Je suis ici depuis toujours

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Français
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Comme le montrent les propos d'enfants d'immigrés recueillis dans cet ouvrage, leur créativité identitaire représente un capital précieux pour la société italienne. Construite sur une importante diversité interne souvent niée pour rendre possible l'idée de nation, longtemps terre d'émigration mais depuis quelques décennies terre d'immigration, la société italienne ne peut plus se voir comme homogène, détentrice d'une culture identifiable et cohérente, à laquelle les immigrés et leurs enfants devraient “s'intégrer”. C'est au contraire de l'intégration de la société elle-même, dans sa diversité, dont il est question.

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Date de parution 15 août 2015
Nombre de lectures 9
EAN13 9782336387819
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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« Volume stampato con il contributo
del Dipartimento di Filosofia
e Scienze dell’Educazione
dell’Università di Torino
(fondi per la ricerca locale, 2013) »

Anna Granata

JE SUIS ICI DEPUIS TOUJOURS
Dialogue avec les jeunes
issus de l’immigration en Italie

L’Harmattan
5-7 rue de L’École Polytechnique - 75005 Paris

Traduction de l’italien au français et mise en page réalisées
par L’Harmattan Italia

NOTICE: toutes les citations ont été retraduites de l’italien

© pour cette édition, L’Harmattan sas, Paris, 2015

© pour l’édition originale italienne intituléeSono qui da una vita. Dialogo
aperto con le seconde generazioni, Carocci, Roma, 2011 (www.carocci.it)

SOMMAIRE

PRÉFACE À L’ÉDITION FRANÇAISE,
Tania Ogay

INTRODUCTION

1. LES DEUX DIMENSIONS
Notes

2. SE SENTIR ITALIENS,
SE DÉCOUVRIR ÉTRANGERS
Notes

3. DE PÈRE EN FILS
Notes

4. DE FILS À PÈRE
Notes

5. L’INTERCULTUREL COMME
STYLE DE VIE
Notes

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

5

7

9

13
50

52

89

91
120

122
155

156

187

188

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PRÉFACE À L’ÉDITION FRANÇAISE
TANIAOGAY
(professeure associée en anthropologie de l’éducation
et de la formation - Université de Fribourg)

« Je suis ici depuis toujours » : quelle belle façon
d’exprimer à la fois la simplicité et la complexité de la vie des enfants
d’immigrés ! Pour l’enfant qui grandit dans un contexte
familial aux références culturelles différentes de celles prévalant
dans l’environnement extra-familial proche, son existence
dans ces deux contextes a pourtant tout d’abord l’apparence
d’une évidence : ne s’agit-il pas tout simplement de sa vie, de
son univers, même pluriel ? Aucune famille n’étant une
reproduction à l’identique de la société dans laquelle elle est
insérée, tout enfant qui entre en contact avec l’environnement
autour de sa famille doit composer avec de la diversité.
Cependant, ce sentiment d’évidence enfantine face à un
univers qui semble juste normal s’évanouit le jour où l’enfant de
parents immigrés découvre sa différence dans le regard – et la
parole – de l’autre, qui lui renvoie une image de lui comme
étant étranger et étrange, présent « ici » depuis une vie
seulement, la sienne, mais pas celle de ses parents. La découverte
de son étrangéité par rapport à la société environnante peut
être inquiétante et même douloureuse, faisant peser le doute
sur la légitimité de son existence « ici » et non « là-bas » ; un
« là-bas » pourtant souvent peu familier voire inconnu. Mais
cette découverte est aussi source de réflexivité et de
créativité, elle permet à l’individu de construire une compréhension
de soi et du monde en phase avec notre époque postmoderne,
faite de complexité et d’équilibres jamais définitifs. Comme le
montrent les propos d’enfants d’immigrés recueillis par Anna
Granata, la créativité identitaire de ces jeunes représente un
capital précieux pour la société dans laquelle ils vivent, ici la
7

société italienne. Construite sur une importante diversité
interne souvent niée pour rendre possible l’idée de nation,
longtemps terre d’émigration mais depuis quelques décennies terre
d’immigration, la société italienne ne peut plus se voir comme
homogène, détentrice d’une culture identifiable et cohérente,
à laquelle les immigrés et leurs enfants devraient «
s’intégrer ». C’est au contraire de l’intégration de la société
ellemême, dans sa diversité, dont il est question. Ainsi, tout
comme ces jeunes dans le processus de leur construction
identitaire, la société italienne d’aujourd’hui est appelée à
conjuguer unité et diversité, afin de concevoir une identité
collective qui relie sans assimiler ni exclure.
La jolie figure de l’équilibriste interculturel que propose
Anna Granata illustre avec bonheur les nombreuses tensions
dialectiques (impliquant des contraires qui s’opposent mais
qui sont pourtant aussi nécessaires l’un que l’autre, comme le
sont les deux pôles d’une pile électrique) liées à
l’interculturalité, que les jeunes issus de la migration ressentent souvent
plus fortement et plus précocement que d’autres:
identification et différenciation, continuité et changement, ouverture et
fermeture, égalité et diversité. Comprendre qu’il ne s’agit pas
de choisir l’un ou l’autre pôle mais bien de conjuguer les
deux, d’accepter que l’équilibriste ne peut progresser qu’en
contrebalançant constamment un versant par l’autre, voilà
une compétence infiniment précieuse au jour d’aujourd’hui,
dont les jeunes issus de la migration sont les porteurs et les
passeurs, si on prend le temps d’entrer en dialogue avec eux,
comme l’a fait Anna Granata. Son livre offre également un
autre dialogue : celui qui, grâce à une écriture fluide et
agréable, s’établit entre les témoignages recueillis et les apports de
la littérature scientifique, donnant à cet ouvrage une identité
également composite qui parlera aux chercheurs comme aux
praticiens, ainsi qu’à toute personne intéressée à ces
nouvelles figures de la société italienne, ou tout simplement, de la
société contemporaine.

8

INTRODUCTION

Un enfant d’immigrés qui grandit en Italie s’habitue au
fait qu’on lui pose toujours les mêmes questions : « D’où
viens-tu ? », « Te sens-tu plutôt chinois ou plutôt italien ? »,
« Es-tu italien ou musulman ? ». Il s’agit d’interrogations
qui attestent de l’impréparation de la société italienne â
reconnaître, en tant que citoyens de plein droit, un million et
demi de mineurs et de jeunes, nés de parents étrangers, mais
ayant grandi en Italie.
Les enfants d’origine étrangère ne sont pas et ne se
perçoivent pas comme des « immigrés », pourtant ils sont
assimilés à la condition juridique de leurs géniteurs ; ils ne se
pensent non plus comme des « fils/filles de l’Europe »,
expression parfois employée, pour les désigner, dans les pays de
provenance de leurs familles. La préservation des racines et
l’insertion positive dans la réalité italienne ne correspondent
pas à des défis incompatibles, mais à des aspects
fondamentaux du parcours de formation d’une identité plurielle,
équilibrée et proprement interculturelle (Manço, 2002).
Vis-à-vis de leurs origines et du contexte de vie
quotidienne, le rapport des jeunes issus de l’immigration est
dialectique, jamais passif, car il émerge d’une pratique de
comparaison entre deux cultures, deux langues, deux styles
d’existence. Ce rapport se modifie de manière constante, non
seulement le long des phases de croissance, mais aussi à travers
les expériences de partage avec les camarades autochtones
et grâce au contact avec les figures éducatives qui
accompagnent les adolescents dans la définition de leur personnalité.
Il est toutefois trompeur de considérer ces garçons et ces
filles comme des individus déchirés entre deux mondes. Il
faut les concevoir, au contraire, comme de grands
équilibristes, qui risquent à tout moment de tomber et de se
bles

9

ser, mais qui peuvent aussi développer des capacités
extraordinaires et des compétences interculturelles
spécifiques. Bref, ils sont des médiateurs-nés. Ce n’est donc pas
par hasard qu’on les appelle à jouer un rôle de traducteurs
linguistiques et culturels entre leur communauté
d’appartenance et la société italienne, autrement dit, à gérer avec
désinvolture les instances, parfois contradictoires, des
différents cadres de référence.
Les récits recueillis dans les pages de notre ouvrage ne
reprennent pas les typologies classiques de la littérature en
la matière. Les jeunes qui se racontent ne correspondent ni
à des figures totalement assimilées à la réalité de l’Italie
actuelle, ni à des intégristes nostalgiques de la terre des
grands-parents, ni à des cosmopolites déracinés de tout
contexte. En général, ces adolescents traversent, par étapes
successives, des expériences hétéroclites, et ils sont en
mesure de décrire les raisons et les occasions qui les
conduisent à assumer, en alternance, des stratégies d’ouverture et
de fermeture face aux contextes d’interaction, dans un jeu
identitaire qui ne s’achève jamais.
Il n’est pas rare qu’une fille refuse, par exemple, ses
origines arabes et nie son appartenance à la religion islamique
pendant son adolescence, mais qu’elle finisse – quelques
années après – par porter le voile, en récupérant ainsi ses
racines. Il n’est pas rare, non plus, qu’un garçon de famille
chinoise rechigne à parler la langue de ses géniteurs durant
son enfance, pour se résoudre, plus tard, à étudier le chinois,
en allant jusqu’à exercer sa profession en Chine. Des cas et
des vicissitudes de ce genre ne manquent pas dans notre
livre.
C’est alors intentionnellement que, dans les pages qui
suivent, nous avons mélangé les réflexions des chercheurs
(concernant, en Italie, des enquêtes récentes et, ailleurs, des
études plus consolidées) avec les réflexions des jeunes issus
de l’immigration, dans le but de donner la parole à une
géné10

ration qui a élaboré des stratégies identitairesad hoc,au
cours de son parcours éducatif.
Nous espérons que le lecteur francophone saisira cet
ouvrage comme une occasion féconde d’examen des défis et
des potentialités des sociétés plurielles d’aujourd’hui. Seule
par la comparaison entre des modèles collectifs hétérogènes,
des histoires et des expériences différentes, des erreurs
commises ici ou là, nous pourrons en effet arriver à construire
une société européenne au sein de laquelle les nouvelles
générations seront reconnues pour ce qu’elles incarnent et
prospecteront alors leur futur de façon équilibrée, mais aussi
créative.

Note méthodologique

Cet essai naît d’un travail de recherche conduit entre 2006
et 2009, dans le cadre d’un doctorat de troisième cycle en
pédagogie interculturelle, mené à bout à l’Université
catholique de Milan, sous la direction de Milena Santerini, actuel
député au parlement de la République italienne. L’enquête
de terrain a combiné les outils de l’analyse ethnographique
(comme l’observation participante et la descente sur les
lieux), avec les outils de la recherche qualitative en
éducation, tels que les interviews en profondeur ou le focus group,
mais aussi la dissection de la littérature sur les deuxièmes
générations et les discussions informelles sur les forums
virtuels ou les réseaux sociaux.
Ayant l’objectif d’intercepter les dynamiques identitaires
et le développement des compétences interculturelles, nous
avons choisi de ne pas sélectionner une origine ethnique
particulière, mais de les juger toutes également
significatives relativement à notre perspective de recherche. Nos
interlocuteurs sont donc de provenance chinoise, turque, kurde,
égyptienne, albanaise, palestinienne, bosniaque, syrienne…
pour un total de 100 jeunes et de 20 entretiens individuels.
11

Ce qui rapproche nos interlocuteurs est le fait qu’ils sont
nés en Italie ou qu’ils y sont arrivés tous petits, qu’ils ont un
âge compris entre 18 et 27 ans, qu’ils maîtrisent un double
héritage culturel et linguistique, qu’ils habitent la ville de
Milan et qu’ils adhèrent à des associations des deuxièmes
générations.
Certaines, parmi ces organisations, ont une structure plus
rigide et promeuvent des rencontres hebdomadaires ou
mensuelles, organisent des événements ouverts à tout le monde,
impliquent beaucoup de personnes et se présentent sous
l’aspect d’un groupe juvénile (voir, notamment, les Giovani
Musulmani d’Italia, les Genti di Pace-Junior, les Milli
Gorus et les membres de l’église copte égyptienne).
D’autres associations ont une vocation plus spécifique à la
communication et gèrent des sites ou des forums sur le web,
écrivent pour des journaux et des revues, se qualifient en
tant que réseaux virtuels à l’impact social très concret (voir,
par exemple, Rete G2, AssoCina et Yalla Italia).
Enfin, nous avons eu la possibilité d’une confrontation
très efficace avec une association de première génération,
Pontes dei Tunisini in Italia, qui nous a servis d’interface
pour l’approfondissement des problématiques liées à la
préservation des racines.

Nous remercions la maison d’édition Carocci (Roma) qui
nous a accordé les droits à la traduction de l’ouvrage original
intituléSono qui da una vita. Dialogo aperto con le seconde
generazioni(2011), ensuite revu et adapté pour la version
française.

1

2

1.LES DEUX DIMENSIONS

« De qui suis-je le fils ? Cette question est déjà bien
inquiétante, en soi ! De quelle culture, mon identité est-elle la fille ? De
l’islam ou de l’Occident ? C’est en italien que je parle et je raisonne ;
c’est comme un italien que je me conduis en public, que je
circule dans les rues et que je rêve ; tout à fait comme un italien : je
suis donc un fils de l’Occident ! Pourtant, quand je prie ou que je
célèbre une fête au sein de ma communauté, j’ai une conception
de l’unicité de Dieu différente de celle de mes amis ; et, puis, j’ai
un prénom typiquement musulman : Abdallah, qui signifie « serf
de Dieu ». En somme, je suis fils de l’islam !
Je me suis donné une réponse qui pourrait paraître un
raccourci, mais c’est absolument la réalité concrète : je suis autant fils de
l’islam que de l’Occident, tout comme je suis fils de mon père et
de ma mère, avec tous les corollaires que cette métaphore
implique. J’ai pris quelque chose de l’islam et quelque chose de
l’Occident ; cela a été automatique et naturel, pour moi, comme il
arrive d’hériter des traits de sa mère et de son père.
Le père et la mère, la culture occidentale et celle musulmane, se
disputent par ma faute, rivalisent pour choisir mon futur : on doit
fréquenter cette école ou bien une autre, on doit passer les jours
de fête chez les miens ou chez les tiens, bref, une scène classique
dans chaque famille !
Ainsi, s’il vous plaît, ne me demandez plus si je me sens
occidental ou musulman, parce que cela ne se fait pas : ce serait
comme me demander si j’aime mieux mon père ou ma mère ! Il y
a des questions qu’on ne pose pas, car – en effet – elles n’ont pas
de réponse et on les pose uniquement lorsqu’on n’a rien à dire »
(Abdallah Kabakebbji, l’un des fondateurs de l’association
Giovani Musulmani d’Italia / Jeunes Musulmans d’Italie).

Histoire et possibilité

Un jour, pour parler de l’identité, Amartya Sen a demandé
à son auditoire du moment de s’imaginer en tant que poète
13

végétarien. Or, s’il arrivait, à ce poète, de participer à un
diner, il mettrait sans doute au premier plan son identité de
végétarien, en choisissant de la nourriture conforme à ce
choix. Par contre, s’il lui arrivait de participer à une
rencontre poétique, il se présenterait, bien évidemment, comme
poète ; dans ce contexte, il serait inutile de se déclarer
végétarien, car cette option pourrait apparaître comme étrange,
voire excentrique.
Bref, le poète ne cesse pas d’être végétarien lors d’une
rencontre poétique, comme le végétarien demeure poète
quand il demande un menu spécial ; toutefois, chaque
élément de l’identité individuelle revêt, selon les circonstances
et les milieux, une priorité différente (1).
Les tentatives de réduire l’identité à une seule dimension
sont récurrentes, dans les contextes du quotidien, des médias
et, parfois, des analyses sociales ; un travail de
simplification qui conduit à regarder les individus d’une manière
univoque, en les « comprimant », comme le soutient Amartya
Sen (2006), dans la cage d’une identité spécifique et
contraignante.
L’approche critique de Sen est valable, à plus forte raison,
pour la réalité actuelle où les identités sont de plus en plus
nuancées, s’entremêlent, adhèrent aux contextes et, par
conséquent, il devient très difficile de les saisir dans leur
plénitude et dynamique (Cambi, 2006a). Aujourd’hui, bien
plus qu’aux époques passées, on ressent l’exigence d’une
reconnaissance des identités, capable de prendre en compte
leur complexité intrinsèque.
La pluralité des apparences caractérise effectivement la
condition de la plupart des gens, dans un monde qui devient
de plus en plus global et interdépendant. Ce trait se
distingue en particulier lorsque les divers aspects de l’identité
semblent être en contradiction entre eux, comme pour les
jeunes d’origine étrangère, dont le plurilinguisme évoque
une pluralité d’appartenances et dont la religion renvoie
14

souvent à une identité minoritaire dans la société d’accueil,
dans notre cas, celle de l’Italie.
Ainsi, on leur pose souvent, et à maintes reprises, des
questions sournoises du genre : es-tu autochtone ou
étranger ? Es-tu italien ou musulman ? Te sens-tu plus chinois ou
plus italien ? Il ne revient pas à tout le monde de trouver une
réponse analogue à celle offerte par Abdallah Kabakebbji,
qui ouvre ce chapitre. Pour beaucoup de gens, notamment
les plus jeunes, il s’agit de choisir entre l’option qui les
décrit en tant que partie intégrante de la société où ils sont
nés et ont grandi – mais en niant leurs origines –, et l’option
qui les éloigne de la société d’accueil, en les présentant
comme des étrangers par rapport à une réalité italienne
hostile et lointaine de leurs choix de vie.
Des alternatives comme celles-ci ne reflètent pas les faits,
car – dans le quotidien – on assiste plutôt au passage d’une
stratégie à une autre, puis à une autre encore, le long d’un
parcours évolutif qu’il est ardu d’étiqueter par une définition
d’ensemble. Les typologies identitaires répertoriées par la
littérature ne s’excluent pas mutuellement, mais
caractérisent, au contraire, les étapes d’un trajet complexe et
articulé, au cours duquel les choix, les régressions et les tournants
peuvent changer de manière radicale la conception de
soimême ou la façon de se mettre en relation avec autrui.
La sociologue Luisa Leonini (2005) a, entre autres,
distingué quatre figures « idéal-typiques » au sein des typologies
identitaires proposées par la littérature : les « cosmopolites »,
les « isolés », les « nostalgiques » et les « mimétiques ».
Les cosmopolites se perçoivent presque comme des
touristes dans le pays où ils vivent, en voyageant constamment
entre des mondes hétéroclites ; ils ont recours de manière
assidue aux moyens de communication virtuels, au sein de
groupes d’amis à l’origine culturelle diversifiée. Selon
Luisa Leonini, les atouts de ce modèle identitaire coïncident
avec une ouverture au monde que, de façon naturelle, les
15

jeunes cosmopolites expérimentent ; cependant, ils paient le
prix fort d’une sensation constante de déracinement.
En revanche, Françoise Lorcerie (2007) parle de «
cosmopolitisme enraciné » et offre une lecture positive de cette
typologie, en analysant ces jeunes comme parfaitement
insérés dans leur réalité, bien que bénéficiant d’une attitude
d’ouverture vis-à-vis du reste du monde. Son interprétation
émerge d’une recherche conduite dans un lycée de
Marseille, où des jeunes d’origine maghrébine ont exprimé
un sentiment puissant d’appartenance à la ville, comme au
quartier de résidence et d’étude, sans pour autant renier
leurs liens avec d’autres contextes.
Très différente, la condition des isolés, qui vivent une
situation d’éloignement tant par rapport à l’univers où ils
sont nés et ont grandi, que par rapport à la culture
traditionnelle de leurs parents ; bref, ils expriment un malaise
patent et un sens du déracinement dans tout contexte. Dans
une telle condition, ils peuvent développer des formes
d’identité réactive, qui les conduisent à choisir un seul des
deux mondes d’appartenance ; celui-ci devient une sorte de
refuge, dont ils extrêmisent les caractéristiques et qu’ils
utilisent comme un rempart à l’encontre des autres
affiliations.
Les isolés risquent de devenir des nostalgiques, une
typologie difficile à cerner, puisque ceux qui en font partie
refusent net de se confronter avec la société environnante.
Ces jeunes manifestent une attitude de rejet envers la
culture de la société d’accueil, fréquentent sans exceptions des
compatriotes et renforcent le culte des origines par l’écoute
de musique traditionnelle ou la consommation d’aliments
typiques du pays d’origine. En dehors du cadre scolaire ou
de travail, ils emploient rarement la langue locale (en
l’occurrence, l’italien) et n’ont pas de relations d’amitié avec les
autochtones. Le retour au pays natal est vécu
individuellement non pas comme désir de renouer avec ses propres
raci16

nes, mais comme une arme de défense à l’encontre d’une
société où ces jeunes ne se sentent pas insérés.
C’est souvent la dimension religieuse qui est interprétée à
partir d’une vision antagoniste. Comme l’explique Olivier
Roy (2003) à propos des transformations du phénomène
religieux dans la migration, on assiste à la création
d’identités inédites, qui s’incarnent parfois dans une « subculture »
donnant l’impression du maintien du cadre originaire
d’appartenance, mais se qualifiant en revanche comme une
« identité recomposée », qui n’a presque rien à voir avec
l’héritage religieux transmis par la famille. Il s’agit d’un
processus distinct de la « reproduction sociale », comme le
précise Michel Wieviorka, à propos de l’augmentation des
cas de conversion à l’islam aux États-Unis, notamment
parmi la population noire, dont les ascendants n’étaient pas
musulmans ou l’étaient de manière très différente.
Les identités recomposées surgissent du désir de mieux
adapter ses propres origines au cadre de vie et à son propre
temps, dans une optique de synthèse et d’innovation, mais
elles peuvent aussi mettre à l’œuvre des identités réactives,
oppositives et violentes, nées dans le but de réagir à un
système qu’on souhaite affaiblir.
Même pour les terroristes islamiques qui ont promu des
actes de violence en Occident, il s’agit d’identités
recomposées au sens le plus extrême du mot. Olivier Roy décrit les
terroristes et leur physionomie comme « transnationaux »,
car ils n’habitent pas la terre natale et ont parfois vécu dans
plusieurs pays, avec lesquels ils entretiennent des contacts à
distance. Mais ces jeunes sont aussi « modernes », car ils ont
achevé leurs études en Occident et ont connu, pendant leur
adolescence, un style de vie occidental. Enfin, ils sont des
«born again muslims», car ils se sont rapprochés de la
religion en Occident et ont bâti leur identité musulmane sur des
marqueurs fidéistes, soit des aspects extérieurs de la
croyance qu’ils affichent très ouvertement et radicalisent. Ces
jeu17

nes deviennent des « marginalisés » par rapport à leurs
familles d’origine, qu’ils remplacent par un système de
fraternité internationale. Ce système les lie à d’autres sujets
ayant accompli le même trajet.
Leurs familles déclarent normalement avoir perdu tout
contact avec eux plusieurs années avant la réalisation des
actes terroristes leur imputés ; cela à démonstration du fait
que l’identité qu’ils arborent n’est pas le fruit d’un retour
effectif aux origines, mais d’un parcours de vie entièrement
réinventé. Les nostalgiques regrettent quelque chose qu’ils
n’ont jamais eue, une foi qui n’a jamais fait partie de leur
éducation, une identité qu’ils ont découverte en Occident et
qui surgit d’un vide éducatif et non pas d’un message reçu
des parents. Le fait de s’adresser à des autorités religieuses
externes à la famille conduit à la rencontre d’une autre
notion d’islam, par moments basée sur le radicalisme, qui
est susceptible de répondre de façon claire et efficace à leurs
demandes identitaires. À l’intérieur des familles, on assiste
ainsi à l’émergence de conflits qui opposent une approche
religieuse plus ouverte et libérale, propre des parents, à une
autre, plus fermée et fondamentaliste, propre des enfants
(Delcroix, 2009).
Toujours favorisé par des formes de fragilité identitaire,
un parcours contraire caractérise les mimétiques, qui
souhaitent qu’on les considère comme des italiens à cent pour
cent et qui évitent les situations où leur altérité pourrait être
soulignée, soit ces instants profondément douloureux de
méconnaissance. Il est difficile d’affirmer si, au cours des
phases successives de leur croissance, ils continueront de
nier leur monde d’origine, en vivant comme si cette partie
n’existait pas. Probablement, il leur arrivera de s’interroger
sur leurs propres racines et de rechercher de nouvelles
solutions identitaires.
Dans les pages suivantes, on présentera des figures de
jeunes qui ne rentrent pas dans des typologies rigides et
sta18

tiques. Comme l’explique Amin Maalouf (2005), chacun de
nous n’est pas devenu soi-même d’emblée, simplement « en
prenant conscience de son identité », mais on a acquis
celleci pas à pas.
Les typologies identitaires ci-dessus mentionnées
apparaissent plus efficaces si on les lit comme des passages le
long d’un continuum qui peut conduire à l’adoption
d’attitudes d’une majeure fragilité ou fermeture dans un certain
moment de la vie, mais à des attitudes d’une majeure
conscience de soi, de sécurité ou d’ouverture dans d’autres
moments ; cela en passant par un jeu qui ne se conclut
jamais.
Carmel Camilleri (in Camilleri, Kastersztein, 1990) a
introduit le concept de « stratégies identitaires » pour
surmonter la notion statique identité et introduire un élément
dynamique dans sa définition. Les stratégies identitaires
sont alors qualifiées comme un ensemble d’actions et de
manœuvres en vue d’une bonne issue de la dynamique
interactive. Il s’agit de procédés mis en place, de manière plus ou
moins consciente, par un sujet (individuel ou collectif), afin
d’atteindre un but et d’élaborer, en fonction de plusieurs
facteurs (historico-sociaux, culturels ou psychologiques), une
situation donnée. Interprétée comme un ensemble de
stratégies et comme un parcours qu’on repense continuellement,
en le réinventant et en l’interrogeant selon les situations et
les conditions personnelles, l’identité revêt alors une
prégnance conceptuelle, ainsi que pratique.
Si, depuis toujours, les hommes ont eu à faire avec les
identités et leur reconnaissance, jusqu’à l’ère moderne, ces
questions n’avaient jamais posé de problèmes et il n’y avait
donc pas eu de raisons de les soumettre à réflexion (Taylor,
1993).
De nos jours, en revanche, nonobstant les études menées
sur ce thème, il paraît presque plus aisé de donner une
définition négative de l’identité, en précisant ce qu’elle n’est
19

pas, que de proposer une définition positive, capable
d’isoler ses aspects fondamentaux.
L’identité correspond à tout ce qui nous différencie des
autres, mais aussi à ce qui nous donne le sentiment de faire
partie d’une collectivité. Nous avons du mal à spécifier ses
caractéristiques, mais elle nous apparaît une évidence quand
se révèle une source d’inconfort dans nos relations avec les
autres ou lorsqu’elle semble être en crise.
Le concept de crise – et ce n’est pas un hasard – s’est
montré crucial pour l’ouverture d’un débat sur l’identité et la
vulgarisation de cette notion. Dans son essaiGioventù e
crisi(Identity : Youth and Crisis), daté 1968, Erik Erikson a
approfondi la notion d’identité en relation au concept de
« cycle vital ». D’après lui, pour vivre biologiquement et
psychologiquement, les individus doivents’activer, en
réagissant de la meilleure manière possible aux conflits
qu’ils expérimentent, au cours des diverses phases de leur
existence : « L’homme, pour demeurer psychologiquement
vif, ne fait autre chose que trouver des solutions toujours
nouvelles à ces conflits ; de façon analogue, son corps lutte
sans cesse à l’encontre des dommages imputables à la
détérioration physique » (Erikson, 1995 : 107). Pendant leur
cycle vital, les gens doivent en somme faire face à la
nécessité de répondre, au mieux et avec maturité, aux défis de
l’existence et aux sollicitations intérieures.
À la base de cette tension, il y a la formation d’une
personnalité saine à l’âge adulte, soit une personnalité qui
maîtrise son environnement, exprime une certaine unité et
perçoit correctement le monde, ainsi que sa place à l’intérieur
de ce monde.
Bien que la littérature sur l’identité s’avère très vaste, il
n’est pas aisé d’employer cette notion sans tomber dans des
ambigüités ou des réifications, aux rudes conséquences sur
le plan spéculatif et matériel. L’identité désigne, à la fois,
une catégorie pratique et une catégorie analytique ; elle a
20