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De l'Afrique à l'hexagone

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Description

Voici un récit qui, au-delà de sa nature autobiographique, est aussi une évocation de l'histoire des migrations entre l'Afrique et l'Europe des dernières décennies, des convulsions de l'Afrique, prise dans les mailles de ses propres turpitudes et dans le rets de la politique internationale des grandes puissances, depuis le crépuscule des colonies jusqu'à ce jour.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2010
Nombre de lectures 106
EAN13 9782336277158
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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@_n _nk0mZi]_n ^~pi_ _i‘Zi]_Y
f_n ^0ncffpncjin ^~pi_ a0i0mZocji©L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-10794-6
EAN: 9782296107946A mes frères et sœurs,
En souvenir de notre mère.
AuxBigSize,
En souvenir de nous.Avertissement
Les patronymes decetteautobiographieautres que le mien etceux des
membres de ma famille, de ma femme, de mes instituteurs et professeurs ou de
personnages publics (artistes, sportifs, hommes politiques…) sont de pure
invention.Toute homonymie, toute ressemblanceavecceux de personnages et
de personnes existantes ouayant existé ne seraient que purecoïncidence et ne
pourraient enaucuncas engager la responsabilité de l'auteur.Remerciements
Je tiensà remercier infinimentIsabelleMoninSoulié d'avoirbien voulu
assurer,à titreamical et gracieux, la relecture du manuscrit.
Ozoir-La-Ferrière, le 30 septembre 2009
KodjoLéonAméganLOME:PRIMEENFANCEEmilia, diteEpourri
Papa,Yéma sur ses jambes, et moiLa familleAmégan
L’image de mon père est le souvenir le plus lointain de mon enfance.Je
me revois encore, certaines aubes, à califourchon sur ses épaules ; ainsi me
promenait-il devant la maison familiale pourcalmer mes pleurs matinaux.Quel
âgeavais-je ?Deuxans ?Troisans ?
Amézonli – mon père donc – était un homme fort élancé,à la peau noir
foncé,aux gestes plutôt lents,au portaltier,à l’allurecompassée.Sa silhouette
était reconnaissable de loin par ses familiers et ne passait pas inaperçueauprès
des inconnus: il portait toujours un costume et un casque colonial blancs,
visiblement objets de soins réguliers. C’était un personnage dont l’aspect
frappait ceux qui le croisaient, non pas tant à cause de ses pieds nus – la
populationcirculaitcouramment sanschaussures – mais du fait ducontraste de
cette nudité partielle et de la vêture soignée de tout le restede soncorps.
Amézonli, c’était son vrai prénom, mais très peu de gens l’appelaient
ainsi ; on lui préférait ses deux pseudonymes ; le premier, ‘’Kuku’’ (prononcer
‘’coucou’’), rappelait son statut professionnel de cuisinier (‘’kuku’’ est une
naturalisation togolaise du terme anglais ‘’cook ‘’) ; le second, ‘’Boko ’’
(premier ‘’o’’ fermé, deuxième ‘’o’’ ouvert), référaità sesactivités principales
au plan social et accessoires au plan financier. En effet, Amézonli était un
boko, c’est-à-dire, dans la tradition togolaise, à la fois prêtre, géomancien et
guérisseur.
Une précision tout de suite, afin de prévenir toute confusion. Lors
d’une discussionavec mes nièces encompagnie de mon frèrecadetYéma, j’en
vinsà faire état decette fonction de notre père ; elles tiquèrent d’apprendre que
leur grand-père avait été unboko. Je me rendis compte que mon éloignement
du pays depuis une quarantaine d’années m’avait dissimulé l’évolution
sémantique dece terme, qui désignerait désormais un sorcier, un jeteur de sort
ou tout autre détenteur de pouvoirs maléfiques. Je dus expliquer à ces jeunes
filles, afin de dissiper le malaise perceptible à leurs regards, la fonction
originelle du boko ; elles n’avaient donc pas à rougir de leur grand-père: il
n’avait pas du toutappartenuàcettecaste redoutée,celle des sorciers.
Amézonli était un caractère pondéré ; toujours calme, il ne haussait
jamais le ton, n’élevait jamais la voix.A nosbêtises d’enfant, sa seule répons e
se résumait en une sempiternelle phrase, une sorte de mise en garde désabusée
tournée vers notre avenir, une phrase que, par dérision, nous aimions répéter
entre nous et qui peut se traduireà peu prèsainsi: ‘’ça vous regarde’’ ou ‘’c’est
votre problème’’.
Je ne me rappelle pas l’avoir jamais vu administrer une véritable
punition corporelle à aucun d’entre nous. Cette aversion pour des pratiques
éducatives courantes à l’époque – fessées, coups de fouet, coups de férule –
n’excluait pas toute sanction de sa part, une sanction qui, chez lui, s’exprimait
par quelques légères gifles d’agacement épisodiques ou prenait la forme d’une
manie apparemment jubilatoire: il affectionnait, plus ou moins longtemps
après nos manquements,au moment où nous nous attendions le moins, donner
au passage, au sinciput du coupable, un coup bref et sec de la pointe de son
11poing droit, puis continuer sans mot dire son chemin, sourire en coin. Aussi,
avions-nous pris l’habitude de nous prévenir les uns les autreschaque fois que
ses déambulations l’amenaient dans le voisinage de l’un d’entre nous, encriant
à la probable victime:«Rrrr… pan!»,cette onomatopée étantcensée imiter la
descente et l’impact ducoup de poing sur lecrâne expiatoire.Et l’intéressé de
s’écarter vivement duchemin duchâtiment !
Mon pèreavait deux épouses.Ma mère était la seconde.
Ma mère,Emilia, était physiquement fort différente de mon père.Taille
moyenne. Teint légèrement clair (surtout à côté de mon père). Alerte. Rieuse.
Contrairement à celui-ci – un boko, rappelons-le –, elle appartenait à une
honorable famillecatholique deLomé.Habitant dans la même rueBrazza, elle
au numéro 19, luiau 35, leur rencontreavait dû se passer le plus naturellement
du monde. En revanche, leurs premiers pas, puis leur alliance n’avaient pu se
dérouler avec la bénédiction immédiate de la famille de ma mère.
Imaginezvous donc !La fille d’un chrétien de renom épouser unboko ! Quel sacrilège!
Outre le scandale decette entrée en polygamie !
Elle n’en était pasà ses premières frasques.Aînée d’une famille de huit
enfants dont cinq filles, elle fut la seule (à l’exception de l’oncle Michel, cas
spécial sur lequel j’aurai l’occasion de revenir) à ne pas avoir honoré ses
parents d’un mariage religieux ; pis, elle connut plusieurs hommes dans sa
vie ; mon père était le quatrième.
De chacun des trois premiers, elle avait eu un enfant: d’abord, deux
garçons ; ensuite, une fille: Simon Quashie, Godfried Têko et Modoukpè
(Adèle)Akpaloo.A mon père, elle ena donna quatreautres:Alougba (Marie),
Kodjo Konka (Léon, moi), Yéma (Emmanuel) et Nyonouvi (Florentine). Les
parenthèses indiquent les prénoms moins courants, du moins au sein de la
famille.Ma mèreavait doncau total sept enfants.
Mon père, surce plan non plus, n’était pas en reste.Sa première épouse
qui, de son côté, avait eu quatre enfants d’un premier lit (Séwavi,Têlé,
Toukoui et Edoé, tous nés Agbodjan), lui donna une fille, Hanouvi, encadrée
de deux garçons, Attisso (Jean) etSimon (à ne pasconfondreavec le fils aîné
de ma mère).
Pour clore ce chapitre des enfants, il nous faut y ajouter un ‘’grand
frère’’: Akakpo (Augustin). Aucun lien de sang n’unissait celui-ci à la
famille ; il n’en faisait pas moins partie intégrante. Ma mère, je m’en souviens
vaguement, un jour me donna des éclaircissements sur les rapports de ‘’ fo’’
(grand frère)Akakpoavec la familleAmégan ; je doisavouer que lecumul des
années a fini par obscurcir – comme maints autres – ce coin de ma mémoire
vieillissante.
Quoi qu’il en fût, Akakpo Bédjra (son patronyme) était notre frère :
cela était clair et pour nous, et pour lui, et pour tout notre entourage. Cette
différence patronymique, notoire, ne posait problème à personne ; la tradition
africaine – déliquescente, hélas! sur ce plan-là aussi – étendait la notion de
fratrie aux liens affectifs forts, même en l’absence de tout fondement familial
au sens strict.
Récapitulons !
12La maison familiale Amégan abritait donc trois adultes, le père et les
deux épouses, et quinze enfants, soit dix-huit membres auxquels s’ajoutaient
deux ou trois locataires.
Je suis né le vingt-neuf novembre 1943. Un lundi. D’où mon prénom
togolaisKodjo, donnéà un garçon né un lundi, conformémentà lacoutume de
mon ethnie, lesEwés,coutume selon laquelle le jour de naissanceconstitue un
élément important.Ce premier prénom n’est pas le seulattribuéà l’enfantà sa
naissance ; il en reçoit un deuxième, un troisième, voire un quatrième reposant
sur divers critères: ordrede naissance, gémellité, proverbes ou qualités que
l’on souhaite lui trouver dans la vie…
Vient s’adjoindreàcette série, et plus souvent la limitant etquelquefois
– malheureusement – s’y substituant, le nom de baptême chrétien. Le mien :
Léon.
Le jour de ma naissance, il ne se produisitaucun événement notable: la
terre ne trembla point; mon père non plus: d’abord,ce n’était pas son genre et
puis, il en avait vu bien d’autres! Je n’étais ni son premier enfant, ni son
premier garçon.
Les premières années de ma vie – jusqu’à l’âge de six, sept ans – se
déroulèrent dans la maison paternelle. Certains souvenirs tenaces me les
rappellent: unami inséparable prénomméSanmélé, une petite fiancée dont j’ai
oublié le prénom, les déambulations matinales de mon père dans la rue encore
endormie, moi sur ses épaules.
Condo ! Le nom du père de ma petite fiancée ! Tiens,je me souviens
du nom du père mais pas decelui de la fille !
M. Condo était un fabriquant de savon ; sa maison se trouvait sur
l’autre trottoir, en face de la nôtre, mais donnait sur la rue deFrance, sécante de
la rue Brazza. C’était, je crois, un ami de mon père ; en tout cas, il venait
souvent à la maison. La gamme de ses produitscomprenait une variété dont le
nom m’est resté:akoto (prononcer les deux oouverts) ;c’était une variété très
demandée.On s’en servait pour la vaisselle, quelquefois pour la lessive (vers le
milieu du mois), d’autres fois encore pour la toilette(vers la fin du mois). En
fait, plus que de variété, il s’agissait d’un article de bas de gamme fait de
résidus agglomérés de divers savons. Contrairement aux autres qui se
présentaient sous une forme parallélépipédique, akoto, lui, était rond, d’une
rotondité plus ou moins régulière selon l’habileté des doigts qui le modelaient :
il était moulé à la main. Et tout le monde s’y mettait, du grand-père au
nouveau-né (c’était une entreprise familiale !) et, parfois, des visiteurs de
passage.Solidaritéafricaine !
C’était l’époque de la ‘’conjuration’’ avec fo Godfried. Il avait des
pouvoirs pour ‘’conjurer’’ certains saints, en particulier saint Antoine de
Padoue, c’est-à-dire provoquer leur apparition. Mais pas n’importe où et à
n’importe qui.Lesconditions:
1/Les formulesconjuratoires.
2/Un garçonnet pur,c’est-à-direchaste.
3/Un miroir.
134/Un local fermé.
Pour les séances de conjuration, fo Godfried s’arrangeait pour s’isoler
avec moi dans une des pièces de la maison dès qu’elle pouvait rester inoccupée
le temps nécessaire. Cela se passait toujours pendant la journée, en l’absence
des parents.Dans la pénombre, il me tendait un petit miroir, me demandait d’y
concentrer mon attention, récitait les formules magiques dans lesquelles
j’entendais «Je te conjure, saint Antoine de Padoue… ». Puis, suivait ce
dialogue entre nous:
«Alors ?
–Rien.
–Tu ne vois rien ?
–Non !
–Pas possible !
–Je ne vois rien ! »
Nous effectuâmes plusieurs séances ainsi. Saint Antoine de Padoue
jamais n’apparut dans le miroir. Pourtant, toutes les conditions étaient
apparemment réunies: le miroir était en bon état (je m’y voyais !) ; la pièce
étaitbien fermée ; foGodfriedconnaissait lesbonnes formules (il ne pouvait en
être autrement). Jefinis par douter de ma pureté. A six, sept ans ! Tout de
même ! Ma défiance envers les saints aurait pris naissance à cette époque ; il
m’est toujours difficile de m’y fier.
La filière de laGoldCoast
Ma mère, femmeactive, était souvent en déplacement pour lesbesoins
de son commerce. Elle se rendait régulièrement en Gold Coast, la portion
exbritannique du Ghana actuel. Accra, la capitale, était alors un centre
commercial florissant. Elle y achetait des pagnes en gros, qu’elle revendait à
Lomé.
Bien souvent, elle nous emmenait avec elle. «Je ne les abandonnerai
jamais à la malveillance », confiait-elle à quiconque s’étonnait de voir toute
une marmaille autour d’elle. Allusion évidente à ma belle-mère. Ces mots me
paraissent aujourd’hui excessifs, même si les rapports empreints d’animosité
des deux coépouses justifiaient un minimum de précautions. Mon père, sans
approuver l’attitude de ma mère, à ceux qui abordaient la question, se
contentait de répondre:«Bof !... Encore des histoires de femmes », se plaçant
ainsiau-dessus de la mêlée!
Ces voyages n’étaient pas de tout repos. Les véhicules, surchargés de
tous côtés – voyageurs dedans, marchandises sur le toit –, gémissaienttout au
long du trajet. C’étaient souvent descamions ordinaires que l’ingéniositéavait
su adapter aux réalités locales, les transformant en moyens de transport
bivalents – dechoses et de personnes donc – et que le génie africain, non sans
péril, avait dotés de capacité au moins supérieure de deux fois à celle prévue
par le constructeur: à l’intérieur, des banquettes aux places illimitées ; sur le
toit, un cadre muni d’un filet. Les passagers – principalement des femmes –
14assis, enfants sur les genoux, se serraient les uns contre les autres tant que des
candidats se présentaient…jusqu’à ce que – et ce n’était pas rare – un des
passagers, en général une passagère, n’en pouvant plus, pestât: «Mais,
chauffeur, ça suffit comme ça ! On n’est quand même pas des sardines!» Et
celui-ci de répondre:«Voyons, chère Madame, faites une petite place à notre
sœur ; on est presque arrivé à destination ». Le moteur n’avait même pas
encore été mis en marche !
Si le mécontent persistait, il essuyait une impertinence du genre:
«Silence ! C’est à vous le car ?». S’ensuivait alors une protestation générale.
Pour calmer cette réaction en chaîne et mettre fin au tohu-bohu, le chauffeur
indiquait à son aide de donner le signal de départ. Celui-ci vérifiait l’arrimage
correct et la stabilité – relative – de l’ensemble des bagages, qui doublaient
presque la hauteur du véhicule, et faisait:« OK!»à son patron, qui démarrait
aussitôt, le laissant monter à bord en courant. C’était le style de ces assistants
qui étaient avant tout des apprentis chauffeurs et qui aimaient jouer en prime
auxcasse-cou.
Le voyage marquait plusieurs arrêts annoncés soit par unbrusque :
«Chauffeur, je descends!» tardif,ce quiavait le don de l’agacer, en particulier
si la demande émanait de notre protestataire de tout à l’heure ; soit par la
présence dans le lointain d’unbrasagité dans tous les sens.Ce signal n’arrivait
pas toujours à immobiliser le camion à l’endroit voulu ; compte tenu de sa
vitesse – illimitée sur ces routes !–, il lui fallait une certaine distance pour
s’arrêter. La pauvre candidate encombrée de bagages – c’était rarement un
homme – se voyait obligée de courir, de se traîner pour le rattraper. Et le
chauffeur, à travers la portière entrouverte:« Mais, ma sœur…pressons-nous
un peu ! »
Le voyage durait toute unejournée. Peut-être plus. Dans les villes
étapes (heureusement, il y en avait), tout le monde descendait du camion-car.
On se désaltérait, on se restaurait, on allait se soulager et surtout on reposait
aussi ses reins ! Ils en avaient vraiment besoin!Des heures entières sur des
banquettes de planche nue, sans dossier, serrés les uns contre les autres, sans
aucune possibilité de mouvement, sur des routes cahoteuses, dans la torride
moiteur tropicale ! Quiconque a effectué ce périple une fois dans sa vie – je
parle des années 1945/1955 – ne manquera pas de se souvenir des
pandiculations, des étirements de cou, de bras, de jambes… bref ! des séances
d’exercices physiques spontanées observées pendantces repos.
Le voyage reprenait quelque temps après. La durée de l’escale était
toujours spécifiée avec une précision toute africaine ; à l’arrivée à la gare
routière de la ville étape, le chauffeur lançait à la cantonade: «Bon… on va
s’arrêter un peu ici.A toutà l’heure ! »
Chacun devait se fier à son instinct pour déterminer la valeur de ce
‘’ un peu’’.Ici, laconnaissance des habitudes ducapitaineavait son importance
et sesclients habituels jouissaient d’un avantage certain sur lesautres. Car il y
avait deuxchosesà savoir :
– Un: lecapitaineavait une maîtresse –au moins – danschaque port ;
15– Deux: la durée de l’escale variait suivant les ports. Et ces deux paramètres,
les habitués les connaissaient. Pourtant, il leur arrivait de se laisser prendre en
défaut; ce jour-là, ou bien la maîtresse avait su retenir le capitaine plus
longtemps que d’habitude en sortant le grand jeu, oubien lecapitaine avait dû
écourter sa visite pour la simple raison que, s’il n’ya pas deux capitaines dans
unbateau, il peut y enavoir plusieurs dans un port…
Dans le premiercas, il revenait toutes voiles dehors, plaisantant sur son
retard ; dans le second, il rentrait, le pavillon en berne ; et surtout ne vous
avisez pas de vous étonner de son prompt retour !
Si l’apprenti chauffeur avait son style (rattraper le camion-car au vol),
lechauffeuraussiavait le sien.
Sur ces routes, les accidents n’étaient pas rares ; l’imprudence, la
forfanterie, plus que l‘incompétence, en étaient souvent la cause. Les
chauffeurs n’hésitaient pas, par jeu, à prendre des risques inconsidérés pour se
dépasser les uns les autres, se livrant à des manœuvres hasardeuses qui se
terminaient – pas toujours, j’en conviens – dans des fossés ou par des
télescopages frontaux. Alors, pour éviter de recevoir en pleine poitrine le
volant de direction pendant le choc, une technique imparable – semblait-il –
avait été trouvée: pendant la conduite, ne jamais rester face au dit volant.
Aussi, le chauffeur se tenait-il toujours de biais, assis sur son siège mais le
buste dans l’espace situé entre le volant et la portière. Essayez donc de
conduire un véhicule dans ces conditions, sur des centaines de kilomètres et à
la vitesseà laquelle ils roulaient !C’étaient vraiment desas !
A l’approche de la frontière togolaise, descontrôles douaniers inopinés
intervenaient. Ces contrôles constituaient en fait une mesure de lutte contre la
contrebande notoire qui sévissait entre les deux pays, principalement dans le
sensAccra/Lomé.
Le moyen le pluscourant utilisé par lacontrebande pour échapperà la
déclaration en douane: confier la marchandise à des passeurs. Le chauffeur,
manifestement de connivence avec les passagers concernés, arrêtait le camion
deuxà trois kilomètresavant la frontière ; les passeurs prenaient possession de
la marchandise, empruntaient des chemins détournés ; les propriétaires la
récupéraient de l’autrecôté de la frontière… quand ils la récupéraient.En effet,
il arrivait à certains passeurs de ne jamais réapparaître ; confrontés à de
brusques difficultés d’orientation – une valeur appréciable de la marchandise
perturbait souvent leur boussole!–, ils se perdaient en chemin dans cette forêt
familière devenue subitement inextricable, disparaissaientcorps etbiens.
Un jour, contre toute attente, notre camion reçut l’ordre de s’arrêter
bien avant le poste de contrôle habituel. Branle-bas à bord ! A la vue des
gendarmes,certains passagers paniqués s’apprêtèrentà monter récupérer sur le
toit –compétence exclusive de l’apprentichauffeur ! – leurs marchandises et à
décamper.
En fait, il s’agissait d’une opération surprise de vaccination obligatoire
organisée par le service de santé ghanéen (je dis ghanéen pour des raisons de
16simplicité, puisque le Ghana actuel s’appelait alors la Gold Coast ; cet
anachronisme me semble préférable à toute gymnastique lexicale pour dériver
unadjectif de l’ancien toponyme).
La présence du gendarme s’imposait ; peu de gens se prêtaient
volontiers à ces scarifications (ce n’étaient pas encore des piqûres) qui vous
rendaient fébriles et manchots pendant deux ou trois jours et qui, selon la
rumeur, vous inoculaient des maladies venues d’ailleurs (on ne se méfiait
jamaisassez desBlancs depuis l’époque desancêtres de nosancêtres !).
La filière du ‘’gali’’
Le ‘’gali’’ (d’aucuns disent gari) est une denrée répandue dans le golfe
duBénin, plus précisémentauTogo,auBénin etau Ghana.C’est unaliment à
multiple usage.Il peut seconsommer tout seul (prévoyez tout de même un peu
d’eau à côté ; il en est avide !) ; délayé dans de l’eau fraîche sucrée, c’est une
boisson trèsrafraîchissante par les grandeschaleurs; il peut servir de légume et
accompagner aussi bien la viande que le poisson. Pinon, galikoumé, galifoto
(‘’o’’ ouvert, s’il vous plaît !): voilà troisbons plats de gali, et la liste n’est pas
exhaustive ! Evidemment tout le monde ne les connaît pas. Mais il n’est pas
question de me lancer dans un développement sur toutes ces recettes. Ce n’est
vraiment pas mon propos.Et puis, pour lescurieux, il ya toujours unTogolais
ou unBéninois perdu dans n’importe quelcoin de l’univers !
Pourquoi brusquement, sans la moindre transition, je vous parle de
gali ?
Les opérations commerciales entre Accra et Lomé – je l’ai déjà relevé
– secaractérisaient par une transgression permanente des règles douanières: la
non-déclaration des marchandises. Et tous les moyens étaient bienvenus :
utilisation de passeurs – risquée – (nous l’avons vu) ; corruption de douaniers
– encore plus – (nous le verrons).
Ence quiconcerne lacorruption de douaniers, un pot-de-vin était versé
à l’inspecteur censé officier le jour prévu ; le moment venu, il inspectait le
camion – les yeux fermés ! – et donnait quitus sur sonchargement.
Ici, intervientce que nous pourrionsappeler prosaïquement la règle des
trois gros :
En premier, l’inspecteur risquait gros: une sanction disciplinaire, sa
place, la prison ; pour qu’il consentît à prendre un tel risque, et c’est là la
deuxième règle: le pot-de-vin devait être gros. Evidemment – la troisième
règle –, un pot-de-vin important ne pouvait se justifier que par une grosse
valeur de la marchandise.
Notre mère monta une de ces grosses opérations financée par des
emprunts à des consœurs. Mais le jour J,l’inspecteur – elle ne saurait jamais
pourquoi – s’absenta!!!Toutela marchandise fut saisie !
C’était le début de la dégradation de notre situationmatérielle qui,
reconnaissons-le, n’était déjà pas brillante. Et aussi, celui d’un défilé de
créanciers, défilé quiallait durer près de deux décennies.
17Je me rappellerai toujours les visites assidues, indésirables mais
inévitables de deux de ses créancières: Mme Dnk et Mme Q. La première en
particulierarrivait l’air mécontent, haussait le ton pendant laconversation ; ma
mère tentait en vain de la calmer, soucieuse d’éviter à tout prix l’esclandre ;
elle repartait en vociférant des menaces,ameutant tout le voisinage.
Un homme peut connaître des humiliations dans sa vie ; assister,
enfant, à l’humiliation de ses parents est l’une de celles qui le marquent d’une
blessure indélébile.
MmeQ était tout lecontraire.Acertains égards, elle ressemblaità mon
père.Grande de taille. Placide. Elle étaitborgne etcouvrait son œil défectueux
d’un bandeau noir. Elle arrivait d’un pas calme, n’élevait jamais la voix,
repartait toutaussicalme.
Oui, mais toutcela, quel rapportavec le gali ?Nous y venons.
La ronde descréanciers devenait intenable. Il fallait à tout prix trouver
un moyen d’y mettre fin.Il n’y enavait pas deux: les payer !
Ce fut ainsi que nous nous retrouvâmes, Emilia suivie de ses quatre
derniers rejetons –Alougba,Léon,Yéma etNyonouvi encoreau sein – dans un
petit villageappeléTanou.
La voilà paysanne,à unâge où les vraies paysannes possédaient depuis
de longuesannées le processuscomplet de la fabrication du gali,à s’initier jour
après jouraux diverses étapes decette industrie.
Tout était manuel: l’épluchage du manioc suivi du lavage, son râpage
sur une planche munie d’une plaque métallique percée de petits trousauxarêtes
vives, la râpe, véritable danger pour les mains distraites ou inexpertes qui, dans
l’ardeur du travail, en oubliaient parfois la fin du morceau de manioc qu’elles
tenaient et râpaient dans la foulée – cri de douleur ! – leurs propres doigts ;
l’égouttage de la pâte obtenue ; son étalement et séchage après quelques jours
de fermentation pour obtenir une farine qui, torréfiée, aboutira au gali. Enfin
(certes, le gali est mangeable en l’état, mais il n’est pas consommé sous cette
forme) tamisé, il était séparé en gali sawè (gali fin), le consommable et éhan
gali (gali decochon) destinéauxbestiaux.
Combien de mois avons-nous passés dans ce village ? Le parler, les
manières, le repas frugal, bref ! toutes les habitudes paysannes gentiment
raillées par la villeconstituaientalors notre quotidien.
Quelque temps après, nous voilà revenus à Lomé. Mais pas pour
longtemps ; nousallions nous en rendrecomptebientôt,cette retraite deTanou
n’était que le début d’un circuit dont seule Emilia connaissait les étapes et le
terme.
18PORT-GENTILLa vie des ‘’popos’’
Mai 1951. Nous voici maintenant à Cotonou, Emilia et ses quatre
petits:Alougba,Yéma,Nyonouvi et moi.Nous passâmes une dizaine de jours
dans la ville dahoméenne, juste le temps pour notre mère d’accomplir les
formalités d’embarquement (elle nous révéla quelques jours avant le jour J la
raison de notre présence incognito dans cette ville: nous allions prendre le
bateau).
Prendre lebateau !Il est pratiquement impossibleà quiconque n’aurait
pas vécucette expérienceàcette époque-là de se rendrecompteaujourd’hui de
ce quecela signifiait.Six jours de traversée, rien que deCotonouàPort-Gentil
auGabon, notre destination.Et dans quellesconditions !
Tout comme à Lomé, une embarcation vous emmenait du wharf au
bateau. Pour certains, les ennuis commençaient dès ce moment: la naupathie ;
pour les plus sensibles au mal de mer, l’enfer ne s’arrêtait qu’au bout du
sixième jour, lorsqu’ils remettaient pied sur la terre ferme. Les bateaux
arboraient fièrement les noms des gloires de la République Française: Foch,
Mangin, Leclerc… Il n’empêche. Tous, fussent-ils des plus illustres, pendant
ces six jours, àbâbord et à tribord, recevaient par rafales les salves stomacales
provoquées par les remous de l’océan.
Nous débarquâmes à Port-Gentil, je crois, à fin mai 1951. Pour la
première fois, Emilia se voyait coupée d’une partie de sa progéniture, de ses
trois aînés, non pas par quelques kilomètres de terre ferme, mais par des jours
et des nuits d’océan. Godfried la rejoindrait un an plus tard ; Modoukpè, en
1954 ou 1955. Simon, lui, ne quitterait jamais leTogo.
A notrearrivée, desamis de notre mère nous accueillirent: ils vivaient
là depuis des années. En fait, toute une colonie de Togolais et de Dahoméens
s’y était installée.Les autochtones les englobaient sous l’appellationcommune
de popos,classification justifiée par leur proximitéaffective, elle-même née de
la proximité d’origine géographique.Unecoloniecomposée, pour les hommes,
de commis, d’ouvriers et d’artisans ; pour les femmes, de commerçantes, soit
sédentaires, soit internationales, celles-ci venant vendre au Gabon des produits
achetésauTogo ouauDahomey et vice versa.
En ces années-là, le Gabonconstituait déjà une terre d’immigration de
la main-d’œuvre togolaise et dahoméenne.
Ma mère, dès sonarrivée, se spécialisa dans la poissonnerie.
Les pêcheurs partaient en mer le soir etrentraient le lendemain matin.
La pollution n’avait pas encore causé tous ses dégâts – qu’en est-il
aujourd’hui ? – et lescôtes gabonaises, généreuses, opéraient, pendant la saison
de pêche, des miracles tous les matins: les pirogues rentraient au port
surchargées de poissons. Et c’était la ruée des poissonnières ; non pas de peur
d’en manquer; mais il fallaità tout prix figurer parmi les premièresacheteuses,
choisir les meilleurs spécimens et, en ce qui concernait les poissons vendus
frais, se présenter très tôt sur le marché,avant l’arrivée des premièresclientes.
Les poissons non vendus frais étaient transportés immédiatement à la
maison et répartis en trois catégories: d’un côté les poissons à sécher, de
21l’autre les poissons à frire et plus loin les poissons à fumer. Ceux-ci
représentaient la part principale.
Les opérations commençaient sans tarder. A tour de bras, on les
écaillait, les vidait, les lavait. Après avoir découpé les gros tels que les thons,
on fumait les uns, on salait les autres et l’on en faisait frire une partie, l’autre,
destinée au séchage, étant mise de côté. Le quartier entier (nous habitâmes La
Balise à notre arrivée; ensuite à Quartier Chic ; puisretour à La Balise)
exhalait un mélange d’odeur de friture et de poisson fumé. La nuit, cette
activité se signalait de loin par les flammes des nombreux foyers. C’était un
travail long,compte tenu de la quantité de poissons traitée ;commencé tel jour,
il durait jusqu’au lendemain. Pendant cette période, dans le feu de l’action, on
oubliait couramment de manger et surtout de donner à manger aux tout petits.
A trois heures du matin, quelquefois, on entendait: «Oh ! Les pauvres ! Ils
n’ont même pas mangé!» On venait d’apercevoir, un peu à l’écart du champ
des opérations, quelques enfants endormis sur une natte de joncs, le ventre
creux, après avoir reçu, unique réponse à leur«Maman, j’ai faim!» plusieurs
fois réitéré, le machinal«J’arrive, mon petit. »On les réveillait alors par leurs
noms tout en tapotant leurs épaules…Enfin, on essayait de les réveiller !
Pour ceux que la question intéresserait, sachez qu’il existait quatre
espèces de dormeurs: en premier, les zogolos ; eux,ce n’était pas la peine ; une
fois endormis, même les canons de Navarone n’auraient pas réussi à les
réveiller.Solution radicale: on les prenait, on les emmenait directementau lit.
Ensuite, venaient lesbaladeurs: dès leur réveil, ils prenaient toutes les
directions possibles, et rarement celle de la maison ; on eût dit qu’ils le
faisaient exprès. La règle était de toujours commencer par eux ; d’un sommeil
plutôt léger, il ne fallait surtout pas prendre le risque, en s’essoufflant par
exempleà réveiller le zogolo d’àcôté, de les voir disparaître dans la nuit noire.
Le troisième groupe: ils se mettaient debout sans trop de difficulté
mais avaient un mal fou à sortir de leur sommeil ; ils se frottaient les yeux,
vous regardaient vaguement, pleurnichaient quelquefois, répondaient
complètement à côté aux questions posées, faisaient souvent ’’euh…’’, d’où
leur surnom: les euheuhs.
Enfin – ils n’étaient pas tous bizarres ! – les dormeurs normaux. Dès
les premiers tapotements sur leurs épaules, ils se levaient, allaient prendre leur
repas et s’en retournaient secoucher pour debon dans leur lit.
En vérité, ce n’était pas nécessairement un véritable lit. Celui-ci
existait ; un lit haut sur pieds, ainsi conçu pour utiliser l’espace inférieur
comme débarras: s’y glissaient valises, bassines, ballots ettoutes sortes
d’effets qui,autrement, gâcheraient de l’espace.
S’ajoutaientau lit un ou deux tchatchas. Le tchatcha– schématisons –
est un matelas de joncs; il ne s’agit pas d’une enveloppe remplie de joncs
comme pourrait le suggérer le terme matelas. Imaginez plutôt des faisceaux de
joncs decinqà septcentimètres de diamètre (diamètre des faisceaux !Celui du
jonc utilisé, lui, ne dépassait pas un demi centimètre), des faisceaux fortement
serrés et liés les uns aux autres par des ficelles qui les parcouraient à trois ou
22quatre endroits etassuraient à l’ensemble d’une superficie d’un matelasà deux
places unecohésion et une stabilité de longue durée.
Le tchatchaétalé à même le sol et recouvert d’un tissu bien épais,
c’était uncouchage parfait !Quand il ne servait pas, il s’enroulaità la manière
d’un tapis et se rangeait dans uncoin… ou sous un lit.Pratique !
Une précision pour clore le chapitre dutchatcha : à ne pas confondre
avec la natte de joncs évoquée plus haut et appelée aba ; celle-ci, nettement
plus fine, était constituée de joncs individuels. Elle s’utilisait aussi bien à
l’intérieur qu’à l’extérieur (uniquement par temps sec)où, par beau temps, elle
recueillait tous les suffrages, soit de corps indolents gorgés de soleil et avides
d’une sieste revigorante à l’ombre d’un arbre, soit d’enfants, le soir, assis en
demi-cercleautour d’unadulteconteur qui, parfois, par malice et pour éprouver
le courage d’un petit neveux ou d’une petite nièce, après avoir raconté une
histoire épouvantable, se délectaità l’envoyer, toutseul ou toute seule, lui
chercher un objet quelconque dans une pièce plongée dans l’obscurité. Et la
victime, rivée à sa place, de maugréer, des larmes dans la voix: «Pourquoi
moi ? », déclenchant immanquablement les éclats de rires de toute l’assistance.
Les enfantscouchés, lesadultes,aprèsavoir pris un repas sur le pouce,
se répartissaient en deux groupes: l’un continuait le travail ; l’autre, chargé
d’aller vendre au marché dès le matin même une partie de la production de la
nuit, se reposait quelque peu, allongé sur une natte, assis sur le sol et adossé à
un pan de mur ouassis sur un tabouret, la tête tombante, vaincu par la fatigue et
le sommeil.
A six heures, on sonnait le réveil des adultes endormies. A peine deux
heures de sommeil ! Elles se débarbouillaient, se curaient les dents tout en
vaquant aux occupations matinales, prenaient leur douche, s’habillaient. Un
petit-déjeuner rapide, et les voilà prêtes pour la suite des opérations.
Le petit-déjeuner traditionnel était le vèyi (haricots secs), le zogbon
(bouillie) ou le ti. Ce dernier terme, une transcription simplifiée de l’anglais
tea ,couvrait une signification nettement plus étendue.Il pouvait effectivement
désigner le thé ; plus notoirement, il s’agissait d’une infusion de citronnelle,
voire de l’eau bouillie aromatisée au sucre caramélisé. Ce breuvage, sucré,
couramment lacté, se prenait accompagné de pain habituellement beurré dans
les famillesaisées, lesjours de grâce dans lesautres.
C’était la grande époqueafricaine de lacompagnieNestlé ; une époque
tellement Nestlé que pour le commun des Togolais le lait concentré sucré,
c’était tout simplement neslé.Au marché, il demandait neslé ;à la maison, pour
lacter son ti ? Neslé. Connaissait-il seulement l’existence d’une autre marque
de lait ?
Il faut le reconnaître, il ne manquait pas de qualités, neslé ; surtout, il
n’était jamais périmé. De toute façon, date de péremption, qu’est-ce que cela
voulait dire?
Dans ses petites boîtes métalliques cylindriques recouvertes de papier
imprimé, neslé parvenait souvent aux consommateurs finaux que nous étions
dans un état qui trahissait tout le mal qu’il s’était donné, tout le temps qu’il lui
23avait fallu pour nous atteindre: papier grignoté de partout (cela, on s’en
fichait ; comme on disait,«ce n’est pas le papierqu’on va boire »), boîtes
bombées ; là, on se sentait traversé de certaines questions, même si l’on ne se
les posait pasclairement.On doutait de labonne volonté spontanée de la firme
d’avoiraugmenté la quantité de lait dans lesboîtes, gratuitement, justecomme
cela, dans un accès de générosité. On constatait du reste le même phénomène
avec des boîtes de sardines. Mais dans ce cas-ci, on était vite fixé dès leur
ouverture: elles necontenaient pas plus de sardines que d’habitude etcelles-ci
n’en étaient pas plus grosses. «Mais alors, pourquoi les boîtes sont-elles
bombées ? » s’interrogeait-on. Des rumeurs alarmantes circulaient sur ces
boîtes de conserve ; les gens s’en méfiaient, les boycottaient, même si, au
marché, les vendeusesassuraient les clients de leur innocuité. La preuve: elles
et leurs familles en avaient toujours consommé ; elles n’en avaient jamais
ressentile moindre mal.
Maisbien sûr.Toutes des menteuses !
La question était donc tranchée pour les sardines. Mais pour le lait…
On sollicitait l’avis des papilles ; le goût n’en était pas tellement différent; on
évacuait les inquiétudes, on prenait sonti. «L’important, c’est le ventre ; du
moment qu’il est plein… », pensait-on, pragmatique.
Le petit-déjeuner pris, voilà nos vendeuses d’aplomb, prêtesàaffronter
la longue journée en perspective. Et c’était le départ, avec sur la tête des
paniers volumineux pleins à craquer de poissons fumés, stabilisés par des
tortillons et tenus fermement des deux mains de part et d’autre, soit
simultanément, soit alternativement, cette seconde option, retenue à partir
d’unecertaine distance, permettantaux deux membres supérieursconstamment
sollicités dans une position plutôtcontraireà leur nature de se délasserà tour de
rôle.
Les vendeuses parties, les opérations se poursuivaient pour le poisson
frit et le poisson fumé.
Le poisson salé et séché constituait une catégorie spéciale dite (é)lan
houin-houin, littéralement: le poisson qui sent. Le séchage, étalé sur près de
deux semaines, ne démarrait pas dans la foulée de la pêche, mais après
quelques jours de mortification, qui assurait au lan houin-houinune saveur et
unarôme particuliers trèsappréciés dans les sauces préparéesavec un soupçon
dece poissoncondiment.
Cette pratique culinaire subsiste encore dans certains rares foyers au
Togo, après sa retraite à grandes enjambées devant les matraquages
publicitaires de l’artillerie lourde desMaggiCube,Kubor etautrescondiments
miracles.
Genèse d’un surnom
Presque tous les popos portaient un surnom ; l’origine en était diverse.
Certains référaientà des traits physiques (lesTogolais – surtout lesTogolaises !
24–, ont un péché mignon: relever les imperfections physiques des autres; la
plupart de leurs insultes y puisent leur source), d’autresà desanecdotes.
Le surnom suscitait diverses attitudes liées à son caractère flatteur ou
péjoratif. Elogieux ouamusant, tout le monde l’utilisait ; il luiarrivait alors de
supplanter le prénom. En revanche, s’il s’agissait d’un sobriquet, deux cas se
présentaient: ou bien l’intéressé ne le supportait pas, auquel cas personne
n’osait l’utiliser en sa présence ; ou bien il le tolérait de la part d’un cercle
restreint de familiers. Mais – cela se produisait parfois – par lapsus ou par
ignorance (on prenait le surnom pour le prénom), le sobriquet sortaitau mépris
de cette convention tacite. Et la réaction fusait, immédiate. Ce fut ainsi qu’un
matin j’assistai à un échange verbal d’une brièveté inhabituelle chez les
Africains, principalement en début de journée où les salutations ont tendance à
s’éterniser. Un compatriote arrivé tout frais du Togo en interpella un autre qui
passait:
« KoffiHanta ! »
Celui-ci, sans s’arrêter, lecingla decette réplique: «Ta mèreHanta ! »
Intrigué parcette répartie vive et insultante, jecourus vers ma mère.
«Maman,foKoffiHan…
–Tais-toi ; on ne dit pasça ; on l’appelle foKoffi toutcourt. »
La réaction de ma mère m’interloqua.«On ne dit pasça » .Le nouveau
venuavait donc transgressé un interdit.Jecommençaià entrevoir les raisons de
la mauvaise humeur de foKoffi.Après un moment d’hésitation:
«Dis maman, pourquoi onappelle foKoffi…commeça?
«Tuas vu sa tête ? »
Oui, je l’avais vue, sa tête. Et depuis bien longtemps! Vous l’aurie z
vue, vous aussi, personne ne vous aurait expliqué pourquoi on l’appelait
‘’hanta’’.Acondition deconnaître la signification dece mot.
‘’Hanta’’ signifie: tête de cochon. Il faut reconnaître que la tête de fo
Koffi évoquait plus une hure qu’une tête humaine.Sonaspectagitait dans mon
esprit une interrogation: était-ce une erreur de la nature ou l’effet d’une
malédiction divine ?
Ma mère aussi portait un surnom acquis peu de temps après notre
débarquement, un surnom qui avait vite fait d’éclipser son prénom.
Laissezmoi vous en narrer la genèse.
Au début de notre séjour auGabon, elle neconnaissait de la langue de
Molière que deux mots: oui et non.D’instinct, ellechoisit de répondre ouiaux
questions des clients et ceux-ci achetaient normalement ses poissons. Mais un
jour, son oui éloigna une cliente qui alla s’approvisionner auprès d’une autre
vendeuse. Intriguée, de retour à la maison, elle raconta l’histoire à ses
camarades:
«Une Gabonaise m’a demandé:’’Pourri ?’’ J’ai dit oui et elle est
partie. »
Ses camarades éclatèrent de rire: «On ne dit jamais ça!». Elles lui
expliquèrent le mot ‘’pourri’’.
Depuisce jour jusqu’à sa mort, tout le monde l’appela Epourri.
25Bacchanalesafricaines
Toute la production issue de l’activité de notre colonie n’était pas
écoulée sur le marché local. Une partie non négligeable regagnait Lomé et
Cotonou parbateau.
Le travail de la plupart des femmes ne se limitait pas non plus à la
seule poissonnerie ; tout ce qui pouvait se vendre sur place ou au Togo et au
Dahomey en faisait partie. Sur place: entre autres, divers beignets, en
particulier le botokoin à base de farine de blé et de sucre. Pour l’exportation :
bois, contreplaqués, fûts, tonneaux, bidons, dames-jeannes, bouteilles d’un
litre, sacs deciment vides… j’en oublie inévitablement.
Tous ces produits se vendaient en l’état à leur arrivée au pays par des
commerçantes spécialisées dansce négoce.
Les bidons, bouteilles, dames-jeannes lavés à l’eau bouillante et au
savonafin de les débarrasser des traces et de l’odeur de leurcontenu d’origine
reprenaient immédiatement du service.
Les sacs de ciment: des quatre ou cinq feuilles qu’ils comportaient, la
feuille externe, sale, et la feuille interne couverte de ciment étaient jetées ; les
autres, découpées en morceaux, servaient de papier d’emballage à diverses
denrées.
Fûts, tonneaux et contre-plaqués pouvaient s’utiliser également en
l’état mais, en général, subissaient des transformations plus ou moins poussées
entre les mains des artisans pour aboutir, méconnaissables, à des objets usuels
variés (ustensiles etautres)avant d’atteindre leur destination finale.
L’exportation de ces marchandises vers leTogo ou leDahomey n’était
pas toujours une opération aisée. Chaque étape posait des problèmes
spécifiques et chaque problème inspirait ses solutions fondées sur une longue
expérience. Règle primordiale: le ptp ou, en développé : pas trop près.
L’embarquement et toute la série des tâches préalables (manutention,
emballage, chargement à bord du camion, déchargement au port, etc.…) ne
devaient pas se programmer trop près de la fin du mois. Organisées en fin de
mois ouaucours de la semaine suivante,ces tâches ne trouvaient pas de
maind’œuvre pour les exécuter. Aucun tabou ne s’y opposait ; aucune loi ni
règlementation non plus. Tout simplement, une partie importante des
autochtones – la principale composante de la main-d’œuvre employée en
l’occurrence – ne retournait à toute occupation lucrative qu’après avoir épuisé
son salaire mensuel.
Le soir de la paye, tous les quartiers étaient en fête. Les bars bondés
crachaient à la ronde un brouhaha d’où perçait par intermittence un son de
musiqueamplifié par le vent.Etcela duraitainsi plusieurs nuits.
Ces réjouissances mensuelles se terminaient rarement sans bagarres,
souvent généralisées; les esprits échauffés et la raison embrumée par l’alcool,
les mots et lescoups partaient facilement, lesbouteilles – on prenait soin de les
vider d’abord ! – volaient, atteignant parfois des innocents qui, à leur tour
entraient dans labagarre.
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