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Technologies de l'information et de la communication

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Description

Parmi les pratiques qui contribuent à fédérer les jeunes, les pratiques médiatiques, notamment celles des technologies de l'information et de la communication (TIC), sont essentielles. Le rôle des médias désormais "traditionnels" est déjà bien connu : la télévision, la radio occupent aujourd'hui une grande place dans l'intégration des jeunes à la sphère juvénile. Ce numéro d'Agora jeunesse consacre un dossier à l'appropriation des médias numériques en Europe par les jeunes.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2008
Nombre de lectures 184
EAN13 9782336269252
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Agoradébats/jeunesses
N° 46
E
4 TRIMESTRE 2007

Agora46 28/01/08 12:06 Page1

Agora46

28/01/08

12:06 Page2

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Hommage àPierre Mayol

Pierre Mayol, membre du comité de rédaction de la revue, nous a quittés le dimanche
21 octobre 2007. Sa disparition a été brutale et nous a surpris alors que nous avions
des échanges réguliers et qu’il était prévu un déjeuner de travail et de discussion pour
1
nous mettre définitivement d’accord sur l’articlequ’il avait donné àAgoradès juillet et
retravaillé pendant les vacances.
Pierre était un ami de longue date pour tous ceux qui, étant à l’INEP (l’institut qui a
précédé l’actuel INJEP), ont eu l’occasion de travailler avec lui pour les « Cahiers de
l’animation » dirigés par Geneviève Poujol ou au sein du réseau Jeunesses et
sociétés créé en 1982 et qui réunissait des jeunes chercheurs sur les questions de
jeunesse. Dès la création d’Agora débats/jeunessesen 1995, Pierre a été un membre
actif du comité de rédaction, toujours présent, toujours prêt à « prendre sa part »,
ouvert à ceux qui affichaient d’autres convictions, d’autres références que lui. C’est
ainsi qu’il avait dernièrement manifesté sa satisfaction de voir le comité de rédaction
rajeuni et qu’il soulignait avec sa bienveillance habituelle la créativité, l’enthousiasme
et le professionnalisme des jeunes après deux séances du nouveau comité.
La solide formation de Pierre en philosophie, ethnologie, anthropologie, nourrie par
ailleurs d’une immense culture littéraire classique, en faisait un humaniste rare à notre
époque. Toujours à l’affût du sens des mots, des pratiques sociales, attaché à rendre
visible l’invisible. Son travail dans les années 1974-1977 aux côtés de Michel de
Certeau, avec Luce Giard et quelques autres, l’avait convaincu que la culture était
plurielle, enracinée dans le quotidien. Coauteur avec Michel de Certeau et Luce Giard du
tome II deL’invention du quotidien, il était attentif à ce que Michel de Certeau
appelait le « murmure des sociétés ».
Son intérêt pour les pratiques culturelles et artistiques, sa connaissance de ce champ,
son érudition en ont fait l’un des experts du ministère de la Culture, recherché pour
ses analyses et ses compétences. On lui doit des travaux sur la musique des jeunes,
on lui doit aussiLes enfants de la liberté, paru en 1997 dans la collection « Débats
Jeunesses », où il livre une analyse positive et optimiste sur les conditions d’autonomie
et de liberté offertes aux jeunes dans le domaine de la culture. Proche de l’éducation
populaire, il a travaillé avec les réseaux de militants et mené des travaux de
capitalisation sur la vie associative culturelle pour le ministère de la Culture. Il a travaillé
également comme expert pour le Commissariat général du Plan, pour le rapport
e
« La création face au système de diffusion » (XIPlan ) et pour le rapport de Jacques
Rigaud « Pour une refondation de la politique culturelle ». Depuis quelques années, il
était professeur associé à l’université de Bourgogne, et il ne cachait pas le plaisir qu’il
avait à transmettre aux générations d’étudiants tout ce qui l’avait construit.
Membre fidèle du comité de rédaction de la revueEsprit, Pierre était quelqu’un
d’engagé. Engagé dans ses choix intellectuels, culturels et artistiques, engagé dans
ses amitiés, engagé aussi dans sa foi chrétienne qu’il assumait parfaitement. On en
trouvera trace dans l’article qu’il nous livre ici. Sa tolérance et sa bonté allaient de pair
avec son exigence de rigueur intellectuelle et en faisaient un homme chaleureux,
modeste, ouvert au débat. Il va nous manquer.

1
« Religiosité, satanisme et gothisme chez les jeunes », p. 86.

La rédaction

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E
AGORA N° 46 – 4

TRIMESTRE 2007

ITINÉRAIRE D’UN SOCIOLOGUE
Entretien avec Olivier Galland,
réalisé par Francis Lebon et Chantal de Linares

6

DOSSIER 14
TECHNOLOGIES DE L’INFORMATION ET DE LA COMMUNICATION :
CONSTRUCTION DE SOI ET AUTONOMIE
Un dossier coordonné par Yaëlle Amsellem-Mainguy, Francine Labadie, Céline Metton

INTRODUCTION
Yaëlle Amsellem-Mainguy, Francine Labadie, Céline Metton
JEUNES ET MÉDIAS NUMÉRIQUES EN EUROPE :
SOMMAIRE
APPROPRIATION ET ENJEUX ÉDUCATIFS
Élisabeth Bevort-Brunder, Isabelle Bréda
LES COLLÉGIENS ET LA TRANSMISSION FAMILIALE D’UN CAPITAL INFORMATIQUE
Cédric Fluckiger

LA COMMUNICATION JUVÉNILE À TRAVERS LES BLOGS DE LYCÉENS
Hélène Delaunay-Téterel

LESFANFICTIONS, NOUVEAU LIEU D’EXPRESSION DE SOI POUR LA JEUNESSE ?
Sébastien François

LE TÉLÉPHONE PORTABLE DANS LA VALLÉE DU FLEUVE SÉNÉGAL
Hamidou Dia

POUR EN SAVOIR PLUS

RELIGIOSITÉ, SATANISME ET GOTHISME CHEZ LES JEUNES
Pierre Mayol

EN ATTENDANT DE « TROUVER SA PLACE » :
LE CHÔMAGE-INTÉRIM DES JEUNES DIPLÔMÉS
Christian Papinot

14

20

32

44

58

70

82

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96

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ACTUALITÉ

107

LIVRES 108
Comptes rendus de lecture108
Parutions 122
AGENDA 126
VEILLE INFORMATIVE130
V. O. 147: 152: 150 • DeutschEnglish :148 • Español&
Recherche / Études / Formations130
Rapports officiels142
Sur le web144

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6

ITINÉRAIRE
D’UN SOCIOLOGUE

Entretien avec Olivier Galland, réalisé par
Francis Lebon et Chantal de Linares

Au cours de cet entretien, Olivier Galland retrace son
parcours de sociologue, depuis des études initiales qui
l’ont amené à rencontrer des personnalités l’ayant
marqué jusqu’à l’évolution plus récente de ses travaux. Il
montre ainsi comment il a pu concevoir progressivement
un modèle conceptuel de l’« entrée dans la vie ». Il
aborde par ailleurs les débats sociologiques actuels et
ouvre des perspectives de travail, notamment sur
l’adolescence comme âge de la vie.

Olivier Galland
Directeur de recherche au CNRS
GEMAS MSH
54, boulevard Raspail
75006 Paris
Courriel : ogalland@msh-paris.fr

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1
Agora :?Olivier Galland, comment devient-on sociologue de la jeunesse

Olivier Galland :Au préalable, je crois pouvoir dire qu’on ne choisit pas de
devenir « sociologue de la jeunesse ». En tout cas, pas en ce qui me concerne. La
vie professionnelle, comme la vie tout court, est faite de rencontres, de hasards,
d’opportunités… que l’on saisit ou pas. Si je me suis orienté vers l’étude de la
jeunesse, c’est parce qu’à la fin de mon DEA, en 1977, je suis rentré dans le centre
de recherches que dirigeait à l’époque Jacques Delors à Dauphine et que j’ai été
immédiatement associé à l’équipe qui menait une enquête sur les jeunes
chômeurs. C’est ce travail de terrain (nous avons rencontré cent quatre-vingt-neuf
jeunes chômeurs dans plusieurs régions de France) qui m’a donné le goût de la
recherche et qui m’a conduit à m’intéresser à la question de la jeunesse.

Agora :Quelle a été votre formation initiale ?

Olivier Galland :J’ai un parcours de formation qui n’est pas linéaire et qui
n’est, au départ, nullement sociologique. J’ai fait une maîtrise de gestion à
Dauphine, au terme de laquelle j’ai entrepris un cursus de sociologie à Paris-V.
Ensuite je suis revenu à Dauphine pour faire le DEA piloté par Jacques Delors, puis
une thèse, que j’ai soutenue en 1981.

Agora :Au cours de cette formation y a-t-il eu des rencontres intellectuelles
marquantes à l’université ou ailleurs qui ont pu orienter vos recherches ultérieures ?

Olivier Galland :La rencontre avec Jacques Delors a évidemment été une
expérience passionnante et enrichissante. J’y ai appris la religion des faits,
l’exigence de la clarté et l’ouverture à la pluridisciplinarité. J’y ai aussi appris
l’exigence de pratiquer une science sociale qui ne soit pas seulement un exercice
académique, mais qui donne également, sans renoncer à la rigueur scientifique,
des outils pour la compréhension des sociétés contemporaines et éventuellement
l’amélioration de leur fonctionnement.
Dans l’équipe de Jacques Delors, à l’époque, il y avait aussi des personnalités
intellectuelles de grande qualité, comme Pierre Rosanvallon qui nous a ouverts,
moi et quelques autres jeunes chercheurs, à la lecture critique des travaux de
sciences sociales et qui nous a permis de nous cultiver un peu, ce que l’université
ne faisait pas très bien.
Dans la suite de ma carrière, j’ai évidemment croisé d’autres personnalités
marquantes. Je voudrais citer Odile Benoît-Guilbot qui travaillait au Groupe de
recherches sociologiques à Nanterre (mon premier labo à mon entrée au CNRS en
1985) et qui m’a initié aux études quantitatives et m’a donné le goût, qui ne m’a
pas quitté depuis, des enquêtes par questionnaire et de l’analyse des données
statistiques (une tradition initiée par Durkheim et qui s’était un peu perdue à l’époque
dans la sociologie française). J’ai fait, sous sa direction, ma première enquête par
questionnaire auprès de lycéens à Elbeuf.

1
Olivier Galland est né en 1951, il est l’auteur, notamment, deSociologie de la jeunesse(Armand
e
Colin, coll. « U », Paris, 2007, 4édition).

N° 46 AGORADÉBATS/JEUNESSES7

ITINÉRAIRE D’UN SOCIOLOGUE

Agora46 28/01/08 12:06 Page8

8

Henri Mendras, directeur du Groupe de recherches sociologiques, puis le
fondateur de l’Observatoire sociologique du changement (OSC) à la naissance duquel
j’ai participé, en 1988, a évidemment été pour moi quelqu’un de très important.
C’était d’abord une personnalité attachante, un mandarin à l’ancienne (voir son
livreComment devenir sociologue : souvenirs d’un vieux mandarin), mais aussi
quelqu’un qui avait beaucoup d’humour, qui cultivait une forme de détachement
aristocratique. C’était aussi un entrepreneur formidable qui avait le don de faire
travailler les gens, de les faire se rencontrer et échanger. Comme Jacques Delors,
même si c’était d’une manière différente, il voulait faire une sociologie qui
permette de mieux comprendre les sociétés contemporaines, une sociologie de la
connaissance pour l’action. Je me suis toujours reconnu dans cette manière de
faire la sociologie qui ne correspond pas tellement au modèle français, plus porté
vers la rhétorique et le formalisme critique. J’ai toujours été horriblement agacé
par les travers du constructionnisme qui, dans le pire des cas, conduisent à
produire des centaines de pages où on déconstruit et reconstruit l’objet à l’infini sans
aboutir à aucun résultat tangible. Pour ma part, j’ai toujours eu envie de faire une
sociologie qui aboutisse à quelques résultats mesurables même s’ils sont
modestes.
Une autre rencontre m’a marqué, celle de Philippe Besnard, qui nous a rejoint
à l’OSC, dont il a pris la direction avant malheureusement de décéder
prématurément. Philippe était un esprit caustique au regard critique acéré, mais aussi et
surtout quelqu’un qui s’intéressait aux jeunes chercheurs, à l’affût des nouveaux
talents qui pouvaient émerger dans la discipline. Lui aussi était un adepte fervent
d’une sociologie positive, d’une sociologie qui produise des résultats.

Agora :Quels ont été vos premiers travaux et recherches ? Dans quel
contexte les avez-vous menés ?

Olivier Galland :Comme je l’ai dit, mon premier travail de recherche a été
l’enquête que nous avons menée avec Marie-Victoire Louis sur les jeunes
chômeurs en 1977-1978. C’était un travail de terrain de grande ampleur. J’y ai
découvert, avec un enthousiasme un peu naïf, il faut bien le dire, car on sortait là de la
sociologie en chambre, certaines réalités sociales de la France contemporaine, par
exemple en allant enquêter dans la cité minière de Briey en Lorraine. C’était un
choc culturel pour un jeune Parisien d’origine aisée, avant d’être un apprentissage
sociologique. J’en garde un souvenir très fort.

Agora:Comment passe-t-on d’un objet délimité comme les jeunes chômeurs
(ou autre) à un questionnement d’ensemble sur la jeunesse ?

Olivier Galland :Pour expliquer ce passage, il faut parler du groupe Jeunesses
et sociétés que nous animions avec Gérard Mauger, Jean-Charles Lagrée, Pierre
Mayol et quelques autres. Ce groupe informel qui rassemblait des chercheurs
d’horizons très divers travaillant sur les questions de jeunesse dans les
années 1980-1990 a été un lieu de débats et d’animation intellectuelle. C’est dans
les discussions et les échanges au sein de ce groupe que j’ai commencé à
réfléchir à la jeunesse comme catégorie sociologique en ayant l’idée d’y réfléchir en

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termes de passage et d’articulation des calendriers professionnels et familiaux,
idée qui paraît évidente aujourd’hui, mais qui ne l’était pas tellement à l’époque où
le débat se focalisait autour des approches culturalistes, pour y adhérer ou les
critiquer. C’était donc un déplacement assez fort de la problématique.
Cela m’a conduit à l’idée de faire un petit livre synthétique rassemblant les
connaissances sur les jeunes, que j’ai publié dans la collection « Repères » pour la
première fois en 1984 et qui a été plusieurs fois réédité depuis.
Un autre moment important qui
C’est dans les discussions et
a contribué à structurer le milieu
et les problématiques a été le col-les échanges au sein de ce groupe
loque organisé au ministère de
que j’ai commencé à réfléchir à
la Recherche en décembre 1985
la jeunesse comme catégorie sociologique
(publié aux éditions du Centre de
en ayant l’idée d’y réfléchir en termes
recherche interdisciplinaire de
de passage et d’articulation des
Vaucresson sous le titreLes jeunes
et les autres).calendriers professionnels et familiaux.

Agora :Quel regard portez-vous sur l’ensemble de vos travaux ? Quelle a été
votre évolution dans la façon de problématiser la place de la jeunesse dans les
âges de la vie ?

Olivier Galland :Ma problématique s’est construite en grande partie en
réaction à l’oukase bourdieusien, le fameux « La jeunesse n’est qu’un mot »,
c’est-àdire la jeunesse n’est qu’une catégorie idéologique produite par les stratégies
concurrentes des classes d’âge en compétition. Cette idée m’a semblé
immédiatement extrêmement réductrice et contradictoire avec beaucoup de faits sociaux
qui montraient que la jeunesse était un acteur de la vie sociale. Il est vrai que
Bourdieu s’était déjà complètement fourvoyé avecLes héritiersqui voulait
montrer, quelques années avant 1968, que le groupe étudiant n’avait aucune
consistance sociale !
Mais ce nominalisme concernant la jeunesse était tout simplement contraire
au simple bon sens : à l’évidence les positions sociales occupées par les jeunes,
dès qu’on les examine sous l’optique du cycle de vie, ne sont pas les mêmes que
celles occupées par les adultes. Cela devait donc conduire à construire une
sociologie de ce groupe social, sauf à considérer comme Durkheim le pensait à propos
des enfants que les jeunes appartiennent à un monde infrasocial.
La grande accusation en provenance des tenants de la sociologie critique était
celle d’essentialisme ou de naturalisme. Cela voulait dire qu’à leurs yeux, parler des
jeunes revenait à construire une essence de la jeunesse atemporelle et totalement
détachée de toute détermination sociale. Mais dès le départ, je me suis demandé
pourquoi il en serait ainsi. Pourquoi parler des jeunes conduirait-il à renoncer à en
parler sous différents angles historiques et pourquoi cela interdirait-il de prendre en
compte toute la gamme des situations sociales ? Cela me semblait absurde.
Mais la meilleure réponse venait de la sociologie américaine des âges de la vie,
et notamment des travaux de Mathilda Riley qui m’ont beaucoup influencé et que
j’ai découverts à la fin des années 1980. Dans cette problématique, la jeunesse est
pensée comme un passage du cycle de vie et comme un moment de préparation

N° 46 AGORADÉBATS/JEUNESSES9

ITINÉRAIRE D’UN SOCIOLOGUE

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1

0

à l’exercice des rôles sociaux de l’âge adulte. C’est tout simplement l’idée
très classique, et ô combien sociologique, de la socialisation, c’est-à-dire de
l’apprentissage des modèles de rôles adultes. Les travaux des anthropologues et
des historiens, à travers l’étude des rites de passage, ceux des démographes,
avec l’étude des calendriers professionnels et familiaux et de leur articulation (je
pense aux travaux de Catherine Gokalp du début des années 1980,Quand vient
l’âge des choix), apportaient aussi
beaucoup d’éléments à cette pro-Il m’est apparu alors que la jeunesse
blématique de la jeunesse comme
ne se définissait plus tellement
passage vers l’âge adulte.
par la discontinuité avec les âges qui
L’ensemble de ces influences
l’encadrent, mais qu’elle établissait
m’a conduit à construire un modèle
plutôt une continuité entre eux, parce
conceptuel de « l’entrée dans la vie
adulte », pensée à la fois commeque le passage de l’adolescence à l’âge
l’articulation de seuils de passage
adulte devenait un processus progressif.
s’effectuant sur deux axes
principaux (scolaire/professionnel et résidentiel/familial) et comme un modèle de
socialisation fonctionnellement adapté à cette combinaison de seuils. Dans un premier
temps cela a débouché sur la proposition de penser la jeunesse comme « un
nouvel âge de la vie » (titre d’un article que j’ai publié dans laRevue française de
socio2
logieen 1990 ) en partant du constat de la déconnexion des seuils de passage et
de la constitution d’une nouvelle phase intermédiaire de la vie entre l’enfance et
l’âge adulte. En même temps, je proposais de lire ces transformations comme
étant articulées à un nouveau modèle de socialisation fondé sur
« l’expérimentation ». Par la suite, j’ai fait une réévaluation critique de cette façon
de penser la jeunesse comme une période clairement distincte des âges qui
l’encadrent. Poussée à son terme, cette façon de penser la jeunesse pouvait se
comprendre comme une prolongation de l’approche parsonnienne de
l’adolescence vue comme une phase d’irresponsabilité. C’est probablement dans
cet esprit que certains chercheurs parlaient à cette époque de postadolescence.
Mais les travaux menés à la fin des années 1990, notamment avec les enquêtes
« Jeunes » de l’INSEE, avaient montré que cette vision d’une jeunesse
prolongeant délibérément l’irresponsabilité adolescente ne tenait pas. Ils montraient par
exemple que les jeunes n’avaient pas continué la cohabitation avec les parents
audelà de ce qui était induit par la prolongation des études. Il fallait donc se rendre à
3
l’évidence : le modèleTanguyn’avait pas de consistance sociologique. Il m’est
apparu alors que la jeunesse ne se définissait plus tellement par la discontinuité
avec les âges qui l’encadrent, mais qu’elle établissait plutôt une continuité entre
eux, parce que le passage de l’adolescence à l’âge adulte devenait un processus
progressif. À cet égard, le départ de chez les parents est l’exemple le plus parlant :
on ne quitte plus ses parents en une seule fois et de manière définitive, on le fait
progressivement en accédant par étapes à des statuts résidentiels qui se
rapprochent peu à peu de l’indépendance pleine et entière. Il me semble que c’est

2 o
GALLANDO., « Un nouvel âge de la vie »,Revue française de sociologie4, vol. XXXI, 1990,, n
pp. 529-550.
3
Titre du film d’Étienne Chatiliez (2001) : Tanguy, à 28 ans, habite encore chez ses parents…

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cette progressivité qui définit fondamentalement la jeunesse moderne, même si
elle prend des formes très différentes selon les pays européens.
L’expérimentation ce n’est donc pas l’expérimentation de la jeunesse comme un
âge séparé du reste du cycle de vie, et presque séparé de la société, c’est celle
des éléments de statuts et de l’apprentissage des rôles qui vont conduire par
étapes à la vie adulte.

Agora :Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’ensemble de votre œuvre ?
Qu’est-ce qui vous a le plus intéressé ? Quelles ont été les complicités
intellectuelles, les rencontres, les lectures qui vous ont fait évoluer ces vingt dernières
années ?

Olivier Galland :« Œuvre » serait prétentieux. J’ai fait un travail honnête de
chercheur en proposant une « théorie à moyenne portée » comme disait Merton.
Ce qui m’intéresse d’abord, c’est l’étude du changement social. Toutes les
sociétés évoluent constamment, ces évolutions ne sont d’ailleurs pas linéaires, les
sociétés ne se dirigent pas inexorablement et toutes au même rythme vers la
modernité, il y a des pauses, des retours en arrière, des voies de traverse. Mais
elles changent et l’aspect passionnant du métier de sociologue c’est d’être à
l’affût de ces changements, de les décrypter et d’essayer d’en comprendre le
sens. C’est pour ça que je n’ai jamais été attiré par la sociologie de la
reproduction : ce qu’elle dit n’est pas faux, mais c’est limité et restrictif (et ça finit
forcément par être répétitif), et ça ne permet pas de comprendre le changement. Henri
Mendras a été, de ce point de vue, un grand sociologue de l’analyse du
changement social.

Agora :Comment situez-vous vos travaux sociologiques dans la sociologie
contemporaine ?

Olivier Galland :Je ne sais pas trop comment répondre à cette question. Je
ne suis pas un sociologue d’« école » ou de chapelle. Je ne crois pas appartenir à
un courant particulier ; je tente simplement de faire une sociologie positive, une
sociologie qui dans son domaine essaie de faire un peu progresser la
connaissance en essayant d’aboutir à la production de quelques résultats tangibles et
vérifiables. Je regrette simplement qu’en France les méthodes quantitatives soient si
peu répandues et si peu utilisées (même si ça commence à changer, voir par
exemple la thèse de Cécile Van de Velde qui mêle heureusement méthodes
quantitatives et qualitatives). Pour moi, il n’y a évidemment pas de querelles de
méthode : tous les instruments méthodologiques sont utiles et c’est une des
particularités heureuses de la sociologie de pouvoir jouer sur toute cette palette
d’instruments – entretiens, enquêtes, traitements de données, observation
directe, analyse documentaire.

Agora :Pouvez-vous évoquer quelques sociologues ayant abordé les
questions de jeunesse avec qui vous êtes en débat ? en désaccord ? et sur quels
points ?ou au contraire avec qui vous ouvrez des pistes communes ?

N° 46 AGORADÉBATS/JEUNESSES11

ITINÉRAIRE D’UN SOCIOLOGUE

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1

2

Olivier Galland :Le débat et la contestation des théories en place font partie
de la vie scientifique. Heureusement que les chercheurs ne sont pas toujours
d’accord entre eux ! Ce que j’ai proposé est critiqué et le sera. C’est tout à fait
normal et c’est sain. Je porte d’ailleurs moi-même un regard critique sur mes
propres travaux comme je l’ai expliqué. Ça ne veut pas dire que je suis toujours
d’accord avec ces critiques ou avec ce que proposent mes collègues dans le
champ des études sur la jeunesse. Deux exemples : j’ai constaté qu’on
caricaturait et déformait parfois mes travaux en les présentant comme relevant d’une
approche purement statutaire. C’est évidemment faux : j’ai toujours voulu
articuler l’approche en termes de
calendriers à une sociologie des
Dans une certaine mesure, l’adolescence
modèles de socialisation et à une
apparaît à son tour comme un nouvel
sociologie des rôles sociaux,
égaleâge de la vie dont la définition
ment à une sociologie des âges de
pourrait être l’autonomie (des goûts,
la vie. Par ailleurs, je suis en
désaccord avec des sociologues commedes déplacements et des fréquentations)
4
sans l’indépendance (économique).
Louis Chauvel, qui présente une
image catastrophiste de la jeunesse
française. Louis Chauvel a écrit une très bonne thèse et un très bon livre sur les
générations, mais il a ensuite forcé le trait. Je ne crois pas du tout qu’il y ait une
coupure générationnelle radicale dans la société française, même s’il est tout à
fait vrai que l’entrée dans la vie active de la jeunesse est plus difficile en France
que dans d’autres pays européens. Plutôt qu’à un complot générationnel, ces
débuts, plus difficiles en France qu’ailleurs, renvoient à une organisation du
marché du travail (ce que Hans-Peter Blössfeld a appelé les « systèmes d’emploi
5
fermé » dans un excellent livresur l’impact de la mondialisation sur l’entrée dans
la vie). Ensuite, l’essentiel du débat porte sur la question de savoir si les débuts
difficiles de la jeunesse sont le résultat d’un retard dans le développement des
carrières (qui sera rattrapé par la suite) ou la manifestation d’un handicap durable
(qui ne sera jamais rattrapé). Il me semble que quelques recherches (par exemple
celles menées par Malik Koubi dans le cadre de l’INSEE) valident plutôt
l’hypothèse du retard. Ça ne veut pas dire que ça ne pose pas de problème. Mais
ils sont de natures assez différentes selon qu’on les analyse comme un profond
clivage générationnel ou comme le résultat de la transformation durable de la
phase de transition. Et puis il me semble que l’accent mis sur la fracture
générationnelle contribue à faire passer au second plan la fracture qui traverse l’intérieur
même de la jeunesse en fonction du niveau d’études. Cette fracture me semble
aujourd’hui la principale.

Agora :Quels sont vos recherches en cours ? vos projets éventuels ? les
problématiques qu’il est nécessaire selon vous de creuser ?

4
Voir l’entretien avec Louis Chauvel, « Les oubliés de demain », paru dansAgora
o e
débats/jeunesses45, 3trimestre 2007., n
5
BLÖSSFELDH.-P., KLIJZINGE., MILLSM., KURZK. (eds),Globalization, Uncertainty and Youth in
Society, Routledge, Londres (Royaume-Uni)/New York (États-Unis), 2005.

Agora46 28/01/08 12:06 Page13

Olivier Galland :Ayant été nommé récemment à la tête du comité
scientifique de l’Observatoire de la vie étudiante, je vais consacrer pas mal de mon
temps dans les mois et les années qui viennent à l’analyse des modes de vie et
des conditions de vie des étudiants. Et puis je reste ouvert, comme au début de
ma carrière, aux opportunités qui se présentent. J’ai récemment publié un article
sur les stigmatisations corporelles dont les jeunes se déclarent être victimes, j’ai
participé avec d’autres collègues à une enquête auprès des jeunes
d’Aulnay-sousBois, revenant ainsi, avec beaucoup de plaisir d’ailleurs, à des travaux qualitatifs
que j’avais délaissés depuis de nombreuses années. La vie sociale est foisonnante
et même si les sociologues doivent bien sûr s’efforcer de construire un projet
intellectuel, ils doivent être prêts aussi je crois à s’investir dans des sujets qu’on
n’attendait pas ou dans ceux qui sont proposés par l’évolution de la société
ellemême.
Sur le plan des études de jeunesse, il me semble qu’il y a un sujet qui
apparaît, c’est celui de l’adolescence. On voit au fond que la jeunesse s’allonge par les
deux bouts : elle est plus tardive, mais elle est aussi, d’un autre point de vue, plus
précoce, et l’adolescence, jusque-là monopole des psychologues et des
psychiatres, devient un sujet pour la sociologie. Dans une certaine mesure,
l’adolescence apparaît à son tour comme un nouvel âge de la vie dont la définition
pourrait être l’autonomie (des goûts, des déplacements et des fréquentations)
sans l’indépendance (économique).

Agora :Dernière question, quels conseils donneriez-vous à un jeune qui
voudrait devenir sociologue (lectures, pratiques de terrain, orientations, etc.) ?

Olivier Galland :S’il veut devenir sociologue (ce qui est un parcours à risques,
car il y a peu d’élus), je lui conseillerais d’abord de devenir, autant que faire se
peut, un sociologue professionnel, c’est-à-dire qui maîtrise parfaitement toutes les
méthodes de l’enquête et de l’analyse des données qualitatives et quantitatives.
Je crois que la sociologie peut et doit être un métier avant d’être un exercice
intellectuel. Je crois que dans une société de plus en plus complexe où les décisions
ne peuvent plus se prendre comme de simples oukases technocratiques, on aura
besoin de professionnels bien formés en capacité d’analyser la société avec des
méthodes performantes et validées.

N° 46 AGORADÉBATS/JEUNESSES13

ITINÉRAIRE D’UN SOCIOLOGUE

Agora46 28/01/08 12:06 Page14

L
a jeunesse est une catégorie floue, dont les
limites et les contours évoluent selon les époques et les
sociétés. Loin d’être un fait démographique ou juridique
DOSSIER
figé, elle peut se définir comme un « fait sociable
1
instable ».Les rôles sociaux attribués aux jeunes ont
varié au fil du temps et des lieux. Dès lors, quand ils
tentent de la définir, les historiens, démographes et
sociologues se heurtent à des difficultés multiples :
quels critères retenir, biologiques, culturels, juridiques ?
La situation de l’éphèbe grec est difficilement
compae
rable à celle du jeune citadin français duXXIsiècle par
exemple. Les tentatives de délimitation sont
aujourd’hui d’autant plus compliquées que les seuils qui
permettaient de marquer le passage de la jeunesse à l’âge
adulte ne sont plus pertinents en raison de leur
désynchronisation (entrée dans la vie active, mise en couple,
2
arrivée du premier enfant…) .
Pourtant, malgré toutes ces difficultés, il est un point
d’accord entre les chercheurs : la jeunesse est un statut
transitoire, intermédiaire entre l’enfance et l’âge adulte,
et scandé par une succession d’apprentissages et de
tâtonnements. Elle est aussi une période pendant
laquelle se jouent des pratiques spécifiques, aussi bien
3
en termes de sociabilité qu’en termes culturels. Il est
des « manières » d’être jeune, aussi bien des manières
de se vêtir, d’écouter la radio que de configurer son
groupe de pairs… Toutes ces pratiques, si elles tiennent
souvent à des détails parfois peu tangibles, donnent en
fait une consistance sociale à la jeunesse : elles
permettent aux jeunes de puiser dans un socle de valeurs
et de références qui leurs sont communes, spécifiques
4
et fédératrices. Ainsi Talcott Parsons, aux États-Unis

1
LEVIG., SCHMITTJ.-C.,Histoire des jeunes en Occident, Le Seuil,
coll. « L’univers historique », Paris, 1996.
2
GALLANDO., CAVALLIA.,L’allongement de la jeunesse, Actes Sud,
coll. « Changement social en Europe occidentale », Arles, 1993.
3
BIDARTC.,L’amitié, un lien social, La Découverte, Paris, 1997.
4
PARSONST., « Age and Sex in the Social Structure of the United States »,
TECLHAN OCLOOMGIMEUS NDICEA LT’ICUR NETCA O:I TOSFNMRONONTD ENOI DE SOI ET AUTONOMIE
o
American Sociological Review5, vol. VII, 1942., n

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5
dès les années 1940, et Edgar Morin , en France dans les années 1960,
insistaient déjà sur le rôle majeur de la « culture jeune » dans la
construction de la jeunesse comme âge de la vie et comme catégorie différente
de l’enfance et de l’âge adulte…
Parmi les pratiques qui contribuent à fédérer les jeunes, les pratiques
médiatiques, notamment celles des technologies de l’information et de la
communication (TIC), sont essentielles. Le rôle des médias désormais
6 7
« traditionnels » est déjà bien connu : la télévision , les jeux vidéoou la
8
radio occupentaujourd’hui une grande place dans l’intégration des jeunes
à la sphère juvénile. Lorsqu’ils choisissent leurs programmes, les jeunes
le font largement en fonction de leurs pairs : ces programmes leur servent
de supports pour discuter les rôles sociaux et sexués à tenir. L’industrie
médiatique ne s’y est d’ailleurs pas trompée et leur dédie aujourd’hui un
très large ensemble de programmes spécifiques.
Après la radio et la télévision, les TIC, notamment le téléphone portable et
Internet, occupent une place importante dans la construction de références
communes à la sphère juvénile. En effet, ces outils sont dotés de services
inédits, tant dans l’accès à l’information que dans l’accès à la communication,
qui font toutes leurs spécificités. Avec l’arrivée d’Internet, par exemple, il est
devenu bien plus facile d’accéder et d’échanger des contenus culturels
déposés par ses pairs ; ou encore de dialoguer librement avec eux par SMS ou par
messagerie instantanée. Tout ceci a contribué à modifier les modalités de
sociabilité et plus largement de socialisation des plus jeunes : ces derniers ont
par exemple développé des formats culturels et de communication propres,
9
tels que le langage SMS et lechat, qui les distinguent des adultes . Dans ce
contexte, il est apparu important, entre autres, de compléter les travaux
uni10
versitaires français récentsqui s’intéressent au rôle du téléphone portable
dans la socialisation horizontale, familiale, scolaire ou encore politique des
jeunes adolescents et des jeunes adultes.

5
MORINE.,L’esprit du temps : essai sur la culture de masse, Grasset, coll. « La galerie », Paris, 1962.
6
PASQUIERD.,La culture des sentiments : l’expérience télévisuelle des adolescents,Maison des
sciences de l’homme, coll. « Ethnologie de la France », Paris, 1999.
7
OCTOBRES.,Les loisirs culturels des 6-14 ans, La Documentation française/ministère de la
Culture et de la Communication, Département des études et de la prospective, coll. « Questions
de culture », Paris, 2004.
8
GLEVARECH., « Le moment radiophonique des adolescents : rites de passage et nouveaux agents
o
de socialisation »,Réseaux119, 2003., n
9
Notamment parce qu’ils ont des compétences supérieures à leurs parents dans ce domaine.
Ayant grandi avec les évolutions médiatiques et technologiques, ils ont développé une « culture de
l’écran » qui les distingue de leurs parents.
10
Parmi les travaux les plus récents abordant de près ou de loin la question, on pourrait citer :
CARDOND., GRANJONF., « Éléments pour une approche des pratiques culturelles par les réseaux
de sociabilité », in DONNATO., TOLILAP. (dir.),Le(s) public(s) de la culture : politiques publiques et
équipements culturels, Presses de Sciences-Po, Paris, 2003 ; PASQUIERD.,Cultures lycéennes :
la tyrannie de la majorité,Autrement, coll. « Mutations », Paris, 2005 ; plus spécifiquement, sur les
moins de 15 ans : CLEMI, « Mediappro – Appropriation des nouveaux médias par les jeunes : une
enquête européenne en éducation aux médias », 2006 ; MARTINO., « L’Internet des 10-20 ans :
o
une ressource pour une communication autonome »,Réseaux123, 2004 ; M, nETTONC., « Les
usages de l’Internet par les collégiens : explorer les mondes sociaux depuis le domicile »,Réseaux,
o
n 123,2004 ; OCTOBRES.,Les loisirs culturels des 6-14 ans,op. cit.

N° 46 AGORADÉBATS/JEUNESSES 15

INTRODUCTION

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1

6

L’article d’Élisabeth Bevort-Brunder et d’Isabelle Bréda campe le décor.
Prenant appui sur la recherche Mediappro, à caractère quantitatif, conduite
en Europe et au Québec en 2006, il s’intéresse tout d’abord aux usages
d’Internet et du téléphone portable chez les jeunes Européens (neuf pays
étudiés) de 12 à 18 ans. Ce panorama comparé souligne de très fortes
convergences dans l’usage, désormais généralisé, de ces outils par cette
tranche d’âge. Ceux-ci constituent des vecteurs importants de socialisation,
dans la mesure où ils servent avant tout à communiquer avec des amis et
à se positionner dans des réseaux relationnels. L’étude pointe la diversité
des usages des TIC au Québec et à travers les différents pays européens.
Mais la question principale reste l’appropriation des médias numériques à
DOSSIER
l’école et au domicile. Le constat est clair : c’est dans la sphère familiale que
s’opèrent les premiers apprentissages d’Internet à travers des échanges. À
l’école, les usages d’Internet sont plus rares, encadrés par des contraintes
réglementaires. L’appropriation d’Internet reste donc parcellaire.
L’article de Cédric Fluckiger s’intéresse précisément à la manière dont
s’opèrent les transmissions dans le cadre familial. Il permet de saisir la
nature des compétences transmises et met en lumière les stratégies de
reconnaissance d’une identité jeune au sein de la famille. L’auteur
utilise avec profit deux théories sociologiques : la première est celle de
Pierre Bourdieu, à travers le concept de capital culturel, ici le capital
informatique. Ainsi, il rend compte des inégalités d’accès, d’usages et de
compétences. La seconde est celle de François de Singly sur la
construction identitaire des jeunes. L’auteur montre ainsi que la famille est
davantage un lieu d’individualisation du rapport aux technologies de
l’information qu’une instance de transmission de compétences.
À travers l’exemple précis des blogs, Hélène Delaunay-Téterel
appréhende les pratiques médiatiques juvéniles et le processus
d’autonomisation car les usages des blogs favorisent une communication
continue autour de la vie collective des adolescents. L’auteure établit quatre
formats de communication : le principal est dédié à la présentation de soi et
à la mémorisation d’événements communs, et les trois autres visent à
partager des goûts, des intériorités et des idées. Tous ces « formats
relationnels » présentent la caractéristique d’être sous-tendus par une bipolarité
entre conformisme et authenticité. Par exemple, la présentation des proches
et des activités communes permet d’appréhender le processus permanent
de construction du réseau social personnel de l’adolescent, ici lycéen. Le
partage des intériorités permet, quant à lui, de partager publiquement son
intimité, ses joies, ses amours, ses souffrances. Le partage des idées, bien plus
rare, constitue un moyen de se forger son propre point de vue en
questionnant ses pairs sur des faits d’actualité. Loin de relater simplement des
activités ancrées dans le quotidien, le blog apparaît donc comme une scène
d’importance dans la construction des identités adolescentes (théorie des
11
liens forts et des liens faibles de Mark Granovetter).

11
GRANOVETTERM., « The strength of Weak Ties »,American Journal of Sociology, vol. LXXVIII,
1973, pp. 1360-1380.