Satisfaire nos besoins : un choix de société !
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Description

Le développement économique a permis à la population de la France et des pays industrialisés d’accéder à un niveau de confort matériel sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Malgré ce bien-être matériel, elle continue à produire et à consommer toujours plus de biens et de services marchands. Étant donné que la surproduction et la surconsommation réchauffent le climat, épuisent les stocks de matières premières, polluent les ressources naturelles et provoquent la disparition de la biodiversité, elles menacent notre qualité de vie, notre processus démocratique et la survie des générations présentes et à venir. L’imminence d’un effondrement, qui est révélé par la fréquence et l’intensité des phénomènes météorologiques extrêmes, des inondations, des sécheresses, des pics de pollution, etc., impose de changer de mode de vie et de modèle de développement en moins de 10 ans. Pour être envisageables, ces changements devront être en mesure de donner une vision de l’avenir viable, atteignable et désirable capable de mobiliser les énergies individuelles et collectives.
Notre mode de vie, nos valeurs, notre représentation de l’existence et l’ordre social sont déterminés par notre rapport au temps et les moyens que nous utilisons pour satisfaire nos besoins. Qu’il soit un membre des couches populaires ou de la classe moyenne, ainsi qu’un cadre, un chef d’entreprise, un entrepreneur, un membre des professions libérales, un agriculteur, un artisan ou un commerçant, le changement sera désirable, s’il est en mesure de procurer à chacun de ces acteurs économiques les moyens de changer le rapport qu’il tisse avec lui-même et les autres. C’est-à-dire définir son identité, structurer le rythme de son existence et satisfaire ses besoins d’appartenance, d’estime et de réalisation autrement que par l’activité professionnelle et la consommation.
L’objectif de cet ouvrage est de démontrer que le choix du rapport au temps et des moyens utilisés pour satisfaire nos besoins n’est pas un choix économique, mais un choix de société dont dépend la survie et l’avenir de l’humanité.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 03 janvier 2020
Nombre de lectures 5
EAN13 9782312071206
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0017€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Satisfaire nos besoins : un choix de société !
Jean - Christophe Giuliani
Satisfaire nos besoins : un choix de société !
Travailler 5 ou 2 jours par semaine, un choix dont dépend la survie et l’avenir de l’humanité
LES ÉDITIONS DU NET 126, rue du Landy 93400 St Ouen
Du même auteur
Le travail, et après ? aux éditions Ecosociété , 2017
En finir avec le chômage : un choix de société ! aux Éditions du Net , 2019
© Les Éditions du Net, 2020
ISBN : 978-2-312-07120-6
« Tous les hommes se divisent, et en tout temps et de nos jours, en esclaves et libres ; car celui qui n’a pas les deux tiers de sa journée pour lui-même est esclave, qu’il soit d’ailleurs ce qu’il veut : politique, marchand, fonctionnaire, érudit. »
Friedrich Nietzsche {1}
« Des motivations autres que la poursuite du profit et la passion de l’argent devront alors prendre la relève. »
André Gorz / Michel Bosquet {2}
« C’est une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté. »
Hannah Arendt {3}
« Or les travailleurs ne découvrirons les limites de la rationalité économique que si leur vie n’est pas entièrement occupée et leur esprit préoccupé par le travail ; si, en d’autres termes, un espace suffisamment ample de temps libre s’ouvre à eux pour qu’ils puissent découvrir une sphère de valeurs non quantifiable, celle du temps de vivre, de la souveraineté existentielle. »
André Gorz {4}
Introduction
Le progrès technique et l’organisation du travail ont favorisé le développement économique de la France et des pays industrialisés. Ce modèle de développement a permis à la population de ces pays d’accéder à un niveau de confort matériel sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Malgré le bien-être matériel que lui procure ce mode de vie, elle continue à produire et à consommer toujours plus de biens et de services marchands. En contribuant au réchauffement du climat, à l’épuisement des stocks de matières premières, à la dégradation des ressources naturelles et à la disparition de la biodiversité, ce mode de vie matérialiste et ce modèle de développement économique et social menacent notre qualité de vie, notre processus démocratique et la survie des générations présentes et à venir {5} . Les ressources de la planète étant limitées, une croissance illimitée n’est donc pas viable à court, moyen et long terme. L’imminence d’un effondrement, qui est révélé par la fréquence et l’intensité des phénomènes météorologiques extrêmes, des inondations, des sécheresses, des pics de pollution, etc., impose de changer de mode de vie et de modèle de développement en moins de 10 ans.
En fonction des orientations idéologiques des économistes, des politiques et des experts, il existe de nombreuses propositions pour éviter cet effondrement. Certains proposent de s’adapter en conciliant l’écologie et le climat avec l’économie. Pour cela, ils proposent une croissance verte, le développement durable, la « taxe carbone », une troisième révolution industrielle, d’encourager le nucléaire, les moyens de transport électrique et le transhumanisme, de produire dans les pays émergents, de développer l’économie autour des services, du divertissement et du tourisme et de faire confiance à la recherche, au progrès technique et à la loi du marché. D’autres proposent de mettre en œuvre la planification écologique, la règle verte et les 32 heures, de réguler les marchés financiers, de relocaliser l’industrie, de rétablir les taxes douanières, d’utiliser la force des marées pour produire de l’énergie, etc. D’autres encore proposent le tri sélectif des déchets, de limiter la consommation, de sortir du nucléaire, d’acheter des produits à basse consommation d’énergie, de favoriser l’agriculture biologique et les transports en commun, de construire des logements à haut niveau de performance énergétique, etc. Les plus radicaux proposent la décroissance, la simplicité volontaire ou la sobriété heureuse, la dotation inconditionnelle d’autonomie, les circuits courts et l’autonomie alimentaire au niveau local, d’interdire l’obsolescence programmée, de manger moins de viande, de limiter nos besoins, de réduire l’usage de la voiture au profit du vélo, etc.
Tandis que certaines de ces propositions relèvent d’une conception idéologique de l’existence, d’autres méritent d’être approfondies et prises en considération.
Même si certaines de ces propositions ouvrent de nouvelles perspectives, comme l’avait déjà fait remarquer le sociologue et psychanalyste Erich Fromm, les réponses à cette crise, qui est désormais systémique (économique, politique, sociale, écologique, climatique et sanitaire), ne relèvent pas seulement de propositions d’ordre économique.
« Pour la première fois dans l’histoire, la survie physique de la race humaine dépend d’un changement radical du cœur humain. Mais ce changement n’est possible que dans la mesure où interviennent des changements économiques et sociaux rigoureux capables de donner au cœur humain la chance de changer et le courage et l’envie d’accomplir ce changement. » {6}
Autrement dit, ce changement de mode de vie aura lieu en moins de 10 ans, si les réponses à cette crise sont en mesure d’apporter un nouveau sens à la vie, c’est-à-dire une nouvelle vision de l’avenir viable, atteignable et désirable capable de mobiliser les énergies individuelles et collectives. Pour être viables, ces changements devront satisfaire les besoins essentiels, assurer un minimum de confort matériel et préserver la survie de l’humanité à court, moyen et long terme. Pour qu’ils soient atteignables, ces changements devront s’appuyer sur les infrastructures économiques et sociales existantes. Pour être désirables, ils devront procurer aux membres des couches populaires et de la classe moyenne, ainsi qu’aux cadres, aux chefs d’entreprises, aux entrepreneurs, aux membres des professions libérales, aux agriculteurs, aux artisans et aux commerçants les moyens de changer le rapport qu’ils tissent avec eux-mêmes et les autres. C’est-à-dire se socialiser, définir son identité, structurer le rythme de son existence, nourrir l’estime de soi, se distinguer, s’affirmer et se réaliser autrement que par l’activité professionnelle et la consommation.
Avant de proposer des solutions alternatives qui soient viables, atteignables et désirables, il est nécessaire d’identifier les conditions d’un changement de mode de vie individuel et d’une transformation sociale. Pour cela, il m’est apparu pertinent de tenter de répondre à une question qui ne semble pas préoccuper les économistes et les intellectuels ultralibéraux : pourquoi les individus cherchent-ils ou plutôt, s’épuisent-ils à vouloir réussir sur le plan financier, professionnel et matériel ? Gravir les échelons hiérarchiques, gagner et accumuler toujours plus d’argent et de biens matériels apparaissent pour certains comme la quête du Saint Graal. Indépendamment du fait qu’il est nécessaire de travailler pour assurer sa subsistance et se procurer un minimum de confort matériel, à quoi peu bien servir toute cette agitation qui épuise les organismes et la planète ? Mais surtout, est-ce qu’il est possible de réussir sa vie autrement ? Et comment favoriser ce changement sur le plan individuel et collectif ?
Afin d’éviter de me laisser enfermer par des considérations d’ordres idéologiques et culturelles, j’aborderai ces questions et le changement à partir des besoins et du temps. Je les ai pris en compte, car la satisfaction des besoins est l’une des principales motivations de l’action des individus. Pour satisfaire un besoin, il est nécessaire d’agir. L’individu et le temps étant étroitement liés dans l’action qui se vit au présent, le temps apparaît comme un objet d’étude incontournable pour envisager les moyens de les satisfaire autrement. Il est important de préciser que je n’aborderai pas le rapport au temps à partir d’une conception physique, métaphysique ou philosophique, mais à partir du temps qui organise le rythme des existences individuelles et collectives au quotidien. C’est-à-dire le temps de l’horloge, du calendrier et de l’emploi du temps.
J’entends fréquemment des politiques, des intellectuelles, des militants, etc. affirmer que, pour inverser les processus écologiques et climatiques, il est nécessaire de limiter nos besoins. Cette affirmation, qui semble relever du bon sens, est une erreur de raisonnement qui empêche de penser le changement. Afin de le démontrer, je commencerai par identifier les besoins et par les distinguer des moyens de les satisfaire sur le mode « avoir » ou le mode « être ». Pour satisfaire un besoin, il est nécessaire d’agir ou de réagir. J’aborderai donc les circuits du système nerveux qui motivent un individu à réagir ou à passer à l’action pour se procurer du plaisir et éviter de souffrir.
Je poursuivrai cette étude en expliquant pourquoi le rapport au temps est un facteur de changement de mode de vie sur le plan individuel et de transformation sociale sur le plan collectif. Sur le plan individuel, puisque, pour satisfaire un besoin, un individu doit consacrer du temps à une action, le temps et son aménagement influencent les moyens qu’il peut mettre en œuvre pour le satisfaire. Je tenterai donc de montrer que le mode de vie et la qualité de vie d’un individu, ainsi que les moyens qu’il utilise pour définir son identité, structurer le rythme de son existence et satisfaire ses besoins d’appartenance, d’estime et de réalisation sont déterminés par le temps libre dont il dispose et son emploi du temps professionnel.
Sur le plan collectif, puisqu’une société se caractérise par un certain rapport au temps, les enjeux de son contrôle et de son aménagement n’apparaissent pas comme un choix économique, mais comme un choix de société. En effet, celui qui contrôle le temps impose ses valeurs, son mode de production et sa catégorie sociale dominante. Afin d’en comprendre les enjeux, il m’est apparu nécessaire de commencer par décrire les caractéristiques du temps social dominant et de la dynamique des temps sociaux. À partir de ces descriptions, je relèverai ensuite le défi d’exposer les processus économiques, sociaux et temporels qui ont provoqué le déclin de l’ordre religieux au profit de l’ordre économique. En m’appuyant sur cette dynamique et un historique des lois sur la réduction du temps de travail, je tenterai de retracer les étapes de la conquête du temps libre qui ont provoqué une révolution silencieuse du rapport au temps, qui est toujours d’actualité aujourd’hui. Non seulement, cette dynamique explique en partie les révoltes de mai 1968 et la crise que subit la France depuis 1973, mais surtout, elle offre les moyens d’en sortir.
L’activité professionnelle et la consommation sont les piliers de l’ordre économique. À la fin des années 60, les intérêts et l’autorité de l’élite économique étaient menacés par les tenants de la critique sociale et de la critique artiste. En m’appuyant sur la théorie des besoins de Maslow, les circuits du plaisir et de la souffrance et le rapport au temps, je tenterai d’identifier et de décrire les stratégies de manipulation utilisées en fonction des besoins et des publics et les cadres juridiques favorables à ces pratiques qui ont permis aux industriels, aux banquiers, aux milieux d’affaires et aux politiques, ainsi qu’aux cabinets de conseils en management et en marketing de contraindre, d’inciter et de motiver les ouvriers, les employés, les cadres et les classes moyennes à travailler et à consommer toujours plus.
La vocation de cet essai est de contribuer au débat sur la construction d’un nouveau modèle économique et social viable, atteignable et désirable. Je terminerai donc cette étude en relevant le défi de proposer un nouveau modèle, dont l’objectif est, d’une part, d’inverser les processus écologiques et climatiques en moins de 10 ans, et, d’autre part, de mettre l’économie au service du développement et de l’émancipation de chaque individu. Afin d’inverser ces processus, je commencerai par présenter l’ébauche d’un modèle économique durable dont la vocation sera de sécuriser la satisfaction des besoins essentiels et d’un minimum de confort matériel. Afin de favoriser les développements et l’émancipation, je proposerai des solutions concrètes pour satisfaire les besoins d’appartenance, d’estime et de réalisation sur le mode « être ». Ces propositions provoqueront une transformation des relations sociales, affectives et familiales et favoriseront l’émergence d’un système démocratique réellement participatif.
Le temps et les besoins étant étroitement liés, ce que je vais tenter de démontrer, c’est que le choix du rapport au temps et des moyens utilisés pour satisfaire nos besoins n’est pas un choix économique, mais un choix de société dont dépend la survie et l’avenir de l’humanité.
Satisfaire nos besoins et rapport au temps
Malgré le niveau de confort matériel dont jouissent les cadres et les classes moyennes des pays industrialisés, ils continuent à travailler et à consommer toujours plus. Les ressources de la planète étant limitées, pour éviter les catastrophes écologiques et climatiques annoncées, ils ont le devoir et la responsabilité d’abandonner ce mode de vie matérialiste en moins de 10 ans. Puisque les modes de vie individuels et les modèles sociaux sont fortement déterminés par des systèmes culturels ou idéologiques (économiques ou politiques), j’aborderai les enjeux du changement et de la transformation sociale à partir des besoins et du rapport au temps.
Dans la première partie, je commencerai par expliquer pourquoi, d’une part, la confusion entretenue entre les besoins et les moyens empêche d’envisager les moyens de les satisfaire autrement, et, d’autre part, les moyens utilisés pour les satisfaire ne correspondent pas à un choix économique, mais à un choix de société. En étudiant la théorie des besoins d’Abraham Maslow, la distinction entre le mode « avoir » et le mode « être » d’Erich Fromm et le comportement biologique de la recherche du plaisir et de l’évitement de la douleur, je tenterai d’identifier et de différencier les besoins des moyens de les satisfaire.
Je poursuivrai cette étude en décrivant les enjeux du rapport au temps sur le plan individuel et collectif. Pour aborder les enjeux du temps sur le plan individuel, je quantifierai le temps libre dont dispose un individu et j’analyserai l’impact de son emploi du temps sur son mode de vie et sa qualité de vie. Afin d’appréhender les enjeux du rapport au temps sur le plan collectif, je décrirai les caractéristiques du temps social dominant et de la dynamique des temps sociaux de Roger Sue . À partir de cette dynamique, je tenterai d’apporter une explication inédite aux processus économiques, sociaux et temporels qui ont provoqué le déclin de l’ordre religieux de la monarchie au profit de l’ordre économique de la bourgeoisie.
En m’inspirant de cette dynamique, je tenterai également de décrire la révolution silencieuse du rapport au temps provoquée par le développement économique et la conquête du temps libre. En appliquant la description de la quatrième phase de la dynamique des temps sociaux à la crise que la France subit depuis le milieu des années 70, il est possible de comprendre le présent et de tenter d’appréhender l’avenir. En effet, à partir de la fin des années 60, le temps libre, le développement économique, le progrès technique, le confort matériel, la protection sociale, l’élévation du niveau d’éducation, etc. ont provoqué l’émergence d’aspirations et d’attentes à l’origine d’un changement de mode de vie et d’une transformation sociale profonde qui est toujours en cours aujourd’hui.
L ES BESOINS ET LES MOYENS DE LES SATISFAIRE
Pour inverser les processus écologiques et climatiques en cours, nombreux sont ceux qui affirment qu’il faut limiter nos besoins. Puisque ce ne sont pas les besoins, mais les moyens de les satisfaire qui sont illimités, affirmer qu’il faut limiter les besoins est une erreur de raisonnement. Non seulement la confusion entretenue entre les besoins et les moyens n’incite pas à limiter les moyens de satisfaire les besoins, mais surtout, d’envisager les moyens de les satisfaire autrement. Avant d’aborder les conditions d’un changement, je propose donc d’identifier les besoins et de les distinguer des moyens de les satisfaire.
En m’appuyant sur les travaux d’Abraham Maslow et d’Erich Fromm, je commencerai par identifier les besoins et par les distinguer des moyens de les satisfaire sur le mode « avoir » et le mode « être ». Puisque la satisfaction d’un besoin nécessite d’agir, j’aborderai ensuite les circuits du système nerveux qui motivent l’individu à les satisfaire.
Les besoins sur le mode « avoir » et le mode « être »
Le comportement d’un individu est motivé par la satisfaction de besoins plus ou moins conscients qui sont la condition de sa survie, de son développement et de son émancipation. Abraham Maslow distingue cinq niveaux de besoin {7} que j’ai regroupé en trois catégories : les besoins essentiels (physiologiques et sécurité), les besoins psychosociaux (appartenance et estime de soi) et le besoin de réalisation de soi. Tandis que l’insatisfaction des besoins provoque des souffrances physiques et psychiques, des manques et des frustrations qui peuvent provoquer des maladies et la mort, la satisfaction régulière et continue supprime les symptômes. Selon Maslow, un besoin inférieur doit être satisfait pour stimuler l’émergence d’un plus élevé. Les besoins essentiels doivent donc être suffisamment satisfaits et sécurisés pour permettre à ceux des niveaux supérieurs de motiver un nouveau comportement.
Puisqu’il existe une confusion entre les besoins et les moyens de les satisfaire, nombreux sont ceux qui affirment qu’il faut limiter nos besoins. Cette confusion n’incite pas à limiter les moyens de les satisfaire et à envisager les moyens de les satisfaire autrement. En effet, tandis que les besoins sont universels, transhistoriques et transculturels, les moyens de les satisfaire évoluent et changent d’une époque historique et d’une civilisation à l’autre, en fonction du progrès technique, des cultures, des religions et des systèmes idéologiques. Cette distinction fait apparaître qu’il existe de multiples moyens de satisfaire un même besoin. En m’inspirant des travaux d’Erich Fromm, je vais montrer les moyens de satisfaire un même besoin sur le mode « avoir » {8} ou le mode « être » {9} .
Les moyens de satisfaire les besoins essentiels
La satisfaction des besoins essentiels est indispensable à la survie et au développement physique et psychique d’un individu. Comme le fait remarquer Karl Marx, la satisfaction de ces besoins est le premier acte historique.
« Ayant affaire aux Allemands détachés de tous, force nous est de constater d’emblée que la première condition de toute existence humaine, donc de toute histoire, c’est que les hommes doivent être en mesure de vivre pour être capable de “faire l’histoire”. Or pour vivre, il faut avant tout manger et boire, se loger, se vêtir et maintes choses encore. Le premier acte historique, c’est donc la création des moyens pour satisfaire ces besoins, la production de la vie matérielle elle-même. En vérité, c’est là un acte historique, une condition fondamentale de toute histoire que l’on doit aujourd’hui tout comme il y a des milliers d’années remplir jour par jour, heure par heure, rien que pour maintenir les hommes en vie » {10} .
Les besoins essentiels comprennent les besoins physiologiques et de sécurité.
Les besoins physiologiques. Les moyens destinés à satisfaire les besoins physiologiques, c’est-à-dire à maintenir l’équilibre biologique interne d’un individu, sont relativement limités et universels. En effet, indépendamment de sa culture, de sa nationalité et de son origine sociale, pour assurer sa survie un individu a besoin de se nourrir, de boire, de se loger, de respirer, de dormir, de se vêtir et de se reproduire. L’insatisfaction de ces besoins étant nuisible à sa santé physique et psychique, des carences prolongées et durables peuvent provoquer des comportements régressifs, des maladies et la mort.
Depuis l’apparition de la vie sur terre, la satisfaction des besoins physiologiques est la principale préoccupation des espèces vivantes. Poussée par la nécessité d’assurer sa subsistance, l’espèce humaine a inventé de nombreux moyens de les satisfaire. À l’aube de l’humanité, elle a consacré une partie de son temps à la chasse, à la pêche et à la cueillette. Au néolithique, elle a utilisé son intelligence et sa créativité pour inventer l’agriculture et l’élevage. Depuis la révolution industrielle, pour les satisfaire, le salarié vend son temps à une entreprise en échange d’un revenu.
Le développement économique permet à la population des pays industrialisés d’assurer la satisfaction des besoins physiologiques. Le progrès technique et l’organisation du travail ont permis de réduire les effectifs et le temps de travail consacrés les satisfaire. Tandis qu’en 1968, un agriculteur français pouvait nourrir 15 personnes, en 2008, il en nourrissait 60. Malgré l’abondance de la production agricole, la malnutrition demeure la principale cause de décès au monde. Selon un rapport de l’OMS {11} datant de 2008, 850 millions de personnes sont concernés par la malnutrition, 1,5 milliard par le surpoids et 500 millions par l’obésité. Paradoxalement , tandis que 2,6 millions de personnes meurent de surpoids dans les pays riches, 6 millions meurent de faim dans les pays pauvres chaque année.
Pour satisfaire ses besoins physiologiques, un individu doit boire de l’eau potable, respirer un air chargé en oxygène et cultiver des terres arables. En polluant l’eau, l’air et les sols, la surproduction industrielle risque à terme de menacer la satisfaction de ces besoins et, donc, la survie de l’espèce humaine. Lorsqu’ils sont satisfaits, l’individu cherche à sécuriser leur satisfaction.
Le besoin de sécurité. Ce besoin consiste à sécuriser la satisfaction des besoins physiologiques. La satisfaction de ce besoin sur le long terme permet à l’individu de s’ouvrir aux autres et de se projeter dans l’avenir. Se sentant en sécurité, il est motivé à expérimenter de nouvelles activités de socialisation et d’expression pour satisfaire des besoins supérieurs. À l’inverse, un climat d’insécurité, de précarité et d’instabilité provoque un état de stress qui fragilise sa santé physique et psychique. Le mal-être consécutif à l’intensification de ce climat d’insécurité peut conduire à une perte de confiance en soi, au repli sur soi, à la consommation d’antidépresseurs, à des maladies et au suicide.
Un individu isolé dans un environnement hostile étant une proie facile, sa survie dépend de la protection d’un groupe. Pour garantir sa sécurité, il a besoin d’une famille, d’un clan, d’une religion, d’un syndicat ou d’un État qui fixe des limites, des règles, des interdits et des lois. Par exemple, le Code pénal fixe le cadre juridique des infractions et des sanctions. Le Code du travail fixe les règles : le contrat de travail ( CDI , CDD , intérim, etc.), les conditions d’embauche et de licenciement, les congés payés, les jours de repos, la durée légale du temps de travail, etc., qui encadrent les relations entre les employeurs et les salariés. En donnant à un salarié les moyens de défendre ses droits face à son employeur, ces règles, qui sont les mêmes pour tous, lui donnent les moyens de sécuriser son emploi.
Le besoin de sécurité peut être satisfait de manière individuelle ou collective. Tandis que l’État providence favorise les moyens collectifs (assurance maladie, retraite par répartition, assurance-chômage, hôpitaux et écoles publiques, etc.), l’État gendarme encourage les moyens individuels (épargne, retraite par capitalisation, polices d’assurance, mutuelle, cliniques et écoles privées, etc.). Paradoxalement, la mise en œuvre de l’État gendarme nécessite de renforcer les moyens d’action de la police et de l’armée avec les impôts des contribuables. N’étant pas un choix économique, mais un choix de société, le choix entre l’État providence et l’État gendarme ne devraient pas être dictés par des intérêts économiques, mais par le souci du bien commun.
En France et dans les pays industrialisés, les moyens destinés à satisfaire le besoin de sécurité sont relativement limités : avoir un emploi stable ou être rentier. Le climat d’insécurité qui règne dans ces pays n’est donc pas dû à la peur du terrorisme, mais à la peur de perdre son emploi. Pour mettre fin au chômage et à la peur du chômage, les salariés exigent que l’État intervienne pour relancer la croissance, créer des emplois, réduire le temps de travail, interdire les délocalisations ou encadrer les règles de licenciement. Même si dans leurs discours le patronat et le gouvernement déclarent lutter contre la hausse du chômage, ils n’ont aucun intérêt à le faire disparaître. En effet, pour le patronat, le chômage n’est pas un problème, mais une solution, car un salarié qui a peur de perdre son emploi est plus docile et moins revendicatif.
Selon Erich Fromm, la satisfaction du besoin de sécurité peut s’exprimer sur le mode « avoir » et le mode « être ». La distinction entre ces deux moyens de concevoir la sécurité est facilement identifiable. La sécurité sur le mode « avoir » consiste à accumuler toujours plus d’argent et de bien matériel. Paradoxalement, l’individu qui construit sa sécurité sur le mode « avoir » est contraint à vivre dans l’insécurité. Comme sa sécurité repose sur ce qu’il « a », et que tout ce qu’il possède peut être perdu, il est obsédé par l’idée de tout perdre . De ce fait, il est perpétuellement inquiet envers ceux qui menacent ses biens et sa propriété (voleurs, crise économique, révolution, mort, etc.) Étant donné que mourir s’apparente à une dépossession, celui qui a construit son existence sur le mode « avoir » a donc souvent peur de la mort.
L’angoisse et l’insécurité engendrées par la peur de perdre sont absentes de la sécurité fondée sur le mode « être ». Elle repose sur les qualités, les aptitudes et les connaissances que l’individu a développées au cours de ses expériences, de sa formation, de ses lectures et de ses réalisations. Sa sécurité ne repose donc pas sur ce qu’il « a », mais sur ce qu’il « est ». Si je suis ce que « je suis », et non ce que « j’ai », personne ne peut menacer ma sécurité. Se fortifiant dans la pratique, l’action et la réflexion sur soi, la sécurité sur le mode « être » ne peut pas être menacée par quelque chose d’extérieur (voleur, révolution, chômage, crise économique, etc.) En revanche, elle peut être menacée par le manque de confiance en soi, des complexes, l’ignorance, l’absence de volonté, la paresse et la résignation qui sont des tendances propres à l’individu.
Sur le plan politique, les acquis sociaux qui ont permis de sécuriser la satisfaction des besoins essentiels ont été en partis conquis par le programme du Conseil National de la Résistance (CNR) et les luttes sociales qui ont eu lieu durant les 30 glorieuses. En régulant les prix, en réduisant le temps de travail et en créant un salaire minimum et la sécurité sociale (allocations familiales, assurances maladie et retraite), les luttes ouvrières ont favorisé un partage équitable de la valeur ajoutée et des fruits de la croissance. La mise en œuvre du programme du CNR a également permis de nationaliser les activités économiques destinées à satisfaire ces besoins (EDF-GDF, système de santé, SNCF, banques, assurances, etc.). Depuis le milieu des années 80, au nom de la création d’emploi et de la compétitivité des entreprises, la mise en œuvre de la doctrine ultralibérale a contribué à démanteler les conquêtes sociales du CNR et, donc, les moyens de sécuriser ces besoins.
Lorsque les besoins essentiels sont satisfaits et que leurs satisfactions ne sont pas menacées à moyen et long terme, les besoins psychosociaux commencent à prendre de plus en plus d’importance dans la vie de l’individu.
Les moyens de satisfaire les besoins psychosociaux
Lorsque les besoins essentiels sont satisfaits, l’individu accorde plus d’importance à la satisfaction de ses besoins psychosociaux, qui comprennent les besoins d’appartenance et d’estime de soi. Je les ai nommés besoins psychosociaux, car ils correspondent à des besoins d’ordre psychologique qui ne peuvent être satisfaits que par un groupe social.
Le besoin d’appartenance. La satisfaction du besoin d’appartenance est indispensable au développement de l’individu. L’appartenance à un groupe ou à une communauté lui procure les moyens d’obtenir de l’affection et de l’amour, ainsi que les moyens de s’exprimer, d’être écouté, d’être soutenu, d’avoir une place et un rôle à jouer, de structurer son identité et de recevoir la preuve de sa propre existence. Les groupes qui permettent de satisfaire ce besoin sont nombreux : une famille, une entreprise, une communauté religieuse, un parti politique, une association, un club, une bande de jeunes, etc. Le succès des réseaux sociaux, et notamment de Facebook, repose en partie sur le besoin d’appartenir à une communauté, qu’elle soit réelle ou virtuelle.
Sous l’ancien régime, l’appartenance à une communauté religieuse (catholique, protestante, juive, etc.) était la condition de l’intégration sociale. En ne respectant pas les rituels et les règles inscrites dans le livre (Bible, Thora, etc.) ou en n’obéissant pas aux chefs religieux (Prêtre, Rabbin, etc.), l’individu risquait l’excommunication. Étant excommunié, il était séparé de sa famille, de ses amis et de sa communauté d’appartenance, déchu de son identité sociale et condamné à l’enfer. Pour se réinsérer, il devait reconstruire des liens sociaux et réinventer son identité et sa vie en dehors de sa communauté d’origine. Dans les pays industrialisés, l’appartenance à une communauté professionnelle est la condition de l’intégration sociale de l’individu. Puisque celui qui n’a pas d’emploi a beaucoup de difficulté à trouver sa place dans la société et à structurer son identité, au même titre que l’excommunication, le licenciement peut aboutir à une situation d’exclusion sociale. Pour se réintégrer socialement, le chômeur est donc fortement motivé à en retrouver un.
Lorsque le besoin d’appartenance n’est pas satisfait, l’individu peut ressentir une dépendance ou un attachement excessif qui peut engendrer une perte d’autonomie. Comme le fait remarquer Henri Laborit, le souhait de s’intégrer à un groupe ne favorise pas forcément la liberté de penser.
« Il lui est généralement interdit de faire fonctionner son imagination s’il veut bénéficier de la sécurisation apportée par l’appartenance au groupe et éviter de se faire traiter d’anarchiste, de gauchiste, voire même d’utopiste. Il lui faut faire allégeance aux leaders, aux pères inspirés, aux hommes providentiels, aux chefs responsables. Même dans la contestation des structures hiérarchiques de dominance, il doit encore s’inscrire dans une structure hiérarchique de dominance. Il existe un conformisme révolutionnaire comme il existe un conformisme conservateur. » {12}
Afin d’intégrer un groupe et ne pas en être exclu, l’individu peut renoncer à son autonomie et à son libre arbitre pour se conformer aux idées, aux valeurs et aux attentes de son groupe d’appartenance. Même si ce besoin est nécessaire à son développement, son émancipation et son évolution psychologique nécessitent qu’il apprenne à s’en détacher pour se forger un socle identitaire qui lui est propre.
Un individu a plus de facilité à se détacher d’un groupe dont il est membre que d’un groupe qu’il cherche à intégrer ou qui le rejette. Tant qu’il ne se sent pas intégré, la peur du rejet et de la solitude le motive, d’une part, à refouler ses aspirations et ses convictions pour se conformer aux normes et aux valeurs du groupe, et, d’autre part, à délaisser le « je » individuel pour le « nous » collectif. Avant d’accéder à plus d’autonomie et de liberté vis-à-vis du groupe, il doit donc y être intégré et y tenir sa place. S’il ne se sent pas accueilli par sa propre famille, l’enfant, l’adolescent ou l’adulte aura plus de difficulté à se détacher des valeurs et des règles qu’elle cherche à lui imposer. Ce qui est vrai pour la famille l’est également pour l’entreprise.
Avant la crise de 1973, comme le taux de chômage était seulement de 2,7 % {13} , les salariés avaient moins de difficultés à retrouver un emploi lorsqu’ils démissionnaient ou qu’ils étaient licenciés. Ayant la possibilité d’effectuer leurs carrières au sein de la même entreprise, ils percevaient l’activité professionnelle comme une contrainte et un simple moyen de gagner sa vie. N’ayant pas peur de perdre leur emploi, ils étaient moins soumis, mais, surtout, plus autonomes, critiques et libres vis-à-vis de la valeur du travail. De 1973 à 2013, le taux de chômage est passé de 2,7 % à 9,7 %. De 1982 à 2013, le taux de salariés en CDI est passé de 77,4 % à 45,1 %, en CDD de 11,6 % à 28,4 % et en intérim de 1,2 % à 5,9 % {14} . À cause de la hausse du chômage et de la précarité, non seulement le travail est redevenu une « valeur » dominante, mais surtout, les salariés se soumettent plus docilement aux exigences des employeurs pour obtenir un emploi en CDI et le préserver. En limitant l’accès au CDI, les entreprises ont donc renforcé la dépendance et la soumission des salariés.
Lorsque le besoin d’appartenance est satisfait, la motivation à s’affirmer et à se distinguer des autres émerge davantage dans la conscience de l’individu.
Le besoin d’estime de soi. La satisfaction du besoin d’estime de soi est également indispensable au bon développement de l’individu. Le besoin d’estime est fortement attaché au désir de réussir sa vie, de mériter une récompense, de maîtriser son activité et de développer ses compétences. Afin d’obtenir la reconnaissance dont il a besoin pour nourrir l’estime qu’il a de lui, l’individu rentre en compétition avec ses semblables pour susciter la considération, l’admiration et l’envie. Pour sortir de l’incognito de la masse et se distinguer des autres, il cherche à conquérir le pouvoir et à s’élever dans l’échelle sociale. Souhaitant exprimer son individualité, il ne supporte pas de se conformer à la norme et il défend son droit à l’autonomie.
Le besoin d’estime de soi est l’un des moteurs de l’action individuelle et collective. Dans l’essai sur la « Théorie des sentiments moraux », Adam Smith questionnait déjà les motifs de l’ambition, de la compétition, de l’agitation, de la volonté de s’enrichir et de la rivalité entre les individus.
« Quel est l’objet, en effet, de tous les travaux et de toutes les agitations du monde ? Quel est le but de l’ambition, de l’avarice, de la poursuite des richesses, du pouvoir, des distinctions ? […] D’où naît donc cette émulation que l’on rencontre parmi tous les rangs de l’humanité, et quels avantages croit-on tirer de cette grande affaire de l’existence qu’on appelle améliorer sa condition ? Être observé, être considéré, être remarqué avec sympathie, avec satisfaction, avec approbation, voilà tous les avantages que nous en attendons. C’est la vanité, et non l’aisance ou le plaisir, qui est notre but : or la vanité est toujours fondée sur l’idée que nous sommes l’objet de l’attention et de l’approbation des autres. Le riche se fait gloire de ses richesses parce qu’il sent qu’elles attirent naturellement sur lui l’attention du monde, et que les hommes sont disposés à l’accompagner dans toutes les émotions agréables que lui inspirent si aisément les avantages de sa situation. À cette pensée, il semble que son cœur s’enfle et se dilate, et il est plus attaché à sa fortune par cette raison, que pour tous les autres avantages qu’elle lui procure. » {15}
Au 18 e siècle, Adam Smith avait déjà constaté, que les individus n’étaient pas motivés par l’aisance matérielle, la richesse ou les plaisirs, mais par la recherche de l’attention, de la gloire, du prestige, de la sympathie et des honneurs qui contribuent à nourrir l’estime de soi. N’en déplaise aux fanatiques ultralibéraux, ce n’est pas la raison, l’instinct de propriété ou l’intérêt personnel qui motivent les individus à entrer en compétition pour gravir l’échelle sociale et accumuler toujours plus d’argent et de biens matériels. Comme le fait remarquer Adam Smith , la cause de cette compétition stérile, qui conduit l’humanité à sa perte, est de nourrir l’estime de soi.
Étant donné que le besoin d’estime est inhérent à la nature humaine, il est impossible de le limiter, de le supprimer, de l’interdire ou de le condamner. En revanche, comme les moyens de satisfaire ce besoin sont abondants, il est possible de le satisfaire autrement. En effet, les avatars de l’économie, que sont le travail, l’argent et la consommation, ont pris une telle place dans nos vies, que nous avons oublié que les moyens de satisfaire le besoin d’estime n’ont pas toujours été la réussite financière, professionnelle et matérielle. Pour le dire autrement, l’accumulation d’argent et de biens matériels n’a pas toujours été l’étalon de la valeur d’un individu. Le besoin d’estime de soi est transculturel et transhistorique. En effet, qu’ils soient nés au 5 e siècle avant J.-C. ou au 21 e siècle, qu’ils vivent au Moyen Âge ou à la Renaissance, qu’ils soient membre d’une société tribale ou d’un pays industrialisé, qu’ils soient européens ou chinois, qu’ils soient de confession catholique, protestante ou musulmane, qu’ils soient capitalistes ou communistes, les individus sont motivés à satisfaire leur besoin d’estime. Ces modèles de société et de civilisations se distinguent par les moyens mis en œuvre pour le satisfaire : la chasse, la guerre, la religion, la politique, l’argent, le travail, la consommation, ainsi que les activités artistiques, intellectuelles, manuelles, sportives, etc. Les moyens d’affirmer sa réussite et de se distinguer des autres peuvent être matériels (voiture, vêtement, montre, bijoux, yacht, jet privé, etc.) ou immatériels (statut social, marque prestigieuse, diplôme, médaille, titre de noblesse, organiser des fêtes, etc.). En effet, les moyens utilisés pour nourrir l’estime de soi n’ont pas cessé d’évoluer au cours de l’histoire en fonction de l’évolution des mœurs, des doctrines religieuses ou idéologiques, du droit, des connaissances et du progrès technique. Ces évolutions ont contribué à des changements de sociétés, voire de civilisations.
Les moyens de nourrir l’estime de soi n’ont pas toujours été l’activité professionnelle et l’argent. La conception de la réussite et les moyens de nourrir l’estime de soi de la Grèce antique étaient radicalement différents des critères contemporains. La culture philosophique et politique grecque ne valorisait pas le travail {16} , la consommation et la chrématistique (faire de l’argent avec de l’argent). Un citoyen était valorisé lorsqu’il consacrait son temps à exercer son corps et sa raison. « Un esprit sain, dans un corps sain ». En apprenant le métier des armes, la philosophie et la rhétorique, le citoyen pouvait mettre ses facultés au service de la cité. Étant considéré comme une activité pénible, dégradante et servile, le travail était réservé aux esclaves. Les marchands et les artisans, dont l’esprit était absorbé par le profit, n’étaient pas considérés comme des citoyens. Selon Aristote, le citoyen qui était contraint de travailler pour subvenir à ses besoins essentiels devait se limiter aux nécessités de la vie. S’il consommait au-delà des nécessités, il était contraint de s’aliéner au travail, et donc, de perdre son indépendance, sa dignité et sa liberté.
Pour Erich Fromm, le besoin d’estime peut être satisfait sur le mode « avoir » ou le mode « être ». Dans la pratique, un individu peut être estimé pour ce qu’il « a » ou ce qu’il « est ». Celui qui suscite l’estime de son entourage pour ses qualités, sa maîtrise, ses compétences, ses aptitudes, son intelligence, sa raison, sa maturité psychologique, sa force et ses faiblesses est davantage estimé pour ce qu’il « est » que pour ce qu’il « a ». Le guerrier qui maîtrise le maniement des armes, l’entrepreneur qui développe son activité, l’acteur qui joue Hamlet, etc., sont davantage reconnus pour ce qu’ils « sont » que pour ce qu’ils « ont ». Étant le résultat d’un long travail d’apprentissage, la maîtrise d’une activité (métier, art, sports, etc.) s’inscrit dans le corps et l’esprit. Comme l’apprentissage nécessite de lui consacrer du temps, la ressource indispensable à la satisfaction du besoin d’estime sur le mode « être » est le temps libre.
À l’inverse, celui qui suscite de l’intérêt, pour son titre de noblesse, son argent, ses biens matériels ou son statut social, est davantage reconnu pour ce qu’il « a » que pour ce qu’il « est ». Celui qui conduit une BMW instrumentalise ce qu’il « a », pour affirmer sa réussite, se distinguer des autres et susciter l’envie. Pour nourrir l’estime qu’il a de lui, il est dépendant de la jalousie, de la convoitise et de l’envie d’individus aussi soumis et dépendants que lui au mode « avoir ». Souvent, derrière la compétition pour le pouvoir ou la réussite sociale se cache le symptôme d’un manque affectif ou d’un besoin de reconnaissance disproportionné lié à l’enfance. Étant davantage le symptôme d’un manque, d’une frustration ou d’un vide intérieur, que le résultat de l’affirmation de soi, la réussite ne le comblera pas. S’il n’en prend pas conscience, l’individu risque de gaspiller son temps à combler ses manques grâce à la réussite financière, professionnelle et matérielle. À terme, s’il a « réussi », il aura peut-être le respect des autres pour ce qu’il « a », mais il ne s’aimera toujours pas pour ce qu’il « est ». Étant dépendant de ce qu’il « a » pour s’aimer et être aimé et ne s’aimant pas pour ce qu’il « est », il aura des difficultés à susciter l’amour et l’amitié pour ce qu’il « est ». Comme il est dépendant de ce qu’il « a » et du regard d’autrui pour nourrir l’estime qu’il a de lui, il ne pourra jamais accéder au stade de la réalisation de soi.
Sigmund Freud et Erich Fromm font remarquer que la volonté exclusive de réussir sa vie sur le mode « avoir » est souvent le symptôme d’un manque de maturité.
« C’est qu’après avoir traversé, pendant la première enfance, une phase de réceptivité purement passive, suivi d’une phase de réceptivité agressive/exploitative, tous les enfants, avant d’atteindre la maturité, passent par une phase que Freud qualifiait d’“anale-érotique”. Il découvrit que cette phase continue souvent d’être dominante au cours du développement d’un individu et que, dans ce cas, se manifeste le caractère anal, c’est-à-dire, le caractère d’une personne dont presque toute l’énergie vitale est orientée vers l’avoir, l’épargne et l’accumulation de l’argent et des biens matériels, comme sont également orientés ses sentiments, ses gestes, ses paroles, son activité. […] Ce qui importe, c’est l’idée freudienne que l’orientation prédominante vers la possession intervient au cours de la période qui précède l’accomplissement de la totale maturité, est qu’elle devient pathologique si elle reste permanente. Pour Freud, autrement dit, la personne exclusivement concernée par l’avoir et la possession est un névrosé et un malade mental ; il s’ensuit qu’une société dont la majorité des membres a un caractère anal est une société malade » {17}
Pour Freud , l’orientation prédominante de l’énergie vitale vers « l’avoir » intervient au cours de la période anale qui précède la maturité. L’orientation exclusive pour le mode « avoir » apparaît donc comme le symptôme d’une pathologie psychique, d’un arrêt du développement psychologique et d’un manque de maturité. Autrement dit, l’individu exclusivement concerné par le mode « avoir » est un névrosé immature sur le plan émotionnel, psychologique et affectif. Il s’ensuit qu’une société qui mobilise l’énergie vitale et le temps de sa population pour favoriser la croissance du PIB et l’accumulation sur le mode « avoir » est également une société malade et immature.
Pour gagner en indépendance, en autonomie et en liberté, l’individu doit apprendre à être moins dépendant du regard, de l’attention et de l’admiration d’autrui. Plus il éprouve de la considération pour ce qu’il « est » réellement, plus il développe une confiance en soi solide, plus il a les moyens de se passer de l’approbation des autres pour nourrir l’estime qu’il a de lui. Lorsqu’il sera moins dépendant de l’approbation d’autrui, le besoin de se réaliser émergera.
Les moyens de satisfaire le besoin de réalisation de soi
Le besoin de réalisation ou d’accomplissement de soi correspond à l’actualisation de nos potentiels. Comme le fait remarquer Abraham Maslow :
« L’épanouissement de la personne représente la puissance de l’être humain psychologiquement adulte, capable d’exprimer totalement l’ensemble de ses intérêts, à se servir de toutes ses aptitudes, de la façon qui lui est propre, dans le but de se réaliser intérieurement et non pas pour afficher extérieurement ses accomplissements en tant que tels. » {18}
À l’inverse de ce que prétendent les cabinets de conseils en management et en marketing, la réalisation de soi n’est pas synonyme d’ascension hiérarchique ou de réussite financière et matérielle. Même si ces formes de « réussite » peuvent satisfaire le besoin d’estime, cela n’a rien à voir avec la réalisation de soi, sauf si le métier que pratique l’individu correspond à sa vocation. Afin de sortir de cette confusion, je propose donc de décrire et d’approfondir le processus de réalisation de soi.
Au milieu des années 50, en menant des recherches sur des sujets en bonne santé, Abraham Maslow a découvert que chaque individu portait au fond de lui une « structure intérieure » {19} en partie innée, inaltérable et douée de stabilité qui lui est propre. Comme elle n’est pas le résultat d’une construction intellectuelle, il est possible d’étudier scientifiquement cette structure pour découvrir, et non inventer ce qu’elle « est ». Cette structure intérieure est, pour une part, commune à l’espèce, et, pour une autre part, unique et singulière. En effet, même si tous les individus disposent de qualités de cœur, d’intelligence et d’action, ils sont tous typés et uniques. N’ayant pas la force de l’instinct des animaux, cette structure intérieure est délicate, fragile et subtile. Bien que son émergence soit bénéfique à l’émancipation d’un individu, elle peut être affaiblie ou étouffée par, d’une part, des habitudes, des attitudes mauvaises, des complexes {20} , la peur et la passivité, et, d’autre part, des pressions familiales, éducatives, sociales, culturelles ou idéologiques.
Un individu accède à la réalisation de soi, lorsqu’il agit et pose des actes en fonction de sa structure intérieure ou de son identité profonde. Tant que la structure intérieure n’a pas émergé à la conscience, il est difficile de s’appuyer sur elle pour s’orienter et donner un sens personnel à son existence. Accéder au processus de réalisation de soi nécessite donc de disposer de suffisamment de maturité, de volonté et de confiance en soi pour accepter de se laisser guider par elle. Malgré sa fragilité, elle se déploie avec un certain ordre et une certaine cohérence. Lorsqu’elle est encore enfouie dans l’inconscient, elle adresse des directives et des impératifs d’actes à poser par l’intermédiaire d’intuitions, de pressentiments et de signes. Même si les potentialités intellectuelles, physiques et psychiques d’un individu lui donnent les capacités de réussir dans divers métiers et activités, s’il reste attentif à ses intuitions, il constatera que toutes ne suscitent pas en lui le même intérêt. Les voies d’accès à la vocation de la structure intérieure sont multiples : les choix importants de notre vie, les expériences que nous avons vécues sans nous forcer, les personnes qui nous ont marqués, nos grandes épreuves et nos aspirations non actualisées. Par exemple, il y a des métiers, des projets ou des personnes qui nous attireront plus que d’autres. Même si ces signaux semblent faibles, en apprenant à faire confiance à nos intuitions, nous accédons à notre vocation. En suivant sa vocation, l’individu se sent relié en profondeur et agit d’une manière saine, agréable et fructueuse pour lui-même et la société.
L’accès à la réalisation de soi n’est pas un processus passif, mais actif qui impose d’agir et de faire constamment des efforts sans sollicitations extérieures. À force de travail, d’efforts, de patience et de détermination, les contours de sa vocation (enseignant, entrepreneur, artiste, sportif, chercheur, médecin, écrivain, etc.) prennent davantage de relief, de consistance et de solidité. En pratiquant au quotidien l’activité qui répond à sa vocation, l’individu acquiert les connaissances et les techniques nécessaires à la maîtrise de son art. Même si parfois il est encore sujet au doute, sa vocation s’impose à lui avec une telle évidence, qu’il ne peut plus en douter. En prenant de l’assurance, sa vocation l’invite à s’engager et à réaliser des projets ou à créer des œuvres pour lesquels il se sent réellement utile : la création d’entreprises, un projet de société, un mouvement politique, une œuvre artistique ou philosophique, etc. En effet, c’est à travers la réalisation d’une œuvre que le philosophe, le chercheur, l’artiste, l’artisan, l’acteur ou l’entrepreneur exprime sa personnalité, se réalise et partage ce qu’il est avec les autres. En agissant conformément aux aspirations de sa structure intérieure, la vie de l’individu prend tout son sens et il atteint son efficacité sociale maximale. Dans ce cas, la réalisation d’un projet ou d’une œuvre est triple : se révéler à soi-même, révéler sa sociabilité et transformer le monde. Étant donné que la pratique d’une activité et la réalisation d’une œuvre exigent du temps, l’une des principales ressources nécessaires à la réalisation de soi est le temps libre.
Privilégiant la qualité à la quantité, l’individu qui accède à la réalisation de soi est sélectif et exigeant dans le choix de ses amitiés et de ses partenaires amoureux. Malgré le fait qu’il soit ouvert aux autres, il peut apparaître égoïste, solitaire et distant. Bien que ses relations soient agréables et harmonieuses, il peut rechercher la solitude et se passer temporairement de la compagnie des autres sans ressentir de manque. Même s’il a parfois besoin de la présence et de l’expérience des autres, ils ne lui sont pas indispensables pour agir et réaliser ses projets. Cette liberté lui permet d’agir en fonction de la vocation de sa structure intérieure, malgré la désapprobation de son entourage et sa position marginale vis-à-vis des valeurs dominantes.
En posant la question de l’instance qui oriente le choix des actions, des projets et du sens que l’individu donne à sa vie, la réalisation apparaît comme un enjeu de société majeur. En étant à l’écoute de ses aspirations profondes, l’individu peut se relier à sa vocation, c’est-à-dire au projet, au métier ou à l’activité qui est en lien avec sa structure intérieure. Même si ce choix peut être difficile à prendre, il lui donne les moyens d’orienter et donner un sens à son existence indépendamment des attentes de sa famille ou de son environnement social et culturel. En suivant sa vocation, il risque de susciter de l’incompréhension et de s’opposer aux attentes et aux intérêts de sa famille ou de la société. S’il aspire à être acteur de théâtre et que ses parents souhaitent qu’il reprenne « l’entreprise de papa » ou qu’il devienne avocat d’affaires, il sera tiraillé entre sa vocation et les attentes de sa famille. Puisque sa vocation peut aller à l’encontre des attentes de son environnement social et familial, il peut être plus ou moins invité ou contraint de l’étouffer ou de l’abandonner. S’il souhaite se consacrer à sa vocation, il devra donc s’opposer aux attentes de sa famille et rejeter les normes et les valeurs dominantes de la société. Afin de fuir ou d’éviter la souffrance qui résulterait de cette opposition, il peut également refouler et rejeter ses aspirations profondes pour se conformer aux attentes, aux valeurs et aux critères de réussites de son groupe d’appartenance et de l’idéologie dominante.
Le choix de l’instance qui dicte le sens de la vie d’un individu apparaît donc comme un choix de société. Comme l’affirmait Marc Halévy, « celui qui n’accomplit pas sa vocation, n’a aucune justification à son existence » {21} . Si un individu refoule ou ne parvient pas à accéder à sa vocation, ce sera sa famille, son groupe d’appartenance ou un système de croyances religieuses ou idéologiques (économique ou politique), qui dicteront sa conduite et les sens de sa vie. Que la représentation de l’existence soit religieuse ou idéologique, la catégorie sociale dominante n’a donc aucun intérêt à encourager l’individu à accéder à sa vocation. Afin de l’en détourner, l’éducation et les médias propagent des croyances, des idées et des valeurs qui suscitent des « vocations » au service de ses intérêts (guerrier, prêtre, cadre, entrepreneur, avocat d’affaires, trader, cuisinier, etc.).
La manière d’appréhender la liberté sur le mode « avoir » ou le mode « être » permet de mesurer le niveau d’accès à la réalisation de soi. La plupart des individus aspirent à la liberté, mais ils sont inhibés par la peur de perdre ce qu’ils possèdent. Les mythologies regorgent de héros qui ont le courage de quitter ce qu’ils ont (terre, famille, biens matériels), avec appréhension, mais sans succomber à la peur, pour vivre leur « légende personnelle » {22} . Malgré le fait que la majorité des individus admirent ces héros, ils recherchent la sécurité sur le mode « avoir » {23} . Comme le prêchent les mystiques, la liberté sur le mode « être » {24} exige d’abandonner les illusions du mode « avoir ». En effet, tant que la sécurité et l’identité de l’individu reposent sur ce qu’il possède et sur son statut social, il est prisonnier de ses biens et de son rôle social. Ayant peur de s’effondrer s’il perdait ses biens, son identité sociale et le soutien de sa communauté, il ne peut pas « lâcher prise » . Dans la tradition bouddhiste, Bouddha abandonne tout ce qu’il possède, ses certitudes, son rang, sa famille, etc., pour se diriger vers une vie de détachement.
Ayant le sentiment d’être jeté dans le vide sans repères, l’individu, qui souhaite abandonner la sécurité du mode « avoir » au profit de la liberté du mode « être », est d’abord confronté à l’angoisse et à l’insécurité. Même si elle est désagréable à vivre, la confrontation à la frustration, à la souffrance ou à l’angoisse est nécessaire au processus de croissance et de réalisation de soi. En se confrontant à l’angoisse, non seulement, l’individu révèle, stimule et accomplit sa structure psychique, mais, en plus, il renforce la confiance qu’il a en lui et affirme sa personnalité. Étant mieux structuré d’un point de vue psychique, il peut avancer librement et en conscience, en fonction des aspirations de sa structure intérieure et du sens qu’il souhaite donner à sa vie. À l’inverse, celui, qui ne sera pas capable de surmonter ses pulsions, ses angoisses et ses peurs, doutera toujours qu’il puisse se faire confiance. En abandonnant la sécurité du mode « avoir » au profit de la liberté du mode « être », la population des pays industrialisés provoquera une inversion des valeurs favorable à l’émancipation de l’individu. Puisqu’il est possible de satisfaire les besoins d’appartenance, d’estime et de réalisation sur le mode « avoir » ou le mode « être », le choix des moyens n’est pas un choix économique, mais un choix de société, voire de civilisation.
Puisque la satisfaction d’un besoin nécessite d’agir, je propose d’étudier les mécanismes biologiques qui motivent un individu à les satisfaire.
Comment se procurer du plaisir et éviter de souffrir ?
L’une des principales fonctions du système nerveux est de maintenir l’équilibre interne de l’organisme. Afin d’assurer sa survie, le cortex cérébral a mis au point un système de récompense et de punition qui motive les êtres vivants à agir pour satisfaire leurs besoins. Le cerveau reptilien et le système limbique ont mis des millions d’années pour mettre au point trois circuits spécifiques : le medial forebrain bundle (MFB) {25} qui est le circuit de la récompense et du plaisir, le periventricular système (P.-V.) qui est le circuit de la punition et de l’évitement de la douleur et le système inhibiteur de l’action (SIA) qui est le circuit de l’inhibition de l’action, et donc, de la soumission.

- – Source : Le cerveau à tous les niveaux {26} .
Ces trois circuits, qui correspondent à des fonctionnements inconscients, ont permis à l’espèce humaine de s’adapter et de survivre dans un environnement hostile. Au même titre que les animaux, l’être humain réagit davantage sous l’emprise de pulsions inconscientes qu’il n’agit sous le contrôle de sa raison. Bien que la plupart de ses choix, de ses désirs et de ses comportements soient motivés par la recherche d’informations gratifiantes qui lui procure du plaisir (récompenses) et l’évitement d’informations dégradantes qui le font souffrir (punitions), l’individu a la naïveté de croire qu’il est libre d’orienter sa vie et d’accomplir des actions sur sa propre initiative. Ayant conscience de cette illusion, les cabinets de conseils en management et en marketing instrumentalisent les circuits du plaisir et de la souffrance pour conditionner et manipuler son comportement. En effet, pour motiver l’individu à travailler et à consommer toujours plus , à obéir aux ordres, à s’adapter docilement à son environnement professionnel ou à respecter l’ordre établi, il suffit de produire un stimulus sur l’un de ces deux circuits. Même s’il est impossible de se libérer de ces comportements inconscients, en prendre conscience peut permettre d’éviter de se faire manipuler et de faire des choix différents. Afin d’identifier les conditions d’un changement de mode de vie, il apparaît donc pertinent d’étudier les circuits de la récompense, de l’évitement de la souffrance et de la soumission.
Les circuits de la récompense et du plaisir
La principale préoccupation d’un organisme vivant est de satisfaire ses besoins pour rétablir son équilibre interne et se développer. Pour cela, il a mis en place le medial forebrain bundle (MFB) qui est le circuit de la récompense et du plaisir. Les structures cérébrales qui régulent le MFB sont l’aire Tegmentale ventrale (ATV), l’hypothalamus, le noyau Accumbens, le septum, l’amygdale et le cortex préfrontal.

- – Source : Le cerveau à tous les niveaux {27} .
Le MFB motive l’individu à agir en récompensant l’action qui a rétabli l’équilibre interne. Lorsqu’un déséquilibre interne apparaît et que l’individu agit pour établir l’équilibre, le MFB libère de la dopamine dans le noyau Accumbens , le septum, l’amygdale et le cortex préfrontal pour récompenser l’action qui l’a rétabli. La dopamine procure une sensation de plaisir bénéfique au développement des facultés physiques et psychiques de l’individu. Les effets de la dopamine, qui favorisent l’ouverture aux autres, aux jeux, aux activités créatives, à la connaissance, à la quête de partenaires sexuels, etc., renforcent l’estime de soi. En provoquant un renforcement positif, la dopamine favorise la mémorisation de l’expérience, de l’action ou de la personne responsable de cette récompense. En mémorisant l’expérience qui procure du plaisir, le système limbique motive l’individu à la reproduire pour se procurer à nouveau des récompenses. Un petit singe, qui n’a pas mangé depuis trois jours, est tiraillé par des crampes d’estomac. Pour les faire taire, il grimpe en haut d’un arbre pour cueillir un gros et long fruit jaune. En mangeant une banane, il ressent un tel plaisir qu’il sera motivé à reproduire cette action lorsqu’il ressentira à nouveau des crampes d’estomac. En récompensant l’action qui maintient l’équilibre homéostatique, le MFB motive la reproduction des comportements qui contribuent à satisfaire les besoins physiologiques.

- – Source : Le cerveau à tous les niveaux {28} .
Le comportement d’un individu se modifie en fonction des résultats qu’il a obtenus. Lorsqu’une action (entreprendre, obéir, créer, conquérir le pouvoir, apprendre, lutter, etc.) mène au succès (rapport amoureux, reconnaissance, augmentation, promotion, diplôme, médaille, etc.), le MFB sécrète de la dopamine pour provoquer un renforcement positif. Puisqu’un individu agit pour recevoir des récompenses, afin de le motiver à reproduire une action désirée, il est important de ne pas oublier de le récompenser. En début d’année, le directeur commercial fixe les objectifs qu’un commercial devra atteindre. La perspective de devoir atteindre ces objectifs élevés provoque des tensions internes. Pour les atteindre, le commercial relance ses anciens clients et fait des heures supplémentaires. Ayant atteint ses objectifs, il attend une récompense (prime, promotion, hausse de salaire, voiture de fonction, etc.) de la part de sa direction. S’il n’en obtient pas, le sentiment d’injustice qu’il ressentira provoquera un état de tension interne qui risquerait de le démotiver. Par conséquent, pour le motiver à s’impliquer toujours plus, il est important de le récompenser.
Accéder au bonheur est l’une des principales motivations de l’action des individus. Il existe deux conceptions de la vie qui permettent d’accéder au bonheur : « l’hédonisme » {29} ou « l’eudémonisme » {30} . La conception du bonheur sur un mode hédoniste est centrée sur la poursuite d’expériences en lien avec des stimulus {31} qui procurent du plaisir et évitent de souffrir. L’hédonisme consiste, d’une part, à rechercher des émotions, des sensations et des sentiments positifs, agréables, valorisants et gratifiants qui procurent du plaisir, et, d’autre part, à éviter des émotions négatives et désagréables qui procurent du mal-être. Celui qui, au quotidien, éprouve davantage d’émotions agréables que désagréables accède donc au bonheur. Pour accéder au bonheur, l’hédoniste a besoin d’un environnement professionnel, familial et social qui ne génère pas d’anxiété et lui est favorable. Le plaisir est généré par des gratifications liées à l’exécution de certains comportements prescrits ou par le fait d’atteindre un objectif. Les gratifications sécrètent de la dopamine qui procure une sensation de plaisir et des émotions intenses. En récompensant les comportements qui contribuent à satisfaire les besoins physiologiques, de sécurité, d’appartenance et d’estime, la dopamine motive l’individu à les reproduire. La dopamine apparaît donc comme une récompense qui motive à reproduire l’action ou le comportement qui a provoqué la gratification.
La publicité exploite le plaisir sur un mode hédoniste pour inciter le consommateur à consommer toujours plus. Étant un acte spontané, qui n’est pas permanent, réfléchi et planifié, le comportement d’achat impulsif peut être provoqué par un stimulus induit par la publicité. Une marque de sport a conçu une nouvelle paire de baskets destinée aux adolescents. L’idée n’est pas que les adolescents aient besoin de ces baskets, mais qu’ils en achètent pour générer des profits et vider les stocks. Pour provoquer le désir d’achat, le message publicitaire affirme que « si tu achètes cette paire de baskets, tu seras un gagnant ». Indirectement , ce message induit également que « s’il ne l’achète pas, il demeurera un perdant ». Le désir d’être un gagnant et la peur d’être un perdant génèrent une tension qui provoque un déséquilibre interne. En achetant ces baskets, non seulement l’adolescent élimine la tension, mais, en plus, il rétablit son équilibre interne. Comme il rétablit son équilibre, le MFB sécrète de la dopamine qui lui procure du plaisir. En récompensant le comportement d’achat, le MFB renforce la motivation à renouveler l’acte d’achat pour rétablir l’équilibre interne déstabilisé par la tension induite par la publicité. Ce processus conditionne l’individu à consommer toujours plus pour évacuer les tensions induites par la publicité.
L’intensité de la sensation de bien-être provoquée par un stimulus diminue, se dissipe, s’épuise et disparaît rapidement dès qu’il est satisfait. Le plaisir hédoniste étant éphémère, pour en éprouver à nouveau, l’individu est motivé à renouveler plus fréquemment l’expérience qui l’a provoqué. La dopamine est un neurotransmetteur « excitateur ». Même si les neurones sont faits pour être excités, ils n’aiment pas être brutalisés, c’est-à-dire surstimulés. Lorsqu’un neurone est chroniquement surstimulé par un apport constant et important de dopamine, il a tendance à mourir. Afin d’éviter la mort, le neurone peut « éteindre » certains de ses récepteurs. Cela signifie qu’il faut toujours plus de dopamine pour produire le même niveau de plaisir qu’auparavant. Puisqu’il faut sans cesse augmenter la dose pour ressentir à nouveau des sensations agréables, la recherche du plaisir sur un mode hédoniste peut provoquer des comportements addictifs (drogue, alcool, sexe, travail, jeu vidéo, télévision, consommation compulsive, etc.). Même s’il procure du plaisir à court terme, à lui seul, le mode hédoniste n’apparaît donc pas comme le moyen le plus efficace pour améliorer sa santé et accéder au bonheur.
Tandis que l’intensité d’un plaisir hédoniste disparaît dès qu’il est satisfait, l’intensité de la sensation de bien-être généré par l’accès au bonheur sur un mode eudémoniste est durable. L’intensité étant durable, pour éprouver du bien-être, il n’est pas nécessaire de renouveler fréquemment le stimulus ou l’expérience qui l’a provoquée. Le bonheur eudémoniste repose sur le prémisse qu’un individu s’épanouit lorsqu’il développe ses capacités intellectuelles, psychologiques, physiques et relationnelles, ses potentiels, ses talents, son autonomie, sa créativité et se fixe des objectifs personnels qui donnent un sens à sa vie.
À l’inverse du plaisir hédoniste, les efforts et les expériences, qui contribuent au bonheur eudémoniste, ne sont pas forcément toujours plaisants et agréables. Tandis que le plaisir hédoniste repose des expériences rapides et éphémères, le bonheur eudémoniste résulte de la pratique d’une activité qui nécessite un apprentissage, un entraînement, un travail et un effort qui s’inscrivent progressivement dans le corps et l’esprit. Malgré les difficultés, l’individu est déterminé à fournir le travail et les efforts nécessaires pour atteindre l’objectif qu’il s’est lui-même fixé. En effet, pour grimper un col, le cycliste a dû s’entraîner, pour développer son entreprise, l’entrepreneur a dû travailler dur, pour publier un essai, l’essayiste a dû l’écrire, pour réussir ses examens, l’étudiant a dû développer ses connaissances, etc. Le bonheur eudémoniste apparaît donc comme la récompense du travail qui a permis d’atteindre un objectif. Le bien-être intérieur, la satisfaction et la fierté qu’un individu éprouve en atteignant ses objectifs lui permettent de nourrir l’estime et la confiance qu’il a en lui. Il est donc moins dépendant de l’approbation et des gratifications d’autrui pour satisfaire son besoin d’estime.
Bien qu’ils aient des caractéristiques communes, il ne faut pas confondre le bonheur eudémoniste avec la réalisation de soi. Tandis que la réalisation de soi consiste à accomplir la vocation de sa structure intérieure, l’eudémonisme consiste à développer ses potentiels. Puisqu’il est possible de développer ses potentiels sans pratiquer l’activité qui répond à sa vocation, l’individu peut accéder au bonheur sur un mode eudémoniste sans se réaliser.
La maîtrise d’un métier, d’une activité ou d’un art, qui permet d’accéder au bonheur eudémoniste, nécessite de lui consacrer du temps. Puisqu’ils disposent de très peu de temps libre, les cadres ont des difficultés à y accéder. Ayant identifié ce problème, les cabinets de conseils en management et en marketing leur proposent des solutions pour y remédier. Afin d’aider les cadres à y accéder, les consultants en management les incitent à s’impliquer toujours plus, ce qui revient à dire, à consacrer toujours plus de temps à leur activité professionnelle. Puisqu’ils n’ont pas de temps libre, les consultants en marketing les invitent à combler leur frustration en se procurant des plaisirs hédonistes. La consommation ostentatoire (vêtement, voiture, tourisme, etc.) apparaît donc comme un moyen de compenser la frustration d’un désir de création, d’expression et de développement.
En 2013, l’équipe du professeur Steven W Cole a publié des travaux de recherches concernant l’impact du plaisir hédoniste et du bonheur eudémoniste sur la santé en s’intéressant au comportement des gènes {32} . Pour effectuer ces recherches, elle a suivi 40 sujets qui vivaient sur un mode hédoniste et 40 autres qui vivaient sur un mode eudémoniste. Les résultats de cette étude invitent à envisager autrement les moyens d’accéder au bonheur. Comme le plaisir hédoniste provoque une hausse des gènes inflammatoires et une baisse des gènes impliqués dans la fabrication d’anticorps et d’antiviraux, les sujets de ce profil sont plus exposés aux inflammations et présentent un système de défense moins efficace pour lutter contre les bactéries et les virus. En revanche, puisque le bonheur eudémoniste provoque une baisse des gènes inflammatoires et une hausse des gènes impliqués dans la fabrication d’anticorps et d’antiviraux, ces sujets sont moins prédisposés aux inflammations et présentent un système de défense plus efficace. Même si, au niveau conscient, les sujets de ces deux groupes éprouvent un même sentiment de bien-être et de satisfaction dans la vie, au niveau génétique et donc inconscient, la santé des eudémonistes est meilleure que celle des hédonistes. Pour vivre plus longtemps et en bonne santé, il est donc préférable de rechercher le bonheur sur un mode eudémoniste que des plaisirs hédonistes. Pour cela, il est nécessaire de disposer de temps libre.
Après avoir abordé les enjeux de la recherche du plaisir, je propose d’aborder ceux de l’évitement de la douleur.
Les circuits de l’évitement de la douleur
La seconde préoccupation d’un organisme vivant est d’éviter la douleur. Pour cela, il a mis au point le periventricular system ( PVS ) {33} qui est le circuit de l’évitement de la douleur. Les structures cérébrales qui régulent le PVS sont l’hypothalamus, le thalamus, la substance grise centrale entourant l’aqueduc de sylvius, l’amygdale et l’hippocampe. Lorsque le système limbique perçoit un agent stressant, qui peut être externe ou interne, son réflexe instinctif est de le fuir ou de l’affronter. Le rôle du PVS est d’activer le système nerveux et de libérer des hormones (adrénaline, noradrénaline et cortisol) pour augmenter rapidement la circulation du sang, la pression artérielle, la sudation et l’accélération du rythme cardiaque nécessaire à la fuite ou à l’affrontement. Pour accélérer ce processus, la circulation de l’information entre le système limbique et les lobes frontaux est coupée. Ne recevant plus d’informations, les lobes frontaux ne peuvent donc pas intervenir pour rétablir l’équilibre autrement, c’est-à-dire par le dialogue, la diplomatie, la négociation, etc. Quand la menace disparaît, le corps retrouve son équilibre interne et la sécrétion de ces hormones cesse.

- – Source : Le cerveau à tous les niveaux {34} .
Lorsqu’un individu perçoit un agent stressant (serpent, feu, professeur ou manageur malveillant, plan de licenciement, etc.,), que son système limbique a identifié comme provoquant de la souffrance (morsure, brûlure, blessure ou mort, punition, harcèlement, licenciement, etc.), le PVS procure à l’organisme les moyens de réagir par la fuite ou la lutte (colère, affrontement, agressivité, violence, etc.) pour le soumettre ou le tuer. Même si la fuite permet de rétablir l’équilibre interne, elle ne procure pas de récompense. Par contre, la lutte, qui a permis de terrasser l’agent stressant, en procure par l’intermédiaire du MFB. En récompensant cette stratégie, le MFB renforce la tendance à utiliser la lutte plutôt que la fuite. En revanche, si la lutte procure des punitions, l’individu aura tendance à favoriser l’évitement, la fuite ou l’inhibition de l’action, c’est-à-dire la soumission.
La direction d’une entreprise souhaite se débarrasser d’un salarié à moindre coût, c’est-à-dire sans lui payer d’indemnités de licenciement. Afin de le pousser à la démission, elle ordonne à son supérieur hiérarchique de le harceler. Face au harcèlement, la réponse instinctive du salarié sera d’éviter son supérieur. S’il ne parvient pas à l’éviter, pour éviter de souffrir, il peut fuir en démissionnant. En démissionnant, il retrouvera son équilibre intérieur, mais n’obtiendra pas d’indemnités de licenciement et d’allocations chômage. S’il ne souhaite pas démissionner, pour le contraindre à arrêter son harcèlement, il peut affronter son supérieur (insulte ou agression physique). L’agression physique étant une faute, il risque d’être licencié pour faute grave. Dans ce cas, il retrouvera peut-être son équilibre interne, mais il ne percevra pas d’indemnités de licenciement. S’il ne souhaite pas être licencié pour faute grave, il lui reste la soumission.
Les agents stressants ne sont pas qu’externes. En effet, la honte {35} et la culpabilité {36} sont des agents stressants internes qui provoquent également des tensions et des déséquilibres intérieurs. Au même titre que les agents externes, ils provoquent l’activation du système nerveux et la libération d’hormones nécessaire à la fuite ou à l’affrontement. La honte et la culpabilité sont provoquées par des normes et des interdits moraux qui peuvent être religieux, socioculturels ou idéologiques. La loi et la morale interdisent de faire souffrir autrui contre son consentement. Celui qui prendrait du plaisir à faire souffrir autrui sans éprouver de culpabilité pourrait être condamné par la justice et diagnostiqué « psychopathe » {37} par un médecin. Puisqu’elles exploitent leurs salariés, la nature, les ressources naturelles et les matières premières sans se soucier des enjeux environnementaux, climatiques et sociaux, le documentaire « The corporation » {38} montre que les multinationales se comportent comme un psychopathe. La doctrine ultralibérale culpabilise davantage le chômeur qui ne trouve pas d’emploi que la multinationale qui, sous prétexte de créer des emplois, contribue au réchauffement du climat et à la banalisation du mal {39} .
Si un individu peut réagir face à un agent stressant externe, il lui est plus difficile de fuir ou d’affronter un agent interne. Pour fuir la honte et la culpabilité (transgresser un interdit moral, tuer par accident, provoquer un accident, être au chômage, contribuer au « sale boulot » {40} , etc.), il peut se réfugier dans l’alcool, l’addiction (travail, télévision, jeux vidéo, etc.), la drogue, la psychose ou se suicider. Au Japon , la honte d’avoir échoué à un examen peut motiver un étudiant à se suicider. La lutte peut prendre la forme de l’activisme (surtravail, sports intensifs, etc.), de la méditation ou du rejet des normes morales des religions et des idéologies. Les valeurs dominantes induisent qu’avoir un emploi est l’indice d’un individu responsable, intégré socialement et en bonne santé psychique. Indirectement , ces valeurs induisent qu’un chômeur est en situation d’exclusion sociale, car il est un irresponsable et un fainéant qui souffre de troubles psychiques. Pour fuir la honte, le chômeur s’agitera pour trouver un emploi ou se réfugiera dans l’alcool ou l’addiction, etc.
Même si, d’un point de vue juridique, une entreprise a une personnalité morale, ce n’est pas elle qui est concernée par les interdits moraux, mais les salariés qui y travaillent. Tandis qu’un salarié peut éprouver de la honte et de la culpabilité à transgresser la loi et des règles morales, une multinationale n’en éprouve aucune. Afin d’augmenter leurs dividendes et le cours de leurs actions, le CA d’une multinationale ordonne au PDG de licencier 2 000 salariés. Pour atteindre cet objectif à moindre coût, il est préférable que ces salariés démissionnent. Afin d’éviter de contribuer au sale boulot, le PDG délègue la responsabilité de s’en charger aux cadres opérationnels. Tandis que les salariés sont soumis à un agent stressant externe, les cadres, qui sont pour la plupart sains d’esprit, sont à la fois soumis à des agents stressants externes et internes. En effet, un cadre qui refuserait d’obéir aux ordres, c’est-à-dire de transgresser ses valeurs morales en collaborant au sale boulot, risquerait de perdre son emploi. Pour réussir à harceler des salariés sans éprouver trop de culpabilité, il doit trouver les moyens de légitimer son comportement. Dans l’essai « Souffrance en France », Christophe Dejours présente les stratégies utilisées par des salariés contraints de contribuer au sale boulot : nier la souffrance d’autrui, pratiquer le cynisme viril, obéir aux ordres, croire à la guerre économique et à la doctrine ultralibérale, etc. Un cadre peut justifier le harcèlement qu’il fait subir sans trop culpabiliser en croyant à la fable de la guerre économique. Pour que cette stratégie soit efficace, il doit réellement croire aux vertus du marché et à la réalité de la guerre économique. C’est-à-dire qu’il doit adhérer au discours idéologique qui consiste à croire que lorsque ces 2 000 salariés auront démissionné, l’entreprise sera plus compétitive, et donc en mesure de créer à nouveau des emplois. Étant donné que cette forme de croyance aveugle relève du fanatisme, qui est souvent le symptôme de l’ignorance et d’un manque de lucidité vis-à-vis de la réalité, il apparaîtrait donc nécessaire de questionner les aptitudes intellectuelles et la compétence professionnelle de ce cadre. En encourageant des comportements que la loi et la morale réprouvent, les multinationales contribuent donc à la banalisation du mal. Lorsque la fuite et l’affrontement sont impossibles, la dernière alternative est la soumission.
Les circuits du système inhibiteur de l’action
Le système inhibiteur de l’action (SIA) a été découvert par Henri Laborit {41} . L’inhibition de l’action permet de s’adapter à un agent stressant, qu’il n’est pas possible de fuir ou d’attaquer, en se soumettant. Ce circuit est régulé par le système septo-hippocampal, l’amygdale et le noyau de la base qui libèrent du cortisol. Malgré la soumission, le PVS continue à activer le système nerveux et à libérer des hormones pour préparer le corps à fuir ou à lutter. Lorsque la situation se prolonge, le circuit de la SIA devient moins sensible à l’inhibition réactive. L’insensibilité provoque l’augmentation de la production et de la sécrétion de cortisol dans l’organisme. La sécrétion excessive de cortisol a des conséquences sur la santé physique et psychique. Tandis qu’à moyen terme, la sécrétion excessive provoque un état de stress, dont les symptômes physiques sont multiples (fatigue, tension musculaire, sueur, hypertension, anxiété, etc.), à long terme, elle est responsable de maladies physiques et psychiques graves (dépression, schizophrénie, ulcères, diabète, cancer, etc.).

- – Source : Le cerveau à tous les niveaux {42} .
L’inhibition de l’action se rencontre très souvent dans les entreprises. La peur du chômage incite les salariés à se soumettre aux exigences de la direction. Ne pouvant pas fuir (démissionner) et ayant peur de perdre son emploi en luttant pour défendre ses droits (lutte sociale, grève, etc.), le salarié accepte l’intensification de son rythme de travail, l’insécurité d’un emploi précaire, le harcèlement d’un petit chef, de contribuer au « sale boulot », la flexibilité, un objectif inatteignable, des horaires irréguliers et imprévisibles , etc. En acceptant ces conditions de travail, il s’expose à des situations de stress chroniques. Un rapport de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) estimait que 40 millions de personnes étaient affectées par le stress lié au travail {43} . En inhibant son action au quotidien, le salarié provoque une insensibilité du circuit du SIA et des sécrétions excessives de cortisol dans son organisme.
Quels que soient leurs niveaux hiérarchiques, à cause du stress lié au travail, de plus en plus de salariés sont sujets à des fatigue s , à de s maux de tête ou d ’ estomac , à des troubles du sommeil et de l ’ humeur, à des comportements addictifs (alcool, drogues, jeux, shopping, sexe, surtravail, etc.) et à des états anormaux d’agitation et d’angoisse accompagnés d’une diminution de la lucidité et d’un rétrécissement de la pensée. En se prolongeant dans le temps, l’exposition à un état de stress durable provoque de s problèmes de santé physique (maladies cardio-vasculaires , accident vasculaire cérébral (AVC), troubles musculo-squelettiques (TMS), hypertension artérielle , ulcères , cancers, etc.) et psychique ( anxiété, fatigue chronique, dépression, Burn-out, tentatives de suicide, etc.). Afin d’aider les salariés à poursuivre leur travail, les médecins généralistes prescrivent toujours plus d’antidépresseurs. En 2000, 24,5 % de la population française a bénéficié du remboursement d’un médicament psychotrope {44} . La hausse de la consommation de psychotropes révèle un malaise social profond qui ne cesse de s’amplifier.
La colère, que la loi et la morale réprouvent, est une réaction plutôt saine pour la santé physique et psychique d’un individu. Si elle s’exprime de manière ajustée, la colère d’un salarié qui subit la dégradation de ses conditions de travail est saine pour sa santé. À l’inverse, la soumission à un agent stressant peut nuire à la santé et provoquer des comportements brutaux, sadiques et cruels. N’étant pas inhérents à la nature humaine, ces comportements apparaissent comme des réactions secondaires provoquées par la soumission à un agent stressant. Un salarié qui serait soumis au harcèlement d’un petit chef sur une longue période pourrait développer un comportement sadique. Lorsqu’il détiendra un peu de pouvoir, ce salarié pourrait entretenir la spirale de la haine en faisant subir à des victimes innocentes les persécutions qu’il a subies quand il n’avait pas les moyens de se défendre. En entretenant ces comportements sadiques, les multinationales engendrent des êtres malfaisants qui contribuent à la banalisation du mal.
Les travaux de recherche de Mc Clelland {45} ont montré que l’une des causes de la compétition pour le pouvoir est motivée par le désir de recevoir des récompenses et la volonté d’éviter des punitions. La lutte est d’autant plus féroce que les sources de frustration, de punitions et de soumissions sont plus nombreuses que les moyens de se procurer du plaisir. Dans les États bureaucratiques (URSS, Chine, etc.) et les régimes autoritaires (Nazisme, fascisme, etc.), les moyens de se procurer des récompenses étaient plus limités que ceux des punitions et de la frustration. Étant donné que les récompenses étaient plus nombreuses en haut qu’en bas de l’échelle sociale et que les fonctions hiérarchiques étaient plus limitées que les fonctions subalternes, la compétition pour la conquête du pouvoir y était donc plus intense et féroce.
L’organisation des entreprises et des multinationales étant calquée sur ceux des modèles bureaucratiques et autoritaires, elles sont également des champs de compétition et de lutte pour le pouvoir. Comme les fonctions de subordination sont souvent synonymes de soumissions, de punitions et de frustrations, les salariés entrent en compétition les uns avec les autres pour gravir les échelons hiérarchiques. En s’élevant dans la hiérarchie, ils reçoivent davantage de gratifications, imposent leurs volontés et évitent de subir la domination d’un petit chef. Pour s’élever dans la hiérarchie, les salariés se conforment aux valeurs de l’entreprise, se soumettent à l’autorité et acceptent de contribuer au sale boulot et, donc, à la banalisation du mal.
Ayant, d’une part, identifié les besoins et distingué les besoins des moyens de les satisfaire et, d’autre part, décris les différents circuits du cortex cérébral qui motivent leurs satisfactions, il est possible d’aborder les conditions d’un changement de mode de vie et d’une transformation sociale. Étant donné que les moyens de satisfaire les besoins sont étroitement liés au temps, je propose à présent d’aborder les enjeux du rapport au temps sur le plan individuel et collectif.
R APPORT AU TEMPS SUR LE PLAN INDIVIDUEL ET COLLECTIF
La régulation des tensions et des conflits inhérents à la vie sociale et aux activités humaines sont à l’origine de lois, de règles, de valeurs et de croyances qui ont contribué à la construction de systèmes de significations de l’existence idéologiques qui peuvent être religieux, économiques ou politiques. Ces systèmes régulent, organisent, médiatisent et donnent un sens à la vie, à la pratique d’activités particulières et aux relations que les individus tissent les uns avec les autres. Qu’elles soient guerrières, politiques, religieuses, économiques, etc., les pratiques sociales valorisées et reconnues par ces systèmes contribuent à structurer et à légitimer l’identité, le rôle et le statut social d’un individu. L’espace immatériel qui unit les systèmes idéologiques et les pratiques sociales aux individus est le temps. Le temps étant omniprésent, que ce soit sur le plan individuel ou collectif, en modifiant le rapport au temps, il est possible de provoquer des changements de mode de vie et une transformation sociale.
Sur le plan individuel, le temps libre et son aménagement ont un impact sur les moyens de satisfaire les besoins d’appartenance, d’estime et de réalisation. Pour le démontrer, je commencerai par définir et quantifier le temps libre dont dispose un employé et un cadre. Afin d’appréhender les liens qui unissent le temps libre avec la qualité de vie et le mode de vie, je poursuivrai cette étude en abordant les enjeux de l’aménagement du temps de travail. L’individu et le temps étant indissociables, je la terminerai en montrant comment la pratique quotidienne d’une activité professionnelle contribue à structurer son identité.
Sur le plan collectif, la cloche, l’horloge et le calendrier ne sont pas que de simples moyens de mesurer et de planifier le temps, mais des instruments de contrôle, d’organisation et de pouvoir. En effet, celui qui contrôle le temps impose ses valeurs, son mode de production et sa catégorie sociale dominante. En m’appuyant sur les caractéristiques des temps sociaux dominants et de la dynamique des temps sociaux de Roger Sue, je vais tenter de démontrer que les changements apportés aux moyens, d’une part, de mesurer et de quantifier le temps et, d’autre part, d’organiser le rythme de la vie des individus et de la société au quotidien, sont de puisant instruments de contrôle et de transformation sociale. Afin d’illustrer cette dynamique, je terminerai en décrivant les processus qui ont provoqué le déclin de l’ordre religieux au profit de l’ordre économique.
Le rapport au temps sur le plan individuel
L’individu et le temps étant étroitement liés dans l’action qui se vit au présent, il est impossible de se consacrer à une action, à une relation ou à une discussion sans être présent physiquement et temporellement. Avant de disposer de temps libre, il est plus ou moins contraint de satisfaire ses besoins physiologiques en exerçant une activité professionnelle. En vendant son temps, le salarié en perd la propriété et, donc, la liberté d’en faire un usage personnel. Le temps étant omniprésent, avant de réfléchir sur les conditions d’un changement de mode de vie, il apparaît nécessaire de définir le temps libre, de le quantifier et d’aborder les enjeux de son aménagement.
Définir le temps libre
Le temps libre est souvent défini en opposition au temps contraint du travail. Le temps peut être considéré comme libre, lorsque le choix de son usage n’est plus soumis aux nécessités de la vie et à des activités contraintes. En effet, sept jours par semaine, un individu doit dormir et effectuer un certain nombre de tâches quotidiennes : hygiène personnelle, préparer le petit déjeuner et le repas du soir, faire la vaisselle, etc. Cinq jours par semaine, il prend sa voiture pour se rendre sur son lieu de travail. À midi, il prend un temps de pause pour se détendre et déjeuner. Étant donné que le temps de trajet et la pause sont inhérents à l’activité professionnelle, je considère qu’ils font partie du temps de travail. La journée de travail terminée, une nouvelle commence. En effet, chaque jour, l’individu est plus ou moins contraint d’effectuer un certain nombre de tâches domestiques : faire les courses et le ménage, laver et repasser le linge, remplir des documents administratifs, etc. S’il est marié et qu’il a des enfants, il doit leur consacrer du temps pour les nourrir, les coucher, les aider à faire leurs devoirs, les accompagner à l’école, etc. L’individu dispose donc d’un temps réellement libre lorsqu’il a fini de dormir, de travailler et d’effectuer ses tâches quotidiennes et domestiques. N’étant plus soumis à la nécessité, ce temps libre, il peut le consacrer à se détendre, à se divertir, à pratiquer des activités personnelles ou le partager avec son conjoint, ses enfants ou ses amis. Encore faut-il qu’il dispose de temps libre.
Quantifier le temps libre dont dispose un individu
Le temps libre étant défini, il est possible de le quantifier. Sur le plan individuel, le temps est une ressource immatérielle limitée qui peut être quantifiée par l’horloge sous la forme d’heures, de minutes et de secondes. Puisqu’une année comprend 8 760 heures et que l’espérance de vie moyenne est de 78 ans, la durée de vie moyenne d’un individu est de 683 280 heures, de 409 968 000 minutes ou de 2 459 808 000 secondes. S’écoulant seconde après seconde au rythme de la trotteuse, le temps de vie d’un individu ne peut pas être stocké. À l’inverse de l’argent, du pétrole et des matières premières, il est impossible de stocker une heure, une journée, un mois ou une année pour l’utiliser ultérieurement, la donner ou la vendre. Le seul moyen d’augmenter son temps de vie est donc d’en augmenter sa durée.
En ce qui concerne le temps libre, son accroissement ne relève pas uniquement de l’augmentation de la durée de vie, mais du temps consacré à l’activité professionnelle, aux soins personnels, ainsi qu’aux tâches quotidiennes et domestiques. Pour le calculer, je commencerai par réaliser l’inventaire des parts consacrées aux grands blocs de temps qui structurent le rythme de vie d’un individu sur la journée, la semaine et 40 années de vie active. Étant donné que la durée de travail d’un employé et d’un cadre n’est pas la même, pour effectuer ces calculs, je prendrai les exemples de Pierre et de Paul. Pierre, qui est un agent de la fonction publique, est gestionnaire-conseil allocataires à la caisse d’allocations familiales. Paul est chef de secteur et donc, cadre dans la grande distribution. Ils sont tous les deux mariés et ont deux enfants.
La durée de vie active de Pierre et de Paul est de 40 années. Tandis que Pierre travaille 7 h par jour, soit 35 heures par semaine, Paul travaille 10 h, soit 50 heures. Ayant droit à 5 semaines de congés payés, 11 jours fériés et 2 jours de repos hebdomadaire, Pierre travaille en moyenne 224 jours par an. Au forfait jours depuis la loi du 20 août 2008, Paul travaille 235 jours par an. Même si le sommeil est un besoin vital, les heures consacrées à dormir ne permettent pas de pratiquer d’autres activités. Je calculerai donc la part des blocs de temps consacrés à l’activité professionnelle, aux tâches quotidiennes et domestiques, ainsi qu’au temps libre sur la durée de vie éveillée. Afin d’effectuer ces calculs, j’utiliserai le tableau de regroupement des activités journalières de l’Insee.

- – Source : Insee , Temps sociaux et temps professionnels au travers des enquêtes Emploi du temps {46} .
- – Sommeil * : En moyenne, les hommes y consacrent 8 h 23 et les femmes 8 h 37.
Les trois graphiques ci-dessous présentent la répartition des ressources temporelles éveillées de Pierre et de Paul sur la journée, la semaine et 40 années de vie active. Qu’il soit employé ou cadre, une journée dure toujours 24 heures.

Considérant ces chiffres dans l’absolu, Pierre et Paul dorment 8 h 30 par jour. Étant plus ou moins contraints d’effectuer 5 h 03 de tâches quotidiennes et domestiques, ils consacrent 32,6 % de leur journée éveillée à effectuer des tâches qui ne sont pas du temps libre. Travaillant 7 h, prenant 2 h de pause à midi et perdant 1 h dans les trajets, Pierre consacre 10 heures, soit 64,5 % de sa journée éveillée à travailler. À la fin de sa journée, Pierre dispose de seulement 33 minutes de temps libre, soit 2,9 % de ses 15 h 30 de vie éveillée. Travaillant 10 h, prenant 2 h de pause à midi et perdant 1 h dans les trajets, Paul consacre 13 heures, soit 82,8 % de sa journée éveillée à travailler. À la fin de sa journée, Paul ne dispose pas d’un excédent, mais d’un déficit de 2 h 33, soit -16,5 % de sa vie éveillée. Ce calcul explique pourquoi 35 % des cadres ont beaucoup de difficultés à concilier une vie professionnelle et une vie privée {47} . Avant de se détendre, de penser un peu à lui, de pratiquer des activités personnelles ou de consacrer du temps à ses enfants, à sa femme ou à ses amis, il doit commencer par combler ce déficit de temps.
Un emploi du temps étant planifié sur la semaine, je propose de calculer le temps libre hebdomadaire dont disposent Pierre et Paul. Qu’il soit employé ou cadre, une semaine dure 168 heures.

Considérant toujours ces chiffres dans l’absolu, Pierre et Paul dorment 60 heures par semaine. Étant plus ou moins contraints d’effectuer 36 heures de tâches quotidiennes et domestiques, ils consacrent 32,7 % de leur semaine de vie éveillée à effectuer des tâches qui ne sont pas du temps libre. Travaillant 50 heures, Pierre consacre 46,3 % de sa semaine éveillée à travailler. Pierre dispose donc de 23 heures de temps libre, soit 21,4 % de ses 108 heures de vie éveillée. Travaillant 65 heures, Paul consacre 60,2 % de sa semaine éveillée à travailler. Paul dispose donc de seulement 8 heures de temps libre, soit 7,5 % de sa semaine éveillée. Disposant de très peu de temps libre, Paul a beaucoup de difficulté à trouver un équilibre entre sa vie professionnelle, familiale et personnelle. La plupart du temps, il sacrifie sa vie de famille et personnel au profit de « sa carrière ». Il n’y a pas que les cadres qui manquent de temps libre. À cause du manque de temps, un dirigeant d’entreprise sur deux a du mal à concilier une vie professionnelle et personnelle et 69 % déclarent consacrer moins de temps à des activités physiques et de loisirs {48} .
Après avoir calculé le temps libre sur une journée et une semaine, je propose de calculer le temps libre dont disposent Pierre et Paul sur une durée de vie active éveillée de 40 ans. Qu’il soit employé ou cadre, 40 années de vie active durent 350 000 heures.

Considérant toujours ces chiffres dans l’absolu, Pierre et Paul consacrent 124 000 heures de leurs 40 années de vie active à dormir. Étant plus ou moins contraints d’effectuer 73 000 heures de tâches quotidiennes et domestiques, ils consacrent 32,6 % de leurs 226 000 heures de vie active éveillée à des tâches qui ne sont pas du temps libre. Travaillant 89 000 heures (travail + pause midi + trajet), Pierre consacre 39,6 % de sa durée de vie active éveillée à travailler. Pierre dispose donc de 62 000 heures de temps libre, soit 27,8 % de sa vie active éveillée. Travaillant 122 000 heures, Paul consacre 54 % de sa durée de vie active éveillée à travailler. Paul dispose donc de 30 000 heures de temps libre, soit 13,4 % de sa vie active éveillée.
Que ce soit pour Paul ou pour Pierre, le temps de travail est le bloc de temps social dominant sur la journée, la semaine et les 40 années de vie active éveillée. Tandis que, pour Pierre, le temps libre apparaît comme le second bloc de temps social, pour Paul, il disparaît derrière les tâches quotidiennes et domestiques. Afin d’en retrouver, Paul est donc obligé de trouver des solutions pour réduire le temps qu’il leur consacre.
Comment retrouver du temps libre ?
La quantification du temps sur la journée, la semaine et les 40 années de vie active met en évidence que la ressource la plus précieuse et la plus rare est le temps libre. Le temps libre apparaît donc comme une ressource immatérielle, dont la valeur ne cesse d’augmenter en fonction de sa rareté. La préoccupation que partagent les entreprises avec les ménages et les individus est donc la course contre le temps. Disposant de très peu de temps libre, si l’employé ou le cadre souhaite se reposer, se divertir, consacrer du temps à ses enfants, à sa famille ou à ses amis ou pratiquer de nouvelles activités librement choisies, il est obligé de réduire le temps qu’il consacre à l’activité professionnelle, ainsi qu’aux tâches quotidiennes et domestiques.
Le tableau ci-dessous présente les moyens à la disposition de Pierre et de Paul pour retrouver du temps libre.

Concernant l’activité professionnelle, Pierre et Paul peuvent réduire leur temps de travail. En s’appuyant sur l’article L 3123-5 du Code du travail {49} , Paul a le droit de déposer une demande de travail à temps partiel auprès de son employeur. Son souhait de travailler 4 jours par semaine risquerait d’être perçu comme un signe de démotivation et de désengagement. À cause de cette demande, il pourrait voir sa carrière stagner ou être remplacé par un autre qui ne compterait pas ses heures. En étant plus productif, Paul pourrait également réduire son temps de travail à 9 ou à 8 heures par jours. Comme il est payé pour être toujours plus productif, son efficacité n’est pas destinée à réduire son temps de travail, mais à s’impliquer davantage. Si Paul souhaite évoluer ou conserver son emploi, il lui sera donc conseillé de travailler au minimum 10 h par jour. Pour retrouver du temps libre, il ne lui reste plus que deux solutions : utiliser sa voiture pour se rendre sur son lieu de travail au plus vite et limiter le temps de sa pause de midi à 1 h par jour.
Pierre est un agent de la fonction publique. Des décrets lui donnent le droit de travailler à temps partiel ou d’aménager son temps de travail sur l’année {50} . En utilisant le décret n°2000-815 du 25 août 2000 relatif à l’aménagement et à la réduction du temps de travail, il a le droit de travailler 17 h 30, soit 2,5 jours par semaine. En utilisant le décret n°2002-1072 du 7 août 2002 relatif au temps partiel annualisé, Pierre a également le droit d’aménager ses 807 heures de travail annuelles en travaillant uniquement 6 mois dans l’année. Comme son temps de travail sera divisé par deux, sa rémunération sera également divisée par deux. Sa rémunération étant annualisée, qu’il travaille ou pas, il percevra le même revenu chaque mois. Lorsqu’il travaillera, pour gagner du temps, il pourra également utiliser sa voiture et prendre 1 h de pause à midi.
Concernant les tâches quotidiennes et domestiques, le couple de Pierre et de Paul peut mettre en œuvre diverses stratégies pour retrouver du temps libre. Si Pierre a uniquement besoin de dormir 6 h par nuit, il gagnera 2 h 30 de temps libre par jour. Même s’il est marié et qu’il a deux enfants, il dispose de nombreux moyens pour retrouver du temps libre. Au lieu de perdre 1 h 30 à dîner en famille, il peut y consacrer 30 min. Comme le temps consacré à ce repas contribue à renforcer le lien entre les membres de la famille, sa réduction risque d’affaiblir la cellule familiale. Les 2 h 48, destinées aux tâches domestiques, Pierre peut les déléguer à sa femme et à ses enfants. Afin d’éviter de perdre du temps avec ses enfants, il peut en déléguer la charge à sa femme ou les laisser regarder la télévision, jouer aux jeux vidéos, surfer sur Internet ou traîner dans la rue. En réduisant son temps de sommeil, en déléguant ses tâches domestiques et en limitant le temps qu’il consacre à sa famille et à sa pause de midi, Pierre pourrait disposer de 7 h 45 de temps libre par jours au lieu de 27 min et de 72 heures par semaine au lieu de 23 heures. Encore faut-il que sa femme accepte de se charger des tâches domestiques et de l’éducation des enfants. Puisque les femmes travaillent également, elles n’acceptent plus de se sacrifier pour le bien-être de la famille. Le partage équitable des tâches quotidiennes et domestiques apparaît donc comme une cause de tensions et de conflits au sein du couple. Au même titre que, dans les entreprises, la cellule familiale est devenue un champ de lutte pour la conquête du temps libre.
La différence entre le revenu d’un couple d’employé et de cadre apparaît avec les tâches domestiques. Comme Paul est également marié avec une cadre, son couple dispose d’un revenu suffisant pour externaliser les tâches domestiques à des entreprises de services aux particuliers.

Si Paul a besoin de dormir 6 h par nuit, il gagnera 2 h 30 de temps libre par jour. Même s’il est marié et qu’il a deux enfants, il dispose également de nombreux moyens de retrouver du temps libre. Au lieu de perdre 1 h 30 à dîner en famille, il peut y consacrer 30 min. En lui consacrant moins de temps, il risque d’affaiblir les liens qu’il tisse avec sa femme et ses enfants. Ce qui distinguent Pierre de Paul apparaît avec les 2 h 48 destinées aux tâches domestiques et l’heure consacrée à la vaisselle et à la préparation du petit déjeuner et du repas du soir. Étant donné que le couple de Paul dispose d’un revenu plus élevé, il a les moyens d’externaliser les tâches domestiques et la charge des enfants à des entreprises de services aux particuliers, à des domestiques et à une nourrice. Par exemple, ils peuvent externaliser le soutien scolaire à une entreprise d’aide au devoir. S’ils souhaitent aller au théâtre ou passer une soirée avec des amis, ils peuvent payer une baby-sitter pour s’occuper de leurs enfants. Malgré un déficit de temps de 2 h 33, en cumulant les gains de temps gagné sur le sommeil, la pause de midi, le repas du soir et l’externalisation des tâches, Paul et sa femme pourraient disposer de 4 h 45 de temps libre par jour et de 57 heures par semaine.
L’externalisation des tâches domestiques est à l’origine du développement du secteur des services aux particuliers. À la fin des années 80, en étudiant la trajectoire des États-Unis, André Gorz en a prédit les conséquences sociales.
« La société […] continuera inévitablement à se scinder. Cette scission aura (et a déjà) pour raison la répartition très inégale des économies de temps de travail : les uns, de plus en plus nombreux continueront d’être expulsés du champ des activités économiques ou seront maintenus à sa périphérie. D’autres, en revanche, travailleront autant ou même plus que présentement et, en raison de leurs performances ou de leurs aptitudes, disposeront de revenus et de pouvoirs économiques croissants. Répugnant à se dessaisir d’une partie de leur travail et des prérogatives et pouvoir lié à leur emploi, cette élite professionnelle ne peut accroître ses loisirs qu’en chargeant des tiers à lui procurer du temps disponible. Elle va donc demander à des tiers de faire à sa place tout ce que n’importe qui peut faire, en particulier tout le travail dit de “reproduction”. Et elle va acheter des services et des équipements permettant de gagner du temps même lorsque ces services et équipements demandent plus de temps pour être produits qu’ils n’en économiseraient à un usager moyen. Elle va donc développer des activités qui, sans rationalité économique à l’échelle de la société, puisqu’elles demandent plus de temps de travail à ceux qui les assurent qu’elles n’en font gagner à ceux qui en bénéficient, correspondent seulement à l’intérêt particulier de cette élite professionnelle capable d’acheter du temps à un prix très inférieur au prix auquel elle-même peut le vendre. Ces activités sont des activités de serviteur, quels que soient d’ailleurs le statut et le mode de rémunération de ceux et de celles qui les accomplissent. » {51}
La principale activité d’une entreprise de services aux particuliers n’est pas de vendre un service, mais de transformer le temps en marchandise. En vendant du temps libre, elle transforme le temps en argent. En effet, l’entreprise achète une heure de travail au Smic, qu’elle revend entre 20 € et 30 € à un particulier pour qu’il puisse disposer d’une heure de temps libre. En 2012, le taux horaire du Smic était à 9,40 € {52} . La productivité horaire d’une heure de travail de ce secteur d’activité étant de 10,1 €, pour qu’elle soit rentable, l’article L241-11 du code de la sécurité sociale exonère les employés de ce secteur des cotisations sociales patronales {53} . Étant donné que pour accéder à ces services un ménage doit disposer d’un revenu minimum de 5 500 € nets par mois, ils sont uniquement accessibles aux cadres et aux classes moyennes supérieures. Pour que les classes moyennes aient les moyens d’y accéder, l’article 199 sexdecies {54} accorde un crédit d’impôt compris entre 12 000 et 15 000 € par an. L’État subventionne donc ce secteur d’activité à auteur de 10 milliards € par an. Pour que ce secteur se développe, les cadres et les classes moyennes ne doivent plus avoir le temps d’effectuer leurs tâches domestiques. La loi du 20 août 2008 a fait passer le forfait jour des cadres de 218 à 235 jours par an. Pour retrouver du temps libre, ils sont donc contraints d’externaliser leurs tâches domestiques. Les interventions de l’État ont permis l’émergence du marché du temps libre, dont les effectifs ont augmenté de 89,3 % de 1990 à 2010 {55} . Ce secteur d’activité fait apparaître une fracture sociale entre ceux qui travaillent beaucoup pour un revenu élevé et ceux qui travaillent à temps partiel pour un revenu qui leur permet à peine d’assurer leur subsistance. Employant des salariés peu qualifiés, au Smic et à temps partiel « subi », les entreprises de services aux particuliers sont donc en partie responsables de l’augmentation des travailleurs pauvres.
Après avoir quantifié le temps libre et proposé des solutions pour en retrouver, je propose d’étudier l’impact de l’aménagement du temps de travail sur sa qualité de vie et son mode de vie.
L’emploi du temps aurait-il un impact sur le mode de vie ?
Bien que les activités personnelles que pratique un individu soient étroitement liées au temps libre dont il dispose, c’est l’aménagement de son emploi du temps professionnel qui détermine celles qu’il pourra pratiquer. Pour l’aider à améliorer sa qualité de vie et à changer son mode de vie, il est donc nécessaire d’étudier les enjeux de l’aménagement du temps de travail. Le calendrier et l’horloge permettent de décomposer, de mesurer et de quantifier le temps en unité stable, homogène et régulière. Tandis que le calendrier répartit une année sur 12 mois, 52 semaines et 365 jours, l’horloge décompose une journée en 24 heures, une heure en 60 minutes et une minute en 60 secondes. Ils procurent des repères temporels communs qui permettent à l’individu de planifier dans son agenda ou son emploi du temps des rendez-vous, des activités, des tâches domestiques, des réunions, des colloques, des fêtes, des vacances, etc., sur la journée, la semaine, le mois et l’année. L’emploi du temps professionnel, qui est souvent présenté sur la journée ou la semaine, fait apparaître des plages horaires de travail et de temps libre.
Comme le fait remarquer Christophe Dejours :
« Le travail n’organise pas que cette partie de votre vie qui est le temps de travail. Il a un rôle majeur dans l’organisation de toutes vos activités hors travail. » {56}
Le travail étant central, l’accès à un temps libre de qualité dépend de la stabilité de l’emploi du temps professionnel. Le temps libre peut contribuer à améliorer la qualité de vie et à changer le mode de vie d’un individu, s’il lui permet de planifier des projets, ainsi que des activités familiales, sociales, citoyennes et personnelles sur la semaine, le mois et l’année. Plus l’emploi du temps professionnel est stable, plus l’individu peut planifier d’activité sur le long terme, plus il peut se projeter dans le futur pour orienter et donner un sens à sa vie. Par conséquent, « maîtriser son emploi du temps, c’est maîtriser sa vie. » À l’inverse, l’absence de stabilité et de maîtrise de l’emploi du temps peut provoquer des pathologies temporelles {57} .
Même si elle est nécessaire, la hausse du temps libre ne suffira pas à elle seule à changer le mode de vie et à améliorer la qualité de vie d’un individu. Pour qu’il ait les moyens de pratiquer de nouvelles activités personnelles, il doit également disposer de plages horaires de temps libres (journées, matinées, après midis et quelques heures en fin d’après-midi), qui soient stables sur l’année. Les activités qu’un individu peut pratiquer durant son temps libre sont déterminées par les plages horaires dont il dispose sur la journée. Les plages horaires du matin (9 h à 12 h) et du début d’après-midi (14 h à 17 h) sont propices aux tâches domestiques, aux démarches administratives et à la pratique d’activités individuelles. Les activités individuelles peuvent prendre la forme de loisirs marchands (shopping, cinéma, fitness, etc.) ou de pratiques qui ne nécessitent pas de planifications collectives (courir, lire, écrire, TV, Internet, jeux vidéos, etc.). Les plages horaires situées en fin d’après-midi (17 h 30 à 19 h 30) et en début de soirée (19 h 30 à 22 h 30) sont favorables aux loisirs marchands (cinéma, théâtre, concert, bar, etc.), aux activités individuelles et surtout, à la pratique d’activités collectives. Les activités collectives peuvent prendre la forme de pratiques associatives amateurs (clubs de sports, ateliers théâtre et philosophique, cours de musique, conférences, etc.), sociales (Rotary Club, Lion’s Club, etc.) et politiques (militant, conseiller municipal et conseil de quartier, etc.). L’activité professionnelle étant centrale et dominante, la plupart des activités collectives sont planifiées après la journée de travail. En effet, à part quelques exceptions (université du temps libre, etc.), durant la semaine les activités amateurs, sociales et politiques sont plus souvent organisées après 17 h 30 et le week-end. Rares sont celles qui sont organisées dans la matinée et en milieu d’après-midi. Afin d’appréhender les liens qui unissent le mode de vie et la qualité de vie à l’emploi du temps professionnel, je propose d’étudier des exemples concrets.
Le mode de vie et la qualité de vie d’un individu sont étroitement liés à son emploi du temps professionnel. Afin d’illustrer l’impact de l’emploi du temps sur les moyens de satisfaire les besoins d’appartenance, d’estime et de réalisation, je propose d’étudier les exemples de Pierre, Julie, Marthe, Marie et Vincent. Julie est conseillère commerciale dans une boutique de téléphonie mobile SFR et Pierre est gestionnaire-conseil allocataires à la caisse d’allocations familiales. Ils sont tous les deux mariés et ont deux enfants de 5 et 7 ans. Ils travaillent 35 heures, ont des horaires stables et disposent de la même durée de temps libre.

Pierre commence sa journée de travail à 8 h et la finit à 16 h. Sa pause de midi étant de 1 h, il consacre peu de temps à déjeuner. La durée du trajet pour se rendre au travail étant de 30 min, son temps libre commence après 16 h 30. Tandis que sa femme conduit les enfants à l’école au matin, Pierre les récupère en fin d’après midi. Disposant de nombreuses plages de temps libres après 16 h 30, Pierre peut planifier dans son emploi du temps des activités domestiques, personnelles, familiales et citoyennes sur le long terme. Le lundi, lorsque sa femme rentre du travail à 18 h, Pierre va faire les courses pour la semaine au supermarché. Le mardi, après 16 h 30, il planifie des démarches administratives et, en début de soirée, participe à un atelier théâtre qui débute à 19 h 30. Le mercredi, après s’être occupé de ses enfants, il participe à un conseil de quartier qui débute à 18 h 30. Le jeudi, il assiste à des conférences qui commencent à 18 h 30 ou participe à des activités militantes. Le vendredi, Pierre passe la soirée avec sa femme ou avec des couples d’amis. Le samedi matin, seul ou avec des amis, Pierre fait une sortie en vélo. Son après-midi et sa soirée, il peut la passer avec sa famille ou ses amis. Le dimanche, après avoir effectué quelques tâches domestiques ou son jogging matinal, Pierre peut consacrer sa journée à des activités familiales. Les activités familiales, personnelles et citoyennes que pratique Pierre durant son temps libre lui permettent de satisfaire ses besoins d’appartenance et d’estime.
En ce qui concerne Julie , elle commence sa journée de travail à 10 h pour la terminer à 19 h. Sa pause de midi étant de 2 heures, elle prend 1 heure de plus pour déjeuner. La durée du trajet pour se rendre sur son lieu de travail étant de 30 min, son temps libre commence après 19 h 30. Comme sa journée commence à 10 h, Julie peut s’occuper de ses enfants et les conduire à l’école au matin. Son mari les récupérera en fin d’après-midi. Comme la plupart des activités collectives débutent entre 18 h et 19 h 30, Julie aura beaucoup de difficultés à les planifier dans son emploi du temps après sa journée de travail. Étant donné qu’elle rentre épuisée, elle n’a qu’une envie : se détendre en se vidant la tête devant la télévision. Comme elle travaille le samedi, Julie ne dispose pas d’un week-end de 2 jours consécutifs pour consacrer plus de temps à sa famille et à ses amis. Elle peut uniquement leur consacrer du temps après 19 h 30, en allant au cinéma ou au restaurant. Le dimanche, après avoir fait son jogging matinal, elle peut consacrer toute sa journée à sa famille. Son second jour de repos étant le lundi, elle planifie des tâches domestiques : s’occuper des enfants, faire les courses pour la semaine, laver le linge et le repasser, effectuer les démarches administratives, etc. À cause de ses horaires de travail, Julie aura tendance à favoriser ses collègues de travail, sa vie de famille et ses amis pour satisfaire son besoin d’appartenance et à pratiquer des activités individuelles (regarder la télévision, faire du jogging, etc.) pour satisfaire son besoin d’estime. Même si Julie a un tempérament plus extraverti que Pierre , son emploi du temps professionnel l’incite davantage à se replier sur sa cellule familiale et professionnelle. Ces deux exemples illustrent de manière concrète comment l’aménagement de l’emploi du temps professionnel peut déterminer la qualité de vie et le mode de vie d’un individu.
Même si elle est prépondérante, la qualité de vie et le mode de vie d’un individu ne dépendent pas exclusivement de la quantité de temps libre dont il dispose. Elles sont également déterminées par la stabilité de son emploi du temps et des blocs de temps libre dont il dispose. Marie est vendeuse au rayon littérature à la FNAC et Marthe est caissière dans un hypermarché. Elles sont toutes les deux séparées, sans enfants.

Même si Marie travaille 38 heures, son emploi alimentaire lui permet de disposer de quatre plages horaires de temps libre d’une demi-journée : le lundi et le mercredi, elle commence à 13 h pour finir à 20 h et le mardi et le jeudi, elle commence à 9 h pour finir à 13 h. Ses pauses de midi, qui ne concernent que le vendredi et le samedi, sont de 2 h. Les autres jours, Marie déjeune avant ou après le travail. La durée du trajet pour se rendre sur son lieu de travail étant de 30 min, son temps libre du vendredi commence après 20 h 30 et du samedi après 19 h 30. Même si Marie travaille 3 heures de plus que Pierre, elle dispose de plus de temps libre de qualité. Son emploi du temps étant stable, elle peut planifier des activités sociales et personnelles sur l’année. Le lundi, en début d’après-midi, Marie planifie des démarches administratives, ses courses pour la semaine et d’autres tâches domestiques. De 16 h 30 à 18 h, Marie est bénévole dans une association qui fait de l’aide au devoir. À 19 h, elle participe à un atelier d’écriture. Le mercredi après-midi, elle fait du fitness dans une salle de sport et en fin d’après-midi participe à un atelier théâtre qui commence à 19 h. Le mardi et le jeudi, Marie consacre ses matinées à l’activité qui répond à sa vocation : écrire un roman. Ces deux soirées, elle les passe à regarder un DVD, à lire des romans ou à écrire lorsque l’inspiration lui vient. Comme elle travaille le samedi, Marie ne dispose pas de deux jours de repos consécutifs. Elle consacre ses soirées du samedi à aller au cinéma, au théâtre, au café ou au restaurant avec ses amis. Le dimanche, après avoir fait son jogging matinal, Marie peut consacrer toute sa journée à écrire son roman ou à rendre visite à sa famille. Les activités personnelles, familiales et sociales qu’elle pratique lui permettent de satisfaire ses besoins d’appartenance, d’estime et de réalisation.
Comme Marthe travaille à temps partiel « subi », ses horaires sont éclatés sur la journée de manière aléatoire. Ses horaires étant flexibles, son emploi du temps professionnel change chaque semaine au rythme des saisons et de l’activité du magasin. Tandis que sa journée de repos du dimanche est stable, sa seconde est flexible. Malgré le fait qu’elle travaille seulement 24 heures par semaine, Marthe dispose de moins de temps libre de qualité que Marie , Julie et Pierre . Ne maîtrisant pas son emploi du temps, Marthe a beaucoup de difficulté à structurer son existence et à planifier des activités individuelles et collectives sur son temps libre. En effet, la flexibilité de son emploi du temps professionnel ne lui permet pas de planifier sur l’année un atelier théâtre qui a lieu tous les mardis à 19 h.
Ayant perdu le contrôle de son emploi du temps et donc, de son existence, Marthe risque d’être victime de la « pathologie du temps présent ». Au lieu d’être un temps d’émancipation, son temps libre peut devenir un temps vide nuisible à son bien-être et à son équilibre psychique. Ne pouvant se référer au passé et se projeter dans l’avenir pour lui donner un sens, la vie quotidienne de Marthe est réduite à l’immédiateté de l’instant présent qui englobe toute son existence. N’ayant pas la maîtrise de son temps, et donc de son avenir, Marthe ne peut pas différer la satisfaction de ses désirs qu’elle doit satisfaire « tout de suite ». Pour fuir son angoisse existentielle, Marthe peut se réfugier dans la pratique d’activités addictes et compulsives qui ne nécessitent pas de planification (sexe, shopping, jeux vidéo, télévision, Internet, etc.). Si cette situation se prolonge, Marthe risque de sombrer dans une dépression qui pourrait être liée au refoulement du passé, au désespoir face à l’avenir qu’elle ne maîtrise pas ou au rejet du présent qu’elle ne contrôle plus.
Comme 18,4 % {58} de salariés qui travaillent à temps partiel « subi » dans la restauration, l’hôtellerie, les services à la personne, etc., Marthe est victime de la flexibilité du temps de travail. Étant peu qualifiés, ces emplois sont souvent payés au Smic . Puisque Marthe travaille 24 heures, elle perçoit environ 780 € nets par mois. Ce revenu lui permet à peine de se nourrir, de payer son loyer, ses factures d’eau, de gaz et d’électricité et d’assurer ses frais de portable et de transports, qui sont nécessaires pour trouver et garder un emploi. Déconsidérés et mal payés, ces emplois contribuent davantage à la désintégration sociale des salariés qu’à leur insertion.
Le cas de l’emploi du temps des cadres diffère de celui des employés. Vincent est responsable de rayon textile dans la grande distribution. Il est séparé, sans enfants. N’ayant pas à pointer, il est responsable de la gestion et de la planification de son emploi du temps. En règle générale, Vincent commence sa journée à 8 h pour la finir au minimum à 19 h. À midi, il prend une pause de 1 h pour déjeuner et se reposer. Dans la culture française, l’implication et la motivation d’un cadre sont mesurées par le temps qu’il consacre à l’entreprise. Bien que nul ne soit contraint de travailler plus de 50 heures par semaine, même si Vincent est compétent et productif, s’il souhaitait réduire son implication, il risquerait de stagner dans sa carrière ou d’être remplacé par un nouveau qui ne compterait pas ses heures. En effet, comme il est rémunéré pour sa compétence, sa productivité n’est pas destinée à réduire son temps de travail, mais à intensifier son rythme de travail.
Consacrant plus de 60 % de sa durée de vie éveillée hebdomadaire à travailler, Vincent dispose de très peu de temps libre pour construire un équilibre harmonieux entre sa vie professionnelle et personnelle. Dans la plupart des cas, il sacrifie sa vie personnelle au profit de « sa carrière ». La durée du trajet pour se rendre sur son lieu de travail étant de 30 min, son temps libre commence à partir de 19 h 30. Comme les activités collectives débutent entre 18 h et 19 h 30, Vincent a beaucoup de difficultés à en planifier une dans son emploi du temps après sa journée de travail. Étant donné qu’il rentre épuisé, il n’a qu’une envie, se détendre en se vidant la tête devant la télévision ou en jouant à des jeux vidéo. Le samedi soir, malgré sa fatigue, Vincent profite un peu de la vie en allant au cinéma, au café ou en boite de nuit avec ses amis. Le dimanche, au lieu de faire du sport, il passe sa matinée à dormir. L’après-midi, il le passe en famille ou il joue à des jeux vidéos. Son jour de repos, qui peut varier selon les semaines en fonction de l’activité du magasin et de la saison, Vincent le consacre à faire ses courses, ses tâches domestiques et ses démarches administratives. À terme, Vincent risque d’être dépendant de son activité professionnelle et de la croissance du chiffre d’affaires de son rayon pour satisfaire ses besoins d’appartenance et d’estime.
À cause de l’intensification de son rythme de travail, Vincent ne maîtrise plus le rythme de sa vie. À terme, il risque d’être victime de la « pathologie du présent ». Pour fuir son angoisse et le vide de son existence, il peut s’étourdir dans l’activisme professionnel et la consommation. Des études en psychologie ont fait apparaître qu’un individu qui ne maîtrise pas son emploi du temps consomme davantage sur un mode impulsif que celui qui le maîtrise. Pour stimuler la consommation, il suffit donc de maintenir les cadres dans un état d’urgence et d’instabilité et de leur procurer un revenu au-delà de la nécessité. Puisque Vincent ne maîtrise pas son emploi du temps, il consomme plus fréquemment sur un mode impulsif. Percevant un salaire de 2 500 € par mois, il a les moyens de subvenir à ses besoins essentiels et de transférer une part de ses revenus vers la consommation de biens et de services ostentatoires. Cette forme de consommation apparaît donc comme le symptôme d’un malaise social profond et de la compensation d’une vie gâchée à travailler. À terme, cette fuite dans le travail ou la consommation peut aboutir à un burn-out {59} .
Comme de nombreux cadres, entrepreneurs et chefs d’entreprises, Vincent est victime de l’intensification de ses heures de travail. Pour réussir et s’élever dans la hiérarchie, ils sont plus ou moins contraints de sacrifier leur vie familiale, personnelle et sociale. Même s’ils ont réussi sur le plan professionnel, ils n’ont plus que de l’argent, des biens matériels et des voyages à partager avec leurs enfants et leurs proches. Mais surtout, ils sont totalement dépendants de leur activité professionnelle et de leur argent pour exister socialement, construire leur identité et nourrir l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes.
Ces cinq exemples montrent que la qualité du temps libre ne repose pas exclusivement sur la durée du travail. En effet, de ces cinq salariés, seuls Pierre et Marie disposent de plages horaires de temps libre suffisamment stable pour planifier de nouvelles pratiques de socialisation et d’expression en dehors de leur activité professionnelle. À l’inverse, Marthe et Vincent risquent d’être victimes de pathologies temporelles qui sont les symptômes d’une crise sociale du rapport au temps des pays industrialisés. Comme le fait remarquer Dominique Méda :
« […] d’un coté, les personnes dont le rapport au travail est inexistant, incertain ou précaire et qui veulent d’abord du travail ou travailler davantage (on ne peut pas vouloir du temps libre si on ne ressent pas la trop forte pression du travail et si l’on dispose de revenus insuffisants pour vivre) ; de l’autre, celles qui travaillent, souvent beaucoup, qui ont le sentiment que leur vie est envahie par le travail, et qui aspirent à d’autres activités, et principalement à se retrouver en famille, en couple, avec des amis ou avec eux-mêmes. » {60}
L’existence d’un individu étant étroitement liée à ses pratiques temporelles, pour l’aider à changer son mode de vie, tout en améliorant sa qualité de vie, il est nécessaire de lui procurer du temps libre. Pour que ce temps libre soit de qualité, l’aménagement de l’emploi du temps doit être stable et reposer sur des plages horaires d’une demi-journée, voire d’une journée. Afin de favoriser un changement de mode de vie individuel viable, atteignable et désirable, il serait donc préférable de réduire la durée légale du temps de travail en jours plutôt qu’en heures.
Après avoir quantifié le temps libre et montré l’impact de son aménagement, je propose d’aborder les liens qui unissent le temps que l’individu consacre à travailler à son identité.
L’individu serait-il déterminé par ce qu’il fait de son temps ?
Il existe de nombreuses manières de définir l’identité d’un individu (nom, prénom, âge, sexe, situation familiale, nationalité, profession, niveau d’étude, etc.) Étant donné qu’un individu ne peut pas pratiquer une activité sans y consacrer du temps, il apparaît pertinent de se demander s’il ne serait pas possible de définir son identité à partir de ce qu’il fait de son temps. Martin Heidegger, Pierre Bourdieu et Karl Marx permettent de montrer comment la pratique quotidienne d’une activité professionnelle contribue à structurer l’identité et les habitus d’un individu.
Pour Heidegger, le temps n’est pas qu’un simple concept philosophique. En décrivant les liens qui unissent l’être et le temps, il nous donne la clé d’accès à l’identité de l’individu.
« Ainsi se prépare la compréhension d’une temporalisation encore plus originaire de la temporalité. C’est en elle que se fonde la compréhension d’être constitutive pour l’être du Dasein. Le projet d’un sens de l’être en général peut s’accomplir dans l’horizon du temps. » {61}
En nous invitant à penser le « sujet » lui-même comme temps {62} et en cessant de nier le caractère temporel de l’identité {63} , Heidegger nous donne la possibilité de découvrir et non d’imaginer l’identité réelle et concrète d’un individu. En effet, l’individu et le temps étant étroitement liés dans l’action qui se vit au présent, il ne peut pas se consacrer physiquement et mentalement à une action, à une relation sociale ou à une discussion sans y consacrer du temps. Par exemple, pour se nourrir, il doit consacrer du temps à chasser, à cultiver ou à exercer une activité professionnelle en échange d’un revenu. L’identité de l’individu n’est donc pas déterminée par l’idée ou l’image idéalisée qu’il se fait de lui-même, mais par le temps qu’il consacre aux activités qu’il pratique, aux relations qu’il fréquente et aux discussions qu’il échange au quotidien. L’individu étant ce qu’il fait de son temps, pour l’aider à répondre à la question « qui suis-je ? », il m’apparaît donc pertinent de réaliser l’inventaire de ses activités et de quantifier le nombre d’heures qu’il leur consacre. Autrement dit, de définir son identité à partir de ce qu’il fait de son temps. Chef de secteur dans la grande distribution, Paul travaille plus de 50 heures par semaine. Comme il consacre 82,8 % de sa journée et 60,2 % de sa semaine éveillée à travailler, lorsqu’il rencontre une inconnue, il ne peut se présenter qu’ainsi : « Je m’appelle Paul et je suis chef de secteur. » En affirmant qu’il « est » sa fonction professionnelle, il définit son identité à partir de son travail. Plus il travaillera, plus il en dépendra pour se définir et plus il en renforcera l’emprise sur ses habitus.
Pour Pierre Bourdieu, l’individu est en partie déterminé par ses habitus.
« Le principe de l’action historique, celle de l’artiste, du savant ou du gouvernant comme celle de l’ouvrier ou du petit fonctionnaire, n’est pas un sujet qui s’affronterait à la société comme à un objet constitué dans l’extériorité. Il ne réside ni dans la conscience ni dans les choses, mais dans la relation entre deux états du social, c’est-à-dire l’histoire objectivée dans les choses, sous forme d’institution, et l’histoire incarnée dans les corps, sous la forme de ce système de dispositions durables que j’appelle habitus {64} . »
Les habitus sont, d’une part, des marqueurs sociaux unifiés entre eux, liés à la trajectoire sociale et aux conditions d’existence d’un individu, et d’autre part, un système de goûts et de dispositions acquises par un groupe qui donne une signification commune à leurs pratiques. Reposant sur la combinaison de dispositions socialement construites lisibles, logiques et homogènes, les habitus procurent une certaine définition du monde qui permet à l’individu de se définir, de justifier ses pratiques et de penser d’une certaine manière. Enracinés dans son corps (posture du corps, aisance sociale, etc.) et son esprit, les habitus structurent son comportement indépendamment de sa volonté. Tandis que les expériences familiales, scolaires et sociales de l’enfant structurent ses habitus primaires, la pratique d’une activité professionnelle structure les habitus secondaires de l’adulte.
Plus l’individu consacre de temps à une activité, plus elle structure et renforce l’emprise de ses habitus secondaires. En pratiquant 50 heures par semaine l’activité de chef de secteur, Paul enracine dans son corps et son esprit des habitus qui structurent sa manière de penser, d’agir et de se définir. Plus il travaille, plus il s’identifie à son emploi et aux chiffres d’affaires de son secteur. Qu’il en soit conscient ou non, Paul finit par penser sa propre existence, le monde qui l’entoure et ses relations en fonction de la logique économique et sociale d’un hypermarché. Les rapports humains qu’il tisse avec lui-même et les autres finissent donc par apparaître sous la forme de clients, de subordonnés, de collaborateurs, de supérieurs hiérarchiques ou de concurrents. Cet ancrage est d’autant plus résistant au changement que son travail est routinier et répétitif. Plus il travaillera, plus ces habitus se renforceront, plus il sera aliéné au travail.
Lorsqu’un salarié travaille plus que de raison, Karl Marx fait remarquer qu’il risque de s’aliéner à son activité professionnelle.
« L’aliénation du travailleur dans son objet s’exprime en vertu des lois économiques de la façon suivante : plus le travailleur produit, moins il a à consommer ; plus il crée de valeurs, plus il devient sans valeur, plus il devient indigne ; plus son produit a de formes, plus le travailleur devient difforme ; plus son objet est civilisé, plus le travailleur devient barbare ; plus le travail est puissant, plus le travailleur devient impuissant ; plus le travail est riche d’intelligence, plus le travailleur en est privé et devient esclave de la nature {65} . »
Le temps que le salarié vend à l’entreprise en échange d’un revenu ne lui appartient plus. Étant donné que l’employeur achète le temps du salarié pour qu’il le consacre à ses objectifs, il en perd la propriété et, donc, la liberté d’en faire un usage personnel. Les objectifs prescrits par l’employeur donnent un sens à sa vie, ainsi qu’une visibilité, une logique et une cohérence à ses pratiques quotidiennes. Plus Paul travaille, moins il consacre de temps à pratiquer des activités personnelles qui enrichissent sa personnalité, plus il s’appauvrit en tant qu’être humain. N’ayant plus de valeur et d’utilité sociale en dehors de son travail, Paul est aliéné à sa fonction de chef de secteur pour exister socialement et aux chiffres d’affaires de ses rayons pour nourrir l’estime qu’il a de lui. Au -delà du revenu, le fait de travailler plus de 50 heures par semaine contribue donc à renforcer la dépendance du salarié, du cadre, du chef d’entreprise, de l’entrepreneur, du membre des professions libérales, de l’agriculteur, de l’artisan et du commerçant à son activité professionnelle pour satisfaire ses besoins d’appartenance et d’estime.
Après avoir étudié le rapport au temps sur le plan individuel, il m’apparaît nécessaire de l’aborder sur le plan collectif.
Le rapport au temps sur le plan collectif
Les enjeux du rapport au temps ne sont pas qu’individuel, ils sont également collectifs. Dans l’essai « Temps et ordre social », Roger Sue présente le temps comme un instrument d’organisation, qui hiérarchise l’importance accordée à certaines activités, valeurs et catégories sociales. Puisqu’il permet d’organiser le rythme des pratiques individuelles et collectives, le temps apparaît comme un instrument de contrôle et de domination sociale. Comme toutes les sociétés se caractérisent par un certain agencement du rapport au temps, sa modification apparaît comme le signe d’une transformation sociale. Cette transformation intervient lorsqu’un temps social dominant est remplacé par un temps social émergent qui, à son tour, devient dominant. L’étude des temps sociaux apparaît donc comme une grille de lecture incontournable pour appréhender la dynamique des changements sociaux.

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