La maison du haut
297 pages
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Description

Après avoir décrit le milieu familial et social de l'époque de son enfance, l'auteur raconte son histoire à partir d'un souvenir vivace: à quatre ans, après avoir embrassé son père qui s'en allait au village voisin, il le voit s'éloigner sur le chemin. Il attendra son retour toute la journée... une attente qui allait durer treize ans!

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2005
Nombre de lectures 250
EAN13 9782336277707
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2005
9782747594561
EAN : 9782747594561
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Graveurs de mémoire Prologue Première partie
La maison du haut Mes oncles Les enfants Vie ordinaire Les femmes Ma mère et l’affaire du poison Un bref retour de mon père L’école Je me souviens Viol Cigale La mort du petit chardonneret La maison du soleil Les fugitifs La cicatrice 1943 — D.E.P.P. Campement militaire Le bombardier Une journée de berger Le champ des oliviers Une cérémonie de transes Visite chez grand-mère Grand-mère La meute invisible L’école arabe Constantine Le retour de mon père Guêlaâ La circoncision Le petit âne gris La mort du petit chacal La femme ardente Conjonctivite La Source au trésor Le « caca » d’abeilles
Deuxième partie
Le départ Saint-Etienne Paris Logement Cours et vie dans l’atelier Le lycée Buffon Les études médicales Ma femme La guerre d’Algérie Retour au pays Epilogue
Troisième partie
Avertissement Le chat voleur Le chat pèlerin Mahdhouq et Maboul Loundja Chachi et Oulachi Le pingre et le sobre Le père Inoubaâ et le chêne de Ouarzen L’homme aux énigmes Le grain enchanté Les bébés mariés Les sept ogres Aârpha et Ouarzen Velaâjoudh et Tsériel L’homme qui devint sultan La mort du lion Aïcha M’Rirdha Voudehmim Le bon et généreux sultan
La maison du haut

Allaoua Oulebsir
Graveurs de mémoire
Collection dirigée par Jérôme Martin
Dernières parutions
Jacques MARKIEWICZ, « Tu vivras mon fils », 2005.
Georges KHAÏAT, Un médecin à Sfax , 2005.
Dany CHOUKROUN, 46669. Auschwitz — allers / retours , 2005.
René VALENTIN, C’était notre grand-père , 2005.
Serge KAPNTST , Passager sans bagage , 2005.
Maurice VALENTIN, Trois enjambées , 2005.
Paul HEUREUX, Souvenirs du Congo, 2005 .
Jean-Pierre MARIN, Au forgeron de Batna, 2005.
Joël DINE, Itinéraire d’un coopérant, 2005.
Paul GEORGELIN, La vallée de mémoire , 2005.
Pierre BIARNES, La fin des cacahouètes , 2005.
Emilia LABAJOS-PEREZ, L’exil des enfants de la guerre d’Espagne, 2005.
Robert CHARDON, Mes carnets de bord, 2005.
Yves PIA, Aline, destinée d’une famille ardennaise , 2005.
Prologue
Ce texte n’a pas la prétention d’être une œuvre littéraire. C’est un texte documentaire autobiographique, écrit dans un style simple, qui raconte l’histoire d’un fils de paysan berger, aux terres peu productives, élevé dans une famille de plus de vingt personnes, sous l’autorité de trois frères restés en indivision : mon père et mes deux oncles. Le lecteur suivra mon histoire, depuis l’âge de quatre ans jusqu’à trente-six ans, dans les différentes étapes et péripéties de ce laps de temps. Il m’arrive parfois de m’égarer et de braconner inconsciemment dans le roman. Mais, je le répète, mon ouvrage n’est pas une œuvre littéraire.
Les faits relatés dans le texte ne souffrent aucune fantaisie qui pourrait les altérer. Des documents y sont insérés pour en attester l’authenticité. Il a été rédigé pour répondre à la curiosité de mes enfants, à leur souhait de connaître mon enfance, mon adolescence et les efforts que j’ai entrepris pour changer le cours de mon destin.
L’aspect socio-culturel de la société kabyle est à peine effleuré. Ce n’était pas mon propos, mais cela ne m’empêchera pas de dénoncer en passant le statut déplorable de la femme. Lorsque j’ai effectué mon année scolaire en arabe classique à l’Institut Abdel Hamid Ben Badis (1950-1951), à Constantine, j’ai croisé, sans le connaître, Ahmed Ridha Houhou, surveillant général, enseignant et poète, « assassiné par des paramilitaires français en 1956 pendant la guerre d’Algérie ». Il a écrit ceci dans Entretiens avec l’âne d’El Hakim  :
« Tout en se grattant la nuque avec son sabot, l’âne dit :
— Veux-tu qu’on discute du problème de la femme ?
— Tu peux être tranquille, il n’y a pas de femmes dans notre pays.
— C’est étrange, vous vivez sans femmes ! Comment procréez-vous ?
J’ai dit :
— Nous avons des machines à procréation que nous gardons dans nos maisons. » 1
Cela illustre bien le statut ancien et actuel de la femme. Certes, des progrès ont été réalisés dans l’enseignement, les professions libérales, l’administration et les femmes se déplacent en taxi, en car, en avion. Mais en réalité, il s’agit d’une liberté de façade pour une minorité. En effet, suivons ces mêmes femmes, libres en apparence, dans leurs campagnes, dans leurs villages et vous les verrez disparaître comme des marmottes dans leurs terriers, derrière la porte de leur maison, dès qu’un homme n’appartenant pas à la famille apparaît. Et ne parlons pas de celles qui n’ont jamais quitté leur famille, ou qui sont analphabètes ! Alors, quand je pose la question qui dérange sur la liberté de la femme, on me répond : « C’est la tradition ! » Avec de semblables raisonnements, la femme n’est pas sortie du tunnel. Quant à moi, je pense que la femme est libre... derrière les verrous !
Première partie
La maison du haut
La maison natale est nommée ainsi pour la distinguer de celle du bas, construite à quelques centaines de mètres de là, en vue du partage futur entre les trois frères. C’est dans la maison du haut que je suis né avec mes six frères et une sœur.
Construite au milieu d’un champ d’oliviers et de figuiers, au pied de la montagne de Beni Mélikeche. au nord, sur une pente semi-raide, à une courte distance du lit du torrent temporaire qui en descend. Elle domine toute la vallée de l’Oued Sahel, faisant ainsi face à la montagne de Béni-Abbès, au sud.
La demeure natale, balayée en hiver par le vent froid qui descend de la montagne et, en été, par le vent brûlant de la vallée encaissée, dispose à cet emplacement d’une vue imprenable sur les belles pentes arides de la montagne d’en face où abondent des oliviers et des pins à la boule vert foncé. Le regard se perd dans l’extase des villages perchés au sommet de chaque colline. Dominée par le flanc de la montagne, elle enferme en son sein les lois et les traditions de la famille, les rites qui fixent les relations de l’époux et de l’épouse, du père et des enfants, le culte des ancêtres, l’autorité du père et des hommes en général.
La maison a été construite par mon père et mes oncles, avec les pierres ramassées péniblement dans le torrent, transportées à dos d’âne, taillées et liées ensemble à la glaise par des gens de métier. D’architecture traditionnelle, sobre et dépouillée, elle semblait hantée par toutes sortes d’esprits invisibles.
Les murs sont épais, la bâtisse est solide. On y monte par un chemin de cent cinquante mètres environ, bordé de chaque côté de figuiers de barbarie épineux. On embrasse du premier coup d’œil tous les environs.
Représentez-vous un bâtiment rectangulaire aux façades aveugles, d’une trentaine de mètres de long, sur une vingtaine de large. Voici au milieu le portail à deux battants, en bois de pin épais, orientée vers le sud. Vous entrez dans la cour pavée où vous êtes accueillis par le sourire d’une nuée d’enfants, filles et garçons, aussi turbulents les uns que les autres.
A quelques mètres sur votre gauche, un escalier vous mènera au premier étage, dans la chambre occupée par oncle Tahar, sa femme et ses deux enfants. La pièce, dénuée de tout mobilier, est pourvue d’une minuscule fenêtre donnant sur le toit des dépendances situées devant la maison.
Vous redescendez et, au bas de l’escalier, immédiatement à votre gauche, se trouve la chambre de ma grand-mère paternelle. Vous entrez et, à deux mètres sur votre gauche, une deuxième petite porte donne accès à la réserve dont les clés sont détenues par ma grand-mère. Pour y pénétrer, courbez-vous pour ne pas vous cogner la tête et faites attention aux deux marches pour descendre.
Vous y êtes et la pièce est sombre. C’est sans importance. Il y a là suffisamment de vivres pour assurer la subsistance de vingt-cinq âmes pendant une année. Sont stockés dans la réserve : de l’orge, du blé, des fèves, trois grandes jarres d’huile d’olive, de multiples bottes d’oignons, d’ail, de poivrons rouges séchés, de piments secs accrochés en guirlandes, des pots de poivre en poudre, de sel, d’olives noires salées, des sacs de farine, de figues sèches plus ou moins véreuses, de la viande séchée et salée accrochée en guirlande, reliquat du mouton sacrifié à l’Aïd-El-Kébir, conservée dans un grand pot. Dans cette réserve, nul n’est admis à pénétrer sans l’autorisation expresse de ma grand-mère.
La chambre de ma grand-mère est nue et sans particularité. Vous sortez de chez elle et vous tournez immédiatement à gauche pour pénétrer dans la cuisine commune noircie par la fumée dégagée de l’âtre sans cheminée situé tout près du mur de droite. Un petit muret contigu au mur du fond était aménagé pour y ranger des ustensiles de cuisines : marmites et plats de cuisson en terre cuite, petits et grands plats en bois, cuillères en bois, casseroles, tamis à trous plus ou moins fins. Ne cherchez ni armoires, ni tables, ni placards : elle est sans meuble, comme toutes les pièces de la maison.
Au milieu se trouve l’âtre tout près du mur avec son chenêt rond reposant sur trois pieds hauts de quinze centimètres. L’âtre nous rassemble en hiver autour de bûches incandescentes qui nous lancent de petites escarbilles enflammées pour piquer nos jambes nues, vite retirées. Autour du feu, les enfants écoutent sagement une histoire contée par ma tante.
Un escalier dehors, contigu au mur de la cuisine, vous mènera à l’étage. Cet escalier en pierres, étroit et raide, sans aucune barrière de protection, m’a vu dégringoler maintes et maintes fois en l’empruntant à pas de course. Fort heureusement, mes chutes étaient sans gravité, et je m’en tirais avec des bleus et des bosses. Il débouche sur un petit balcon qui dispose d’une magnifique vue sur la vallée. Du balcon, j’aimais contempler sans hâte; au soleil couchant, la montagne sud, pour le profil harmonieux de ses collines couvertes de pins parasols dont la résine, en saison chaude, embaume la campagne.
Sur votre gauche, une porte. Vous entrez et vous vous trouvez dans la pièce austère où je fus conçu et où ma mère me donna la vie un jour de printemps, au mois de mai, après avoir mis au monde trois garçons auparavant.
Une petite fenêtre sur la face sud donne sur la toiture de la cuisine. Vous sortez et vous descendez. Vous voyez à votre gauche successivement : un abri de fourrage, un abri pour les moutons (une trentaine environ), une étable qui abrite une paire de vaches, deux paires de bœufs, un âne et deux mules. Les bêtes sont attachées au cou à l’aide de chaînes devant leur auge, pour éviter de s’encorner mutuellement.
C’est dans la spacieuse cour pavée, légèrement pentue, que nous autres, enfants, aidons nos deux oncles lors de la tonte des moutons, vers la fin du printemps, pour les attraper les uns après les autres. Mes oncles les saisissent par les pattes de gauche ou de droite, et, d’un coup de rein puissant, les soulèvent et les renversent sur le sol pour lier les quatre membres ensemble avec une corde solide. Puis, armés de gros ciseaux éclatants, ils procèdent, accroupis, à la tonte à ras de l’épaisse fourrure couverte de suint sale, qu’ils rabattent au fur et à mesure. De temps en temps, un mouton pousse un cri de douleur, lorsque par mégarde les ciseaux tranchants entament sa peau, laissant à la place une tache rouge, sanguinolente. Une fois dépouillée de sa toison, la bête légère et blanche, comme savonnée, s’enfuit en bêlant rejoindre toute heureuse ses congénères qui l’attendent avec inquiétude, les oreilles dressées. Selon l’importance du troupeau, la tonte dure plusieurs jours.
A l’angle nord-est se trouve la chambre de mon oncle Chérif et de sa femme, avec sa nombreuse progéniture. Aucune fenêtre.
En sortant, à votre gauche, vous verrez une grande pièce, réserve de paille pour les bêtes en hiver. Quelques pas après celle-ci, on aperçoit une petite porte qui donne accès à une pièce qui sert d’hébergement à l’une ou l’autre de mes tantes venues en visite à la maison familiale. Cette pièce a été occupée également par mon frère aîné Tittoh lors de son mariage.
Nous venons de terminer la visite des différentes pièces intérieures et nous nous trouvons dans la cour centrale entièrement pavée, inclinée en pente douce vers le portail, ce qui facilite nettoyage et balayage ainsi que l’écoulement des eaux de pluie.
En sortant de la maison, deux pièces sur la gauche, l’une pour héberger des amis, et l’autre pour loger des ouvriers saisonniers ainsi qu’un berger embauché temporairement. Sur le côté droit de la porte d’entrée, deux autres pièces : la première sert à stocker des grains lors des années d’abondance quand la réserve intérieure est pleine. La deuxième sert également à héberger des familles venues aider à la récolte des olives, ou aux moissons.
Devant la maison, des figuiers de barbarie forment une haie importante. Ils offrent leurs fruits mûrs en été et servent de perchoir à nos coqs et poules qui vivent librement en pleine nature. Les coqs, nombreux, chantent des sérénades à tout bout de champ, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit.
Un peu plus bas, une aire de battage pour les moissons : un gros piquet de deux mètres est planté en plein centre ; on y fixe solidement une corde longue à laquelle sont attachés deux bœufs ou deux mules, qui vont tourner tout autour et piétiner blé, orge et fèves, pendant deux ou trois jours, afin d’égrener les épis et de réduire la paille en fins morceaux. A l’heure de repos, les mules mangent dans leurs aumônières, ou bien prennent la moisson à leurs pattes.
Dès que le vent se lève, deux à trois personnes, armées de fourches, projettent la moisson brisée en l’air pour séparer le grain lourd, qui retombe à terre, de la paille emportée un peu plus loin par le souffle du vent.
La sécurité de la maison est confiée à nos chiens : Finette, la mère, et ses petits Chaoui, Loulou et Pyrane. Chaoui est particulièrement dangereux pour les mendiants ou les passants qui s’aventurent par mégarde autour de la maison, mais aussi pour les enfants. Il m’a bien mordu la main, un jour où j’ai osé toucher à son assiette pendant son repas ! Il a reçu sa correction par ma mère et je me suis senti vengé !
Mes oncles
Dans cette maison vivaient en permanence plus d’une vingtaine d’âmes et il arrivait que nous atteignions la trentaine, lorsque certaines de nos tantes nous rendaient visite avec leur progéniture. La responsabilité de la famille incombait à mes oncles Chérif et Tahar, mon père, l’aîné, ayant émigré en France. Ils travaillaient sans relâche, pour assurer la subsistance des membres de cette nombreuse famille, dans une propriété peu fertile de quelques dizaines d’hectares.
Durs à la tâche, mes deux oncles se levaient tôt et travaillaient jusqu’au coucher du soleil. Il fallait : labourer, avec nos deux paires de bœufs, à l’ancienne, avec une charrue en bois à un socle, semer les céréales, le blé, l’orge, les fèves, le fourrage, passer la herse, irriguer par temps sec, sarcler et greffer les oléastres au printemps, moissonner en été, rentrer le grain, stocker la paille, le fourrage pour les bestiaux, ôter les pierres des champs... et j’en passe !
Dans leur manière de vivre, paisible et digne, ils sont confiants dans leur honnêteté. Elevés conformément aux traditions, mes oncles n’en dévient en aucun cas, et impriment celles-ci de toute leur autorité aux enfants et aux épouses.
Nantis d’une lourde responsabilité, ils ne connaissent pas de repos. Ils veillent sur tout, à l’intérieur comme à l’extérieur, et appliquent à la lettre le code de l’honneur, selon le patrimoine hérité : culte de la famille, respect des plus âgés, de nos saints ancêtres, et solidarité du clan. Ils ont le sens aigu du qu’en-dira-t-on, ce qui entraîne une discipline stricte dans la famille.
L’organisation de la maison est simple, et la distribution bien ordonnée. Bien que tous soient analphabètes, le bien et le mal sont clairement établis dans notre éducation. La famille a son code, un code officieux admis par tout le clan et aucun membre n’a le droit d’y déroger. Le code s’applique à toutes les cellules qui la composent. Il impose la loyauté, la solidarité, la fraternité entre les différents membres. Honte à celui qui oserait s’y soustraire et transgresser les lois immuables ! Les hommes se liguent instinctivement pour remettre l’égaré sur le droit chemin, ou corriger un comportement anormal qui pourrait porter atteinte à leur honneur. Nous formons une communauté très soudée.
Mais la mansuétude inspire au clan plus souvent le pardon que le châtiment vengeur et, dans cette société patriarcale, on se réfère sans cesse à la sagesse du plus âgé, dont l’autorité, sans partage, est incontestée. Ma famille fait partie d’une certaine « classe », que l’on dirait de « notables », connus et respectés, à des lieues à la ronde. Ce caractère nous vient du Saint local, le vénéré Grand-Père El Mouffoq, dont le mausolée, érigé dans les hauteurs de la montagne, est visible à des kilomètres de là. Ce mausolée, presque adossé à la mosquée du village dont le minaret s’élève à quelques dizaines de mètres, inspire le respect et la dévotion. Nous sommes les arrière-petits-fils directs du Saint Grand-Père El Mouffoq, qui a engendré plusieurs garçons (cinq si je ne m’abuse), éparpillés dans les villages voisins distants de plusieurs kilomètres les uns des autres, portant tous le titre de « saint ». L’un d’eux a donné naissance à notre famille et son mausolée distant de quelques centaines de mètres de celui du père, est moins bien connu et reçoit moins de visiteurs, et par conséquent d’offrandes.

Le Saint local, l’Arrière-Grand-Père El Mouffoq, dont notre famille descend donc, représente un élément essentiel de la piété villageoise environnante. Les descendants et les adeptes viennent de loin le célébrer lors de cérémonies religieuses : en échange d’offrandes et d’hommages divers, il est le recours habituel pour obtenir des grâces !
Mes deux courageux oncles ont donc, en l’absence de mon père, à gérer une propriété d’environ quarante à cinquante hectares, dont plus de la moitié correspond à des champs de pierres, heureusement à forte densité d’oliviers, l’autre moitié étant plus ou moins fertile car tributaire des précipitations pluvieuses peu fréquentes. La pluie brille davantage par son absence et mes oncles s’échinent à épuiser leurs forces pour arracher un minimum de rendement à cette terre ingrate, pour nourrir de nombreuses bouches.
Il va sans dire que tous les membres participent, chacun dans son domaine, à la tâche qui lui incombe. Pendant la cueillette des olives, hommes, femmes, enfants se retrouvent. Ces derniers seuls sont sollicités pour le ramassage des figues mûres et sèches tombées sur le sol dans les chaleurs d’été.
Les travaux des champs qui m’ont laissé le plus de mauvais souvenirs sont le ramassage des olives en hiver, car j’avais les doigts engourdis par le froid, le sarclage et le ramassage des pierres en été dans les champs chauffés par un soleil impitoyable. Heureusement, cette corvée était rare pour les enfants.
La famille mangeait à sa faim, mais nous étions mal nourris. La farine d’orge est l’aliment de base, servi matin, midi et soir sous forme de galettes ou de couscous. De viande, point, à l’exception des fêtes civiles ou religieuses. Les fruits ? Seulement en été où les figues fraîches et les figues de barbarie sont en abondance. Les autres fruits ? Nous les voyons plutôt au marché. N’ayant pas de jardin, les légumes verts manquaient souvent, faute d’eau. Les légumes que j’exécrais le plus sont les cardes sauvages, rapportées des champs, cuites sans être ébouillantées. Trop amères, je ne parvenais pas à les avaler.
Ce n’est pas que mes oncles soient avares, mais ils sont très économes et assurent le minimum vital. Etant donné le faible rendement de la propriété, ils ne pouvaient se permettre d’acheter des kilos de fruits et des kilos de viande pour une si importante famille. Les économies réalisées pendant plusieurs années, sou après sou, ont permis à mes oncles d’acquérir quelques arpents de terre supplémentaires, cultivables, ainsi qu’un moulin à huile, en vue de procéder, quelques années plus tard, au partage entre les trois frères.
A l’Aïd-El-Kébir, fête religieuse qui correspond au sacrifice d’Abraham, toute la maison est en fête. De bon matin, le troupeau de moutons est confié à un berger engagé, à l’exception de deux béliers gras destinés au sacrifice. Oncle Chérif, hors de la maison, saisit les béliers que les enfants ont attrapés et les renverse sur le sol pour leur lier les pattes.
Orienté vers la Mecque, mon oncle, à l’aide d’un long couteau tranchant, les égorge, non sans avoir prononcé la formule coranique : « Au nom de Dieu le Miséricordieux ». Les moutons, suspendus par leurs pattes arrière à une grosse branche d’olivier sont dépouillés puis dépecés. Les enfants emportent les morceaux de viande à leurs mères pour préparer un bon couscous. C’est le seul jour où nous mangeons de la viande à volonté.
Les enfants
Nous autres, enfants, étions particulièrement nombreux dans la famille, avec une prédominance écrasante de garçons. Sur quatorze enfants, nous étions dix garçons, à tel point que nos voisins qualifiaient notre demeure de « maison des garçons ». Mal vêtus, pieds nus meurtris par de multiples traumatismes occasionnés par les pierres, les épines acérées des champs secs, les gelures d’hiver, nous subissions les dures lois de la nature, comme nos parents avant nous.
Mon oncle nous achète une paire d’espadrilles par an et par enfant, usée en deux mois par le gravier et les pierres. Alors je me débrouille, avec des pneus que je découpe, des morceaux de courroie que je dérobe au moulin à huile, en l’absence d’oncle Tahar, qui risque de me gronder s’il me voyait. A l’aide de ficelles, je parviens plus ou moins à protéger provisoirement mes pauvres pieds. Mais ce genre de bricolage ne dure pas longtemps car ces pseudo-chaussures sont mal adaptées, donc mal supportées.
Mon oncle Chérif était le type même du paysan, rude à la tâche et exigeant pour les autres. Il était le premier au travail et le dernier à rentrer car il s’assurait toujours que tout était en ordre : les bestiaux abreuvés à la rivière, nourris et attachés pour certains. Il ne plaisantait presque jamais et si d’aventure un enfant commettait une bêtise, il le saisissait fortement par le bras, lui tirait l’oreille en secouant la tête, puis s’ensuivait une gifle retentissante.
Il va de soi qu’il ne me serait jamais venu à l’idée de protester contre un ordre donné, la protestation étant considérée comme un acte de rébellion et un manque de respect gravissime qui ne peut être toléré. Des raclées sévères sont là pour rappeler aux impertinents que la désobéissance n’est pas de mise, et dissuader également d’éventuels effrontés. C’est le diktat de la tolérance zéro appliqué à la lettre. Bien entendu, les mamans ou notre grand-mère maternelle étaient toujours promptes à consoler le châtié.
Nous, les enfants, ne pouvions prétendre être des malheureux. Comparés aux enfants des environs, nous faisions plutôt partie de la catégorie des nantis et des gâtés. Nombreux, nous nous amusions bien entre nous. N’ayant aucun jouet à notre disposition, nous faisions appel à notre imagination fertile.
Les nuits sont propices aux jeux de cache-cache dans les chambres sans lumière, l’étable, la bergerie, etc. Du papier, des chiffons enroulés et bien ficelés, et nous voilà avec une grosse pelote pour jouer au ballon. Le jeu de la cible se pratique en un lieu empierré. On dresse une cible de pierre verticalement. On s’éloigne d’une douzaine de mètres et, armés de petites pierres, on tente à tour de rôle, de la faire tomber. Le perdant portera le gagnant sur son dos jusqu’à la cible pour la remettre d’aplomb et le ramènera au point de départ.
Un autre jeu se pratique dans une chambre noire, porte close, à trois ou quatre enfants. On désigne l’un de nous pour attraper les autres qui ont le droit de se déplacer dans le noir. Celui ou celle qui est pris prend le relais.
Le jeu du fusil se pratique en tout début de printemps. Nous nous rendons dans la rivière pour choisir de belles branches de laurier rose, droites et tendres, de deux à trois centimètres de diamètre. On la réduit de chaque côté pour disposer d’un bâton rectiligne, long de quarante centimètres environ. Du côté plus épais on fait une incision circulaire de l’écorce, à huit centimètres de l’extrémité, pour s’en servir comme manche. On saisit donc fortement le manche d’une main et, de l’autre, on exerce de fortes torsions transversales sur l’autre extrémité de manière à décoller l’écorce progressivement du bois central, jusqu’au manche. Ensuite, on retire le bois du manchon d’écorce, qui servira de piston. Nous disposons là d’un petit fusil non dangereux. On peut l’armer en confectionnant une petite boule de feuilles vertes et larges, de la taille d’une petite bille. Introduite dans le manchon, on l’enfonce à l’aide du piston jusqu’à l’extrémité. On glisse dans le manchon une ou deux baies violettes de genévrier, d’environ huit millimètres de diamètre. Après cette opération, on introduit à nouveau une petite boule de feuilles vertes pour assurer l’étanchéité.
Le fusil de laurier rose est ainsi prêt à tirer. Pour cela, on introduit dans le fût le piston sur lequel on exerce une pression suffisante, mais sans brutalité pour éviter la déchirure du manchon, et le coup part dans un bruit de petit pétard, projetant la graine à une dizaine de mètres. La graine peut faire mal à bout portant, sur un endroit sensible.
Quand les enfants n’ont pas prévu de jeu, la soirée se termine auprès de notre grand-mère maternelle ou de notre tante, qui se font un plaisir de nous conter des histoires : j’en rapporterai quelques-unes dans la troisième partie.
Le printemps succède à l’hiver et les premiers bourgeons apparaissent ici et là sur les plantes. Les nuits douces remplacent les longues nuits glaciales d’hiver dans notre chambre sans feu, que traverse le vent froid du nord par les larges interstices de la porte vétuste. Aux premières lueurs du jour, les oiseaux s’en donnent à cœur joie.
Je me souviens qu’au premier jour du printemps, nos mères nous réveillaient à l’aube pour nous envoyer juste en bas de la maison dans le champ en pente semé d’orge ou laissé en prairie, pour effectuer des roulé-boulé en criant : « Bienvenue au printemps ! Bienvenue au printemps ! » avec des rires joyeux. Puis, nous rentrions à la maison pour le petit déjeuner, tout trempés de rosée limpide et pure, et pour recevoir l’inéluctable morceau de sucre, récompense suprême.
En été, dans un champ moissonné et nettoyé par nos soins, nous nous organisons pour jouer à un autre jeu. Il s’agit d’une sorte de hockey se pratiquant sur un stade de fortune délimité comme au football, à l’aide de deux petits tas de pierre de chaque côté, espacés d’environ trois mètres, pour marquer les buts distants d’environ quatre-vingt à cent mètres. Les équipes sont constituées de trois joueurs de chaque côté, disposant chacun d’une crosse de branche d’olivier. La balle en bois d’olivier taillé mesure sept centimètres de diamètre. Le jeu est simple, il n’y a ni arbitre, ni goal. Il suffit d’envoyer la balle dans le but adverse et de compter les points. Le plus pénible dans ce jeu, c’est sa pratique en plein été, en milieu de journée, à des températures infernales, avoisinant trente-cinq, quarante-cinq degrés au mois d’août. C’est l’une des raisons pour lesquelles nos parents nous défendaient de sortir. Aussi allions-nous jouer, à leur insu, pendant leur sieste.
Nos parents nous regardaient rire, pleurer et nous chamailler. L’ambiance était assurée ! Nous n’étions pas couverts de cadeaux. Mais savions-nous seulement ce qu’était un cadeau ? Nous ne l’avions découvert qu’à l’école, en voyant les trois fils de colons venir à vélo (quel luxe !), avec montre au poignet, cadeau de papa, chaîne en or au cou, cadeau de maman, friandises dans les poches, et, par moments, transport en calèche. C’est alors que nous prenions conscience de notre dénuement. Mais nos parents ne voyaient rien. Ils étaient simplement heureux de nous voir croître et embellir chaque année.
Jusqu’à l’entrée à l’école, nous ne savions pas ce qu’était un médecin, sauf de réputation, pour les « piqûres qui font mal ». C’est à l’école, lors de la vaccination générale par le B.C.G., que nous eûmes notre premier contact avec le médecin. Nous étions terrorisés rien qu’à le voir !
J’avais pourtant contracté toutes les maladies contagieuses et ce, dès mon plus jeune âge : varicelle, rougeole, oreillons, scarlatine. Sans parler des maladies infectieuses ou parasitaires : bronchites, otites, impétigos, oxyuroses, gale et pédiculose. Que faisait-on dans ces cas-là ? Rien. A part la gale traitée sur tout le corps par onction d’un mélange d’huile et de soufre. Toute la famille était contaminée. Après plusieurs jours de maladie, de souffrance et de peine, la mère Nature parvient enfin, dans sa bonté généreuse, à nous soulager et à nous guérir sans séquelles.
Dès l’adolescence, j’avais une affection particulière à la fréquentation des adultes. Je ne manquais jamais une occasion de me rapprocher des discussions des personnes âgées. D’une oreille attentive, j’écoutais discrètement leurs conversations riches en bon sens, en logique, en raisonnements subtils et en humour.
Sans instruction, ils avaient le sens du devoir et de la fidélité. Et, sans moyens, il pratiquaient la solidarité. Très tôt, je me suis senti mûr pour le commerce des hommes, plus près des adultes que des garçons de mon âge.
Mais je ne suis pas d’un caractère commode et j’ai failli, adolescent, être un meurtrier. En effet, à la suite d’une discussion vive avec mon frère aîné Mokrane, celui-ci me flanqua deux bonnes gifles. Fou de rage, je courus dans la chambre déserte de ma mère, mon père étant en France, et me saisis de sa carabine. Elle n’était pas chargée. Je fouillai dans le coffre de ma mère pour trouver des cartouches, sans résultat. Je cherchai sur les étagères, en vain. Heureusement. Mon intention n’était pas de tuer mon frère, mais de lui tirer un coup de fusil dans les jambes !
J’ignorais à cette époque-là que le canon se relève au moment du tir et qu’il aurait pu être tué... involontairement !!! Merci, mère, d’avoir bien caché les cartouches.
Vie ordinaire
Au pied de la maison familiale se trouve un champ de figuiers de plusieurs espèces, dont les fruits sont de tailles et de couleurs différentes : noirs, rouge sombre, violets, crème, gris... C’est vers fin juillet, début août qu’ils viennent à maturité. Si bien qu’en été, nous nous levions plus tôt pour nous régaler de figues fraîches cueillies à même les arbres. Elles servaient de petit déjeuner. Une fois rassasiés, nous remplissions un grand panier d’osier de ces fruits succulents, que nous portions à nos mamans pour qu’elles s’en délectent à leur tour.
Ensuite, mon oncle nous répartit les tâches : les uns vont approvisionner la maison en eau à l’aide de tonneaux d’une contenance d’environ vingt-cinq litres attachés avec des cordes de chaque côté du bât, sellé sur notre âne gris, dans le puits de notre cousin, situé à environ un kilomètre de chez nous. Les autres sont désignés pour aller faire moudre les sacs de blé ou d’orge dans le village voisin, distant de cinq kilomètres. Nous utilisons pour cette tâche nos deux mules grises. Un autre mènera paître le troupeau de moutons ou de bœufs, ou se chargera de porter à boire et à déjeuner aux ouvriers occasionnels qui travaillent dans les champs.
En période scolaire, nous sommes cinq ou six garçons à nous rendre à l’école distante d’un kilomètre et demi. Nos parents désiraient en effet que les garçons sachent lire et écrire le français qu’ils n’ont pas eu la chance d’apprendre, dans ce pays où plus de quatre-vingts pour cent des « indigènes » sont analphabètes.
A la saison des pluies, en octobre, les enfants transportent dans les champs à dos d’âne et de mule le gros tas de fumier entassé derrière la maison, qu’un journalier étale avec sa fourche. Une fois la tâche terminée, et après avoir phosphaté d’autres parcelles de champs, mes oncles procèdent aux labours, aidés de mes frères aînés, avec nos deux paires de bœufs et une mule. Avant les labours, nos bêtes étaient bien dodues, puis, en quelques jours, je les vois fondre comme neige. C’est qu’il m’est souvent arrivé d’aider mon frère en m’occupant des bêtes. Je les fouettais, sans me rendre compte qu’elles pouvaient être fatiguées ! Malmenés, harassés, mal nourris par beaucoup de paille et peu de fourrage, les bœufs et les mules deviennent rapidement squelettiques.
Mes oncles remplissent leur semoir, noué à la taille, de grains pris dans un sac appuyé à un olivier et, d’un pas lent et rythmé, ils lancent des envolées majestueuses de semences pour féconder la terre et assurer notre subsistance. Au bout de cinq à sept semaines, suivant les semailles, apparaissent, vers la fin de l’automne, des pointes vertes, et la terre brune et rouge change de teinte en verdissant.
Quelques mois plus tard, au printemps, saison très douce, des tiges de blé, d’orge, de fourrage, de fèves, grandies, compactes, couvrent la terre d’un tapis vert épais, qui ondule au gré du vent. Des ondulations succèdent aux ondulations, semblables à la houle de la mer profonde.
Au mois de juillet, le soleil incendie la terre, jaunit les blés, blanchit l’orge. C’est le temps de la moisson. Dans toute la vallée surchauffée, on fauche les maigres champs cultivés. Mes oncles font appel à des saisonniers connus de la région. Une vingtaine d’hommes armés de faucilles aiguisées partent aux champs de bon matin, profitant de la fraîcheur pour se mettre à l’ouvrage.
Alignés en rang, espacés d’un mètre les uns des autres, l’un d’entre eux, placé à une extrémité, délimite le rectangle à couper. Ses compagnons se courbent en même temps pour faucher dans la largeur qui leur est impartie, lient les gerbes avec les tiges longues de la céréale, et les jettent en arrière, où un ouvrier les ramasse pour les entasser en meules.
Plusieurs fois par jour, l’un d’eux, pour mettre de l’ambiance, entonne un chant, la chanson mélodieuse des moissons, reprise en chœur par ses camarades trempés de sueur. On oublie ainsi, pendant quelques instants, les ardeurs insupportables du soleil brûlant de juillet, dans la vallée encaissée de l’Oued Sahel. A chaque parcelle coupée, les moissonneurs s’octroient une petite pause méritée à l’ombre dense des oliviers, pour souffler et se désaltérer. Puis, ils se remettent à la tâche, pleins d’allant et de courage.
J’aimais les écouter, à l’écart, se raconter des blagues, mais surtout je m’émerveillais en les écoutant chanter en chœur. Le soir, en rentrant du travail, épuisés, ils trouvaient encore la force de chanter en route les refrains qu’ils aimaient, dans un chant de vie et d’amour. Nos saisonniers étant nourris, nos femmes étaient épuisées à préparer des repas pour plus de quarante personnes pendant plusieurs jours !
C’est au cours d’une pause pour se reposer de la chaleur étouffante de l’après-midi que j’entendis une petite histoire amusante mais malheureuse à certains égards, racontée par un moissonneur ayant l’habitude de travailler chez nous de temps à autre. Elle illustre bien la misère dans laquelle était plongée la majorité de la population.
C’était en plein hiver, il faisait froid. Il habitait au fin fond de la montagne une masure vieille comme le monde, construite en pierres liées de glaise, avec des fuites dans la toiture. Les montagnards mangent rarement à leur faim et la vallée riche, aux mains des colons, mécanisée, offre très peu d’emplois. si bien que les mendiants pullulent partout.
Il a neigé la veille jusqu’au village et, depuis plusieurs jours, notre homme subvient très difficilement aux besoins en nourriture de sa femme et de ses trois enfants en bas âge. Privé de travail, mais courageux, il ne manquait pas de rendre service ici ou là pour recevoir deux louches de farine par-ci, quelques poignées de figues sèches et véreuses par-là, ou encore un quart d’huile.
Ce jour-là, donc, il quitta la maison tôt pour descendre à la vallée quémander du travail. Il revint bredouille, mais ne manqua pas de rentrer chez lui avec un gros fagot de bois sur le dos, pour chauffer la maison froide. Il se rendit ensuite chez son frère, non loin de là, d’où il rapporta trois poignées de farine de fèves, car son frère non plus n’était pas riche. Son épouse prépara une galette puis alluma vite le feu. Elle mit un chenet circulaire à trois pieds sur l’âtre et, dessus, un plat en terre cuite, puis la galette, quand celui-ci fut suffisamment chaud. Une fois cuite, on la partagea inégalement en cinq parts, la grande portion étant réservée au chef de famille, le père ! Bien évidemment, le « repas » calma les estomacs mais pas la faim. On coucha les enfants, une fois réchauffés, dans le même lit que les parents. Puis le couple bavarda un moment autour du foyer bienfaisant. Le mari informa son épouse de la situation dramatique où ils se trouvaient, comme la plupart des voisins, et alla se coucher, car il allait se lever tôt le lendemain pour chercher du travail. Du lit, il voyait sa compagne en robe au-dessus du foyer presque éteint mais encore bien chaud et lui dit avec un regard concupiscent : « Réchauffe-les bien ! », faisant allusion à ses fesses... Mais son fils de dix ans, ensommeillé, mais non endormi, sans doute tiraillé par la faim, entendit son père et se redressa vivement en criant : « Hein ? Hein ? Qu’est-ce qu’il y a à manger ? » On le recoucha en lui expliquant que c’était sa mère qui se réchauffait parce qu’elle avait froid... sans préciser l’endroit ! On lui promit qu’il mangerait le lendemain à sa faim. Et dire que ce brave homme a réussi à faire éclater de rire ses compagnons ! Des rires de misère !
Au bout d’une ou deux semaines, les moissons terminées, les gerbes rassemblées et transportées dans l’aire de battage et stockées au bord, nous conduisions mon cousin et moi notre troupeau de moutons dans les champs laissés nus, pour brouter les chaumes et manger les épis tombés, abandonnés sur le sol brûlant.
Les femmes
Que dire de la situation intérieure de la maison ? Il faut bien reconnaître que, dans la tradition, les hommes ont en commun une même idée du rôle inférieur de la femme. Aucune responsabilité ne lui est concédée, à l’exception des travaux ménagers. Un rôle effacé lui est imposé.
Dans leurs robes multicolores, les femmes, c’est-à-dire les trois bellessœurs de la maison, dont ma mère, se lèvent avant les hommes et se couchent les dernières. Après le petit déjeuner de la famille, dont je rappelle qu’il y a plus de vingt bouches, la course infernale commence. Les trois belles-sœurs ont la tâche de nettoyer l’étable et de transporter le fumier dans des couffins, sur leur dos, et de le décharger dehors dans un endroit ad hoc, puis de balayer le fumier des moutons dans la bergerie et dans la cour.
Le travail exécuté, il faut vite préparer le déjeuner : pétrir à la main la farine pour faire cuire la galette, surveiller le feu et la cuisson, avoir l’œil vigilant sur les petits enfants. Tout cela n’est pas une mince affaire. De temps à autre, elles lançaient des invectives contre leur turbulente progéniture et sommaient les récalcitrants de déguerpir hors de la maison.
Elles doivent bien sûr s’occuper de laver le linge, souvent sans savon, et surtout de l’approvisionnement en eau, particulièrement en hiver et au printemps, grâce à la présence du précieux liquide dans la rivière voisine. Elles partent à deux ou trois avec de grandes outres en peau de bouc tannée, contenant vingt à litres, les remplissent, se les chargent mutuellement sur le dos et reprennent péniblement le chemin du retour, long d’environ trois cents mètres. A deux ou trois reprises, elles font une pause en route pour souffler en s’adossant à une clôture en pierres.
En été et en automne, l’approvisionnement en eau est assuré par les enfants, car le point d’eau, un puits appartenant à un oncle, se trouve trop éloigné de la maison. Ce qui épargne aux femmes cette corvée pénible pendant ces deux saisons.
Dès le milieu de l’après-midi, en véritables bêtes de somme, les femmes s’attellent à préparer le repas du soir, à base de couscous roulé à la main, qu’elles serviront à toute la communauté. Elles sont les dernières à prendre leur repas, bien entendu après que tout le monde soit servi.
Il est difficile d’être exigeant sur l’hygiène dans une maison surpeuplée, partagée de surcroît avec des bestiaux, et où il n’y a ni eau courante, ni électricité, ni toilettes. A propos de ces commodités, il a été réservé un endroit à l’extérieur de la maison, en plein air, qui jouxte le tas de fumier. Vous imaginez le confort qu’on y trouve en plein hiver ! Du point de vue pratique, il faut faire extrêmement attention pour ne pas marcher sur les excréments disséminés un peu partout ! Ce « W.C. » de plein air est le seul lieu où la femme ne demande aucune autorisation pour se rendre, à condition de s’assurer qu’il n’y a aucun étranger dehors.
Les femmes ne sortent pas ? C’est la tradition ! Sauf pendant la cueillette des olives où l’on a besoin de leurs mains ! Tant pis pour la coutume ! Elles se rendent également à la rivière voisine pour laver à grandes eaux la laine des moutons tondus en début de printemps. Encore du travail supplémentaire en vue, pour carder, filer, tisser la laine et confectionner des couvertures pour l’hiver ainsi que des burnous pour les hommes.
La femme est un animal entre les mains de l’homme. Elle ne sert qu’à l’entretien de la maison et à la satisfaction des sens. Les femmes ne se plaignent pas mais se lamentent en silence. Leur arrive-t-il de se rebeller contre une injustice ? La bastonnade les attend.
C’est la tradition !
Récemment, j’étais reçu à déjeuner chez un ami d’enfance. J’ai vu son épouse âgée se démener péniblement pour préparer un copieux repas. Elle souffrait visiblement d’arthrose, marchant en canard. Je me suis permis de présenter mes excuses au couple sympathique pour avoir involontairement donné un surcroît de travail à la maîtresse de maison, qui me faisait peine à observer. La réponse de mon ami fut immédiate et m’a laissé pantois. J’étais sidéré : « Oh ! Ce n’est pas grave, me dit-il, elles sont habituées ! », désignant par « elles » toutes les femmes du pays.
C’est la tradition !
Celle du Moyen-Age !
La tradition est le mot-clé des hommes pour empêcher la femme de s’épanouir. Alors hypocritement on se cache derrière elle. Pas de pitié pour les servantes : « boulot-dodo », si vous voyez ce que je veux dire ! Que leur reste-t-il pour se distraire ? Des commérages sur la famille ou les voisines...
Les femmes étaient-elles malheureuses pour autant ? Non, ce n’était pas la majorité à l’époque. Les filles, les femmes étaient éduquées, conditionnées à cette situation de soumission totale. On ne cessait de leur répéter que c’était ainsi du temps de leurs mères, de leurs grand-mères, de leurs arrière-grand-mères...
Et lorsque cela s’avère insuffisant, on appelle le Coran à la rescousse. En réalité, bon nombre de musulmans se moquent bien du Livre Sacré quand il s’agit de s’enivrer, de forniquer et j’en passe... Mais on y a recours, on s’y réfère plus ou moins injustement, pour enfermer et brimer la femme. Tel est leur sport favori. Indigne.
L’éducation des filles se résume à la bonne cuisine, à la préparation de mets délicats et variés pour la satisfaction de leur futur mari. Elles sont dressées à écouter en silence les remontrances de leur belle-mère, de leurs beaux-frères, et à se soumettre aux volontés de leur mari. Avec de telles idées, les meilleures d’entre elles restent cloîtrées, exclues du monde. De toute façon, il n’y a pas de choix possible. On ne voit nulle part qu’un enfant, garçon ou fille, puisse dire non à son père : ce serait un sacrilège. Dressées à la soumission totale, les femmes ne sont pas libres. On sent chez elles la contrainte permanente.
Mais qu’en est-il aujourd’hui de la situation, du statut de la femme ? Dans certaines limites, beaucoup de progrès ont été réalisés dans les grandes villes, et particulièrement pour celles qui ont eu la chance de faire de longues études. Mais dans les campagnes, les villages reculés, les petites villes, les femmes sont soumises à la piteuse comédie des traditions. Or, elles sont une majorité écrasante, par rapport à celles des grandes villes. Beaucoup de filles sont scolarisées et malheureusement vite retirées, à la puberté.
L’Algérie sera un pays moderne lorsqu’elle aura libéré la femme, garanti son émancipation, et l’aura traitée à l’égal de l’homme. Cela ne semble pas être pour demain ! Car avilir, asservir la femme, est le sport favori des hommes.
Saletés de traditions !
Ma mère et l’affaire du poison
Que dire de ma mère ? Avec du recul, je suis convaincu que c’est la femme qui convient le mieux à mon père. Dotés tous les deux d’un fort caractère, ils ne pouvaient éviter de se heurter. Mon père, pétri dans la pâte de la pure et dure tradition de la région, veut l’appliquer à ma mère venue d’une contrée moins sectaire, qui ne l’entend pas de cette oreille.
Ma mère était une belle femme : de taille moyenne, sa chevelure châtain, abondante, soulignait son front haut et large, et mettait en valeur de grands yeux bleus écartés, ses pommettes légèrement élevées, son nez droit rectiligne. Sa bouche, aux lèvres normalement charnues, coiffant un menton rond, s’ouvrait sur un sourire franc découvrant deux belles rangées de dents blanches, bien alignées. Avec un teint clair, des formes pulpeuses, il y avait de quoi inspirer l’amour à mon père.
Comment ce chanceux, après avoir divorcé de sa première femme, sa cousine, a-t-il pu découvrir un tel bijou, caché dans un village perdu de la montagne, éloigné de chez lui et où personne ne se rend ? Par un aléa de la vie, comme il n’en arrive pas souvent et qu’il ne faut en aucun cas laisser échapper.
Voici la courte histoire que nous raconta ma mère. Eh bien, mon père, très intelligent et perspicace, sut saisir sa chance. Il fit tout d’abord quelques sondages auprès d’amis et attendit. Apprenant que mon père projetait de se remarier, une connaissance l’orienta vers un village nommé Athlassa et lui indiqua une famille disposant d’une jeune fille de dix-sept ans, de belle allure, en âge de se marier, et dont le beau-frère, en compagnie duquel elle vivait, était visiblement impatient de se « débarrasser », pour cause de mésentente. Il organisa un rendez-vous et, quelques jours plus tard, mon père mit ses beaux vêtements, un joli bât sur sa mule qu’il monta avec hardiesse, un panier contenant un cadeau qu’il plaça devant lui, et partit pour le village en question distant d’environ sept kilomètres.
Arrivé au lieu-dit Athlassa, il se fit désigner la maison de la famille chez qui il se rendait et frappa quelques coups à la porte à l’aide d’une main en bronze articulée tenant une boule du même métal, sur un heurtoir bombé, également en bronze.
« Qui est-ce ? entend-il derrière la porte. C’était une voix d’homme.
— Je suis celui avec qui vous avez rendez-vous », répond mon père. Un bruit de serrure se fit entendre et la porte s’ouvrit. Sur l’invitation de son hôte, il salua et entra, entraînant sa mule par les rênes. Les présentations étant faites, l’hôte installa mon père dans une pièce isolée et lui offrit du café. De fil en aiguille, mon père déclina sa situation familiale et financière, ainsi que l’objet de sa visite, qui était de demander la main de la belle-sœur de son hôte. Il l’assura qu’elle ne manquerait de rien. Disposant de plusieurs dizaines d’hectares de champs d’oliviers, de figuiers et de cultures, la jeune fille ne pouvait avoir qu’une vie aisée, à l’abri de toute infortune. Le beau-frère, moins fortuné que mon père, acquiesça. L’affaire conclue, les deux hommes se donnèrent une accolade.
Mais, avant de prendre congé, mon père eut l’audace de demander à voir sa promise. Ce désir est en effet contraire aux usages, mais il fut exaucé. Satisfait de son acquisition (c’est le mot qu’il convient d’utiliser ici, ne s’agissant pas de conquête à proprement parler), il prit le chemin du retour, gai et heureux.
La noce fut rapidement organisée, à la satisfaction des deux parties : le beau-frère étant enfin libéré de son insupportable belle-sœur et mon père ayant épousé une fort jolie fille. Ma mère avait refusé auparavant des demandes en mariage. Il faut donc croire que mon père ne lui était pas indifférent lors des présentations. « Il était beau, il m’a plu et j’ai accepté de l’épouser », disait-elle.
Des mois passent. Pour ma mère, la vie est belle auprès de son mari et elle jouit d’un grand espace qu’elle n’avait pas dans son village, avec sa sœur, son beau-frère et sa mère. Leur maison comprenait en effet une chambre avec une petite écurie, une autre à l’étage, une cour à haut mur de trente mètres carrés, dans laquelle se trouvait une pièce qui sert de rangement et de chambre d’amis. Elle était dans une cage étroite et, grâce au mariage, elle se retrouve dans une autre cage, bien sûr, mais beaucoup plus importante, où elle peut se mouvoir à l’aise et converser dans une famille nombreuse.
Sous un ciel bleu ensoleillé, ma mère paraît heureuse et l’ambiance familiale est agréable dans son ensemble. Pourtant, quelques nuages pointent leur nez à l’horizon et progressent sournoisement sous le ciel illuminé. Ma mère est inquiète, elle sent planer autour d’elle une ambiance hostile sans pouvoir la cerner.
Au fil des jours, elle commence à comprendre : une de ses deux belles-sœurs, tante O., lui manifeste ostensiblement de l’animosité. Tantôt elle s’emporte contre elle sans raison, et par moment, elle évite de la croiser ou de lui adresser la parole. Elle va même jusqu’à colporter des calomnies à son égard. Très peinée, ma mère décide de lui demander des explications sur son attitude inamicale et antipathique : l’aurait-elle blessée par une parole prononcée malencontreusement, ou par une action désobligeante, sans s’en rendre compte ? Pour toute réponse, elle lui adresse un haussement d’épaules et un silence méprisant.
Ma mère résolut alors de l’ignorer et une accalmie s’ensuivit pendant quelques jours. Les deux belles-sœurs s’entraidaient dans leurs tâches ménagères, se parlaient, et leurs rapports semblaient se normaliser. Mais ma mère avait eu tort de faire confiance : l’accalmie n’était qu’apparente. Accalmie insidieuse où se préparait le drame dont ma mère serait la victime involontaire, dans la pièce qui se jouait sans elle, à l’instigation de sa belle-soeur. Elle ne tarderait pas à connaître le fin mot de l’histoire, une histoire qui aurait pu lui coûter la vie.
Ma tante s’était en effet réconciliée avec ma mère dans l’intention de tromper sa vigilance et d’obtenir sa confiance. Elle projetait en effet de l’empoisonner, tout simplement ! Et pour accomplir son funeste dessein, elle alla bêtement se confier à l’autre belle-sœur, tante H., pour lui demander son aide. Celle-ci, horrifiée par tant de malveillance, la dissuada d’accomplir son geste criminel et s’empressa, bien entendu, de prévenir ma mère pour la mettre en garde contre les intentions diaboliques de sa belle-sœur. L’affaire fut portée à la connaissance de son mari, qui la réprimanda avec vigueur.
Ma tante avait conçu son projet criminel sous l’emprise de la jalousie, une jalousie obsessionnelle féroce, due au fait que ma mère était « la plus belle », comme elle l’avait avoué. Cela lui était intolérable. Après sa repentence, ma tante bénéficia d’une certaine mansuétude. Ma mère se méfia longtemps d’elle, puis l’histoire fut oubliée. Tout est bien qui finit bien.

A l’angle nord-ouest de la maison familiale, au premier étage, se trouve, souvenez-vous la chambre de mes parents. Vous y accédez par un escalier en pierre attenant à la cuisine commune, qui débouche sur une petite terrasse, plein sud, qui offre une vue sur toute la vallée et sur la montagne où se trouve le village de ma mère.
La pièce de seize mètres carrés environ vous paraît vide. Le seul meuble qui s’y trouve, en effet, est le petit coffre de mariage multicolore de ma mère, rangé dans un coin. Une grande natte en alfa tressé, roulée avec des couvertures à l’intérieur, est appuyée dans un angle du fond de la chambre. Elle nous sert de couchage. Les murs sont enduits d’une couche de glaise mélangée à de la bouse de vache encore molle et saupoudrée d’un peu de paille fine.
Au-dessus de l’âtre, aménagé à gauche de la porte en entrant, , sur une petite surface légèrement surélevée, se trouve l’étagère où ma mère range quelques tasses, une cafetière et une petite casserole. Au mur sont fixés trois petits piquets en bois qui servent de porte-manteau. Le sol est enduit d’un mélange identique à celui des murs. La paille permet d’éviter les fissures ou de limiter leur importance.
Devant la porte, à l’intérieur, un petit espace cimenté est aménagé pour la toilette. Toilette réduite au strict minimum : visage, aisselles, pieds et parties génitales, le tout avec une casserole d’eau !
C’est dans cette chambre sans plafond, glaciale en hiver, brûlante en été, que nous sommes conçus et nés, mes cinq frères et mon unique sœur. La pièce est dépouillée de tout ornement. Malgré les dissensions inhérentes à tous les couples, qui apparaissent par moments, mon père et ma mère semblaient vivre heureux avec une belle progéniture autour d’eux.
Et puis, un jour, sans crier gare, mon père quitta la maison et partit pour la France. Sans explications. On spécula longtemps sur son départ : certains avancent l’idée d’une mésentente fraternelle, d’autres celle de la paresse. Cette version est tentante et séduisante mais aucunement convaincante. Je ne pense pas que mon père soit paresseux, comme on tente de le qualifier ! Sinon, comment expliquer son assiduité au travail, en France, dans les usines et surtout dans les mines de charbon, pendant plusieurs années consécutives ? Mon opinion est que mon père était animé d’un esprit d’aventures, qu’il désirait ardemment satisfaire. Pour changer d’horizon, il mit son projet à exécution. En tout cas, il ne donna jamais sa version des faits.
Toujours est-il que ma mère supporta mal cette séparation. Au moindre prétexte, elle gagnait sa chambre pour verser des larmes en silence, à l’abri des regards, pour préserver sa dignité et ne pas s’offrir en spectacle à la famille. Quand ses enfants la surprennent en pleurs, elle s’essuie vite les yeux, prétextant un grain de poussière dans l’œil !
Mais nous ne sommes pas dupes, le chagrin se lit visiblement sur son visage, qu’elle s’empresse de recomposer, pour nous serrer tendrement dans ses bras charnus. Oui, ma mère a beaucoup souffert de l’absence de mon père, une absence qui a duré treize ans ! Combien de fois l’ai je vue faire des offrandes à des charlatans réputés avoir un pouvoir, en vue d’une action de grâce auprès d’un saint protecteur pour lui faire revenir son mari. Et ces mêmes escrocs, qui renouvelaient chaque année les mêmes promesses de retour, pendant qu’elle glissait d’autres offrandes dans leurs escarcelles... Elle consulta également une chiromancienne. En vain. Pauvre mère !
Ma mère souffrait beaucoup de maux de tête accompagnés de vomissements. Appelons-les migraines. Elle demandait au plus lourd de ses enfants de s’asseoir sur son front pour la soulager un moment. Quelquefois, elle nous envoyait chercher des feuilles sèches de laurier rose. Dans un mortier, elle les réduisait en poudre, qu’elle inhalait pour provoquer des éternuements intempestifs, qui « allégeaient sa tête et soulageaient sa douleur ». Parfois, elle utilisait, mais il était rare d’en trouver, des sangsues qu’elle s’appliquait sur chaque tempe, jusqu’à ce qu’elles soient gorgées de sang, ce qui diminuait sa souffrance. Elle appliquait également ces petites bêtes molles, terminées à chaque extrémité par une ventouse, sur les articulations rhumatismales et douloureuses.
Ma mère nous parlait souvent des querelles qu’elle avait avec mon père, qui exigeait d’elle obéissance et soumission. Mais elle ne l’entendait pas ainsi. Femme fière, à fort caractère, elle considérait mon père comme son égal et voulait qu’il la traitât de même ! Ce qui n’était pas dans la coutume. D’où des accrochages fréquents, plus ou moins prolongés. Mais il arrivait toujours un moment où ils reprenaient leur vie d’amour et de haine.
C’est à l’âge de dix.-huit ans que ma mère accoucha d’une enfant, qui vécut peu de temps. S’agit-il d’un premier rodage ? Il faut le croire. En effet, à partir de vingt ans, elle mettait au monde un enfant tous les deux ans environ, d’abord tous du même sexe, des garçons jusqu’au cinquième, puis une fille.
C’est lorsque ma mère était enceinte de ma sœur que mon père nous quitta. Je venais à peine de dépasser mes trois ans et je n’ai aucun souvenir de la période qui précède. Il n’assista pas à la naissance de ma sœur, neuf mois plus tard, mais moi si, aussi incroyable que cela puisse paraître. J’avais moins de quatre ans. La porte de notre chambre était entrouverte. Ma mère était en train d’accoucher, ce que j’ignorais, allongée à même le sol, sous la petite fenêtre, quand j’entendis du balcon où je me trouvais des gémissements de douleur et des paroles : « Ça sort ! Ça sort ! » Je rentre, par curiosité, sans savoir de quoi il s’agit. Et que vois je ? Ma mère qui me fait face, les jambes nues écartées, le bas-ventre ensanglanté. Et j’entends ma tante Aâdada qui seconde ma mère s’exclamer : « Tiens ! C’est une fille ! » Soudain, entendant du bruit derrière elle, ma tante se retourne vivement et découvre ma présence. « Que fais-tu là et qui t’a permis d’entrer ? Allez, fiche le camp ! »
Je partis, tête basse, tout en ignorant que je venais d’assister, de visu, à la naissance de ma sœur, tout à fait par hasard. Cette vision ensanglantée de ma mère, allongée sous la petite fenêtre, le visage souffrant, ma tante me tournant le dos (merci, ma tante !), laissa une trace indélébile dans ma mémoire. Jamais cette image ne m’a quitté.
Treize ans d’absence ! Faut-il le regretter ou le féliciter ? Si mon père avait été présent, il aurait probablement engendré sept autres enfants, au rythme d’un tous les deux ans ! A son retour, en effet, il donna naissance à une fille, puis à un garçon décédé quelques mois plus tard d’une déshydratation du nourrisson. Nous serions bien une quinzaine de frères et sœurs s’il n’avait eu la bonne idée de partir à temps !
Un bref retour de mon père
J’avais un peu plus de quatre ans. Mon père, émigré en France un an auparavant, nous fit l’agréable surprise de réapparaître à l’improviste, après la naissance de ma soeur. Pourquoi ? On n’en sait rien.
Quel bonheur pour nous ! Quelle joie pour ma mère et ma grand-mère paternelle qui ont retrouvé le sourire !
Parti sans crier gare, le voilà de retour de façon tout à fait inattendue, un sac à la main, gai comme s’il s’était absenté à peine quelques jours. Il distribua des bonbons à ses enfants, ainsi qu’à ses neveux et alla s’asseoir, entouré de toute la famille. On le questionna sur son voyage, son travail en France et sa vie ordinaire. A toutes les questions, il répondit avec empressement. N’étant en France que depuis un an, il n’avait pas grand chose à nous raconter. Il habitait une chambre d’hôtel qu’il partageait avec un ami à Aubervilliers et ils faisaient leur cuisine ensemble. Mon père travaillait dans une forge comme manutentionnaire. Mal payé, il subvenait tout juste à ses besoins. Il ne pouvait économiser d’argent pour aider ses frères.
La soirée se termina dans l’euphorie générale, puis mon père monta avec nous dans notre chambre, nous raconta quelques histoires puis se coucha, fatigué du voyage.
Le lendemain dans l’après-midi, comme je me trouvais seul avec lui, il me prit la main et m’emmena promener jusqu’à la rivière en me racontant des blagues. En route, je lui demandai s’il était possible de prendre le train avec lui, et d’aller faire un tour en France dans la journée. Il éclata de rire et me dit :

« Tu es trop petit et la France trop loin.
-Et quand je serai grand ? lui demandai-je.
— Oh ! Quand tu seras grand, tu n’auras plus besoin de moi et tu pourras voyager tout seul. »
Paroles prémonitoires qu’il ne crut pas si bien dire.
Pendant quelques jours, ma mère retrouva confiance et sérénité. Vigilante, elle était toujours prête à affronter ses foudres quand elle estimait que son mari dépassait les bornes. Mais les retrouvailles avec mon père furent malheureusement de courte durée.
C’était un jour de semaine. L’événement resta gravé à jamais dans ma mémoire juvénile. Mon père se leva tôt, se rasa, s’habilla, et prit le café que lui prépara ma mère. Il bavarda quelques moments avec sa mère, ses belles-sœurs, puis se leva et dit à qui voulait l’entendre qu’il allait au village pour affaire et qu’il rentrerait dans la soirée.
Sans bagage, calme, sans trahir aucune émotion, sans prendre congé, il sortit de la maison. Je le suivis, ainsi que mon frère Malek. Il me prit la main pendant un bout de chemin puis s’arrêta et se pencha pour nous embrasser tendrement. Il nous demanda de retourner à la maison en nous promettant de nous rapporter des bonbons à son retour. Et il s’en alla.
Je le regardais s’éloigner. Au bout de quelques mètres, il se retourna et nous fit signe de rentrer à la maison. Nous restâmes là, plantés, pendant qu’il s’éloignait d’un pas lent et hésitant, le pas de quelqu’un qui a mauvaise conscience.
Au bout du chemin, il entama la descente de la pente. Visible à mi-hauteur seulement, il s’arrêta un instant et se retourna. Il vit que nous étions toujours là, immobiles, et que nous le suivions des yeux. Il leva le bras une dernière fois en signe d’adieu et disparut pour de bon, probablement plein de remords. Depuis ce jour, gravé dans ma mémoire, je vois toujours mon père s’éloigner sur ce chemin en bas de la maison, de dos, son bras levé, puis, quand il aborde la pente, je vois décroître progressivement les jambes, le dos, les épaules et enfin la tête, tel un homme qui s’engloutit lentement dans une eau profonde, pour un voyage sans retour. Cela n’est pas sans me rappeler le mythe de Sisyphe : il m’est impossible, chaque fois que j’y songe, de mettre fin à ce départ interminable.
Pauvre père ! Comme tu devais souffrir d’avoir abandonné tes petits sur le chemin sans qu’ils se doutent de rien. Mais comment leur dire qu’ils ne te reverraient pas de sitôt sans provoquer un bouleversement psychologique dans leurs têtes innocentes ? Grand dilemme !
Je suis certain que tu as versé des larmes, lorsque tu nous as lancé ton dernier regard. Sous ton dehors exigeant et dur se cache en effet une âme sensible et un cœur tendre : tu ne pouvais pas t’empêcher de pleurer. Pudique, tu as attendu de tourner le dos pour laisser épancher ton cœur et verser tes larmes en secret.
Pour éviter le drame de la séparation, tu as préféré te taire, ne rien dire. Ah ! Comme cela a dû être pénible pour toi, de te sentir coupable de trahir la confiance de tes proches, celle de ta femme et de ta mère, de tes enfants et de tes frères ! Pauvre père !
Sur le chemin, tu as fait tout ton possible pour éviter de nous peiner. Mais connais-tu la suite ? Non : je m’en vais te la raconter, père, si jamais tu m’écoutes !
Quand tu as disparu au bout du chemin, nous sommes rentrés à la maison, mon frère et moi, tout contents d’attendre ton retour. Ma mère, qui riait et plaisantait sans complexes avec ses belles-sœurs, nous demanda si tu étais parti au village. Nous répondîmes par l’affirmative. Visiblement, toute joyeuse qu’elle était d’avoir récupéré son mari, elle ne se doutait de rien. Comme nous.
Dès le milieu de l’après-midi, j’ai franchi le portail pour me poster dehors et guetter avec impatience ton retour, père ! Je refusais de rentrer à la maison, malgré les injonctions de ma mère, car je ne voulais à aucun prix manquer ton retour, pour être le premier dans tes bras et fouiller dans tes poches que j’espérais pleines de friandises.
Le temps passe et le soleil décline à l’horizon. Chaque silhouette aperçue au loin sur la route me fait battre le cœur, me fait espérer que tu es de retour. Et quelle déception quand ce n’est pas le cas ! L’inquiétude grandit. A présent, le soleil derrière la montagne lance ses derniers rayons rougeâtres pour incendier une traînée de nuages à l’horizon. Il fait sombre sur la route.
La nuit tomba, noire et chaude, remplie de l’épais parfum des chaumes. Je m’apprêtais à rentrer à la maison, la mine déçue, quand j’aperçus une ombre s’approcher à quelques dizaines de mètres. Je fis vite demi-tour et courus à sa rencontre. Lorsque je fus assez près, je m’arrêtai net, reconnaissant notre voisin. Pas de chance, ce n’était pas toi, père.
« N’aie pas peur ! me dit-il.
— Non, ce n’était pas la crainte, mais j’ai cru que c’était mon père qui revenait du village, lui répondis-je. Ne l’as-tu pas rencontré ?
— Euh... à propos de ton père... J’ai un message pour ton oncle Chérif. Va le chercher. »
Visiblement, il ne voulait pas me peiner.
Je m’exécutai sur le champ et mon inquiétude était à son comble. Le voisin prit mon oncle à part et lui délivra son message, que j’entendis, en retrait, dans l’ombre de la nuit. J’avais juste saisi :
« Inutile de l’attendre, il est reparti en France et je l’ai vu monter dans le train avec sa valise.
— Avec sa valise ? Mais, il n’en avait pas, ce matin, en partant, lui dit mon oncle.
— C’est parce qu’il l’avait laissée à la gare pour ne pas éveiller vos soupçons. »
C’est vrai, père, le coup de la valise ? Abasourdi par cette nouvelle consternante, je courus voir ma mère pour lui répéter les paroles entendues. Elle me calma d’abord, en nous laissant entendre que ce n’était peut-être pas vrai. Mais mon oncle confirma vite mes dires, et elle parut accablée. Blême, elle ne dit mot.
Ma mère accusa mal le coup mais garda son sang-froid. Au dîner, l’appétit fut coupé pour tout le monde, et le repas, vite expédié. Nous montâmes nous coucher, ma mère et ses six enfants réunis autour d’elle, pour digérer ta trahison, père. Pendant un temps, elle ne dit rien. Seules ses larmes sans hoquets parlaient pour elle. Elle alluma la lampe à huile en terre cuite posée sur la planche au-dessus de l’âtre froid. La flamme pâle et sans force vacille, comme ivre, fait danser ses ombres sur les murs nus. Assise sur un petit banc, le coude droit appuyé sur son genou, le menton dans la paume de la main, ma mère a de la peine. Une peine profonde.
Petit bout de femme, les yeux hagards, elle regardait dans le vague de la chambre nue sans comprendre. Elle attachait son regard sur ce monde extérieur, beau mais insaisissable, où rôdait, pensait-elle, immanquablement la trahison. D’esprit naturellement sain, elle n’arrivait pas à concevoir la perfidie de son mari. Dans l’émotion, le désespoir, elle se tait pour se réfugier dans le silence.
Et que pouvait-elle dire d’un événement qui la dépassait, la surprenait ? Que pouvait-elle faire ? Visiblement, ma mère n’était pas heureuse. Elle regardait, de loin, le bonheur, celui des autres, et son visage était empreint de souffrance. Elle aurait voulu crier pour se soulager, mais la pudeur et l’amour propre l’en empêchaient. Elle ne voulait pas sacrifier sa dignité.
Que pouvait-elle faire ? Se révolter ? Ses mains tremblent de désespoir. On a le sentiment qu’une lame de fond furieuse va se lever, exploser, pour exprimer sa colère. Mais à quoi bon, pensait-elle, livrer le combat du pot de terre contre le pot de fer ? Le combat est inégal. Il n’y a pas de lutte possible sous la dure chape des traditions. L’homme s’octroie tous les droits. Pas la femme. Alors, ma mère, résignée, d’un geste lent mais sûr, essuya du dos de sa main les perles argentées qui coulaient sur ses joues pâles.
Elle tenta de nous consoler. « Ne vous en faites pas, il reviendra bientôt, disait-elle. Pour le moment, couchons-nous. » Nous nous étendîmes sur la grande natte d’alfa déroulée à même le sol. Un instant, demeurée debout, son regard triste erra dans la pièce austère, mal éclairée, puis se fixa sur les têtes agitées et bruyantes de ses petits. Elle pensa : « Heureusement que j’ai auprès de moi mes enfants chéris. » Pauvre mère, que pouvais-tu faire d’autre dans ton monde où les hommes considèrent que la femme a été créée par Dieu pour les servir... et pour qu’ils s’en servent !
C’est vrai, père, que tu reviendras bientôt ? Dis, c’est vrai ? Tu sais, père, ton départ nous as causé beaucoup de chagrin. Oui, vraiment, énormément. Tu ne l’as pas vu, certes, mais tu devais bien t’en douter.
D’un autre point de vue, père, je comprends ton attitude. Tu as choisi la plus simple, la moins coûteuse pour toi, la fuite. Le mot n’est pas juste. Disons un départ discret pour éviter tout problème de séparation : le désaccord de tes frères, en charge de ta progéniture, les lamentations et les supplications de ta mère, les larmes de tes enfants et de ta femme.
Oui, ma mère aurait versé des larmes en ta présence pour te signifier son irréductible désapprobation, mais ne t’aurait jamais supplié ! Non, ce n’est pas dans son tempérament, car elle est trop fière, ma mère. Elle sait garder la tête haute en toute circonstance.
Alors, n’as-tu pas eu raison de t’en retourner en France sans prévenir ? Pour moi, je pensais qu’il eût été agréable d’avoir un père à nos côtés, qui nous dise des mots gentils, qui nous raconte des blagues, qui nous rassure, qui nous fasse sauter sur ses genoux... un père qui nous aime. Au lieu de cela, tu as choisi d’être un père absent qui nous laisse sans nouvelles. Bien sûr, tu ne sais ni lire, ni écrire. Mais si tu avais su, l’aurais-tu fait ? Aurais-tu demandé des nôtres ? Telle est la question. Tu avais la conscience tranquille en sachant que tes frères, veilleraient sur nous et que matériellement, nous ne manquerions de rien. En cela, tu as raison, père. Mais tes frères ne peuvent nous offrir l’affection et la tendresse dont nous avions terriblement besoin. Cela relève de ton domaine, et tu as manqué à ton devoir. Si bien que j’ai passé mon enfance entre le chagrin et l’espoir toujours déçu de te revoir, chaque année, en période de vacances.
Et le chagrin de ma mère, y as-tu pensé ? Depuis longtemps, elle s’enlisait, végétait dans une forêt dense et sombre, sans lueur à l’horizon. Alors, pour éviter la déprime, elle s’adonnait à fonds perdu à l’entretien de la maison, aux travaux ménagers, à l’éducation de ses enfants. La routine, en somme ! Et les jours, les semaines, les mois, les années passent à rêver le retour de son mari. Quelle misère !
Bonne nuit, père, nous allons nous coucher. Dans le clair-obscur diffusé par la lampe à huile sur l’étagère, près de la porte, nos visages pâles variaient leur teinte au gré de la flamme qui vacillait par moments, sous l’influence d’imperceptibles mouvements d’air. Ma mère éteignit la lampe à mèche charbonneuse, et la chambre fut plongée dans l’obscurité totale. Aussitôt, une odeur d’huile rance s’exhala de la lampe pour se répandre dans la chambre close. Des larmes mirent un baume sur son cœur meurtri.
Le temps passa sans que ma mère ne parvînt à guérir de la blessure que mon père lui avait infligée par son départ inopiné et incompréhensible. Debout sur le balcon, on la voit jeter un regard de l’autre côté de la vallée, au village maternel, comme pour implorer un soutien moral de sa mère. Les larmes aux yeux, elle ne peut s’empêcher de penser à celui qui faisait, malgré tout, partie de sa vie.
L’école
La nuit était douce. A l’aube, le silence n’était rompu que par le chœur à trois voix de nos coqs perchés sur les figuiers de barbarie, dont les raquettes étaient encore chargées de fruits rouge brun.
Il faisait beau et sec, ce matin de début septembre, lorsque ma mère nous réveilla pour nous préparer à partir pour l’école. La brume matinale se lève sur la vallée pour laisser place au soleil à l’horizon qui éclaire de ses rayons obliques le filet argenté de l’Oued Sahel que l’on traverse à gué en cette période. L’eau claire murmure, indifférente et monotone, pour aller s’engloutir, au loin, très loin aux abords de Bougie, dans l’eau bleue de la Méditerranée.
C’est un grand événement pour moi, d’aller à l’école ! C’est que désormais, je fais partie des grands garçons. J’ai grandi depuis l’année dernière et m’en suis aperçu en regardant mes pieds : ils sont plus éloignés de mes yeux que d’habitude. Pas de beaucoup, certes, mais j’en suis convaincu. C’est que, depuis quatre mois, j’ai sept ans !
Je n’ai pas bien dormi la nuit passée, pour avoir subi une grosse frayeur. La veille, après dîner, nous étions montés nous coucher, avec ma mère, dans notre chambre du premier étage. J’étais entré précipitamment dans la pièce sombre, pensant que ma mère me suivait. Me retrouvant seul, un vent de panique s’empara de moi et je poussai un cri en me sauvant. Ma mère, alertée, eut juste le temps de me recevoir dans ses bras comme un boulet.
« Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle.
— Un djinn ou un fantôme a essayé de me saisir ! Je l’ai senti comme un souffle ! lui répondis-je en tremblant.
— Mais non ! Calme-toi, n’aie pas peur. Je vais allumer la lampe », dit-elle.
La lumière pâle se fit, mais cela ne me rassura pas pour autant. Ma mère déroula par terre la grande natte en alfa entrelacé et étala dessus une couverture en laine. Puis, nous nous couchâmes, bien alignés, comme des soldats de plomb, avec, comme oreillers, nos vêtements pliés. Ma mère, couchée au milieu, étale les couvertures sur ses enfants, comme le ferait une poule déployant ses ailes sur ses poussins. Ce soir-là, j’avais tellement peur que je n’ai pas sorti ma tête des couvertures jusqu’au matin.
On s’est réveillés avec le jour par un temps chaud. Pas un souffle de vent toute la nuit. Ou alors je n’ai rien entendu, étant sous les couvertures. Et ce matin, une brise légère et fraîche venue de l’est s’est levée. Profitons-en, ça ne durera pas. Depuis plusieurs mois, la chaleur est de plus en plus pesante.
Lavé, habillé, je pris mon petit déjeuner, un plat réchauffé, identique à celui du dîner de la veille, du couscous, pour ne pas changer, et me voici fin prêt à partir à l’école du coin, située à plus d’un kilomètre de chez nous. Chacun prit sa provision pour le repas de midi et nous partîmes, moi tout particulièrement joyeux, avec tout de même une petite note d’inquiétude, face à l’inconnu. Ma mère a bien recommandé à ses grands fils de prendre soin de leur petit frère.
Nous n’avons ni crayon, ni cahier, ni livre, ni cartable. Savais-je seulement ce qu’était un cartable ? C’est l’école qui fournit le nécessaire, à l’exception du cartable. Le chemin est caillouteux, par endroits épineux, ce n’est vraiment pas confortable pour des pieds nus. Nous sommes arrivés à l’école avec un peu d’avance, ce qui m’a permis de prendre connaissance des lieux.
Le bâtiment est construit tout au bord de la route nationale Alger-Bougie, à deux cents mètres de la gare de chemin de fer, au lieu-dit Allaghane. Vous êtes en face de l’école, vous pénétrez par une petite porte dans la cour recouverte de gravier et de sable. Sur votre droite, un petit muret, au long duquel s’épanouissent des mimosas odorants et des rhododendrons à fleurs rouges. Au fond de la cour, derrière le mur, se trouve un potager. A gauche, un robinet d’eau potable et, à droite, deux W.C. et un urinoir. Derrière le mur du robinet se trouvent la buanderie, à droite, et le logement du maître, à gauche. Le préau, à carrelage lisse fort appréciable pour mes pieds meurtris, est situé juste après la porte d’entrée, sur votre gauche. Il est soutenu par deux piliers blancs et lisses. Une rangée de portemanteaux était installée de chaque côté pour accrocher nos affaires et nos musettes.
Sous le préau, l’entrée de la classe unique. Vous franchissez la porte et, juste devant vous, se trouve un tableau noir sur son chevalet, faisant face à deux rangées de tables destinées aux CPI et CP2. Un peu plus loin, vous apercevez une rangée de tables pour CE1 et CE2 et une autre pour CM1 et CM2, à gauche. A votre droite, le tableau noir avec ses craies surplombe une estrade sur laquelle trône, à gauche, le bureau du maître. Derrière la porte d’entrée est encastrée dans le mur une armoire de rangements pour les livres, cahiers, porte-plume, crayons, gommes, encre, craies, éponges, chiffons et règles.
Il est huit heures trente. L’instituteur entre dans la cour, donne un coup de sifflet, ordonne un alignement impeccable en deux rangées, les petits devant et les grands derrière. Il fait l’appel : d’abord les CP1, les CP2, puis les CEI, CE2, CM1 et CM2, dans l’ordre d’entrée. La classe est pleine à craquer et, pour placer tous les nouveaux, le maître doit installer trois enfants par table en CP. En tout, il y aura quarante élèves à gérer. Mais cela ne durera pas longtemps, car, à partir du mois de décembre, beaucoup d’enfants ne retourneront pas à l’école, retenus par leurs parents analphabètes qui ont besoin de bras pour des petits travaux, cueillette des olives notamment, garde de bestiaux... Si bien qu’au dernier semestre, il restera à peine vingt-cinq élèves.
Deux choses me frappèrent ce premier jour de classe, et qui furent pour moi, qui sortais des jupes de ma mère, de véritables découvertes : le préau avec son carrelage (je n’arrêtais pas de marcher dessus, tellement je le trouvais lisse et agréable, mes pieds nus y ressentaient un plaisir extrême !) et l’instituteur, cet homme au teint clair, avec des yeux noirs, un nez droit. Ses cheveux frisés étaient séparés par une raie décalée à gauche. Bien rasé, de mise élégante, il portait un costume Prince-de-Galles gris, dont le pantalon était bien repassé, sur une chemise blanche à col italien (comme je le découvris des années plus tard), ornée d’une cravate rayée foncée. Ses chaussures noires bien cirées brillaient. Quelle allure ! Quelle classe ! Mon admiration pour lui était sans bornes.
Il nous parla de l’organisation de la classe avec beaucoup de douceur, de gentillesse et de simplicité. Il s’appelait Ferrani. Il sentait bon l’eau de Cologne !
Oui, je suis stupéfait de découvrir la mise raffinée de cet homme et de la comparer à la mienne, celle d’un fils de paysan, crotté, sentant la bouse de vache et le crottin, aux vêtements rapiécés tant de fois que l’on a du mal à distinguer à première vue le tissu originel. Je crois que c’est ce jour-là qu’est née ma volonté de tout faire pour ressembler à cet instituteur.
Le maître nous distribua crayon, porte-plume, cahier, gomme. J’étais assis à la première table. Dès la première heure, il écrivit au tableau noir l’alphabet et nous fit prononcer tous ensemble à haute voix : a, be, ce, de, e, fe...
Le soir, je rentrai à la maison fatigué mais content. Je relatai dans le détail mon odyssée à ma mère qui me félicita en m’embrassant tendrement.
La semaine suivante, il passa à la pratique de la langue française en joignant le geste à la parole : « je me lève », « je m’assois sur le banc », etc. Le maître, consciencieux et doux, fit tout son possible pour nous encourager à apprendre, avec des bons points et quelquefois des morceaux de chocolat pour ceux qui étaient prompts à répondre ou qui récitaient bien leurs leçons.
Malheureusement, cet instituteur, adoré des élèves, changea de poste l’année suivante et fut remplacé par une vraie brute — le mot n’est pas fort. Dès qu’un élève ne comprenait pas, il devenait fou et distribuait des coups à tour de bras. Jusqu’en CE2, j’étais épargné, étant bon élève ; mais, à partir du CM1, je reçus une quantité astronomique de coups, à cause de ma nullité en arithmétique. J’étais littéralement maltraité, et je n’étais pas le seul. Il nous giflait si fort des deux mains que, souvent, on était assommé. S’en apercevant à temps, il nous retenait alors, pour éviter la chute. Certains élèves étaient battus jusqu’à ce qu’ils mouillent leurs pantalons. Quant à moi, j’avais toujours des bosses sur la tête et j’ai fini par détester l’école à cause de l’arithmétique dispensée de onze heures à midi. Par la faute de cette matière, j’étais roué de coups pour toute ma vie.
Parfois, pour éviter la leçon de onze heures, je parvenais à déjouer sa vigilance en employant une ruse de mon invention. Pendant la récréation, quelques instants avant onze heures, je m’adosse à un pilier du préau, exposant ainsi mon front au soleil ardent. Puis, dès que le maître est de retour, je m’avance vers lui pour lui signaler que j’ai mal à la tête. Il palpe mon front, le trouve naturellement brûlant et m’autorise à rentrer chez moi. Et le tour est joué ! Pour ne pas éventer mon stratagème, je prenais bien soin d’espacer les intervalles, ce qui l’empêcha de découvrir le pot-aux-roses. Même mes frères et mes cousins sont tenus à l’écart de mon secret : on ne sait jamais, on ne peut être à l’abri d’une dénonciation vengeresse !
A cause de la brutalité sans fin de l’instituteur, l’école était devenue ma hantise. Un jour, sa mère étant intervenue pour le supplier d’interrompre ses violences sur sa fille de six ans, il devint cramoisi, délaça une chaussure et la lui lança à travers la porte, qu’elle dut claquer vite derrière elle pour éviter le projectile.
Oui, je hais l’école également à cause de mes pieds meurtris : se rendre à l’école distante de plus d’un kilomètre, pieds nus, plantes de pieds grillées par une poussière incandescente en période chaude, souvent suppurantes à cause des épines restées plantées dedans, c’est insupportable. Insupportable également de marcher, l’hiver, pieds nus, sur un sol souvent gelé, provoquant de profondes gerçures aux talons.
Oui, je hais l’école et surtout l’instituteur qui nous gratifiait fréquemment de coups de règle sur ces mêmes pieds gelés, dès que l’on arrivait en retard. Un matin d’hiver, il faisait un froid glacial, le sol était blanc et nous nous étions réveillés tard. Pas de doute, nous allions encore une fois subir le châtiment de la règle sur la plante des pieds. Mais comment l’éviter ? Encore une fois, je fis appel à la ruse. Une des mes tantes habitait la nouvelle maison que l’on appelait « la maison du bas », à mi chemin de l’école. Parvenu à elle, je me mis à boiter et à gémir de douleur tout en lui montrant mon talon à vif. Elle me fit asseoir près du feu et me garda chez elle. Mes frères continuèrent leur route et eurent droit, comme il était prévisible, à la règle sur la plante des pieds gelés.
Le soir, lorsque je regagnai la maison avec mes frères, j’allais beaucoup mieux, bien entendu ! Il était inutile de se plaindre auprès de nos parents, convaincus comme ils l’étaient du bienfait des mauvais traitements infligés.
Oui, j’ai beaucoup souffert de mes pieds, dont quatre orteils (deux à chaque pied) portent à jamais les stigmates des coups dans les pierres tranchantes : les ongles sont cornés, épaissis, déformés, difficiles à couper.
Un jour, comme ma mère me le rappela, en revenant de l’école, elle me surprit dans la chambre en train de sermonner mes pieds en gémissant :
« Oui, c’est bien fait pour vous, ce qui vous arrive ! Je vous ai maintes fois prévenus de faire attention où vous vous mettiez, au lieu de regarder ailleurs ! Je vous ai mis en garde contre les pierres aiguës, obstacles permanents dressés sur votre chemin, mais vous n’obéissez jamais.