s’était bien passé. Mais toutes les femmes redoutaient l’infection imprévisible dans les suites de couches, ou PESTE NOIRE des accouchées.

« La peste noire » des accouchées
La fièvre puerpérale est une infection qui survient dans les suites de couches. Un fléau semblable à la peste pour les accouchées et les accoucheurs jusqu’à l’introduction de l’asepsie (Pasteur) dans les pratiques obstétricales. Mais c’est surtout Fleming qui permettra, avec les antibiotiques , de maîtriser entièrement cette « peste noire ». À la fin du dix-huitième siècle, un médecin écossais, Gordon , et après lui le Hongrois Semmelwies, avaient pourtant reconnu le caractère infectieux de la maladie. Ils préconisaient déjà des précautions d’asepsie : « il ne furent pas entendus et trois générations de femmes furent ainsi sacrifiées ». 10

« La soudaineté de l’attaque, la progression rapide du mal, son issue souvent fatale en faisait une maladie terrifiante [...] La maladie était d’autant plus redoutée que le corps médical en cernait mal les causes et ne préconisa pendant longtemps que des thérapeutiques dérisoires. [...] La fièvre puerpérale est déconcertante, parce que rien ne la laisse prévoir : elle peut frapper, à n’importe quel moment, n’importe quelle femme, même après un accouchement réussi. » (Gélis)

Cette notion d’imprévisibilité restera gravée dans tous les esprits pendant des siècles, encore aujourd’hui, on médicalise l’accouchement normal pour parer à « l’imprévisible ». Tous les livres d’obstétrique actuels, précis ou abrégés, évoquent cette « peste noire » comme le chapitre le plus important de la pathologie obstétricale. Il est vrai qu’une épidémie de fièvre puerpérale pouvait, AUTREFOIS, décimer toutes les accouchées d’un village.

La fréquence de ces épidémies de fièvres puerpérales, reconnues terrifiantes par tous les auteurs, permet de comprendre l’état d’esprit des accoucheurs confrontés à ce fléau. L’imprévisibilité de l’attaque du mal les maintenait dans un état de qui-vive permanent . Comment l’accoucheur, conscient de l’éventualité de l’infection mortelle et de son impuissance à pouvoir la juguler, aurait-il pu être tout à fait tranquille, même après un accouchement qui s’était déroulé normalement ? Quand l’accouchement physiologique et l’accouchement pathologique sont ponctués par la mort, comment différencier l’un de l’autre et dire où est la physiologie et où est la pathologie ?

Il était nécessaire de re-situer le discours « on n’est jamais tranquille... l’imprévisible ! » dans le contexte médical qui l’a fait naître, pour comprendre pourquoi, aujourd’hui et dans notre civilisation, la persistance de ce discours n’a aucune raison d’être. Il en est tout autrement dans les pays en voie de développement, où le taux de mortalité maternelle reste encore très élevé.

Après les antibiotiques
Il y aura toujours un risque infectieux dans les suites de couches, même s’il est réduit par l’asepsie. Mais ce risque est aujourd’hui couvert par les antibiotiques. Quelle que soit l’origine des germes responsables de l’infection, on peut les identifier et adapter le traitement en fonction de l’antibiogramme effectué après culture des lochies (pertes après l’accouchement). Le diagnostic précoce va permettre de circonscrire l’infection au niveau de l’endomètre (muqueuse interne de l’utérus) grâce aux antibiotiques , et éviter sa dissémination aux annexes de l’utérus, trompes et ovaires, aux organes proches (péritonite), et à tout l’organisme par voie sanguine ou septicémie.

La sécurité qu’apporte aujourd’hui la couverture des antibiotiques peut entraîner certaines négligences : restons vigilants ! Si, avant les antibiotiques, l’accoucheur, quelles que soient sa compétence et sa conscience professionnelle, assistait impuissant à l’installation et à l’évolution fatale de la fièvre puerpérale, aujourd’hui , comme dans toutes les disciplines médicales, il détecte la pathologie et applique le traitement adapté.

En prévenant et en enrayant les complications infectieuses, les antibiotiques assurent le maintien de la physiologie lorsque l’accouchement s’est déroulé normalement. Ils élèvent une barrière qui empêche la pathologie de s’installer. Barrière qui a pour fonction de séparer la physiologie de la pathologie, de les distinguer en les opposant l’une à l’autre. On peut dire qu’en mettant fin à l’IMPRÉVISIBLE tant redouté, euphémisme recouvrant la mort, les antibiotiques lèvent la confusion entre le physiologique et le pathologique en obstétrique, confusion inéluctable dans le contexte médical qui les a précédés.

Les accoucheurs d’aujourd’hui sont-ils conscients du pouvoir miraculeux que leur confèrent les antibiotiques : écarter la mort d’un lieu où elle régnait depuis Adam et Ève, et mettre un terme à la pire des aberrations humaines, mourir en donnant la vie ? Est-il encore trop tôt pour lever le spectre de la mort qui plane sur la naissance et jouir sereinement des bienfaits du progrès scientifique ? À qui payons-nous ce lourd tribut d’angoisse ? À Dieu ? À nos ancêtres ? N’est-ce pas l’écho de leur voix qui nous téléguide à notre insu ? « La mère ou l’enfant ? », « Nous ne sommes jamais tranquilles... l’imprévisible ! » Cette angoisse exprimée, celle de nos ancêtres, va-t-elle nous habiter et nous paralyser encore longtemps ? Oui, tant que nous ne saurons pas la reconnaître à l’origine de certains de nos comportements contradictoires et de nos projections psychologiques. Comment ces contradictions se concrétisent-elles dans notre vécu ? Analysons quelques exemples pour y voir plus clair : au niveau du diagnostic, de la douleur et de la médecine préventive.

Au niveau du diagnostic
Lorsqu’une personne consulte un gastro-entérologue pour des troubles digestifs, ce médecin effectue une investigation complète du tube digestif pour détecter la cause des troubles décrits par le patient. Si les résultats des examens effectués (cliniques, radiologiques, biochimiques) indiquent l’absence d’une maladie organique, le médecin dira à la personne intéressée : « Tout est normal, vous n’avez rien de grave, ce sont des troubles nerveux qui provoquent les malaises ou les douleurs que vous ressentez, voyez votre médecin traitant, il vous prescrira un calmant ou un tranquillisant, en attendant de voir un psychologue qui vous aidera à trouver la cause des troubles émotionnels responsables des troubles digestifs dont vous souffrez. » Tous les médecins, quelle que soit leur discipline, auront le même comportement : ils ne médicaliseront le patient que si les examens révèlent une anomalie du système organique intéressé.

Comment, dans la plupart des Maternités, procède l’accoucheur ? Une femme entre à la Maternité pour accoucher. La sage-femme ou le médecin, examine attentivement son dossier : suivi de la grossesse, antécédents... tout est normal. L’examen clinique (hauteur utérine, BCF ou bruits du cœur du fœtus, présentation de l’enfant, dilatation amorcée avec un col souple, tête déjà engagée...) est normal. Les contractions utérines sont bien rythmées, l’utérus est souple entre les contractions. Excellent pronostic. L’accoucheur, content, s’adresse à la parturiente : « Vous accouchez, Madame, tout est normal, tout se présente bien » et, aussitôt après cette excellente nouvelle, il ajoute : « couchez-vous, restez à jeun ». On installe une perfusion pour «prendre une veine » au cas où... l’IMPRÉVISIBLE ! On installe le monitoring avec deux capteurs sur le ventre de la femme, qui vont permettre d’enregistrer le rythme cardiaque de l’enfant et les contractions utérines. Voilà, perfusion au bras, appareil sur le ventre, clouée au lit comme le Christ sur la croix et à l’agonie, mais à part ça tout va très bien !

La contradiction qui nous révèle comment nous sommes manipulés par notre inconscient (projections psychologiques inconscientes), enfermés dans la peur de nos ancêtres, apparaît là : nous déclarons l’accouchement normal = physiologique, mais nous le médicalisons comme s’il était pathologique. Si nous gardons présent à l’esprit qu’AVANT LES ANTIBIOTIQUES les complications = pathologies étaient souvent ponctuées par la mort, une autre contradiction apparaît: la médicalisation, mise en place selon son précurseur pour él

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