Essais de théologie spirituelle et pastorale

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Cet ouvrage étudie les liens qui existent entre les concepts d’action et de contemplation dans l’œuvre de saint Vincent de Paul (1581-1660), à travers l’analyse méthodique de ses lettres et de ses conférences. En examinant la manière dont le saint aborde dans ses écrits les différents types de prière (la louange, l’action de grâce, l’adoration), l’oraison, les exercices spirituels, la pratique de la vertu ou les dispositions intérieures du missionnaire, Jean Bruno Tong parvient à démontrer que, pour saint Vincent de Paul, ces deux notions clés, loin d’être opposées, sont au contraire intrinsèquement liées. A travers cet ouvrage, le lecteur découvrira la richesse et la profondeur de la pensée de saint Vincent de Paul, qui fut surnommé "le saint des pauvres". En effet, pour le saint, "l’assistance aux pauvres est un acte d’amour pour Dieu et pour l’homme, image de Dieu". En se référant abondamment aux écrits de cette figure, Jean Bruno Tong (lui-même prêtre du diocèse d’Eseka, au Cameroun) dévoile toute l’actualité des leçons que l’on peut tirer de sa pensée en matière de charité et de pratique de la vertu.

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EAN13 9782748357998
Langue Français

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Essais de théologie
spirituelle et pastorale Jean Bruno Tong










Essais de théologie
spirituelle et pastorale



















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2010


Sommaire



Introduction......................................................................................13
Chapitre I :
Contemplation et action dans les conférences
de saint Vincent de Paul ..................................................................19
I.1. La contemplation dans les conférences
de saint Vincent de Paul ................................................................20
I.1.1. La prière : importance et utilité .......................................20
I.1.2. La, moyen pour obtenir les grâces et les vertus ....23
I.1.3. L’oraison .........................................................................37
I.1.3.1. Le concept d’oraison ...............................................37
I.1.3.2. Jésus-Christ, Modèle pour faire l’oraison................43
I.1.3.3. Types d’oraison .......................................................44
I.1.3.4. L’oraison, source de vie vertueuse ..........................47
I.1.3.5. L’oraison, source de connaissance55
I.1.3.6. Les supports pour faire l’oraison .............................58
I.1.3.7. Méthode pour faire l’oraison ...................................60
I.1.4. Admiration et oraison......................................................71
I.2. L’action dans les conférences de saint Vincent de Paul..........77
I.2.1. Le service, acte d’amour pour Dieu ................................78
I.2.2. Le service, acte d’amour pour l’homme, image de Dieu.80
I.2.3. Admiration et service85
I.3. Rapports entre contemplation et action dans les conférences
de saint Vincent de Paul ................................................................88
I.3.1. La prière, source et force du service................................92
I.3.2. Prière et service : pour une sequela Christi...................104
I.3.2.1. Pauvreté et simplicité ............................................108
I.3.2.2. Humilité et souffrance ...........................................118
I.3.2.3. La charité, l’amour affectif et l’amour effectif ......123
Chapitre II :
Contemplation et action dans la correspondance
de saint Vincent de Paul ................................................................133
II.1. La contemplation dans la correspondance
de saint Vincent de Paul ..............................................................134
9II.1.1. Le temps accordé à la prière.........................................134
II.1.1.1. Les types de prière................................................138
II.1.2. La réception des sacrements145
II.1.3. Les exercices spirituels.................................................146
II.1.4. La pratique de la vertu..................................................148
II.1.5. Les dispositions intérieures du missionnaire................158
II.1.5.1. Le zèle missionnaire.............................................158
II.1.5.2. La promptitude .....................................................165
II.1.5.3. La disponibilité169
II.1.5.4. La compassion et la sympathie.............................171
II.1.5.5. La détermination...................................................176
II.2. L’action dans la correspondance de saint Vincent de Paul ..184
II.2.1. L’instruction et l’éducation des populations ................184
II.2.2. La prédication...............................................................186
II.2.3. La formation.................................................................189
II.2.4. La lutte contre la misère...............................................197
II.3. Rapports entre la contemplation et l’action
dans la correspondance de saint Vincent de Paul.........................202
II.3.1. La charité spirituelle et la charité corporelle ................203
II.3.2. L’apostolat, chemin vers la perfection .........................210
II.3.3. La prière comme force de l’action pastorale ................215
II.3.4. Valeur tridimensionnelle du seul et unique service......228
II.3.5. Eléments contemplatifs dynamisant
l’action missionnaire...............................................................237
Chapitre III :
Vision synthétique des rapports entre la contemplation et l’action
chez saint Vincent de Paul .............................................................247
III.1. L’enseignement de saint Vincent de Paul dans le sillage
de la Tradition..............................................................................248
III.2. Nature, objet et finalité de la contemplation
chez saint Vincent de Paul ...........................................................255
III.3. Nature, objet et finalité de l’action
chez saint Vincent de Paul261
III.4. Eléments constitutifs du dynamisme entre la contemplation
et l’action .....................................................................................267
III.4.1. La charité et les « dimensions de la charité »..............267
III.4.2. La dynamique de l’amour ...........................................278
III.4.2.1. Aimer Dieu et son prochain ................................280
III.4.2.2. Aimer Dieu et son prochain comme réponse à
l’amour premier de Dieu ....................................................283
III.4.2.3. L’accomplissement de la volonté de Dieu ..........286
III.5. Articulation de la vie contemplative avec la vie active.......292
III.5.1. La prière......................................................................294
10III.5.2. La vie vertueuse..........................................................296
III.5.3. L’apostolat..................................................................298
III.6. Cohérence entre la vie intérieure de prière et la vie extérieure
de service.....................................................................................303
III.6.1. Le don de soi ..............................................................306
II.6.2. La fidélité à la prière et au service ...............................308
Conclusion ......................................................................................311
Bibliographie ..................................................................................321

11


Introduction



L’expérience de la vie nous révèle bien que la grandeur
d’un homme ne réside pas toujours dans son origine, ni
dans sa condition sociale, mais bien plutôt dans l’action
qu’il aura menée au cours de son existence. Cependant, il
n’est pas toujours facile d’en percevoir la valeur au
moment même de sa vie périssable ; cette catégorie de
personnes subit des pressions et, elle est souvent en
opposition avec la société dans laquelle elle vit. Saint
Vincent de Paul n’échappe pas à cette réalité.
Notre travail de recherche porte sur les rapports entre la
contemplation et l’action chez saint Vincent de Paul. Et
l’intérêt que nous donnons à cette recherche se situe sur
deux plans : le plan historique et le plan théologique. Au
premier nous verrons quel rôle a joué saint Vincent de
Paul dans l’histoire même de la spiritualité au sein de
l’Église, et dont la figure a à jamais marqué l’histoire de
l’humanité par son action pastorale et par son
enseignement spirituel comme saint, « le saint des
pauvres » ; au second plan, du point de vue plus
théologique, nous étudierons la productivité intellectuelle
et la profondeur spirituelle du message de saint Vincent de
Paul, un des protagonistes de l’École française de
spiritualité, par la valeur des thèmes abordés, le souci
pastoral et ecclésiologique dans l’application des
stipulations du Magistère issu du Concile de Trente.
Une quelconque curiosité et une quête spirituelles nous
intéressent et nous animent particulièrement tout au long
de ce travail : comment peut-on parler de contemplation
en assistant les pauvres, en catéchisant ou encore en
13instruisant dans les campagnes et les villes selon saint
Vincent de Paul. À quoi peut servir d’après lui, sur le plan
spirituel, l’assistance aux enfants démunis ? À quelle fin ?
Quel est l’objectif visé dans cette entreprise ou quel bien
spirituel peut-on en tirer ? Quelle devrait être l’attitude du
chrétien face à la misère ou au malaise social, spirituel,
psychique et matériel de son époque ? Saint Vincent de
Paul a pu donner quelques éléments de réponse à toutes
ces questions et à bien d’autres dans ses conférences et
dans ses lettres.
D’autre part, ce travail de recherche nous permet de
voir comment un prêtre, originaire des Landes, une zone
forestière, a pu accéder à la sainteté grâce à l’exercice de
son ministère. À notre avis, la question est d’actualité
surtout dans les régions les plus défavorisées du globe, les
pays de mission, en particulier l’Afrique qui connaît une
situation sociale, politique, économique, culturelle et
même religieuse (dans une certaine mesure) quasi
similaire à celle de l’époque de saint Vincent de Paul. Le
devoir et le souci d’intervention ont poussé les
missionnaires de la charité à se rendre partout dans le
monde où l’exigeait la présence des ministres de Dieu,
quelles que fussent les circonstances politiques. Ce qui
serait une ligne d’action pastorale pour les régions ainsi
affectées, et qui correspondrait totalement aux injonctions
du synode des évêques pour l’Afrique dont les résultats
sont consignés dans l’Exhortation apostolique
postsynodale de Jean-Paul II Ecclesia in Africa (Yaoundé,
1995). Les missionnaires étaient destinés à soulager les
douleurs de la souffrance et de la précarité, à corriger les
effets de la guerre, des luttes, des calamités naturelles ou
sociales ; en fait, il s’agissait non seulement de porter
l’aide matérielle, mais aussi et surtout d’évangéliser,
porter Dieu vers ces hommes et femmes, porter la Bonne
Nouvelle aux pauvres (cf. Lc 4,18-19), voir en eux le
14visage du Christ (cf. Mt 25,31-46), ce qui constitue bien
« la contemplation et l’action ».
Relisant et analysant l’enseignement spirituel de saint
Vincent de Paul, nous nous fixons un triple objectif : il
s’agit premièrement de relever les passerelles qui existent
entre les deux concepts, montrer que les deux se tiennent,
et ne sont pas diamétralement opposés ; deuxièmement, de
montrer que la fuite du monde n’est pas l’unique voie vers
la sainteté et, du coup, préconiser les voies et moyens par
lesquels la quotidienneté, l’ordinaire de l’existence de
l’homme au feu de l’action apostolique et caritative, peut
avoir une valeur contemplative, et même mystique ; et
finalement, aider les uns et les autres à réaliser que tout
homme accomplissant son devoir d’état dans un cadre tel
que défini par saint Vincent de Paul peut être un
contemplatif.
Pour ce faire, une simple restitution des dires et des
écrits ou encore une « autre » biographie du saint ne
suffiront pas, comme l’ont fait pourtant plusieurs auteurs
jusqu’à nos jours. En effet, de Louis Abelly, le premier
biographe de saint Vincent de Paul jusqu’aux auteurs
contemporains, seul André Dodin a fait en 1993 une
première véritable approche thématique de l’enseignement
de saint Vincent de Paul. Luigi Mezzadri a tenté de le faire
aussi dans son livre Prière et Charité, Desclée de
Brouwer, Paris 1995, mais il est resté « coincé », tout
comme les autres, à la simple restitution de la biographie,
des dires et des écrits (lui-même parle d’être « pèlerins à
la suite de saint Vincent de Paul », et l’étude se résume à
une promenade dans Paris et ses environs). L’approche
thématique d’André Dodin est cependant très large, a
broad view ; c’est bel et bien une « initiation ». Du coup,
plusieurs thèmes abordés pourraient être plus approfondis.
D’autre part, son approche relève beaucoup plus de la
théologie dogmatique. Nous nous proposons de continuer
cette approche thématique si bien initiée par André Dodin,
15avec la particularité de nous concentrer et de nous limiter
strictement (non plus un broad view), dans le domaine de
la théologie spirituelle pour parler des rapports entre la
contemplation et de l’action dans les conférences et les
lettres de saint Vincent de Paul.
La particularité de saint Vincent de Paul réside dans le
fait qu’il n’ait pas écrit de traité systématique de théologie
mystique, pastorale, dogmatique ou morale ; nous n’avons
de lui que ses lettres et ses conférences, toutes éditées par
divers auteurs, et très souvent après sa mort. En plus, les
registres des conférences et des lettres de saint Vincent de
Paul à saint Lazare ont été brûlés pendant l’incendie du
Prieuré en 1792. C’est donc à travers les transcrits, les
témoignages des missionnaires, de différentes autorités
ecclésiastiques et politiques déjà de son époque et même
après sa mort, que nous disposons aujourd’hui de son
œuvre, et de laquelle nous pouvons cerner son
enseignement spirituel. Cet ensemble, qui sert de source
primaire pour notre travail, a été plusieurs fois édité par
divers auteurs, notamment : P. Coste, Saint Vincent de
Paul, lettres choisies d’après les manuscrits, in Revue
science et religion n° 616, 1911. Et du même P. Coste,
Saint Vincent de Paul, correspondance, entretiens,
documents, XIV vols., Gabalda, Paris 1920-1925 ;
complétés par A. Dodin, vol. XV, Gabalda, Paris 1970 ;
A. Dodin, Entretiens spirituels de saint Vincent de Paul à
eses missionnaires, Le Seuil, 2 éd., Paris 1960 ; Hélène et
Roland Alix, Saint Vincent de Paul, pages choisies,
Fernand Sorlot, Paris 1933. J.-B. Pemartin, Recueil des
diverses exhortations et lettres de saint Vincent aux
missionnaires, A. Bray, Paris 1860 ; puis l’œuvre des
Sœurs de saint Vincent de Paul, Saint Vincent de Paul,
conférences aux Filles de la Charité, compilation, rue du
Bac, Paris 1952. Plusieurs autres auteurs se sont consacrés
à retracer la vie de saint Vincent de Paul, établissant à
l’occasion un lien avec sa spiritualité. Il s’agit entre autres
16de : L. Abelly, La vie du vénérable serviteur de Dieu,
Vincent de Paul instituteur et premier supérieur général
de la Congrégation de la Mission, Livres I, II, III,
Florentin Lambert, Paris 1664 ; A. Dodin, Saint Vincent de
Paul, Aubier, Paris 1992, et du même auteur, Initiation à
saint Vincent de Paul, Cerf, Paris 1993 ; U. Maynard,
Saint Vincent de Paul, sa vie, son temps, ses œuvres, son
influence, Ambroise Bray, Paris 1860 ; L. Mezzadri, Petite
vie de Vincent de Paul, tr. de l’italien par Jean Gaziello,
Desclée de Brouwer, Paris 1989, et du même auteur,
Vincent de Paul 1581-1660, Desclée de Brouwer, Paris
1985 ; et P. Miquel, Vincent de Paul, Fayard, Paris 1996
qui s’est beaucoup plus appesanti sur la biographie toute
simple, dénudée de tout enseignement spirituel.
Notre travail consiste à faire une étude des rapports
entre la contemplation et l’action chez saint Vincent de
Paul. C’est une continuation de la recherche initiée à la
licence et qui a servi d’introduction à ces pages. Nous le
reprenons d’ailleurs en partie dans les chapitres
introductifs, un et deux, moyennant quelques
modifications et explications beaucoup plus approfondies ;
ces deux chapitres portent essentiellement sur la
biographie du saint et sur les influences qui l’ont marqué,
les fondements de sa pensée, pour terminer avec une
synthèse de son enseignement spirituel. Nous nous
proposons par la suite de relire ses conférences (222
conférences au total dont 120 aux Filles de la Charité) et
de replonger dans sa correspondance afin de nous
imprégner de sa pensée ; il s’agit des lettres envoyées et
des lettres reçues : 3 115 des vols. 1 à 8 ; rendus à 3 323
au vol. 13 ; 202 documents relatifs à saint Vincent de
Paul dans le vol. 13 ; 144 lettres inédites au vol. 15 ; soit
3 669 lettres au total. Le vol. 14 donne une table générale.
Les volumes font référence à l’édition de Pierre Coste.
Cette partie du travail sera analytique et concerne
respectivement les chapitres trois et quatre du travail ; et à
17la fin de chaque chapitre, nous relèverons les textes qui
nous permettent d’établir les rapports entre la
contemplation et l’action. Nous avons préféré faire deux
chapitres pour la relecture des textes de saint Vincent de
Paul : d’une part les conférences pour le chapitre trois, qui
ont une très forte note ou prédominance spirituelle, et
même mystique, mais non déconnectées de la réalité
sociale et existentielle, et les lettres d’autre part qui ont
plutôt une très forte note sociale et administrative,
éminemment pastorale, révélant aussi une profondeur
spirituelle ; c’est cette différence non seulement dans le
style et le ton mais aussi dans la teneur du message
spirituel que nous avons voulu marquer en séparant ces
deux sections de notre travail. Par ailleurs, en les mettant
ensemble, on aurait de la peine à établir une distinction
entre les conseils spirituels, les enseignements magistraux
donnés dans les conférences, et les directives pastorales
données dans les lettres ; ces deux aspects révèlent aussi la
profondeur spirituelle de la personnalité de saint Vincent
de Paul. Enfin, le chapitre de relecture serait très long sur
le plan méthodologique si les conférences et les lettres
sont en une seule section. De là, nous tenterons d’avoir
une vision synthétique de sa pensée théologique et
spirituelle sur les rapports entre la contemplation et
l’action. C’est le chapitre cinq qui sera plutôt synthétique
et qui prend appui sur l’ensemble de ce que nous aurons
pu relever dans les chapitres précédents. Nous limitons
notre champ d’étude aux conférences et lettres de saint
Vincent de Paul. Nous éviterons aussi de donner quelques
connotations philosophiques aux deux concepts de la
contemplation et de l’action. Par contre, nous ferons
référence, mais de façon passagère, à d’autres théologiens
qui ont abordé le sujet afin de donner une certaine
consistance théologique à la pensée de saint Vincent de
Paul.
18


Chapitre I : Contemplation et action dans
les conférences de saint Vincent de Paul



Nous initions dans cette section une relecture exclusive
des textes des conférences de saint Vincent de Paul.
L’édition de Pierre Coste constitue notre source principale.
Pierre Coste est un prêtre lazariste né le 3 février 1873 à
Tartas dans les Landes et mort le 29 décembre 1935 à
Paris ; il a été tour à tour professeur au séminaire des
Lazaristes de Dax (1896-1909) et archiviste de la
Congrégation à Paris (1909-1927) ; d’une façon particulière il se
présente comme un historien et biographe de saint Vincent
de Paul. Son œuvre à ce sujet est considérable, car c’est
grâce à lui que nous avons aujourd’hui une partie des
textes du saint, d’autant plus que saint Vincent de Paul n’a
rien écrit lui-même. Les conférences de saint Vincent de
Paul sont 222 au total dont 120 aux Filles de la Charité et
le reste aux missionnaires, le tout constituant les volumes
de VIII à XII de l’édition de Pierre Coste. On trouve aussi
dans le volume XIII des canevas d’entretiens adressés aux
Dames de la Charité. Comme nous l’avons relevé à
l’introduction de ce travail, les conférences de saint
Vincent de Paul ont une très forte note spirituelle et même
mystique, contenant des enseignements à caractère
magistral (ce qui les distingue des lettres du même saint et c’est
pourquoi nous choisissons de les séparer), mais non
déconnectées de la réalité existentielle. Nous voulons, dans
les sections qui suivent, « laisser parler le saint »,
« l’écouter et le comprendre », sans encombrer son propos
par d’autres réflexions liées aux sujets abordés ; notre
méthode ici est analytique.
19I.1. La contemplation dans les conférences de saint
Vincent de Paul
La contemplation chez sain t Vincent de Paul est vue
sous deux aspects : la prière et la vertu. Ce sont là deux
aspects de la vie chrétienne qui portent à la vie en Dieu, en
imitant le Christ. Mais ces deux aspects ne sont pas sans
conséquence sur la pratique de l’homme. La vie de prière
tout comme la vie de vertu ont, tous deux ensemble, des
répercussions dans l’action que l’homme peut ou doit
mener sur terre, notamment selon saint Vincent de Paul,
l’action de charité. Et l’ensemble a une finalité, la
sanctification de soi et l’héritage du Royaume de Dieu.
I.1.1. La prière : importance et utilité
Saint Vincent de Paul commence par un principe
simple, montrant qu’il est naturel de prier :

« Il est naturel de prier, nous le voyons chez les
enfants, et leurs petites prières sont si agréables à Dieu que
des docteurs ont dit qu’il y prend son grand plaisir. Et un
grand personnage, feu Monsieur de Genève, les avait en
telle bénédiction que, quand il les voyait, il leur conduisait
la main et se faisait donner la bénédiction par eux. Je ne
vous dis ceci qu’en passant, parce que l’heure nous presse
et que ce n’est pas de cette sorte d’oraison que nous avons
1à traiter. »

Notons l’usage des mots fait par saint Vincent de Paul
dans une analyse purement textuelle : « il est naturel de
prier », puis « sorte d’oraison » dans le même paragraphe,

1 V. de Paul, « Conférence du 31 mai 1648 », in P. Coste,
Correspondance, entretiens, documents, Lecoffre-Gabalda XIV vol., Paris 1920
et suiv. avec un volume supplémentaire en 1970 par André Dodin, vol.
IX, p. 420. [Désormais l’oeuvre sera citée « Correspondance »].
20une juxtaposition des termes. Un premier constat montre
que la prière ordinaire est une « forme d’oraison ». Par
ailleurs saint Vincent de Paul voit en l’oraison le moyen
par excellence pour obtenir la grâce, force vitale de l’âme :

« Au nom de Dieu, n’y manquez plus, ma fille, et
concevez bien l’importance de bien faire l’oraison. Car,
voyez-vous, mes chères sœurs, comme je vous dis
dernièrement, l’oraison est aussi nécessaire à l’âme pour la
conserver en vie, que l’air à l’homme, ou bien l’eau au
poisson pour la conservation de sa vie. Or, comme les
hommes ne peuvent vivre sans air, mais meurent lorsqu’il
leur manque, de même une Fille de la Charité ne saurait
vivre de l’esprit de la grâce sans l’oraison ; et si,
lorsqu’elle y manque, elle ne meurt pas quant au corps, elle
commence à mourir à la grâce. Voilà pourquoi vous devez
faire votre capital de bien établir cela entre vous, et ce
doit être le soin des sœurs servantes de le faire bien
observer. De temps en temps je le demanderai, s’il plaît à
2Dieu. »

Force est d’observer en un second constat que saint
Vincent de Paul, non seulement marque cette fois-ci une
nette distinction entre la prière ordinaire et l’oraison dans
son sens propre ; ce qui donne lieu à une certaine
ambiguïté dans l’usage des termes et dans la compréhension de la
pensée du saint. Cependant, il est clair pour saint Vincent
de Paul, prêtre et annonciateur de l’Évangile, que la prière
est importante et utile pour l’exercice de la mission et pour
les événements de la vie du missionnaire ; c’est pourquoi
il exhorte les siens à prier pour les ordinations :

« Mais les moyens de cela, quels sont-ils ? Que
devonsnous faire pour le bon succès de cette prochaine ordina-

2 Idem, « Conférence du 17 novembre 1658 », in P. Coste,
Correspondance, vol. X, p. 604.
21tion ? Il faut prier beaucoup, vu notre insuffisance ; offrir
pour cela durant ce temps ses communions, ses
mortifications et toutes ses oraisons et ses prières, rapportant tout
à l’édification de ces messieurs les ordinands, à qui il faut
rendre de plus toutes sortes de respects et de déférences,
ne faire point les entendus, mais les servir cordialement et
humblement. Ce doivent être là les armes des
missionnaires ; c’est par ce moyen que tout réussira ; c’est par
l’humilité, qui nous fait désirer la confusion de
nousmêmes. Car, croyez-moi, Messieurs et mes frères,
croyezmoi, c’est une maxime infaillible de Jésus-Christ, que je
vous ai souvent annoncée de sa part, que, d’abord qu’un
cœur est vide de soi-même, Dieu le remplit ; c’est Dieu qui
demeure et qui agit là-dedans ; et c’est le désir de la
confusion qui nous vide de nous-mêmes, c’est l’humilité, la
sainte humilité ; et alors ce ne sera pas nous qui agirons,
3mais Dieu en nous, et tout ira bien. »

En parlant d’offrir les communions, les mortifications,
les oraisons et les prières pour les ordinands, saint Vincent
de Paul laisse entrevoir que la prière pour les uns et les
autres peut être faite pendant la célébration eucharistique,
les actes divers de pénitence, et toute autre forme de prière
du chrétien tel que nous l’avons souligné dans le chapitre
précédent parlant des exercices spirituels. Saint Vincent de
Paul montre aussi que la prière faite pour les autres a son
importance parce que c’est un service rendu. Mais ce
service rendu à travers les diverses formes de prière est lié
aux vertus et en bonne place se trouve l’humilité, une
« maxime infaillible de Jésus-Christ », par laquelle
l’homme se vide pour être rempli de Dieu.

3 Idem, « Extrait d’entretien en septembre 1655 », in P. Coste,
Correspondance, vol. XI, pp. 311-312.
22I.1.2. La prière, moyen pour obtenir les grâces et les vertus
Dans une suite logique, il convient de prier afin
d’obtenir les grâces et pratiquer la vertu. Nous présentons
ici quelques intentions, formules de prière ou même
d’exhortations que saint Vincent de Paul a utilisées :
1. La grâce d’observer le règlement :
« Voici des moyens. Le premier est de demander à Dieu
la grâce de vivre dans l’observance du petit règlement qui
vous a été proposé. Le second, c’est qu’il en faut prendre
la peine et vous proposer maintenant de l’observer, et dire
en vos cœurs : ‘Oui, mon Dieu, je me propose d’entrer
dans la pratique du bien que vous nous avez enseigné. Je
sais que je suis infirme, mais, avec votre grâce, je puis
tout, et j’ai confiance que vous m’aiderez ; par l’amour
qui vous porte à nous enseigner votre sainte volonté, je
vous conjure de nous donner la force et le courage de
4l’exécuter. »

Cette grâce aidera à bien vivre en communauté, en
union avec les frères et sœurs et éviter aussi la singularité
qui est une marque d’orgueil. L’exemple des premiers
chrétiens est éloquent aux yeux de saint Vincent de Paul :

« On rapporta aussi l’union des premiers chrétiens,
desquels erat cor unum et anima una, l’union de l’Église
dans les sacrements, dans le saint sacrifice et dans les
cérémonies. Le deuxième point regardait les moyens
d’avoir cette union. Voici ce qui en fut dit par notre bon et
très honoré Père, qui ne parla point touchant les motifs. Il
dit que le premier et le meilleur moyen était de la
demander à Dieu, qui était le moyen unissant, le père des unions,

4 Idem, « Conférence du 31 juillet 1634 », in P. Coste,
Correspondance, vol. IX, p. 10.
23que c’était lui qui unissait les cœurs. ‘Eh !
demandons-la5lui donc’ disait-il. »
2. La grâce de s’abandonner et de se donner
complètement à Dieu :
« Il en sera ainsi de vous. Il ne faut qu’un peu de
courage, et la chose le mérite bien. Vous le savez, mes filles,
vous qui y avez déjà travaillé. Souvenez-vous bien que
pour y parvenir il vous faut avoir la haine de
vousmêmes ; le Fils de Dieu vous la demande pour aller à sa
suite. Le troisième moyen, c’est de bien prier. Si nous ne
pouvons avoir une bonne pensée sans la grâce de Dieu, à
plus forte raison devons-nous croire que nous ne saurions
avoir cette vertu, si nécessaire à notre perfection, sans
cette même grâce. Le Fils de Dieu nous en donne exemple,
lui qui a recours à la prière dans les nécessités de sa vie
humaine. Lorsque vous avez en aversion l’humeur d’une
sœur qui vous est donnée pour compagne, élevez votre
esprit à Dieu pour lui demander le support dont vous avez
besoin. Si, par amour de vous-mêmes, vous avez
répugnance à cette façon de vie, de vêtir, souvenez-vous
aussitôt que c’est la volonté de Dieu, puisque vous êtes
appelées en la Compagnie, et donnez-vous de nouveau à
lui pour mortifier cet amour-propre et sortir de
vous6mêmes, afin que ce soit lui qui vive en vous. »

Il s’agit une fois de plus de sortir de soi-même, se vider
comme nous venons de le voir, d’abandonner en définitive
cet amour-propre pour aimer Dieu et son prochain. Une
telle attitude fait appel en un premier temps à la vertu de
l’obéissance qui est de faire uniquement la volonté de
Dieu :

5 Idem, « Conférence du 27 juin 1642 », in P. Coste, Correspondance,
vol. XI, p. 121.
6 Idem, « Conférence du 11 décembre 1644 », in P. Coste,
Correspondance, vol. IX, p. 177.
24
« Vous me direz : ‘Monsieur, voilà qui est beau, mais le
moyen d’acquérir cette parfaite observance ?’ Le moyen,
mes chères sœurs d’acquérir cette vertu pour celles qui ne
l’ont pas et pour la persévérance de celles qui l’ont déjà ?
Premièrement, comme c’est un don de Dieu, il faut le lui
demander et souvent le presser, l’importuner, afin qu’il
nous fasse cette grâce. Ô mon Dieu, faites-moi la grâce
que je ne fasse jamais rien selon le vieil Adam, qui ne veut
que suivre sa volonté et ses inclinations. Mais faites, par
votre bonté, que toutes mes actions, mes paroles et mes
intentions soient conformes à l’exemple que votre Fils
nous a laissé. Or, Jésus-Christ a été obéissant à son Père
en toutes choses et les saints disent que c’est l’obéissance
du Fils de Dieu qui a été cause qu’il est entré en sa gloire,
puisque, s’il n’avait accompli les ordres de Dieu son Père,
il n’aurait pas reçu la récompense qu’il a reçue après sa
7mort. »

Et dans la foulée, le saint recommande aux
missionnaires de prier pour que la volonté de Dieu se réalise :

« Le premier moyen pour nous y mettre nous est
enseigné dans l’oraison dominicale : Fiat voluntas tua sicut in
caelo et in terra ! car, Notre Seigneur ayant mis ces mots
dans l’oraison quotidienne, il veut que tous les, jours on
lui demande la grâce de faire sa volonté en la terre
comme elle se fait au ciel, incessamment et parfaitement,
avec une simple et invariable conformité à la volonté de
Notre Seigneur. Prions-le donc souvent qu’il lui plaise
nous conformer à tout ce qu’il veut et qu’il ordonnera de
nous, et ce nous sera un bon moyen pour obtenir la grâce
d’entrer en ce saint exercice. Le second moyen est de nous
accoutumer non seulement à cette prière, mais à la prati-

7 Idem, « Conférence du 23 mai 1655 », in P. Coste, Correspondance,
vol. X, p. 88.
25que de ce qu’elle dit, et commencer dès demain, dès cette
heure ; par exemple, en offrant à Dieu votre patience
d’entendre ce pauvre homme qui vous parle, et lui dire :
‘Seigneur, je veux écouter et faire pour vous glorifier tout
ce qui me sera signifié de votre part’. Voyez-vous, mes
frères, il est important d’actuer ainsi sa volonté et
s’habituer à renouveler souvent son intention,
particulièrement le matin quand se lève : ‘Mon Dieu, je me lève
pour vous servir ; je m’en vais à l’oraison pour vous
plaire, entendre ou dire la messe pour vous honorer,
travailler parce que vous le voulez’. Enfin il faut s’étudier à
s’élever à lui, aux actions principales, pour les lui
consacrer entièrement et pour les faire conformément à sa
8volonté. »

En un deuxième temps, une telle attitude fait appel à
l’esprit de pauvreté, qui consiste à être plutôt riche de
Dieu :

« Notre frère a dit le moyen des moyens : le demander
souvent à Dieu, le prier qu’il nous donne cet esprit qui lui
est propre et qu’il communique à ses enfants ; faire
souvent oraison à cet effet, car la pauvreté est un don de
Dieu, grand don de Dieu. Autre moyen, c’est de s’y
affectionner par toutes les voies imaginables. Nous en avons
donné parole au supérieur ; nous l’avons promis à Dieu ;
nous ne pouvons rien faire sans la pauvreté. Non,
Messieurs, non, mes frères, un missionnaire ne sera jamais
missionnaire sans la vertu de pauvreté. L’on ne saurait ici
durer sans cette vertu. Considérez-en souvent la beauté :
c’est la bien-aimée de Dieu, la propre vertu de son Fils,
de sa Mère et de ses amis. L’horreur de cet esprit de
libertinage et du désir d’en avoir, qui lui est opposé, qui nous
tire du poste où Dieu nous a mis, nous fait sortir de notre

8 Idem, « Conférence du 7 mars 1659 », in P. Coste, Correspondance,
vol. XII, p. 162.
26vocation ; car ces personnes qui quittent, qu’est-ce qu’ils
prétendent ? Se mettre sans doute dans un état plus
parfait. Ils veulent avoir des richesses pour mieux servir Dieu
dans le monde. Ils seront dans une condition plus sainte ;
ils vivront plus parfaitement dans le monde, parce que le
monde est un état plus parfait. Comme vous voyez, c’est
9leur prétention. »

Enfin, comme pour tout acte de consécration ou
abandon de soi à Dieu, une telle attitude incite à la pureté :

« Oh bien ! Messieurs, demandons instamment à Dieu
cette vertu de pureté. Cette vertu, si nous l’avons, nous en
attirera beaucoup d’autres ; si nous ne l’avons pas, nous
sommes perdus, la Mission est perdue ; nous en avons un
besoin tout particulier, étant continuellement dans des
occasions. O Sauveur, faites-nous la grâce d’honorer cette
admirable pureté que vous avez voulu avoir sur la terre.
Nous célébrons demain la fête d’un grand saint, saint
Ignace, qui a possédé excellemment cette vertu et qui l’a
transmise dans cette grande et sainte Compagnie qu’il a
instituée. Au commencement de cette Compagnie, chacun
voyait avec admiration les jeunes gens vivre parmi eux
avec une grande pureté, quoique continuellement dans les
occasions. On demandait un jour à un de leurs Pères
comment ils faisaient pour se conserver dans une si
grande pureté ; il répondit qu’ils portaient sur eux
quelque chose qui les préservait : la sobriété et la garde des
sens extérieurs. Plaise à la bonté de Dieu nous donner
participation à cet esprit qu’il a répandu si abondamment
10sur cette sainte Compagnie ! »

9 Idem, « Conférence du 13 août 1655 », in P. Coste,
Correspondance, vol. XI, p. 249.
10 Idem, « Conférence du 30 juin 1655 », in P. Coste,
Correspondance, vol. XI, pp. 208-209.
273. La grâce de l’esprit de charité :
« Où est la charité, là Dieu habite. Le cloître de Dieu,
dit un grand personnage, c’est la charité, c’est là que
Dieu se plaît, là qu’il loge, là que se trouve son palais de
délices, là le séjour ou il prend son plaisir. Soyez
charitables, soyez bénignes, ayez l’esprit de support, et Dieu
habitera avec vous, vous serez ses cloîtres, vous l’aurez
chez vous, vous l’aurez dans vos cœurs. Or, par sa
miséricorde, mes chères filles, il y a sujet d’espérer que vous le
voulez et que vous travaillerez de bon cœur pour acquérir
cette charité. C’est pourquoi, vu la disposition qui paraît
en vous, je ne chercherai pas davantage à vous montrer
combien il est utile d’excuser et de cacher les fautes de
notre prochain, puisque Dieu lui-même vous a fait
connaître suffisamment les avantages qui vous en reviendront à
chacune en particulier et à la Compagnie en général.
Nous parcourrons seulement en peu de mots les moyens
que Dieu nous donne pour travailler à l’aimer ; car, mes
filles, il y faut travailler à bon escient. Le premier moyen,
c’est de le demander à Dieu. Oui, mes filles, il le faut
demander à Dieu ; mais que ce soit de tout notre cœur ; et
maintenant que je vous parle, élevez votre cœur pour le lui
demander, et prenez la résolution de ne point laisser
passer d’occasion d’excuser votre sœur, de la supporter et de
11l’aider de tout votre pouvoir, sans vous en servir. »

Saint Vincent de Paul parle de charité ici dans le cadre
des relations humaines.
4. La grâce de rester fidèle au service :
« Passons au troisième point, qui est des moyens
d’acquérir et conserver toujours la fidélité que nous
devons à Dieu. Il faut tout d’abord comme Mademoiselle a

11 Idem, « Conférence du 22 octobre 1646 », in P. Coste,
Correspondance, vol. IX, p. 292.
28dit, en demander souvent la grâce à Dieu et lui être
reconnaissant de ses bienfaits. Job, parlant de cette fidélité
dit que nous sommes obligés à Dieu de ce qu’il nous a
faits créatures raisonnables. Et non seulement cela, mais
il nous conserve à tout moment dans cet être, qu’il nous a
12une fois donné. »

Et saint Vincent de Paul rappelle les récompenses qui y
sont attachées :

« J’entends parler de celles qui sont fidèles aux
moindres et plus petites actions qui sont de l’observance de
leur règle. Et à ces gens-là Notre Seigneur fait de grandes
promesses : ‘Ceux qui seront fidèles en peu, je les
constituerai sur beaucoup’ (Lc 16,10) ; ‘Vous m’avez été fidèle
en des petites, je vous établirai sur de bien grandes’ (Mt
1325, 23.). »
5. Pour l’élection d’un(e) supérieur(e).
« Il faut beaucoup prier Dieu, mes sœurs. Que toutes
les prières que vous ferez soient pour demander cela à
Dieu. Les apôtres, voulant élire un autre à la place de
Judas, priaient et disaient : ‘Seigneur, montrez-nous celui
que vous avez élu.’ Or sus, mes chères sœurs, priez donc
14bien Dieu qu’il vous donne une bonne supérieure. »

Or la supérieure n’est autre qu’une servante comme
nous l’avons vu.

12 Idem, « Conférence du 3 juin 1653 », in P. Coste, Correspondance,
vol. IX, p. 639.
13 Ibid., p. 630.
14 Idem, « Conférence du 3 juillet 1660 », in P. Coste,
Correspondance, vol. X, p. 723.
296. La vocation est un don de Dieu, rappelle saint
Vincent de Paul :
« C’est Dieu qui nous a appelés et qui de toute éternité
nous a destinés pour être missionnaires, ne nous ayant fait
naître ni cent ans avant, ni cent ans après, mais
précisément dans le temps de l’institution de cette profession ; et
par conséquent, nous ne devons chercher, ni espérer
repos, contentement et bénédictions ailleurs que dans la
Mission, puisque ce n’est que là que Dieu nous veut et
nous désire, en présumant, bien entendu, que notre
vocation est bonne, et non pas fondée sur l’intérêt, ni pour
s’exempter des incommodités de la vie, ou pour tout autre
15respect humain. »

Et en cette vocation, le missionnaire est envoyé comme
le Christ et, conforme à Lui, pour évangéliser les pauvres :

« Nous sommes en cette vocation fort conformes à
Notre Seigneur Jésus-Christ, qui, ce semble, avait fait son
principal, en venant au monde, d’assister les pauvres et
d’en prendre le soin. Misit me evangelizare. pauperibus
(Lc 4,18). Et si on demande à Notre Seigneur :
‘Qu’êtesvous venu faire en terre ?’ — ‘Assister les pauvres’ —
‘Autre chose ?’ — ‘Assister les pauvres’, etc. […] Et si
l’on interrogeait un missionnaire, ne lui serait-ce pas un
grand honneur de pouvoir dire avec Notre Seigneur :
Misit me evangelizare pauperibus ? C’est pour catéchiser,
instruire, confesser, assister les pauvres que je suis ici.
Or, cette conformité avec Notre Seigneur,
qu’entraîne-telle avec elle, sinon la prédestination ? Nam quos
praescivite et praedestinevit conformes fieri imaginis Filii sui
(Rm 8,29). Si nous quittons notre vocation, il est bien à
craindre que ce ne soit la chair ou le diable qui nous en

15 Idem, «Conférence du 29 octobre 1638 », in P. Coste,
Correspondance, vol. XI, p. 107.
30retire. Voulons-nous leur obéir ? Car, puisque Dieu nous
y a appelés, il n’y a pas d’apparence que ce soit lui qui
nous en retire. Dieu ne se contredit pas. Toutefois nous ne
savons pas les secrets de Dieu et nous ne voulons rien
juger, mais toujours nous dirons que cette retraite est
sus16pecte et douteuse. »

Et pour ce faire, la grâce de Dieu est indispensable,
d’où une fois de plus, la nécessité de la prière : « Il faut
demander à Dieu cette confirmation ou affermissement en
17notre vocation ; c’est un don de Die. » . La prière donne
la force et le courage nécessaire au missionnaire pour non
seulement obéir au supérieur, mais aussi aller même dans
des zones difficiles sans récriminer :

« Ceux qui sentent en eux cette disposition et à qui
Dieu fait de telles grâces que d’être prêts et disposés à
aller dans les pays éloignés pour y employer leur vie pour
Jésus-Christ ! Les histoires nous font mention de tant de
martyres d’hommes qui se sont sacrifiés pour Dieu ; et si
nous voyons que, dans les armées, tant de gens exposent
leur vie pour un peu d’honneur, ou peut-être dans
l’espérance d’une petite récompense temporelle, à
combien plus forte raisons, on nous autres devons-nous
exposer nos vies pour porter l’Évangile de Jésus Christ
aux pays les plus éloignés où sa divine Providence nous
appelle ! Voilà, à ce siège de Montmédy, de trente mille
hommes ou environ qui y étaient, à ce que l’on tient, il en
est resté environ vingt-deux mille. Or, si ces gens-là ont eu
le courage d’exposer ainsi leur vie pour la conquête d’une
ville, pourquoi ne le ferons-nous pas, nous autres, pour la
gloire de Dieu et pour conquérir des âmes à
JésusChrist ? Des moyens de nous mettre dans cet état
d’indifférence, en cas que l’on n’y soit pas encore, le pre-

16 Ibid., pp. 108-109.
17 Ibid., p. 109.
31mier est l’humilité et l’abjection de nous-mêmes,
s’estimant une bête et incapable de direction, ni d’avoir
aucune charge ni conduite. Le second, quand on nous
donnera quelque emploi, s’il se trouve que nous ayons
quelque incommodité qui nous empêche de le faire, aller
devant Notre Seigneur au Saint Sacrement, et là lui
demander la grâce de nous faire connaître si nous le devons
proposer au supérieur ; et après qu’il nous aura fait
connaître que sa volonté est que nous le proposions, le faire,
18puis faire ce que le même supérieur ordonnera. »

Par la prière, le missionnaire est en constante recherche
de Dieu :

« Le demander à Dieu incessamment. Nous sommes des
mendiants ; rendons-nous tels envers Dieu ; nous sommes
pauvres et chétifs, nous avons besoin de Dieu partout,
particulièrement en l’observance de cette maxime qui
nous oblige de chercher Dieu avant toute chose ; ce que
nous ne pouvons faire que par son esprit. Ce n’est pas
encore assez de le demander, mais il faut se mettre en la
pratique de cette règle et commencer dès demain ; à quoi
faire ? À pratiquer les vertus qu’elle suppose, du zèle de
sa gloire, du détachement des créatures et de la confiance
au Créateur ; en faire des actes intérieurs et extérieurs ;
19penser souvent à cela, et, si on tombe, se relever. »
7. La prière et la pratique de la vertu aident à lutter
contre les tentations :
« Voilà, mes frères, les cinq ennemis que nous avons à
combattre, dont le premier, comme vous avez vu, est la
prudence de la chair ; le deuxième, l’envie de paraître aux

18 Idem, « Conférence du 30 août 1658 », in P. Coste,
Correspondance, vol. XII, p. 51.
19 Idem, « Conférence du 21 février 1659 », in P. Coste,
Correspondance, vol. XII, p. 145.
32yeux des hommes ; le troisième, le désir de faire que
chacun se soumette toujours à notre jugement et à notre
volonté ; le quatrième, la recherche de notre propre
satisfaction en toutes choses ; et le cinquième, l’insensibilité
pour la gloire de Dieu et le salut du prochain. Mes frères,
travaillons avec courage pour détruire ces ennemis ;
armons-nous de simplicité et de candeur ; donnons-nous à
Dieu pour avoir la douceur, l’humilité, la mortification et
le zèle des âmes ; tenons-nous là ; enfermons-nous dans
ces cinq vertus, comme les limaçons dans leur coquille.
Ah ! ces vertus nous garderont de tous les accidents
funestes ; avec cela, nous irons partout, nous viendrons à bout
de tout ; sans cela, nous ne serons que des missionnaires
en peinture. Courage donc, mes frères, combattons ces
ennemis, mais, pour remporter la victoire, voyons-en les
moyens. Le premier moyen est d’en venir au principal et
commun à tous nos sujets, qui consiste à demander à
Notre Seigneur les armes qui nous sont nécessaires pour
combattre ces cinq ennemis, et, pour le faire efficacement,
les lui demander. avec empressement, car il n’y a que lui
qui nous puisse mettre dans la liberté et nous donner la
paix dont jouissent les âmes justes. Cette grâce dépend de
sa bonté et de sa miséricorde ; c’est pourquoi il la lui faut
20demander. »
8. Il faut prier pour avoir la vraie lumière, le
discernement :
« Mais comment pourrons-nous nous mettre en état de
nous garder des illusions et d’aider ceux qui en sont
attaqués ? Le premier moyen, vous le voyez, est qu’il faut une
lumière surnaturelle de Dieu pour discerner les vraies
lumières d’avec les fausses. Il faut la demander à Dieu. Je
suis frère, je n’entends pas ce que c’est qu’illusion. Vous

20 Idem, « Conférence du 29 août 1659 », in P. Coste,
Correspondance, vol. XII, pp. 321-322.
33m’avez fait prêtre ; je n’en connais pas la dignité ; je n’en
connais pas les lumières ; je ne sais comment je dois
assister mon prochain, qui est dans les illusions, si vous, ô
mon Dieu, ne me donnez les vraies clartés pour discerner
les fausses. C’est la grâce que nous vous demandons,
Seigneur. En second lieu, c’est de n’être pas trop curieux de
vouloir discerner ces faux jours, parce que la curiosité fait
que nous nous réfléchissons sur nos actions, que nous les
regardons en diverses manières, d’où il arrive que le
malin esprit, qui voit cet entortillement de savoir, prend de là
occasion d’inquiéter une pauvre âme et de la tourner
jusqu’à ce qu’elle soit tombée dans le panneau. Pour
l’ordinaire, Dieu châtie par des illusions ceux qui veulent
savoir des miracles et pénétrer ce qui devrait leur être
caché. Ah ! messieurs, ah ! mes frères, fuyons toute
curiosité et ne nous étudions qu’à nous humilier, à n’avoir
aucune estime de nous. mêmes, à nous croire indignes de
voir le jour, à nous persuader que nous méritons d’être
abandonnés de tout le monde, à ne voir en nous que des
sujets d’exercice de la justice de Dieu. Une personne faite
comme cela n’est pas sujette aux illusions. Il faut donc
s’abaisser devant Dieu, ne voir que pauvreté et misère en
nous, rejeter toutes les pensées qui vont à l’encontre de
cela, éloigner de nous toute singularité, tout désir d’avoir
de bons succès en toutes nos actions ; et nous aurons
après cela le discernement des faux jours. Mais, si nous
cherchons le contraire, qu’est-ce que cela ? Fin orgueil,
mes frères. Si nous nous étudions bien, si nous nous
considérons enfants d’Adam, enfants de colère et de
malédiction, ah ! que nous sommes heureux ! Humilité
donc, et non seulement à notre égard, mais conseillons-la
aux personnes avec lesquelles nous aurons l’honneur de
converser. L’humilité, vouloir savoir ad sobrietatem,
vouloir faire ce que Dieu veut que nous fassions, et admirer
comme sa bonté nous supporte, après tant de péchés que
nous avons commis. Hélas ! mes frères, si nous ne nous
34connaissons point, c’est que nous ne nous étudions
21pas. »

Et ce discernement aide le missionnaire dans la
direction spirituelle :
« La raison en est que l’esprit de Dieu ne nous inquiète
jamais : Non in commotione Dominus (3 Rois 19,11). De
sorte que, lorsque quelqu’un viendra se plaindre à nous,
qu’il nous exposera ses douleurs, ses peines et ses
lumières, quand nous verrons qu’il les porte avec inquiétude,
avec aigreur et impatience, concluons que c’est illusion,
car l’esprit de Dieu est un esprit de paix, c’est une lumière
douce qui s’insinue sans faire aucune violence. Non in
commotione Dominus. Tout ce qui fait est toujours suivi
de suavité et de douceur ; et comme il est le Dieu de la
paix et de l’union, il ne peut souffrir aucun trouble, ni
aucune division. Que si, par le ministère des anges, il nous
communique quelquefois quelque faveur, il sera aisé de
reconnaître que cette lumière vient de sa part, si elle
s’insinue dans notre âme avec suavité et nous porte à
rechercher ce qui regarde la plus grande gloire de Dieu.
C’est ici, mes frères, une règle commune, mais qui fait
22bien discerner les vraies lumières d’avec les fausses. »
9. La prière est un facteur d’unité entre personnes,
surtout les chrétiens ; saint Vincent de Paul revient ici sur la
grande notion de l’universalité de l’Église, vécue dans son
culte à Dieu, sa prière et dans son organisation :
« Tant que vous agirez ainsi, mes filles, vous serez
assurées que Dieu sera content de vous. Cette uniformité lui
est si agréable, qu’il l’a inspirée pour le bien et la
conduite de l’Église universelle. Allez par toute la chrétienté,

21 Idem, « Conférence du 17 octobre 1657 », in P. Coste,
Correspondance, vol. XII, pp. 351-352.
22 Idem, « Conférence du 17 octobre 1659 », in P. Coste,
Correspondance, vol. XII, p. 350.
35vous trouverez toujours la messe célébrée d’une même
sorte avec les mêmes paroles, le même Pater. Allez au
Levant, aux lieux éloignés, aux antipodes, ce sont toujours
les mêmes prières ; et c’est en cela particulièrement que
l’on reconnaît les véritables chrétiens. S’il en est ainsi de
la sainte Église, il n’est pas étonnant que toutes les
Com23pagnies en usent de même. »

Le saint exprime toute cette dynamique dans cette
injonction :

« Que faut-il faire ensuite ? Ah ! on l’a dit aussi, on l’a
dit, par la grâce de Dieu ; on a trouvé et les raisons et les
moyens accessoires pour faire usage des instructions. On
a dit qu’il fallait prier Dieu au commencement. Oh !
l’excellent moyen, mes sœurs ! Vous ne sauriez croire
combien il est efficace. Offrir à Dieu ce qui sera dit
s’offrir soi-même pour l’entendre et pour en profiter,
offrir toutes celles qui y sont présentes et demander le
secours du Saint-Esprit, de nos bons anges et de ceux qui
y sont, afin que ce qui sera dit s’imprime dans les cœurs
par le ministère du Saint-Esprit et que nous y soyons
fidèles par le ministère de nos anges gardiens ; faire un
profond acte d’humilité devant Dieu, se reconnaître
indigne de participer à ce bienfait par l’abus que nous avons
fait des grâces de Dieu, et prendre la résolution d’en faire
un tout autre usage. Le second moyen est de bien écouter,
avec une fidèle attention les sacrées paroles de Dieu qui
sortent de la bouche de ceux en qui il les a mises, et, en
écoutant, élever souvent son esprit à Dieu pour lui
demander la grâce d’en profiter. Mon Dieu, j’entends ce qui

23 Idem, « Conférence du 22 janvier 1645 », in P. Coste,
Correspondance, vol. IX, p. 218.
36se dit mais, si vous ne donnez cette grâce à mon cœur,
24cette divine semence ne germera point en lui. »
Au terme de tout cela, c’est que toute la vie de saint
Vincent de Paul est ponctuée, rythmée et soutenue par la
prière ; elle en est la source, la force et la finalité comme
nous le verrons plus tard.
I.1.3. L’oraison
I.1.3.1. Le concept d’oraison
Le point de départ de la pensée de saint Vincent de Paul
est l’anthropologie, l’homme constitué d’un corps et d’une
âme. Selon saint Vincent de Paul, l’âme ne peut pas vivre
sans oraison tout comme le corps ne peut vivre sans âme :

« L’on a dit de plus, et avec sujet, que ce que la
nourriture est au corps, l’oraison l’est à l’âme, et que, de même
qu’une personne qui se contenterait de ne prendre ses
repas que de trois ou quatre jours l’un défaillirait
incontinent et serait en grand danger de mourir, ou, si elle vivait,
serait en langueur, incapable d’une fonction utile et
deviendrait enfin une carcasse sans force ni vigueur ; ainsi,
a-t-on dit, l’âme qui ne se nourrit point de l’oraison, ou
qui ne la fait que rarement, deviendra tiède, languissante,
sans force, courage, ni vertu, ennuyeuse aux autres et
insupportable à elle-même. L’on a dit de plus que l’oraison
est l’âme de nos âmes, c’est-à-dire que ce que l’âme est au
corps, l’oraison l’est à l’âme. Or, l’âme donne la vie au
corps, le fait mouvoir, aller, parler et agir en tout ce qui
est nécessaire. Si le corps n’avait point d’âme, ce serait
une chair infecte qui ne demanderait que la terre. Or, mes
filles, l’âme sans l’oraison est presque semblable à ce
corps sans âme en ce qui concerne le service de Dieu ;

24 er Idem, « Conférence du 1 mai 1648 », in P. Coste,
Correspondance, vol. IX, pp. 403-404.
37elle est sans sentiment, ni mouvement, et n’a que des
dé25sirs bas et rampants des choses de la terre. »

De là, vient la définition de l’oraison :

« Mais qu’est-ce que l’oraison ? Mes chères sœurs,
c’est comme qui dirait élévation de notre esprit à Dieu ;
c’est une même chose, qui dit oraison dit élévation
d’esprit à Dieu pour lui témoigner l’amour que nous lui
portons, ou pour lui découvrir nos besoins. Or, pour cela,
il faut sortir de soi-même et donner congé à toutes les
pensées de la terre pour s’élever à Dieu. Alors qu’on est à
l’oraison, il faut dire : ‘Seigneur, voilà ce pauvre
publicain, voilà ce pauvre misérable qui se présente à vous
avec affection pour méditer vos mystères’. Une personne
qui s’élève à Dieu comme cela mérite que Notre Seigneur
lui parle cœur à cœur. Et, de même que l’âme est
nécessaire, ou que le corps ne pourrait exister sans âme, l’âme
non plus, à son tour, ne pourrait subsister sans oraison,
surtout lorsque l’homme est engagé au service de
26Dieu. »

Vue aussi sur un plan comparatif avec les grâces reçues
en la sainte communion, saint Vincent de Paul dit :
« Après la sainte communion l’oraison est la nourriture
de l’âme et comme nous avons besoin tous les jours de
nourriture corporelle, de même nous avons besoin tous les
jours de nourriture spirituelle pour la conservation de
notre âme. [De plus,] en l’oraison nous apprenons les
volontés de Dieu, nous nous perfectionnons, nous prenons
des forces pour résister aux tentations et nous nous affer-

25 Idem, « Conférence du 31 mai 1648 », in P. Coste,
Correspondance, vol. IX, pp. 416-417.
26 Idem, « Conférence du 17 novembre 1658 », in P. Coste,
Correspondance, vol. X, p. 586.
38missons en notre vocation ; enfin c’est là que notre âme a
27le bonheur de parler cœur à cœur avec Dieu. »

En clair, l’oraison qui unit l’homme à Dieu est une
activité de l’esprit, une activité de l’âme où celle-ci entre
en communication avec Dieu ; s’inspirant de la définition
de l’oraison comme « élévation de l’esprit à Dieu » par
28saint Jean Damascène , saint Vincent de Paul explique
encore :

« L’oraison, mes filles, est une élévation d’esprit à
Dieu, par laquelle l’âme se détache comme d’elle-même
pour aller chercher Dieu en lui. C’est un pourparler de
l’âme avec Dieu, une mutuelle communication, où Dieu dit

27 Idem, « Conférence du 31 mai 1648 », in P. Coste,
Correspondance, vol. IX, p. 408. En parallèle, Dom G. Bélorgey dans La
èmepratique de l’oraison mentale, 2 édition, t. I, Editions du Cerf, Paris
1995, pp. 26-27, dans une synthèse remarque: « Mais, pensez-vous
peut-être, les Sacrements ne suffisent-ils pas à notre nourriture
puisqu’ils sont ‘les canaux authentiques de la grâce’ ? Dom Marmion
affirme que ‘l’oraison est un des moyens les plus nécessaires pour
réaliser ici-bas notre union à Dieu’. Et il répond à l’objection en
faisant remarquer que ‘l’accroissement de vie divine’ apporté par les
Sacrements ‘dépend, en partie du moins, de nos dispositions’.
‘L’oraison, la vie d’oraison, maintient, stimule, avive, et perfectionne
les sentiments… dont l’ensemble constitue la meilleure prédisposition
de l’âme à recevoir l’abondance de la grâce divine’. C’est ainsi que
‘l’oraison bien faite, la vie d’oraison est transformante’. ‘L’oraison
maintient l’âme dans un contact fréquent avec Dieu ; elle établit, et
après l’avoir établi, entretient dans l’âme comme un foyer, sinon
toujours en action, du moins dans lequel le feu de l’amour couve
toujours’, prêt à s’embraser dès que l’âme est mise en communication
directe avec la vie divine, par exemple dans les sacrements. Et Dom
Marmion conclut : ‘L’on peut établir que, d’après les voies
ordinaires, notre progrès dans l’amour divin dépend pratiquement de notre
vie d’oraison’.» On peut aussi lire Dom Marmion, Le Christ vie de
l’âme, Maredsous, Paris 1920 ; Dom Vital Lehodey, Les voies de
l’oraison mentale, Bloud, Paris 1927.
28 J. Damascène cité par M. Belda, Guiados por el Espiritu de Dios,
Ediciones Palabra, Madrid 2006, p. 309.
39intérieurement à l’âme ce qu’il veut qu’elle sache et
qu’elle fasse, et où l’âme dit à son Dieu ce que lui-même
lui fait connaître qu’elle doit demander. Grande
excellence et qui nous la doit faire estimer et préférer à toute
29autre chose ! »

Cette présence de Dieu se fait marquante par la grâce
que Dieu accorde par l’oraison :

« C’est en l’oraison que l’âme s’entretient en l’amour
et familiarité avec Dieu, dont elle déchoira infailliblement
si elle néglige ce saint exercice. L’oraison nous retire du
péché, car comment se pourrait-il faire que,
communiquant tous les jours avec Dieu, nous pussions contracter
habitude au péché qu’il hait souverainement ! Si nous y
tombons, Dieu nous fait la grâce de le connaître en
l’oraison et nous donne force pour nous en relever.
Partant, il ne se peut que l’âme fidèle et exacte à la pratique
de l’oraison ne fasse progrès en la vertu. Dieu nous donne
tous les jours en l’oraison grâce suffisante pour travailler
à notre avancement et nous fait voir ce qui nous est
convenable pour l’embrasser, ou ce qu’il est nécessaire que
30nous évitions. »
L’âme s’élevant ainsi vers Dieu, entre en adoration :

« Après que cela est fait, il est dit : ‘Elles se mettront à
genoux’. Pour quoi faire ? Pour adorer Dieu, le remercier
de vous avoir préservées durant la nuit. Adorer Dieu,
c’est-à-dire le reconnaître créateur et sauveur du monde
et souverain seigneur de toutes choses reconnaître qu’on
dépend entièrement de lui quant au corps et quant à
l’âme, et pour cela lui dire : ‘Seigneur, je vous reconnais
pour celui à qui toute créature doit obéir ; et pour moi,

29 V. de Paul, « Conférence du 31 mai 1648 », in P. Coste,
Correspondance, vol. IX, p. 419.
30 Ibid., p. 410.
40Seigneur, je me soumets entièrement à votre divine
majesté’. Or, il ne faut presque pas de temps ; tout cela se fait
par un seul acte d’adoration, car disant : ‘Seigneur, je
vous adore’, l’on reconnaît son empire souverain et
absolu sur les choses visibles, spirituelles et sur toutes les
31bonnes âmes. »

Donc, l’oraison est un acte d’adoration. Cependant,
dans cet acte d’adoration, se trouve en bonne place
l’action de grâces et la demande de pardon pour les fautes
commises ; ce qui aboutit à une offrande de soi à Dieu,
comme l’affirme saint Vincent de Paul :

« Ce n’est pas assez d’adorer Dieu ; vous avez un autre
acte qui suit c’est le remerciement de ce qu’il vous a
préservées la nuit. Et s’il vous est arrivé de faire quelque
péché, même ne le voulant pas, il faut lui en demander
pardon ; car il y a certains péchés qui se commettent en
dormant, pour lesquels l’évêque de Paris ordonne aux
prêtres de s’abstenir d’offrir le saint sacrifice ce jour-là.
Je ne veux pas vous les nommer, mais Mademoiselle Le
Gras vous les dira. S’il vous était donc arrivé de tomber
en quelqu’un, il faudrait s’humilier et en demander
pardon à Dieu. Après cela, il faut s’humilier, s’offrir à Notre
Seigneur, avec toutes les actions de la journée, en cette
sorte : ‘Seigneur, je m’offre à vous et vous donne tout ce
que je ferai aujourd’hui et tout le temps de ma vie.’
N’estil pas bien raisonnable, mes sœurs, que le fruit d’un arbre
qui est planté dans un jardin soit rendu à qui
appartiennent l’arbre et le fruit et le jardin ? Dieu vous a plantées,
comme des arbres dans ce monde, pour porter des fruits
d’humilité, patience pauvreté et de toutes les autres vertus.
C’est cela que Dieu demande de vous ; et ainsi vous voyez

31 Idem, « Conférence du 17 novembre 1658 », in P. Coste,
Correspondance, vol. X, p. 599.
41l’obligation que vous avez de vous offrir à sa divine
ma32jesté avec tout ce que vous pouvez faire. »

À cette étape, il faut par ailleurs offrir au Seigneur les
œuvres qu’on accomplit :

« Que faut-il donc dire pour cela ? Il faut, au moment
qu’on est éveillé, élever son cœur à Dieu et dire : ‘Ah !
Seigneur, je vous adore et vous remercie des grâces que
vous me faites. Mon Dieu, je vous offre et moi et toutes
mes actions’. Car, voyez-vous, mes filles, ce ne serait pas
assez de reconnaître que nous dépendons de Dieu ni de
nous offrir à lui, si nous ne lui offrions nos œuvres. Ce ne
serait pas assez à un arbre de dire à celui à qui il
appartient : ‘Mon maître je suis à vous’ ; mais il doit, de plus,
33dire : ‘Et tous les fruits que je porte’. »

Si bien que l’être entier est offert à Dieu tel qu’il est
dans son vécu quotidien, conclut saint Vincent de Paul :

« Monsieur, me direz-vous, si je fais ainsi,
qu’arriverat-il de cela ? – Il arrivera, mes sœurs, que toutes vos
pensées, toutes vos actions, toutes vos paroles et tout ce que
vous ferez sera agréable aux yeux de Dieu, et l’on verra
les Filles de la Charité croître en vertu de jour en jour.
Pourquoi ? Parce que vous avez fait une oblation de
vousmêmes à Dieu, et en vertu de cette oblation que vous lui
faites, vous lui offrez tous ces actes de vertu, et en même
temps vous les pratiquez. Il les regarde avec plaisir. Ah !
c’est cela qui s’appelle grâce gratifiante, qui vous rend
agréables à Dieu de plus en plus, avec laquelle vous lui
êtes toujours agréables, servant les enfants, entendant la
messe et faisant l’oraison, bref en toutes choses, tout ainsi
qu’un enfant plaît à son père en tout ce qu’il fait, mais

32 Ibid., pp. 599-600.
33 Ibid., p. 600.
42avec cette différence que jamais enfant n’a tant aimé et
plu à son père que vous faites à Dieu, quand vous
prati34quez ce que nous venons de dire. »
I.1.3.2. Jésus-Christ, Modèle pour faire l’oraison
Puisque l’homme vit désormais en la présence de Dieu
par l’oraison, « faire l’oraison c’est faire ce que les anges
35et les saints font dans le ciel » affirme saint Vincent de
Paul ; car ces derniers sont perpétuellement en présence de
Dieu au paradis. Allant plus loin, il présente Notre
Seigneur Jésus-Christ comme exemple lors de sa mission sur
terre et le chrétien doit l’imiter :

« Notre Seigneur s’est servi de l’oraison en tout le
cours de sa sainte vie et l’a pratiquée dès son enfance, car
il se dérobait bien souvent à ses parents pour faire oraison
dans le temple de Jérusalem. Une autre fois, quand il
voulut faire élection de ses apôtres, il eut recours à l’oraison,
et il a continué cette pratique jusques à la mort de la
croix. Puisque le Fils de Dieu nous a montré l’exemple,
36nous le devons imiter. »

Or, Jésus-Christ était rempli de l’Esprit Saint ; il devrait
en être de même pour le chrétien. Mais pour y arriver, il
lui faut être fidèle à la pratique de l’oraison :

« Sur la venue du Saint-Esprit j’ai pensé que, si nous
voulons recevoir la grâce du Saint-Esprit dans l’oraison,
nous devons beaucoup aimer cet exercice et y être fidèles

34 Ibid., pp. 600-601.
35 Idem, « Conférence du 31 mai 1648 », in P. Coste,
Correspondance, vol. IX, p. 411.
36 Ibid., p. 409.
43tous les jours jusques à la mort comme à la nourriture de
37notre âme et à son pain journalier. »
Le Seigneur Jésus-Christ l’a recommandée à ses
apôtres et disciples :

« La première ou une des raisons que l’on a dites sur
l’importance et le grand bien qu’il y a de faire tous les
jours l’oraison, c’est que Notre Seigneur l’a fort souvent
recommandée à ses apôtres et à ses disciples, dans les
instructions qu’il leur donnait sur ce qu’ils auraient à
faire après sa mort. « Adressez-vous à mon Père, leur
ditil (saint Jean XIV, 13) demandez à mon Père, ce que vous
demanderez en mon nom vous sera octroyé. » Et ce qu’il a
dit à ses disciples, mes filles il nous le dit à nous. Et sur
cette recommandation du Fils de Dieu, si avantageuse
pour nous, puisqu’elle nous donne la liberté de nous
adresser. Dieu par l’oraison, n’en devons-nous pas
concevoir une haute estime et nous donner à lui pour n’y
38jamais manquer ? »

En définitive, l’oraison est un commandement de
JésusChrist qui l’a lui-même pratiquée et que saint Vincent de
Paul présente comme modèle.
I.1.3.3. Types d’oraison
Saint Vincent de Paul explique par la suite les types
d’oraison :

« Il y a deux sortes d’oraisons : la mentale et la vocale.
La vocale est celle qui se fait de paroles ; la mentale, celle
39qui se fait sans paroles, mais du cœur et de l’esprit. »


37 Ibid.
38 Ibid., pp. 413-414.
39 Ibid., p. 418.
44Au sujet de l’oraison vocale, le saint enseigne ceci :

« L’oraison vocale, qui se fait de parole, se divise en
trois sortes : l’oraison d’obligation, l’oraison de dévotion
et l’oraison de sacrement. L’oraison vocale d’obligation
est l’office que les prêtres ont à dire. L’oraison vocale de
dévotion est celle qu’un chacun fait selon le mouvement
que Dieu lui donne : les Heures de la Vierge, de la Croix,
les litanies, les vêpres, etc., qui se font sans obligation,
mais par pure dévotion. L’oraison vocale de sacrement est
celle que les prêtres font à la sainte messe, que les saints
40canons ont ordonnée. »

On retrouverait donc dans cette catégorie toutes sortes
de prières vocales.
L’oraison mentale, quant à elle, est un peu plus
complexe :

« L’oraison mentale se fait en deux façons : l’une
d’entendement et l’autre de volonté. Celle d’entendement,
quand, après la lecture ouïe, l’esprit se réveille en la
présence de Dieu et là s’occupe à rechercher l’intelligence du
mystère qui lui est proposé, à voir l’instruction qui lui est
propre et à produire des affections d’embrasser le bien ou
de fuir le mal. Et quoique la volonté produise ces actes,
cette oraison néanmoins s’appelle d’entendement, parce
que la principale fonction d’icelle, qui est la recherche, se
fait par l’entendement qui est le premier à s’occuper du
sujet présenté. C’est ce que l’on appelle ordinairement
méditation. Tout le monde le peut faire, chacun selon sa
portée et les lumières que Dieu lui départ. L’autre sorte
d’oraison s’appelle contemplation. C’est celle où l’âme,
présente à Dieu, ne fait autre chose que recevoir ce qu’il
lui donne. Elle est sans action, et Dieu lui inspire
luimême, sans qu’elle ait aucune peine, tout ce qu’elle pour-

40 Ibid., pp. 418-419.
45rait rechercher, et bien plus. N’avez-vous jamais, mes
chères filles, expérimenté cette sorte d’oraison ? Je
m’assure que oui bien souvent dans vos retraites, où vous
êtes étonnées que, sans avoir contribué du vôtre, Dieu par
lui-même remplit votre esprit et y imprime des
connais41sances que vous n’aviez jamais eues. »

Retenons ici deux mots clés : méditation et
contemplation, nous y reviendrons plus loin. Entre-temps, le saint
homme conclut à la fin de son explication que,

« Or, c’est et en l’une et en l’autre de ces deux
manières que Dieu communique tant et de si excellentes
lumières à ses serviteurs. C’est là qu’il éclaire leur
entendement de tant de vérités incompréhensibles à tous autres
qu’à ceux qui s’appliquent à l’oraison, c’est là qu’il
enflamme les volontés ; c’est enfin là qu’il prend une entière
42possession des cœurs et des âmes. »

41 Ibid., pp. 420-421.
42 Ibid. Notons à ce niveau que saint Vincent de Paul utilise pour la
première fois, et de façon claire les termes « méditation » et «
contemplation », il les distingue d’ailleurs l’un de l’autre ; d’autre part, il
lie de façon très étroite l’oraison à l’office divin, la liturgie des heures,
aux dévotions diverses, et aux sacrements. Ceci nous laisserait
comprendre en un premier temps que ces diverses prières sont des voies
qui unissent l’homme à Dieu et constituent des voies par lesquelles
Dieu parle à l’homme ; en un deuxième temps, la prière adressée à
Dieu implique ou touche tout l’être : l’entendement, la volonté,
l’affection et le corps ; ceci correspond bien au commandement divin,
« tu aimeras le Seigneur Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et
de toute ta force » (Dt 6,5) ; la présence de Dieu en l’homme évoquée
plus haut trouve alors ici toute sa valeur, où toutes les actions de
l’homme sont inspirées de Dieu. Nous verrons d’ailleurs plus tard
comment l’oraison influe sur l’éthique de la vie de l’homme, de telle
manière que toute la vie devient prière, oraison. Entre temps, un peu
plus loin dans ce même texte, saint Vincent de Paul donne des
exemples bibliques d’oraison : Moise en prière silencieuse lors de la
bataille contre les Amalécites (cf. Ex 32), la sainte Vierge Marie qui
éprouvait de la joie (utilisant les termes de saint Vincent de Paul lui-
46I.1.3.4. L’oraison, source de vie vertueuse
De cette communication vient une connaissance des
choses célestes qui se vérifient dans la vie de vertu :

« Car, mes sœurs, vous dites qu’il faut adorer Dieu ;
qu’est-ce qu’adorer Dieu ? Et ainsi des autres actes,
jusqu’à ce qu’elles les sachent, lesquels vous devez faire de
même, parce qu’ils vous feront entrer dans la
connaissance des choses célestes, vous éloigneront de celles de la
terre, et votre esprit en sera éclairé pour voir la beauté de
la vertu. Car, voyez-vous, moins l’esprit est embarrassé
des choses de la terre, plus il est disposé à recevoir les
lumières de Dieu. Or, quand vous entrez en oraison, vous
élevez votre esprit au ciel et vous l’éloignez de la terre. Là
vous voyez les perfections divines, vous entendez des
mystères que vous n’avez jamais vus. Mais admirez cela :
après, quand on voit la bonté de Dieu et combien il a fait
pour les hommes et, au contraire, la laideur du vice, on en
conçoit de l’horreur. Et ainsi vous faites des actes
conformément aux affections que vous sentez. Voyant la
beauté de la vertu, vous dites : ‘Ah ! mon Dieu ! voilà qui
est beau ; oh ! si je pouvais l’avoir !’ Voyez, mes sœurs, ce
que c’est que l’oraison. Quand vous y entrez, vous avez
l’esprit rempli de ténèbres ; mais, quand vous y êtes, voilà
une lumière qui chasse toutes ces ténèbres, ainsi qu’une
chandelle allumée dans une chambre. Et par cette lumière
vous connaissez chaque chose comme elle est. Voyant la
vertu, vous connaissez l’estime qu’il en faut faire. Et parce
que nous ne pouvons pas voir le bien comme bien sans
nous porter à l’affectionner, ni connaître le vice comme
vice sans le détester, voilà pourquoi, si vous êtes fidèles à
cette pratique, Dieu vous fera la grâce de connaître et

même du même passage) « en se sentant si remplie de l’amour sacré
du Père et du Fils, qui avait opéré en elle le mystère de l’Incarnation,
les actes d’adoration qu’elle rendit à Dieu, les actions de grâces et
l’offrande qu’elle fit derechef d’elle-même » ( Ibid., p. 421).
47affectionner la vertu ; et pour cela vous direz : ‘Oh ! que
cela est beau ! Oh ! qu’il fait bon aimer à obéir ! Oh !
qu’il est bon de servir les pauvres en l’esprit qu’une bonne
Fille de la Charité le doit faire !’ Incontinent que vous
aurez fini ce deuxième point, vous passerez au troisième,
43qui comprend les résolutions. »

Il ne s’agit donc pas seulement d’admirer la beauté de
la vertu, mais il faut se résoudre à la pratiquer, appuie
saint Vincent de Paul qui se veut pragmatique :

« Après avoir vu la beauté de la vertu, il faut passer
plus avant et se résoudre à la pratiquer ; autrement, ce ne
serait pas avoir bien fait l’oraison. Une personne qui
médite sur l’amour de Dieu et qui dit : ‘Ah ! Seigneur, que
vous êtes beau ! Je veux que désormais vous soyez l’objet
de mon amour. Je vous demande cette grâce’, elle doit
ajouter à ces affections cette résolution : ‘Voilà, mon Dieu
que je me résous à faire tout ce que je pourrais pour votre
amour’ ; et puis après venir à la pratique dans les
occasions. Suivant cela, vous voyez combien se trompent ceux
qui passent tout le temps de l’oraison à s’imaginer leur
sujet, ou qui, se sentant enflammés d’affection, en
demeurent là sans faire des résolutions. On se résout donc à
pratiquer ce qu’on a vu dans l’oraison, soit pour
déraciner quelque vice, si l’on en remarque en soi, soit pour
faire le bien. Voici, par exemple, ce que vous pouvez dire :
‘Mon Dieu, quand je ferai quelque chose pour les pauvres,
je veux le faire pour l’amour de vous, donnant la
nourriture à ce pauvre corps, afin qu’il ait des forces pour vous
servir. Si je m’emploie à des actions plus relevées, comme
d’entendre la sainte messe, faire l’oraison, ou me
préparer à la sainte communion, je veux faire tout cela pour
l’amour de vous, afin de vous plaire, et ne rien faire pour

43 Idem, « Conférence du 17 novembre 1658 », in P. Coste,
Correspondance, vol. X, pp. 602-603.
48la considération de la créature’. Quoi ! mon Seigneur !
que désormais je fasse cela ! Il n’y a qu’à se recolliger, et
c’était la grande oraison de saint Antoine. Ô mes filles,
44voilà qui va bien. »

D’autre part, l’oraison est un instrument d’introspection
pour l’âme ; car celle-ci étant d’ordre spirituel, a besoin
d’un autre élément spirituel pour se rendre à l’évidence
non seulement de son existence et de son activité, mais
aussi et surtout de sa santé et, de ce fait, elle ajuste son
activité conformément à la loi divine :

« J’ajoute à cela, mes chères filles, que l’oraison est
comme un miroir dans lequel l’âme voit toutes les taches
et toutes les laideurs ; elle remarque ce qui la rend
désagréable à Dieu ; elle se voit dans lui, elle s’ajuste pour en
tout se rendre conforme à lui. Les personnes du monde ne
sortiront point de leur maison qu’elles ne se soient
auparavant ajustées devant leur miroir pour voir s’il n’y a rien
de défectueux en elles, s’il n’y a rien qui choque la
bienséance. Et il y en a même qui sont si vaines que d’en
porter à leurs ceintures, pour de temps en temps regarder
s’il ne leur est rien survenu qu’il faille raccommoder. Or,
mes filles, ce que font les gens du monde pour plaire au
monde, n’est-il pas raisonnable que ceux qui servent Dieu
le fassent pour plaire à Dieu ? Ils ne sortiront point sans
s’être regardés dans leur miroir. Dieu veut que ceux qui le
servent se mirent, mais que ce soit en la sainte oraison et
que là, tous les jours et souventes fois par jour, par des
revues intérieures et aspirations, ils voient ce qui en eux
peut déplaire à Dieu, lui en demandent pardon et grâce
pour s’en retirer. L’on a dit que c’est à l’oraison que Dieu

44 Ibid., pp. 603-604. Dans une approche philosophique, saint Vincent
de Paul se montre très platonicien ici, où il contemple la lumière, la
beauté de la vertu à laquelle l’homme doit aspirer tout en sortant des
ténèbres de la caverne du vice et de l’ignorance.
49nous fait connaître ce qu’il veut que nous fassions et ce
qu’il veut que nous évitions ; et il est vrai, mes chères
filles ; car il n’y a action en la vie qui nous fasse mieux
connaître à nous-mêmes, ni qui nous démontre plus
évidemment les volontés de Dieu, que l’oraison. Les saints
Pères triomphent quand ils parlent de l’oraison ; ils disent
45que c’est une fontaine de jouvence où l’âme rajeunit. »

L’oraison est aussi un miroir pour l’âme pour que
l’homme s’ajuste dans sa conduite :

« L’oraison est comme un miroir dans lequel l’âme voit
toutes les taches et toutes les laideurs ; elle remarque ce
qui la rend désagréable à Dieu ; elle se voit dans lui, elle
46s’ajuste pour en tout se rendre conforme à lui. »

Selon saint Vincent de Paul, le processus d’ajustement
et de conformation par l’oraison a deux étapes : en un
premier temps, l’âme s’élève vers Dieu car, s’étant
persuadé de sa laideur, elle se met en constante supplication
pour obtenir la miséricorde et le secours de Dieu. Après
cela, elle cherche à connaître la volonté de Dieu en un
deuxième temps :

« Dieu veut que ceux qui le servent se mirent, mais que
ce soit en la sainte oraison et que là, tous les jours et
souventes fois par jour, par des revues intérieures et
aspirations, ils voient ce qui en eux peut déplaire à Dieu,
lui en demande pardon et grâce pour s’en retirer. L’on a
dit que c’est à l’oraison que Dieu nous fait connaître ce
qu’il veut que nous fassions et ce qu’il veut que nous
évitions ; et il est vrai, mes chères filles ; car il n’y a
action en la vie qui nous fasse mieux connaître à nous-

45 Idem, « Conférence du 31 mai 1648 », in P. Coste,
Correspondance, vol. IX, pp. 417-418.
46 Ibid., p. 418.
50mêmes, ni qui nous démontre plus évidemment les volontés
47de Dieu, que l’oraison. »
L’acte d’amour pour Dieu se manifeste aussi par la
soumission à Sa sainte volonté ; et c’est ce que fait Saint
Vincent de Paul qui, invoquant le Seigneur dans une
prière, laisse transparaître sa soumission totale à la volonté
de Dieu :

« Ayez recours à Notre Seigneur qui a été si indifférent
en toutes choses qu’il n’a jamais voulu faire sa volonté,
mais toujours celle de son Père. Ah ! mon Sauveur, qui
voyez le mal causé en mon âme, délivrez-moi de ces
affections déréglées, de ces désirs, vous qui rendez semblables
aux anges les âmes qui sont indifférentes. Ne permettez
pas que nos sœurs tombent en ce misérable état. Je vous le
demande par les entrailles de votre miséricorde ; je vous
le demande par le précieux sang que vous avez répandu
pour nous, afin que nous ressemblions tous à des anges
par la pratique de cette vertu. Je sais que, par votre grâce,
beaucoup de sœurs sont dans cette sainte indifférence.
C’est ce qui fait que cette chétive Compagnie est en si
haute estime dans le monde. Je vous prie de les y
conserver toutes. Je vous le demande de tout mon cœur par votre
sainte indifférence, par toutes les douleurs que vous avez
endurées sur terre, par les mérites de votre sainte Mère et
par nos chères sœurs qui sont au ciel pour avoir pratiqué
48cette sainte vertu. »

47 V. de Paul cité par Hélène et Roland Alix, Saint Vincent de Paul,
pages choisies, Fernand Sorlot, Paris 1933, pp. 162-163. A cet effet,
A. Dodin, dans son ouvrage Initiation à saint Vincent de Paul, Cerf,
Paris 1993, p. 198, observe : « La prière condense ce que nous
sommes déjà ; ce que nous désirons être ; ce que nous sommes prêts à
mobiliser ; ce qu’à notre insu, le plus souvent, Dieu opère […] Nous
nous sentons aimantés vers ce plus intime de l’âme où Dieu s’est
retiré pour nous attirer ».
48 Idem, « Conférence du 14 décembre 1659 », in P. Coste,
Correspondance, vol. X, p. 708.
51
Faire la volonté de Dieu passe aussi par l’observance
des règles de vie. Dans une prière, saint Vincent de Paul
fait appel à la grande notion de Dieu gouvernant et
régissant l’univers, dans sa sagesse éternelle :

« O Seigneur, qui êtes la loi éternelle et la raison
immuable, qui gouvernez par votre sagesse infinie tout
l’univers vous de qui toutes les conduites des créatures et
toutes les lois de bien vivre sont émanées comme de leur
vive source bénissez, s’il vous plaît, ceux à qui vous avez
donné ces règles-ci, qui les ont reçues comme procédant
de vous donnez-leur, Seigneur, la grâce nécessaire pour
les observer toujours et inviolablement jusqu’à la mort
C’est en cette confiance et en votre nom que moi
misérable pécheur je prononcerai les paroles de la bénédiction :
Benedictio Domini, Nostri Jesu Christi descendat super
vos et maneat semper in nomine Patris et Filii et Spiritus
49Sancti. Amen. »

La volonté de Dieu inspirée à l’homme grâce à
l’oraison donne à l’âme une force nouvelle qui la rajeunit
et la rend plus apte à accomplir les bonnes œuvres visibles
aux yeux de tous :

« Mais l’oraison rajeunit l’âme […] C’est là que votre
âme, alentie par les mauvaises habitudes, devient toute
vigoureuse ; c’est là qu’elle recouvre la vue quand
auparavant elle était tombée dans l’aveuglement ; ses
oreilles, auparavant étoupées à la voix de Dieu, sont
ouvertes aux bonnes inspirations, et son cœur reçoit une
nouvelle force et se sent animé d’un courage qu’il n’avait
point encore senti […] C’est une fontaine de jouvence où

49 Idem, « Conférence du 17 mai 1658 », in P. Coste,
Correspondance, vol. XII, pp. 13-14.
52elle rajeunit ; c’est là qu’elle a puisé les grâces qui
50paraissent en elle et qui la font ce que vous la voyez. »

Parlant de l’oraison comme « fontaine de jouvence », le
saint homme montre que par l’oraison, l’homme accomplit
de bonnes actions. De ce fait, l’oraison unit l’homme à
Dieu. Il s’agit bien ici de la phase unitive dans et par
laquelle l’homme ne peut que vivre de foi, d’espérance et
d’amour :


50 Ibid., p. 163. Saint Vincent de Paul rentre ici dans la mouvance
ordinaire spirituelle comme nous le montre bien Dom Godefroid
Bélorgey (op. cit., pp. 22-23) qui, dans une allure quasi historique,
reprend et synthétise la pensée des saints et des maîtres spirituels :
« ’L’oraison mentale, dit quelque part saint Jean de la Croix, doit
prévaloir sur toute autre occupation ; elle est la force de l’âme’. Et
d’ailleurs il ajoute : ‘sans oraison on fait un peu plus que rien,
souvent absolument rien, ou même du mal’. Mais bornons-nous à donner
quelques extraits des témoignages cités par Dom Lehordey dans son
livre Les voies de l’oraison mentale. ‘Si vous voulez vivre dans la
joie…, dit saint Bonaventure, soyez homme d’oraison… Si vous voulez
déraciner de votre âme tous les vices et planter en leur place les
vertus, soyez homme d’oraison… Si vous voulez vous élever à la hauteur
de la contemplation…, exercez-vous à l’oraison’. Car ajoute saint
Pierre d’Alcantara ‘c’est à l’oraison que sont manifestés les secrets,
et que l’oreille de Dieu est toujours attentive’. De son coté sainte
Thérèse,’qu’on pourrait appeler le docteur de l’oraison’ avoue que ‘le
plus grand péril qu’elle a connu dans sa vie fut de l’abandonner’
[…]Mais certifie sainte Thérèse, Dieu n’accorde les grâces si élevées
qu’Il m’a faites qu’à l’oraison […] ‘il n’y a qu’un chemin pour
arriver à Dieu, dit-elle encore, c’est l’oraison’ […] ‘Puisque l’oraison,
dit saint François de Sales, fait enter notre esprit dans toute la
lumière de la divinité et tient notre volonté exposée aux ardeurs du divin
amour, il n’y a rien qui puisse mieux dissiper les ténèbres de notre
entendement…ni purifier notre cœur’ […] Dit saint Alphonse de
Liguori, ‘lorsqu’on s’applique constamment à la pratique de l’oraison
mentale, il est impossible que l’on continue à vivre dans le péché’. Et
selon saint Ignace de Loyola, l’oraison est le plus court chemin pour
parvenir à la perfection. »
53« Nous voyons bien que c’est une excellente chose que
l’oraison, que c’est ce qui nous unit à Dieu, ce qui nous
affermit dans notre vocation et nous avance en la vertu, ce
qui nous détache de nous-mêmes et nous fait aimer Dieu et
51le prochain. »

Saint Vincent de Paul reconnaît que le chemin qui
mène à cette phase n’est pas facile, il faut de la
persévérance et beaucoup d’application et d’abnégation
dans la pratique constante des vertus pour progresser dans
la vie spirituelle ; c’est pourquoi il dit :

« Savez-vous quelle récompense, il veut donner à votre
persévérance ? Vous pensez qu’allant à l’oraison, vous
n’y ferez rien, pour ce que vous n’y avez pas de goût ; et il
faut que vous sachiez, mes filles, que toutes les vertus se
trouvent là-dedans ; premièrement, l’obéissance, dont
vous faits acte à l’heure que la règle l’a ordonné ;
l’humilité car, pensant que vous n’y ferez rien, vous
concevrez un bas sentiment de vous-mêmes ; la foi,
l’espérance, la charité. Enfin, mes filles, dans cette action
sont encloses la plupart des vertus qui vous sont
52nécessaires. »

Le saint préconise encore une autre voie, la
mortification par laquelle l’homme peut faire une bonne
oraison et s’unir à Dieu :

« Un autre moyen, mes filles, qui vous sera un grand
cheminement à l’oraison, c’est la mortification […] si
vous voulez devenir filles d’oraison, […] apprenez à vous
mortifier, à mortifier les sens extérieurs, les passions, le
53jugement, la propre volonté… »

51 Ibid., p. 165
52 Ibid., p. 166.
53 Ibid.
54
Il faut cependant souligner que ces pratiques ne sont
pas isolées l’une de l’autre, elles sont plutôt intimement
liées, l’une engendre l’autre : la mortification par exemple
vient de l’humilité.
En définitive, l’oraison qui est essentiellement une
activité qui lie l’homme à Dieu – acte d’adoration – lui
permet et l’incite à vivre en toute rectitude et vertu dans la
société. Dans cette perspective, l’acte d’adoration de Dieu
porte ses fruits comme le relève saint Vincent de Paul :

« Une autre raison est que l’oraison nous approche de
Dieu plus particulièrement et nous unit à lui par la
pratique des résolutions que nous y prenons. Une troisième
raison est qu’une Fille de la Charité qui ne ferait point
tous les jours l’oraison ne saurait être agréable à Dieu, ni
subsister longtemps dans sa vocation ; et elle ne peut être
vraie Fille de la Charité, puisque c’est dans l’oraison que
l’on prend force pour s’animer au service de Dieu et du
54prochain. »
I.1.3.5. L’oraison, source de connaissance
L’oraison, bien que faisant appel à l’intelligence de
l’homme comme nous l’avons vu plus haut, est et demeure
une grâce des largesses de Dieu ; ce n’est pas l’effort
intellectuel la mérite. Saint Vincent de Paul le rappelle :

« La dévotion et les lumières et tendresses spirituelles
sont plus souvent communiquées aux filles et aux femmes
vraiment dévotes qu’aux hommes si ce n’est à ceux qui
sont simples et humbles. Chez nous les frères rendent
quelquefois mieux compte de leur oraison et ont de plus
belles conceptions que nous autres prêtres. Et pourquoi

54 V. de Paul, « Conférence du 31 mai 1648 », in P. Coste,
Correspondance, vol. IX, p. 409.
55cela, mes filles ? Oh ! c’est que Dieu l’a promis et que
c’est son bon plaisir de s’entretenir avec les petits.
Consolez-vous donc vous qui ne savez pas lire, et pensez que
cela ne vous peut empêcher d’aimer Dieu, ni même de
55bien faire l’oraison. »

Bien plus, de l’oraison, l’homme pieux tire tous les
trésors de la science :

« Si vous saviez les trésors et les grâces que Dieu a
destiné de vous départir ! Si vous saviez combien de
science vous y puiserez, combien d’amour et de douceur
vous y trouverez ! Vous y trouverez tout, mes chères filles,
car c’est la fontaine et la source de toutes les sciences.
D’où vient que vous voyez des gens sans lettres parler si
bien de Dieu, développer les mystères avec plus
d’intelligence que ne ferait un docteur ? Un docteur qui
n’a que sa doctrine parle de Dieu voirement en la manière
que sa science lui a apprise mais une personne d’oraison
en parle d’une tout autre manière. Et la différence des
deux, mes filles, vient de ce que l’un en parle par simple
science acquise, et l’autre par une science infuse toute
pleine d’amour, de sorte que le docteur, en ce rencontre,
n’est point le plus savant. Et il faut qu’il se taise là où il y
a une personne d’oraison, car elle parle de Dieu tout
au56trement qu’il ne peut pas faire. »

Commentant cet enseignement, nous pouvons observer
que saint Vincent de Paul se réfère ici aux dons de l’Esprit
Saint : la force, le courage, la crainte de Dieu dans
l’amour, la sagesse, le conseil, l’intelligence. Il y a aussi
cette puissance inspiratrice de toute action qui serait

55 Idem, « Conférence du 22 janvier 1645 », in P. Coste,
Correspondance, vol. IX, p. 220.
56 Idem, « Conférence du 31 mai 1648 », in P. Coste,
Correspondance, vol. IX, p. 423.
56l’œuvre de l’illumination du Saint-Esprit, processus par
lequel la loi de Dieu est inscrite dans le cœur du fidèle :
« Israël va vers son rajeunissement » (Jr 31,2), « je
déposerai mes directives au fond d’eux-mêmes, les
inscrivant dans leur être » (Jr 31,33). Et c’est à ce niveau
que se pose le problème de l’expérience de Dieu dans la
vie spirituelle. Saint Vincent de Paul effectivement y
revient et, faisant une comparaison entre l’homme
religieux et le docteur homme de science, il affirme que
les deux ne peuvent pas parler de Dieu de la même façon :

« Et la différence entre les deux, mes filles, vient de ce
que l’un en parle par simple science acquise [le docteur],
et l’autre par une science infuse toute pleine d’amour [le
57religieux]. »

Parler de Dieu dans ce contexte est synonyme de vivre
de Dieu : « ce n’est plus moi qui vis, mais c’est le Christ
qui vit en moi » (Gal 2,20) ; et « forts de ce même esprit de
foi dont il est écrit : ‘j’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé’,
nous croyons, nous aussi, et c’est pourquoi nous parlons »
(2Co 4,13), « et nous n’en parlons pas dans le langage
qu’enseigne la sagesse humaine, mais dans celui
qu’enseigne l’Esprit, exprimant ce qui est spirituel en
termes spirituels » (1Co 2,13) ; « nous n’avons pas reçu
l’esprit du monde, mais l’Esprit qui vient de Dieu, afin que
nous connaissions les dons de la grâce de Dieu » (1Co
2,12), « car l’Esprit sonde tout, même les profondeurs de
Dieu » (1Co 2,10) ; ce qui fait que « la pensée du Christ,
nous l’avons » (1Co 2,16). Saint Vincent de Paul souligne
que cette expérience religieuse est un don de Dieu
transmis par l’oraison :


57 V. de Paul cité par Hélène et Roland Alix, op. cit., p. 164.
57« Nous avons vu frère Antoine […] Vous l’avez connu
[…] Dieu s’était si abondamment communiqué à lui que
58jamais il n’en fut mieux parlé ; et cela par l’oraison. »
I.1.3.6. Les supports pour faire l’oraison
Saint Vincent de Paul propose des supports pour faire
oraison. Il y a en tout premier lieu la sainte lecture et
l’usage des saintes images :

« Après avoir prié Notre Seigneur de vous faire la
grâce de bien apprendre à faire l’oraison, vous vous
appliquerez intérieurement aux points de la lecture, comme
nous avons dit. O Sauveur, faites-moi la grâce d’entrer
dans cette sainte pratique. O mes sœurs, si vous faites bien
l’oraison, que ne recevrez-vous pas de Dieu ensuite ! Vous
rencontrerez, comme dit David, la grandeur de Dieu.
Mais, Monsieur, vous dites que la règle m’oblige à
méditer. Comment peuvent faire les pauvres Filles de la
Charité qui sont à la campagne et qui ne savent pas lire ?
– Mes sœurs, votre règle dit qu’en cela vous pouvez
méditer les mystères de la vie de Notre Seigneur, son
incarnation, sa nativité, sa demeure en Nazareth, comme
il obéissait à sa sainte mère et à saint Joseph, et enfin les
autres passages de la vie du Fils de Dieu, depuis sa
naissance jusqu’à sa mort ; après cela, comme il est monté
aux cieux. Mais, Monsieur, je ne sais pas cela, dira
quelqu’une. – Mes sœurs, ayez-en quelqu’un en mémoire de
ceux dont vous vous souviendrez le mieux. Et pour vous
aider à cela, il serait à souhaiter que vous eussiez des
images des mystères de la vie de Notre Seigneur. Je prie
Mlle Le Gras que les sœurs qui sont hors d’ici en aient,
s’il y a moyen. Et quand vous irez à l’oraison, celles qui

58 Ibid., p. 165.
58ne savent pas lire prendront le sujet de leur méditation sur
59le mystère qui est représenté en cette image. »

En dehors de la sainte lecture et des saintes images,

« Un autre moyen, mes filles, qui vous sera un grand
acheminement à l’oraison, c’est la mortification. Ce sont
deux sœurs qui s’entretiennent si étroitement qu’elles ne
vont point l’une sans l’autre. La mortification va la
première, et l’oraison la suit ; de sorte, mes chères filles que,
si vous voulez devenir filles d’oraison, comme il vous est
nécessaire, apprenez à vous mortifier, à mortifier les sens
extérieurs, les passions, le jugement, la propre volonté, et
ne doutez point qu’en peu de temps, marchant par ce
chemin, vous ne fassiez grand progrès en l’oraison. Dieu vous
regardera ; il considérera l’humilité de ses servantes, car
la mortification vient de l’humilité ; et ainsi il vous fera
participantes des secrets qu’il a promis de découvrir aux
60petits et aux humbles. »

Ces supports servent à fixer l’esprit de l’homme sur
Dieu, permettant ainsi une bonne concentration afin de
mieux faire oraison.

59 V. de Paul, « Conférence du 13 octobre 1658 », P. Coste,
Correspondance, vol. X, p. 574. Saint Vincent de Paul revient ici sur la
notion classique de la lectio divina et de la lectio continua ; en plus, il
réaffirme la traditionnelle (et combien actuelle aussi) pratique de
l’usage des saintes images pour marquer l’esprit de l’homme. Sur le
plan purement spirituel et donc de la pratique religieuse, on parlerait
de dévotion ; et ceci pourrait ouvrir, tant sur le plan philosophique que
théologique, une réflexion sur la signification des signes et des
symboles, en réponse à ceux qui y verraient une certaine idolâtrie.
60 Idem, « Conférence du 31 mai 1648 », in P. Coste,
Correspondance, vol. IX, pp. 427-428.
59I.1.3.7. Méthode pour faire l’oraison
Notons d’emblée que saint Vincent de Paul s’inspire de
la méthode de saint François de Sales ; il l’atteste
luimême :

« Puisque vous l’avez ouïe plusieurs fois et apprise par
cœur ; et peut-être serait-ce en vain que je vous dirais la
méthode du bienheureux François de Sales, néanmoins,
61comme c’est la plus facile, je m’en vais vous la dire. »

Et concrètement,

« L’oraison se divise en trois points. Le premier
s’appelle préparation, le deuxième, le corps de l’oraison ;
et le troisième, la conclusion. Et chacun de ces trois points
62en contient trois autres. »

À l’école de la prière, saint Vincent de Paul, dans un
autre texte, redit les trois points qui constituent l’oraison :

« Voilà, mes sœurs, en quoi consiste l’oraison. Le
premier point, avec les trois qu’il contient, s’appelle
préparation ; le deuxième, le corps de l’oraison ; et le
troisième, conclusion. Ô mes filles, il sera bien difficile
que vous reteniez tout cela. Si vous le pouvez faire, à la
bonne heure ; mais, si vous ne vous ressouvenez pas de
tout, ne vous découragez pas, ressouvenez-vous seulement
des affections que Dieu vous aura données dans l’oraison.
Puis vous prendrez des pratiques conformes à cela. Ne
vous mettez pas en peine ; Dieu, avec le temps, vous fera
la grâce de bien faire l’oraison. Il le faut prier qu’il vous
enseigne comment vous la pourriez faire, comme les apô-

61 Idem, « Conférence du 17 novembre 1658 », in P. Coste,
Correspondance, vol. X, p. 587.
62 Ibid., p. 587.
60tres qui disaient à Notre Seigneur : Domine, doce nos
63orare (Luc, XI, 1) »

Puis, saint Vincent de Paul présente et explique chaque
point de l’oraison.
1. La préparation consiste en un premier temps à se
mettre en présence de Dieu et saint Vincent de Paul donne
aussi des moyens pour y arriver. Il y a la présence de Dieu
au Saint Sacrement :

« Le premier de ces trois est la présence de Dieu ; ce
qui se fait par la foi ordinairement, à la réserve de
quelques-uns. Il faut donc commencer l’oraison par la
présence de Dieu. Quelques-uns se servent de
l’imagination. Cela est quelquefois utile. Mais tous ne le
peuvent pas, parce que ce bandement d’esprit peut causer
mal de tête. On peut se mettre en la présence de Dieu en
quatre manières, dit l’auteur. La première manière est de
se représenter Notre Seigneur au Saint-Sacrement de
l’autel, par exemple, vous autres qui êtes ici, vous pouvez
vous mettre en la présence du Saint-Sacrement à
Saint64Laurent. »

Comme deuxième moyen, il y a la considération de la
Transcendance divine :

« La deuxième, c’est de se le représenter au ciel,
concevant de la joie de ce qu’il y est adoré et qu’il nous est
permis de l’y regarder avec toutes sortes de plaisirs. Pater
noster qui es in cælis. Le regarder donc aux cieux. Et

63 Idem, « Conférence du 13 octobre 1658 », in P. Coste,
Correspondance, vol. X, p. 573.
64 Idem, « Conférence du 17 novembre 1658 », in P. Coste,
Correspondance, vol. X, p. 587.
61celle-là est une excellente manière de se mettre en la
pré65sence de Dieu. »

Le troisième moyen consiste à trouver Dieu qui se
révèle en sa création :

« Une autre est de le regarder universellement partout
car il remplit toutes choses ; et cela, vous l’apprenez aux
enfants à l’école, que Dieu est partout : à dix lieues, à
cinquante. Enfin il est partout par sa présence : il est ici
pendant que je tiens ce propos ; bien plus il est dans ma
tête et dans toutes les parties de mon corps. Dieu est donc
partout. Quel bonheur pour les hommes et principalement
pour les chrétiens de trouver Dieu partout où ils peuvent
aller ! Si je vais au ciel, dit David, il y est ; si je descends
aux enfers, il y est De sorte que, comme un oiseau,
quoiqu’il tourne et vire, trouve l’air partout ainsi, où que nous
allions, nous trouvons Dieu, car il est non seulement dans
les choses qui sont réellement, mais il est encore dans les
imaginaires. C’est ce que l’on dit dans l’office de saint
Denis, dont nous faisons l’octave. Dieu est un être qui est
présent partout. Voilà donc la troisième manière. La
quatrième, la voici : Dieu n’est pas seulement partout, mais il
se trouve dans une bonne âme qui est pleine de son amour
d’une manière toute particulière. Dieu est donc dans les
bonnes âmes, comme dans les Filles de la Charité, et ne
trouve rien de plus agréable. Voyez-vous, mes chères
sœurs, il n’y a rien pour quoi Notre Seigneur ait plus
d’amour qu’il en a pour les bonnes âmes. Il ne trouve rien
de plus beau, ni au ciel, ni en la terre, que cela. Il se plaît
là-dedans, Il y fait sa demeure. Il est au milieu de nous.
C’est lui qui nous fait mouvoir, qui nous fait entendre et
qui concourt avec nous en toutes les actions naturelles et
66surnaturelles que nous faisons. »

65 Ibid.
66 Ibid., pp. 587-588.
62
Dieu se révèle aussi dans sa loi d’amour qui suscite la
foi. C’est de là que jaillit la charité :

« C’est lui qui nous a donné sa loi et qui nous donne le
désir de la garder. Voyez quel bonheur d’avoir Dieu
présent en cette sorte. Je vous le disais dernièrement ;
peutêtre ne l’avez-vous pas toutes retenu c’est pourquoi je
vous le dis encore : quand une personne sert Dieu par la
voie d’amour, tout ce qu’elle fait, ce qu’elle pense et ce
qu’elle dit donne un plaisir si grand à Dieu qu’il n’y a
point de père qui prenne plus de plaisir à voir ce que fait
son fils, que Dieu en prend à voir une Fille de la Charité
qui lui offre tout ce qu’elle fait dès le matin. Ce qui se doit
entendre de toutes les sœurs de la Charité qui gardent
bien leurs règles et qui sont dans la résolution de ne point
faire de péché volontairement, mais de servir Dieu dans
toute la perfection qu’il veut qu’elles le servent. Oh ! Dieu
67habite dans les âmes faites de la sorte. »

Et saint Vincent de Paul récapitule tout en disant :

« Voilà donc comme vous pouvez vous mettre en la
présence de Dieu en l’une des quatre manières : au saint
Sacrement, au ciel, partout et dans le cœur. Quand vous
êtes là, il faut l’adorer, après avoir fait cet acte
68d’adoration : ‘Je crois que mon Dieu est ici’.»

La préparation consiste, en un deuxième temps, à
invoquer l’assistance divine :

« Le second point de la préparation se fait par
l’invocation de l’assistance divine. Si vous y ajoutez
l’assistance de la sainte Vierge ! il ne sera que mieux. Or,

67 Ibid., pp. 588-589.
68 Ibid., p. 589.
63il ne faut pas plus manquer à ce point qu’au précédent,
parce que nous ne pouvons pas avoir une bonne pensée
69sans la grâce de Dieu. »

En un troisième temps enfin, la préparation consiste à
choisir le sujet de l’oraison :

« Le troisième point de la préparation, c’est se
représenter le sujet de la méditation. Or le sujet est
ordinairement ce que l’on lit immédiatement avant
l’oraison. Vous devez l’écouter avec désir de l’apprendre,
et essayer de le bien retenir en votre mémoire pour
raisonner là-dessus. Voilà donc le premier point de l’oraison,
70qui se divise en trois autres points. »

2. Le corps de l’oraison consiste en un premier temps à
méditer sur la lecture faite après le choix du sujet de la
méditation, bien le comprendre aussi pour mieux
l’appliquer dans la vie. Saint Vincent de Paul le décrit :

« Le second point, qui est encore divisé en trois autres,
c’est, mes chères sœurs, méditer sur la lecture, raisonner
sur ce qu’a dit l’auteur, voir à quelle fin tendent les points
que vous avez pour sujet d’oraison. Et parce que je crains
qu’il y en ait entre vous qui aient peine à savoir ce que
c’est que raisonner, je viens de parler à Mademoiselle Le
Gras d’un moyen pour vous faciliter cela. Elle le trouve
bon. C’est qu’une sœur députée dise tout haut, après la
lecture des points de la méditation du lendemain matin, ce
qu’il faudra faire pour bien prendre la lecture ; comme
par exemple, après le premier point lu, elle pourra dire :
‘Sur ce premier point nous penserons telle et telle chose.’
Ainsi, en parlant, elle donnera quelque ouverture à celles
qui commencent et qui ne savent pas encore faire

69 Ibid.
70 Ibid. p. 590.
64l’oraison. C’est le moyen pour faire bien comprendre le
sujet de l’oraison et ce qu’elle dira fera plus d’impression
dans l’esprit que ne ferait peut-être la seule lecture du
sujet. Bien plus, pour celles qui sont déjà avancées, cela
les apprendra et formera davantage. Voilà le premier
71point du second, qui est de raisonner sur la lecture. »

Dans une suite logique en un deuxième temps, on
repère la vertu à pratiquer et le vice à éviter ; nous nous
souviendrons que l’oraison est un « miroir », nous dit saint
Vincent de Paul :

« Le second point est qu’après avoir bien reconnu la
vertu ou le vice où tend le sujet que vous avez médité (car,
si c’est une vertu, le but de l’oraison est de vous la faire
pratiquer ; si c’est un vice, elle tend à l’exterminer) vous
voyiez les raisons que vous avez d’embrasser l’un et de
72fuir l’autre. »

Notons que Saint Vincent de Paul ne donne pas de
précisions concernant le troisième point du corps de l’oraison.
Cependant, dans une autre conférence, il réitère son
enseignement et là, il parle de la conclusion de l’oraison – le
troisième point de l’oraison – qui consiste essentiellement
à prendre des résolutions et à les mettre en pratique :

« Commencez toujours toutes vos prières par la
présence de Dieu car quelque fois, faute de cela, une action
laissera de lui être agréable. Voyez-vous, mes filles,
encore que nous ne voyions pas Dieu la foi nous enseigne sa
sainte présence partout, et c’est un des moyens que nous
nous devons proposer, que cette présence en tout lieu,
pénétrant intimement toutes choses et même nos cœurs, et
cela est plus vrai que de nous croire toutes présentes ici,

71 Ibid.,
72 Ibid., p. 591.
65car nos yeux nous peuvent décevoir, mais la vérité de Dieu
en tout lieu ne manquera jamais. Un autre moyen pour
nous mettre en la présence de Dieu, c’est de nous
imaginer être devant le très Saint Sacrement de l’autel. C’est là,
mes chères filles, que nous recevons les plus chers
témoignages de son amour. Aimons-le bien et souvenons-nous
qu’il a dit, étant sur terre : ‘Si quelqu’un m’aime, nous
viendrons en lui’ (Saint Jean XIV, 23) parlant de son Père
et du Saint-Esprit ; et les âmes seront conduites par sa
sainte Providence comme un navire par son pilote. Soyez
soigneuses de rendre compte de votre oraison le plus tôt
que vous pourrez l’avoir faite. Vous ne sauriez croire
combien cela vous sera utile. Dites-vous les unes aux
autres tout simplement les pensées que Dieu vous aura
données, et surtout retenez bien les résolutions que vous y
avez prises. La bienheureuse sœur Marie de l’Incarnation
s’est servie de ce moyen pour se beaucoup avancer à la
perfection. Elle rendait soigneusement compte à sa
servante. Oh ! oui, mes filles, vous ne sauriez croire combien
cela vous profitera et le plaisir que vous ferez à Dieu en
usant de la sorte. Voyez-vous la bonne sainte Madeleine
cachait dans son cœur les bonnes pensées qu’elle
recueillait des paroles de Notre Seigneur ; et il est dit de même
de la sainte Vierge. Ce sont des reliques que les bonnes
pensées que Dieu vous donne en l’oraison ; ramassez-les
soigneusement pour les mettre en pratique, et vous
réjouirez le cœur de Dieu ; doncques vous serez la joie de Dieu,
73et tous les saints en feront fête. »

73 Idem, « Conférence du 31 juillet 1634, in P. Coste,
Correspondance, vol. IX, pp. 4-5. En toute clarté, saint Vincent de Paul montre
l’option fondamentale que l’homme doit prendre dans sa vie
spirituelle, la notion de la présence de Dieu, de laquelle il jouit de
l’inspiration divine et auxiliatrice dans toutes ses actions ; ceci le met
en communion avec les saints du ciel. De ce fait découle un
enseignement doctrinal et fondamental de l’Eglise : il est dit à la conclusion
de chaque préface de la sainte messe (que le saint évoque d’ailleurs ici
en parlant du très Saint Sacrement de l’autel) que le peuple qui offre le
66