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Le juste et l'injuste

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Comment distinguer le juste de l'injuste et quel rôle y jouent les émotions ? Quelle est leur place dans les débats publics, dans ce qui fonde la reconnaissance, les actions collectives et l'auto-constitution des groupes ? Si les médias mettent bien en scène les émotions et les mutations qui affectent les critères moraux, participent à la formation et à la délimitation du contenu d'identités collectives, les émotions et leur statut moral mobilisent autre chose selon Jean Widmer. Cet ouvrage rend hommage à ses travaux.

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Date de parution 01 décembre 2009
Nombre de lectures 266
EAN13 9782296245471
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ÀJeanWidmer(1946-2007),
notreamietcollègue…Présentation
YannGuillaudetJean Widmer
Dessentimentsmêlésm’imprègnentenfnalisantcetouvrage.Delatristesse
àlapensée queJean Widmer ne le verrapas,lamaladie l’ayant emportéen
février2007.Maisaussidelasatisfaction,puisqueJeantenaitàcequelestextes
ici regroupéssoientenfnpubliés.Plusieursd’entreeuxontétéexposéslorsdu
Séminairede troisièmecyclede
sociologieintitulé«Humiliation,colère,compassion:Moraleetémotionsdansl’espacepublicpolitique»,queJeanWidmer
avait organiséavec tant de savoir-faireet de gentillesseàUvrier-StLéonard
(Valais),danslecadredelaConférenceuniversitairedelaSuisseoccidentaleen
juin 2005.Cesinterventionsontété remaniéesparleursauteurs en vuedecette
1publication et complétées par d’autrestextes,celivrene se résume donc pas
2àdes actes duséminaire.Ilen reprend cependant la tramepour appréhender
différentesfacettesconstitutivesde«l’espacepublicpolitique»,c’est-à-direde
celieu(«l’espace»)oùunensembled’individus(«lepublic»)sereprésenteet
s’institueen tantquecollectif(«lepolitique»),permettantainsil’actionparet
surlacollectivitéqui seconçoitcomme telle.
En préambule, Dunya Acklin Muji,Alain Bovet,Philippe Gonzalez et
Cédric Terzi,dont lesthèses furent dirigées par Jean Widmer,ont accepté
3la lourde tâche de mettreenperspective sestravaux,éclairant les liens qu’il
concevaitmaisn’avaitpastoujoursformuléexplicitementavecladiversitédes
champsderechercheenglobéeparcelivre.Jelesenremerciechaleureusement,
tout comme ma gratitude vaà Vania Widmerpour avoirretrouvélesnotesde
sonpère, surlesquellesjeme suisappuyépourcettecourteprésentation.
1De DunyaAcklin Muji et al., BernardConein, Olivier Voirol, Olivier Tschannen et Fabrice
Plomb.
2Les textes de Jean Kellerhals, «Sociologie empirique du juste et de l’injuste», et de Franz
Schultheiss,«Lamisèredumonde:uneépreuvepourlasociologiedePierreBourdieu?»,
bienqu’exposéslorsdu séminairene sontpas reprisici.
3Un recueilde textesdeJeanWidmer,avec
uneintroductiondeLouisQuéré,devraitêtreprochainementpublié souslesauspices,notamment,decesquatreauteurs.
9Lejusteetl’injuste
*
* *
Commele
titrePardelàlalibertéetladignitél’annonçait,Skinnerproposait en 1971 une analyse comportementaliste («behavioriste») de la société.
Maislesacteurs sociaux,faceaux tentativesdelesdissocier de touteloyauté
collective,ontpréservéleurmarged’interprétationdesmessagescherchantà
les contrôler. Ces tentatives de maîtrise par la contractualisation individuelle
–enlieuetplacedel’Étatoud’autresformesdesolidaritésuniversalistes–ont
suscité un phénomène que le contrôle social comportementaliste n’avait pas
prévu, tout comme les politiques et les sciences sociales d’ailleurs: la
généralisationd’initiativesquiparaissentarbitraires,etquiontleur sourcedansce
quiest ressenticommeindécence,mépris,humiliation.
La compréhension de ces sentiments suppose de thématiser deux
dimensions des actions sociales pourtant souvent négligées: la relation au corps et
la relationàlacollectivité. L’émotion se rapporte,certes,aucorps somatique,
mais elle se rapporte d’abord au corps signifant, au corps en tant
qu’expression de sens (Véron 1976), en l’occurrence de réponse émotionnelle
socialement imposée. La relation à la collectivité est donc immédiate, parce que
l’émotion est une réponse et qu’il est loisible d’observer si elle est ou non
adéquate.
Même si les contributions de ce livre n’empruntent pas à la
littérature
comparée,maispourl’essentielàlaphilosophie,lelienentreémotionsetcollectivitépeutêtreillustré,enpartieàsoninsu,parL’Étrangerd’AlbertCamus,
qui s’ouvreparceparagraphemagistral :
«Aujourd’hui,mamanestmorte.Oupeut-êtrehier,jenesaispas.
J’ai reçu un télégrammedel’asile: “Mèredécédée.Enterrement
demain. Sentiments distingués.” Cela ne veut rien dire. C’était
peut-êtrehier.»(Camus1942:9)
Lapremièrephrase,«Aujourd’hui,mamanestmorte»,annonce une suite
qui est forcémentune interprétation, le sens que lui donne Meursault. Or,
Camus montre de manière redondante que le seul intérêt de cette nouvelle
réside, pour son héros, dans l’incertitude quant à la date de la mort.Aucune
émotion ne vient signifer la fliation impliquée par le terme «maman». Le
personnage d’un étranger aux sentiments que l’on qualiferait d’universels
10Présentation
se formeainsi dès les premières lignes du roman, en ne montrant aucun
sentimentàl’annoncedelamortde samère–cequilui sera reprochédurant
sonprocès–,nid’ailleursenversl’Arabequ’ila tué.
Là intervient un autre aspect du roman: l’Arabe n’a pas de nom (Said
2000: 254-268), il est une partie du décor qui correspond en fait, comme le
souligne Bourdieu (1970: 114-115), à une société qui sera bientôt en guerre
contre celle des colons européens d’Algérie, à laquelle Camus appartient.
Certes, le meurtre restera étranger dans l’expérience de Meursault, mais
l’Arabe serad’abord traitécomme unétrangerparCamuslui-même.Comme
dans d’autres récits, les Arabes n’ont pas de noms propres, d’identité, leur
individualisation demeure au niveau de l’espèce: l’Arabe. Et comme dans
toute guerre, la première victime en est la qualité d’être humain de l’autre,
l’humanitépartagéeparlesbelligérants.
Si la mort de la mère ne suscite pas l’expression adéquate des sentiments,
le meurtre de l’Arabe ne suscite pas non plus l’attention du narrateur à son
caractère d’autre, de même valeur que lui. La guerre civile partage ainsi le
public, en excluant les obligations morales dans l’expression des sentiments
enverslapartieadverse.
Les relationsquenousévoquonsiciàproposdesémotionsetdeleur statut
moral–le rapportaucorpsetàlacollectivité–
trouventleurpremièreexpressiondanslaphilosophiedeHegel,enparticulierdans
sesécritsdeIéna(18011807). Or, l’ampleur de la pensée de Hegel est l’une des raisons de confer la
tâched’enrendrecompteàEmmanuel Renault,plutôtqu’àdesauteursayant
traité d’un aspect seulement, tels Margalit (1999),Appudarai (2005) ou Said
(2005). L’autre raison en est sa lecture processuelle de l’identité, conforme
à la conception relationnelle de la conscience de soi, introduisant la pensée
de Honneth (2000) en la développant sur ses liens avec une sociologie de
l’injustice.
Les troisautres textesdecettepartie,consacréeà
uneapprochedesdimensions de la reconnaissance, concernent la relation dialectique entre le refus
de l’injustice, d’une part, et les valeurs et pratiques des institutions accusées
d’êtreinjustes,del’autre.Jean-Pierre Zirottidéveloppecommentlaposture
critique s’inscrit dans une double constitution du collectifpolitique rebelle:
vers l’extérieur dans la défnition des actions jugées adéquates envers
l’institution source de l’injustice, mais aussi vers l’intérieur pour former,certes, le
collectifcomme uncollectifanonyme,maispourqu’il soitégalementintégré
et reconnu par lui-même. Cela faitécho aux propos d’Emmanuel Renault
11Lejusteetl’injuste
sur la distinction entre une lutte pour la reconnaissance (lutte externe) et une
lutte de reconnaissance,quiinclutle versantinterne.Dans sonlivreéclairant,
HegeletHaïti,Buck-Morss(2006:27-58)plaidepourlasecondelecture.Elle
relève l’importance que Hegel donnait à l’actualité politique internationale,
autraumatismecauséparlaluttedelibérationàSaint-Domingue(1791-1805),
en
tantquelibérationdesesclavesdeleursmaîtres.Cesévénements,contemporains des années d’écriture de la Phénoménologie de l’esprit (1805-1806,
publiéeen1807),expliquentlaplacecentraledes réfexions surladialectique
du maître et de l’esclave, et l’insistance sur le faitque seule une
auto-libérationest une véritablelibération vers uneconscienceautonomede soi.Il s’agit
bien d’une lutte de reconnaissance, et non pour la reconnaissance seulement.
La France pouvait sans diffcultéconcéder celle-ci – accès à l’égalité des
droits pour les affranchisde couleurs et liberté de tous en métropole –, mais
devait écraser militairement celle-là pour le maintien de l’esclavage dans ses
colonies,etBonaparteluimena uneguerreeffroyable.Finalement victorieux,
les esclaves se libérèrent par la forceet les insurgés proclamèrent
l’indépendance souslenomd’Haïti(1804).
La réfexion de Bernard Conein développe unautreaspect dutexte
d’Emmanuel Renault concernant l’invisibilité des groupes non reconnus,en
situant la visibilité dans la perception d’autruidans l’interaction, notamment
danslamanièrede regarderquimanifestela reconnaissance del’autreen tant
qu’unepersonne,àladifférenceduregardenversdesnon-humains.S’appuyant
surlalittératuredesétudeséthologiquesetcognitives,ildétailleempiriquement
cequeLevinasavaitproposépardesargumentsphilosophiquesenavançant,à
la suitedeconsidérationssurla soumission,
volontaireouimposée,que:
«[C]equicaractérisel’actionviolente,cequicaractériselatyrannie, c’est le faitde ne pas regarder en facece à quoi s’applique
l’action.[…Cequiconsiste]àignorerlevisagedel’être,àéviter
le regard, et à entrevoir le biais par où le non inscrit sur la face,
maisinscrit surlafacedufaitmêmequ’elleestface,devient une
forcehostile ou soumise. […] La violence, qui semble être
l’application directe d’une forceà un être, refuse,en réalité, à l’être
toute son individualité […]. On a raison de dire avec Hegel que,
danslemondedelaconnaissanceetdel’action, rienn’est
strictementindividuel.»(Levinas1994: 39-41, soulignéparl’auteur)
12Présentation
Ces lignes de Levinas embrassent les dimensions centrales des analyses
présentéesici surlesrelations nouéesparlejusteetl’injusteaveclescorpset
aveclescollectifs.EllessontcomplémentairesdesproposdeBernardConein :
sila tyrannie supposed’éviter le regarddel’autre, ne pas« reconnaître» son
regardest déjà une possibilitédel’affronter par laviolence. Olivier
Voirol
poursuitcetteperspective,enproposantunetypologiedesmomentsdelaconstructioncollectivedel’actionpolitiqueetdesesblocages.Depuisl’expérience
d’un vécu négatif,le déploiement de la revendication poury mettrefnpasse
par l’identifcation de ce vécu dansunlangage commun, pour tenter de lui
donnerun sens,l’interprétationl’organisantdansun récitquil’inscritdansun
contextehistoriquedonné.Ainsiconçues,lesrelationssocialessontexpulsées
du champ desrelations dites«naturelles», donc immanentes,cequipermet
d’en changer le cours.Mais l’invisibilitédeces collectifs (depar le déni soit
ducontenunégatifdel’expérience vécue, soitdelapossibilitéd’enchangerle
cours)est unpuissantblocageàl’émergencede touteactionpolitique.
Dans la partie suivante du livre, différents aspects de la circulation des
émotions dans l’espace public politique sont envisagés, comme la manière
dont les émotions se constituent dans les jugements de justice, ou comment
les médias les expriment avec leurs effetsde socialisation ou leurs impacts
politiques. L’histoiredela télévisionpermettantde suivreles transformations
des émotions mises en scène, Sabine Chalvon-Demersay analyse la
mutationdescritèresmorauxavecladernièreadaptation télévisuelledu Comte de
Monte-Cristo,d’AlexandreDumas,oùlavengeanceducomteesttransformée
enjustice,dénaturantdumêmecoupleconceptdejusticelui-même.Jocelyne
Arquembourg, à partir d’une affaire judiciaire, étudie les convergences et
interdépendances entre la presse et les mouvements sociaux dans la
dénonciation de l’action de la police et de la justice. Enfn, Olivier Tschannen
expliquequel’interdiction,enFrance,duport«ostensible»de signes religieux
dans les écoles publiques n’a fnalement provoqué aucune révolte lors de la
rentrée scolaire qui a suivie. L’expression des jeunes femmesvoilées était
soumise, pour des raisons d’intérêts circonstanciels, au désir de dirigeants
musulmans masculins d’acquérir une reconnaissance dans le cadre d’une
affaire«nationale»: la prise d’otages françaisen Irak, événement qui était
susceptibledemettreencausela«francité»desmusulmans.Souscouvertde
république, c’est donc bien de nationalisme et de son contenu dont il s’agit
–etdes reconnaissancesdifférenciéesqu’ilentraîne.
13Lejusteetl’injuste
La dernière partie présente différentesmanières d’intégrer la question des
émotionsparla sociologie,avec une relationauxémotionsqui sembleguidée
par la maximisationdes différences.Marianne Modak, Françoise Messant
et Laurence Bachmann examinent la remise en cause de la professionna -
lisation des métiers du travail social et de la santé par une conception de la
solidarité qui naturalise la sollicitude («care» en anglais), les femmesétant
à nouveau considérées comme «naturellement» aptes à exercer des métiers
à fortecharge émotionnelle. L’absence, en revanche, de prise en compte du
vécu émotionnel dans le rapport au travail explique, pour Fabrice Plomb,
l’incapacité de nombreux sociologues à comprendre les choix de jeunes face
aumarchédutravail,contribuantainsiinvolontairementàl’élaborationd’une
politique réifanteenverslesproblèmesde«lajeunesse»,comme s’il yavait
ici des comportements liés à une génération. Enfn, Yann Guillaud
appréhendeleparadoxedela« servitude volontaire»dansuncontextedeprécarité,
celui de « sans-papiers» dans la confectionen France, en suivant la
perspective encore trop peu connue ouverte par «l’anthropologie analytique» de
Geffray(1997, 2001), qui déroule l’analyse freudiennede l’identifcation en
lacombinantàlathéorielacaniennedudiscourspoursaisirleliensocial.Yann
GuillaudesquisseensuitedeslignesdeconvergenceentreGeffrayetWidmer,
notamment autour de la question de l’analyse du discours qui les entraîne
à incorporer, chacun à leur manière, les questions de l’amour et de la haine
pour comprendre comment se formentdes mouvements sociaux en quête de
dignité,selonGeffray,ouenquêtede(ouselonlescaspourla)reconnaissance
selonWidmer.
*
* *
Par ce cheminementsur la place des émotions dans la constitutiondes
collectifs,il ressortqueleschampsd’investigation sontdesplus vastesetque
cettedialectiquedes émotions et de la reconnaissance impliquede croiser de
multiples perspectives,en recourantàlaphilosophie, la linguistiqueet la
littératurecomparée,lapsychanalyse,la sociologieetl’anthropologie,l’histoire
et l’économie… S’interrogersur«l’espace public»ne se résume donc pas
–commec’estpourtanttrop souventlecas–àla seulequestion desmédias.Or
cetteperspectivecritique, Jean Widmer l’ouvredèsses premiers travaux,en
secentrant notammentsur les questions de langueet de discours,comme le
rappellel’hommagequi suit.
14Présentation
Référencescitées
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Sexualitéetpouvoir,Paris,Payot(collectionTraces):179-195.
15Enpréambule
HOMMAGEÀJEANWIDMERDiscours,espacepublicetconstitutiondescollectifspolitiques :
ladémarchesociologiquedeJeanWidmer
DunyaAcklinMuji,AlainBovet,
PhilippeGonzalezetCédricTerzi
JeanWidmernousaquittésenfévrier2007.Ceuxquilefréquentaientsavent
que ses enseignements etsesrecherchessecaractérisaient parsa capacité
d’allier des exigences analytiquesrigoureuses (celles héritées de saformation
1 2précoceenlogiqueformelle,enphilosophieanalytique
etensociologieethnométhodologique)à une imagination sociologiquealimentée parson insatiable
curiosité.Ancrée dans la rigueur des analyses empiriques, sa sociologie tirait
son souffedesapportsde
recherchesmenéespardesphilosophes,deslinguistes,deshistoriens,despsychanalystesoudeséconomistes.
Cetteapproche, qui sefauflait entreles écueils du dogmatisme et du
syncrétisme,aalimentél’ambitiond’élaboreruneproblématiquedel’espace
publicàmême d’en articuler les composantes politiques,morales et
émotionnelles.De telle sortequelecolloquedeSaint-Léonardet les discussions
quil’ontaniméapparaissentrétrospectivementcommeunepartintégrantede
son testament intellectuel. Cet ouvrage est la trace matérielle de ce colloque,
dernierséminairede troisième cycle qu’ilaorganiséettémoigne,àce titre,
de l’attachement et de l’implication de Jean Widmer dans la formationdes
jeunessociologuesdeSuisse romande.Maisilestégalementtrèssignifcatif
queles débats tenusàcetteoccasion soient consacrésàlaplace des
émotionsdansl’espacepublic, rejoignantainsi son souci– trèsaffrmé suiteà sa
découverte récentedestravaux de Christian
Geffray–deprendreenconsidérationlamanièredontlesaffectsinterviennentdansl’auto-constitutiondes
collectifs.
1C’estenparticulierl’enseignementdeJ.Bochenskiquil’avaitprofondémentmarqué.
2LalecturedesMoralNotionsdeJuliusKovesi(1967)aétépourlui une véritable révélation.
19Lejusteetl’injuste
À bien des égards, la formulationdu titre retenu pour le colloque de
3Saint-Léonardpeut être considérée comme la synthèse d’un parcours de
recherche au long cours, qui a permis le lent façonnaged’une problématique
de l’espace public élaborée au croisement de la sociologie, des sciences du
langage et de la philosophie politique. Notre propos tentera d’introduire les
lecteurs à la perspective de Jean Widmer. Celle-ci n’a jamais consisté en une
démarche globale et systématique, loin s’en faut.Elle revêt pourtant à nos
yeuxunefortecohérence,quenousproposonsderestituerdanscetexte.Nous
retracerons ainsi le cheminement de sa pensée, en montrant comment les
questionnements initiaux axés sur l’analyse de discours portaient les germes
des dernières réfexions sur les espaces publics modernes, tout en demeurant
attentifsà l’accueilque la sociologie widmérienne est en mesure de ménager
àl’expressionpubliquedesémotions.
Commençantparsedemanderenquoidesinteractionsdansuneinstitution
produisent cette institution, Jean Widmeren viendra àinterroger lesdiscours
médiatiquesen vued’une sociologiegénérale.D’unpointàl’autreeneffet,il
appréhende le discours, qu’il soit ordinaire ou public, comme une médiation
par laquelle une collectivité est susceptible d’agir sur elle-même. L’analyse
des controverses publiques animées par les médias l’amènera à questionner
la façondont les sociétés se constituent en tentant de résoudre les problèmes
qui les affectent.Il en viendra enfn à dégager deux modalités distinctes par
lesquelles les collectifsse forment.Il s’agit, pour aller vite, d’une modalité
qualifée de «métaphorique», par laquelle le collectifse constitue en
référence à un tiers distinct, de l’ordre de la Loi. L’autre modalité, qualifée de
«métonymique»,consisteen revancheà replierlecollectifsurlui-même, sur
la communauté de ses membres. Dans la compréhension widmérienne, cette
alternative n’a jamais acquis le statut d’une formalisation aboutie. Au
contraire,ellea toujoursété une sourced’interrogation,appelantà
undéveloppementetà unapprofondissementcontinuels surlabased’analysesempiriques
del’espacepublic.
1.Conversationetorganisationdusystèmeadministratif
La problématiquedel’espace public développée par Jean Widmertrouve
son ancrage dansses premièresrecherches,consacréesàl’analyse des
phéno3«Humiliation,colère,compassion:Moraleetémotionsdansl’espacepublicpolitique. »
20HommageàJean Widmer
mèneslangagiersetà sesimplicationspourlapratique
sociologique.Dèslapremièrepage de sa thèsededoctorat (Widmer 1986: xx), il posedeux principes
fondamentaux,quiguideront l’ensemble de sestravaux ultérieurs.D’une part :
«L’activitélangagièreest[…]uneactionsociale.»D’autrepart:«Lesactivités,
qu’ellessoient langagières ou non, sont insérées dansuncontextequ’elles
contribuentàconstituer.»
Inspirée de l’ethnométhodologie,cetteposture reproche aux approches
sociologiques classiques leur indifférenceenvers les phénomènes langagiers,
ceux-cileur servantpourtantde ressourceanalytique. Enignorant,ouen
renonçantàanalyser,lecaractèreorganisédesactivitésen général,
etdespratiques langagières en particulier,la sociologieintroduitune coupureentreles
4construitsculturelsetlesagents,cequirevientàdirequ’elles’interditapriori
d’envisager quelesseconds puissent êtreàl’origine des premiers.Pour le
direen termespositifs,JeanWidmera trèsrapidementcomprisque seule une
5analysepraxéologique seraitàmêmed’éluciderlesrelationsdedétermination
réciproquequelespratiquesconcrètesdesagents(irrémédiablementlocaleset
singulières)entretiennent avec lessystèmes d’activités (quiles encadrent et
dontellessontl’accomplissement).
Ces questions formaientexplicitement le point de départ des recherches
menées par Jean Widmer, dans les années 1980, au sujet des relations entre
6conversation et organisation du travail administratif(Widmer 1991a: 34) :
«Qu’est-ce quifaitd’uneconversation téléphoniquedans uneadministration
un travail de cette administration? […] Répondre à la question exige que
l’événement,unappeltéléphonique,soitdécritentantquepartied’unsystème
d’activitésplusvaste.»L’analysedétailléedeplusieursséquencesd’échanges
téléphoniquesavaitalorspour tâchedemontrerque :
«les conversations administratives sont activement construites
del’intérieur(demanièreendogène)commepartiesd’unsystème
d’activités plus vaste. Elles sont en ce sens un processus
autoexplicatifquirenvoieau-delàdelui-même,parlesparamètresde
4Cetteproblématiquepeutêtreentenduecomme une variantedes relationsentrelesproduitset
lesproducteurs,dansla théoriemarxiennedel’aliénation.
5Uneanalysepraxéologique visel’action tellequ’elle s’organise«naturellement»paretpour
ceux qui y prennent part. Elle s’oppose à de nombreuses analyses sociologiques qui ne se
serventdel’actionquecomme supportpourillustrerdesconstruits théoriques.
6VoirégalementWidmer(1988,1989,1991b).
21Lejusteetl’injuste
leurs raisonnements, par la temporalité qu’elles établissent, par
lescatégoriesauxquelleslesactivitésquis’ydéploientrenvoient.
Sa réfexivité est construite en elle-même et non seulement à
proposd’elledans soninterprétation.» (Ibid.:41)
Ces analyses étaient certes restreintes, en ce sens qu’elles se contentaient
d’élucider l’accomplissement d’un système institutionnel particulier, dans et
par les activités de ses membres. Cependant, Jean Widmer les envisageait
explicitement comme des travaux exploratoires (Ibid.: 50), qu’il est donc
possibledelirerétrospectivementcommelesprémissesd’unvasteprogramme
de recherche, visant à élucider comment les discours publics contribuent à
l’institutiondescollectifspolitiques.
Iln’esteneffetpasanecdotique de remarquer quecespremières enquêtes
étaient menées sur le terrain de l’Administration fédéralesuisse, c’est-à-dire
dans des institutions chargées de manifesterl’unité d’une confédération, à
savoir d’un collectifpolitique explicitement conçu comme hétérogène. Plus
précisément encore, il est pertinent de relever qu’une part consistante de la
7recherche a été consacrée au travail des traducteurs , c’est-à-dire de ce corps
defonctionnairesappelésà régler,danslaconduitemêmedeleuractivité,les
tensions engendrées par la manifestation du plurilinguisme (potentiellement
porteurdeclivages),toutenassurantl’intercompréhension(garantedel’unité
nationale). À ce titre, il est possible d’y retrouver un précurseur des
nombreuses recherches que Jean Widmer a consacrées au pluralisme de l’espace
public suisse,afndemontrerque«leproblèmedel’unetdumultiple»n’est
pas seulement un problème philosophique, mais qu’il s’agit d’un problème
pratiquefondateurde touteexistencepolitique(Widmeretal. 2004).
Ainsi, dès ses premières recherches sur l’Administration fédérale,Jean
Widmer a esquissé les axes directeurs de son programme de recherche
empirique. Il n’a cessé de l’approfondirtout au long de sa carrière, en s’efforçant
d’élucider comment une diversité de personnes peut se constituer pour
ellemêmeenuneentitécollective,etplus spécifquementenuncollectifpolitique
qui a la particularité de réunir des membres distants et inconnus les uns des
7Ce travail aétél’objet d’un rapport interne àl’administration fédérale:Jean Widmer,
«Carrières etstructures destraducteurs dans l’administration fédérale»,
rapportàl’intentionduGroupede travaildirigéparle vice-chancelierA.Casanovachargédela
réorganisationdesservicesde traduction,juin1985.
22HommageàJean Widmer
autres (Widmer 2004 a). C’est également dans ses premières enquêtes qu’il
a posé les principes d’une démarche, dont le principe fondateurconsiste à
systématiquement traiter l’objectivité des faitssociaux comme des
accomplissements.Dansle sillagedesétudesethnométhodologiques,iln’acesséde
montrerquelaformed’objectivitérevêtueparlescollectifs–qu’ils’agissede
familles, de systèmes administratifsou de collectifspolitiques – est assurée
parlesactivitéscontinueset situéesdeleursmembres.
Cette manière de rapporter systématiquement les «produits» aux
opérations pratiques de leur production est porteuse d’une critique dirigée contre
touteslesformesderéifcationdu« social»,du«culturel»etdu«politique».
À l’encontre des théories explicatives – qui s’appliquent à les traiter comme
des « variables» (ou comme des «choses») indépendantes des
comportementsqu’elles sontappeléesàexpliquer–JeanWidmera toujoursconsidéré
son travail comme une contribution aux analyses de la société formuléesen
termes de «production» (Touraine 1973), ou d’«institution» (Castoriadis
1975). Par-delà sa composante théorique et méthodologique, la controverse
engage la défnition même des sciences sociales et connaît des répercussions
majeures sur la place qui devrait leur être réservée dans les sociétés
démocratiques. En effet,à l’inverse des approches explicatives qui considèrent
toujours que le « social» est déjà là, les analyses praxéologiques s’efforcent
de le rapporter aux opérations pratiques qui lui confèrentson objectivité et
quiassurent sapérennité. L’enjeuestdoncl’élaborationd’unmoded’analyse
permettantdepenserladimensionproprementpolitiquedescollectifs,etdonc
notamment les opérations d’auto-constitution caractéristiques des sociétés
modernesetdémocratiques.
2. L’analysedesdiscoursmédiatiquescommesociologiegénérale
Rétrospectivement, les enquêtes menées par Jean Widmer apparaissent
comme les moments successifsd’une seule et même recherche, dont le fl
conducteurestassuréparuneremarquablecontinuitédequestionnementetde
méthode.Ainsi,pourlancer sonanalysedel’espacepublic suisse,il
s’estinspirédelaproblématiqueetdesprincipesméthodologiquesqu’ilavaitélaborés
pour rendre compte du travail de l’Administration fédérale.Il a cependant
considérablement étendu l’ampleur de son questionnement et l’ambition de
ses enquêtes. En effet,les analyses conversationnelles étaient consacrées à
l’accomplissement de systèmes d’activités restreints et bien délimités. De
plus, la problématique de l’auto-constitution des collectifs faisait fgure
23Lejusteetl’injuste
d’arrière-plan empirique ou d’horizon normatif,mais elle était rarement
thématiséeen tantque telle.En revanche,l’objectivationdu social–c’est-à-dire
les opérations proprement politiques par lesquelles une société se constitue
elle-mêmeenobjetdisponibleàlapenséeetàl’actionde sesmembres–aété
placéeaucœurdes travauxconsacrésàl’espacepublic.
Ces réfexions ont profondément structuré les enseignements que Jean
Widmer a dispensés dès le début des années 1990, suite à sa titularisation
en tant que professeurde sociologie de la communication et des médias à
l’Université de Fribourg. Sur la base de ses travaux initiaux, Jean Widmer a
élaboré
uneapprochepraxéologiquedesmédias.Ilaainsiproposédelesanalyser comme des accomplissements, dont l’intelligibilité doit être
systématiquement rapportée aux activités des agents engagés dans la production, la
diffusionetla réception desdiscoursmédiatiques. Enoutre,fortdel’analyse
du langage comme pratique instituante, il a d’emblée considéré les discours
8médiatiques une « situation éclairante »pour analyser les formes
d’auto-constitution des collectifspolitiques, et donc notamment pour étudier
l’accomplissementpratiquedesespacespublicsdémocratiques.
À vrai dire, l’argument de Jean Widmer était plus radical. Fortement
marqué par le tournant linguistique («linguistic turn»), il inclinait à faire
sien le fameuxaphorisme de Derrida, selon lequel «il n’y a pas de hors
texte». Il en tirait avant tout qu’il n’existe aucun aspect du monde social
qui ne soit informédiscursivement, et donc que toute enquête sociologique
concerne nécessairement des phénomènes qui sont, en dernière analyse,
d’ordre discursif.Ce qui conduit à remarquer, dans une veine d’inspiration
ethnométhodologique, que l’immense majorité des recherches sociologiques
utilisent les composantes discursives dumonde social comme des ressources
8Garfnkel (2002:181-182, 199-201) entend par situation éclairante («perspicuous setting»)
unterrainpermettantd’accéderàunphénomène,nonpasinvitr o,commedansunedémarche
expérimentale, mais in vivo, c’est-à-dire tel qu’il est naturellement rendu intelligible et
descriptibledanslescirconstancesordinairesde soneffectuation.«Danslamesureoù une
situationéclairanteconsisteendesrévélationsmatériellesdepratiquesdeproductionlocale
et d’accountability [c’est-à-dire descriptible, au sens de susceptible de donner lieu à des
observations,àdescomptes rendus,àdescomptagesetàdesattributionsde responsabilité]
naturelledansleursdétails techniques,elle rendces révélationsdisponibles, révélationsau
moyendesquelles[ilestpossiblede] trouver,examiner,élucider,enapprendreau sujetde,
montreretenseignerl’objetorganisationnelen tantque sitede travailinvivo.» (Ibid.:181
[notre traduction]).
24HommageàJean Widmer
analytiques, alors qu’elles devraient en fairedes thèmes de recherche à part
9entière .
Lecteurd’EliseoVéron,JeanWidmertendaitégalementàendosserlathèse
de la médiatisation de la société, selon laquellenous vivons dansunmonde
social dont les institutions,les pratiques,les confits,laculture se structurent
en relation directeavec l’existence desmédias(Véron
1995).Danssaproblématique, cela revientà situer les médias au cœur même du processus
d’objectivation du monde social, et doncàleur attribuerun rôle primordial dans
les dynamiques d’auto-constitution caractéristiques dessociétés modernes et
démocratiques.
Ainsi, Jean Widmeraélaboré son analysedes médias en prenant appui sur
lesthèsesdutournantlinguistiqueetdelamédiatisationdelasociété.Or,cette
doublesourced’inspirationaétéàl’originedesérieuxmalentendus.Àtelpoint
que sadémarche praxéologiqueaparfois étéassimilée aux thèsesradicales
qui réduisent l’espace publicà sesseules manifestations dans les discours
médiatiques.
Sil’analysedesmédiasinitiéeparJeanWidmerestinspiréeparle tournant
linguistiqueetparla thèsedela médiatisation de la
société,ellen’endossepas
pourautantleursinfexionsnominalistesetmédia-centristes.Forceestdereconnaîtrequeles cours et les publications de Jean Widmer n’étaient pastoujours
formulés demanièreàprévenir de telles interprétations.Cettediffculté tient
précisémentaulieuque sechoisitla sociologie widmériennepourappréhender
laconstitutiondelasociété.L’entréesefaisantpardesmédiationsdiscursives,le
champphénoménaleffectifdesacteursn’est ressaisiquedansunsecondtemps,
par la modalitédel’identifcation quileur est proposée par le discours public.
Demême,c’est un rapportfortementdiscursifàleurexpériencequiest restitué,
cette restitutionexposantladémarcheà un risquedelogocentrisme,assimilant
trop étroitement expérience et discursivité, aurisqued’évincer l’écart qui
subsisteentreelles.Oncomprend dès lors quela saisiedes affectspuisseposer
quelquesdiffcultésàunetelleposture,celle-cilessaisissantàmi-parcoursdans
leurcommunicationpublique,par unemodalitépleinementdiscursive.
9Cetteremarquerelèvedel’évidences’agissantdesenquêtesparentretiensouparquestionnaires.
Cependant,l’argumentvautégalementpourlestravauxethnographiquesetpourlesenquêtes
quantitatives, si l’on admet que l’intelligibilité du monde social – et donc les qualités qui
le rendent descriptible et mesurable – est informéediscursivement. La confusionentre les
« thèmes» et les « ressources» est une critique que les ethnométhodologues ont coutume
d’adresseràla sociologieclassique(ZimmermanetPollner1971).
25Lejusteetl’injuste
Afn d’éviter la reconduction des malentendus générés par des
interprétations teintées de nominalisme ou excessivement centrées sur les médias, il
nous paraît opportun d’introduire quelques précisions qui, si elles n’ont pas
été explicitement formuléespar Jean Widmer, n’en sont pas moins fdèles au
mode d’analyse praxéologique qu’il nous a enseigné. S’agissant du tournant
linguistique, une démarche praxéologique exclut de considérer le monde
social comme unphénomène purement discursif,et plusencore dele réduire
à sa seule expression dans des discours médiatisés. Autrement dit, ce mode
d’analyse n’a pas pour conséquence de replier la sociologie sur la seule
analyse de discours et moins encore sur une analyse des discours médiatiques.
En revanche, l’analyse praxéologique suggère que les pratiques langagières
contribuent à l’institution et à l’organisation du monde dont elles rendent
compte. De même, s’agissant de la médiatisation de la société, une posture
praxéologique interdit de considérer a priori les médias comme la seule
instancedemédiation sociale.En revanche,ellepermetd’observeretdedécrire
comment des instances garantes de l’objectivation de la vie sociale prennent
enconsidérationl’existencedesmédiaspourorienterdespansentiersdeleurs
activités. En ce sens, elle invite à douter qu’une analyse sérieuse du monde
social puisse fairel’impasse sur les phénomènes discursifsen général, et sur
l’activitédesmédiasenparticulier.
Ces mises au point préalables mettent en perspectiveles efforts consentis
parJeanWidmeràlafoispourconvaincre sescollèguessociologuesde traiter
les phénomènes langagiers comme un thème de rechercheàpart entière, et
pour s’opposeràl’institutionnalisation d’une science autonome de la
communication et des médias.Selon lui, la sociologieapour vocation d’analyser
l’auto-constitutiondescollectivitésetellenepeutparveniràélucidercomment
cettedimension proprement politique s’accomplit dans lessociétés modernes
et démocratiques qu’àcondition de prendreenconsidération
l’effcacitéinstituantedes pratiques langagières en général et des discours médiatiques en
particulier.Ence sens,l’analysedediscours est unaspect essentiel de toute
sociologiegénérale.Àcetitre,touteslesfacultésdesciencessocialesdevraient
l’enseigner,mais elle n’aaucunementvocationà s’autonomiser pour devenir
10unediscipline spécialisée .
10Il vaut la peine de signaler que ces avancées théoriques sont concomitantes avec les efforts
queJeanWidmeraconsacrésaulancement,àl’Université deFribourg,d’unDomaine des
sciences de la société. Son projet initial était de rassembler toutes les chaires dévolues à
26HommageàJean Widmer
3.Uneproblématisationdelasociologiedesproblèmessociaux
Dès sa titularisation en 1990, Jean Widmer a pris appui sur ces avancées
théoriques pour lancer de vastes enquêtes visant à élucider les formesde
publicitédémocratiqueaccomplieparlesdiscoursdesmédias suisses.
Dans ses enseignements, il a proposé d’analyser les discours médiatiques
comme des pratiques instituantes, constitutives des opérations proprement
politiquesparlesquelles unecollectivité s’objectivedemanièreà s’offriràla
réfexionetàl’actiondesesmembres.Afnderendreopérationnellecetteidée
initiale en un programme de recherches empiriques, il a concentré son
attentionanalytique surlesprocéduresmisesenœuvreparlesmédiaspourdéfnir
desproblèmespublics.Danscetteperspective,l’analysedétailléedesdiscours
médiatiques a pour tâche de repérer comment est défni le caractère
problématiquedecertaines situations,et surtoutcommentcesdiscoursl’attribuentà
unecollectivité qu’ilsconstituentenluidispensantlesprises–ou,autrement
dit, les appuis –nécessaires pour agir sur elle-même, en vue de résoudre le
problèmedontelleestaffectée.
Cette piste de recherche s’inspire explicitement de la sociologie des
pro11blèmes sociaux , mais elle creuse un sillon parallèle. En effet,la sociologie
des problèmes sociaux étudie la défnition de situations problématiques et la
formequi leur est conférée,essentiellement au cours de leur traitement
institutionnel. Par contraste, l’approche praxéologique se concentre plutôt sur les
modalitésd’auto-constitutiondescollectifspolitiquesrenduespossiblesparle
modelagedesproblèmes sociaux.Danscetteperspective,laformeacquisepar
leproblèmen’estpasétudiéepourelle-même,maispourlesprisesqu’elleoff re
pour la réfexion et pour l’action, c’est-à-direen tant que médiation quiassure
l’objectivationd’unecollectivitépolitiqueaux yeuxde sespropresmembres.
Cette manière particulière d’aborder les problèmes sociaux a été élaborée,
miseàl’épreuveetaffnéeàl’occasiond’unerecherche,mandatéeparl’Offce
fédéralde la santé publique et de l’Institut universitaire de médecine sociale
l’enseignement des sciences sociales, lesquelles étaient jusqu’alors dispersées dans trois
facultésdistinctes.
11Dansles
textespubliésaudébutdesannées1990,JeanWidmerfaitréférenceàlaproblématiquedesproblèmes sociauxdéveloppéedanslamouvancedes
sociologiesdites«interpré-
tatives»,dontilmentionneenparticulierlessynthèsesétabliesparBlumer(1971)etBengHuat (1979). À l’époque, il signala à ses étudiants l’enquête, dont il avait immédiatement
perçu les profondesconvergences avec sa propre démarche, menée par Louis Quéré et
MichelBarthélémy(1991) surlaprofanationducimetièrejuifdeCarpentras.
27Lejusteetl’injuste
12etpréventivedeLausanne ,consacréeau traitementmédiatiqueduproblème
deladrogue.Dans sesprésentationsinitiales,JeanWidmeraindiquéque son
objectifn’était pas d’analyser la «construction du problème de la drogue»,
mais qu’il entendait la traiter comme un «environnement privilégié» pour
étudierlacollectivitépolitique suisse :
«La drogue est un problème. Tout problème à la formeAest
unproblèmepourB. L’attention seportegénéralement surA.En
analysantlesphotographiesdepresse,nousnousarrêteronsàB:
àlamanièredontB se représenteA.[…]
La drogue est un problème social. C’est dire que le problème
ne s’épuise pas dans les raisons individuelles des drogués. Ni
même danslescauses sociales deleurdépendance.
Lespréoccupations collectives qui amènent à se préoccuper d’eux et à s’en
préoccuper d’une certaine manière déterminent aussi la nature
duproblème.»(Widmer1993: 7,lesgras sontdel’auteur)
Cette formulationdédouble la métaphore de la «construction sociale de la
réalité». Elle indique en effetque la «construction» d’un problème social
va nécessairement de pair avec celle de la collectivité qui en est affectéeet
quiagitpour y remédier.De telle sortequ’étudierlamanièredontlesmédias
présentent le problème de la drogue, c’est rendre compte du travail
d’autoinstitution d’une communauté qui, en élaborant les défnitions de la situation
appelée à structurer le monde vécu de ses toxicomanes, manifesteet affrme
les principes normatifsqui président aux rapports qu’elle entretient à
ellemême :
«De manière élémentaire, un problème social comporte une
articulation du type: “Le comportement deAest un problème
pour B, l’énonciateur du problème.” Les abréviationsAet B
désignent des catégories mutuellement exclusives. En principe
donc, unepersonnepeutêtrecatégoriséecommeAoucommeB,
maisnoncommeAetB.[…]
12Cetterechercheadonnélieuàdenombreusespublications,enparticulier:WidmeretZbinden
Zingg (1993), Boller et al. (1995), Widmer et al. (1996). L’ensemble de ces recherches a
donnélieuà unepublicationde synthèseWidmeretal.(1997).
28HommageàJean Widmer
Examiner la manière dont la presse illustre le problème de la
drogue est donc une manière d’examiner comment B construit
A. Faire des hypothèses sur les déterminations qui rendent cette
construction acceptable revient à examiner les fonctionsque
cette construction exerce sur B, “Monsieur tout le monde”, et
partant surA,les
toxicomanes.»(Widmer1992:59-60)
Cesformulationsinitialesdelaproblématiquenesontpasdépourvuesd’ambiguïtés.Enparticulier parce qu’ellesreprennent explicitement la métaphore
dela«construction»,alorsmêmequel’approchepréconiséeparJeanWidmer
rompt avec les principes fondateurs des acceptions nominalistes, sceptiques
et critiques du constructivisme. En effet, sila tradition nord-américaine de la
sociologie des problèmessociaux a profondément inspiréJean Widmer,c’est
avanttoutpour sonaccentsurlespratiquesdiscursivesd’attributionmutuelle
d’identités.Aufldutemps,et enparticulierdanssa réception européenne,la
sociologieinteractionnisteaprogressivementprisuntournominaliste,tendant
àinstaurerune distance sceptiqueentrela réalité sociale etsaconstruction
discursive. Danslesversionscritiques,laconstruction fnitparêtre rapportée
àuneactionstratégique,parfoisdélibérée,decertainsacteurs,parexempleles
journalistes.Cequiaétéperdudanscetteévolutionestl’élaborationmutuelle
–cequelesethnométhodologues désignentparlaréfexivité–dulangageetde
l’ordre social, quicontraintàprendreausérieux les pratiques concrètes,que
celles-ci soientlangagièresounon.
Dans les premiers travaux que Jean Widmer a consacrés à la toxicomanie,
cette orientation pragmatiste était plus suggérée qu’elle n’était explicitement
formulée.Maisl’avancementdel’enquêteaétérythmépardesmisesaupoint
régulières, qui ont été l’occasion d’en spécifer les principes. Il y est revenu
dès sespremiersexposés visantàélucider«commentlapressephotographie
leproblèmedeladrogue»(Widmer1993).Il yindique trèsclairementque si
la toxicomanie est construite par un discours social, celui-ci n’est pas
assimilable aux discours médiatiques, et que ces derniers relèvent d’un travail
collectifdontledéroulement nepeutenaucuncasêtredécrit comme uneaction
stratégique
:
«Lesmédiasnecréentpaslesproblèmes.Parcontre,ilsleurdonnentformeetassurentleurdiffusion.
Lesmédiassontl’ensembledusystèmedontlesjournalistesnesont
qu’unélément.Leurdépendancedesconditionsorganisationnelle,
29

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