NON-VERBAL ET ORGANISATION
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NON-VERBAL ET ORGANISATION

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Rarement pris en compte et souvent traité comme un épiphénomène, le non-verbal est présent partout dans la communication. Les formes qu'il revêt sont multiples et diverses, de la simple mimique à la structuration du discours. Il contribue souvent à faire de la communication un processus d'influence. Dans tous les cas, le non-verbal participe de l'induction.

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Publié par
Date de parution 01 juin 2000
Nombre de lectures 166
EAN13 9782296415447
Langue Français
Poids de l'ouvrage 7 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

NON- VERBAL
ET
ORGANISA TIONAUTRES OUVRAGES DU GREC/O
Communication et Organisation, Revue semestrielle,
Université Michel-de-Montaigne - Bordeaux 3 - 16
numéros parus depuis 1992.
Induction et communication,
tome 1 - Textes préparatoires.
tome 2 - Actes du Colloque «Induction et
communication », Bordeaux, juin 1997, Bordeaux,
Université Michel-de-Montaigne - Bordeaux 3GREC/O
Groupe de Recherches
en Communication des Organisations
Ouvrage dirigé par
Hugues Hotier
NON-VERBAL
ET
ORGANISATION
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA illY IK<)@ L'Harmattan, 2000
ISBN: 2-7384-9285-5LES AUTEURS
Dominique Blin Maître de Conférences,
IUT Université Michel de
MontaigneBordeaux 3
Jean-Pierre Callegari Maître de Conférences,
Université de Valenciennes et du
Hainaut-Cambrésis
Nicole Denoit Enseignant-chercheur,
Université François Rabelais de Tours
Hélène Dufau-Rossi Maître de Conférences,
IUT, Université Bordeaux 1 (Sciences et
Techniques)
Béatrice Galinon-Mélénec Maître de Conférences habilité à diriger
des recherches,
Université Michel de
MontaigneBordeaux 3
Gino Gramaccia Maître de Conférences,
IUT, Université Bordeaux 1 (Sciences et
Techniques)
Annie Gilles Maître de Conférences habilité à diriger
des recherches,
IUFM, Université de Reims
Hugues Hotier Professeur des universités,
Université Michel de
MontaigneBordeaux 3
Aurélie Laborde Doctorante, allocataire de recherche,
Université Michel de
MontaigneBordeaux 3Jean-Luc Maurin Doctorant, allocataire de recherche,
Université Michel de
MontaigneBordeaux 3
Christian Mesnil Maître de Conférences,
IUT Calais, Université du Littoral
Catherine Pascal Enseignant-chercheur,
Université Michel de
MontaigneBordeaux 3
Bruno Ollivier Professeur des Universités,
Université Antilles-Guyane
Françoise Perdriset Maître de Conférences,
IUT de Troyes, Université de Reims
Ghyslaine Thorion Consultant et chercheur indépendant,
Paris
8SOMMAIRE
INTRODUCTION
Hugues Hotier
PREMIERE PARTIE: DE L'INTERACTION A U SYSTEME
Non-verbal et recrutement: le dit du non-dit
Béatrice Galinon-Mélénec p.17
Enseigner et apprendre le non-verbal: des pratiques
pédagogiques pour le monde des organisations
Françoise Perdriset p.37
Rituels de la co-présence dans les projets d'innovation
Gino Gramaccia, Aurélie Laborde, Jean-Luc Maurin p.49
Le non-verbal, médiateur de la relation et du sens
Jean-Pierre Callegari p. 77
Non-verbal et communication médiatisée, son usage pour
l'organisation
Catherine Pascal p.91
Non-verbal et structuration du discours
Hugues Hotier p. 107
La relation homme-cheval: une communication entre pouvoir
et manipulation
Hélène Dufau-Rossi p. 125DEUXIEME PARTIE: SIGNE ET SOCIETE
Les emblèmes d'entreprise: la part du non-verbal
Dominique Blin p. 151
Le costume dans la communication non verbale
Ghyslaine Thorion p. 165
Le non-verbal entre communication et expression
Christian Mesnil p. 185
TROISIEME PARTIE: AU-DELA DU SYSTEJ\1E
Non-verbal, médiation, stéréotypes: à côté du discours et de
l'organisation, ou en amont et en dessous?
Bruno Ollivier p. 207
De la poignée de main au symptôme psychosomatique
Annie Gilles p. 223
Du verbal au non-verbal: de la communication à la
transmission
Nicole Denoit p.243
10INTRODUCTION
Avec ce livre collectif, nous ouvrons une nouvelle collection
dédiée à la communication organisationnelle. Autant dire que nous
lui assignons, en plus de ses objectifs propres, de donner des
indications sur ladite collection. Un simple coup d' œil au
sommaire suffira à montrer qu'il ne s'agit point ici d'exposer, sur
un mode plus ou moins narratif, des expériences de communication
en entreprise mais bien plutôt d'analyser des réalités, de les mettre
en perspective et d'ouvrir une réflexion prospective.
C'est bien d'organisation qu'il est ici question et pas
simplement d'entreprise. L'entreprise est une organisation parmi
d'autres, dont la définition est fondamentalement économique.
« L'entreprise - ou, pour employer une dénomination plus
technique et moins ambiguë, la firme - est un groupe humain
orienté vers la production, dont le devenir dépend essentiellement
de la vente du produit de son activité.» (Encyclopaedia
Universalis, 1985, tome 6, p. 1177). S'il est facile de trouver une
définition de l'entreprise, March et Simon commencent leur
célèbre ouvrageI en constatant la difficulté de définir le mot
« organisation» : «Il est plus facile et probablement plus utile de
donner des exemples d'organisations formelles que de définir ce
terme. La Compagnie sidérurgique U.S. Steel est une organisation
formelle,. il en est de même de la Croix Rouge, de l'épicerie du
coin, ou du Service des Ponts et Chaussées de l'Etat de New York.
Cette dernière organisation fait bien entendu partie d'un ensemb'le
plus vaste, le gouvernement de l'Etat de New York. ». Nous ne
1
Organizations, John Wiley and Sons, New-Yark, 1958 ; Les organisations,
Dunod, Paris, 1964tenterons pas de relever le défi qu'il leur a semblé aussi vain
qu'inutile d'affronter. Ce qui ne signifie pas que nous ne savons
pas de quoi nous parlons, ni surtout de quoi sera faite cette
collection. Si l'organisation a en commun avec l'entreprise d'être
constituée par un ensemble de personnes ou de services tournés
vers un but déterminé qui constitue sa raison d'être, les rapports
marchands n'y sont pas obligatoirement présents. Il existe, dans
une petite ville du Pas-de-Calais, un groupe d'une vingtaine
d'hommes et de femmes qui se réunissent régulièrement pour faire
de la musique. Ils répètent chaque semaine. Quand ils se sentent
prêts, ils louent des tenues de soirée et, dans une salle mise à leur
disposition, donnent un concert pour leurs proches. Cela fait quatre
décennies que ce groupe d'amis, qui n'a aucun statut légal ni aucun
budget, fonctionne ainsi. Ils ont désigné en leur sein un chef et un
administrateur, choisis en raison de leurs compétences. Ils ne sont
pas subventionnés, même s'il est vrai que la municipalité leur prête
une salle, n'encaissent pas de recettes et limitent leurs dépenses à
la location des costumes et des partitions, chacun payant son écot
le moment venu. Mais ils ont un objectif commun, une activité
commune qui concourt à cet objectif et une administration de fait
qui convoque, invite, remercie, fait quelques relations publiques,
sans omettre la direction technique qu'assure le chef d'orchestre.
Ils coopèrent, produisent et diffusent leur production qu'ils peuvent
soumettre à une évaluation. Ils ont même une dénomination qui
peut être considérée comme une marque et qui les définit bien: Les
petits heureux. .. Sans but lucratif, Les petits heureux ne constituent
pas une entreprise, ni une association car il n'existe point chez eux
de structure administrative au sens formel et réglementaire du
terme (assemblée générale, conseil d'administration, bureau.. .),
pas même de statuts. Nous ne pouvons cependant pas leur dénier
- encore qu'ils ne revendiquent rien - l'appellation et la qualité
d'organisation. Cet exemple particulier suffit à montrer que la
notion d'organisation est plus large que celle d'entreprise et à
illustrer notre déclaration de principe: c'est bien des organisations
sous toutes leurs formes qu'il sera ici question.
12Les ouvrages que nous publierons auront pour objet l'étude
de la communication des organisations, qui est une communication
spécifique à bien des égards. Elle se distingue d'abord par le
contexte dans lequel elle est produite - ou qui la produit - et qui lui
donne sens, par les objets qu'elle se fixe, par les moyens qu'elle
emploie et qui vont de l'interpersonnel au quasiment diffus, du
direct au médiatisé, de l'humain à l'hyper technologisé. Lieu
d'interaction, système cohérent partiellement défini par ses
relations fondamentales, l'organisation est décrite par March et
Simon comme « une unité sociologique d'importance comparable
à celle d'un organisme biologique ». La communication des
organisations est complexe parce qu'elle met en jeu toutes sortes
de facteurs humains et sociaux, parce qu'elle emprunte des routes
balisées mais aussi des chemins de traverse, parce qu'elle est
institutionnalisée et se voudrait, à ce titre, maîtrisée alors qu'elle ne
peut empêcher l'ouverture d'espaces de liberté qui peuvent aller du
simple interstice à la plus large des béances. Rarement pris en
compte et souvent traité comme un épiphénomène, le non-verbal
s'introduit dans ces espaces. Les formes qu'il revêt sont multiples
et diverses, de la simple mimique à la structuration du discours, il
contribue souvent à faire de la communication un processus
d'influence. Dans tous les cas, le non-verbal participe de
l'induction.
On le voit, cette problématique offre des entrées multiples.
Mais, quoi qu'il en soit, c'est bien, quelles que soient sa nature et
sa forme, la communication des organisations qui constituera la
thématique commune aux ouvrages de cette collection.
A commencer par celui-ci qui traite du non-verbal dans les
organisations. Toutes les contributions ont été écrites par des
chercheurs et enseignants-chercheurs qui appartiennent au Groupe
de Recherche en Communication des Organisations (GREC/a) de
l'Université Michel de Montaigne-Bordeaux 32. On observera que
tous ne sont pas bordelais mais tous mènent des recherches dans le
cadre de cette équipe fondée en 1986. Les textes ont été distribués
en trois parties détaillées ci-après et qu'il n'est point besoin de
2 Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine, Esplanade des Antilles, Domaine
universitaire, 33405 Talence Cedex
13définir davantage. On dira simplement que la dernière est plus
éloignée du terrain et offre des éclairages conceptuels; des
éclairages plus que des explications théoriques.
Nous espérons que nos lecteurs trouveront dans ce livre
collectif de quoi satisfaire leur questionnement sur le non-verbal
lorsqu'il s'observe dans les organisations. Satisfaire ne signifie pas
rassasier, nous souhaitons au contraire que l'appétit vienne en
mangeant. Nous espérons tout aussi bien que ce premier ouvrage
donnera une idée de ce que pourra être cette nouvelle collection.
Hugues Hotier
14PREl\IIÈRE PARTIE: DE L'liVTERACTIOiV ÂU SYSTÈMENON-VERBAL ET RECRUTEMENT
LE DIT DU NON-DIT
Béatrice Galinon-Mélénec
Le non-verbal, qu'il s'exprime à l'insu du sujet ou non,
transmet un magma de signes qui fait l'objet d'un tri et d'une
interprétation de la part des personnes en interaction
communicationnelle.
La situation de recrutement que nous examinons ici est un
exemple d'application à l'organisation de résultats de recherchel qui
couvre l'ensemble des interactions humaines.
Prinàp€5 généraux
Les sens captent et le cerveau interprète
« Partir du corps et de la physiologie: pourquoi? Nous
obtenons ainsi une représentation exacte de la nature de notre
»2unité subjective c'est par le corps que «nous sentons, désiron~,
agissons, exprimons et créons (..). Vivre en ce sens n'est pour
chacun d'entre nous qu'assumer la condition charnelle dont les
I
Pour une présentation des travaux, cf. Galinon-Mélénec, B., Induction,
communication et recrutement, Texte d'habilitation à diriger des recherches,
Bordeaux, 1997, 200 p. et Texte de soutenance, Bordeaux III, février 1998.
2 Nietzsche, F., La Volonté de puissance, tradeG. Blanquis, Paris, Gallimard,
1947,p.278structures, les fonctions, les pouvoirs nous donnent accès au
monde, nous ouvrent à la présence corporelle d'autrui »3.
Le corps tangible semble séparer comme un mur les hommes
des autres hommes - même si on sait pertinemment que c'est le
corps qui les réunit. Le corps apparaît comme « l'enveloppe» qui
coupe l'individu de « l'extérieur» et renferme la véritable personne
ou selon la dénomination choisie, la « conscience », le
« sentiment », la « raison» ou la « conscience morale ».
En réalité, «c'est avant tout une forme spécifique de
conscience morale qui est responsable du sentiment de l'existence
entre « monde intérieur »et « monde extérieur », entre individu et
individu, entre moi et le monde »4. Mauss5 et Ha1l6 nous ont rendu
coutumière l'idée que chaque société a des habitudes bien à elle
dans sa façon de considérer le corps. Partir du corps, c'est prendre
le risque d'une polysémie trop grande selon les domaines de
référence (biologiques, philosophiques sociologiques, esthétiques,
etc.Y. Aussi préfèrerons-nous, dans un premier temps, parler des
sens.
Larousse définit les sens comme «chacune des fonctions
psychophysiologiques par lesquelles un organisme humain ou
animal reçoit des informations sur certains éléments du milieu
extérieur de nature physique ou chimique ». Les capteurs
sensoriels sont au nombre de cinq: la vue, le toucher, l'ouïe,
l'odorat et le goût. Les informations qu'ils transmettent dépendent
en premier lieu de leur qualité; leurs performances objectives
varient, dès la naissance, d'un individu à un autre. Ces capteurs ont
une limite qui leur est propre et si l'individu oublie qu'il fait partie
3 Bernard, Le corps, Éditions universitaires, 1972, pp. 7-9.
4
Ibid.
5 Mauss, M., Sociologie et anthropologie, 1989 (1ere éd. 1950), P.U.F, pp.
365372.
6
Hall,E. T., La dimensioncachée, Seuil, 1978,p. 197(Point).
7
Nous citeronspour mémoire: Pearl, L. (coord.par) (1998),Corps,art et société,
Paris, L'Harmattan, 1998 ; «Les images du corps », Champs visuels, n07,
1998 ; Baudry, P., Le corps extrême, Paris, L'Harmattan, 1991 ; Descamp M.A.,
Le langage du corps et la communication corporelle, Paris, PUF, 1989;
Morris, D., Magie du corps, Paris, Grasset, 1985 ; Jodelet, D., Le corps enjeu,
Musée ethnographique de Neuchâtel, 1983 ; Huxley, 1. (textes réunis par), Le
comportement rituel chez l'homme et chez l'animal, Paris, Gallimard, 1971 ;
Barthes R., Systèmes de mode, Seuil, 1967, Points, na 147 ; Hall, E. T., Le
langage silencieux, Seuil, 1984, Points, na 160 ; Foucault, M., «Pouvoir et
corps» ln : Quel corps? ouvrage collectif, Maspero, 1978, na 207.
18du monde qu'il perçoit, il est tenté de prêter au monde des limites
qui sont en fait les siennes.
Les informations ainsi reçues sont traitées par le cerveau de
façon différenciée selon les personnes. Le cerveau serait une sorte
de dispositif capable d'organiser les informations fournies par les
capteurs. Le cerveau, associant en cela des opérations
linguistiques, nommerait la réalité captée; dans ce processus, il
introduirait du discontinu dans le continu du monde. Le cerveau
interprète la réalité et nous souhaitons alerter le lecteur sur l'intérêt
qu'il y a à « se penser» comme interprète du monde et à chercher à
comprendre quel est le processus de traduction qu'il met en œuvre.
En résumé, notre perception du monde est limitée par la
qualité de nos capteurs sensoriels et par le processus
d'interprétation avec lequel nous traitons les informations qu'ils
nous fournissent.
Le poids des premières expériences
Ce traitement interprétatif dépend de nombreux paramètres,
mais un poids spécifique est donné aux premières expériences de la
vie. En effet, l'environnement humain de l'enfant apprend à celui-ci
à nommer ce qu'il voit. À cette occasion, il fait un tri et montre ce
qui, pour lui, semble essentiel. En nommant, il fournit les mots qui
donnent sens à ce qui est perçu: le tricot de la dame est rouge
donne à comprendre ce qu'il faut désigner par tricot, par dame, par
rouge. S'il est ajouté un jugement « Tu as vu comme il est beau », il
y a en même temps intériorisation de ce à quoi l'environnement
attribue la valeur beau.
En tant qu'être humain situé dans un corps, nous n'avons pas
accès à la réalité objective. Notre représentation de la réalité est le
résultat d'un travail d'élaboration psychique permanent et cette
représentation s'affine à chaque nouvelle expérience9. Cela dit,
étant donné que l'environnement de notre prime enfance nous a
appris à repérer ce qui est important de ce qui est accessoire, ce qui
8
Cf. Eco, D., Kant et l'ornithorynque, Paris, Grasset, 1997, p. 40.
9
Plusieurs auteurs évoquent cet aspect. Nous proposerons, par exemple, un renvoi
à la construction de l'habitus (ou l'histoire faite corps) selon P. Bourdieu, ln : Le
sens pratique, 1980, pp. 90-91, 102 ; et (1979), «Des structures sociales
incorporées» pp. 545-548 ln : La distinction, critique sociale du jugement,
Paris, Minuit, 1979.
19est beau de ce qui ne l'est pas, ce qui est bon ou mauvais, le
traitement des informations fournies va être filtré par cette grille de
jugement de telle sorte que le « travail» d'intelligibilité du réel est
très nettement marqué par les premières expériences. Le processus
cognitif qui initialise la représentation du monde chez l'enfant
fonctionne en intériorisant l'extériorité avec les codes, les règles du
jeu de cet environnement. Il s'opère une forme de «formatage »,
de telle sorte que dorénavant il pourra y avoir incompatibilité entre
ce formatage et les entrées (informations fournies par
l'environnement) qui pour être conscientisées doivent, après avoir
été captées par les sens, être décryptées par le cerveau. Le
processus de cognition s'effectue donc à partir de filtres,
euxmêmes résultats de l'expérience antérieure.
En résumé, chaque histoire de vie est différente, il n'existe
donc pas deux représentations du monde strictement identiques.
Chacun apprend à attribuer une valeur (esthétique, marchande,
morale etc.) à ce qu'il apprend à nommer et qui n'est qu'une
représentation de la réalité et non la réalité elle-même. Il n'y a
aucun lien naturel entre notre représentation du monde et le monde.
Il s'agit d'un «construit» (non conscient) de chaque être humain.
Le tri que chacun opère est spécifique. Pour dépasser cette
différence intrinsèque, les hommes adoptent des conventions (plus
ou moins partagées) pour nommer ce qu'ils «perçoivent» de la
réalité.
Les conventions se différencient dans le temps et dans
l'espace (géographique et social): en convenant de mots pour
désigner la réalité, les Hommes la distinguent (ils mettent une
marque distinctive sur une réalité qu'ils découpent à leur manière)
et la désignent différemment. Ils instituentlO une réalité de la réalité
qu'ils partagent - plus ou moins - avec des personnes appartenant à
des groupes humains eux-mêmes plus ou moins larges.
10
Dans le magma des signes, personne n'est « maître absolu de la signification ».
« La signification est instituée par la société. Seule l'institution de la société
peut sortir la psyché de sa folie nomadique ordinaire (...) », C. Castoriadis,
p. 450, ln : Castoriadis, C., «La constitution de la réalité », pp. 448-454,
L'institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975, Points n° 383.
20Le signe, interface entre la réalité et nous-mêmes
Imaginons qu'il y a en premier lieu le monde, cette réalité
que chacun d'entre nous apprend à nommer en apprenant à
parler. Entre le nom et la chose, il apparaît immédiatement qu'il y a
»11.un arbitraire car qu'y a-t-il de « tableïforme dans le mot table?
De plus,
- d'une part, si la façon de nommer est parfois universelle
(les « yeux », « la bouche », le « pied », etc.), elle est assez souvent
spécifique (chaque milieu socioculturel a ses spécificités) ;
- d'autre part, la réalité est faite d'éléments multiples. Elle
part du microscopique (au niveau de l'atome par exemple) pour
aller au macroscopique (le cosmos). La plupart du temps, notre
perception est dans l'entre deux. Dans tous les cas, notre perception
est tri, c'est-à-dire ouverture à certains paramètres et clôture à
d'autres.
La part du réel qui se signale à nous ne se comprend que
dans une interaction; le signe, interface entre la réalité et nous,
n'est signe que parce que nous y prêtons attention; or l'attention
joue le rôle d'une loupe: ce qui est visible pour nous peut être
invisible pour d'autres.
Le langage est un réducteur de complexité qui vise à créer
des passerelles entre les perceptions des individus. Il procède à un
découpage puis à un encapsulement d'une fraction de réel par des
mots. Le lien ainsi créé entre réalité et mots est donc à la fois
arbitraire et conventionnel. La communication s'établit facilement
entre ceux qui partagent une forme de complicité produite par une
perception d'une réalité de même ordre, la nomme et la juge de la
même manière. Par contre, une communication non fluide sera
symptomatique d'une différence «d'encapsulement» (tri de la
réalité, mots, intelligibilité du réel).
Comportements et traces
La représentation de la réalité se construit en continu de la
naissance à la mort. Le processus d'intériorisation de l'extériorité
s'effectue à l'insu de la personne. Bien sûr elle a conscience de ses
II
«La langue, dit Saussure, est toujours reçue, comme la loi» ln : Derrida, 1. et
Bennington, 1., Derrida, Paris, Le Seuil, 1991, p. 29.
21jugements sur la réalité. Elle sait repérer les sélections actives.
Mais elle repère moins les processus d'évitement qui lui permettent
de ne pas voir sa représentation de la réalité mise en cause. La
fréquentation des personnes qui ont la même représentation de la
vie apporte un confort. L'infra conscient d'une personne les repère
à travers des signes qui ont sens pour elle (mais qui ne retiendraient
pas nécessairement l'attention d'un autre). Les comportements en
extériorisant la représentation de la réalité des personnes en
présence, l'image que les personnes ont d'elles-mêmes, de leur
statut social et du cadre permettent des « élans à l'interaction» ou
conduisent à des répulsions et entre ces deux extrêmes à des
interactions nuancées. Comme les personnes n'ont pas plus
conscience des processus d'extériorisation que des processus
d'intériorisation, les traces des représentations au travers de ces
comportements jouent un rôle attractif, neutre ou répulsif selon que
les représentations coïncident largement, moyennement ou pas du
tout.
En résumé, la représentation de la réalité n'est pas accessible
en direct, toutes les extériorisations (jugements, gestes, attitudes
etc.) sont la trace visible de cette représentation.
Communication et traces
La co-présence de deux personnes provoque une évaluation
des comportements visant à repérer la trace de la représentation de
la réalité de l'Autre, un jeu d'identification réciproque des
représentations. En ce sens, le confort induit par une
communication fluide entre deux personnes provient de
l'impression - le plus souvent provisoire - qu'il y a accord sur la
représentation de la réalité.
Les interactions avec autrui conduisent à une prise de
conscience des différences et des ressemblances dans les
représentations de la réalité. Le recouvrement des représentations
de la réalité ne peut pas être total. La communication parfaite n'est
donc pas de ce monde. En ce sens, « l'enfer, c'est les autres ».
Des recouvrements partiels et réguliers de représentation
entre plusieurs personnes contribuent à permettre à la personne de
définir son identité sociale. Chacun construit ainsi une
22représentation de lui-même à travers son interaction avec les
autres. L'importance du recouvrement de la représentation de la
réalité peut concerner plusieurs personnes. L'espace social ainsi
constitué permet le repérage de l'identité sociale.
Le dépassement de la théorie mathématique de la
communication
Le Schéma de Shannon et Weaver
(Emetteur-MessageDestinataire) même enrichi de la dimension «reformulation du
message» posée pour éviter les déperditions d'entendement - dues
à des raisons acoustiques, physiques, sociologiques et
psychologiques - apparaît alors trop limité. Certes, deux personnes
qui échangent verbalement mobilisent des mots, un langage, dans
l'objectif de véhiculer un contenu (un message). Pour qu'elles
puissent se comprendre, il est indispensable qu'elles aient un
langage commun. Nous dirons que la réalisation des inférences
interprétatives n'est possible que si les parties en présence
partagent l'usage des mêmes mots.
Nous existons dans un corps et nous ne pouvons pas ne pas
avoir de comportements (Watzlawick). Nous dirons que:
- le non-verbal est étroitement mêlé au verbal, l'interférence est le
fruit d'un processus complexe où le non-verbal joue lui-même le
rôle de langage. L'attitude corporelle, les mimiques, les gestes, le
ton, les attitudes, etc. viennent conforter, nuancer ou annuler le
sens des mots, indiquer leur valeur (ironique, espiègle, grave,
etc.) et le poids donné par la personne à la représentation de la
réalité qu'il évoque.
- alors que le verbal suppose une certaine proximité auditive, la vue
effectue à une distance plus grande la reconnaissance réciproque
des signes à travers le non verbal.
D'une façon générale, le « langage» non-verbal précède le
verbal. La reconnaissance réciproque des signes ainsi mise en
œuvre - le plus souvent de façon non consciente - va jouer soit de
façon relativement neutre, soit de façon répulsive, soit de façon
attractive: la mise en relation est de l'ordre d'un processus primaire
où l'extériorité de l'autre est un ensemble complexe d'indices sur sa
23représentation de la réalité. La mise en relation par le non-verbal
précède le verbal et en fixe le « cadre »: conventionnelle et
de surface, antipathie, sympathie, empathie etc.
Conséquences gJr le recroUment
Communication non verbale et recrutement
Si nous essayons de repérer les conséquences de ce qui
précède sur le recrutement, nous dirons qu'au moment même de
l'entretien d'embauche, les personnes en présence - le candidat
comme le recruteur - portent des jugements sur la situation, sur
l'autre, et sur eux-mêmes à partir d'une représentation individuelle
et spécifique qui dépend de leur histoire de vie respective.
Les personnes en présence arrivent dans la situation de
l'entretien d'embauche avec leurs propres représentations: la
situation, les signes émis, les messages vont être «entendus»
(filtrés), jugés à partir de ces représentations. S'il existe un fort
différentiel de représentation, les signes émis seront interprétés de
façon non consensuelle et il n'y aura pas recrutement; inversement,
une représentation relativement proche entraîne l'émission de
signes et de messages qui sont interprétés par leur récepteur selon
les mêmes critères que celui de l'émetteur: les co-présents sont
dans une relation de communication fluide; la probabilité de
recrutement est plus grande.
Le parcours du candidat à l'emploi influence ses
représentations et la situation de recrutement
Nous avons vu que les comportements sont le fruit de
schèmes mentaux eux-mêmes résultats d'une incorporation
inconsciente de conditions de vie et sont donc, aussi, message sur
la personne. Ils sont interprétés positivement ou négativement
selon la proximité des représentations des acteurs en présence.
L'organisation qui recrute va être conduite à choisir entre plusieurs
candidats à partir des processus généraux de communication
décrits plus haut.
Nous allons présenter ici quelques cas d'application de ces
processus. Il ne s'agit que de exemples. Nous avons
24choisi ceux qui nous semblaient intéresser le plus grand nombre de
lecteurs dans le contexte économique et social actuel.
L'orientation dans l'espace socio-économique
Les candidats qui se présentent n'ont pas toujours pris le
temps nécessaire pour penser leur orientation dans l'espace social
et économique et ils s'exposent ainsi à un certain nombre de refus.
Certes, cette suite d'essais-erreurs peut être perçue comme un
système autorégulé d'ajustement des comportements mais la série
d'expériences peut être longue avant que l'évolution de la
représentation permette l'évolution des comportements.
Pour le candidat, travailler sur son orientation dans l'espace
social à partir de la connaissance progressive de soi peut permettre
d'accélérer le temps nécessaire à ces ajustements. En effet à partir
des recherches que nous avons menéesl\ il apparaît que
l'adéquation entre les comportements du candidat et le poste pour
lequel il candidate tient d'une orientation correcte dans l'espace
social à partir d'une double connaissance, celle de lui-même et
celle de l'organisation dans laquelle il postule et des codes
valorisés par le poste que celle-ci ouvre au recrutement.
L'orientation est gage d'une meilleure efficacité car, quand le sens
de ce qui se passe est partagé, par le candidat et le recruteur, une
induction se produit, les signes se font écho, de signe en signe
l'interprétation donnée au premier signe se confirme provoquant
une montée de sens et l'envie du recrutement: les codes du
candidat sont ajustés à la situation et co-interprétés de la même
manière par le recruteur et le candidat.
La mise en scène des comportements
Si l'orientation n'est pas suffisamment fine, la probabilité du
recoupement des représentations est plus faible. Nous l'avons dit
l'accès direct aux est impossible. Elles sont
médiatisées par les comportements. Sachant cela, le candidat peut
choisir volontairement de rentrer dans un jeu de rôle13.Le candidat
va alors adopter des comportements susceptibles de mettre le
12 Galinon-Mélénec, B., De la formation à l'emploi, le rôle de la communication,
PUP, 1994.
13 Cf. Goffman,E., La mise en scène de la vie quotidienne,Paris, Minuit, 1973et
Les rites d'interaction, Paris, Minuit, 1974.
25recruteur en situation de mise en réceptivité. Il s'agit d'une
opération stratégique qui utilise la connaissance intuitive de
l'importance de la reconnaissance réciproque des signes dans
l' 'interférence communicationnelle.
Remarquons cependant que revendiquer le fait de se
comporter selon le statut que l'on espère obtenir plutôt que de
façon « spontanée », donne aussi une indication sur la
représentation de la réalité du candidat. Ce choix du respect d'un
rôle peut être perçu différemment selon les représentations du
recruteur. Il peut être partagé par des acteurs qui ont le même
construit social et les mêmes références, il sera alors perçu
positivement. Dans le cas inverse, il sera dévalué: la mise en scène
du recrutement n'est efficace que si les pratiques culturelles des
coprésents se superposent ou si elles sont anthropologiques,
c'est-àdire communes à un grand nombre de cultures.
L'âge du candidatl4
Le plus souvent, la représentation concernant l'influence de
l'âge sur les comportements se vit sous la forme d'une
cultureclôture. Ce qui signifie que les personnes sont moins adaptables.
Or, dans un contexte économique de plus en plus tendu, où
l'entreprise doit sans cesse s'adapter, cela peut paraître un handicap.
«Plus on avance en âge, plus on est sélectif et plus les
informations que l'on a déjà réussi à traiter s'opposent
efficacement à d'autres informations ». C'est au nom de cette
culture-clôture que le recrutement des personnes de plus de 45 ans
devient de plus en plus difficile. Leur culture n'est pas remise en
cause, mais leur réponse aux stimuli de l'environnement se fait à
partir de représentations qui intériorisent des règles du jeu d'un
passé-dépassé.
Cependant, notons que si le passé est dépassé par nature, il
est aussi gage d'enracinement et repérage des étapes d'évolution.
Recruter un plus de 45 ans dans cette optique peut-être un gage de
mémoire pour un métier, pour un syndicat professionnel, pour une
gestion organisationnelle non coupée de l'histoire de son secteur
professionnel.
14 Cf. Riverain-Simard, Etapes de vie au travail, Montréal, Editions Saint Martin,
1984.
26Pour ces personnes, un travail sur la conscientisation des
codes qu'elles utilisent, sur leurs pratiques, un questionnement sur
le champ professionnel qui valorise ces mêmes pratiques peuvent
les conduire à jouer un rôle qu'elles seules peuvent tenir sans pour
autant imposer aux autres acteurs des comportements qui ne sont
plus nécessairement adéquats dans les niches d'avant-garde de
l'entreprise. L'entreprise est une organisation humaine. Les
hommes la construisent au quotidien d'un savoir différencié et
complémentaire.
En conséquence, nous dirons que le critère de l'âge doit être
croisé avec d'autres repères culturels et sociaux pour donner une
idée des représentations et des comportements des acteursJ5. À
chaque classe d'âge correspondent des modèles professionnels et
familiaux de référence qu'il convient de repérer pour comprendre
les comportements des personnes en présence. Actuellement, les
vagabondages initiatiques et le nomadisme (MaffessoliI6)
influencent la représentation de la réalité d'une fraction jeune de la
population en âge de travailler. Il conviendrait d'analyser ces
représentations pour saisir leur effet de complémentarité avec les
autres fractions de la population active.
Le rapport vie professionnelle-vie privée
Une fois passées les «trente glorieuses », la population
active a négocié différemment le temps de loisirs et de travail.
Cette évolution qui a d'abord touché les employés s'est
progressivement élargie aux cadres à la fin des années dix-neuf
cent quatre-vingt-dix. La réduction du temps de travail à 35 heures
généralisée au XXIème siècle associée à une espérance de vie plus
longue accentue encore cette évolution. Les « baby-boomers» nés
après la seconde guerre mondiale ont déséquilibré la pyramide des
âges. Ils seront très nombreux à la retraite au moment où les
cotisants seront en moindre proportion. Ils seront sans doute
conduits à retarder l'âge de leur départ à la retraite. Croisant cette
observation avec les éléments de style de vie déjà évoqués, cela
donne un profil d'acteurs au travail relativement âgés dont
15
Cf. Pineau, G., Produire sa vie, Montréal, Editions Saint Martin, 1983.
16
Maffessoli, M., Du nomadisme, Paris, Livre de poche, 1997, Biblio-essais,
n° 4255.
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