Disposer de la nature

-

Livres
215 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Aujourd'hui, la nature est gérée : travaillée, politiquement administrée, et soumise à l'évaluation scientifique. C'est pourtant dans ce contexte que nous nous apprêtons à affronter des problèmes environnementaux inédits très préoccupants. Ce livre explore cette contradiction à partir d'un travail ethnographique réalisé dans un parc naturel en Patagonie argentine, classé au patrimoine mondial de l'Unesco : la Peninsula Valdés.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2009
Nombre de visites sur la page 173
EAN13 9782296238404
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

REMERCIEMENTS6Chapitre premier
Puisqu’il faut un débutà tout…
De la nécessité de préserver nos inquiétudes
Ainsi donc, nous commencerions à être inquiets. La température monte, les
glaciers fondent, les forêts disparaissent. On trouvera bientôt sur le marché des
embryons humains. Mais tout irait bien car la Science et le Progrès seraient nos
sauveurs. Et il ne faudrait pas écouter les annonciateurs de l’apocalypse :
l’universitaire n’admet que les idéestièdes et les médias exagèrent toujours. Tout
irabien.Tout irabien ?
Porté par une inquiétude face à ces grands dogmescontemporains que sont les
sciences et les idées de progrès ou de développement, le propos decet essai sera le
suivant: comprendre les relations entre une société donnée, la nature qui
l’environne et avec laquelle elle s’est progressivement structurée, et les formes de
rationalité qui la parcourent (travail, sciences, débat public politique). Plus
fondamentalement encore, tenter decomprendrecommentce qui nousavait si lo ngtemps
semblé être un espoir d’émancipation – laRaison, les sciences, le progrès –a pu se
convertir en une sorte de mécanique aveugle broyant l’espoir d’une vie meilleure
dans un espace naturel équitablement partagé.Et pour interroger toutcela, ne pas se
contenter de dissertations philosophiques,maisaller voir de près le fonctionnement
decette « mécanique », là où elle se joueconcrètement de nos espoirs:au plus près
de l’action, du terrain, du travail, des sciences et du débat public.
Afin de rendreaccessiblesces interrogations, j’ai choisi de proposerau lecteur
un«essai» et non une thèse ni un rapport de recherche: un texte volontairement
hybride, entre le récit d’une expérience personnelle – narration forcément trouée de
doutes, d’erreurs, de jugements et d’hésitations -, et la description sociologique
supposée plus objective. Je présenterai égalementune série de photographies afin
de permettre uneappréhension sensible du lieu dans lequel j’aimenécette enquête,
et de rendre plus facilement présents les gens rencontrés, leurs pratiques, ainsi que
1
les paysages et lesanimaux qui en seront les protagonistes .
La rencontre de baleines, de goélands, de capitaines, de biologistes et d’un
sociologue sur une tableà dissection enPatagonie…
J’entameraicette réflexion par le récit d’une expérience personnelle de relation
avec la nature vécue dans un contexte touristique. Ilme semble intéressant de
commencer par un simple souvenir de voyage parce que je ne cesserai pas, dans le
courant des questionnements qui m’ontamenéàchanger decontinent età pratiquer
durant plusieurs mois des observations ethnographiques en Argentine, d’être
1Pour des raisons de coût, seule une sélection de photographies en noir et blanc sera présentée. Une
exposition plus importante du travail photographique réalisé, en couleur ainsi qu’en noir et blanc, est
disponible surinternetàcetteadresse: http://champ-visuel.org/disposerPUISQU’ILFAUTUNDÉBUT ÀTOUT…8
confronté aux dimensions constitutives de cette expérience vécue en tant que to
uriste. Bien entendu, je n’aurais pas repéré la pertinence de cette situation pour une
enquête ethnographique si le touriste que j’étais à ce moment-là n’était pas resté
fondamentalement unchercheur en sciences humaines et sociales, même durant ses
vacances d’été.
Le contexte sera celui de mon premier voyage en Amérique latine il y a
quelques années, et plus précisément celui de la Patagonie argentine. Lemoyen de
transport sera un zodiac: nous sommes dans le Golfo Nuevo de la Península
Val2dés, sur la côte atlantique . Les falaises grisâtres de Puerto Pirámides, petit village
d’environ 400 habitants,nous surplombent. La mer estcalme et il faitbeau.Je suis
revêtu d’une cape de caoutchouc jaune vif qui m’abrite des embruns soulevés par
l’embarcation, età ce jaune vif s’ajoute le contrepoint de la rougeur éclatante d’un
gros gilet de sauvetage qui enserre moncou, rend tout effort d’élégance dérisoire, et
achève de donnerà la dizaine de personnes qui m’entourent età moi-même, l’allure
typique de touristes en mer.
Figure 1:Des lycéens se préparentà partir en meràPuertoPirámides.
Pour les mouettes et les goélands quinous survolent en ricanant, nous formons
un groupe de tachescriardes jaunes et rouges sur le fondbleu intense et métallique
de l’océan. Chacun a son appareil photo bien en main, car l’objectif est de taille :
nous voguonsà la recherche debaleines franches australes. Elles sont ici la
principaleattraction touristique. Certains d’entre nous ont fait des dizaines de milliers de
kilomètres pour venir assister à leur spectacle. La langue française n’a pas de
traduction pour ce qui s’appelle ici «avistaje », ou en anglais« whale watching », et
2Voircarte page 23.PUISQU’ILFAUTUNDÉBUT ÀTOUT… 9
qui consiste à sortir en bateau pour s’approcher des baleines. Avistaje, whale
watching: les termes indiquent bien qu’il s’agit d’allery voir. Lorsqu’une baleine
apparaît,chacun se dresse sur sonbanc et tente de glisser sonappareil entre la
rangée de têtes et decapuches qui le sépare de l’animal,afin d’en tirer le portrait
photographique: les compacts numériques crépitent, les flashes - inutiles de jour mais
préprogrammés – s’enclenchent, les genss’exclament,applaudissent, et se dressent
d’autant plus frénétiquement que les baleines sont proches de la frêle embarcation.
Leguide ponctue la visite de données tirées de la biologie: taille, poids, régime
alimentaire, cycle de reproduction, état de conservation de l’espèce, etc. L’avistaje
consiste à réduire la distance entre un groupe humain et des baleines: se déplacer
pour s’approcher en est l’acte essentiel. Une tête énorme émerge à moins
d’unmètre de nous: cris, applaudissements, la rangée jaune et rouge située du côté de
l’animal se dresse d’un bond. Son souffle rauque projette un chapelet de
gouttelettes en forme de «V» sur nous, vertige d’une proximité, presque d’une intimité,
avec un être des profondeurs océaniques. Chacun se demande sans doute ce qui se
passerait si l’énorme mammifère d’environ trente tonnes d écidait de s’amuser avec
nous d’uncoup de son imposante nageoirecaudale…
À bord de l’embarcation, trois personnes n’ont pas le même accoutrement
criard que les touristes: le capitaine, le guide et une jeune fille portant un gilet
frappé du logo d’une fondation,aucentre du zodiac.Elle nousa été présentée par le
guide comme«biologiste»: il nous explique en espagnol qu’on peut lui poser des
questions, qu’elle y répondra bien volontiers, et qu’elle utilise les services de
l’entreprise pour réaliser une recherche sur les attaques des baleines par les
goélands.Étonnement général: les goélandsattaquent lesbaleines ?Oui, nous explique
la biologiste, ce phénomèneest unique au monde, on ne l’a observé qu’ici. Les
goélands qui senourrissaientauparavant des petits morceaux de peau que
lesbaleines laissentautour d’elles quand elles viennentà la surface – phénomène naturel lié
au renouvellement rapide de leur peau – ontchangé decomportementalimentaire et
piquentaujourd’hui leurs dos jusqu’à y enfoncer la tête toute entière.Ils se
nourrissent non seulement de la peau,mais aussi de la couche sous-cutanée de graisse,
causant de profondes plaies aux mammifères marins, les obligeant à changer de
comportement de plongée ou de navigation. Les recherches commencent par la
vérification statistique de la fréquence des attaques, afin de déterminer si tous les
goélandssont concernés ou s’il s’agit seulement de certains d’entre eux. Je
m’adresseà labiologiste, et lui demande des précisions sur le phénomène et sur ses
recherches.Elle me dit qu’elle est doctorante et me montre son outillage.Uncarnet
de papier divisé en une série de cases où elle note les caractéristiques des attaques
observées depuis l’embarcation, un appareil photographique servant à documenter
ces attaques, et un GPS lui permettant de localiser précisément sa
positionlorsqu’elle note uneattaque.PUISQU’ILFAUTUNDÉBUT ÀTOUT…10
Figure 2:L’avistaje: s'approcher, se pencher pour voir,photographier.PUISQU’ILFAUTUNDÉBUT ÀTOUT… 11
Je ne suis pas le seulà m’intéresseraux explications de labiologiste: lesautres
touristes lui demandent toutes sortes de renseignements sur les baleines, sur leurs
dimensions, leurs poids, leurs modes d’alimentation, mais aussi sur la raison de
l’étrange comportement des goélands. Selon la doctorante embarquée, il y aurait
une corrélation entre ce changement de comportement alimentaire et la pollution.
Les recherches établissent un rapport entre ces attaques et les dépôts d’ordures à
ciel ouvert ainsi que les déchets de la pêche industrielle. Les goélands se seraient
multipliésàcause deces pollutions d’o rigine humaine.
Je necomprends pasbien sur le moment le lien entrecette pollution et
lesattaques, mais je suis fasciné par la situation de cette embarcation où, dans un espace
de quelques mètres carrés, s’engagentune série de relations entre la science (la
présence de la biologiste, le discours vulgarisateur du guide), un public amené là
par une entreprise touristique et par le savoir «profane»du capitaine (il sait où
nous diriger dans la baie immense pour qu’on rencontre des baleines; il peut aussi
parler de leur gestation, de leur nutrition, etc.), et la nature: la mer, une interaction
entre deux espèces. Comprenant que je suis chercheur en sciences sociales, la
biologiste me suggère de prendre contact avec le directeur de l’Ecocentro, le musée
océanographique dePuertoMadryn, la ville qui se situe sur l’autre rive du golfe, et
qui s’intéresse égalementà la partie sociale de la problématiq ue des relations entre
goélands et baleines. En effet, l’une des solutions envisagées pourrait consister à
abattre des goélands. Si l’on devait enarriver là, l’Ecocentro se demandecomment
expliquer cette décision dans le contexte d’une aire naturelle protégée comme la
PenínsulaValdés.Qui s’enchargerait, et qui prendrait la décision, dans un territoire
où des ONG écologistes interviennent et défendent aussi bien les baleines que les
oiseaux marins? Symétriquement, ne devrait-on pas éviter que les populations
locales (fortement dépendantes desbaleines, qui sont la principale ressource
touris3tique de la province argentine du Chubut ) ou même les touristes, n’aient l’idée
d’aider les baleines en semêlant d’abattre des goélands? J’ai donc contacté le
di4recteur de l’Ecocentro de Puerto Madryn, Martín, un biologiste . Ce contact fut
tellement intéressant qu’un projet commun a pu voir le jour. Martín jouera ensuite
le rôle d’introducteur, me procurant maintscontacts locaux. Il deviendra aussi l’un
des«objets »de mes observations, en tant quebiologiste de laconservation
travaillant depuis des annéessur les baleines. Très amateur de sociologie, d’étude du
tourisme et d’interprétation environnementale, il sera également un partenaire
intellectuel indispensable.
Nous voici doncaucœur du réseau d’acteurs et d’enjeux quia motivé mon
départ pour huit mois en Patagonie argentine, en juillet 2008, afin d’y mener une
étude ethnographique des relations entre l’homme, les sciences et la nature. On en
verra bien d’autres apparaître – ou s’effacer – dans la suite de cet essai. Dans ce
petit village argentin se cristallisent les tensions caractéristiques des sociétés
contemporaines: aux interventions humaines sur la nature, transformée en produit
par le travail (en particulier la pêche et ses déchets), succèdent un ensemble de
pollutions de l’environnement qui modifient les relations entre deux espèces, dont
3L’Argentine est un État fédéral dont les provinces disposent d’uneautonomie politique et
administrative.LeChubut est la province où se situe l’enquête.
4Sauf exception indiquée, pour des raisons deconfidentialité, tous les noms et prénoms ont été modifiés.PUISQU’ILFAUTUNDÉBUT ÀTOUT…12
5l’une est protégée . Les baleines constituant une ressource économique pour la
province, des biologistes entament des recherches. On craint en effet qu’elles ne
6finissent par quitter la péninsule sous la pression des goéland s .Le résultat pourrait
consister en une nouvelle intervention sur la nature: éliminer une partie des
goélands.Maiscomme toutcela fait débat, d iverses institutions etONG, dont uncentre
d’expositions scientifiques et océanographiques, l’Ecocentro de Puerto Madryn, se
penchent sur le versant social du problème. L’ensemble de ce réseau d’intérêts
croisés se déploie au sein d’une aire naturelle protégée, classée depuis 1999 au
patrimoine universel de l’humanité par l’Unesco. Ce qui signifie que les baleines
franches australes, espèce protégée considérée en Argentine comme un«
monument national» et désignée en outre comme faisant partie d’un patrimoine
universel, subissent dans le territoire même qui est dédié à leurconservation les effets de
l’action humaine et de la pollution. Que, de plus, cette espèce est transformée en
produit de consommation touristique et en enjeu scientifique. Qu’on projette
d’éliminer en partie uneautre espèce à cause de problèmes dusà l’action humaine.
Que semêlent enfin, à cet étrange échafaudage, des questions de médiation
culturelle, de vulgarisation scientifique et de débat public. On n’est pas si loin de la
rencontre surréaliste entre une machine à coudre et un parapluie sur une table à
dissection:acteurs sociaux etanimaux encompétition entre eux, lieu d’action et de
mise en représentation de la rationalité, croisement entre science, gestion du
territoire et travail, le tout dans un espace réduit, une péninsule, presqu’une île, un petit
village isolé du monde mais relié à lui par l’entremise du tourisme. Le lecteur
patientverra plus loin que l’idée de dissection prendra un tour moins métaphorique
quand viendront s’ajouter les techniques et l’instrumentation de labiologie.
Ce contexte permettait d’espérer une compréhension locale et située – mais
riche d’enseignementsau-delà dece territoire – du rapport de l’hommeà la nature, et
c’est pourquoi j’ai décidé deconsacrer plus d’un semestreà son étude sous la forme
7
d’une ethnographie de terrain.
Voici maintenant, dans leurs grandes lignes, les idées directrices que je vais
développer: elles m’ont été suggérées au moins autant par le terrain que par mes
lectures et j’en confronterai plus loin certaines aux observations tirées de mon
carnet de terrain.
Tout d’abord, il me semble que l’appréhension commune de la relation entre
l’homme et la nature s’inscrit généralement dans l’exceptionnel: nous sommes
invités à penser à la nature dans le cas des grandes catastrophes naturelles
(supposées nous rappeler la vanité des prétentions humaines à la maîtrise des éléments),
dans lecontexte de l’impact de la pollution (qui permettrait toutefois une«prise de
conscience », une sorte de conversion à connotation quelque peu religieuse de nos
attitudes et représentations). Dans le journal télévisé, l’environnement est ainsi
5Les baleines franches australes ne sont pas autant en danger que celles du nord, et c’est suite à
l’interdictionde leurchasse qu’elles ont vu leur population se stabiliser et mêmecroitre régulièrement.
6Cette hypothèse est présentéecomme plausible par lesbiologistes:Rowntree,McGuinness,Marshall,
etal. (1998, 99–115).
7LaPenínsulaValdés n’a jamais fait l’objet d’une étude sociologique:celle que jepropose iciaura donc
en partie uncaractère exploratoire.PUISQU’ILFAUTUNDÉBUT ÀTOUT… 13
8majoritairement traité sous l’angle des problèmes et descatastrophes .Mais la
relation entre l’homme et la nature peut également s’inscrire dans le cadre de la
contemplation des merveilles de la nature, animaux exotiq ues et paysages lointains
prenant alors la place des grandes œuvres de la culture dans notre musée
imaginaire: le nombre de magazines illustrés consacrés aux voyages ou à la nature
sauvage est un indice de cette prégnance de l’exceptionnel, même si le beau paysage
du terroir local ou l’animalde compagnie ont également leur place, plus
quotidienne, dans nos représentations.
Ou encore, on s’interroge quand s’installe un débat public impulsé par
descollectifs luttant pour prendre place dans l’espace médiatique et pour faire changer
telle outelle pratique jugée nuisible d’un point de vue écologique: en France,
l’exemple des faucheurs dechamps de maïs transgénique s’inscrit dans la traditio n
inaugurée par Greenpeace qui a consistéà médiatiser des actionsspectaculaires de
sauvetage debaleines par interposition d’un petit zodiac face à l’énorme silhouette
des navires de la chasse industrielle. Cette emprise de l’exceptionnel masque la
quotidienneté dont se nourrit notre rapport à la nature. Celle de nos renoncements
devant la rationalité instrumentale s’insinuant dans nos pratiques domestiques et
nos habitudes, par exemple quand nous utilisons notre voiture pour effectuer de
courts déplacements au lieu d’utiliser les transports en commun, ou celle de nos
efforts pour changer modestement le cours des choses quand nous pratiquons le tri
sélectif de nos déchets.La focalisation sur l’exceptionnel s’inscrit dans une pensée
de l’événement, elle-même largement tributaire decertaines des formes de la
rationalité instrumentale, celles de la sphèremédiatique, du mar keting et de la
communication politique.C’est pourquoi, même dans lecadre d’un terrain lointain et
exotique (la Patagonie argentine, les baleines),mon regard s’est focalisé sur les
pratiques quotidiennes de gens travaillant dans le tourisme, de capitaines
d’embarcations d’avistaje, de photographes et vidéastes semi-p rofessionnels,
d’habitants, de touristes fréquentant des hôtels non classés, de biologistes ne
s’inscrivant ni dans des universités d’«excellence»ni dans des laboratoires
internationalement renommés pour de fantastiques découvertes et auréolés de prix
Nobel. Il s’agit de dénaturaliser la gangue d’ordinaire qui recouvre et rend invisible
notre relation à la nature, et qui construit l’arrière plan nécessaire pour que
l’événement exceptionnel puisse y être célébré comme tel et rendre plausible
l’illusion selon laquelle ce serait par une conversion, une brusque prise de
conscience, quand ce ne serait pas grâce à une catastrophe, qu’on pourrait sortir des
impasses où nous mène notre modèle de développement et affronter les risques
qu’il fait peser sur la planète.
Quand les sciences humaines et sociales s’intéressentaujourd’huià la question
des relations entre l’homme et la nature, ou entre nature etculture, le point focal est
souvent tendu entre deux positions opposées. D’une part, une position centrée sur
les formes de la pensée essaie de comprendre comment individus ou groupes
sociaux construisent des relations avec les animaux. D’inspiration anthropologique,
8Cheveigné (2000, 69-70). Une recherche de sémiologie des médias quifit référence fut réalisée par
Eliséo Véron qui étudia la représentation médiatique de l’accident nucléaire de Three Miles Island :
Véron, Eliséo.Construirel’événement – les médias et l’accident de ThreeMiles Island. Paris:Éditions
deMinuit, 1981.PUISQU’ILFAUTUNDÉBUT ÀTOUT…14
cette littérature étudie minutieusement l’espace des pratiques et des représentations,
9
pointe la diversité des ontologies du rapport homme-nature , s’interroge sur les
effets contextuels et communicationnels des pratiques thérapeutiques mobilisant
10
des animaux, ou encore sur les projections anthropomorphiques dont ils sont
11l’objet dans lecadre d’interactions rapprochéesavec les humains .Parfois,ce sont
des questions de perception ou d’apprentissage lors ducontactavec lesanimaux qui
12fondent la problématique . Mais on court alors le risque de laisser de côté
l’épaisseur des médiations institutionnelles et juridiques, des collectifs qui
s’affrontent ou quicollaborent, des formes d’organisation du travail, ou de la
matérialité des dispositifs, touteschoses quicontribuent ellesaussià régler la distance et
la signification des relations entre l’homme et la nature. D’autre part, la position
des géographes introduit la d imension des territoires, et autorise la prise encompte
d’une série de médiations qui échappent souvent aux anthropologues: la notion de
paysage, les questions de conservation, les stratégies internationales, etc. Là où
certains géographessont également d’unapport essentiel,c’est quand ils pointent la
tension entre développement économique et conservation de la nature qui travaille
une grande partie des parcs naturels protégés où s’installe l’économie du
tou13
risme .Mais l’ampleur géographique deces problématiques peutconduireà perdre
de vue le sens quotidien des pratiques des gens ou des sociétés qui viventun
rapportà la nature qui n’est pas uniquement structuré par la globalisation des échanges
économiques ou par les stratégies mises en place par des gouvernements pour relier
différents parcs naturels. Il serait évidemmentun peufacile d’en appeler à une
position intermédiaire qui serait meilleure, ou plus heuristique. Mo n choix a été
plus nettement ethnographique que géographique, simplement paraffinité.Il rejoint
celui d’anthropologues de la nature ou de sociologues de l’environnement qui
s’intéressent aujourd’hui aux modes de gouvernance des espaces naturels, et aux
conflits d’acteurs dans le contexte de l’«administration» politique de la nature.
Cette socio-anthropologie reste attentive aux pratiques et aux représentations des
14sociétés étudiées . Il rejoint également certains des rares travaux menéssur les
15
zoos conceptualisés comme des dispositifs ou des empilements de médiations . Il
me semble en effet qu’on peutattendre de l’étude des relations entre l’homme et la
nature qu’elle ne perde pas de vue les grandes régulations et médiations qui font
que la naturen’est pas uniquementconstituée d’animauxavec lesquels les hommes
entretiennent des relations directes structurées par la culture. En cela, les sciences
9Descola (2005).
10Servais (1999, 93-105).
11 Servais (in Knight, 2005, 211-229). Voir aussi Servais, Véronique. «Dialogues avec les singes :
l’anthropomorphismecomme mode de relation dans les rencontres entre visiteurs et primates en zoo »,à
paraitre.
12Wolf etTymitz (1979).
13Plusieurs numéros de la revue«Géocarrefour » s’inscrivent danscette perspective qui est considérée
comme une entrée classique depuis les années 1970. Voir par exemple Héritier (2007). On peut
également se référerà la revue«Géographie, économie, société », ou encoreà la
revue«EspaceGéographique ».
14Voir par exempleSelmi etHirtzel (2007) ouSelmi (2006).VoiraussiJuan (2007).
15 Voir en particulier Davallon (1986) ; Mullan and Marvin (1987. Voir aussi LeMarec, Joëlle, Le zoo
comme dispositif: cadrages historiques et socio-discursif de la relation entre l’homme et l’animal, à
paraitre.PUISQU’ILFAUTUNDÉBUT ÀTOUT… 15
de lacommunication, et leur expérience de l’analyse des médiations et des
dispositifs, peuvent également être une source d’inspiration. Si elles ont peutraité
frontalement des relations à la nature, plus souvent abordées sous la forme des
«représentations de… » dans tel ou tel média, les questions environnementales dans le
débat public, l’étude des relations entre sciences et société ou plus généralement
l’analyse socio-sémiotique des médiations entre individus et institutions forment un
corpus de recherches empiriques et d’analyses théoriques sur lesquelles
16
s’appuyer .
Enfin, il me semble quece que nombre d’approches disciplinairesconstruisent,
c’est une vision de la nature comme une sorte d’arrière plan, de toile de fond, sur
laquelle viendraient se projeter les actions des gens et des sociétés, ou leurs
représentations. Maisune toile de fond n’a pas de d ynamique. On peut bien entendu
17décrire l’histoire des représentations de la nature afin d’en restituer l’évolutio n.
Mais on semeut alors dans l’espace des représentations, en analysant les œuvres
d’auteurs réunies en corpus. Quand la naturen’est pas traitée comme une toile de
fond inerte et neutre, elle fait l’objet, par exemple sous la plume deBrunoLatour et
deMichelCallon, d’une série de d’analogies littéraires ou d’inspirationsémiotique,
18
et se convertit en acteur . Elle se met à «collaborer », et la scène se peuple
d’«épreuves » à travers lesquelles les collectifssavants font parler la nature. Cela
redonneaux objets de la technique età la nature une vigueur que la
sociologieclas19siqueavait négligée .Cette sociologie descollectifs, appelée aussi« sociologie de
la traduction »,chercheà décrire lesassemblages d’humains et de non-humains et à
montrercomment les humains« traduisent » leco mportement des objets techniques
ou de la nature en les déplaçant dans d’autrescontextes: lescoquillesSaintJacques
sont« traduites » par leurs observateurs scientifiques en données dans des articles,
et les chercheurs responsables de cette traduction en deviennent alors les «porte
paroles ». Le vocabulaire de Callon ou de Latour p renddes tonalités politiques
propres à être traduites dans les diverses sphères d’intéressement académiques
qu’elles ont fini par conquérir: sciences politiques, acteurs de l’innovation,
ingénieurs, décideurs, etc.Mais quandcette sociologie passe du niveau de la description
empirique des phénomènes, où elleaacquissa légitimité,àcelui plus général d’une
sorte de philosophie de l’action, des collectifs et de la nature, elle retrouve
finalement le chemin de conceptions plus anciennes: la phénoménologie de Charles S.
20 e
Peirce avait posé dès la fin duXIX siècle lesbases d’unecritique
descatégorisations dichotomiques, et pointait déjà le rôle central des médiations, de la mise en
réseau, et des collectifs de pensée. La critique des réductions ontologiques qui
croient voir dans tel ou tel événement un point origine fixe, une cause finale, était
21
aucœur decette phénoménologie.On pense évidemmentaussiàMichelFoucault .
16Outre les travaux menés au sein de notre laboratoire par Joëlle Le Marec et moi-même, des auteurs
comme Baudouin Jurdant, Yves Jeanneret, Suzanne de Cheveigné, Eliséo Véron, Bernard Schieleou
DanielJacobi entrent pleinement danscette perspective. En ce qui concerne l’analyse socio-sémiotique,
nousavons développé un modèle d’analyse spécifique dansBabou etLeMarec (2003b).
17Voir par exempleMoscovici (1968).
18Par exemple dansLatour (1989) ouCallon (1986).
19Barbier etTrépos (2007).
20Peirce (1978) etPeirce (1987).
21Foucault (1969).PUISQU’ILFAUTUNDÉBUT ÀTOUT…16
Quoi qu’il en soit, la textualisationde la nature à travers les catégories du récit la
pose à nouveau à distance, comme un simple réservoir de signes, une surface de
projection.
Quant à la critique de la rationalité instrumentale par l’École de Frankfort,
d’Adorno à Habermas en passant par Marcuse, si la nature y est thématisée, elle
reste conçue comme un espace de projection des actions humaines qui y exercent
22leur domination ou leurs destructions . J’évoquerai plus longuement ces aspects
essentiels à mesyeux, mais je souhaite dès à présent pointer l’enjeu qui consiste à
conceptualiser la nature comme quelque chose ayant sa propre dynamique (par
exemple quand l’équilibre entre deuxespèces évolue) ousa propre résistance (par
exemple dans le cas de la configurationgéophysique d’un territoire). Comment
prendre en compte ces dimensions à la fois dynamiques et statiques, quand elles
rencontrent celles desactions, des médiations et des représentations humaines ? En
somme, il s’agit de revenir au projet anthropologique inauguré par Alexandre de
Humboldt,comme le rappellePhilippeDescola, puis repris parMarcelMaussaprès
que l’anthropologie l’eut délaissé: faire du cadre physique de l’activité humaine
« unecomposante légitime de la dynamique des peuples, une
potentialitéactualisable dans tel ou tel type de morphologie sociale plutôt qu’unecontrainteautonome et
toute puissante, telce “facteur tellurique” – l’influence du sol sur les sociétés – dont
23
Maussreprochait aux géographes de faire un usage excessif ». Ce programme
anthropologiquen’allait pas de soià l’époque oùMauss le prit encharge, et il
semble qu’aujourd’hui encore nos conceptions de la modernité nous le rendent aussi
difficile d’accès qu’il paraît indispensable. En apparence, nous dit Philippe
Descola,
«[…] l’anthropologie de la nature est une sorte d’oxymore puisque, depuis plusieurs siècles
en Occident, la nature secaractérise par l’absencede l’homme, et l’homme par ce qu’il a su
surmonter de naturel en lui. Cette antinomie nous a pourtant paru suggestive en ce qu’elle
rend manifeste une aporie de la pensée moderne en même temps qu’elle suggère une voie
pour y échapper. Enpostulant une distribution universelle des humains et des non humains
dans deux domaines ontologiques séparés, nous sommes d’abordbien malarmés
pouranalyser tousces systèmes d’objectivation du monde où une distinction formelle entre la nature et
la culture est absente. La nature n’existe pas comme une sphère de réalités autonomes pour
tous les peuples, et ce doit êtrela tâche de l’anthropologie que de comprendre pourquoi et
comment tant de gens rangent dans l’humanité biendes êtres que nous appelons naturels,
maisaussi pourquoi etcomment il nousa paru nécessaireà nous d’exclureces entités de
notre destinéecommune. Brandie de façon péremptoirecomme une propriété positive des
choses, une telle distinction paraît en outreallerà l’encontredece que les sciences de l’évolution
et de la vie nous ontappris de lacontinuité phylétique des organismes, faisantainsibon
marché des mécanismesbiologiques de toutes sortes que nous partageonsavec lesautres êtres
or24ganisés. »
C’est pourquoi, sans oublier que ce sont souvent les actions humaines qui ont
un impact sur la nature, je privilégierai l’analyse de la manière dont la nature
impose – ou plutôt propose - aux sociétés et aux gens des modes d’organisation, des
réponses, des déplacements.Je tenterai de montrer lebénéfice qu’il yaà utiliser les
mêmescatégoriesconceptuelles pour décrire l’action sociale et la dynamique
natu22C’est surtoutMarcuse (1968) qui paraîtcentral surce thème.
23Descola (2002,12).
24Ibid., p. 14.PUISQU’ILFAUTUNDÉBUT ÀTOUT… 17
relle en tant que processus. La notion de «déplacement» sera alors centrale pour
25
analyser l’hybridité deconfigurationssocio-naturelles .
Il me semble qu’au-delà du cercle restreint des collègues chercheurs que ce
travail pourrait intéresser, ilya des enjeux pratiques évidentsà poserces problèmes
ainsi et à montrer la complexité et l’hétérogénéité du rapport entre les gens ou les
sociétés et la nature.On sentbien en effet que les dérèglements de l’environnement
induits par le développementsont colossaux, et qu’on ne s’en sortira pas en
dégainant la sempiternelle martingale du progrès des sciences et des techniques. Or la
question de la conservation de la biodiversité, par exemple, et de la gestion
environnementale de la planète, se poseactuellementà travers descatégorisations et des
26conceptions de la nature qui engagent des visions politiques et sociales .Demême,
l’appel récurrent à des«prises de consciences », relève de catégories de pensée et
27de conceptions de la société . Ce sont ces catégories et ces conceptions,
soustendues par d’innombrables implicites, que je crois pouvoir interroger avec cet
essai.
Pour expliciter un peu plus l’origine de mon questionnement, je dois préciser
qu’il est sous tendu depuis plusieurs années par une réflexion plus générale sur le
thème de la rationalité.J’ai déjà eu l’occasion de l’appréhender sous la forme d’une
28étude des représentations médiatiques de la rationalité , mais j’en ai retiré une
insatisfaction profonde:à s’installerainsi dans un travail sur les représentations, on
entretient à son insu le fonctionnement même de ce qu’on voudrait interroger,
déranger, sice n’est déconstruire. Onnourrit la bête, en quelque sorte, celle qui nous
fait quotidiennementcroire qu’en ne traitant que d es signes oncomprendrait tout de
la réalité.Aujourd’hui,c’estaucœur des formes pratiques etactives de la
rationalité que je veux plonger, car c’est là, à mon avis, que se situe l’essentiel des enjeux
du rapportà la nature.
Les démarches que l’on qualifie de rationnelles sont le produit d’une histoire
des savoirs quiconduitcelui qui mène un travail deconnaissanceà prendre position
25Endépit d’uncertainair de parentéavec la sociologie de la traduction, les différencesavec mon projet
théoriqueapparaîtront nettement dans lecours de ce texte.Cette sociologie que je trouve intéressante ne
constitue cependant pas mon cadre de référence. La notion de«déplacement » était déjà présente dans
ma thèse de doctorat dans un contexte très différent de celui de la sociologie de la traduction. Je ne
l’utilise pas de manièreaussi extensive queCallon, préférant lui garder un sens plus empirique.Je
préciserai tout cela plus loin. Le numéro XXXIX de la revue Ethnologie française présente des recherches
portant sur les relations conflictuelles entre l’homme et les animaux. Ces approches, essentiellement
focalisées sur une description des réagencements sociaux induits parcertainsconflitsavec ouautour des
animaux, ne décrivent cependant pas la dynamique naturelleavec la même attention quecelle apportée
aux sociétés humaines, ni avec des concepts communs qui permettraient d’homogénéiser les
descriptions. Voir Ethnologie française XXXIX, 2009, 1 – Les animaux de la discorde, Paris: PUF, janvier
2009.
26 Par exemple dans lecas de l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature) dont le
travail consiste en partie à élaborer des catégories de gestion environnementale qui articulent
conservation, modesde gouvernance et dimensions socio-économiques.
27Par exemple, lecaractère souvent dépolitiséde l’écologie quandcelle-ci relève de l’action médiatique
ou de stars internationales du show business. Les interventions du présentateur de télévision Nicolas
Hulot dans le débat des présidentielles françaises de 2007 allaient explicitement dans ce sens d’une
dépolitisation de l’écologie. Bien entendu, le fait de prôner la transversalité politique des questions
écologiques n’enlève rienaux idéologies structurant une pensée issue de la sphère médiatiqueetaveugle
à ses propresprésupposés.
28Babou (2004).PUISQU’ILFAUTUNDÉBUT ÀTOUT…18
dans des débats d’idéescomme on prendrait d’assaut des forteresses, età mobiliser
pour cela des alliés puissants: d’autres auteurs, d’autres idées. Ce n’est qu’un des
aspects de ces démarches,mais il est important. Le caractère public de ces débats
d’idées, dont le jury des thèses ou des concours d’entrée dans la fonction publique
de l’enseignement garde la trace, est unautre desaspects essentiels de la rationalité
qui n’évalue la portée des idées que dans le cadrede l’intersubjectivité, de
l’exercice public de la raison.Ensuite,comme nous ne pouvons plus nouscontenter
comme au moyen-âge de la glose marginale, de la vénération ou de l’exégèse des
textes anciens, nous donnonssens à notre présence au monde et dans la société en
articulant des idées à une prise empirique sur les choses: il s’agit de démontrer, et
plus seulement de lire.Théories, hypothèses oucatégories travaillentainsi le vivant,
la matière, l’homme, ou laculture.Depuis lessuccès de l’empirismeau tournant du
eXVII siècle, puisavec l’effet d’entrainement de la révolution industrielle,c’est par
le travail de la connaissance considérée comme une action, comme la modificatio n
d’un ordre des choses ou des discours, que la notion de «progrès» s’est installée
dans nos croyances. Plus récemment, le dogme incantatoire d’une révolution qui
ferait surgir une société de l’information et dusavoir, nousa été venducomme une
vérité à grand renfort de marketing. Ce dogme a produit ses effets de réalité au
cœur même des dispositifs de production de connaissance: l’emprise du monde du
travail et de nouvelles formes d’accumulation du capital (brevets, information
scientifique, réputation des laboratoires, attractivité des établissements
d’enseignement supérieur, compétencescommunicationnelles deschercheurs)
bouleverse la recherche et les universités, imposant des restructurations, des réformes,
et des stratégiesà l’échelle internationale. Les institutions du savoir, dans la foulée
du libéralisme triomphant depuis la chute du mur de Berlin, ont adopté sans trop
d’états d’âme le corpus pratique des formes de gestion des entreprises etse sont
insérées dans un régime deconcurrence internationale visantà transformer le savoir
29
en produit échangeable sur le marché de l’information . Dans ce contexte, les
sciences humaines et sociales accompagnent progressivement les sciences de la
30
nature sur le chemin de nouveaux régimes de savoir privatisés , le plus souvent
dans le sens de«privés de débat ». Au moment même où le modèle d’un
développement pensé en termes decroissance quantitativecommenceà être remis encause
pour des raisons environnementales, l’université et la recherche l’adoptent ouy sont
soumises par la force: le travail deconnaissance seconformeà l’univers du travail.
Jusqu’à ce que, peut-être, l’idée même de connaissance se confonde avec celle de
produit deconsommation.
Cette conception de la connaissance comme travail productif, comme
transformation de quelquechose pour en tirer une plus-value, est depuis longtemps le lot
de toute démarche scientifique.C’est le plus souvent en détruisant ou en produisant
que les sciences de la nature prétendent observer etcomprendre.Pas de taxonomie
végétale possible sans herbier, donc sanscouper la tige d’une plante.Pas de
microbiologie ou de méta-génomique possible sans mise enculture debactériesafin d’en
détruire ultérieurement la capsule protectrice pour modifier, d’une manière ou
d’uneautre, soncode génétique.Pas de physique des particules sansbombardement
29Laperche (2003).
30Pestre (2003).Voir égalementPestre (à paraître en 2009).PUISQU’ILFAUTUNDÉBUT ÀTOUT… 19
destructif de la matière. Des sciences humaines et sociales aux sciences de la
nature, si notre modernité consiste à interroger (ausens fort de la question, du doute,
mais aussi de la dénonciation) l’ordre des choses, de la nature, des sociétés et des
idées, cette interrogation a fondamentalement le sens d’une «disposition de»: un
sociologue ou un philosophe dispose, par la vertu de la combinatoire, de l’analyse
et de la critique, des idées et des discours des autres. Il les refonde, les décrit, les
analyse, les résume, les dénonce, les réarticule ou les légitime, en étayant parfoisce
travail d’écriture par divers dispositifs d’observation et d’enregistrement dont on
sait bien depuis longtemps, sans avoir à importer quelque concept que ce soit
depuis la physique quantique, qu’ils ne sont en riende simples dispositifs
d’observation. Catégoriser le monde pour le décrire par des mots, par
descartographies ou par des statistiques, c’est déjà en rendre possible l’exploitationfuture
grâceà l’exercice de la planification, de la même manière que décrire desbactéries
revientà disposer duvivant en faisant pousser des êtres dans uneboîte dePétri pour
ensuite en détruire au moins une partie. Les biologistes le savent bien, quand ils
expliquentsans complexe à l’observateur venu des sciences sociales, que leur
discipline necomprend la nature et les phénomènes duvivant qu’à travers des
démar31
ches de destruction de la nature et du vivant .
Il y a bien entendu des gradients d’empiricité entre les disciplines, des formes
variées d’administration de la preuve qui ne passent pas to utes par la destruction ou
la modification des objets observés: l’éthologie ou l’astrophysique ne sont pas la
microbiologie ou la physique des particules. Mais c’est l’une des principales
propriétés de nos régimes de savoir que d’être aussi des régimes de planification et
d’action sur les choses, sur les sociétés et sur les discours. On s’en rend d’autant
mieuxcompte enabandonnant le niveau de l’épistémologie des idées pourcelui de
la description du fonctionnement des institutions ou des collectifs. C’est pourquoi
l’exercice de la Raison critique, conceptualisé au siècle des Lumières, et qui se
donnait comme horizon politique et philosophiquemajeur d’aider l’homme à sortir
de siècles d’assujettissements divers (aux forces de la nature, aux croyances, aux
32
pouvoirs absolus ), ne peut aujourd’hui quenous mettre simal à l’aise. Comme
l’ont bien vu les auteurs de l’École de Frankfort, à la suitede la Shoah conçue par
eux comme une sorte d’apex de l’horreur rationaliste et productiviste de la société
industrielle, la Raison s’est retournée contre elle-même, et d’émancipatrice, elle a
produit unmonde où nousavons le pouvoir de disposer de la nature, des sociétés et
des individus, d’intervenir sur leur environnement mais aussi sur leurs relations,
leurs communications, leurs cultures. Et finalement, le pouvoir d’intervenir sur, ou
de donnerà d’autres les moyensconceptuels de modifierce que nous prétendons ne
faire que décrire.La philosophiecritique de l’École deFrankfort elle-même, qui se
donne pour objectif d’articuler la théorie à la pratique et qui affiche pour principal
ennemi le fonctionnalisme sociologique quand ce dernier se contente d’accepter le
monde tel qu’il est (avec ses pouvoirs établis, dont le sociologue se ferait unallié),
31Tout observateur régulier du travail de laboratoire peut se rendrecomptedece fait, etc’est lors d’une
deces enquête en laboratoire que j’ai eucette discussionavec desbiologistesà propos de leurs pratiques
«destructrices ».
32Le fameux «Qu’est-ce que lesLumières?»publié parKant en 1784 (Kant,1999).PUISQU’ILFAUTUNDÉBUT ÀTOUT…20
n’échappe pas à cette ambition rationaliste d’intervenirsur le monde pour le
conformerà l’usage decelui qui en possède lesclés.
Et icice situe le point nodal, éthique, d’une inquiétude (plus que d’une
interrogation) que je porte depuis desannées et qui me conduit à redouter cet exercice de
laRaisonauquel je ne peux que me livrerà mesure que j’écrisces lignes:comment
décrire une société, ou uncourant d’idées, sans qu’à travers mon énonciation et mes
constructions ou déconstructions, n’émerge la possibilité d’un rapport de pouvoir
inscrit dans l’habitus de la«disposition de» ?Po ser un sujet dans une phrasec’est
indiquer sa placeà un objet, ouà unautre sujet de l’énonciation (mon interlocuteur,
à qui je peux masquer deschoses, que je peux désigner ou ignorer selon l’usage que
je vais faire des pronoms, etc.), et partant, c’est déjà poser un rapport de
domination, même s’il n’est que sémiotique: Barthes a décrit cela, à sa manière
provocatrice, peut-être lui-même déjà pris dans ce qu’il entendait dénoncer, à savoir le
33
pouvoir du langage .Encela, les sciences humaines et sociales ne diffèrent pas des
sciences de la nature qui prétendent comprendre la nature pour aider l’homme à
sortir des effets de domination, mais qui se trouvent elles-mêmes à l’origine
d’effets de domination. Aujourd’hui que les sciences et les techniques semblent
régir plus qu’auparavant nosvies et nos décisions, et s’il faut vraiment «penser la
société sur le modèle d’un gigantesque laboratoire grandeur nature (ou grandeur
société) dans lequel le seul principe légitime qui subsiste serait celui de
l’expérimentation permanente et définitive », pour reprendre une formule
latou34
rienne lors d’un débat passionnant avec Alain Caillé dans la Revue du MAUSS ,
alors je voudrais bien savoirqui a décidé de cela pour nous tous ? Quand ? Et au
nom de quels principes et de quelle légitimité ? On peut penser que l’élargissement
de la rationalité instrumentale, du «progrès » technique issudes sciences à
l’ensemble de la société, s’est progressivement installé, plus qu’il n ’a été le fait de
quelque décideur.Voire !BrunoLatour, dans le débat évoqué plus haut, rappelle la
décision prise par Lionel Jospin, alors premier ministre, d’autoriser l’usage
d’embryons humains à des fins de recherche thérapeutique. On sait bien
aujourd’huià quel point la commercialisatio n duvivant est plus qu’une
simplehypothèse de science fiction et qu’elle n’est suspendue qu’à quelques précautions
éthiques bien fragiles devant le principe selon lequel tout ce qui est techniquement
possible sera réalisé. Si les choses s’installent subrepticement, si la rationalité
instrumentale qui dispose des moyens en fonction de fins aveugles à elles-mêmes
s’étend comme par capillarité à l’ensemble d’une société devenue poreuse à la
frénésie de maîtrise, si l’hydre scientiste positiviste n’est plus unfantôme du passé
mais une réalité contemporaine, c’est aussi duà des prises de décision, à des
fonctionnaires zélés planifiant des politiques de recherche, ou à des choix
volontairement effectués par des scientifiques dans lecadre de leurs laboratoires.
Et nous, chercheurs en sciences sociales et humaines, pouvons-nous vraiment
prétendre ne pas nous inscrire dans cette fatalité qui a conduit la Raison à
ressembler de plus en plusà un exercice de domination ?Si oui, pouvons-nous vraiment le
faire sans rienchangerà nos habitudes d’écriture et d’argumentation ?À nos modes
d’organisation?À nos financements?À nos alliances età nos dépendances,
peut33Barthes (1989).
34VoirCaillé (2001) etLatour (2001).PUISQU’ILFAUTUNDÉBUT ÀTOUT… 21
être même à nos attachements avec le pouvoir: fonctionnaires que nous sommes,
hiérarchisés en grades…
À l’inverse, comment ne pas verser dans le fonctionnalisme le plus plat d ’une
sociologie quine se donne d’autre enjeu que de décrire les choses telles qu’elles
sont, disant que telle fonction de la société répond à tel besoin et que, donc, tel
besoin légitime telle fonction: ne prônant rien d’autre finalement,
parcettecircularité, que le respect de l’ordre des choses et des pouvoirs établis? Une sociologie
aux ordres, dont ceux qui l’ont critiquée disent qu’elle sert aussi à légitimer
35l’ordre . Généralement, celuide ses commanditaires: entreprises, marchés,
gouvernements.
La république dessavants, telle qu’elle se vit, se pense et s’organise dans les
lieux privilégiés qui sont sous son contrôle (les universités, les grandes écoles ou
les laboratoires, les colloques ou lesséminaires) nous fournirait-elle un horizon
d’espoir ? Des alternatives? Difficile d’y observer autre chose qu’une sorte de
désert stérile régenté par descomp tables, et livréà labrutalité de rapports de
domi36
nation sans grand intérêt.Quelques oasis subsistent ,mais elles sontassiégées par
la bureaucratie, lecynisme et la résignation. L’obsession d’être bien évalué par ses
maîtres afin de posséder une miette de pouvoir supplémentaire dans ce qui est
devenu le dernierbacà sable de laclassemoyennecultivée remplacechaque jour nos
ambitions decompréhension du monde et d’autonomie intellectuelle.Sans parler de
nos interminables discussions de boutiquiers et du dogme de la compétition qui
accompagnent nos prétentions si vulgairesà l’«excellence ».Partout règne le désir
de «disposer de… »: deschoses, des mots, et des êtres.
Il ne me semble pas possible de détacher l’analyse des relations entre les
hommes et la nature d’une éthique de la rationalité et d’une d énonciation de la
domination. L’enjeu est réflexif: comment trouverune co hérence entre l’ambition de
produire uneconnaissance et le processus même qui mèneàce savo ir ?
Des vies entières ne suffiraient pas à délier ce que l’histoire dusavoir a tissé
dans ses institutions. J’ai cependant emprunté quelquessentiers éloignés des
autoroutes des sciences humaines et sociales trop souvent transformées en travail
professionnalisé et planifié là où seule l’inquiétude devrait nous guider. Ainsi, j’ai
souhaité mener cette ethnographie en «amateur », c'est-à-dire en dehors des
contraintes professionnelles:aux temporalités de plus en plus réduites qu’accordent
aux chercheurs les institutions qui les financent, j’ai préféré un congé de six mois
sans solde. Aux cadres bureaucratiques qui s’imposent aujourd’hui partout, j’ai
choisi de répondre par l’absence: absence de commanditaire, absence de support
institutionnel. La cohérence intellectuelle avec le refus des enjeux de dominatio n
m’impose en effet de me retirer de toutecompétition: sortir descadres…
Mais j’espère avant tout, à travers ce cheminement sans doute difficile et
hasardeux,faire partagerau lecteur plus que des interrogations: des inquiétudes.
35Marcuse (1968, 132-140).
36 Sans fausse modestie, le laboratoire que Joëlle Le Marec et moi-même avons fondé (laboratoire
«Communication,Culture etSociété» de l’ENSLettres etSciences humaines deLyon) est l’une deces
oasis où les préoccupations scientifiques dominent: une partie du monde universitaire résiste encore à
sescomptables età sesadministrateurs…