L'intimité d'un conflit : Récit ethno-biographique du harcèlement moral

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Description

Cet ouvrage travaille la question du harcèlement moral. La première partie de l'ouvrage suit l'entrée de la narratrice dans une petite entreprise familiale, l'apprentissage du métier de réceptionniste, les connaissances acquises, puis les tensions, les incompréhensions, les conflits, jusqu'au burn-out et à la démission. Le récit raconte comment on en est arrivé là, et comment le harcèlement et la démission s'expliquent d'une manière logique. Puis, un texte méthodologique nous décrira les processus d'écriture, les choix stylistiques, tout en interrogeant la manière dont des situations réelles peuvent s'intégrer à une analyse plus vaste.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2016
Nombre de visites sur la page 22
EAN13 9782140019562
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Annabelle Boissier

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Récit ethno-biographique du harcèlement moral

suivi de
L’ethnographe hors terrain
De l’autobiographie au matériau d’enquête

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Postface de Jean-François Laé

L O G I Q U E SS O C I A L E S

Série Documents



L’intimité d’un conflit

Logiques sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même
si la dominante reste universitaire, la collection «Logiques Sociales»
entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action
sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à
promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou
d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des
phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique
ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes
conceptuels classiques.

Dernières parutions

Christophe CAMUS,Mais que fait vraiment l’architecte ?, Enquête sur
les pratiques et modes d’existence de l’architecture, 2016.
Roland GUILLON,Mes années 1950 et 1960 ou l’éveil d’une sensibilité,
2016.
Louis DURRIVE,Compétence et activité de travail, 2016.
Laurent AUCHER, Le Tribunal des ouvriers, Enquête aux prud'hommes

de Vierzon, 2016.
Michel BOURDINOT,Vers de nouvelles fonctions pour le permanent
UD CFDT ?,2016.
Isabelle PAPIEAU,Il y avait des fois,La Belle et la Bête. Réalités et
magie à l’italienne, 2016.
Yvon CORAIN,L’expérience dans tous ses états, Une approche
méthodologique, 2016.
Cécile NOESSER, La résistible ascension du cinéma
d’animation.Sociogenèse d’un cinéma-bis en France (1950-2010),2016.
Aurélien CINTRACT,La mort inégale. Du recul de la mort à l’analyse
socio-historique de la mortalité différentielle, 2016
Éric LE BRETON,Mobilité et société dispersée, Une approche
sociologique, 2016
Lenita PERRIER,Couleur de peau et reconnaissance sociale,
L’expérience vécue des afro-brésiliens émigrés à Paris, 2016
Michel BONNET,Mobilités l’ombre d’un père, 2016
Dieudonné KOBANDA NGBENZA,Enfants isolés étrangers, Une vie et
un parcours faits d’obstacles, 2016.
Marie Zoé MFOUMOU,La professionnalisation des métiers féminins.
L’exemple du secrétariat au Gabon, 2016.
Thérèse PEREZ-ROUX, Richard ÉTIENNE, Josiane VITALI (dir.),
Professionnalisation des métiers du cirque. Des processus de formation
et d’insertion aux épreuves identitaires,2016.

Annabelle Boissier




L’intimité d’un conflit
Récit ethno-biographique duharcèlement moral



Suivi de
L’ethnographe hors terrain
Del’autobiographie au matériau d’enquête


Postfacede Jean-François Laé




















© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-10138-5
EAN :9782343101385

Ce récit ne serait pas le même sans les lectures, conseils,
suggestions, corrections, aides que j’ai reçus de : Mickaële
Lantin-Mallet, Samuel Lézé, Olivier Celik, Brigitte
Beauzamy, Jérôme Lebecq, Julien Verscheure, Valérie
Bourgeois. Je leur exprime ici toute ma gratitude.
Mes remerciements vont également à Jean-François Laé,
Alban Bensa et Bruno Péquignot pour l’accueil fait à ce
récit, ainsi qu’à l’ensemble des membres du groupe de
rechercheEthnographie des subjectivitéspar coordonné
Marieke Blondet et Mickaële Lantin-Mallet entre 2011 et
2015 au sein de l’IRIS-EHESS.
L’ensemble des noms propres présents dans le récit, en
dehors de celui de l’auteure, a été modifié.

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À Édi,


Ce n’est peut-être pas le talent qui fait l’écrivain,
mais le refus d’accepter la langue et les idées
toutes faites. Je crois qu’au début, on est tout
simplement bête, plus bête que ceux qui n’ont pas
de mal à comprendre. Alors on se met à écrire
comme pour se rétablir d’une grave maladie, pour
maîtriser sa folie – ne serait-ce que le temps de
l’écriture.
Imre Kertész,Journal de galère, Actes Sud, 2010
(1992), p.20.

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L’intimité d’un conflit
Récit ethno-biographique du harcèlement moral

Gagner du fric
Après des études d’arts appliqués et d’arts plastiques;
après une thèse de doctorat en anthropologie et une
dizaine d’années passées entre la Thaïlande et la Tunisie ;
après un temps principalement consacré à la rencontre des
artistes, au partage de leur vie, à l’étude de leur monde, à
l’analyse de leurs pratiques; après deux années
d’enseignement à l’école des beaux-arts de Tunis; après
m’être mariée; après avoir tenu bon et finalement décidé
de changer de vie; me voici de retour à Paris, où mon
absolue priorité est de gagner mon autonomie ici,
maintenant. Et ça, ça passe par l’argent.
J’espère bien faire mon trou au sein de l’académie,
passer les concours de maître de conférences, celui du
CNRS, et pour cela, je dois reconstituer mon réseau en
France délité après tant de temps passé à l’étranger. Il me
faut trouver des charges de cours et donc un emploi
principal puisque l’institution publique l’exige. Alors pas
question d’être au RSA et puis, de toute façon, je suis en
instance de divorce, une situation familiale transitoire qui
constitue un frein à son obtention. J’espère trouver un
« job »d’étudiante, malgré mes diplômes. Et là, bien sûr,
ma formation en sciences sociales active tous les signaux,
hérisse la conscience. Comment se fait-il qu’un tel
parcours aboutisse à la recherche d’un job? Pourquoi
sommes-nous si nombreux dans ce cas ? Étudier la société
c’est une chose, mais il faut y vivre, il faut en vivre, et
même si ça aiguise la compréhension des situations
vécues, ça ne facilite rien.

Mais quand on rentre, quand on a pris une grande
décision, on est battant, on en veut. Alors, je commence.
Je démarche quelques magasins, à l’occasion des courses,
des séminaires. En tenue inadéquate, jean-t-shirt-baskets,
je ne donne pas l’image d’une recherche d’emploi

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sérieuse, personne ne me fait de réflexion, mais voilà, ça
colle pas, je le sens. J’entame des démarches spécifiques,
j’y consacre du temps, je me rends dans un grand magasin
au sein duquel j’ai bossé lors de mes études. J’espère
trouver des visages connus et tâter le terrain. Le magasin
est entièrement réaménagé, les marques ont changé, je ne
reconnais personne, on m’explique que le recrutement
passe par une application internet. Je postule.

Dans le même temps, je fais le tour des hôtels de mon
quartier, un CV allégé à la main. On m’a conseillé de
dissimuler mes diplômes, ils font peur, semble-t-il.
Pourquoi vouloir une place de réceptionniste quand on a
obtenu une thèse de doctorat? Ils doivent penser que
quelque chose se cache là-dessous. Je mets donc en valeur
mes expériences à l’étranger et mes jobs d’étudiante.
Certains répondent directement qu’ils ne recherchent
personne. D’autres prennent mon CV, ne me rappellent
jamais. Un autre m’y fait noter mes disponibilités, le statut
désiré et le type de contrat. Pas bête. Je réalise alors que je
peux me vendre en proposant une grande disponibilité
horaire, les soirs et les weekends, ce qui compenserait
mon inexpérience.
Lors de ces dix jours de recherche, j’obtiens trois
réponses positives. Un mi-temps au SMIC dans le grand
magasin, que je regretterai à maintes reprises de ne pas
avoir choisi – mais j’anticipe; un plein temps dans une
chaîne de magasins pour enfants dont le patron tunisien a
été marqué par ma maîtrise de sa langue, mais le manager
semblait totalement exécrable – autant ne pas se mettre
délibérément en mauvaise posture; un poste de
réceptionniste/barmaid que je choisis pour les horaires
décalés et, ma foi, l’attrait de l’inconnu. Bref, mon
embauche se fit en trois étapes.

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L’embauche
Entre une sandwicherie et une agence immobilière, une
grande porte surmontée d’un auvent violet et encadrée de
deux arbres signale l’entrée d’un hôtel que je n’avais
jusqu’alors jamais remarqué. Pourtant, depuis mon retour,
je passe tous les jours devant pour rejoindre le métro.
J’entre.
Deux personnes s’entretiennent avec le réceptionniste,
j’attends, reste en retrait, me mets dans la peau d’une
future employée passant nécessairement après les clients.
Une jeune femme apparaît, je remarque surtout son top
orange assezflashy, elle m’accueille très aimablement. Je
lui présente ma requête avec mon plus beau sourire,
signale l’amplitude de ma disponibilité horaire, lui remets
mon CV. Elle me demande si le bar m’intéresse
également. Deux postes semblent à pourvoir. Le soir, je
fantasmerai sur le choix possible, me demandant où se
situe le bar, je ne l’ai pas aperçu, une autre entrée
peutêtre, là il n’y a que la réception. Elle me conseille de
repasser le lendemain matin en demandant Philippe.

Prenant à nouveau soin de m’habiller en conséquence,
sobre, mais élégant, pantalon de toile noire, haut noir et
blanc, je me rends à l’hôtel à la rencontre de Philippe. Il
est seul à la réception, mon CV en main, il me pose
quelques questions, me fait préciser qui j’ai vu la veille:
« unejeune femme qui portait un haut orange» ;il
précise : « la jeune femme métisse » ; moi : « oui », je n’ai
pas osé la qualifier ainsi. Il me donne à nouveau
rendezvous le lendemain.

Rebelote, rdv à 11heures, cette fois pour un véritable
entretien. On prend place dans les fauteuils à côté de la
réception et je tente de donner la figure d’une personne qui
certes ne connait pas le métier et ne s’en cache pas, mais
présente bien, parle correctement, maîtrise l’anglais. Je dis

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envisager la possibilité d’une carrière ; dans cette branche,
on peut évoluer.
Il n’y a pas que du bluff. C’est aussi ce qui à ce
moment-là me fait choisir l’hôtellerie plutôt que la vente.
Consciente que le marché de l’emploi dans l’enseignement
universitaire et la recherche est particulièrement saturé,
j’envisage la possibilité d’un revers dans ce domaine. Je
mets en avant mes expériences à l’étranger, diminuant la
portée de celles-ci – enquête de terrain en Thaïlande et
enseignement universitaire en Tunisie – en affirmant que
j’y ai suivi mon mari. En cours de séparation, il me faut
retrouver un emploi. Histoire plausible s’il en est.
Je remarque les coups d’œil du côté de la réception vers
la jeune femme métisse avant qu’il ne me dise : « ok vous
commencez lundi à 16heures »,soit dans trois jours. La
jupe est de rigueur. C’est une très bonne nouvelle. Un job
alimentaire, et une charge de cours à l’université que j’ai
dégotée entre temps. J’aurais préféré ne pas avoir besoin
de ce job, mais c’est tout de même un bon début pour une
revenante.

Les premiers jours
Lundi 14 septembre. Je passe un certain temps à
m’habiller, je n’ai pas grand-chose d’adéquat, je choisis
une jupe noire fluide et un haut sans manche, il fait encore
très chaud, j’hésite entre celui de couleur orange et le vert
discret, va pour le vert. À mon arrivée, le boss balaie ma
tenue du regard, pas de réflexion, ça doit aller. Voilà le
souvenir le plus marquant de cette première journée.
Je mettrai un peu de temps à trouver mon uniforme.
Contrairement à d’autres hôtels, celui-ci ne demande pas
une tenue particulière, le seul indice que l’on me donne est
l’interdiction du port des pantalons, les talons sont aussi

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