Psychiatre, plombier de l
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Psychiatre, plombier de l'âme

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Description

Il y a deux actes dans la thérapie: écouter et faire. Ce que cherche le médecin, c'est le changement, lequel ne peut se faire uniquement à base de mots. Sans esprit de système, utilisant l'empathie et le dialogue, Anne Blanchard-Remond utilise l'hypnose ericksonienne. Ni gourou ni mage, plutôt artisan, à travers des récits, certains tristes, d'autres pittoresques, l'auteur parcourt soixante ans d'exercice professionnel. Chaque patient est un rébus pour qui il faut trouver une solution.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2010
Nombre de lectures 118
EAN13 9782336279367
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

En couverture : photographie extraite de Le Canard à l’orange, film de Patrick Bokanowski.
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296112629
EAN: 9782296112629
Psychiatre, plombier de l'âme
Pièges et sortilèges du métier

Anne Blanchard-Rémond
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Santé, Sociétés et Cultures - Collection dirigée par Jean Nadal INTRODUCTION APERÇU DE MA VIE UNE LONGUE AVENTURE PICARDE… AVANT UN RETOUR À PARIS L’ÉLECTROENCÉPHALOGRAPHIE L’ENFER ET LE PARADIS LA BEREZINA JE NE VEUX PAS ALLER À L’ÉCOLE LA CABANE REFUGE THÉRAPIE PAR INTUITION, L’ENFANT SILENCIEUSE LE BÉBÉ CHIMPANZÉ : UN BÉBÉ HYPERACTIF UN RETARD DE LANGAGE CAUCHEMARS LE MOT QUI FAIT PEUR LE POUVOIR D’UN CHAT ADULTES OU SOI-DISANT TELS QUI PEUT LE PLUS PEUT LE MOINS LES SECRETS ESCALIERS, LE FRUIT DE L’IMAGINAIRE LES ARAIGNÉES UN SOUVENIR EFFRAYANT IMPUISSANCE THÉRAPEUTIQUE STATUE DE LA LIBERTÉ : UN ACCOMPAGNEMENT LE COMPAGNON FURIEUX UN CAS D’AGORAPHOBIE PARTAGER LE MÊME VICE… CHUT… SILENCE CRISE DE PANIQUE FERROVIAIRE MON PREMIER CAS DE THÉRAPIE CLINIQUE INSOMNIES DE L’AMOUR SHÉHÉRAZADE JE VOUDRAIS QUE VOUS M’AIDIEZ À VIVRE MON SIDA UN CONSEIL IMMORAL UNE AVENTURE D’ANOREXIQUE UNE HISTOIRE DE TOC UNE OBLIGATION LIÉE AU SERMENT D’HIPPOCRATE LA MÈRE COURAGE ET SES DEUX FILLES MENACES UNE IMPRESSION ERRONÉE COMMENT PERDRE UNE PATIENTE AVANT INTERNET… IL Y A LONGTEMPS LES FANTASMES ROSE OU L’AMITIÉ INCONDITIONNELLE UN DRAME LA PENSÉE POSITIVE DES ERREURS BÉNÉFIQUES : « LA TARTE TATIN » TANT PIS, TANT MIEUX LES THÉRAPIES ACTUELLES BAVARDAGES ET PARADOXES COMMENT ENGAGER UNE THÉRAPIE ? COMMUNICATION ET AFFIRMATION DE SOI EXEMPLE DE THÉRAPIE COURTE FAVORISÉE PAR L’HYPNOSE ET LE LANGAGE ERICKSONIENS EXEMPLES D’INDUCTIONS HYPNOTIQUES L’HYPNOSE IMPOSÉE EXEMPLES DE SUGGESTIONS FACILES BIOFEEDBACK CONSEILS À UN JEUNE PRATICIEN ET MAINTENANT… BIBLIOGRAPHIE succincte
Santé, Sociétés et Cultures
Collection dirigée par Jean Nadal
Peut-on être à l’écoute de la souffrance, en comprendre les racines et y apporter des remèdes, hors d’un champ culturel et linguistique, d’un imaginaire social, des mythes et des rituels ? Qu’en est-il alors du concept d’inconscient ? Pour répondre à ces questions, la collection Santé, Sociétés et Cultures propose documents, témoignages et analyses qui se veulent être au plus près de la recherche et de la confrontation interdisciplinaire.
Déjà parus
Nossrat PESESCHKIAN, L’utilisation d’histoires orientales dans la psychothérapie positive. Le marchand et le perroquet, 2009.
Marcelle MAUGIN, Etre psychothérapeute autrement. De l’écoute à la « rencontre », 2009.
J.-C. MEYER et M.-H. GAMBS-LAUTIER, De la psychanalyse à l’haptonomie, 2009.
Michel LOBROT, La puissance des rêves, 2009.
Pierre DALENS (Sous la dir.) L’Unité de l’Eros. Regards sur l’analyse relationnelle de la vie amoureuse, 2008.
Xavier SAINT-MARTIN, L’Appareil psychique dans la théorie de Freud. Essai de psychanalyse cognitive, 2007.
Sara PAIN, Les fondements de l’arthérapie, 2007.
Roland BRUNNER, Narcisse chez le psychanalyste, 2007.
Francis DESCARPENTRIES, Le consentement aux soins en psychiatrie, 2007.
Denise KÜNZI, Accompagner la vie, accompagner la souffrance, 2007.
Pierre ZAMET, À la recherche des besoins perdus, 2006.
Pélagie PAPOUTSAKI, Enfant surdoué, adulte créateur ? 2006.
Jean-Loup CLEMENT, Mon père, c’est mon père. L’histoire singulière des enfants conçus par Insémination Artificielle avec Donneur, 2006.
Alain LEFEVRE, Calédonie mon amour, 2006.
G. BRANDIBAS et R. FOURASTÉ (dir.), Les accidentés de l’école, 2005.
INTRODUCTION
J’ai raconté beaucoup d’histoires et bien évidemment il y en a beaucoup d’autres que j’aurais pu écrire. Mais pour certaines, elles m’ont laissé une impression pénible, d’autres ont été joyeuses mais n’intéressent que moi. Pour d’autres encore, les gens sont présents, je ne peux donc pas les raconter.
Ce qui ressort d’une journée de psychiatre, c’est la diversité des problèmes, la diversité des conjonctures, le degré de névrose ou de psychose de nos patients et le degré de surprise, car on croit avoir compris ou savoir ce qu’il faut faire, et puis vous pouvez avoir un aspect totalement différent de l’être, de la vie qu’il mène et vous êtes stupéfait. Et là où vous croyez avoir échoué, il y a des changements qui se produisent, ce n’est pas toujours grâce à vous, mais c’est quelquefois tout de même de votre fait. Et là où vous croyez avoir fait quelque chose, vous voyez les gens retomber dans leurs errements.
Pourquoi ce choix d’histoires ? Ce sont celles qui me sont venues à l’esprit plutôt que d’autres, comme si dans un champ de fleurs on prenait particulièrement les fleurs bleues ou les fleurs rouges ou les fleurs d’été ou de printemps. Nos choix sont largement… j’allais écrire prédestinés, mais ce n’est pas le bon mot, sont largement conditionnés par le souvenir que nous en avons. Ce qui domine peut-être, c’est la surprise, mais aussi parfois l’ennui qui existe de ne pas avancer. Ça m’est arrivé rarement ; toujours est-il que cet ennui, il faut le chasser parce que les êtres sont comme ils sont. Quand vous entendez quelque chose pour la centième fois et que vous n’avez pas envie de l’entendre une cent unième fois ; quand les gens vous disent qu’ils ont tout changé, vous allez le croire ? Non, vous n’allez pas le croire, mais il y a peut-être un millimètre de fait là où il faudrait un kilomètre, mais c’est un millimètre. Donc les choses sont ainsi. Ce choix est basé sur une série d’expériences personnelles à travers ce qu’on a appris et oublié…
APERÇU DE MA VIE
Pourquoi ce livre, pourquoi écrire, pourquoi raconter des histoires ? C’est peut-être par gloriole, mais c’est peut-être aussi parce que chaque parcours étant unique, on évoque le sien avec complaisance.
Née avec la Grosse Bertha, j’ai grandi dans un cadre idyllique avec une mère gentille, un père homme d’État qui meurt quand j’ai onze ans, je continue à ignorer tout de la vie et même de l’école puisque je n’y vais pas. Et puis, comme la vie est « rencontre et hasard », une dame me dit un jour, alors que j’ai quatorze ans :
– Vous devez aller à l’école.
Je répète cette phrase à ma mère qui me répond :
– Si tu veux, si cela te fait plaisir.
À l’école, je passe mes bacs sans trop de difficultés car tout de même, à la maison, on m’enseignait certaines choses. Je prenais le moins possible de ce qui était scientifique et le plus possible de ce qui était littérature, histoire, langues, musique.
Après mes bacs, je réfléchis et décide de faire ma médecine. Il n’y avait comme médecin dans ma famille qu’un grand-oncle, grand chirurgien qui, d’ailleurs, ne m’a pas poussée. Je ne sais toujours pas ce qui m’a inspirée, pourquoi je me suis entêtée, car mes études de médecine m’ont paru pénibles.
Je travaille, je travaille dur. Je suis externe, vais dans différents services, prépare l’internat tout en travaillant en pédiatrie où je suis sensible à la souffrance des enfants.
Poum ! La guerre ! La défaite ! Je suis israélite, on comprend aisément ce qui suit : les humiliations, la peur. Non, je n’ai jamais eu peur ou presque pas, les brimades, l’abandon de certains, la pitié et l’amitié d’autres, très précieuse. Pendant la guerre, devant le danger croissant, je m’exile, douloureusement, trouve un équilibre dans ma future belle-famille. J’enseigne en Montessori (je n’avais pas envie de perdre mon temps), je découvre les enfants, une méthode, une pédagogie. J’apprends la cuisine, la coupe, la couture. Je donne des cours d’hygiène et de vie à des jeunes filles ouvrières d’usine. Au bout d’un an de cet exercice, je rejoins mon fiancé à Amiens sous les bombes. Curieux trajet où je m’expose de nouveau à un certain nombre de dangers mais j’ai mon précieux vélo et peux me sauver à tout instant.
La guerre se termine. J’y perds deux frères et c’est terrible ! J’y perds la femme d’un de mes frères et ses deux enfants et c’est terrible ! Mais j’ai une envie aussi terrible de vivre une vie normale.
Je passe mes cliniques et vis avec mon mari à Amiens, ville de province largement bombardée. Je l’accompagne dans sa construction d’un nouveau service d’hôpital pour enfants. Je fais ma thèse sur le dessin et la peinture chez l’enfant et leurs interprétations. Je me nourris de littérature psychologique ou psychiatrique anglo-saxonne parce que je récusais déjà ce qui était purement analytique, qui ne correspondait ni à mon tempérament, ni à mes convictions.
Ma thèse passée, je continue à m’occuper du service d’hôpital de mon mari et puis on me demande, tout à fait par hasard, peut-être parce que j’avais fréquenté les écoles et les lycées, de monter une consultation d’hygiène mentale infantile. Je le fais. De la consultation, avec un inspecteur d’Académie que j’aimais beaucoup et que je voyais rarement, on passe à des maisons d’enfants à créer. Je deviens vraiment une neuropsychiatre d’enfants sans jamais avoir eu d’enseignement dogmatique. Mes acquisitions, c’est mon initiative, mes études, mon apprentissage des tests, des tests projectifs, des quotients intellectuels, mais surtout, c’est une tâche humaine et cela me convient.
J’ai quatre enfants à moi qui m’occupent pas mal. Mon mari me demande d’apprendre l’électroencéphalographie. Je l’apprends sans enthousiasme, mais l’apprends sérieusement. Je deviens davantage épileptologue et travaille de plus en plus.
Mes enfants grandissent, je leur applique des principes pédagogiques et affectifs que je croyais bons. Je me suis souvent trompée (c’est très utile d’avoir des enfants pour savoir que l’erreur est inévitable).
Dans ma vie, il y a de tout : les bonheurs-les malheurs.
Mon mari meurt, après un an de souffrances. Je me retrouve seule à Amiens, mes enfants étant partis jeunes. À peine bacheliers. Je les ai expédiés à Paris. Je m’ennuie, travaille, heureusement, mais m’ennuie. Je continue à aller régulièrement à Paris où j’apprends de nouvelles techniques, mais me heurte au mur massif de la psychanalyse et ne suis pas toujours d’accord.
Au bout d’un certain temps, mon meilleur ami, veuf comme moi, s’occupe davantage de moi, lui à Paris au CNRS en tant que chercheur en neurosciences, moi à Amiens.
De fil en aiguille, nous décidons de nous marier. Exit Amiens, ses pompes, ses gloires, ma sécurité, ma maison, mon jardin, mes patients. Je les quitte rapidement, car c’est un geste déraisonnable.
À Paris, je me sens perdue après plus de vingt-cinq ans d’absence. De cette guerre, seul un de mes frères est encore là, très occupé car homme d’État.
Mon deuxième mari me propose des tâches de recherche et de laboratoire qui ne me conviennent pas. Je fais de l’encéphalographie à l’hôpital, ce qui est mieux que de ne rien faire.
Rapidement mûrit dans mon esprit l’idée que j’aime mieux les patients, la clinique, le contact, que tout ce qui est recherche fondamentale et je me réinstalle avec peu d’atouts. En me réinstallant, j’éprouve le désir de prolonger ma culture professionnelle et fais un pèlerinage aux États-Unis où je rencontre beaucoup de gens, beaucoup de nouvelles idées, beaucoup de nouvelles techniques.
Je rentre avec mon butin, en particulier une nouvelle façon de traiter les gens. Je ramène le « biofeedback » qui est une technique très utilisée aux États-Unis, fort peu chez nous. Je me sers de cet outil qui mesure nos réactions psychosomatiques dans beaucoup de domaines et cela me vaut une petite renommée. Ma clientèle se fait rapidement et je suis débordée.
Ma réflexion se poursuit, je me conforme à ce que je suis vraiment. Je ne me vois pas comme un psychiatre sur un socle, sur un piédestal mais avec des êtres humains qui, même s’ils sont malades, me ressemblent. C’est une vision des choses qui n’est pas très partagée.
Des thérapies comportementales aux thérapies cognitives, du cognitif au biofeedback, du biofeedback à l’hypnose que je découvre à travers un livre. Je m’initie vraiment à l’hypnose grâce à un homme que j’ai beaucoup aimé et qui fait venir à Paris des Américains remarquables. C’est donc avec enthousiasme que j’aborde cette nouvelle phase de thérapie où l’on peut solliciter d’un être ce qui n’est pas évident, ce qui n’est pas son habitude et lui donner une empreinte dont il ne souffrira pas, un nouvel élan parfois, la guérison de maux divers.
L’apprentissage me prend du temps, je ne suis plus très jeune, ai soixante ans et, bien entendu, la mode de l’hypnose étant là, ma clientèle pourrait devenir exponentielle. Je suis sage, travaille mais ne veux pas me perdre. Je garde une vie, avec deux familles, celle du père de mes enfants et celle de mon second mari. Je ne m’ennuie jamais, mais suis fatiguée parfois et travaille ainsi jusqu’à quatre-vingt-cinq ans.
Mon mari meurt alors que j’ai quatre-vingt-trois ans : c’est un deuil de plus. Mes forces décroissent, je dirais : mes forces physiques. Ma réflexion se poursuit. Au moment où je dicte ces lignes, j’ai quatre-vingt-huit ans et un peu l’impression d’avancer dans une réflexion qui n’est pas que la mienne. On la trouve maintenant partout et sous la plume de gens étonnants que je ne citerai pas. C’est agréable d’avoir, non pas un corps de doctrine, mais une certaine philosophie de l’être, une certaine sérénité.
UNE LONGUE AVENTURE PICARDE… AVANT UN RETOUR À PARIS
Ma carrière de pédopsychiatrie s’est déroulée en plusieurs phases. Quand on m’a demandé de monter une consultation de guidance infantile. Nous étions, deux amies assistantes sociales et moi, dans un local lamentable et nous avons vu le tout-venant, c’est-à-dire des enfants gravement touchés et des familles gravement déséquilibrées ou alcooliques. Il fallait faire quelque chose, ce qui était fort difficile puisqu’il n’y avait aucun établissement ni aucune structure capable de les recueillir. Les assistantes sociales suivaient un peu les familles et une autre assistante sociale, celle du tribunal, qui s’est d’ailleurs tuée à la tâche, suivait les prédélinquants. Mon travail était de voir leur potentiel, de voir s’il fallait retirer la garde aux parents (c’est arrivé) et de voir si l’enfant pouvait s’adapter ailleurs. Comme il s’agissait d’enfants de deux à 14/15 ans en général, ce n’était pas tâche facile.
Peu à peu, j’ai obtenu une psychologue qui a pu leur faire passer des tests. Mais ces tests, à mes yeux, ne reflétaient que l’instant chez des enfants souvent délabrés. Cela me permettait quand même de voir s’ils avaient un énorme retard. Dans ce qui était trop souvent la cour des miracles, nos moyens étaient limités.
Quand j’ai repris des enfants plus tard en m’étant réinstallée à Paris, j’avais une vision très différente des choses, car mon recrutement n’était pas le même.
Les enfants que je voyais étaient ou phobiques ou avaient un bégaiement ou des troubles dont la famille s’inquiétait, mais il ne s’agissait plus d’enfants débiles ou très débiles. Il m’est arrivé de voir des enfants autistes que je dirigeais immédiatement vers un hôpital spécialisé car je n’avais pas de structure me permettant de les suivre.
Ce qui m’intéressait, c’était l’apport de thérapies, je dirais « imaginatives » qui vont de la relaxation à l’hypnose en passant par le dessin sur lequel j’avais fait ma thèse déjà inspirée par les enfants. Il y avait des enfants qui ne voulaient pas aller à l’école, d’autres dont un parent ne s’occupait pas, des enfants traumatisés. Il y avait un enfant qui dessinait des loups, un autre qui m’a dessiné des « aliens ». Quand ils étaient petits, c’était beaucoup plus difficile. Il y avait les enfants qui ne pouvaient pas exprimer leur trouble autrement que par un dessin. Comme je n’avais pas d’interprétation proprement psychanalytique, je regardais les dessins, les commentais avec l’enfant, puis, peu à peu, les problèmes se décantaient.
Quand ils avaient dessiné ce qui allait tellement mal, tel qu’un loup, un monstre, un animal préhistorique, je leur demandais de faire un dessin où ça irait un peu mieux et, étonnamment, ceux qui étaient en âge de le faire, même maladroits, me dessinaient un dessin de paix (ils connaissaient souvent la colombe de la paix), un dessin familial où les parents étaient réunis, un dessin où leur maman qui était au ciel avec des grandes ailes, leur parlait. Au bout d’un moment, car cela demandait du temps, je leur demandais ce qui se passerait dans trois semaines, un mois, six semaines, s’ils allaient bien et le dessin qui correspondrait à leur mieux être.
Pallier une souffrance physique avec l’hypnose ou avec un imaginaire bien dirigé, on le peut. Je faisais souvent une séance d’hypnose infantile avec des ballons rouges imaginaires, accrochés à chaque doigt, qui soulevaient leur main et je leur disais :
– Maintenant, on va pouvoir diminuer ton mal de 10 %. Et comment va-t-on faire ?
Ils étaient dans un état un petit peu hypnotique et me disaient :
– Je vais pouvoir mettre ma douleur un petit peu ailleurs ou je vais la diminuer un petit peu ou je vais la porter un petit peu autrement, ou je vais changer de sensation.
C’est très important parce que d’une douleur aiguë, on va faire une douleur sourde, d’une douleur très localisée, on peut la porter sur un endroit où c’est moins douloureux. Le Dr Quelet a, par exemple, mobilisé les dentistes. Une hypnose simple permet de créer une sensation de froid et d’insensibilisation de la gencive. Aux États-Unis, médecins et dentistes savent dériver l’attention d’un enfant grâce à des jouets animés lors d’un examen de l’oreille ou lors d’un travail dentaire. Pour ma part, en tant que thérapeute mais aussi dans mon rôle de mère, j’ai souvent appliqué avec succès un discours qui apaisait une douleur due à une maladie, un traumatisme, voire une fracture. Une douleur d’enfant ne se nie pas, on l’accompagne.
Un processus hypnotique peut s’appliquer aux maladies graves des enfants soignés à l’hôpital.
À part de trop rares démarches hospitalières, ce processus, parfois simple, est encore peu répandu. L’hypnose a eu une réputation sulfureuse. Appliquée intelligemment, elle représente un potentiel de soins important.
J’ai eu aussi des résultats par des méthodes qui malheureusement sont peu employées et ne se sont pas transmises à beaucoup de gens, sauf un peu dans mon association d’hypnose et qui, à l’heure actuelle, ont valeur de témoignage : les dentistes les utilisent pour faire supporter à un enfant les effets désagréables d’une intervention.
J’avais naturellement toute une batterie de jouets, de poupées, de peluches. Très souvent, les peluches m’ont été précieuses ainsi que des baguettes magiques en verre. J’avais aussi des sifflets et c’est bon de faire siffler un enfant parce que cela le fait respirer. Souvent, dans ces matériaux, ils avaient le droit de choisir et d’emporter des objets de jeu qui leur plaisaient et de me dire après ce qu’ils en faisaient. C’était utile pour leurs peurs du noir et du retour ou non-retour d’un parent. C’est utile de trouver l’objet transitionnel qui les aidera à supporter une attente, une absence, ce peut être Mickey, un ange gardien ou tout autre symbole. Tout cela me paraissait nouveau, l’était à l’époque et m’aidait à soigner les quelques enfants. Disons que cela demande beaucoup de temps en général, un imaginaire un peu parallèle à celui de l’enfant et une absence totale de critique, parce qu’il ne s’agit pas d’être raisonnable et pas non plus de donner une raison précise à des souffrances qui existent ; il s’agit d’aider l’enfant à traverser une crise, un passage difficile qui peut d’ailleurs se prolonger et nécessiter une thérapie plus longue.
J’ai vu des enfants très malheureux d’avoir un père biologique qui ne s’est jamais manifesté. J’ai vu des enfants avec des mères très difficiles, alcooliques, obsessionnelles. Pour leur faire accepter ces choses-là, on ne peut pas passer par la raison. Il y a cependant cette différence avec une méthode analytique, c’est que je garde pour moi mes interprétations.
Je leur proposais un endroit « bien à eux » où ils se sentiraient bien. Il s’agissait parfois d’une maison, une vraie maison. C’est ce qu’en anglais on appelle le « safe-place ». Le « safe-place » est très précieux parce qu’on peut demander à l’enfant de s’y transporter quand il ne se sent pas bien et d’imaginer tout ce qui lui est bon et agréable dans cet endroit. On ne lui demande pas d’y aller systématiquement. On lui demande simplement de se rendre compte qu’il y a un endroit où il est à l’abri des ennuis et des attaques de la vie, des attaques à l’école, car il y en a beaucoup, des attaques de frères ou de sœurs plus jeunes, plus âgés qui l’embêtent. Ils m’ont souvent dit que cela les avait empêchés d’être malheureux, d’avoir un comportement impulsif et revanchard.
Chez l’enfant, les choses peuvent être mises en place très vite. Nous avons cultivé ensemble ce « safe-place » en le meublant, en l’améliorant en y mettant des fleurs, de la musique. Cela a été un jeu, car il y a beaucoup de jeu dans la thérapie de l’enfant. Curieusement, quand l’enfant va mieux, les parents sont un peu jaloux de vous et c’est assez normal. Il faut arriver à les dédouaner en leur disant que c’est le travail de l’enfant tout seul. Il y a là une part de vérité, mais encore faut-il arriver à trouver le joint entre l’enfant, la famille et le thérapeute.
L’ÉLECTROENCÉPHALOGRAPHIE
J’étais occupée. En outre, je venais d’avoir mon troisième enfant, ma fille Véronique. Quand elle a eu trois semaines, mon mari m’a dit :
– Il serait très utile que tu fasses un apprentissage d’électroencéphalographie.
Le seul maître en cette matière était celui qui devait devenir mon second mari, Tony Rémond, que je connaissais depuis toujours. Nous avions des liens amicaux. Je n’avais aucune envie de faire cet apprentissage qui m’obligeait à passer la semaine à Paris, à laisser mes trois enfants, à laisser ma clientèle mais, en effet, l’électroencéphalographie était un outil très utile pour voir le cerveau des gens, surtout à cette époque. Il n’y avait personne qui le faisait dans la région.
Comme mon mari était neurologue, épileptologue, moi un peu aussi, il nous manquait cette technique, ce qui nous obligeait à envoyer les patients à Paris. Nous avions une grande clientèle rurale qui n’avait pas envie d’aller se perdre dans les arcanes parisiens. J’ai pensé que je devais faire cet apprentissage.
Pourtant, je n’aimais ni la physique, ni la chimie, ni l’électronique, ni rien de ce genre-là… tant pis.
Je ne me suis pas posé de questions. J’ai suivi tous les cours avec attention, quelquefois avec difficulté. Antoine Rémond habitait trois cents mètres plus haut que nous, sur mon boulevard, il venait me chercher le matin et nous allions ensemble à la Salpêtrière. Très souvent, il m’invitait à déjeuner avec ses amis. J’ai donc mieux connu les grands patrons de l’heure dont certains étaient estimables, certains remarquables. Nous faisions des repas amusants, vivants où j’étais un peu la « petite souris » parce que je ne faisais pas partie du « club ». Nous avions des cours faits par des femmes aussi intelligentes que belles ce qui pétrifiait la provinciale que j’étais devenue.
De fil en aiguille, j’ai appris les prémisses et l’essentiel de l’électroencéphalographie. Pendant des mois, je ne rentrais à la maison qu’en week-end comme un écolier en internat.
Je suis enfin rentrée pour de bon et j’ai dit à mon mari :
– Tu vas me laisser souffler un peu parce que je n’ai pas beaucoup vu ma petite fille, j’ai envie de reprendre tout en main.
– L’appareil que tu vas employer sera livré dans huit jours et les premiers rendez-vous sont pris.
J’étais un peu syncopée.
L’appareil a été livré et il a fallu trouver un endroit pour le mettre. Comme il y avait un champ magnétique très important au rez-de-chaussée de notre maison, on n’a pas pu l’y placer. Il a fallu l’installer au second étage et donc monter ces deux étages pour le mettre en route. Par la suite, combien de fois ces deux étages ont été parcourus…
À partir de ce moment-là, mon propre travail, qui comptait déjà, a été multiplié par deux, car je passais mes après-midi à faire des tracés. Étais-je heureuse de le faire ? Il me semblait que cela faisait partie de notre devoir d’état. Nous avions plus de données sur l’état cérébral des patients. C’était une ouverture même psychologique car certains rythmes révèlent plus de données et je me suis prise au jeu. Les difficultés étaient nombreuses. J’ai eu des patients qui ont fait des crises d’épilepsie sous l’appareil, les plumes (il y en avait seize) étaient fracassées, le corps de l’appareil souffrait aussi et même si je débranchais très rapidement un patient, il fallait faire venir un technicien de Paris pour réparer les dégâts. Même sans ces incidents un peu aigus, il y avait souvent des pannes.
Moi qui n’y connaissais strictement rien, j’étais plongée dans le ventre de cet appareil pendant des heures à tenter de trouver quelle était la lampe ou les lampes défaillantes ou le système en panne.
Et comme les rendez-vous arrivaient souvent de loin, Jacques, mon mari, me disait : « il faut que ce soit réparé dans deux heures. » Avec notre fidèle assistante et secrétaire, je me rappelle que j’étais rouge comme une tomate, que je jurais. Quelquefois, cela remarchait, quelquefois non, et les patients repartaient bredouilles.
Si je fais le bilan de cette expérience qui a duré vingt-cinq ans, je pense que j’ai beaucoup appris parce qu’au-delà de ces rythmes cérébraux, il y avait la neuroscience en devenir. Il y avait les débuts d’une recherche psychophysiologique ou neurobiologique, comme on voudra, des choses qui, par la suite, se sont révélées extrêmement importantes. J’ai vu beaucoup d’enfants épileptiques qui m’ont été confiés et malgré la relative pauvreté des médicaments de ce temps-là (c’était en 1951), j’ai pu en « améliorer » beaucoup, pas tous, j’ai pu en guérir quelques-uns. J’ai pu m’attacher à cette pathologie qui est tellement mystérieuse aux yeux des autres, qui entraînait des retards, des humiliations, des mises à l’écart de la société.
Quand mon mari est mort, j’ai continué puis suis revenue à Paris et mon second mari, qui était un maître en la matière, a voulu que je poursuive, mais je me suis aperçue qu’autant il était passionnant d’avoir des patients qu’on suivait, autant des patients « ponctuels » l’étaient moins à mes yeux.
À Paris, je ne recevais certains patients que pour leur faire un électroencéphalogramme, patients qui m’étaient envoyés par des médecins et donc, je ne savais pas la suite, cela ne m’intéressait pas.
En revanche, ayant le temps, j’ai commencé en me réinstallant à faire de la polygraphie, c’est-à-dire à enregistrer des variables plus nombreuses qu’il n’était prévu. Outre le cœur et la respiration, enregistrer l’émotion, enregistrer différents paramètres a nourri ma curiosité à connaître l’impact de l’esprit sur le corps et du corps sur l’esprit, peut-être aussi une incitation à découvrir le biofeedback que j’ai rencontré aux États-Unis par la suite.
Des centaines d’heures que j’ai passées devant une machine, je pense simplement que j’en ai passé peut-être un peu beaucoup, que cela m’a menée à autre chose et que ces heures n’ont pas été perdues.
L’ENFER ET LE PARADIS
J’étais chez moi, on me dit qu’une religieuse veut me voir. Je la reçois. C’était une femme sympathique qui boitait très bas, et portait son uniforme de religieuse.
Elle me dit : « Nous avons une maison d’enfants dans laquelle nous prenons les enfants abandonnés dont personne ne veut. Vous êtes pédopsychiatre, accepteriez-vous de venir nous voir ? »

J’accepte et avec une amie assistante sociale, nous y allons quelques semaines plus tard. Devant un imposant bâtiment, assez loin d’Amiens, avec un grand jardin, nous nous arrêtons et nous entrons. La sœur qui m’avait reçue me dit : « Venez voir ! » Elle m’introduit dans un dortoir où il y avait beaucoup d’enfants dont quelques-uns étaient dans des lits parce qu’ils ne pouvaient pas se lever.

Je lui demande combien il y a d’enfants et elle me répond quatre-vingts. Je trouve que c’est beaucoup et je lui demande comment elles font. « Nous recevons des dons, me dit-elle, et la région nous aide, mais nous ne sommes pas riches et nous ne pouvons pas laisser mourir ces enfants dont personne ne veut. Mais tous ceux qui sont ici sont handicapés, vous allez voir. » En effet, je vais près d’un lit où se trouvait un petit hydrocéphale, avec une tête énorme qu’il ne pouvait même pas soulever, il était gentil, il disait quelques mots mais ne pouvait pas se lever. Un autre était aux trois quarts paralysé, un autre se tapait la tête par terre, un autre jouait avec un bout de ficelle indéfiniment. Les enfants avaient de trois à quatorze ans.

La sœur me dit qu’elle va me montrer autre chose parce qu’ils avaient quand même des enfants valides. Elle m’emmène dans une espèce de classe ; les enfants n’étaient pas assis à des tables parce qu’ils n’auraient pas tenu, ils jouaient et il y avait une autre sœur qui les surveillait. Dans l’ensemble, ils me paraissaient tellement atteints, avec des stéréotypies, des manifestations étranges, des enfants qui pouvaient avoir toutes les étiquettes et pas d’étiquettes : ce que je pouvais appeler des « enfants perdus ».
La sœur directrice, inquiète, me demande si j’accepte de m’en occuper. J’avais le cœur gros et je lui réponds que oui, mais que j’aimerais que nous fassions un bilan à chaque enfant dans la mesure du possible et que les moins atteints, car il y en avait qui étaient capables de tenir un crayon ou de parler, aillent dans une autre maison d’enfants. Elle me répond qu’elle est complètement d’accord, parce que quatre-vingts, c’est trop pour elle. Et je repars.

Quinze jours après, avec mon assistante, nous les testons comme on peut. Les moins atteints étaient des débiles moyens que je faisais partir peu à peu dans des maisons où ils pourraient apprendre quelque chose. Non que là on ne leur fasse pas une sorte d’école a minima , mais c’était très difficile pour eux d’apprendre au milieu d’enfants parfois incapables de parler, parfois tellement agités qu’ils couraient d’un endroit à l’autre, parfois agressifs, parfois totalement passifs, souvent allongés par terre.

Donc ce premier tri nous permit de n’avoir plus que cinquante ou soixante enfants que personne ne réclamait. Quelques-uns avaient des parents qui venaient les voir de temps en temps, mais c’était une petite minorité.

Et je dis à la sœur : « Nous allons d’abord voir s’ils sont tous vaccinés comme il faut, voir notre diététique », et je leur fais à tous une cuti puis on les vaccine. Je fais venir un assistant de mon mari pour leur diététique qui n’était pas, avec les moyens du bord, la meilleure; les sœurs étaient contentes, moi j’y allais tous les quinze jours, mais ce que je faisais là était bien difficile et souvent désolant. Dans l’ensemble, ces enfants n’étaient pas très propres, les machines à laver tournaient toute la journée (était-ce d’ailleurs à l’époque de vraies machines à laver, parce que c’était en 1947-48), enfin il y avait d’énormes lessives. Il y avait là des filles que les sœurs avaient élevées, qui étaient gentilles et qu’on employait à de petites tâches : s’occuper un peu du jardin, s’occuper un peu des enfants.

Je dois dire que je faisais tout ça avec un cœur un peu gros parce que ces êtres humains étaient irrécupérables et voués à quoi ? Les garçons partaient à seize ans dans des hospices et les filles, on les gardait dans l’ensemble tant bien que mal jusqu’à ce qu’une loi oblige les filles à ne plus aider et à partir également en hospice où elles perdaient tout plaisir de vivre et toute joie d’exister.

De fil en aiguille, ces enfants se sont mieux portés physiquement. Avant que je n’arrive, il y avait davantage de décès. Et quand l’un d’eux était malade, je l’envoyais dans le service de mon mari où il était soigné. La sœur qui s’en occupait me disait : « Mais quand me rendez-vous le petit Édouard ou le petit Jean, car je m’ennuie de lui. »

Puis il y a eu des choses très difficiles, car j’avais une amie qui a eu un enfant très très compromis, qui ne voyait rien, ne comprenait rien, ne savait rien, restait dans son lit et à un moment donné il a été nécessaire de l’admettre quelque part. Mes sœurs ont accepté de le prendre ; il fallait le nourrir comme on pouvait à la petite cuillère, goutte par goutte, cuillère par cuillère et il n’avait aucune réaction, mais évidemment, c’était un être humain, atrophié mais un être humain.

Et petit à petit, nous nous sommes liées, la bonne sœur qui dirigeait cet établissement et moi. C’était une vraie miraculée de Lourdes, car elle avait eu un terrible Mal de Pott, la tuberculose des os, elle avait des fistules et ses parents qui étaient croyants l’avaient emmenée à Lourdes. Et là, en une nuit, les fistules s’étaient refermées et elle avait guéri, mais au prix de séquelles quand même importantes puisqu’elle boitait très bas. Elle avait des chaussures orthopédiques et était merveilleuse de lumière et de simplicité. Je me disais que ce n’était pas possible que Dieu n’existe pas avec des femmes pareilles sur terre car elles étaient étonnantes, souriantes, contentes.

Mais j’ai eu bien des ennuis avec cette maison. Le petit que nous avions pris est mort et cela a été un énorme chagrin pour sa mère, mais je n’y pouvais rien, nous avions fait tout ce que nous pouvions. D’autres enfants sont morts, le petit hydrocéphale est mort, un enfant s’est crevé les yeux, une autre s’est tapé la tête par terre et nous avions beau essayer des bourrelets, des casques, elle en est morte. Donc c’était vraiment très très difficile.
Puis une année, je n’étais pas au courant, mais des parents d’une association d’enfants handicapés sont venus et ont distribué des jouets à ces enfants ; des nounours qui contenaient de l’étoupe, des jouets en bois. Or régulièrement, il y avait des carreaux cassés, car les enfants envoyaient tout ce qu’ils pouvaient dans les carreaux. Un homme était dévolu aux travaux ménagers et tous les jours réparait des carreaux. Donc ces gens sont venus, ont donné des jouets ; je ne sais pas quelle a été la réaction des enfants, mais le premier soin des bonnes sœurs a été d’éloigner les jouets qui contenaient de l’étoupe, car les enfants auraient avalé tout ce qu’ils pouvaient, d’enlever les jouets en bois parce que les enfants les envoyaient dans les carreaux, de supprimer tout ce qui était dangereux. Il n’est donc pas resté grand-chose. Des gens de cette association sont revenus, ont vu que les jouets n’étaient plus là et ont écrit un article incendiaire dans le journal local. Cela ne m’a pas exactement fait plaisir, je n’ai pas répondu.

Et nous avons continué notre bonhomme de chemin, mais chaque fois que je sortais de cet établissement, j’avais le cœur crevé et me disais : « L’injustice existe de toute façon, mais que ces enfants soient nés, c’est assez horrible. »

Puis le gouvernement est intervenu, ou la région ; les enfants qui grandissaient ont été placés en hospice, les bonnes sœurs ont été remplacées par des laïques, car en effet elles n’avaient pas le droit de travailler autant qu’elles travaillaient, et il y avait probablement un système assez anti-religieux là-dedans. Moi j’ai donné ma démission. Je pense que de l’enfer au paradis, il n’y a pas loin. Je ne sais pas ce qu’est devenu cet établissement où j’ai admiré au-delà du possible ces religieuses vouées à ces enfants irrémédiablement perdus.
LA BEREZINA
Il y avait à Amiens une femme d’une cinquantaine d’années, très déprimée, très misérable, grande, forte et qui s’enveloppait de manteaux multiples et d’écharpes multiples et qui venait chez moi se plaindre de ses maux de ventre régulièrement. Elle en avait beaucoup, et différents autres maux.

Elle était contente de me voir, mais c’est tout ce que je faisais : je ne l’améliorais pas, je ne la détruisais pas, je maintenais avec elle un contact plus amical que psychiatrique, parce qu’elle était totalement névrosée, et mes connaissances d’alors ne me permettaient pas de faire grand-chose et ne me permettraient pas de faire plus aujourd’hui. Jacques l’avait surnommée la « Bérézina ». Cela lui allait parfaitement.

Quand j’ai quitté Amiens, j’ai eu un peu de ses nouvelles puis je n’en ai plus eu et j’ai su qu’elle était morte. En réalité, elle est morte d’avoir avalé du bismuth en trop grande quantité. On s’est aperçu à la longue que c’était une drogue qui pouvait donner des complications mortelles et c’est de ce traitement intense qu’elle est morte. Comme ce n’est pas moi qui lui prescrivait, je n’ai pas eu de remords à sa mort, j’ai trouvé cela bien triste. Il m’est resté le souvenir de cette grande femme totalement enveloppée dans ses voiles, ses écharpes et ses manteaux et le surnom que Jacques lui avait donné la « Berezina »
JE NE VEUX PAS ALLER À L’ÉCOLE
Il s’agit d’un petit garçon de huit ou neuf ans qui ne voulait plus aller à l’école. Sa maman était seule pour l’élever bien qu’elle ait eu un compagnon mais, je crois, un peu épisodique. Ce refus d’école était péremptoire.
On m’amène cet enfant. La mère était très ennuyée, elle ne pouvait pas travailler, car elle ne pouvait pas le laisser seul et c’est la psychologue qu’elle avait consultée qui lui a conseillé de me voir.

Je trouve un garçon assez mignon, très éveillé comme peuvent l’être les enfants d’aujourd’hui, je lui demande :
– Alors tu ne veux plus aller à l’école ?
– Non, pas question !
– Mais qu’est-ce qui se passe ?
– Il y a un car qui vient me prendre le matin ; je suis le dernier qu’on prend, je suis le plus petit, il y a des grands garçons dans le car. Je suis le dernier à descendre, car c’est un long trajet, on s’arrête en route. Les grands garçons bavardent, moi je suis tout seul dans mon coin et quand j’arrive à l’école, j’ai peur et je suis fatigué.
– Mais ils ne te font pas de mal ?
– Non, mais ils me font peur parce qu’ils sont grands et ils se battent entre eux ; ils ne m’ont pas battu, mais ils se battent et ça me fait peur. Et le trajet est tellement long, vraiment je ne peux pas.
– Est-ce qu’on peut faire autrement ?
– Non ! Et je n’irai pas à l’école.
– Et si ta maman te conduisait en voiture ?
– Là ce serait différent.

Il me dessine sa maman, pas son père. On le voit tout seul, au milieu du dessin, avec la maman assez loin.

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