Nous, migrants
89 pages
Français

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Nous, migrants

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Description

Lors du festival Visions d'exil (Paris, novembre 2017), sur la scène du palais de la porte Dorée, un jeune poète se demande ; "De quel pays suis-je ? Je n'en sais rien. Je suis l'exil en personne." Ce poète, auquel l'Ofpra a refusé l'asile, s'appelle Mohamed Nour Wana. Ils sont des milliers, d'Afrique, d'Afghanistan, de Syrie, de Tchétchénie, contraints de quitter leur pays, à avoir choisi la France, "pays des Droits de l'Homme". L'Etat français se montre non seulement indigne dans la gestion de l'accueil, mais il s'en prend à ceux qui leur viennent en aide. La société civile, elle, sauve l'honneur. Les collectifs Good Chance Theatre, la Fabrique nomade, l'atelier des artistes en exil, réussissent ce prodige : redonner dignité et joie de vivre à des personnes meurtries par les souffrances de la migration et de l'exil.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 28 février 2019
Nombre de lectures 1
EAN13 9782336866093
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Copyright





















© L’Harmattan, 2019
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
www.editions-harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-86609-3
Titre

ADRET







Nous, migrants
Sous le même nom

Sous le même nom

Travailler deux heures par jour , Seuil, 1977.
Résister , Minuit, 1997.
Le Changement climatique, aubaine ou désastre , Cerf, 2007.
La Révolution des métiers verts , Autrement, 2011.
Même si on pense que c’est foutu , Harmattan, 2017.
À Blessing Matthew, noyée dans la Durance en tentant d’échapper aux forces de l’ordre.
« Après tout, les réfugiés ne font que revenir . Ils ne débarquent pas de rien, ni de nulle part. Quand on les considère comme des foules d’envahisseurs venues de contrées hostiles, quand on confond en eux l’ennemi avec l’étranger, cela veut surtout dire que l’on tente de refouler quelque chose qui, de fait, a déjà eu lieu : quelque chose que l’on refoule de sa propre généalogie. Ce quelque chose, c’est que nous sommes tous des enfants de migrants et que les migrants ne sont que nos parents revenants, fussent-ils « lointains » (comme on parle des cousins). »
(Georges Didi-Huberman, Passer, quoi qu’il en coûte, Paris, Minuit, 2017.)
Présentation
Daniel Schiff Adret
Lors du festival Visions d’exil (Paris, novembre 2017), sur la scène du palais de la porte Dorée, un jeune poète se demande : « De quel pays suis-je ? Je n’en sais rien. Je suis l’exil en personne. »
A l’âge de cinq ans, il a quitté le Darfour. Enfance et adolescence au Tchad. Fait prisonnier en Libye, il s’est enfui, a traversé la Méditerranée. Arrivé sur la côte italienne, au petit matin, il lit dans les yeux de ses compagnons de voyage épuisés de fatigue la joie de vivre .
Ce poète, auquel l’Ofpra a refusé l’asile, s’appelle Mohamed Nour Wana. Son visage est lumineux, son ton calme, presque serein. On se demande d’où lui vient son magnifique sourire. Hannah Arendt, dans un article intitulé « Nous autres réfugiés 1 » , propose une interprétation : cette gaîté affichée traduirait un optimisme forcené, voisin en fait du désespoir. Observant les photos de migrants dans le camp d’Idomeni, à la frontière gréco-macédonienne, Georges Didi-Huberman, quant à lui, croit deviner que s’ils sourient, c’est que le pire est derrière eux.
Mohamed nous accorde un entretien. Puis il nous fait visiter l’atelier des artistes en exil où il dispose d’un bureau pour travailler à l’écriture de son livre. Au cours de la visite, il nous présente à Amir I., peintre syrien. Celui-ci interrompt sa peinture pour bavarder avec nous. Il est tout de suite d’accord pour une interview.
Nous branchons le magnétophone. Amir nous parle en anglais, une heure durant. Transcrire ses paroles, les traduire, puis fabriquer un texte qui restitue, le mieux possible, son ton, sa voix, nous prendra quelques dizaines d’heures. Lorsque nous le revoyons un mois plus tard, il a fait lire le texte à une amie francophone, et nous donne son accord. Can I ask you a question ? demande-t-il, intervertissant malicieusement les rôles, Why do you do this ? Pourquoi en effet ? Parce que nous aimons ce travail de passeur de paroles. Ces étonnants voyageurs nous font prendre conscience de la violence de la migration, mais ils nous font aussi découvrir une richesse humaine. De ces rencontres sont nées d’inattendues et précieuses amitiés.
« L’art est ma maison, nous dit Amir, le seul lieu où je me sente en sécurité. Mon pays a été détruit. Je n’ai jamais pensé que trois années en France suffiraient à faire de la France mon nouveau pays. J’aime ce pays, mais je ne lui appartiens pas. J’appartiens à ma peinture. Lorsque vous êtes en exil, l’art devient le pays que vous n’avez plus. »
L’atelier lui a permis de renouer avec sa peinture, – chez-soi mobile 2 qui prend la place de la terre natale et du foyer perdu.
Marion Guémas est juriste, et se bat pour faire respecter les droits des étrangers enfermés dans les centres de rétention administrative. Espérance Minart, révoltée par le traitement réservé aux jeunes isolés, se démène pour leur trouver un toit. Toutes deux nous décrivent des entretiens kafkaïens à l’Ofpra ; l’absurde distinction entre d’une part les politiques , qui sont les bons demandeurs d’asile, et de l’autre les économiques , qui seraient les mauvais ; elles nous racontent les expulsions des dublinés vers un pays tiers, d’où, aussitôt arrivés, ils risquent d’être renvoyés vers les pays qu’ils ont fuis. En les écoutant, je pense à mes grands-parents.
Ils avaient quitté, avant la Première Guerre mondiale, leur village de Galicie orientale – province polonaise qui faisait à l’époque partie de l’empire austro-hongrois – pour s’installer en Allemagne. Après y avoir vécu plus d’un quart de siècle, ils quittent ce pays au moment de l’arrivée au pouvoir de Hitler, et se réfugient en France, où vivent déjà mes parents et où ils demandent l’autorisation de séjourner. Dans une lettre du 16 août 1934 – lettre que j’ai découverte récemment aux Archives nationales – le préfet de police écrit, au sujet de mes grands-parents :
« Les intéressés, qui sont de nationalité polonaise, ne peuvent se targuer de la qualité de réfugié d’Allemagne à aucun titre ; ils reconnaissent d’ailleurs eux-mêmes ne pas avoir été personnellement molestés, et être venus en France dans l’espoir de se créer une situation plus lucrative ; il y a lieu de noter en outre que le fils aîné des époux Schiff continue à résider en Allemagne où il n’est nullement inquiété. Dans ces conditions j’estime qu’il n’y a aucune raison de revenir sur les mesures d’éloignement dont sont frappés les époux Schiff dont la présence sur notre territoire est, à mon avis, dénuée de tout intérêt. En conséquence, je me propose de faire mettre ces étrangers une dernière fois, et sous menace d’expulsion, en demeure de quitter la France dans les moindres délais… »
Mes grands-parents quittent donc la France fin 1934 et retournent en Allemagne. De là, ils seront expulsés vers la Pologne où ils disparaîtront sans laisser de traces.
Judith Depaule est metteur en scène de théâtre. Elle dirige l’atelier des artistes en exil . Un lieu pour accueillir, mais aussi un lieu pour créer. Un lieu où Carlos Lutangu Wamba, jeune sculpteur congolais, qui a été arrêté par la police dans son pays lors d’une manifestation à Kinshasa, a réalisé une sculpture, Le Réfugié. Où Lina Aljijakli, peintre et scénographe syrienne, restée sept ans dans l’impossibilité de pratiquer son art, s’est remise à la peinture.
Inès Mesmar est convaincue que pour beaucoup d’artisans réfugiés l’amour de leur métier est la clef d’une bonne insertion. Elle a créé la Fabrique nomade, où ces artisans peuvent valoriser leur savoir-faire. En binôme avec un designer, ils réalisent un objet – bois, cuivre, tissu, verre – qui leur servira de CV.
Lors de l’exposition Trait d’union 2, organisée en mai 2018 par la Fabrique nomade, nous admirons un vase en bois réalisé par Aslan Y., ébéniste tchétchène réfugié en France. Aslan accepte volontiers le principe d’un entretien – en russe – à une seule condition : que l’interprète ne soit pas russe. L’entretien aura lieu quelques semaines plus tard, grâce à ma belle-fille tchèque, Jindra Schiff, qui traduira pour nous le récit d’Aslan. Tout au long de ce long récit, nous ne quittons pas des yeux son visage où se lisent la fierté, la détermination, l’humour ; son sourire est communicatif – comme on le dit d’un fou rire. Pour expliquer son exil forcé, Aslan remonte à la politique stalinienne des années 1930, lorsque son arrière-grand-père a été exproprié et déporté en Sibérie. Il évoque la déportation massive des Tchétchènes vers le Kazakhstan en 1944. Puis les deux guerres particulièrement meurtrières – 1994-96 et 1999-2000 – menées par l’armée russe en Tchétchénie et qui ont servi de laboratoire à l’intervention russe en Syrie. Et enfin l’actuelle dictature maffieuse de celui qu’Aslan appelle le bandit Kadyrov, installé à la tête de la Tchétchénie par le terroriste Poutine.
Venus assister à une représentation sous le dôme de Good Chance Theatre, où se produisent des migrants – comédiens, mimes, acrobates, danseurs, musiciens – nous remarquons Basir Hajioglu qui débute son numéro en esquissant des pas de danse devant des enfants assis au premier rang. Les deux bras tendus vers eux, Basir les invite à le rejoindre. Conquise par son sourire, une fillette s’avance sur la scène et, ensemble, ils improvisent sous les applaudissements du public une danse moitié menuet, moitié rock’n roll. Après le spectacle, Basir nous raconte son histoire. Ouzbek, il parle douze langues. Parti d’Afghanistan, il est passé par l’Iran, la Turquie, la Bulgarie, la Serbie, la Hongrie, l’Autriche, l’Allemagne. Arrivé en France il y a sept mois, il décide : c’est ici mon terminus. Son rêve : devenir un grand acteur.
Chez Jésus, refuge autogéré, s’est ouvert en mars 2018 en Italie, à quelques mètres de la frontière française. Les migrants, avant de tenter de passer en France, y trouvent un toit, de la nourriture, des vêtements chauds, des conseils. Vincent qui, avec d’autres, les accueille, nous explique : « Quand ils me téléphonent la nuit, perdus dans la montagne, je ne m’attarde pas sur des détails pratiques ; le message principal c’est : tu n’es pas tout seul. »
En octobre, les carabinieri ont défoncé la porte du refuge et tout détruit. Aujourd’hui, à l’emplacement qu’occupait Chez Jésus , un immense calicot proclame : « Ni patrie, ni patron, ni Salvini, ni Macron. »
Nous faisons précéder l’ensemble de ces témoignages par le point de vue de notre amie Nisrine Al-Zahre, linguiste syrienne, sur l’exil et l’accueil ; elle insiste sur la nécessité de ne pas couper les migrants de leur histoire : « Accueillir, c’est comprendre les raisons qui ont poussé l’exilé à quitter son pays ; c’est regarder en face la cruauté du monde, la folie de notre temps. »
Chacun des seize récits provient d’un entretien enregistré. Le passage à l’écrit a exigé une mise en forme, afin d’en transmettre à la fois le ton et le contenu. La validité du texte est garantie par l’auteur lui-même qui signe son témoignage.


1 Hannah Arendt, in revue Pouvoirs, n° 144.

2 Smaïn Laacher, « Réfugiés sans refuge » in revue Pouvoirs, n° 144).
Accueillir
Nisrine Al-Zahre Linguiste syrienne
Au cours du dernier siècle, mon pays a connu de nombreuses vagues d’immigration. Les a-t-il bien accueillies ? Ce que je sais, c’est que, sans qu’il y ait eu une politique d’État, les immigrés arméniens, palestiniens, etc., se sont fondus dans le tissu social syrien. Ceci dit, lorsqu’en 2003, après l’invasion américaine en Irak, la Syrie (22 millions d’habitants) a dû absorber un million d’Irakiens, je me souviens très bien que sont apparues des formes de racisme.
Je pense que l’accueil en France n’est pas bon, parce que les valeurs affichées sont en décalage avec la réalité. Dans le cas syrien, si je me réfère aux récits de mes ancêtres, c’était l’inverse : on n’affichait aucune valeur, et les gens s’intégraient. Les Arméniens venaient à Damas, construisaient à l’aide de quelques planches des petites baraques au bord de la rivière. S’ils savaient jouer du tambour, ils jouaient du tambour. Artisans habiles, cordonniers, mécaniciens, photographes, ils commençaient à gagner leur vie. Pas de réglementations, pas de permis de travail, pas de papiers. Des jeunes filles arméniennes arrivaient dans l’est du pays et, pour avoir une sécurité, se mariaient avec les Bédouins et les petits paysans de la région, qui les épousaient pour les protéger, mais aussi parce qu’elles leur plaisaient. Elles ne parlaient pas un mot d’arabe, c’était violent, mais les choses se faisaient naturellement.
Le pragmatisme consisterait à se demander : « Il y a une crise, comment limiter les dégâts ? Une politique d’accueil ne repose pas seulement sur la générosité, mais aussi sur une organisation efficace . Des gens débarquent en masse, traumatisés, ne parlant pas la langue, qu’allons-nous en faire ? » Le ministre de l’Intérieur, en présentant la nouvelle loi sur l’immigration, annonce : « Jusqu’à présent nous avons beaucoup accueilli, mais très peu intégré ; dorénavant, nous allons faire l’inverse, et développer en particulier l’enseignement du français. » J’attends de voir. Pour l’instant c’est la société civile, et non pas l’État, qui organise les cours de langue. En Allemagne, tous les migrants médecins exercent leur métier. On leur enseigne très vite l’allemand, en tout cas le langage médical, pour qu’ils puissent soigner au moins les migrants de leur langue. Autre exemple, je connais un Syrien qui a fait les Beaux-Arts dans son pays et qui vit maintenant en Allemagne. Le musée de Berlin l’a formé, il est aujourd’hui guide en langue arabe.
En France, obtenir ses papiers relève du parcours du combattant. Mauvaise volonté de la part des autorités, mais aussi absence de réelle planification de l’accueil. Au lieu de planifier, on bricole. Autre défaut bien français : l’importance accordée au discours au détriment de l’action concrète. Le langage prime. Exemple : une réunion à l’EHESS, où j’enseigne. De quoi discute-t-on ? De l’intitulé d’un nouvel enseignement. Quelqu’un lance : « Approche transculturelle. – Génial, mettons ça dans le planning, ce sera parfait. »
Quel contenu, qu’est-ce qu’on enseignera concrètement ? On verra plus tard.
L’absence de volonté d’intégrer va poser de graves problèmes. D’ici vingt ans, les enfants de ces personnes qui aujourd’hui ne travaillent pas, qui vivent parquées dans des cités, seront, comme la deuxième génération des immigrés maghrébins, remplis d’amertume et de colère.
On ignore le plus souvent – pas seulement en France, partout – la genèse de la souffrance des migrants. On ne veut pas voir les raisons politiques de leur départ. Dans l’accueil, il faut intégrer la dimension politique et l’ensemble du parcours. Il ne faut pas avoir peur des souffrances inimaginables, elles sont la réalité de notre temps. Nous devons écouter ces souffrances, comprendre ce qui est en train de se passer. Un bon accueil, c’est un accueil qui comprend et qui prend tout en considération. Notre époque, qui accepte que des criminels de masse restent au pouvoir, soient même réhabilités, vient ensuite se plaindre d’une crise des réfugiés , ou du djihadisme . On reste dans le bricolage, en ne voulant pas voir que les guerres au Moyen-Orient vont être interminables et que d’autres crises surviendront.
Les Français se disent : ces petits Soudanais, ces petits Syriens, ces petits Irakiens, jamais ils ne deviendront ni Spinoza, ni Perec, ni Kundera. Ce n’est pas cet argument-là qu’il faut avancer. Il faut dire que ce que nous apportent les immigrés, c’est la vérité de notre avenir. Ils ont pris la machine du temps avant nous. Ils ont compris la condition humaine actuelle. Nous, on est un peu en retard. Il faut que nous comprenions ; et pour cela, ils viennent nous offrir le beurre de leur expérience : « L’humanité c’est comme ça, elle est rude, plus rude que vous imaginez ; c’est à cause de cela que nous sommes ici . »
Mais, pour être juste et honnête, ce discours, il faut aussi l’adresser à ces réfugiés qui sont dans la sinistrose, dans la récrimination – je ne dis pas qu’elle n’est pas appropriée – parfois dans la haine de ce qui leur est arrivé, et dans l’idée que c’est aux autres de payer à leur place. Le discours que l’on doit tenir aux deux populations c’est : « On ne peut pas vivre les uns sans les autres . » Il faut que moi, Syrienne, je sois solidaire du petit cheminot français, car dans quelques années il sera aussi paumé que moi, il émigrera.
Regarder en face ce qui se passe, et cela ne se passe pas loin. Damas est à trois heures d’avion de Paris. Si l’on tolère que le monde continue comme ça, les réfugiés ne seront plus soixante millions, mais un milliard. On ne doit pas dissocier l’arrivée du réfugié de l’histoire de son départ. Une partie de la lutte pour changer l’état du monde c’est l’accueil, première étape de la compréhension, de la reconnaissance. Lorsqu’on accueille, on commence à comprendre.
Pourquoi rejette-t-on l’autre ? On le rejette parce qu’on a peur de lui. On ne veut pas de ce migrant chez nous parce que ce qu’il a vécu est terrifiant. La souffrance est contagieuse. On n’en veut pas. Le très controversé philosophe Slavoj Zizek a parfois des illuminations. Pour lui, la grande frayeur du monde postmoderne, c’est le tiers-monde. Les gens en ont peur parce qu’ils y voient leur avenir. Pour les gens de droite, cette population racaille vient diluer notre identité : « Ils sont trop nombreux, on n’est plus vraiment français . » C’est une peur énorme ! Une panique ! En Alsace, des villages où les gens n’ont jamais vu un Arabe votent FN à 100 %. Pourquoi ? Justement parce que leur village, sans le moindre Arabe est nickel. Quelle peur ! Quel déni, en fait ! Il faut secouer ces gens. Ce petit Soudanais paumé, regarde-le bien, c’est toi.
Quand les étudiants ont occupé l’EHESS en solidarité avec les cheminots, des étudiants syriens sont intervenus. C’est cette France-là, 1789, la Commune de Paris, mai 68, qu’ils se représentent. Ils ont expliqué aux étudiants français comment ils s’y prenaient à Alep pour échapper aux forces de l’ordre. Ils ont eu l’intelligence de s’inscrire dans la réalité française. Dans ces moments, les mécanismes à l’œuvre sont très intéressants à observer. L’un des deux jeunes Alépins parlait un anglais impeccable. Il frimait, on voyait qu’il mettait sur la table tout son capital. Il voulait séduire les jeunes Français et montrer qu’il s’intéressait à leur histoire. Et, de fait, ils étaient séduits. Mais pourquoi séduire ? Parce qu’on aime. Ce qu’apportent ces Syriens c’est : plus de tendresse, plus d’intelligence affective. Si on reste entre semblables, on perd la faculté de décoder l’autre. Les migrations offrent le trésor des langues. Ce guide qui explique les tableaux du musée de Berlin en arabe syrien, quelle richesse !
L’Exil en personne
Mohamed Nour Wana Poète né au Darfour
Mon histoire est une histoire très longue. Je ne suis pas un demandeur d’asile comme les autres. Je dirais que je suis l’exil en personne. Il y a des gens qui sont persécutés à l’âge adulte et qui décident de partir. Ils savent où ils vont. Moi, c’est le contraire. Il faut que je remonte à mon enfance. Je suis né au Darfour. En 1997, notre famille s’est enfuie au Tchad. J’avais cinq ans. Asile, frontière, pays, papiers, passeport, rien de tout cela n’existait dans ma tête. C’est plus tard que mes parents m’ont raconté. Par leurs récits, par mes recherches, par des documents, j’ai appris ce qui s’était passé, la succession de conflits, les tueries, la guerre ethnique, raciale, entre les Arabes, à peau claire, et les Noirs du Darfour.
Évidemment, lorsque votre ethnie est persécutée, vous ne vous réfugiez pas dans le village voisin, il faut aller plus loin. Le village à côté du nôtre avait été attaqué, plusieurs villageois étaient morts. Certains préfèrent fuir avant d’être touchés par le conflit, d’autres disent : je suis chez moi, je reste, Dieu me protègera. Souvent ils succombent, car les chars d’assaut et les hélicoptères attaquent par surprise.
Nous nous sommes donc installés au Tchad, d’abord dans la capitale, puis vers l’ouest. Un an après, j’étais inscrit à l’école. J’ai grandi là, au cœur du Lac Tchad, jusqu’à l’âge de quinze ans. Pendant plusieurs années il n’y a pas eu de conflit, on était bien. On n’était pas chez nous, mais je m’en foutais. Je ne savais pas : c’est quoi mon pays, c’est quoi mon village, c’est quoi ma nationalité. Avant l’âge de dix-huit ans, personne ne te parle de papiers, de pièces d’identité. Sauf quand tu as un accent, et que tes amis te demandent… Mais l’accent s’efface vite. J’ai commencé à parler le kanémbou, la langue qu’on parle au cœur du Lac Tchad. J’ai appris le peul. Le lac est une zone frontière, où se croisent plusieurs ethnies. D’un côté le Cameroun qui n’est pas loin, le Nigéria qui n’est pas loin non plus, d’un autre côté le Tchad, et enfin le Niger.
Les gens pêchent, vendent le poisson aux commerçants, qui le fument, le sèchent, le transportent au Nigéria. Chacun cherche à survivre avec sa famille. La nature est vaste et n’appartient à personne, il y a de la terre à cultiver. Dans le village, pas de commissariat de police, pas de contrôle de papiers, personne ne vient t’embêter et te demander d’où tu viens.
L’école était à six ou sept kilomètres, j’allais à pied. Dès que j’ai appris à écrire, j’ai tout de suite aimé. À l’époque, ce n’était pas tout le monde qui avait le téléphone, on écrivait des lettres sur papier. J’écrivais pour des gens, je leur lisais leur courrier, je traduisais. J’ai commencé très jeune et je continue : les gens m’apportent le récit de leur histoire pour l’Ofpra, et je traduis.
En 2007 un conflit a éclaté au bord du Lac Tchad entre d’un côté les autochtones, des Tchadiens authentiques qui étaient éleveurs, et de l’autre des réfugiés qui venaient du Nigéria, du Cameroun, du Niger, et qui cultivaient cette terre. Les autochtones ont mis leur bétail dans les champs des autres, considérant qu’ils parlaient une autre langue et n’étaient donc pas censés être sur cette terre. Voyant leur travail de deux mois ravagé en une nuit par les troupeaux, les cultivateurs se sont vengés en répandant du poison. Beaucoup de bêtes sont mortes. Les éleveurs se sont vengés à leur tour en commençant à tuer des gens. Pas avec des armes, mais avec des lances. Les autorités sont venues pour régler le problème : qui est chez lui, qui n’est pas chez lui. Nous, nous faisions partie de ceux qui n’étaient pas chez eux. Mon père s’est senti menacé, on l’impliquait dans des meurtres commis pendant le conflit. Il s’est enfui en Libye, on est resté sans nouvelles de lui pendant deux ans.
Puis on a été évacués, car nous n’étions pas en sécurité. Ils brûlaient les maisons, les cases, prenaient les chèvres, les moutons, tout ce que vous aviez comme biens. Le jour où mon frère est devenu majeur, le chef de canton nous a dit : maintenant, il faut que vous partiez rejoindre votre père en Libye ; ici, des gens ont juré de vous exécuter à la première occasion.
On a donc été obligés, à nouveau, de partir, de quitter ce pays qui nous avait adoptés. Un pays où j’avais été à l’école, où j’avais obtenu mon BEPC, où je rêvais déjà de devenir quelqu’un dans le gouvernement.
Nous nous sommes installés dans le sud de la Libye. La vie se passait bien. Mon père était devenu militaire, recruté dans l’armée du colonel Kadhafi, le président. Les trois quarts des Libyens de cette région ont la même couleur de peau que les Africains, ils sont noirs comme moi. Le recrutement d’étrangers noirs dans l’armée libyenne pouvait se faire sans que personne ne le remarque.
En 2011 est arrivé le printemps arabe. On a d’abord entendu parler de la Tunisie, puis d’autres pays arabes. En Libye, le colonel Moammar Kadhafi était puissant et c’était incroyable d’entendre qu’une rébellion cherchait à le faire tomber. Pour moi, ces personnes se révoltaient pour être tuées. Les premiers jours, il y a eu plus de cent morts dans la rue. Les coups de feu résonnaient toute la journée.
Jusqu’alors, en Libye, il n’y avait pas eu de problème entre les trente-deux ethnies. Mais une fois que les hommes de Misratah ont réussi, avec l’aide de l’OTAN et des Occidentaux, à capturer le président et à le tuer, des querelles ethniques et des persécutions raciales se sont déclenchées dans tout le pays. Ce n’était pas une guerre, c’était de la folie ; des dizaines de milliers de morts. J’ai perdu un frère et mon père.
Ensuite, fatigués de faire la guerre, ils ont essayé de faire la paix. Mais chaque ethnie était contre les autres, aucune entente n’était possible. Le pays s’est divisé en quatre : l’ouest, l’est, le sud, et la région autour de la capitale. Qui pouvait gouverner le pays ? Personne.
Pendant ce temps-là, au sud, dans la ville où nous habitions, une région d’où était originaire l’ethnie du président assassiné, les Libyens ont commencé à persécuter les Noirs, disant qu’ils n’étaient pas libyens, que c’était le président Moammar Kadhafi qui les avait introduits. Car à l’époque de son arrivée au pouvoir, une partie de la population noire, l’ethnie Koubou, se répartissait moitié en Libye, moitié au Tchad, des deux côtés d’une frontière tracée par les Occidentaux. Dans une même famille, certains se retrouvaient Tchadiens, d’autres Libyens. Comme le Tchad est plus pauvre que la Libye, des familles sont entrées se fondre parmi les Libyens. Tout le monde le savait, mais personne ne pouvait rien dire, car ils étaient protégés par Moammar Kadhafi qui les recrutait dans son armée. Après sa chute ont commencé des vengeances contre les Noirs. On voulait les éliminer, les chasser du pays, les exécuter. Une guerre interraciale a éclaté. On voit un Noir, on le tue sans savoir ce qu’il n’a fait ni même d’où il vient. Et quand on voit un Blanc, on le tue sans savoir ce qu’il a fait, ni d’où il vient. Les armes à feu circulaient, y compris dans les mains des enfants.
Des Maliens, des Sénégalais, des Tchadiens, étaient attaqués. On leur volait leur téléphone portable, on les fouillait pour prendre leur argent. On violait les femmes, les jeunes filles. Personne ne prenait leur défense. La police avait cessé de faire son travail. La loi était celle du plus fort. Ils ont commencé à capturer les gens, à les enfermer pour les rançonner. Même quelqu’un qui n’a rien, il a sa vie, et comme il y tient, il va l’acheter. Comment faire acheter sa vie à quelqu’un qui est démuni, qui n’a que son manque ? Ils ont trouvé un moyen : le téléphone portable ! Ils le forcent à appeler sa famille, en Côte d’Ivoire, au Ghana, au Nigéria : « Vous voulez le revoir vivant, c’est mille dollars. » Ils le torturent, il pleure au téléphone. Au bout d’une semaine, si la rançon n’est pas arrivée, ils choisissent une personne et l’exécutent devant les autres. C’est un business très rentable. Chaque Africain qui circule dans la ville représente mille dollars.
J’avais appris le français à l’école. Avec les Guinéens, je parlais peul ; avec les Tchadiens, kanémbou. Ce sont des langues que j’ai apprises enfant, en fuyant de droite et de gauche avec mes parents qui m’ont traîné de pays en pays jusqu’à ce qu’ils succombent. L’exil est devenu mon héritage.
Les Noirs étaient tués comme des mouches. Dans la rue je voyais des ambulances qui les prenaient et les enterraient, car personne ne venait réclamer le corps. Je me cachais, ma mère me disait : « Ne va pas au travail c’est dangereux. » Il fallait que je trouve une solution. Partir ? Je ne pouvais pas rentrer, pas de marche arrière possible.
Partout quelqu’un vous guettait. Quelqu’un qui vous voulait du mal, j’en étais sûr, sans savoir qui ça allait être. Jusqu’au jour où je suis sorti et où j’ai reçu un coup sur la nuque. Quand j’ai ouvert les yeux, j’étais dans le coffre d’une voiture. A l’arrivée ils m’ont questionné sur mes origines, j’ai caché que j’avais passé des années dans le pays. Ils auraient pu en déduire que mes parents avaient combattu pendant la guerre. Je me suis fait Soudanais comme les autres.
On était plus de sept cents à être enfermés. Ils maltraitaient les personnes, les tabassaient, les torturaient. A côté de moi ils frappaient un Ivoirien qui ne comprenait pas ce qu’ils lui disaient, c’était comme taper sur un arbre. Lui, il ne savait même pas pourquoi on le tapait. Ils lui criaient qu’ils voulaient telle somme et m’obligeaient à traduire. Ils savaient que je parlais français, que je parlais peul, arabe, kanémbou. Pour eux c’était comme posséder un portable qui peut faire la traduction. Je traduisais : « Tu dis que ta mère a vendu votre maison et que la somme n’est pas suffisante pour la rançon ; ils s’en fichent, si demain la rançon n’arrive pas ils t’exécuteront. »
On vivait comme des chiens, on mourait comme des chiens. On s’enterrait nous-mêmes, on mettait de la poussière sur le cadavre, sans l’ensevelir, comme un animal qu’on recouvre de terre à cause de l’odeur.
Ton ami supplie qu’on le croie, il jure qu’il n’a pas d’argent, et le lendemain tu le vois se faire torturer et prendre une balle dans la tête. On t’oblige à l’enterrer : « Tu as une semaine, si ta rançon n’arrive pas, tu finis comme lui . » Ça fait peur, ils le disent, ils le font. Personne ne peut les empêcher, il n’y a que Dieu. Tout ce qu’on a, c’est le téléphone portable, et sa famille dans un autre pays qui doit payer la somme. Moi, je valais cher, il ne s’agissait pas d’une rançon, je n’étais pas à vendre. D’une part je n’avais pas de contact avec ma mère, d’autre part je pouvais leur servir.
Quand je montais dans la grande salle, je voyais des dizaines de filles, qui avaient été enlevées, violées, des adolescentes de quatorze, quinze ans, enceintes ; certaines me disaient : je veux me suicider . D’autres insultaient leurs bourreaux. Je ne pouvais pas traduire, je ne pouvais pas dire au bourreau que la fille l’insultait. Certaines s’en foutaient de mourir et répondaient ; j’essayais de leur faire comprendre qu’ici on n’est rien. Se mettre en colère, c’est comme s’immoler. Il faut attendre, un jour viendra peut-être où ça va changer. Et ce jour est venu. J’avais le droit de me promener dans la salle, mais je n’avais pas le droit de sortir. Un jour, ils ont oublié que je comprenais parfaitement ce qu’ils se disaient : « Vendredi c’est la fête, on ne reviendra pas. » C’était la clef que j’attendais.
Un ami était employé à des travaux forcés à l’extérieur. Il construisait des bâtiments, et revenait le soir dans la cellule. Je lui annonce la nouvelle : « On n’a que deux jours ; il faut que tu nous trouves quelque chose de solide, n’importe quoi, un marteau, un bout de fer, même si tu dois le cacher dans ton anus. » Pour lui c’était déjà… il respirait la liberté. Je lui parlais, je voyais qu’il était content, comme s’il était déjà libre. Il s’est rendu au travail, il a ramené une sorte de tête de pioche. Ils ont enfermé tout le monde dans la grande salle et sont partis. Je me suis mis debout devant les sept cents personnes, tel un président devant son peuple, j’ai montré la tête de pioche : « Voici la clef de notre liberté. »
Beaucoup ne comprenaient pas ce que je disais, je traduisais dans toutes les langues que je connaissais, même en anglais : « On a vingt-quatre heures. Parmi vous certains sont ici depuis plus d’un an, certaines ont été violées et sont enceintes. Je suis désolé pour ceux qui ne veulent pas être mêlés à ça, mais si vous restez vous savez ce qui vous attend : la rançon, la torture, la mort. »
Ce jour-là, j’ai vu la force de l’union. Le mur était en ciment, chacun tapait de toutes ses forces cinq ou six coups, à tour de rôle. En cinq minutes, on avait fait un trou par lequel pouvait passer un éléphant. De l’air frais entrait. On est sortis. Il y avait un deuxième mur, en béton celui-là. Impossible de l’attaquer avec notre petit marteau. Il y a toujours une solution : tout le monde s’est déshabillé, on a fabriqué une corde, on l’a attachée, on est monté. Ensuite on a couru toute la nuit, chacun dans sa direction. J’ai couru comme jamais je n’avais couru. C’était comme s’élancer dans une compétition où tu peux gagner un trophée. Si tu arrives à destination tu es le champion, sauf que le titre à gagner, c’est ta vie.
Je pensais que c’était la liberté, mais avec un petit groupe nous sommes arrivés dans une ville loin de chez moi, une ville que je ne connaissais pas, qui était tout aussi menaçante. Les esclavagistes étaient partout, ils capturaient encore plus. Nous sommes entrés dans la plantation d’un Africain qui nous a dit : « Ici aussi c’est chaud, faites attention . »
J’ai commencé à travailler dans la ville comme journalier. On te propose un travail de quatre-vingts dinars et à la fin, on t’en donne vingt-cinq et on te dit : fous le camp ! Tu ne contestes pas, ils ont leur kalachnikov à la main. Certains Libyens ont un peu d’humanité, ils savent que tu es traumatisé par ce qui se passe dans le pays, ils te paient plus que ce qui était convenu, et ils te donnent leur numéro de téléphone : « Si jamais tu as des difficultés, appelle-moi, je peux te cacher dans ma voiture, t’amener hors de ce quartier . »
Un jour, je rencontre un Malien dont le frère est en Allemagne. Il commence à me parler de l’Europe. Traverser la mer, vivre dans un pays où tu n’as pas peur d’aller dans une boutique, où tu n’as pas peur qu’une voiture s’arrête à côté de toi, où l’étranger n’est pas ton ennemi ; tu peux aller faire tes courses, regarder le vendeur dans les yeux, acheter ton portable – aujourd’hui, des portables, j’en ai deux –. Le Malien me donne le mail de son frère en Allemagne. Je me mets à prendre des contacts. Dès que je vois un Noir, je lui parle de l’Europe.
Je croise quelqu’un qui a été dans la même cellule que moi. Il a tellement grossi que je ne le reconnais pas. Lui me reconnaît : « C’est toi qui nous a sauvés ! » On organise ensemble comment s’échapper de Libye. On trouve un passeur et on négocie le prix.
Le passeur, il s’en fout que tu arrives vivant ou non, il veut juste être payé. Il ne frappe pas, il ne torture pas, il a sa manière à lui de tuer : nous entasser à cent vingt dans un bateau prévu pour soixante passagers. Tu veux sauver ta vie, donc tu paies. Tu ne sais pas combien vont monter. Au dernier moment ils t’obligent avec la kalache, soit tu montes, soit tu te fais tuer sur place. Parce que si tu refuses de monter, tu risques d’aller tout raconter.
Tu mises ta vie. Tu réussis, OK ; tu sombres, ta vie finit comme ça. Un ami avait écrit le numéro de téléphone de sa famille sur le mur. « Si je ne donne pas de nouvelles d’ici deux semaines, appelle ma mère pour lui dire que son fils a fait naufrage. – Non, ça je ne peux pas. – De toute façon tu n’as pas le choix, le numéro est là. »
Il est parti. Trois jours après, ils faisaient naufrage. Sur six-cent-quatre, cent-soixante-treize ont été sauvés. Je n’ai pas eu de nouvelles. J’ai cherché, cherché. Je suis tombé sur un Marocain qui m’a dit qu’il n’était pas parmi les survivants. Son image m’a persécuté jusqu’à ce que j’écrive ce poème :
Pardonne-moi maman.
Pardonne-moi d’être parti sans te prévenir.
Pardonne-moi de t’avoir embarrassée.
Pardonne-moi d’avoir été trop subtil et d’être parti
comme un voleur, car je fuyais la terreur,
et c’est l’erreur qui m’a surpris.
Aujourd’hui, assise sur une natte, au fond de la cour,
sur le sable où je jouais, larmes aux yeux
je sais que tu penses à moi qui suis ton fils unique, maman …
Là où mon ami avait échoué, je me devais de réussir. Même s’il fallait marcher sur l’eau. J’ai donc misé ma vie, moi aussi, comme tant d’autres. Je suis monté sur le bateau.
En plein air
Il faisait très froid crois-moi.
Pas question de vérifier quelle heure il était exactement,
peut-être minuit, une heure du matin, ou encore plus.
C’était le départ pour la mort, le dernier jour des sans-papiers dans un bateau qui emmenait plus de six cents personnes s’attendant à voir… et on avait l’espoir de voir cette terre qui existe quelque part de l’autre côté, l’Europe, là où il y a la gentillesse, là où l’être humain vit face à son semblable… pas parce qu’il a la couleur de peau blanche, ou noire, ou jaune, mais parce qu’il est un être humain …
Vers dix heures du matin, de grosses vagues se sont levées, et tac ! Une avarie juste au niveau de mes pieds. L’eau a commencé à entrer. Quelques minutes plus tard, des filles, assises au milieu, ont crié : « De l’eau ! » Je n’avais parlé à personne de l’eau qui entrait à mes pieds, je ne voulais pas créer de panique. Les gens auraient commencé à bouger dans tous les sens, ça risquait de nous envoyer à la mer. On tremblait. J’entendais le bruit de l’eau qui entre. Je me disais : c’est le moment de faire ses adieux . Tout le monde pleurait. Tout le monde priait. Même ceux qui ne croyaient pas en Dieu pensaient : ça vaut le coup d’essayer de donner son âme à Dieu.
Et là, sorti de nulle part, un hélicoptère est passé au-dessus de nous. La peur s’est envolée. Une heure après, il n’était toujours pas revenu. Est-ce qu’ils allaient attendre qu’on se noie d’abord, et ensuite filmer et mettre ça dans les médias ?
On a aperçu un bateau, tout petit, très loin. Plus on avançait, plus il grossissait, il était devenu un immeuble. Il nous a repêchés. Un bateau écossais. À bord deux mille personnes attendaient d’être dirigées vers l’Italie. On avait faim, on avait froid, personne ne tenait debout. Quatre jours plus tard, on abordait la côte italienne où nous attendaient la milice et les médias. La milice mettait de côté les malades ; j’étais là, je regardais ces personnes épuisées, mais qui avaient la joie de vivre. J’admirais tout le monde. Certains pleuraient, d’autres rigolaient. Certains avaient les mains sur la tête, d’autres étaient pensifs.
C’est à ce moment-là qu’ils ont commencé à prendre les empreintes digitales : « Vous arrivez en Europe, on vous enregistre juste pour vérifier que vous n’êtes pas des terroristes. » Nous avons tous mis nos empreintes.
L’Italie était submergée, il fallait faire de la place, aller de l’avant. « Tu vas où, toi ? – J’ai un cousin en Allemagne. – Moi, je vais en Suisse. – Tu parles bien le français, va en France, tu auras tes papiers, tu trouveras du travail ! »
En France, il te faut une identité, une carte de séjour, un papier qui dit : il est né en telle année, voici son nom, il est réfugié. Ce papier, ils ne le donnent pas à tout le monde. Il faut que tu aies été persécuté chez toi, là où tu es né. À l’Ofpra : « Avez-vous une pièce d’identité ? – Non. – Acte de naissance ? – Je l’ai perdu lorsque notre maison a brûlé en Libye. – Qu’est-ce qui nous prouve que vous êtes Soudanais ? – Ben, y a moi. – Pouvez-vous décrire la géographie de la région où vous êtes né ? Le nom de quelques villages, celui du chef du village, la position exacte sur la carte ? – Mon père ne m’a jamais montré tout ça. – Désolé, nous ne pouvons vous considérer Soudanais. Rentrez chez vous, on vous écrira . »
Ma demande d’asile a été rejetée. Je dois passer prochainement devant la CNDA (Cour Nationale du Droit d’Asile). Je vais voir comment réexpliquer mon histoire.
Au cours d’une table ronde au Musée national de l’histoire de l’immigration, j’ai entendu un juge. Une dame demandait : « Comment décidez-vous de donner ou de ne pas donner les papiers ? – Ça dépend, si je me réveille le matin de bonne humeur, si j’ai bu mon café, si le demandeur a une bonne tête, je peux dire oui. Mais si ne n’ai plus de cigarettes, si je suis en retard à cause du métro, si le demandeur ne m’a pas l’air clair, je peux dire non. »
J’ai pensé : pourvu que je tombe sur un juge qui a bu son café. Pour lui c’est comme un jeu, mais pour nous, c’est notre avenir, notre vie. Ils n’imaginent pas ce que c’est. Ils n’ont jamais entendu une maison exploser, sauf à la télé, jamais vu un cadavre.
Je suis allé assister à la CNDA, voir comment ça se passe. Ils sont trois juges. Chacun pose des questions précises : « Monsieur, vous prétendez être Masalit, vous avez vécu avec vos parents, vous ne parlez pas la langue ? » Tu n’as pas le temps d’expliquer. Pour eux c’est entendu, tu n’es pas de cette ethnie-là.
Dans sa lettre de refus, l’Ofpra m’a écrit : « Monsieur, vous n’êtes pas capable de préciser votre identité. » Ils ont raison. Je ne peux pas définir mon identité. Mais c’est quoi ma vie ? Ma vie c’est ça. C’est l’exil. J’ai passé ma vie à fuir. Pour dire qui je suis, il me faudra un livre. Ce livre, j’ai commencé à l’écrire.

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