Transition - Tome I
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Description

Ce livre jette un regard sur l’histoire et l’évolution des droits des personnes trans
au Canada et ailleurs dans le monde. Il dépeint la naissance du mouvement, les
changements de mentalités à travers des témoignages inspirants et les combats
qu’il reste à mener. Pouvons-nous affirmer, en 2017, que tous les droits sont acquis
pour la communauté trans dans les pays où elle est accueillie avec ouverture et libre
d’exister ? Qu’en est-il de l’égalité sociale ? Le mouvement est-il influencé par les
avancées et les reculs qui surviennent ailleurs dans lemonde ?
Au cours des dernières années, le contexte mondial a favorisé l’ouverture à cette
réalité et l’acceptation des personnes trans dans tous les milieux de vie. Même si
certains pays demeurent fermés aux revendications de ce mouvement, on en parle
davantage et des modèles trans s’affichent de plus en plus publiquement. Chaque
jour, l’actualité traite de la réalité trans et de l’identité de genre à l’échellemondiale.
Alors que plusieurs ne s’entendent pas sur le fait de permettre aux plus jeunes de
commencer leur transition en douceur, le Canada fait figure de proue avec l’adoption
d’une loi, au Québec, notamment, facilitant le changement de nom et de genre sur
les documents légaux sans nécessairement avoir subi d’opération de réassignation
du sexe, et ce, dès l’âge de 14 ans. Qu’en est-il ailleurs, dans lemonde ?
En plus de jeter un regard nouveau sur le débat des « toilettes » et des «vestiaires » ainsi
que les clivages intergénérationnels qui existent parfois concernant les revendications
du mouvement trans, l’auteur cisgenre plonge dans des faits marquants de notre
histoire collective et donne la parole à des figures importantes de la communauté
trans afin d’éclairer le public.
Avec TRANSition, Jean-Sébastien Bourré affirme haut et fort qu’il est un allié de la
communauté trans et espère que vous en serez un après avoir lu cet ouvrage.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 27 octobre 2017
Nombre de lectures 17
EAN13 9782897263003
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0180€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

À la douce mémoire de Marie-Marcelle Godbout,
une femme forte du Québec, qui a pris la communauté
trans sous son aile. On la surnommait affectueusement
la « grand-maman des trans ».
Elle fut l’une des plus belles rencontres que j’ai faites
au cours de la rédaction de ce livre.
Mon intention était de le lui dédier.
Je ne me doutais pas que ce serait à titre posthume.

À Gaëlle Florack, la chanceuse qui habite la région du
champagne, en France, et qui fait une différence incroyable
dans son milieu de vie. Te rencontrer a été un merveilleux cadeau !


Préface
Il y a dix ans, je tombais dans cette sévère dépression qu’on nomme « la dysphorie d’identité de genre ». Au terme d’un processus diagnostic, on m’indiqua que je resterais en dépression sévère le reste de mes jours (avec des antidépresseurs permettant d’amoindrir mes souffrances), ou que je pourrais changer de sexe pour enfin me sentir bien dans ma tête et dans ma peau. J’ai choisi la solution facile : j’ai changé de sexe. Je suis maintenant une femme, même si à cause de ma visibilité médiatique, je risque fort de demeurer une trans pour le reste de mes jours aux yeux de la population autant que des médias.
Pour comprendre ce que je vivais, je me suis mise à lire tout ce qui existait sur le sujet. Malheureusement, trop peu de choses ont été écrites en français et à ma connaissance, aucune vision récapitulative d’ensemble n’existait à propos des réalités d’un tel état de fait : identité de genre, combat pour obtenir une reconnaissance légale et une dignité minimale, très nombreux enjeux touchant les personnes atteintes par ces conditions...
On me dit souvent qu’il semble y avoir de plus en plus de transsexuel(les). Je réponds qu’il y a plutôt de moins en moins de suicides. Tout comme je l’ai moi-même réalisé, il est possible de vivre une vie heureuse même si elle est marginale. C’est grâce à l’appui de mes psychologues, spécialisés dans les questions d’identité de genre et du protocole transitoire de la WPATH et de feu Marie-Marcelle Godbout – la mère Theresa des trans du Québec – que j’ai réussi à voir la lumière au bout du tunnel. Toutefois, bien d’autres ressources sont nécessaires, qui permettraient aux gens de comprendre ce qui leur arrive ; et le livre de Jean-Sébastien Bourré vient à point, exposant judicieusement les différents aspects des questions d’identité de genre.
Ce livre sera certes très utile pour les praticiens et les professionnels de la santé, de la sexologie et de la santé mentale. Il permettra de mieux comprendre l’historique, le contexte, les tenants et aboutissants du phénomène « trans », mais il permettra aussi aux personnes en questionnement, à leur famille et au commun des mortels de connaître plus avant l’un des derniers tabous et des derniers combats des droits de l’homme.
La transsexualité est certainement aussi vieille que l’humanité, mais sa compréhension et son acceptation dans nos sociétés occidentales n’en sont encore qu’aux balbutiements. Le livre « TRANS ition : Évolution du mouvement trans et de ses revendications » risque fortement de devenir une référence pour la connaissance positive de cette condition, qui n’est rien d’autre qu’une expression différente et moins commune de la nature…
Michelle Blanc M.Sc.


Note de l’auteur
Avez-vous déjà rencontré une personne trans ?
Si vous répondez non, c’est que vous ne faites pas partie des 9 % de Canadiens ayant côtoyé une personne trans 1 .
À quoi pensez-vous lorsqu’on vous parle d’une personne trans, transgenre, transsexuelle, intersexuée ou travestie ?
Que cette personne est atteinte d’une maladie mentale ? Qu’elle vit contre sa nature et en marge de la société ? Que cela vous laisse indifférent ?
Si, au contraire, vous répondez que vous avez déjà rencontré une personne trans, avez-vous été en mesure de voir au-delà de son enveloppe corporelle ? Avez-vous posé un regard bienveillant et exempt de préjugés sur la personne ? Avez-vous tenté de la comprendre en vous mettant à sa place ?
S’il peut être normal d’aborder la différence avec une certaine prudence, le malaise et le jugement qui perdurent induisent clairement un manque de connaissances et d’empathie par rapport à la réalité d’autrui. C’est la preuve qu’une ignorance doit être transcendée.
Il appartient à tous d’aller vérifier, de poser des questions sur ce que nous ne comprenons pas. Les personnes que vous percevez comme étant en marge de la société sont généralement ouvertes à vous renseigner et à vous aider à démystifier leur nature. N’oubliez pas que, pour elles aussi, vous pouvez sembler vivre dans un monde parallèle. Cela dit, il n’y a rien d’anormal dans le fait de vivre. Seuls les préjugés et l’incommunicabilité entretenus le sont.
Comme citoyen, nous avons des droits, mais aussi des devoirs. Si nous sommes libres, nous avons l’obligation de respecter toutes les différences afin de favoriser l’égalité.
« Nobody’s free until everybody’s free », disait Fannie Lou Hamer. Personne n’est libre tant que nous ne le sommes pas tous.
Les personnes trans comprennent, un jour ou l’autre, que leur identité de genre diffère du sexe attribué à la naissance. Certaines n’ont pas le choix de faire un « passing », pour reprendre le terme de nos cousins français, cette étape critique qu’est la transition, un processus amorcé pour rétablir la cohérence entre le corps et l’esprit. Pour être bien dans sa peau, comme on dit. D’autres n’en font pas et assument l’expression de leur genre, simplement, comme ils le désirent.
Je ne suis pas une personne trans, mais un allié de cette communauté.
Par cet ouvrage, je souhaite informer les gens non trans d’une réalité qu’ils ne connaissent pas beaucoup, surtout s’ils n’ont pas de trans dans leur entourage immédiat. Il importe de le faire pour amener et favoriser une plus grande ouverture à l’égard de cette communauté, dont les droits et la place dans le monde sont en pleine révolution. Il importe de le faire pour favoriser une meilleure inclusion.
Pour que cesse l’ostracisme, une fois pour toutes, et que commence enfin la trans -normalisation.
Mon envie d’écrire ce livre était vivante depuis des années. Au collégial, j’ai connu Pascal, un jeune homme en dépression sévère. À la fin de nos études, il a ajouté un « e » à la fin de son prénom et la dépression a fait place à un bonheur contagieux.
Lorsque j’ai assisté à la journée Fierté trans , en 2017, organisée par Marie-Marcelle Godbout 2 , une pionnière des droits des personnes trans au Québec, j’ai fait le pacte, avec des membres de la communauté trans, d’être un allié. Je me suis donné comme devoir de transmettre ce message à tous ceux qui accepteraient de me lire ou de m’écouter.
Je suis prêt à parier, après avoir lu ce livre, que vous aborderez le monde avec un regard différent, riche de nouvelles connaissances, où la tolérance et l’acceptation seront naturelles. Vous aborderez quiconque, trans ou non, en lui laissant une chance de se présenter à vous avant même que votre jugement intérieur n’ait catégorisé cette personne dans l’une de ces petites boîtes que nous avons tous dans nos têtes. Car tout le monde a le droit de montrer sa nature authentique sous son vrai jour et de dévoiler ses richesses intérieures avec honnêteté et simplicité.
Embrasser les différences et être un allié, c’est reconnaître la valeur de chaque être humain, mais aussi la souffrance de chaque communauté fragilisée. Ce travail est important et il doit être fait pour renforcer le vivre-ensemble. Il permet de reconnaître qu’il existe des parcours plus difficiles que d’autres, pour accéder au bonheur.
Nous souhaitons tous être heureux et nous savons qu’il faut donner aux autres ce qu’on souhaite recevoir.
Honorez la diversité humaine et permettez à cette mosaïque de s’épanouir. Car le bonheur des autres est intrinsèquement lié au nôtre.
À vous, cher allié, et à vous, cher ami de la communauté trans,
Bonne lecture !




1 Sondage CROP intitulé « Valeurs, besoins et réalités des personnes LGBT au Canada en 2017 », dont les résultats sans précédent ont été dévoilés en août 2017.

2 Marie-Marcelle Godbout : fondatrice de l’association Aide aux trans du Québec (ATQ).


Introduction
En pleine effervescence mondiale, la visibilité et les revendications des personnes trans, qui souhaitent obtenir l’égalité juridique et sociale, sont de plus en plus connues et reconnues dans les pays où les droits de l’homme sont respectés.
Les médias de partout à travers le monde en parlent, et ce, avec légitimité et beaucoup moins de préjugés qu’il y a à peine une décennie. Pourtant, encore aujourd’hui, le traitement réservé à une nouvelle concernant la communauté trans n’est pas toujours neutre, favorisant un engouement d’opinions personnelles à caractère discriminatoire de la part du public. Néanmoins, quotidiennement, la couverture médiatique amène la société à se poser les bonnes questions sur la meilleure façon de permettre à cette communauté de prendre sa place et de vivre en toute dignité. Certaines situations rapportées ne sont pas toujours positives, mais on nous livre avec davantage de justesse des informations pertinentes à propos de l’évolution des besoins des personnes trans et de leur réalité.
Toutefois, cette visibilité ne se crée pas du jour au lendemain. Ce n’est pas parce qu’on se dévoile à la face du monde que les gens accordent de l’importance à ce qu’on vit. Selon un sondage CROP 3 commandé par la Fondation Jasmin Roy, si 42 % des répondants indiquent que leur entourage a semblé inquiet pour eux et leur avenir lorsqu’ils ont dévoilé leur orientation sexuelle ou leur identité de genre, 22 % indiquent que leur entourage ne les a pas crus ou a ignoré l’information . De même, 2 % n’ont eu aucune réaction ou n’en ont plus reparlé.
Il s’agit d’une révolution importante puisque, dans un premier temps, la notion de communauté et de militance au sein du mouvement trans est plutôt nouvelle, et date d’une vingtaine d’années environ. Nous assistons, dans un deuxième temps, à l’émergence d’un nouveau vocabulaire qui permet de définir les réalités trans. Par la suite, l’acquisition des droits s’accélère dans les pays ouverts à cette réalité. Finalement, la place faite à ce mouvement nous aidera sans doute à redéfinir nos rapports humains.
Pensons à la scission marquée entre les hommes et les femmes dans la large communauté hétérosexuelle. Alors qu’il n’y a jamais eu, dans l’Histoire, et ce, pour l’ensemble des communautés mondiales, autant de mixité entre les sexes, force est de constater que la construction de stéréotypes sociaux garde les hommes et les femmes à l’écart l’un de l’autre, les privant de relations plus égalitaires.
Les nouvelles revendications, dont je dresserai le portrait dans ce livre, redéfiniront-elles les stéréotypes de genre dans nos sociétés modernes ?
Parviendrons-nous enfin à rassembler l’espèce humaine dans un ensemble faisant abstraction de toute appartenance sexuelle ? Dans un ensemble plus inclusif pour tous, moins discriminatoire et plus égalitaire ?
Arriverons-nous à rejeter certaines constructions sociales de genre, voire à les abolir ? À revoir le fonctionnement et les rôles traditionnellement réservés aux hommes ou aux femmes ?
Nous ne connaissons pas les réponses à toutes ces questions. Nous ne pouvons qu’en proposer des hypothèses basées sur des données étudiées depuis des années.
Nous verrons tout cela, mais aussi toutes les réalités à l’origine du mouvement trans : les transsexuels, les transgenres, les travestis, les intersexes, la transaffirmation chez les enfants et les communautés appartenant à un troisième sexe. La documentation concernant les diagnostics associés aux conditions trans sera résumée et nous ferons un petit tour du monde pour voir l’état des droits des personnes trans. De nombreux spécialistes seront cités, de même que des personnes trans ayant accepté de m’accorder une entrevue.
Désormais, on doit assurer une égalité sociale et contribuer au bonheur légitime de tout être humain.
Pour ce faire, il faut réunir le plus de personnes possible. Car c’est la force du plus grand nombre qui a un impact positif et majeur, quant aux avancées des droits d’une communauté.






3 Sondage CROP intitulé « Valeurs, besoins et réalités des personnes LGBT au Canada en 2017 », dont les résultats sans précédent ont été dévoilés en août 2017.



Les définitions du monde sont une chose et la vie que l’on mène concrètement en est une autre.
L’on ne peut pas se permettre – que ce soit pour soi, sa famille,
ses proches ou ceux qu’on aime – de vivre selon les définitions du monde ;
l’on doit trouver une façon, perpétuellement, d’être plus fort et meilleur que cela.
James Baldwin


DEPUIS LA GENÈSE...
Les droits LGBT
Quelles sont les origines du mouvement trans ?
Où, dans le monde, cette réalité a-t-elle été observée et documentée pour la première fois ?
Était-ce, au commencement, un mouvement issu de quelques individus ?
Pouvons-nous tracer une ligne dans le temps pour en définir la genèse ?
Combien y a-t-il de personnes s’identifiant trans, dans la population mondiale ?
Il est difficile de répondre à toutes ces questions puisqu’il n’y a pas encore eu, à l’heure actuelle, de recensement sur le sujet, à l’échelle mondiale. De plus, il reste encore de nombreux volets à documenter, comme nous le verrons dans les prochains chapitres.
Des sujets comme celui de la transidentité 4 – qu’il fallait à tout prix passer sous silence à certaines époques, voire pendant de nombreux siècles et même tout récemment – constituent, encore à ce jour, des tabous dans de nombreux pays. Ceux-ci peuvent être un frein à l’avancement légal et social des personnes trans.
Une chose est certaine : qu’un collectif se rassemble afin d’être vu, de revendiquer d’être aimé et respecté, outre le fait de demander, simplement , de vivre sur le même pied d’égalité que les autres êtres humains – ceux qui ont eu ce droit « naturellement » avant eux – est un phénomène qui ne date pas de plusieurs siècles, hélas. Néanmoins, les avancées réalisées sont assez importantes sur le plan des droits de l’homme. Jamais de tels droits, voire une telle liberté, n’avaient été gagnés aussi rapidement auparavant, en l’espace de quelques décennies seulement.
Il a fallu plus de temps qu’à d’autres groupes, tels les gais et les féministes, pour obtenir ces acquis, mais il est fort probable que ceux des membres de la communauté trans ont été rendus possibles grâce à de longs combats menés par d’autres mouvements.
Une étape à la fois
Obtenir des droits se fait par étape. On ne peut tout obtenir d’un coup, car il faut du temps pour changer les mentalités. Laurent McCutcheon, militant depuis 1973 et figure de proue dans la revendication de tels droits pour les personnes homosexuelles, au Québec et au Canada, l’exprime ainsi, dans une entrevue qu’il m’a accordée :
« Ce n’était pas le même combat, [...] l’orientation sexuelle et l’identité de genre. Puis, socialement, la société ne peut pas tout prendre dans un même morceau. Il y a une progression dans ce qu’une société est capable d’absorber. Une société ne peut pas se transformer radicalement. Je ne crois pas qu’on puisse faire une révolution et changer la culture du jour au lendemain ».
Voilà une déclaration empreinte de toute la sagesse d’un pionnier qui a compris que pour faire des changements et faire accepter une réalité méconnue du grand public, il faut y aller... un pas à la fois.
Au Québec, comme probablement partout dans le monde, les personnes trans semblent avoir toujours été à la remorque des personnes gaies dans l’obtention de droits. Elles étaient présentes, mais récoltaient les bénéfices plus tard. On observe que ce sont généralement les hommes gais qui ont amorcé le combat public de ce qui deviendrait, près de deux décennies plus tard, au cours des années 1990, la communauté « LGBT », pour inclure définitivement toutes les réalités qui ne se reconnaissaient pas dans l’expression « communauté gaie ».
Si elles ont toujours été présentes, les femmes lesbiennes se sont, par la suite, jointes aux hommes gais pour revendiquer sur la place publique, puis quelques personnes trans ont fait de même. Enfin, ont suivi les personnes bisexuelles, souvent éclipsées, encore aujourd’hui, faute de modèles publics 5 .
Peut-on expliquer les gains tardifs de la communauté trans par la force du lobby homosexuel, menant son propre combat et constituant un noyau plus fort et plus imposant de personnes ? Certaines sources indiquent que la communauté gaie rejetait, dans les années 1970, les personnes transgenres, en raison des stéréotypes qu’elles renforçaient, ainsi que les personnes bisexuelles, qu’on pensait incapables d’assumer leur homosexualité.
Le bill omnibus de 1969 6 , comportant plusieurs changements majeurs pour le Canada et concernant, entre autres, l’avortement, la loterie et les armes à feu, a permis de décriminaliser l’homosexualité.
« L’État n’a rien à faire dans les chambres à coucher de la nation », a dit Pierre-Elliott Trudeau, alors ministre de la Justice du Canada.
Ce bill a donné beaucoup d’espoir à une communauté fragilisée qui devait se cacher pour vivre, sous peine d’être arrêtée ou martyrisée. Marie-Marcelle Godbout indique que les viols de personnes homosexuelles, travesties ou trans dans les commissariats de police étaient fréquents. Les personnes transgenres étaient emprisonnées à la prison de Bordeaux pour hommes.
« Trudeau a été mon héros », dit Laurent McCutcheon. « Ça a été une révélation incroyable, c’était comme avoir le droit de vivre ». C’est effectivement toute une avancée pour les gens qui se voyaient interdire la location de salles de classe par les commissions scolaires en raison de la nature de leur rassemblement.
Même son de cloche du côté de Marie-Marcelle Godbout, qui a fêté cette décriminalisation à Vancouver, après s’y être réfugiée lorsque le maire de Montréal a fait le grand ménage en vue de l’Expo 67 7 . À ce moment, elle n’avait pas encore été opérée.
Dans les années 1960, les personnes trans qui désiraient se travestir pour assumer leur vraie nature devaient le faire discrètement. Elles le faisaient dans les cabarets, où elles entraient et sortaient vêtues dans les habits qui convenaient à leur sexe de naissance, généralement.
Aux États-Unis, les événements survenus au Stonewall Inn, à New York, dans le quartier de Greenwich Village, le 28 juin 1969, ont été menés par des personnes représentant les différentes lettres de l’acronyme actuel, LGBT. Plusieurs versions de l’histoire rapportent que c’est une femme transgenre, Sylvia Rae Rivera, âgée de presque 18 ans au moment des faits (son anniversaire avait lieu quelques jours plus tard, le 2 juillet), qui aurait lancé la première bouteille aux policiers. Cette nuit-là, les policiers ont arrêté et battu de nombreux transgenres et de nombreux hommes jugés efféminés.
Au Canada, si le bill omnibus du ministre de la Justice, Pierre-Elliott Trudeau, donne davantage de liberté aux personnes homosexuelles, il ne protège pas pour autant les personnes trans. Toutefois, on associe les travestis et les trans – dont on ne parle pas vraiment à cette époque – aux personnes homosexuelles.
« Les trans étaient perçus comme des homosexuels, pour la plupart », raconte Laurent McCutcheon. Donc, ça leur donnait cette protection-là, mais ce n’était pas une protection particulière pour les trans ».
Étant considérés comme tels, cela a-t-il servi de motif de discrimination au sein même de la communauté, permettant ainsi de rejeter pendant longtemps les revendications pour leurs droits ? A-t-on pu penser que ces revendications ridiculisaient le mouvement gai, voire le discréditaient ? Le portrait demeure quelque peu ambigu, même après avoir consulté plusieurs personnes ayant participé ou contribué aux combats de l’époque. Nous avons surtout affaire à des opinions et à des perspectives tranchées des deux côtés (la perspective des gais et lesbiennes et celle des personnes trans). Il semble que bon nombre de personnes trans se soient senties délaissées par la communauté gaie ; pourtant, certaines en avaient longtemps fait partie.
À la suite du bill omnibus de 1979, les personnes homosexuelles ont continué à militer afin d’obtenir une pleine reconnaissance de leurs droits juridiques ainsi qu’une égalité sociale plus vaste jusqu’au début des années 2000. Au Canada, l’apogée fut l’obtention du droit de s’unir à une personne du même sexe et le droit à l’adoption. Peut-on être un bon allié lorsqu’on n’a pas de droits sur les plans juridique et social ? C’est peut-être ce qui s’est passé et qui a permis, depuis le début des années 2000, aux personnes des communautés gaies et lesbiennes de mieux soutenir la communauté trans et de l’aider à faire avancer son combat.
Un peu plus tardivement, les personnes trans sont sorties du rang, dans les années 80, pour exposer leur réalité. Auparavant, elles se fondaient dans le groupe et passaient pour des travesties ou des homosexuels efféminés 8 . Sinon, certaines personnes trans passant de l’autre côté, c’est-à-dire devenant membres de l’autre sexe, préféraient cacher leur réalité et faire comme si elles étaient nées avec ce sexe. Ce ne sont donc pas elles qui ont fait avancer le combat, mais en voyant toute la discrimination dont elles pouvaient être victimes, on ne leur jettera pas la pierre d’avoir voulu se protéger. Nous l’avons vu, les lois protégeant les personnes trans étaient inexistantes.
Lorsque des groupes de personnes trans sont parvenus à s’unir et à solidifier leur communauté, celle-ci a été en mesure de militer pour obtenir des droits juridiques qui les aideraient à vivre plus librement. Ces droits sont tout récents, au Canada et en France, mais aussi dans d’autres pays du monde, dont les États-Unis 9 ; et selon plusieurs personnes trans, on peut faire mieux. L’égalité sociale doit encore faire son chemin dans les sociétés où de tels droits ont été consentis.
Néanmoins, les droits concernant l’orientation sexuelle et la transidentité ne font pas partie de la Charte canadienne des droits et libertés. Il faudrait rapatrier la constitution pour les faire ajouter et le gouvernement de Justin Trudeau, le fils de Pierre-Elliott Trudeau, a signifié son intention de ne pas aller en ce sens pour quoi que ce soit.
Laurent McCutcheon rapporte une conversation qu’il a eue sur le sujet avec le premier ministre Jean Chrétien :
« On ne pouvait pas mettre ça, on en avait discuté, mais la population n’était pas rendue là ».
La première mouture de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec, adoptée unanimement à l’Assemblée nationale le 27 juin 1975 10 , sous le gouvernement de Robert Bourassa, ne contenait pas de disposition concernant l’orientation sexuelle.
« La question des droits des gais n’était pas complètement absente, mais ce qui dominait le débat des droits, à cette époque immédiatement post-1970, c’était bien les droits civils et politiques, y compris le droit à l’autodétermination et les droits des nations autochtones. Aussi, certains droits économiques et sociaux, tels les droits des travailleurs et notamment des travailleurs et travailleuses issus de l’immigration », affirme pour sa part Jean-Louis Roy, qui était à l’époque président de La Ligue des Droits de l’Homme, organisme qui a mené la bataille pour la création d’un organisme public comme la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec . Celle-ci a été créée en 1975 par le gouvernement de Robert Bourassa.
Laurent McCutcheon indique que c’est René Lévesque qui a ajouté l’orientation sexuelle parmi les motifs de discrimination afin de protéger trois de ses députés qui étaient homosexuels. Cette disposition a fait du Québec la première province à interdire la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle.
Pour les personnes trans, il faudra attendre les années 2000 avant que des dispositions soient prises – tant par le gouvernement provincial québécois que par le gouvernement fédéral canadien – pour protéger les droits des personnes trans et assurer que soit interdite toute discrimination fondée sur l’identité de genre et son expression 11 .
Les minorités dans le monde
Ainsi, de l’homosexualité à la transidentité, en passant par les origines ethniques et en incluant toutes les autres différences qui font basculer un individu d’un groupe majoritaire à un groupe minoritaire, il faut comprendre que ces réalités ont toujours fait partie de la grande mosaïque humaine.
Effectivement, dans tous les pays, on retrouve de tout : une mixité des ethnies, des orientations sexuelles et des identités de genre. Cependant, ces diversités ne sont pas également tolérées ni acceptées partout dans le monde. Il ne s’agit pas d’un « mal » qui provient d’un endroit en particulier – même si certains coins du monde pointent l’Occident et sa tendance à la trop grande liberté comme étant à l’origine de tous les maux de la civilisation moderne. Cela a toujours fait partie de l’ADN de l’être humain. Les étiquettes associées aux diversités sexuelles et à l’identité de genre – les LGBT, mais également l’hétérosexualité 12 et le cisgenrisme 13 – impliquent différentes réalités qui créent une diversité au sein des populations. Comment se porterait le monde si nous étions tous pareils et si nous devions emprunter un parcours semblable ?
Ces réalités font partie de nous. L’Histoire de l’humanité nous appartient, quelles que soient les frontières que l’on a dessinées autour des pays. Peu importe la distance entre les continents. L’égalité juridique des membres de tous les groupes, qu’ils soient minoritaires ou non, est l’affaire de tous. Les plus petits pas faits vers l’acquisition de droits permettent à tous d’en faire un grand et d’atteindre la liberté. Cette dernière est collective et non pas individuelle, même s’il appert parfois que peu de personnes la revendiquent et qu’elles constituent un infime pourcentage de la population. Ces groupes auront forcément un impact sur l’ensemble de la société en faisant des gains, puisque ceux-ci ne se font généralement pas au détriment des acquis des autres groupes.
Cette liberté, construite sur des acquis antérieurs mais pas inébranlables, et assurés par l’égalité juridique et sociale – cette dernière n’étant pas toujours garantie malgré l’adoption de lois –, permet à l’humain d’évoluer et de se construire, voire de se redéfinir sur de nouveaux principes, de nouvelles réalités. C’est en élargissant le respect au plus grand nombre que l’on atteint un plus grand équilibre social. Faire la guerre et promouvoir le contraire en restreignant des libertés fait reculer les peuples ; on le voit en ce moment même en Russie, en Tchétchénie, aux États-Unis et dans certains pays du Moyen-Orient et d’Afrique.
En Russie
En Russie, les droits de vivre librement pour les homosexuels ont été restreints il y a quelques années. Une propagande anti-homosexualité a été mise en place et on n’a pas le droit d’aborder de tels sujets avec des mineurs. Donc, on n’enseigne pas de tels droits dans les écoles et on ne s’affiche pas publiquement non plus, au risque d’être victime de discrimination ou d’agression physique. Un article de Slate rapportait ces faits troublants, en 2014 : « Comme le souligne l’étude d’Harvard, la violence contre les homosexuels n’est pas considérée en Russie comme de la vraie violence ; il ne s’agit que d’une façon pour les jeunes hommes de prouver leur hétérosexualité – tout en purifiant la société d’une communauté contre nature et pédophile 14 ».
Rien n’indique que la situation se soit améliorée puisque les lois sont toujours en vigueur, en 2017. On imagine que les gens de la communauté LGBT se sont adaptés et ont appris à vivre autrement leur vie, sans nécessairement renier leurs propres valeurs pour autant.
En Tchétchénie
En Tchétchénie, un camp de concentration homophobe a été observé en 2017, dans lequel des personnes homosexuelles sont détenues contre leur gré, torturées et, semble-t-il, tuées. Ce camp avait été déserté au printemps 2017, peu de temps après sa médiatisation, mais en juillet 2017, on apprenait qu’il aurait repris ses activités. Les noms de quelques victimes ont également été dévoilés sur le Web et, à ce jour, on attend encore une intervention sensée de la part de l’Organisation des Nations Unies (ONU) et des grands pays.
Le leader tchétchène, Ramzan Kadyrov – l’un des protégés du président russe Vladimir Poutine, rapporte-t-on dans de nombreux articles – a affirmé, dans une entrevue accordée à HBO sport diffusée le 20 juillet 2017 et partagée des milliers de fois sur les réseaux sociaux, qu’il n’y avait pas de gais en Tchétchénie et que s’il y en avait, ils devraient être envoyés au Canada, afin de purifier le sang du peuple tchétchène.
Un premier réfugié tchétchène homosexuel a été accueilli en France le même jour que le président russe rendait visite à la France.
Aux États-Unis
Aux États-Unis, avant la fin du mandat du premier président afro-américain, Barak Obama, on constatait une montée des violences à l’égard des communautés LGBT et des communautés immigrantes.
L’actuel président, Donald Trump, a attisé une certaine forme de haine pour parvenir au Bureau ovale de la Maison-Blanche en misant sur une Amérique blanche dominante pour reprendre le contrôle du pays. « Les Mexicains sont tous des violeurs » n’est qu’un exemple de tout ce qu’il a pu dire en campagne électorale, sans compter ses nombreux propos misogynes.
Depuis son arrivée au pouvoir en janvier 2017, il s’est empressé de démanteler l’héritage de son prédécesseur, dont les dispositions de l’article IX de l’Acte des Droits civils donnant une chance à tous, sans faire de discrimination liée au sexe. L’administration Obama avait fait en sorte que la protection des jeunes trans soit assurée dans les écoles en ajoutant des éléments à cet article. Elle avait tenu compte du taux de suicide plus élevé chez les jeunes transgenres, comparativement aux autres catégories de jeunes. Ces dispositions abrogées empêchent dorénavant l’accès des jeunes aux toilettes correspondant à leur genre ressenti.
Un jeune trans de l’État de Virginie, Gavin Grimm, continue sa croisade pour maintenir les protections mises en place par le président Obama et sera entendu en septembre 2017 par la U.S. Court of Appeals for the Fourth Circuit . Il est soutenu par l’American Civil Liberties Union dans sa poursuite contre le Gloucester County School Board . On lui refusait cette audience depuis le printemps pour la raison qu’il ne retournerait pas à l’école à la suite de sa graduation, mais il pourra finalement le faire pour les autres jeunes transgenres, dit-il.
Un autre jeune trans de Floride, Drew Adams, âgé de 16 ans, a intenté une poursuite contre son district scolaire, le St. Johns County schools , le 28 juin 2017, dans le but que l’on permette aux jeunes trans d’utiliser les toilettes convenant à leur genre d’identification. À son école, on l’oblige à utiliser les toilettes créées pour le genre neutre, pas celles réservées aux garçons. L’ennui est qu’il y en a deux : l’une située dans un local d’art, l’autre, à l’administration. Cette dernière est si loin de certains de ses locaux de classe qu’il arrive parfois en retard à ses cours. Ainsi doit-il contrôler ce qu’il boit pour éviter d’aller souvent aux toilettes, un désagrément que les autres élèves n’ont pas. La maman de Drew, Érica, s’est informée auprès des dirigeants de l’établissement et a appris que cette décision venait du district scolaire. Avant qu’on l’oblige à utiliser seulement les deux toilettes non genrées, personne ne le questionnait sur son utilisation des toilettes réservées aux garçons dans son établissement.
La ministre américaine de l’Éducation, Betsy DeVos, n’a pas fait de cas du manque de protection des jeunes LGBT dans les écoles, même si elle ne voulait pas, au départ, signer l’abrogation des dispositions d’Obama.
De son côté, Donald Trump a refusé, tout au long du mois de juin 2017, d’accorder une quelconque importance au mois de la Fierté, qui souligne les acquis de la communauté LGBT. C’est toute une rupture avec l’administration précédente, qui le faisait. La fille du président Trump, Ivanka Trump, l’a mentionné sur Twitter pour tenter de sauver la situation.
Le 26 juillet dernier, le président Trump annonçait sur son compte Twitter qu’il allait mettre fin au service des personnes transgenres dans l’armée américaine, et ce, pour tous les corps d’emploi. Pour justifier sa décision, il a invoqué que la réalité des personnes transgenres représente une distraction de leur véritable mission, le combat, et que les frais encourus pour leurs soins de santé coûtent trop cher aux Américains.
Or, de nombreux articles de journaux sont venus contredire ses arguments. Un rapport de la Rand Corporation , commandé par le secrétaire de la défense de Barak Obama, estime que les soins de santé des personnes transgenres coûtent entre 2,4 et 8,4 millions de dollars. Le coût total des soins de santé de tout le personnel lié au Pentagone – membres actifs et leur famille, ainsi que les membres retraités – est d’environ 49,3 milliards de dollars.
Pour les membres actifs de l’armée seulement, le coût est évalué à près de 6 milliards de dollars. En comparaison, les Américains paient 91,1 millions de dollars pour un seul avion F-35 et 478 millions de dollars pour un seul bateau de combat.
Le Washington Post a révélé qu’une plus grande fraction des 49,3 milliards de dollars servait à payer des produits liés à une dysfonction érectile. En effet, le viagra prescrit représentait un montant de 41,6 millions de dollars en 2014, tandis que toutes les prescriptions relatives à un dysfonctionnement érectile ont coûté 84,24 millions de dollars en 2015.
Ailleurs dans le monde
Dans plusieurs pays du Moyen-Orient et de l’Afrique, on ne peut imaginer être homosexuel ou trans et vivre en toute liberté. Des condamnations à mort sont encore appliquées contre des individus qui osent le faire ou se font prendre en flagrant délit.
Il arrive, dans certaines régions du Moyen-Orient, que des homosexuels soient jetés en bas d’un bâtiment, devant de nombreuses personnes assistant à cette mise à mort. Si la pauvre personne ne meurt pas instantanément, on l’achève en la lapidant. Tout cela au nom d’une idéologie religieuse.
On peut s’estimer heureux, dans nos beaux grands pays développés, de pouvoir vivre avec une plus grande liberté. Toutefois, il ne faut pas pour autant cesser de se rappeler d’où l’on vient.
Tous ces groupes minoritaires ne doivent pas tenir leurs gains pour acquis. Un nouveau dirigeant pourrait tout effacer ; les États-Unis en sont un exemple concret, actuellement.
Qu’est-ce qu’un groupe minoritaire?
Lorsque je parle de groupes minoritaires, j’entends les groupes dont font partie un plus petit nombre de personnes par rapport à d’autres. Je souhaite redonner à ceux-là leurs lettres de noblesse et leur faire oublier, le temps de crier « Victoire ! » pour les droits acquis et les avancées réalisées dans des pays comme le mien, le Canada, l’oppression dont ils ont été victimes de la part de majorités. Ces majorités sont difficiles à menacer ou à faire fléchir, et ce, depuis les balbutiements de la civilisation humaine. Elles sont parvenues à traverser les siècles, à transmettre victorieusement leur Histoire et leurs règles d’or afin d’en faire LE mode de vie qui prévaut, souvent au détriment des plus petits groupes.
Il importe que les minorités en fassent autant pour que jamais on n’oublie d’où elles viennent et que soient toujours célébrées leurs différences et leur cohabitation avec les majorités. Il importe que les histoires symboliques des minorités et des majorités soient enseignées conjointement, dans un même cours, pour que les minorités et les majorités ne fassent « qu’un » et développent des compétences relationnelles positives favorisant le vivre-ensemble. Pour que cette union entre minorité et majorité soit LA nouvelle norme.
L’Histoire ne manque pas d’exemples à propos d’êtres humains qui ont fait partie de groupes minoritaires, alors pointés du doigt comme s’ils étaient les seuls à vivre dans un monde parallèle. « Leur horrible réalité », ont sans doute dit de nombreuses personnes... et disent encore certaines autres, comme on peut le constater sur les réseaux sociaux, ce lieu d’échange et de partage d’opinions quelquefois peu réfléchies : cet espace virtuel servant parfois d’exutoire aux gens qui en font partie pour s’indigner dans leur temps libre et vomir leur haine viscérale de tout ce qui ose vivre différemment et en marge d’eux.
En ce qui concerne ces réalités « particulières », les cas les plus connus sont répertoriés et dépeints comme anormaux par les gens de l’époque. Autrefois, cela était fait selon les mœurs, les règles et les religions qui régissaient les sociétés. Les historiens tentent, avec beaucoup d’empathie et un peu plus d’objectivité, de retracer les parcours de ces personnes qui ont, bien souvent, connu des destins tragiques parce qu’elles évoluaient dans des sociétés n’ayant pas l’ouverture nécessaire pour favoriser leur intégration et les comprendre. Il fallait être semblable aux autres et vivre uniformément pour mener une vie soi-disant normale.
La culture hétérosexuelle 15 ou l’hétéronormativité 16
À une certaine époque, pour se conformer aux normes, il fallait être soit un homme, soit une femme. Un vrai de vrai homme ou une vraie de vraie femme, ni plus ni moins. Avec les comportements et les activités associés au genre auquel on appartenait biologiquement, et ce, sans trop d’exception à la règle, selon des constructions sociales stéréotypées que nous aborderons un peu plus loin. Un homme devait épouser une femme et fonder une famille. La femme devait être choisie par un futur époux et lui faire des enfants, autant qu’il en voulait 17 .
L’homme était maître en sa demeure. Il était le pourvoyeur de l’unité familiale. C’était lui qui, en quelque sorte, contrôlait la procréation.
La femme avait un rôle inférieur à celui de son mari. Elle possédait généralement une force physique ni égale ni supérieure à celle de l’homme – facteur important qui la place depuis longtemps en position d’infériorité.
Cette situation de désavantage par rapport à l’homme amène un déséquilibre social important qui perdure depuis des siècles et tarde encore à disparaître, de nos jours.
L’homme, par son rang social, favorisé par des lois qui l’avantageaient par rapport aux femmes, pouvait décider pour elles et exercer un contrôle déraisonnable sur leur vie et leurs actions. Ainsi considérée, la femme n’avait d’autre choix que de veiller aux tâches domestiques, de se préoccuper souvent seule d’élever les enfants et d’organiser ce que rapportait son mari à la maison en fonction des besoins familiaux. Les rôles étaient déterminés dès l’enfance : les filles aidaient leur mère aux tâches domestiques intérieures et les garçons suivaient leur père dans le travail physique, à l’extérieur de la maison.
En dehors de ce cadre de vie, on était exclu, emprisonné, tué ou on subissait tout mauvais traitement propre à l’époque où survenait la condamnation. Le jugement était souvent basé sur des morales et des règles peu développées, qui pouvaient être interprétées selon les envies de la personne responsable, qu’il s’agisse d’un roi, d’une autorité religieuse ou de toute autre entité ayant droit de vie ou de mort sur la population.
À de telles époques, mieux valait donc être célibataire ou ermite, mais vivant selon les normes associées au masculin et au féminin. C’était définitivement mieux que d’être homosexuel ou travesti.
Mais à quand remonte ce mode de vie, exactement ?
Par mode de vie, on entend ce modèle de couple hétérosexuel qui tombe amoureux, décide de s’engager à vivre ensemble et de séparer les tâches selon les forces physiques. Puis, d’enfanter pour redonner à la nature, assurer la survie de l’espèce et créer de la main d’œuvre.

Si la maternité est la principale déterminante de la féminité, comment catalogue-t-on les femmes qui sont nées stériles ? Est-ce un sous-genre comme c’est évident dans beaucoup de cas ? Toutes les femmes deviennent stériles à la ménopause. Ne sont-elles plus des femmes ? [...] Est-on un homme parce qu’on peut engendrer ? S’il perd cette capacité [...], n’est-il plus un homme ? Est-il devenu une femme ? Fait-il partie d’un sous-genre ? Les rôles imposés au nom de la reproduction de l’espèce s’expliquent de plus en plus mal, car la reproduction n’est pas la seule composante de l’être humain.
Homme ou femme ? : La confusion des sexes Fernande Gontier, page 210
Au regard de cet extrait, on constate que ce modèle ne fonctionne pas pour 100 % des individus. Donc, à cet égard, on peut se poser une question : a-t-il toujours été ainsi, ce modèle qui, adopté par une grande majorité de personnes, empêche, encore aujourd’hui, de faire une plus grande place aux autres modèles existants ?
L’auteur Louis-Georges Tin, dans son livre L’invention de la culture hétérosexuelle (2008) affirme qu’à une certaine époque, l’Église chrétienne a combattu longtemps la culture hétérosexuelle, avant même que ne soit normalisée la vie du couple hétérosexuel. Il indique que l’Église transmettait le message selon lequel il fallait imiter Jésus Christ, ce célibataire endurci qui donnait sa vie à ses amis.
Dans la bible, il reprend même un passage des Corinthiens, que nous avons repris en entier :
« Pour ce qui concerne les choses au sujet desquelles vous m’avez écrit, je pense qu’il est bon pour l’homme de ne point toucher de femme. Toutefois, pour éviter l’impudicité, que chacun ait sa femme, et que chaque femme ait son mari. Que le mari rende à sa femme ce qu’il lui doit, et que la femme agisse de même envers son mari. La femme n’a pas autorité sur son propre corps, mais c’est le mari ; et pareillement, le mari n’a pas autorité sur son propre corps, mais c’est la femme. Ne vous privez point l’un de l’autre, si ce n’est d’un commun accord pour un temps, afin de vaquer à la prière, puis retournez ensemble, de peur que Satan ne vous tente par votre incontinence. Je dis cela par condescendance, je n’en fais pas un ordre. [...] À ceux qui ne sont pas mariés et aux veuves, je dis qu’il leur est bon de rester comme moi. Mais s’ils manquent de continence, qu’ils se marient ; car il vaut mieux se marier que de brûler. À ceux qui sont mariés, j’ordonne, non pas moi, mais le Seigneur, que la femme ne se sépare point de son mari ; si elle est séparée, qu’elle demeure sans se marier ou qu’elle se réconcilie avec son mari, et que le mari ne répudie point sa femme 18 . »
Au regard de cette « vérité de Dieu », consignée par des humains aux morales « sans doute parfaites et irrévérencieuses », selon les entendements de leur Dieu adoré, nous constatons que la tentation est plus incriminante pour l’homme que pour la femme. C’est la femme qu’il ne faut pas toucher et non pas l’homme. Cependant, s’il faut être tenté, mieux vaut être marié. Il semble également que les femmes soient plus contraintes, dans le couple dont on parle ici.
Voilà l’une des façons les plus évidentes de transmettre le message de ce pouvoir masculin qui pouvait s’exercer sur les femmes. Une femme ne peut se séparer de son mari, mais celui-ci, oui. Une femme séparée ne peut former une union avec un autre homme, elle doit retourner à son époux. Comme on ne dit rien pour l’homme, on en déduit qu’il a un peu plus de droits que les femmes à cet égard. Que cela est laissé à son entière discrétion !
Si des femmes avaient été ordonnées prêtresses, le message véhiculé aurait pu être différent, et la bible, réécrite. Il n’y a aucun doute sur le fait que la religion catholique a perpétué l’inégalité des sexes et l’oppression de modes de vie alternatifs – et des réalités qui différaient de la « norme ». Surtout une fois que la culture hétérosexuelle a été adoptée comme étant la seule possible et normale, et ce, pendant des siècles et des siècles. Amen.
C’était, bien entendu, à une époque où la science et la religion s’entendaient sur le principe qu’il n’y avait que l’homme et la femme dans la nature humaine. On naissait homme ou femme et on mourait ainsi. L’homme et la femme, ces deux entités binaires conçues pour la reproduction, font partie de la nature depuis longtemps.
La structure sociale, édictant les comportements attendus pour chacun des sexes, a façonné le monde tel qu’on le connaît et a longtemps répudié et permis de rejeter toutes les exceptions de la nature humaine qui ont pourtant toujours existé. Personnes intersexes 19 , personnes trans, personnes homosexuelles ou bisexuelles, toutes ces personnes ne correspondaient pas aux attentes de la masse. Ce qui était inconnu était méprisable, puisque considéré comme contre nature, et devait être caché, écrasé. Exterminé, même 20 .
Une évolution importante
Heureusement, de nos jours, la société évolue et reconnaît qu’il existe une diversité sexuelle et de genre. On fait désormais une plus grande place aux minorités, dans plusieurs pays à travers le monde, en accordant les droits fondamentaux sur le plan juridique, puis l’égalité sociale fait son chemin tranquillement. Cela se construit peu à peu, un droit à la fois, comme nous l’avons vu, le temps que les mentalités s’adaptent et s’ouvrent à ces réalités. Avec plus d’empathie, on va à la rencontre de l’autre, on prend le temps de l’écouter, de l’aider et de reconnaître que sa contribution à la société n’est pas totalement différente.
Les personnes ne correspondant pas tout à fait au modèle ayant eu cours pendant si longtemps n’ont plus à se cacher et ne sont plus obligées de se conformer en se glissant dans un moule qui ne leur convient pas. On questionne les modèles, on les redéfinit et on essaie de vivre un peu plus librement en diminuant cette pression sociale dominante qui puise ses sources dans des stéréotypes construits de toutes pièces par une culture hétérosexuelle prépondérante.
Les minorités sexuelles et de genre nous aident à rétablir un plus grand équilibre parmi les nombreux stéréotypes. On ne peut accorder une place à un groupe de personnes sans repenser les modèles de société que nous avons adoptés. À mon avis, cet exercice contribuera sûrement à une plus grande égalité entre les hommes et les femmes.
Changement de culture ou normalisation de ce qui a toujours été ?
Auparavant, certains hommes et certaines femmes avaient fort probablement une grande contrainte à vivre dans leur corps sans même s’en plaindre. La science n’était pas suffisamment avancée pour leur permettre de rêver à un quelconque changement, de toute façon. Cette possibilité existe depuis le XX e siècle, autour des années 1930, plus précisément.
Depuis que le mouvement trans – mais aussi la psychologie et la philosophie – a expliqué que l’identité psychique d’une personne (son identité ressentie) est une entité à part, non nécessairement liée à sa réalité biologique – c’est-à-dire le sexe attribué à sa naissance en fonction des organes génitaux, homme ou femme – l’expression « identité de genre 21 » est née. Puis on a parlé d’exprimer ce sexe, ce genre 22 , avec des gestes et des comportements précis, qui ne correspondent pas toujours aux standards établis.
Dans ce monde mené en partie par l’hétéronormativité, on ne se posait probablement pas de question à ce sujet et on ne remettait certainement pas ce modèle en question non plus. Par conséquent, l’homme menait, imposait ses idéaux et entendait les faire respecter. La femme, elle, n’avait d’autre choix que de suivre. Sinon, pour celles qui rêvaient de s’accomplir et de s’impliquer dans le monde dans lequel elles vivaient pour changer les choses ou faire un peu d’ordre social, mieux valait ne pas se faire prendre en empruntant un sentier incertain et souvent sinueux. Elles pouvaient se travestir et tenter de passer pour des hommes afin de mener à bien leurs desseins. C’est ce qu’ont fait les George Sand, Jeanne d’Arc, Rosa Bonheur et Colette, pour ne nommer que celles-là.
Ainsi en était-il, de cette culture qui mène encore une bonne partie de notre monde, aujourd’hui. Celle imposée par la nature, dans un premier temps, avec l’instinct de survie, puis construite socialement par un groupe majoritaire conscient de son pouvoir sur l’ensemble de ses congénères : l’homme hétérosexuel. Cette culture a été créée par l’homme et pour LA femme, mais sans LES femmes, indique Louis-Georges Tin. L’auteur, qui a analysé cette culture comme étant devenue une norme à l’époque du Moyen Âge, écrit :
« [...] il faudrait peut-être même se demander si les cultures hétérosexuelles, c’est-à-dire celles où l’attirance pour l’autre sexe est partout figurée, cultivée, célébrée ne constituent pas un cas particulier que des raisons historiques, liées à l’expansion économique et coloniale, auraient rendu apparemment général. En effet, dans de nombreuses sociétés, bien que les pratiques hétérosexuelles soient l’usage ordinaire, elles ne sont jamais exaltées sur le mode de l’amour, et encore moins de la passion. Elles constituent une exigence sociale objective, qui structure évidemment les rapports sociaux de sexe, rapports où s’exerce en général la domination masculine, mais elles ne sont guère sublimées, le désir de l’homme pour la femme étant perçu comme nécessaire et secondaire en même temps. En tant que telles, elles ne sauraient être valorisées, ce qui explique bien souvent le peu de place attribué à l’amour dans ces civilisations. En réalité, l’importance donnée à l’amour, ou plus exactement à l’hétérosexualité amoureuse, semble être une particularité de nos sociétés occidentales [...] 23 ».
Au regard de cette analyse de Louis-Georges Tin, on devine que les questions d’identité de genre et de son expression ne se posaient pas dans ces sociétés. Elles ne se sont pas posées jusqu’à tout récemment. Les cadres sociaux ont longtemps rassuré les êtres humains et on le voit bien, actuellement, par la résistance de certains groupes dominants qui réfutent les nouvelles théories du genre et de diversité binaire et non-binaire 24 .
De plus, on comprend qu’un certain mode de vie a été normalisé pour la raison qu’il permet à l’espèce humaine de survivre. L’homme et la femme doivent perpétuer ces réalités et y rendre honneur en vivant d’après ce qu’on attend d’eux. Auparavant, les comportements homosexuels étaient pourtant acceptés dans certaines cultures, mais les religions ont imposé un seul mode de vie et des mœurs qui sont toujours bien ancrées dans notre société actuelle. Si on jette un regard à l’Histoire, on se rappelle bien que la Grèce antique comporte de nombreuses histoires homosexuelles 25 , tandis que la mythologie grecque regorge de personnages bisexuels, c’est-à-dire que ceux-ci possédaient simultanément ou successivement deux sexes.
Luc Brisson explique, dans son essai Le sexe incertain : Androgynie et hermaphrodisme dans l’Antiquité gréco-romaine, que « La bisexualité simultanée caractérise des êtres qui sont des archétypes, c’est-à-dire des êtres primordiaux. Dans la mesure où c’est d’eux que dérivent les dieux, les hommes et les animaux qui constituent notre monde et qui sont tous pourvus d’un seul sexe, masculin ou féminin, ces êtres primordiaux doivent être pourvus simultanément des deux sexes, car ils se trouvent en « sexion », de cette coupure dont résulte le sexe [...]. Posséder les deux sexes, c’est n’en posséder aucun 26 . »
En ce qui a trait à la bisexualité successive, l’auteur dit que « Sont affectés successivement des deux sexes des médiateurs et essentiellement des devins 27 . » Donc, les personnages divins sont les seuls qui étaient en mesure de passer d’un sexe à l’autre.
À une époque pas si lointaine de la nôtre, Anne-Marie Sohn rapporte, dans son livre « Sois un homme ! » : La construction de la masculinité au XIX e siècle , que les rapports sexuels entre garçons étaient fréquents à cette époque, en France, d’après une étude qu’elle a faite. « Au XIX e siècle, en effet, il n’y a pas de contradiction entre identité masculine et pratiques aujourd’hui qualifiées d’homosexuelles 28 ». L’auteure a cité de nombreuses informations provenant de recteurs de l’époque, dont une lettre du recteur du lycée de Tarbes, envoyée au ministre de l’Instruction publique, le 20 mars 1878, selon laquelle « vingt-cinq adolescents de quatorze à seize ans se sont livrés à des actes collectifs de masturbation réciproque, imposés pour une part aux plus vulnérables 29 ».
Florence Tamagne, dans son article intitulé Adolescence et homosexualité : pratiques, discours et représentations, 1850-1948, indique que « l’homosexualité, tant qu’elle est transitoire, est tolérée par les familles et les autorités éducatives, car elle remplit une fonction régulatrice dans une société où les relations hétérosexuelles précoces ne sont pas encouragées ».
Cela étant dit, il faut préciser que ces réalités ne touchent pas tout le monde, mais le constat est que celles-ci ont eu cours à divers moments et, sans doute, en continuité à travers les âges. En d’autres mots, ces comportements font partie de la nature humaine et mieux vaut les encadrer que les interdire lorsqu’ils se manifestent.
Dans la nature animale aussi
Une étude de Bruce Bagemihl, consignée dans son livre Biological Exuberance : Animal Homosexuality and Natural Diversity, paru en 1999, rapporte que des comportements homosexuels ont été observés chez près de 450 espèces animales, et ce, dans plusieurs zones géographiques et dans chaque groupe animal. En contrepartie, l’exposition Against Nature ? en 2006, au Musée d’histoire naturelle de l’Université d’Oslo, en Norvège, révélait que de telles observations avaient été faites chez 1500 espèces animales. En effet, on parle des groupes de vertébrés, d’insectes, d’araignées, de crustacés, d’octopodes et de vers parasites.
De même, certains animaux ont la vie moins compliquée, sur le plan de l’identité sexuelle : en effet, selon une autre étude de Bruce Bagemihl, les grenouilles et les tortues d’eau douce peuvent parfois changer de sexe au cours de leur vie. Certains poissons comme le mérou peuvent changer de sexe une fois lorsqu’il n’y a plus de mâle dominant.
D’un autre côté, les escargots possèdent les deux sexes, mâle et femelle, et certains animaux, comme les hyènes, possèdent des organes génitaux qui rendent ambiguë l’identification de leur sexe, rappelant les personnes intersexuées.
C’est contre nature !
C’est contre nature, disent les fervents défenseurs de la culture hétérosexuelle. Mais ce qui est contre nature, c’est cette volonté de réprimer des pulsions qui font, justement, partie de la nature.
Quand on y pense, ce groupe hétérosexuel était-il vraiment composé d’humains qui vivaient uniquement selon les critères qu’ils imposaient et entendaient faire respecter par leurs concitoyennes et leurs concitoyens ?
Combien d’entre eux étaient hypocrites, proclamant et appuyant publiquement des lois homophobes et transphobes en réprimant leurs propres pulsions fondamentales, mais qui, une fois dans l’intimité, désiraient une personne du même sexe ou revêtaient des vêtements féminins ?
Combien de femmes ont fait de même, soutenant publiquement les morales de leur époque, tout en menant une vie parallèle ?
L’exception est donc nouvelle de quelque cent ans ? En regardant autour de nous et dans l’Histoire, on ne peut que constater que le monde n’a pas réellement changé. On a connu Edgar J. Hoover, chef du FBI qui vivait, selon les nombreuses biographies écrites sur lui, une relation homosexuelle avec son adjoint, alors que de l’autre côté, il faisait tout pour lutter contre l’homosexualité. Était-ce une façon de détourner l’attention afin de ne pas se faire prendre ? Comme le font certains Russes « hétérosexuels » qui luttent et violent de jeunes gais depuis qu’on bannit le droit de faire une démonstration publique de son homosexualité en Russie ?
Si on répète parfois les erreurs du passé, on laisse toutefois davantage aux gens la chance de se présenter sous leur vrai jour et d’être heureux.
Nonobstant ces faits, même en étant une société plus ouverte et plus inclusive, accordant plus de droits aux groupes minoritaires dans certains pays – force est de constater que c’est plus souvent le cas en Occident qu’ailleurs –, ce monde contient encore de nombreux hypocrites et des ignorants qui revendiquent et militent contre les droits des minorités, mais qui, une fois enfermés chez eux, se laissent peut-être aller à leurs propres pulsions, qu’ils tentent de nier parce qu’on leur a enseigné un schéma et des règles de vie selon lesquelles cela n’était pas la « norme ».
Rien de neuf
Néanmoins, les grandes lignes de l’humanité font partie des plus grandes librairies du monde et, au regard de la documentation disponible, nous pouvons constater que les situations particulières liées au genre et au sexe remontent à la nuit des temps, qu’il s’agisse du roi égyptien Hatchepsout – en réalité une femme –, de la guerrière Jeanne d’Arc, alias Jehanne la Pucelle, et de l’écrivain George Sand. Elles ne sont pas nouvelles et ne datent pas des cent dernières années ; il ne s’agit pas d’une mode créée au vingtième siècle par un groupe marginal souhaitant vivre en retrait de la société.
Personne ne veut vivre en marge de la société. La tendance actuelle, dans les sociétés de droit, est à la déconstruction des normes de stéréotypes. Certains arrivent à questionner ces modèles ancrés dans notre bagage génétique de façon créative. Ce n’est pas parce que ces personnes sortent volontairement du moule et osent déranger en posant des questions qu’elles veulent être marginalisées pour autant. Tout le monde souhaite, à sa façon, appartenir et contribuer à cette grande mosaïque sociale. On veut construire cette humanité et améliorer le sort du plus grand nombre. Parfois, on y parvient difficilement en raison de la multiplicité des points de vue et du grand confort de la majorité si difficile à ébranler.
Les différents lobbies ou groupes de pression ayant réussi à obtenir des avantages historiques ont été en mesure de le faire au terme de longues batailles. N’oublions pas qu’au sein de cette classe dominante, on trouve des individus qui, naïvement, ignorent que des personnes font face à autant de difficultés. Ces individus ne portent pas attention ou ignorent que certaines communautés vivent de la discrimination, puisqu’ils n’en sont pas victimes eux-mêmes.
Ce sont eux qu’il faut parvenir à ébranler positivement et à convaincre par nos revendications. Même si l’égalité sociale reste toujours un pas en arrière de l’égalité juridique, on ne doit jamais baisser les bras.





4 Terme qui inclut toutes les identités trans ; nous y reviendrons.

5 Nous verrons si la déclaration du jeune chanteur, Aaron Carter, en 2017, concernant sa bisexualité, aura un impact sur le mouvement ou non. Quelques vedettes hollywoodiennes ont affirmé être bisexuelles dans le passé, sans que cela ait un impact majeur sur la communauté bisexuelle.

6 Adoptée le 14 mai 1969, cette loi permettait d’adapter les lois concernant certaines réalités aux valeurs canadiennes de l’époque.

7 Malgré cette nouvelle possibilité de vivre librement, la ville de Montréal a fait le grand ménage quand, en 1976, elle a emprisonné pas moins de deux cents hommes gais pour que la ville soit prête à accueillir les Jeux olympiques. C’est que les associations gaies étaient vues comme une menace pour la sécurité nationale, au même titre que le FLQ ; on voulait tenter d’éviter une autre tuerie comme aux Jeux olympiques de Munich (source : article de Samuel Larochelle, dans le magazine Fugues, Il y a 40 ans, 200 gais étaient emprisonnés avant les JO de Montréal, publié le 1 er août 2016).

8 Tous les documents consultés font davantage état des trans hommes devenus femmes, et rien n’est consigné concernant les trans femmes devenues hommes. Elles semblaient moins présentes en public ou moins visibles.

9 En cours d’écriture, on a pu constater que les droits acquis pouvaient être remis en question par le président Donald Trump. Nous en ferons état un peu plus loin.

10 Certains croient qu’elle a été adoptée par le gouvernement du Parti québécois, dirigé par René Lévesque, mais après le vote de 1975, elle est entrée en vigueur en 1976, le 28 juin. Le Parti québécois gagnait le pouvoir le 15 novembre suivant.

11 Se référer au chapitre sur les droits au Québec et au Canada pour plus d’information.

12 Orientation sexuelle qui dénote une attirance sexuelle entre deux personnes de sexe opposé.

13 Le fait pour un être humain de vivre avec une identité de genre qui correspond au sexe ou au genre assigné à sa naissance.

14 Meurtres, viols et passages à tabac : le quotidien des homosexuels dans la Russie de Poutine, écrit par Mark Joseph Stern, publié le 5 février 2014 : http://www.slate.fr/monde/83103/meurtres-viols-passages-tabac-homosexuels-russie-poutine

15 Se dit d’une culture fermée aux autres. Tout le monde doit vivre selon cette culture, c’est-à-dire, être un homme ou une femme. Il faut vivre selon l’identité sexuelle qui est attribuée en fonction des organes génitaux vus à la naissance. L’union, c’est un homme et une femme ensemble. D’autres types d’union ne peuvent coexister avec cette culture. Vivre différemment signifie être inférieur à la culture hétérosexuelle.

16 Même signification que l’expression « culture hétérosexuelle ».

17 La liberté de la femme à faire des choix pour elle ou à voler de ses propres ailes en dehors d’une union matrimoniale est assez récente pour l’ensemble des pays du monde où cela est maintenant possible. Au Québec, on peut remercier Claire Kirkland-Casgrain, première femme élue députée au parlement de Québec en 1962, pour le Parti libéral du Québec. En 1964, son projet de loi, la loi 16, mettait fin à l’incapacité juridique des femmes. En France, depuis longtemps, une femme peut quitter son domicile, mais elle ne doit pas oublier de faire changer ses coordonnées au commissariat du quartier, sans quoi le mari pourrait déposer une plainte pour abandon du domicile conjugal. Heureusement, l’inverse est aussi possible !

18 Corinthiens, 7, 1-11.

19 Anciennement appelées « hermaphrodites ».

20 De nouvelles informations voient le jour concernant les camps de concentration nazis qui ont été ouverts, pendant la Seconde Guerre mondiale. Il semble qu’on ait arrêté des personnes gaies et lesbiennes ainsi que des personnes trans afin de les conduire dans ces camps. Un brassard rose leur aurait été donné afin d’identifier la catégorie à laquelle elles appartenaient. Selon le United States Holocaust Memorial Museum, situé à Washington, 100 000 homosexuels des deux sexes auraient été arrêtés. 15 000 d’entre eux auraient été tués ou déportés dans les camps de concentration.

21 L’identité ressentie, soit masculine, soit féminine, qui n’est pas toujours liée au genre ou au sexe assigné à la naissance.

22 Expression de genre : comportements attendus selon le genre ou le sexe. La façon de s’exprimer doit correspondre aux attentes sociales. Pour les personnes trans, il s’agit d’exprimer son genre, simplement.

23 Louis-George Tin, L’invention de la culture hétérosexuelle, 2008, page 9.

24 Il en sera question un peu plus loin.

25 Depuis ce temps, une partie de l’humanité a reconnu que des rapports entre adultes consentants de même sexe représentaient l’équivalent d’une relation hétérosexuelle composée d’adultes consentants.

26 Luc Brisson, page 10.

27 Luc Brisson, page 11.

28 « Sois un homme ! » : La construction de la masculinité au XIXe siècle, par Anne-Marie Sohn, pages 156-160.

29 « Sois un homme ! » : La construction de la masculinité au XIXe siècle, par Anne-Marie Sohn, page 161.


ÊTRE TRANS
Que signifie « être trans » ?
La réponse à cette question est actuellement complexe, en raison des nombreuses identités que l’on retrouve dans le spectre trans, mais également en raison de l’évolution de sa communauté et de ses revendications.
Les personnes trans incluses dans le « T » de l’acronyme bien connu « LGBT » forment un large éventail d’individus qui vivent des réalités à la fois semblables et différentes. Toutes ne sont pas transsexuelles et il existe plusieurs façons d’être trans.
Le mot « trans » est un terme générique utilisé plus largement afin de rassembler tous ces individus sous une même appellation. Cependant, les nombreuses identités trans ont été regroupées sous un mot créé spécifiquement pour elles : les transidentités . Il s’agit d’un terme respectueux accepté de l’ensemble de la communauté trans 30 .
Être transsexuel ou transgenre implique que l’on soit né dans un corps auquel on ne s’identifiera probablement jamais. Il y a, selon le World Professional Association for Transgender Health 31 (WPATH), « non-conformisme de genre » et ce n’est pas une maladie mentale, contrairement à de vieilles croyances. Il existe un décalage entre ce que l’on ressent et qui l’on croit être, et ce que l’on voit en se regardant. Ce corps fera sentir à toute personne trans un malaise constant ayant trait à son identité de genre assignée à la naissance, et ce, tant qu’elle ne prendra pas les moyens nécessaires pour vivre selon le genre qu’elle ressent, avec ou sans l’aide de la chirurgie.
Les cisgenres, l’opposé des trans
Pour ma part, je suis une personne cisgenre 32 et cissexuelle : mon identité de genre et mon identité sexuelle sont conformes au sexe que l’on m’a assigné à ma naissance. Si vous me lisez et que vous n’avez jamais ressenti de malaise avec le sexe que l’on vous a attribué à la naissance, votre identité de genre ni même votre corps, c’est que vous êtes également une personne cisgenre. L’expression de notre genre correspond généralement en grande partie aux attentes sociales établies par notre sexe visible.
Je ne suis pas une personne qui fait preuve de cissexisme 33 dans la vie de tous les jours, c’est-à-dire que je ne crois pas qu’il n’y ait que l’homme ou la femme dans la nature et je reconnais que des individus ne sont pas nés dans le bon corps.
Également, je crois en la possibilité pour l’être humain de vivre autant dans la binarité qu’en dehors d’elle.
Quand on fait partie de la communauté trans, il faut combattre la cisnormativité quotidiennement. On doit ramer à contre-courant pour briser le privilège qu’accorde la cisnormativité aux cis qui prônent la normativité du genre.
Ils n’ont pas un droit supérieur aux autres, seulement un droit acquis.
Au final, je crois qu’il est sain de ne pas réduire les genres à deux types seulement et de ne pas les compartimenter indépendamment l’un de l’autre. Les identités de genre fluctuent selon les individus et, parfois, selon les périodes qu’ils traversent dans leur vie. Croire en cette fluctuation et la respecter, c’est respecter toute la diversité de genre qui existe parmi nous.
Être trans, une quest ion d’ident ité de genre 34
Dans un premier temps, il faut savoir que les transidentités ne concernent pas l’orientation sexuelle, mais l’identité de genre.
Si l’identité sexuelle relève de l’identité liée au sexe biologique visible dès la naissance, l’identité de genre relève, quant à elle, de l’identité sociale d’un individu en tant qu’homme ou femme ou appartenant à la catégorie non-binaire. Il n’est pas étonnant qu’autant de psychiatres s’intéressent à la question puisque cette identité sociale se passe quelque part à l’intérieur des individus. Elle n’est pas un choix, elle est, tout simplement. C’est le même combat que pour les personnes LGB (lesbiennes, gaies et bisexuelles) : faire reconnaître à la majorité qu’il s’agit d’une caractéristique qui fait partie de nous et à laquelle on ne peut rien. Cela nous définit, mais cela n’est pas la seule chose qui nous définisse. L’identité est multiple.
Cette distinction entre « identité sexuelle » et « identité de genre » est importante lorsqu’on aborde la réalité trans.
Une personne trans ressent une contradiction entre son identité biologique, c’est-à-dire le sexe qu’on lui a assigné à sa naissance, et son identité psychique, c’est-à-dire son identité de genre ressentie. Elle peut être née homme et se sentir femme ou être née femme et se sentir homme.
Également, elle peut avoir été déclarée homme ou femme à la naissance et ne se sentir ni comme l’un ni comme l’autre. Dans ce cas, on dit d’une telle personne qu’elle est non-binaire 35 . Nous reparlerons de cette réalité plus loin, mais il importe de préciser que cela semble être un concept émergent et qu’on se heurte à un manque d’études sur le sujet, actuellement. Toutefois, précisons que des études sont en cours pour amener un regard juste sur cette réalité.
Les comportements attendus
Les comportements adoptés par une personne trans ne sont généralement pas en conformité avec les attentes sociales établies par la société pour le sexe « visible » d’une personne. Par sexe visible, on entend ce que l’on voit d’une personne au premier regard et que l’on tient pour acquis.
De ce fait, en la regardant, on s’attend à ce qu’elle agisse d’une façon précise en raison du sexe perçu. Or, une personne trans qui est consciente de l’être et qui tente d’assumer son identité de genre adoptera des comportements de l’autre sexe, voire un mélange des deux qui se traduit par une fluidité des genres. Ceux-ci sont souvent considérés par les cisgenres comme étant marginaux, voire comme ayant des mœurs inappropriées. La personne trans projettera ainsi une image discordante de celle à laquelle on s’attend.
Ces comportements attendus relèvent de stéréotypes construits socialement. Ceux-ci contraignent l’être humain à évoluer entre deux pôles : l’homme et la femme, les deux identités catégorisées dans ce que l’on appelle la binarité.
Imaginez un long bâton. À un bout, il s’agit du pôle « homme » et, à l’autre, il s’agit du pôle « femme ». Entre les deux, le milieu signifie un genre neutre ou un troisième genre 36 . Dans ce continuum, on ne peut que très rarement franchir ce milieu sans s’attirer des jugements négatifs de la part de la société 37 , car ils sont le fruit d’une construction sociale. Pourtant, ces comportements ne sont pas induits par les gènes ou les hormones. Aucun être humain ne possède un taux d’hormones semblable à un autre et cette variation fait partie de nous et de notre biologie. Elle nous caractérise et marque notre unicité. Fernande Gontier l’adresse ainsi, dans Homme ou femme ? : La confusion des sexes :
« Qu’est-ce qu’un homme ? Qu’est-ce qu’une femme ? Est-ce qu’il faut vraiment être l’un ou l’autre ? Qu’est-ce qui fait une femme ? Une hormone, l’œstrogène ? Qu’est-ce qui fait un homme ? La testostérone ? Or certains hommes naissent avec deux chromosomes XX et des femmes avec un chromosome Y. Puisque grâce aux traitements hormonaux on peut changer de sexe, il est évident que la nature sur laquelle reposent les bases de notre culture peut être modifiée. Des endocrinologues pensent que le taux de masculin et de féminin dans l’être humain varie non seulement selon l’âge, mais d’instant en instant, et qu’il n’existe pas un seul être qui ait le même taux d’hormones. S’il en est ainsi, ce sont les fondements mêmes de notre société qui sont en mouvance, c’est toute la culture qui est à reconsidérer. L’androgynie de l’être humain devrait être le départ de toute réflexion sur l’organisation sociale, politique et culturelle 38 ».
Le développement de la personnalité est construit selon des facteurs bio-psycho-sociaux. Dans notre société, on priorise des standards qui ne peuvent s’appliquer à tous pour élever des enfants en garçons ou en filles. Le fait de séparer des comportements entre garçons et filles fait partie d’un phénomène de culture et non d’un développement naturel de l’individu basé sur des choix intrinsèques. L’androgynie dont fait mention l’auteure réfère à la non-binarité, cette nouvelle étiquette avec laquelle se définissent certaines personnes, aujourd’hui, refusant de vivre selon les étiquettes conventionnelles.
Une fille qui adopte des comportements associés davantage à un garçon sera vue comme une personne qui passe à un niveau supérieur, tandis qu’un garçon qui adopte des attitudes associées à une fille sera perçu comme étant une personne qui se rabaisse à un niveau inférieur.
Isabelle Collet en fait l’observation, dans son ouvrage L’école apprend-elle l’égalité des sexes ? En effet, elle écrit que « Non seulement chaque société, à chaque époque, attribue des caractéristiques et des comportements aux femmes et aux hommes permettant de définir ce qui est masculin et féminin, mais en outre, elle les hiérarchise : les qualités et activités “ masculines ” valent plus que les “ féminines 39 ” ».
Nous avons tous déjà entendu l’expression « garçon manqué ». À la limite, on valorise une enfant qui explore. De l’autre côté, la « fille manquée » réfère à des préjugés qui sont la base même de l’homophobie chez les garçons : « Fifi », « Fais pas ta fille », « Femmelette », etc. Il ne faudrait surtout pas qu’un garçon s’engage dans une activité associée aux filles, comme faire de la peinture, de la danse ou jouer à la corde à sauter ! Ni même qu’il démontre des sentiments ou de la compassion pour ses pairs à l’école...
Pour une personne trans, il faut, bien souvent, composer avec de telles remarques et de tels préjugés au quotidien 40 , surtout pendant la transition, qui apporte des changements importants au corps. Ceux-ci sont difficiles à cacher. Le regard des gens sur la rue en dit souvent très long sur leur opinion, en ce qui concerne l’apparence physique d’une personne en transition : ils la jugent souvent comme inadéquate.
Mais qu’est-ce, au juste, qu’une apparence adéquate ? Et de quel droit nous permettons-nous de juger une personne sans même savoir ce qu’elle a à nous offrir ?
L’apparence : ce jugement superficiel
Prenons pour exemple les adolescents dans les écoles secondaires. Ceux-ci se regroupent généralement selon une appartenance visible par le style vestimentaire : les punks ; les gothiques, tout de noir vêtus ; les « fresh », comme on les appelait à mon époque... Ils semblaient toujours prêts à sortir dans les clubs, les garçons portant parfois des pantalons sous les fesses ; les « skateurs » ou les « poils », qui n’aimaient pas nécessairement faire de planche à roulettes, mais qui arboraient des piercings et le classique pantalon rouge et noir 41 , etc. On accorde beaucoup de soucis à l’image et au paraître, à cet âge. Il faut forcer la mixité entre ces différents groupes, car les jeunes sont plutôt récalcitrants au changement. C’est sortir de sa zone de confort, quand il faut socialiser avec un « étranger », un membre d’un autre groupe. L’uniforme scolaire imposé dans certaines écoles permet de briser en apparence ces cercles, mais il ne contribue pas à favoriser une mixité réelle entre les groupes.
Chaque groupe a son appartenance et un look qu’il juge à propos. Et chaque groupe, surtout à cet âge, se détermine en rejetant ce qui diffère de sa conception du monde. Souvent, les préjugés perdurent jusqu’à l’âge adulte.
Que dire, donc, de l’apparence d’une personne trans ?
Un homme – en apparence – qui a encore de la barbe avec ses nouveaux seins et se maquille pour vivre en concordance avec ce qu’il ressent...
Une femme – en apparence, aussi – qui commence à avoir de la barbe, mais qui a encore des seins.
Une personne transgenre qui vit de façon quelque peu ambiguë afin d’appartenir au genre qui lui plaît ou pour avoir un genre plus neutre, qu’on appelle androgyne.
On reconnaît souvent, à première vue, un transgenre né femme et qui se comporte comme un homme sans avoir fait de transition sur le plan médical. La même chose pour une transgenre née homme.
La différence entre les deux est que le port de vêtements considérés masculins pour la personne née avec des organes génitaux de femme passe plus inaperçu que le port de vêtements considérés féminins pour une personne née avec les organes génitaux de l’homme. C’est sans doute plus drôle, mais c’est, surtout, moins commun ! Les femmes cisgenres portent le pantalon au quotidien, tandis que pour l’homme, la seule exception que l’on connaisse, dans nos sociétés occidentales, est le kilt écossais pour l’homme cisgenre. Autrement, n’y pensons pas !
Nous sommes encore portés à juger une personne au premier regard. C’est un réflexe inné. Il faut apprendre à voir au-delà de l’apparence. Chaque personne possède un véritable trésor qu’elle souhaite dévoiler avec authenticité, sans devoir user de son mécanisme de défense naturelle.
Comment savoir qu’on est trans ?
Avant de s’identifier à la communauté trans et d’en faire partie, une personne doit comprendre que son malaise vécu concerne son identité de genre. Cela constitue souvent un long parcours semé d’embûches. Ce malaise de vivre est grand et difficile à supporter. Il peut se passer plusieurs années, voire des épisodes de dépression importants avant que l’individu mette le doigt sur son véritable problème. Ainsi, bien d’autres problématiques peuvent avoir été identifiées comme étant la source réelle du malaise avant qu’on en arrive à parler de l’identité de genre.
Cela se manifeste généralement par un sentiment de malaise dans les endroits publics. Le regard des autres sur la personne la rend inconfortable, mal dans sa peau, sans même qu’elle comprenne pourquoi. Il existe aussi un sentiment de malaise dans tout ce qu’elle fait : quels que soient ses goûts, ses loisirs et ses envies, elle a constamment le sentiment d’être quelqu’un de marginal, pas à la hauteur. Ce sentiment s’accentue lorsque la personne est entourée de gens cis , posant sur elle un regard évocateur en ce sens.
La personne en questionnement sur ce sujet ne croit pas pouvoir plaire, pas même à elle-même, et ce, quoi qu’elle accomplisse quotidiennement. Elle ne décode pas ce qui lui manque pour y parvenir, justement. Souvent, le repli sur soi associé à l’isolement que cela entraîne procure de l’apaisement et du réconfort, mais c’est de courte durée. On observe chez les personnes ayant une forte perturbation une tendance à ne faire que des activités limitées, qui atténuent bien souvent le désarroi lié au sexe.
Cependant, c’est de courte durée puisque le malaise vécu par les personnes trans revient toujours à la charge. C’est la conscience d’être ce qu’elles ne sont pas qui fait place à ce mal de vivre. Cela se traduit par un dégoût de soi, de son corps, de ses organes génitaux, et certaines personnes iront même jusqu’à se faire violence ; l’automutilation est un moyen de réagir contre ce SOI que l’on déteste. Cette violence est appliquée sur plusieurs parties du corps, incluant parfois les organes génitaux.
Une grande majorité de trans vivra de la discrimination et de la violence directe ou indirecte, ou les deux à la fois. Certaines personnes souffriront d’homophobie dans un premier temps, puisqu’on associera leur marginalité à des préjugés vieux comme le monde à propos des personnes homosexuelles, efféminées chez les hommes ou plus masculines chez les femmes. Ensuite viendra la transphobie liée à leur condition. « Tu es un monstre », « un malade mental », « anormal », « Accepte que tu es une femme, tu es née avec un vagin ! », etc. Quelquefois, il s’agit même d’incitation au suicide ou à ne pas se reproduire, surtout quand on pense que certains pays imposent la stérilisation des personnes trans au moment de la chirurgie de réassignation sexuelle. Cette spirale de violence entraîne tranquillement l’individu dans un état dépressif et anxieux.
Le fait de ne pas être dans le bon corps est défini par les psychiatres comme étant la dysphorie de genre 42 . Il s’agit, pour une personne, de vivre un conflit important entre le genre auquel elle s’identifie et le genre assigné à la naissance en fonction de ses organes génitaux.
Selon le site de l’ American Psychiatric Association (APA), responsable du DSM, le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, connu en français sous le nom de Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux 43 , il est possible, quand on souffre de dysphorie de genre, qu’un malaise perdure, concernant le développement du corps, autour de la puberté, ou les rôles attendus en fonction du sexe assigné.
Si les attentes concernent les rôles associés à l’homme tel qu’on le connaît dans la société, il est difficile de l’endosser pour la femme qui se trouve prisonnière à l’intérieur d’un corps masculin.
Si les attentes concernent les rôles associés à la femme telle qu’on la connaît dans la société, il est difficile de l’endosser pour l’homme qui se trouve prisonnier à l’intérieur d’un corps féminin.
Si, au contraire, un individu a l’impression que les deux rôles lui appartiennent et qu’il se sent non-binaire ou non genré à l’intérieur, celui-ci agira en harmonie avec son ressenti intérieur afin d’être heureux et de se sentir accompli.
Aimeriez-vous que l’on vous force à faire quelque chose que vous n’avez pas envie de faire ou à être ce que vous n’êtes pas?
Les personnes trans non plus.
Modèles recherchés
Pour comprendre qu’on est trans, on a parfois besoin de mentors ou d’exemples positifs. Trois personnes que j’ai rencontrées m’ont parlé de la difficulté qu’elles ont eue à trouver des modèles signifiants et des informations relatives à leur condition dans la société dans laquelle elles évoluent. Cela peut avoir l’effet négatif de contraindre les personnes trans à vivre avec leur malaise intérieur beaucoup plus longuement.
Pour Pascale, une actrice québécoise, c’est un documentaire traitant d’une chirurgie de réassignation sexuelle, diffusé à Canal Vie , une chaîne de télévision québécoise, qui lui a fait comprendre que c’était exactement ce qu’elle vivait. Elle était âgée de seize ans.
« C’est là que je me suis dit : Ça se peut ! C’est ça mon problème. Ça m’a donné une certaine logique que je n’avais pas comprise avant cela ».
Pour Aaron, un jeune français FtM (en transition de femme à homme) de dix-neuf ans, après cinq années passées à douter de son identité, il a finalement été en mesure de le révéler à sa famille et à ses amis en avril 2017. S’il a mis autant de temps, c’est attribuable, notamment, à un manque d’information concernant la réalité FtM, beaucoup moins médiatisée que la réalité MtF (transition de femme à homme). On n’en parle pas à l’école et on n’en parle pas suffisamment à la télévision ni ailleurs. Il avait vu une vidéo, il y a cinq ans, mais celle-ci ne l’avait pas bien informé sur la réalité trans ; il a donc laissé tomber.
Pour Aaron et Cléo, un autre jeune homme trans FtM français âgé de vingt-et-un ans, ce sont des youtubeurs 44 , ne parlant pas français, qui leur ont servi de modèle pour comprendre leur réalité. Aaron indique qu’il n’y a pas assez de modèles, en France :
« Les vidéos sont en anglais et pour les gens qui ont un bas niveau, c’est pénalisant ».
Cléo croit qu’« Internet aide beaucoup à prendre conscience qu’il existe d’autres trans. Leur parler aide ». On peut suivre plusieurs transitions sur les réseaux sociaux et cela a un effet rassurant pour les gens qui se questionnent.
Le fait d’avoir des modèles positifs montre que cela existe et normalise cette réalité aux yeux des gens. Les deux jeunes Français sont en accord sur un point : il faut davantage de modèles dans la sphère publique.
« Cela prend des gens importants qui font quelque chose et vivent leur vie normalement. Comme ça, on saura que c’est entré dans les mœurs », conclut Cléo.

La possibilité d’échanger avec des personnes qui ont vécu le même processus (amis, connaissances ou groupes organisés), physiquement ou via les réseaux sociaux, fait d’ailleurs partie des sources de soutien les plus valorisées par les jeunes LGBT. Ces rencontres se font aussi beaucoup au sein d’associations LGBT ou réservées aux trans.
De façon générale, tout ce qui permet de briser le sentiment d’isolement (« être seul à vivre cela »), voire « d’anormalité » est valorisé et une juste représentation médiatique (TV, web) des minorités sexuelles semble particulièrement bénéfique à ce titre.
Bien que les ressources d’aide semblent davantage présentes aux jeunes, plus de la moitié d’entre eux les juge encore insuffisantes.
De façon générale cependant, c’est davantage au niveau de l’ouverture globale de la société face aux minorités sexuelles que les choses devraient être améliorées selon les plus jeunes générations LGBT.
Quatre grands constats faits par le sondage CROP
commandé par la Fondation Jasmin Roy, page 13.
Sondage Valeurs, besoins et réalités des personnes LGBT au Canada en 2017

Aaron et Cléo participent fréquemment à des séances d’information d’un organisme français, Ex-Aequo . Ils bénéficient d’un bon soutien et d’une aide de personnes trans bien impliquées, dont Gaëlle Florack et Nathan. Le fait de rencontrer d’autres personnes qui traversent des difficultés semblables, qui vivent ou ont vécu les mêmes choses, permet aux jeunes trans de se conforter dans leur décision et de savoir qu’ils ne sont pas les seuls.

Elles parlent toutes d’internet comme d’une révolution dans leur vie…
Oui, internet a vraiment changé la donne. Avant, elles se travestissaient, mais étaient obligées de se déshabiller tout de suite après parce qu’elles ne pouvaient pas faire grand-chose, à part se promener dans les bois, pour certaines. Elles achetaient tout par correspondance [...]. Internet les a dégourdies, déculpabilisées, et à partir de là, elles se sont très vite réunies en association : elles pouvaient commencer à communiquer entre elles, à s’épauler.
Question de Comme au Cinéma 45 à
Chantal Poupaud, réalisatrice de
Crossdresser (documentaire)

Concernant les modèles publics, le monde en compte quelques-uns. Aux États-Unis, on dénombre plusieurs grands modèles, dont Laverne Cox, qui joue dans la populaire série produite par Netflix, Orange Is the New Black, Chaz Bono, le fils de la chanteuse Cher 46 , puis Caitlyn Jenner, connue depuis longtemps sous le nom de Bruce Jenner, un athlète olympique. C’est la dernière qui a, semble-t-il, ramené les droits des personnes trans au premier plan depuis qu’elle est sortie publiquement pour affirmer qu’elle était une femme, en 2015.
Au Québec, nous avons eu Marie-Marcelle Godbout, une pionnière d’un tel mouvement au Québec, décédée le 15 juillet 2017, puis Micheline Montreuil, avocate, très présente dans les médias au cours des années 1990. La première a accordé de nombreuses entrevues télévisées depuis les années 1980, après avoir fondé l’Aide aux Trans du Québec (ATQ), puis de façon sporadique jusqu’à son décès. Depuis maintenant une dizaine d’années, nous pouvons compter sur la présence de Michelle Blanc pour renseigner la population. C’est à elle que les médias font appel le plus souvent lorsqu’il est question d’un enjeu touchant les personnes trans.
Les modèles américains et canadiens nommés plus haut ont deux points communs : ils mènent une vie normale et font une différence dans leur milieu en servant d’exemple. On ne peut que constater, en les rencontrant – j’ai rencontré les trois femmes canadiennes – qu’elles sont équilibrées et qu’elles contribuent favorablement à notre société.
Il importe de parler plus ouvertement de cette réalité afin que les bonnes informations circulent et que l’on montre positivement, comme nous le faisons maintenant avec les personnes homosexuelles, des modèles trans dans les médias d’information et du divertissement. Il en va de la santé mentale de nombreux individus qui se sentent seuls et qui sont, dans les faits, complètement démunis en l’absence d’informations pertinentes.
Les risques de suicide sont encore très élevés pour les jeunes vulnérables, de l’ordre de plus de 40 % selon plusieurs études.
Les transidentités : pluralité des identités trans
Les transidentités désignent tous les individus regroupés 47 en raison du décalage ressenti entre leur identité de genre et leur identité sexuelle biologique. Chacun à sa façon passe par un questionnement servant à redéfinir son identité de genre et la façon de l’exprimer dans ses gestes et ses comportements ; il s’agit donc d’expression du genre.
Les transidentités incluent tout un éventail de personnes trans : les transsexuels et les transsexuelles, les travestis et les travesties, les intersexués, les intersexuées et les intersexes, puis les transgenres, qui ont des identités fluides de type non-binaire, ne s’identifiant pas comme hommes ou femmes ou bien le faisant sans nécessairement compléter un processus de transition menant à une chirurgie de réassignation sexuelle. Chacune des catégories a ses particularités et comporte différents aspects.
Combien de personnes sont trans et combien d’entre elles auront recours à une chirurgie de réassignation sexuelle ?
Dans le plan d’action 2013-2018 de l’Association canadienne des professionnels en santé des personnes transsexuelles 48 (CPATH), on mentionne que « De récentes recherches indiquent qu’entre 0,5 % et 1 % de la population appartient à cette catégorie et que 0,2 % de cette catégorie de la population effectuera une transition à un moment de sa vie [...]. De plus, le nombre de personnes trans qui requièrent des soins liés à la transition croît rapidement – le nombre double approximativement chaque 5, 6 ans et demi [...]. Malgré l’accroissement du nombre de personnes transidentifiées, des résistances sociales significatives ainsi que des barrières systémiques subsistent encore 49 . »
Peter Schattner, un scientifique américain, évalue le nombre de personnes trans entre 1 et 2 pour chaque tranche de 1000 personnes à 1 et 2 pour 10 000 personnes.
Selon le World Professional Association for Transgender Health (WPATH, 2012), des recherches effectuées en Europe ont permis d’évaluer ce nombre d’environ 1 pour 11 900 à 1 pour 45 000 pour les femmes trans (hommes vers femmes) et de 1 pour 30 400 à 1 pour 200 000 pour les hommes trans (femmes vers hommes).
0,2 % effectuera une transition à un moment de sa vie. 0,2 % du 0,5 % à 1 %, c’est donc un peu plus du tiers, si on considère le 0,5 %, ou le un cinquième, si on considère le 1 %. Quand on pense à « trans », la première chose à laquelle on pense, bien souvent, est « transsexualité ». Pourtant, en réalité, il ne s’agit pas de la majorité au sein de ce groupe !
Les résultats du Trans Pulse project , un important projet de recherche mené en Ontario dans la communauté trans, indiquent quant à eux que la population trans représente environ 0,5 % de la population au Canada. Elle est également composée de tous les groupes ethniques.
Au regard des nombreuses minorités qui composent ce groupe, certaines études vont même jusqu’à cibler qu’il s’agit de 1,8 % de la population canadienne. Ce nombre est difficile à répertorier compte tenu du nombre de cas inconnus. En effet, de nombreuses personnes transgenres vivront en exprimant leur genre ressenti sans nécessairement désirer apporter de changement sur les plans juridique et médical. Le fait de vivre ainsi ne signifie pas qu’elles ont une insatisfaction avec leur corps (associée généralement à la dysphorie de genre) 50 .
Des études « sont arrivées à la conclusion que sur le plan psychique, 0,7 % des hommes et 0,6 % des femmes ont le sentiment d’appartenir davantage au sexe opposé à leur sexe de naissance 51 ».
De fait, les statistiques tiennent compte surtout des gens qui font une transition. Si plusieurs entreprennent les démarches nécessaires pour exprimer leur genre et modifier leur identité de genre, de nombreux autres demeurent silencieux sur cette problématique qui les affecte et choisissent de la vivre plus discrètement.
Faisons une incursion dans ces diverses réalités.





30 Monica Bastien l’utilisait lorsqu’elle était présidente de l’ATQ (Aide aux Trans du Québec) et Michel Dorais, professeur à l’Université Laval, indique que ce mot est davantage utilisé en France.

31 Plus d’informations vous seront données concernant cette association un peu plus loin.

32 Le préfixe « cis » signifie « du même côté », en opposition au préfixe « trans », qui signifie « passer de l’autre côté ».

33 Concept selon lequel un humain cis croit que le genre de l’être humain est défini en fonction du sexe assigné à la naissance – par les organes génitaux –, rendant le cis supérieur. Ainsi, tout individu qui remet son sexe ou son genre en question est perçu comme anormal. De même, cette vision prône une binarité des sexes, rejetant toute identification qui ne correspond pas à l’homme ou à la femme. On ne croit pas au fait pour une personne de s’auto-identifier.

34 Le mot genre est introduit en 1955 par John Money (psychologue intéressé par l’hermaphrodisme, aujourd’hui appelé « intersexuation » ; il en sera question dans le chapitre consacré à l’intersexuation), qui parle de « gender » (« genre ») comme étant un rôle social joué par les individus en fonction des stéréotypes masculins et féminins. En 1964, le psychiatre Robert Stoller parle d’identité de genre (« gender identity »), concept nouveau qui concerne le sentiment d’une personne affirmant qu’elle est un homme ou une femme. Cela permet alors une scission entre homosexualité et transsexualité, le fait d’être, dans certains cas, efféminé ayant été confondu avec le fait de se sentir femme à l’intérieur pendant trop longtemps. Précisons néanmoins que tous les homosexuels ne sont pas nécessairement efféminés et que toutes les lesbiennes ne sont pas nécessairement masculines en apparence.

35 Idéologie opposée à la binarité, voulant qu’il y ait plus de deux genres. On y appose le terme anglais gender-fluid , signifiant une neutralité des genres ou le fait de passer de l’un à l’autre avec fluidité. Les mots genderqueer, bigender ou genre atypique sont également utilisés.

36 Voir le chapitre sur le « troisième sexe », qui implique une identité construite à partir de l’homme ET de la femme.

37 C’est la même chose pour les personnelles bisexuelles, qui sont souvent incomprises des hétérosexuels et des homosexuels.

38 Fernande Gontier, pages 210 et 211.

39 L’école apprend-elle l’égalité des sexes ? Isabelle Collet, page 13.

40 Pour les garçons, cela se traduit par une homophobie. On les pense homosexuels et efféminés.

41 J’ai utilisé des stéréotypes qui étaient liés à ma perception de jeunesse. J’ai certainement oublié des groupes, mais je suis certain que vous suivez le raisonnement.

42 Pour plus d’informations sur l’évolution et l’existence du concept de dysphorie de genre par l’ American Psychiatric Association depuis les années 1980, référez-vous au chapitre portant sur la dysphorie de genre.

43 Cet ouvrage est la bible des psychiatres. Il s’agit d’une « classification des troubles mentaux assortis de leurs critères, destinés à faciliter l’élaboration de diagnostics plus fiables [pour les spécialistes de la santé] ». Le but est « d’adopter un langage commun pour communiquer sur les caractéristiques essentielles des troubles mentaux présentés par leurs patients » (extraits de la page liii du DSM-5).

44 Vedettes de la plateforme YouTube qui sont suivies par de nombreux jeunes admirateurs.

45 http://www.commeaucinema.com/notes-de-prod/crossdresser,171923

46 Elle avait peur de l’impact que la transition de son fils aurait sur sa carrière, mais, finalement, il n’y en a eu aucun.

47 « Regroupés », car l’ensemble des personnes trans font front commun afin de poursuivre le combat pour faire avancer leurs droits communs et individuels. La force du nombre pour le bien du plus grand nombre !

48 Un dérivé du WPATH s’occupant spécifiquement de la santé des personnes trans au Canada.

49 http://www.cpath.ca/wp-content/uploads/2013/10/Plan-daction-CPATH.pdf

50 Information de Kuyper, L. dans Transgenders in Nederland: prevalentie en attitudes (2012), rapportée par le site : http://www.infotransgenre.be/f/presse/chiffres/

51 Site Web Information transgenre : http://www.infotransgenre.be/f/presse/chiffres/


RÉALITÉS TRANSSEXUELLES ET TRANSGENRES
En 2007, la Commission des droits de la personne et de la jeunesse du Québec a formé un groupe de travail ayant permis de bien définir ces réalités. Selon le Groupe de travail mixte contre l’homophobie 52 , le terme transgenre définit deux réalités bien différentes l’une de l’autre, même si elles paraissent semblables.
Dans le premier cas, ce mot « désigne une personne qui ne correspond pas aux normes de genre associées aux canons traditionnels de la masculinité ou de la féminité par son comportement ou sa tenue vestimentaire, ou dont les choix de vie ou les intérêts personnels ne se conforment pas au modèle dominant de genre 53 ».
Dans le deuxième cas, il « désigne une personne qui se perçoit ou s’identifie comme étant de sexe opposé à celui assigné à la naissance et qui éprouve le besoin de vivre ainsi. La personne transgenre ne demande habituellement pas de réassignation sexuelle ou de changement de sexe 54 . » En d’autres mots, une personne est désignée transgenre lorsqu’elle adopte une apparence physique offrant une image « entre les deux », à la manière des androgynes qui présentent des caractéristiques des deux sexes binaires.
De nos jours, on peut recourir à la prise d’hormones sans nécessairement procéder à une réassignation chirurgicale du sexe, mais on peut également adopter une apparence neutre, que certains qualifieront d’ambiguë, sans prendre d’hormones ni modifier son prénom, ou en le rendant plus neutre 55 . Dans le premier cas, on fait le processus de transition vers l’autre sexe, on change son nom et on modifie certaines habitudes, mais on garde ses organes génitaux, tandis que dans le deuxième cas, on vit tout simplement en assumant ses préférences et qui on est, mélangeant les comportements se trouvant dans le continuum dont nous parlions plus tôt, composé des deux pôles homme-femme.
Dans le texte Devenir des transsexuels opérés, on confirme l’émergence de cette réalité même en France : « De plus en plus de transsexuels ne souhaitent pas aller jusqu’au bout d’une transformation chirurgicale et les associations de transsexuels réclament le droit à ce choix qui met en place un flou encore plus complexe de populations transgenres 56 ».
Au regard de ces définitions, nous comprenons que l’identité de genre et l’identité sociale ne dépendent pas seulement des organes génitaux, mais bien de la façon dont la personne se sent à l’intérieur d’elle-même.
En contrepartie, on définit, dans le document produit par le Groupe de travail mixte contre l’homophobie , une personne transsexuelle comme « [...] ayant changé de sexe ou en transition de changement de sexe, que cela soit par chirurgie ou prise d’hormones, et désirant vivre dans le sexe correspondant à cette transformation. Le changement de sexe est habituellement irréversible 57 . »
Une personne peut à tout moment cesser la transition. Dépendamment des étapes franchies au moment de l’arrêt, il faudra vivre avec les conséquences des changements apportés s’ils sont avancés sur le plan morphologique. De façon générale, les médecins voient peu de cas de patients souhaitant cesser leur transition. Également, très peu de regrets sont manifestés à la fin d’un processus de transition. Cela est dû au fait qu’avant d’entreprendre une transition, toute personne affirmant vouloir modifier son corps pour vivre dans un corps qui correspond à son identité de genre doit rencontrer deux professionnels de la santé, généralement des thérapeutes, mais cela peut également être un travailleur social compétent dans le domaine de la transidentité, un psychothérapeute ou un sexologue clinicien, afin de leur faire signer une lettre. La lettre confirme qu’après un processus introspectif fait sur plusieurs rencontres pendant une période donnée –généralement deux ans –, la personne ressent bel et bien une identité de genre correspondant au sexe opposé et qu’il faut l’aider à corriger cette anomalie par les voies médicales.
Selon les normes du World Professional Association for Transgender Health 58 (WPATH), anciennement nommé le Harry Benjamin 59 International Gender Dysphoria Association 60 (HBIGDA), il n’y a pas un nombre d’heures spécifiques à passer en psychothérapie. De telles rencontres sont flexibles et se font pendant la période de prise d’hormones, qui est faite soit par auto-injection ou par auto-administration. Toutefois, il est exigé que le patient vive un minimum de douze mois dans le rôle de genre désiré, et ce, sans exception.
Selon les auteurs de l’article Devenir des transsexuels opérés 61 , « Il faut noter que la présence d’une expérience réelle minimum de douze mois n’a jamais fait la preuve de résultats plus favorables dans une méta-analyse des résultats de THC 62 [...]. Ainsi [...] en attente de preuves, cette attitude thérapeutique empirique peut être assouplie ».
Néanmoins, plusieurs rencontres doivent être faites avec les professionnels de la santé ; en général, ce nombre tourne autour de cinq pour procéder à une évaluation, avant que ces professionnels ne consentent à fournir un tel document, sorte de passeport pour la chirurgie de réassignation sexuelle. L’accompagnement est individuel et ne débouche pas nécessairement sur les mêmes traitements, selon le WPATH, puisque chaque cas est différent et la dysphorie de non-conformité de genre, comme ils l’appellent, ressentie différemment. L’hormonothérapie et la chirurgie de réassignation sexuelle permettant la féminisation ou la masculinisation du corps sont, donc, deux des moyens privilégiés – mais pas les seuls – pour aider une personne à réduire le sentiment de décalage entre le genre ressenti et le genre assigné à la naissance, attribuable, notamment, aux organes génitaux. Cela, à condition, bien entendu, que la personne soit définie par une identité binaire, homme ou femme. Peu importe l’identité, il est possible d’avoir recours à l’hormonothérapie ou à la chirurgie seulement, aussi bien qu’à aucune des deux.
C’est pour cette raison qu’il y a peu de regrets ou d’abandons : les personnes considérées fragiles ou qui révèlent des pathologies sous-jacentes n’obtiennent pas les lettres, cessent très tôt le processus de transition ou n’ont pas besoin d’emprunter cette voie, tout simplement.
Dans le SDS du WPATH, on indique que « Souvent une aide psychothérapique pouvait aider certaines personnes à intégrer leurs sentiments transgenres ou du genre opposé dans le rôle de genre correspondant à leur sexe d’assignation sans ressentir le besoin d’une masculinisation ou d’une féminisation du corps. Pour d’autres les changements de rôles et d’expression de genre sont suffisants pour soulager leur dysphorie de genre. Certains patients auront besoin d’hormones, peut-être un changement de rôles de genre, avec ou sans chirurgie. En d’autres termes, le traitement de la dysphorie de genre s’est progressivement individualisé 63 » .
Cela démontre parfaitement que dans la réalité, chaque parcours est, et a toujours été, personnalisé. Les besoins de chaque individu ne sont pas uniques, de même que le degré de complication ou de réussite ne sera pas semblable non plus.
Féminisation ou masculinisation du corps
Lorsqu’il est clair qu’une personne souhaite appartenir à l’autre genre et qu’elle franchit le premier palier, qui consiste à vivre dans l’autre genre et à obtenir deux lettres signées par des professionnels de la santé, elle entreprendra le processus de transition. Plusieurs étapes sont nécessaires pour effectuer une telle transition. Les voici 64 :
1. Hormonothérapie : la personne s’auto-injecte ou s’auto-administre, sur ordonnance d’un médecin – généralement un endocrinologue – de l’œstrogène ou de la testostérone, selon le sexe qu’elle souhaite obtenir au terme de sa transition. Il est possible que cela s’arrête à cette étape pour certaines personnes, mais on exige généralement une prise d’hormones pendant six mois avant la chirurgie ;
2. Mastectomie (ablation des seins) ou mammoplastie (implantation de prothèses pour augmenter le volume des seins ou en ajouter au corps) ; certaines femmes trans obtiennent rapidement des seins lorsqu’elles commencent à prendre de l’œstrogène. La mammoplastie n’est pas couverte par le régime d’assurance-maladie ;
3. Vaginoplastie (à partir du pénis) : il y a création du néo-vagin, du néo-clitoris (le gland) et de la néo-vulve à partir de la peau du scrotum. / Phalloplastie (création d’un néo-pénis) : avec les lèvres du vagin pour créer le sac contenant les implants testiculaires et avec une greffe de peau provenant d’une partie du corps (l’avant-bras, le ventre ou la cuisse, entre autres) pour créer le néo-pénis ;
4. Plusieurs suivis sont requis après avoir complété le traitement chirurgical. D’une part, il faut des suivis médicaux avec le médecin, pour s’assurer que l’on ne rejette pas les greffes et que le corps supporte les chirurgies. D’autre part, l’adaptation sociale personnelle peut se faire avec l’aide de la même personne qui a signé l’une des lettres. Lorsqu’on adhère à la binarité des sexes, on peut faire un travail sur la voix et sur les attitudes qui correspondront au nouveau corps. Autrement, si on souhaite demeurer en quelque sorte plus ouvert, entre la binarité et la non-binarité – ce choix est souvent inconscient –, on s’adapte tranquillement et on ne focalise ni sur les gestes ni sur la voix. On garde ce qu’on a et on ne s’adapte qu’à cette nouvelle image. Certaines femmes trans vont plus loin et se font faire une chirurgie de féminisation du visage, à leurs frais.
La chirurgie de féminisation du visage 65 consiste, notamment, à remodeler l’os du front et celui de la mâchoire par sablage. Il faut faire une incision au front, d’une oreille à l’autre, et à l’intérieur de la bouche, au niveau inférieur. Selon les besoins des patients, on peut faire une rhinoplastie (chirurgie du nez), insérer des prothèses au menton ou aux joues pour donner une forme considérée plus féminine au visage, injecter du gras prélevé de l’abdomen dans la lèvre supérieure ou redresser les paupières tombantes. Avant de recoudre le front, on abaisse la ligne des cheveux. On peut également procéder à une laryngoplastie (chirurgie de la pomme d’Adam) afin d’en réduire la taille. On réduit ainsi ce qu’on appelle « la visibilité du cartilage thyroïdien », en prenant soin de ne pas toucher aux cordes vocales.
Dès le début du traitement hormonal, il n’est pas rare que les hommes et les femmes trans subissent des traitements à l’électrolyse ou au laser à leurs frais. Selon l’endroit où la peau sera retirée pour créer le néo-pénis, il peut être nécessaire que l’homme trans passe par l’électrolyse pour éviter que des poils ne poussent dans l’urètre. Pour la femme trans, on souhaite faire disparaître la barbe, les poils du torse et d’autres régions du corps où cela peut gêner. De tels traitements peuvent coûter plus de vingt-cinq mille dollars, dans certains cas, et ne sont pas couverts par la régie de l’assurance-maladie.
Laisser tomber à la première étape n’implique pas trop de conséquences puisque la personne cessera de s’auto-injecter ou de s’auto-administrer des hormones. Les hormones sécrétées naturellement dans le corps de la personne depuis sa naissance se chargeront du reste. Le corps ne subira donc pas trop de changements, si ce n’est des poils (barbes et autres parties du corps), qui poussent rapidement lorsque la femme qui souhaite devenir un homme commence à prendre de la testostérone.
À partir de la deuxième étape, il faut faire le processus inverse. Il faut soit retirer les implants, soit en ajouter pour retrouver des seins. Après la troisième étape, il faut reconstruire un pénis et refermer la cloison vaginale, ou retirer le pénis et effectuer une vaginoplastie. Après cette étape, il est clair qu’une personne ne reviendra pas au point de départ. Elle sera opérée et ne retrouvera jamais le corps qu’elle avait avant la transition.
C’est sans compter les changements de noms et de mention de sexe qu’il reste à faire auprès de l’état civil...
Des regrets ?
Pour éviter de tels regrets – assez rares d’ailleurs et oscillant actuellement autour de 1 %, contre environ 10 % avant 1980 66 – rappelons que le processus est complexe, et il est probablement juste qu’il en soit ainsi pour des raisons évidentes.
Au Québec, notamment, on exige des lettres de professionnels avant chaque étape, pour s’assurer que le patient est fin prêt à affronter ce qui suivra. C’est signe également, qu’il est bien informé de ce qu’il subira sur le plan médical. Cela limite sûrement le nombre de regrets post-chirurgie puisqu’un patient pour lequel il y aurait des doutes ne recevrait probablement pas cette lettre d’autorisation.
À Montréal, une personne travaillant dans une clinique procédant à des chirurgies de réassignation sexuelle, et responsable des relations avec les médias, affirme que la plupart des patients reçus sont heureux lorsqu’ils mettent les pieds à la clinique. Cela fait généralement longtemps que les personnes attendent ce moment et ce n’est pas de la tristesse qu’elles ressentent lorsque les portes de la clinique s’ouvrent enfin pour elles.
Comment avons-nous pu être aussi certains que cette façon de faire était la bonne ?
Plusieurs chercheurs ont produit des bilans intéressants, contenant des détails et des statistiques à partir de leurs recherches sur cette question, et ce, depuis les années 50. Les docteurs Harry Benjamin et Ira B. Pauly sont souvent comparés et pris en exemple, puisqu’ils ont travaillé sur le transsexualisme à la même époque.
Ils se sont intéressés au taux de satisfaction post-transition, c’est-à-dire, à la suite d’une chirurgie de réassignation sexuelle, incluant l’hormonothérapie.
Pour y parvenir, ils ont étudié différents parcours de personnes trans, rassemblant un échantillonnage parfois réduit, parfois important en matière de cas. Ils ont posé des questions aux patients au cours d’une ou de plusieurs rencontres et ont utilisé différents modèles de recherche liés à leurs questionnements personnels et à ce qu’ils souhaitaient analyser, démontrer ou vérifier.
Si Harry Benjamin a basé ses données sur 51 patientes observées 67 (il faut noter que les 51 n’ont pas été observées le même nombre d’années ni de la même façon, le suivi allant de 3 mois à 13 ans, pour une moyenne d’un peu plus de 5 ans), Ira B. Pauly, quant à lui, a présenté des résultats observés sur 283 MtF et 83 FtM 68 .
Harry Benjamin a rapporté 69 qu’un total de 86,2 70 % des MtF étaient bien ou satisfaites à la suite de leur transition. En contrepartie, 11,7 % se disaient insatisfaites ou trouvaient la chirurgie douteuse. Nous verrons un peu plus loin les véritables raisons observées par le docteur Benjamin.
Dans le cas d’Ira B. Pauly 71 , celui-ci a été en mesure d’établir pour les deux sexes à l’époque, que sur 83 FtM, un total de 80,7 % étaient satisfaits et 6 %, insatisfaits, tandis que parmi les 283 MtF, 71,4 % étaient satisfaites, contre 8 % insatisfaites.
Pauly a rapporté, en parcourant la littérature sur le sujet, que pas moins des trois quarts des gens étaient satisfaits de leur parcours. 90 % d’entre eux avaient indiqué qu’ils feraient à nouveau une transition complète par le traitement hormono-chirurgical. Quelques personnes avaient déclaré que sans l’opération, elles se seraient suicidées.
J. Hoenig, J. C. Kenna et Ann Youd 72 rapportaient dans leur texte qu’en dépit d’un taux d’échec d’environ 10 %, il était évident que la chirurgie aidait une majorité de patients transsexuels, surtout considérant le fait que les patients étaient soigneusement choisis. Les auteurs ont indiqué clairement que la chirurgie n’était pas un traitement permettant de « guérir » de la condition transsexuelle et qu’une idée paranoïaque pouvait être au centre de ce concept, ce qui a été prouvé comme étant non fondé par d’autres études depuis.
À l’époque déjà, les taux de satisfaction étaient plus grands par rapport aux personnes qui se disaient insatisfaites ou aux prises avec des regrets. Même si de telles opérations étaient relativement nouvelles dans le milieu de la science médicale, cela réussissait pour une majorité de patients. Si cela avait été un désastre pour une majorité de patients, on en entendrait davantage parler aujourd’hui.
Au regard de l’étude d’Ira B. Pauly, les patients qui ne font pas partie des pourcentages mentionnés plus haut ont été classés dans la catégorie « incertaine ». Qu’est-ce que cela signifiait ? Que ceux-ci avaient des regrets ? Qu’ils ont fait une tentative de suicide ou qu’ils y sont, malheureusement, parvenus ?
En ce qui a trait à Harry Benjamin, nous le verrons un peu plus loin.
À la même époque, voici quelques résultats supplémentaires intéressants 73 :


Par contre, il faut savoir que la qualité des soins s’est améliorée, après 1986, précise le SDS, et que le suivi est également meilleur. De fait, on dénombre un plus grand taux de satisfaction à la suite du THC. Plus l’expertise progresse, plus le taux de satisfaction est assuré chez les patients, peut-on lire dans le WPATH.
Parmi les études, on constate une plus grande satisfaction du côté des FtM que du côté des MtF. Toutefois, les données ne permettent pas de recenser clairement les patients ayant eu des regrets de ceux ayant tenté de se suicider ou qui y sont, malheureusement, parvenus. « Les études font peu état de suicide de candidats au changement de sexe, en dehors de cas dont la demande de transformation a été refusée », relève-t-on dans Devenir des transsexuels opérés (page 5 74 ). « Kuiper dénombre, en moyenne, 1,2 % de suicides chez les [MtF] et 0,5 % de suicides chez les [FtM], 1,9 % chez les [MtF], et 0,8 % chez les [FtM] pour d’autres auteurs [Pauly et Lundström] 75 ».
Le WPATH, dans le SDS, et Colette Chiland, dans Changer de sexe : Illusion et réalité , rapportent les statistiques de Friedemann Pfäfflin comme suit : de 1 % à 1,5 % les regrets chez les MtF et à moins de 1 % les regrets chez les FtM.
Abramowitz évalue le taux d’insatisfaction radical, qui se traduit par le regret d’avoir été opéré ou par le suicide, à 7 %. Cependant, Colette Chiland souligne qu’on ne connaît pas le devenir de tous les patients et que l’on peut faire des réserves sur ce chiffre.
On distingue trois sources de regrets profonds et tenaces :
1. Erreur de diagnostic (certains sujets montraient des signes de psychose évidente) ;
2. Absence de real-life test (le fait de vivre dans la peau d’une personne de l’autre sexe pendant un minimum de douze mois comme certains psychiatres l’exigent avant d’en arriver à la décision de procéder à une chirurgie de réassignation sexuelle complète) ;
3. Protocole d’intervention chirurgicale peu adapté et résultats chirurgicaux décevants (certains sujets ont dû attendre pendant de longues périodes avant de pouvoir procéder aux interventions chirurgicales ; plusieurs personnes ont souffert de résultats chirurgicaux esthétiquement peu satisfaisants ou peu fonctionnels) 76 .
Selon des données recueillies par les Instituts de recherche en santé du Canada 77 , « la différence ne tient pas de la maladie [mentale]. Toutefois, la différence peut rendre les personnes trans vulnérables à des formes d’exclusion sociale qui compromettent leur santé de manière considérable ». On indique par ailleurs que « Les taux élevés de dépression et de suicidabilité chez les personnes trans sont attribuables à des expériences de transphobie et de discrimination ». L’étude du Trans Pulse Project , menée en Ontario, a démontré une corrélation claire entre transphobie et augmentation des risques de dépression et de suicidabilité.
L’acceptation sociale et celle de l’entourage immédiat sont des facteurs primordiaux et inhérents à la réussite d’un THC. Ainsi, la transphobie et d’autres facteurs causent des problèmes liés à la santé mentale et physique, mais pas le fait d’avoir une identité de genre différente de celle attribuée à la naissance !
La sociabilité joue un grand rôle dans le processus de transition. Même si un tel processus n’est pas toujours évident pour l’entourage, il importe de demeurer ouvert et à l’écoute des besoins d’autrui.


Ces statistiques sont éloquentes quant au travail collectif que nous avons à faire en tant que société considérée comme l’une des plus égalitaires dans le monde.
En ce qui a trait aux chercheurs qui n’ont pas comptabilisé de données concernant les regrets et les taux de suicide, est-ce dû à un manque de suivi avec les patients une fois le processus transitionnel complété ou à un manque de considération pour cesdits résultats ? Il importait peut-être davantage de prouver que leur travail avait du bon, s’ils voulaient continuer à exercer leur profession. Cela peut également être le résultat de la grande complexité à traiter d’un tel sujet alors qu’il n’existait pas beaucoup d’outils permettant de porter un regard neutre et objectif.
Harry Benjamin et le phénomène transsexuel
Au regard de l’ouvrage de Harry Benjamin, The Transsexual Phenomenon , publié en 1966, nous sommes en mesure de comprendre de quelle façon il a obtenu les résultats cités au chapitre précédent. L’absence de données, du moins, le faible pourcentage concernant les regrets ou les suicides, s’explique par le suivi serré qu’il semble avoir fait de ses patients au cours de la transition.
Monsieur Benjamin a étudié tant les travestis que les transsexuels et il a créé une échelle, maintenant connue sous le nom de « L’échelle transgenre de Harry Benjamin », que vous trouverez au chapitre portant sur les travestis.
Benjamin a observé une limite claire entre le fait de simplement vouloir se travestir et le besoin de faire une transition afin de vivre dans le bon corps.
Sur les 249 patients qu’il avait observés dans son bureau à la fin de l’année 1964, Benjamin a été en mesure d’affirmer que 152 d’entre eux avaient reçu le diagnostic de transsexuels. 51 ont fait une transition complète.
Parmi tous les patients de Harry Benjamin, seulement 20 étaient des FtM, ce qui fait qu’il n’a pas consigné les résultats de la même façon que pour les MtF. C’est pour cette raison que nous avons choisi de ne pas en parler également.
Le tableau suivant indique les résultats quant à la satisfaction des 51 patients à la suite d’un traitement hormono-chirurgical.



Selon Harry Benjamin, des résultats positifs s’expliquent par une bonne intégration dans le monde des femmes, une acceptation de la condition par la société et les familles. Tout cela est essentiel afin d’assurer la réussite d’une transition.
Les cas jugés douteux sont ceux pour lesquels peu d’information était disponible et, dans les cas où elle l’était, elle était contradictoire. Il était possible que l’apparence des nouvelles parties génitales ainsi que leur fonctionnement ne soient pas satisfaisants, même si les personnes étaient soulagées d’appartenir désormais au bon genre et qu’elles n’éprouvaient pas de regrets à propos de leur transition.
Le seul cas d’insatisfaction relevait d’une difficulté sur le plan professionnel à la suite de l’opération. Le niveau de bonheur a plongé en même temps que les occasions d’affaires pour cette personne autrefois prospère, qui avait été opérée en Europe sans le consentement du docteur Benjamin, comme il l’écrit dans son livre. Un retour au sexe de naissance a été envisagé pour cette personne.
Selon lui, les insatisfactions des patients concernent surtout la capacité à utiliser les organes génitaux sur le plan sexuel.
Le dernier cas « inconnu » a été classé comme tel puisque la chirurgie n’avait pas encore eu lieu au moment de publier l’ouvrage.
Depuis le travail de Harry Benjamin, d’autres chercheurs ont publié divers articles ou recueils sur la question post-transitoire chez les trans. Dans Devenir des transsexuels opérés 78 , les auteurs ont tenté de vérifier, dans la littérature et par leurs expériences cliniques, le devenir des transsexuels opérés ainsi que les conséquences favorables et défavorables d’une chirurgie de réassignation sexuelle.
« Les transsexuels se disent satisfaits de leur transformation dans plus de trois quarts des cas. Certains critères de bon pronostic ont été mis en évidence (demande effectuée avant l’âge de ٣٠ ans, stabilité mentale et émotionnelle, avoir fait la preuve pendant au moins un an d’une adaptation tant physique que comportementale dans le sexe désiré, intégration des limitations et des conséquences directes de la chirurgie, prise en charge psychothérapeutique préalable au traitement chirurgical). Mais il faut noter que certains de ces critères tendent à être remis en question avec l’évolution des attitudes vis-à-vis des différences dans la société, l’évolution de la typologie transsexuelle et un meilleur suivi des populations transsexuelles. Néanmoins, si ces critères sont respectés et qu’apparaît une insatisfaction, celle-ci semble pouvoir être liée aux complications chirurgicales (aspects fonctionnels et esthétiques), aux ruptures sentimentales, aux pertes d’emplois et aux difficultés des relations sociales (famille...) 79 ».
En définitive, les auteurs accordent plus d’importance aux proportions suivantes quant aux regrets :
- 1 % chez les FtM ; 1,5 % chez les MtF.
Plus nombreux du côté des femmes trans. Parmi les conséquences qui semblent avoir un impact négatif sur la vie d’une personne trans, mon attention a été portée sur l’aspect esthétique d’une telle chirurgie.
Les insatisfactions corporelles : pas seulement un phénomène propre aux trans
Au cours des cent dernières années, la société a beaucoup évolué et certaines industries sont devenues prospères en misant sur l’apparence de leur clientèle.
Le culte du corps est un phénomène répandu dans notre société occidentale. Qu’en est-il des femmes et des hommes cisgenres, en grande partie influencés par les normes imposées par des industries qui nous tiennent par l’image ?
Est-il possible que les déceptions recensées dans le tableau précédent et concernant les personnes transsexuelles opérées puissent également être liées aux standards des industries de la mode et des cosmétiques ? On pourrait penser que c’est le cas, considérant qu’un plus grand nombre de MtF sont insatisfaites, comparativement aux FtM.
Prenons cette situation objectivement : une personne qui effectuera une transition tardivement devra négocier avec un corps développé par la puberté et l’âge adulte. Ce fait risquera d’influencer grandement son niveau de satisfaction. On ne pourra effacer complètement ce cheminement au moyen de la chirurgie. La transition consiste en une deuxième puberté, mais il y a des limites aux réalisations que peuvent faire les médecins à cet égard. Un homme qui devient une femme à cinquante ans conservera une partie de la physionomie qu’il aura développée au cours de son existence.

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