Les musées sont-ils condamnés à séduire ?

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Depuis 40 ans, la France connaît un boom des musées et des expositions blockbusters qui va de pair avec un accroissement continu de la fréquentation des publics. Les défis et les enjeux sont grands pour les musées aujourd'hui, dans un contexte où les logiques marchandes sont toujours plus poussées.


Or, les musées restent avant tout des lieux de diffusion de la connaissance qui réinventent continuellement leurs formes et leurs supports de médiation. Multimédias, cartels, audioguides ou fascicules d'aide à la visite peuplent l’espace muséal et façonnent le discours muséographique, qui n’est au fond que l’expression d’un point de vue sur une question (d’art, de société, scientifique) et une manière d’accompagner les visiteurs dans leur exploration des collections.


Les musées sont-ils condamnés à séduire ? Et autres écrits muséologiques est un recueil de textes de Daniel Jacobi faisant l’inventaire de 40 ans de recherche. Spécialiste de la question muséale, il est le fondateur d’un des laboratoires français les plus importants sur la question et qui a largement fait école et essaimé à travers le monde.


Cet ouvrage, qui pense le musée comme un média, propose d’investiguer les grandes problématiques muséologiques actuelles. Chacun des chapitres contribue à l’élaboration progressive d’une véritable théorie muséologique sur laquelle il faudra compter dans les années à venir pour comprendre le futur des musées.


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EAN13 9791092305401
Langue Français

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Daniel JACOBI

LES
MUSÉES
SONT-ILS
CONDAMNÉS
À SÉDUIRE ?
Et autres écrits muséologiques

[LES ESSAIS MÉDIATIQUES]

[COLLECTION LES ESSAIS MÉDIATIQUES]
dirigée par Michaël Bourgatte

Daniel JACOBIest professeur des universités et chercheur dans
le laboratoire Culture et Communication du centre Norbert Elias
(UMR 8562 – EHESS-UAPV-CNRS). Ses recherches portent
sur la diffusion de la culture scientiique et technique, la
muséologie et la sociolinguistique. Il a conduit de multiples enquêtes
sur l'évaluation des projets et des dispositifs d'éducation non
formelle dans les équipements culturels et s’est intéressé aux
pratiques de fréquentation des lieux de la culture.

Mise en page : MkF studio

Corrections et relectures : Jérôme Sich

WWW.MKF ED I T I O N S.CO M

© MkF éditions, 2017
Isbn 979-10-92305-39-5 / Ean-9791092305395
Droits de reproduction réservés aux organismes agréés ou ayants droit.

[2]

Daniel JACOBI

LES
MUSÉES
SONT-ILS
CONDAMNÉS
À SÉDUIRE ?
[et autres écrits muséologiques]

[3]

[LA COLLECTION]

Les Essais médiatiquesdonnent aux lecteurs les
clefs d’un débat sur les enjeux culturels, économiques,
politiques et sociologiques liés aux médias et à la
médiation. L’objectif est de permettre à chacun de se
forger une opinion et d’appréhender ce qui se joue
actuellement dans notre société, dans le cadre d’une
rélexion ouverte et critique.
Chaque pan de notre vie est aujourd’hui concerné
par les médias et les systèmes médiatiques. Ils nous
entourent et sont omniprésents dans notre quotidien :
la presse, la radio ou la télévision, bien évidemment,
mais également tout un ensemble de formes
médiatiques telles que les rassemblement citoyens, les
festivals, les expositions… Par ces biais, nous nous
distrayons, nous nous informons, nous nous cultivons,
nous façonnons nos représentations et nos idéologies.
Il s’avère aujourd’hui essentiel de s’interroger sur
la relation que chaque individu entretient avec ces
formes médiatiques. Il importe également de se
pencher sur les mutations de notre société façonnée
par des médias et des médiations qu’elle a elle-même
fabriquées.

[4]

Pourquoi une importance toujours plus grande
est-elle donnée aux systèmes médiatiques dans notre
société ? De quelle manière impactent-ils notre
relation au monde ? Quel portrait dressent-ils des
événements qui ponctuent notre quotidien ?
La collection souhaite mettre l’ensemble de ces
questions en débat.
Pour y répondre, nous souhaitons privilégier une
rélexion pluridisciplinaire et transversale. Ainsi, des
approches anthropologiques, communicationnelles,
économiques, ethnologiques, historiques,
philosophiques ou encore sociologiques vont se croiser et
se côtoyer.
Il importe à la collection de mettre en discussion
un phénomène complexe ain queLes Essais
médiatiquesrencontrent un écho tant par leur capacité à
poser des questions que par leur intention de réunir
une somme d’exposés lucides et éclairés sur le sujet.

[5]

Les musées sont-il condamnés à séduire ?

[SOMMAIRE]

[6]

INTRODUCTION

LES MUSÉES SONT-ILS CONDAMNÉS
À SÉDUIRE TOUJOURS PLUS DE VISITEURS ?

LES FORMES DU SAVOIR DANS LES PANNEAUX
DES EXPOSITIONS SCIENTIFIQUES

LES ÉTIQUETTES DANS LES MUSÉES

LES MAQUETTES DANS LES EXPOSITIONS
ARCHÉOLOGIQUES : ENTRE REPRÉSENTATION
ET IMAGINAIRE

DISCOURS D’EXPOSITION ET POINT DE VUE

ECRIRE SUR L’ART CONTEMPORAIN

UN PARCOURS D’INTERPRÉTATION
ET SES PUBLICS

LA FRÉQUENTATION DU PATRIMOINE ANTIQUE :
PUBLIC TOURISTIQUE, VISITEURS DE
MONUMENT ET VISITEURS DE MUSÉE

[7]

P.8

P.14

P.36

P.72

P.106

P.138

P.167

P.198

P.252

Les musées sont-ils condamnés à séduire ?

[INTRODUCTION]

[8]

introduction

Au milieu des années 1980, alors que s’achève
pour moi un cycle de recherche sur la vulgarisation
scientiique, je suis sollicité par la nouvelleCité des
Sciencesde La Villette (qu’on a délibérément décidé
de ne pas appelermusée) comme spécialiste de culture
1
scientiique et des sciences du langage , notamment
pour travailler sur la mise en place d’un programme
d’expositions. Sociolinguiste, amateur d’art et visiteur
dilettante de musées, je m’engage alors dans une
collaboration qui va me conduire à travailler sur les
panneaux d’expositions. En dehors de quelques
travaux sociologiques et de recherches en didactique
des sciences, la recherche française sur les musées est
encore balbutiante.

Plus tard, je serai également amené à piloter des
enquêtes de publics, m’intéressant à la fois aux contenus
d’expositions, aux visiteurs et à la relation que l’un et
l’autre entretiennent. En dehors de laCité des Sciences,
je travaillerai avec de nombreuses institutions :
Le Louvre, Le Muséum d’histoire naturelle de
Marseille, le conservatoire des Ocres et de la couleur
à Roussillon, le musée départemental de l’Arles
Antique…

1
En 1984, sous la direction stimulante de Jean Peytard†, j’avais soutenu un doctorat
d’État de linguistique sur la popularisation des sciences :Recherches sociolinguistiques
et interdiscursives sur la diffusion et vulgarisation des connaissances scientiiques. hèse
soutenue à Besançon, le 30 novembre 1984 (université de Franche-Comté).

[9]

Les musées sont-ils condamnés à séduire ?

Parallèlement,Expo-médiaavait été créée au sein
de l’associationPeuple et Cultureet j’avais été sollicité
pour écrire un premier exposé pour un colloque
au milieu des années 1980. J’ai, depuis, dirigé de
nombreuses études, publié plusieurs dizaines d’articles
et numéros de revues, ainsi que deux ouvrages
de muséologie.

Puis sont venues : la création du premier DEA de
muséologie qui marque les premiers pas de la
recherche et de la formation sur les expositions, le
patrimoine et les musées à l’université ; la naissance
de la revuePublics & Musées; le lancement du
premier programme de recherche en muséologie par
le ministère de la Recherche. Rejoignant l’université
de Bourgogne comme professeur, je crée en 1993 un
laboratoire de recherche, une formation pour les
professionnels et rejoins le DEA de muséologie
piloté par l’université de Saint-Étienne tout en
travaillant en étroite relation avec l’OCIM. Plus tard,
j’installerai à l’université d’Avignon le plus important
laboratoire français sur la question et qui a largement
fait école et essaimé depuis : le laboratoireCulture et
Communicationmaintenant intégré à l’UMR
Norbert Elias.

[10]

introduction

Dans ce contexte, et avec d’autres, nous avons
progressivement choisi d’effacer les frontières entre
catégories de musées.Tous ont en commun leur
relation avec les collections à transmettre et
l’organisation d’expositions. C’est l’exposition, considérée
comme un média singulier et un dispositif de
communication proposé aux visiteurs qui est notre
objet d’étude.

Si la recherche en France a débuté dans les lieux
d’expositions scientiiques, nous avons, contrairement
à la tradition anglo-saxonne, plutôt mis en œuvre des
méthodes de recherche transversales susceptibles
d’être adaptées à n’importe quel domaine
muséographique : les sciences, les musées de société, les beaux
arts et même l’art contemporain.

Enin, dernier axe de travail : nous avons eu la
chance de faire de la recherche en muséologie au
moment où le boom des musées a été à son sommet
dans notre pays et où la demande sociale en expertise
et en recherche a été forte. C’est ce qui a fait que nous
avons été très sollicités et que les étudiants qui ont
travaillé avec nous ont bénéicié d’un excellent accueil
partout où ils ont mené des recherches.

[11]

Les musées sont-ils condamnés à séduire ?

Le temps n’était-il donc pas venu de faire un point,
voire de tenter de dresser un bilan du chemin
parcouru ? C’est, d’une certaine façon, le propos de
ce livre.Les musées sont-ils condamnés à séduire ?
Et autres écrits muséologiquesest un recueil faisant
l’inventaire de 40 ans de recherche. Un livre dans lequel
j’essaie de m’emparer d’une question tout à fait
centrale pour la vie des musées, mais plus largement
la vie culturelle et sociale de nos sociétés
contemporaines : les institutions muséales et patrimoniales
sont-elles condamnées à une quête effrénée de
reconnaissance et d’ouverture aux publics et dans
un contexte de mondialisation ?

S’il est soumis à des logiques marchandes de lux,
le musée approché comme un média reste un lieu de
diffusion de la connaissance qui réinvente
continuellement des formes de médiation : à travers les
panneaux contenus dans les expositions qui servent à
appuyer le discours muséal, avec les maquettes qui
inscrivent les objets de l’exposition dans leur
environnement ou sur les étiquettes qui contiennent des
informations utiles à la description des artefacts. Des
textes qui, précisément, parsèment l’espace muséal et
qui participent de la construction de notre rapport
aux musées : textes de médiation, critiques de
professionnels dans la presse, etc.

[12]

introduction

Je n’oublie pas, enin, de m’intéresser au statut lottant
du discours muséographique, unconstruitqui n’est au
fond que l’expression d’un point de vue sur une
question (d’art, de société, scientiique) et une manière
d’accompagner les publics dans leur exploration des
collections. Des publics qui croissent
continuellement grâce au tourisme de masse, mais qui ont des
aspirations variables qu’il faut toutes satisfaire.

L’ouvrage propose donc un programme
d’investigation des grandes problématiques muséologiques.
Chacun des chapitres contribue à l’élaboration
progressive d’une approche dont les contours prennent
forment au il de la lecture pour aboutir à l’élaboration
d’une théorie muséologique. Et c’est à la lumière de
cela qu’il faut lire ces écrits qui, en tout cas je l’espère,
apportent et proposent d’indispensables matériaux.

Daniel JACOBI
Arles – Avignon. Automne 2016.

Je n’ai, à dessein, cité aucun nom dans cette brève introduction. Je dois évidemment
beaucoup à tous ceux que j’ai rencontrés lors de mon entrée en muséologie. Ceux avec qui
j’ai travaillé ou ceux qui m’ont passé commande de choses à faire. Par ordre chronologique
se reconnaîtront : G. Delacôte et J.-L. Martinand, E. Jacobi, C. Carrier, Y. Le Coadic,
J. Davallon et H. Gottesdiener, B. Schiele, J. Eidelman, M. Van Praët, P. Guillet,
M.-S. Poli, G. Ferrières, N. Authissier†, G. Bertrand.

[13]

Les musées sont-ils condamnés à séduire ?

[LES MUSÉES
SONT-ILS CONDAMNÉS
À SÉDUIRE TOUJOURS
PLUS DE VISITEURS?]

[14]

chapitre 1

LE MUSÉE INSTITUTION IMMUABLE?

À la question « Qu’est-ce qui a changé dans les
musées ? », il est sans aucun doute possible d’apporter
bien des réponses. Les musées sont plus nombreux :
on en a beaucoup construit et aménagé. Les musées
ne sont plus prioritairement des équipements consacrés
aux beaux-arts. Beaucoup d’entre eux ont été rénovés
ou agrandis. Leurs responsables, comme leurs
employés, se sont professionnalisés et leur muséographie
est de meilleure qualité. Les nouvelles technologies
de communication et d’information ont été
introduites et y ont trouvé des terrains d’application
remarquables… et ainsi de suite.
Tout cela est sans doute avéré. Pourtant, on
soutiendra ici un point de vue un peu différent : c’est
l’introduction de la dynamique communicationnelle
dans le monde des musées qui a signé leur véritable
transformation. Et l’indice le plus visible de cette
mutation est l’importance de la place dorénavant
occupée par les expositions. Autrefois, on allait
au musée. C’est-à-dire qu’on se rendait dans une
institution immuable, rassurante, pour y admirer des
œuvres reconnues, des objets remarquables ou des
spécimens de référence. Aujourd’hui, on va voir une
exposition. C’est-à-dire quelque chose d’inconnu,
de surprenant, un autre regard. Le musée était

[15]

Les musées sont-ils condamnés à séduire ?

(et demeure) une institution. L’exposition, c’est le
média privilégié dont s’emparent les musées pour
devenir des institutions culturelles davantage
intégrées dans la société de consommation et de
loisirs. La tyrannie de l’exposition signe l’irrésistible
irruption de la communication dans le monde
des musées.
Le fait que c’est dorénavant le média exposition
qui rythme la vie des musées a une série de
conséquences qui seront évoquées en quelques tableaux,
volontairement esquissés à grands traits et sans l’arsenal
de preuves, de notes et de références convoqué
habituellement par les chercheurs en muséologie.

QUAND L’EXPOSITION EFFACE LA COLLECTION

Le conservateur (l’appellation réfère
inexorablement au rôle antérieur du musée) est contraint de
devenir un auteur d’exposition qui, le vernissage de
« sa » dernière exposition pas encore achevé, travaille
déjà à la conception des prochaines expositions,
consacrant ainsi l’éphémère et le renouvellement
comme modèle de fonctionnement du musée. Ces
messages (culturels) qui se succèdent et se
renouvellent de plus en plus rapidement correspondent à
l’économie de tous les médias. L’annonce de la nouvelle
exposition, et surtout la campagne de communication
conçue autour d’elle, avec le côté mondain de

[16]

chapitre 1

l’inauguration ou publicitaire (les affiches dans les
vitrines des commerçants et, à Paris, dans les couloirs
du métro), est la façon dont le musée clame à
l’extérieur que le cœur de la machine bat encore, qu’il est
bien vivant.
Arrivé un jour, dans une grande ville en région, je
m’enquiers du lieu où est situé le nouveau musée d’art
moderne, excité à l’idée de découvrir un nouvel
équipement contemporain et ses collections réputées (à
cause des échos latteurs dont les revues spécialisées
s’étaient faites l’écho). Je parviens non sans mal à
proximité du musée perdu au fond d’une banlieue
verdoyante et pavillonnaire. Pour m’aider, le chauffeur
du bus urbain (il avait dû demander lui-même à un
autre chauffeur le bon arrêt pour le musée) me dit :
«C’est par là» signiiant ainsi combien il est cruel de
vériier que la notoriété du nouveau musée qui semble
très assurée au niveau national peut être mise à mal
par l’ignorance de tous ceux qui habitent la ville ou
même le quartier qui l’abrite.
C’est un jour de semaine. Il est 10 heures du
matin. Je suis seul. Le quartier pourtant très habité
est calme : les enfants sont à l’école et ceux qui
travaillent ont déjà quitté ce quartier résidentiel. Je
perçois l’architecture de brique du bâtiment au sein
d’un grand parc parsemé de sculptures. J’erre quelque
temps à la recherche de l’entrée. Quelle tyrannie

[17]

Les musées sont-ils condamnés à séduire ?

(architecturale ?) a interdit que soit proposée ne
serait-ce qu’une minimale signalétique d’orientation ?
Enin je perçois une sorte de sas d’entrée dans ce lieu
désert et silencieux. Je trouve une porte. Je la pousse.
Ouf, elle n’est pas fermée à clef. J’arrive dans un hall
d’accueil désert. J’attends un bruit : passent au loin
deux hommes qui transportent une caisse
volumineuse. J’attends et je consulte les affiches. Au moment
où je me dirige vers une sorte de comptoir sur lequel
il me semble apercevoir des dépliants, les deux
hommes reviennent, sans la caisse.
Je m’adresse donc à eux et les interpelle :
- Bonjour et pardonnez-moi de vous déranger.
Est-ce qu’on peut visiter le musée ?
- Tiens, il n’y a personne ? Ah, mon pauvre
monsieur vous tombez mal : il n’y a rien...
Interloqué et persuadé que la réponse visait
seulement à se défaire d’un importun, j’avance d’une
voix polie :
- Mais par les vitres, en arrivant, j’ai vu, me
semble-t-il de grands et beaux tableaux dans les
salles…
- Où cela ? me répond soupçonneux l’un des deux
porteurs. Vous n’avez vraiment pas de chance,
nous venons de démonter l’expo X. Et l’expo Y ne
sera prête que dans dix jours. Désolé, ajoute
l’homme devenu affable et presque souriant.

[18]

chapitre 1

L’histoire peut s’arrêter là. Pour l’anecdote, ajoutons
que j’ai évidemment visité ce musée une fois le
quiproquo réglé. J’ai lâné seul dans les salles de la
collection permanente. Seul, car un matin de semaine
en région les visiteurs sont rares avant que n’arrivent
les premiers groupes scolaires. Moment parfois
magique que celui, dans une belle lumière d’hiver,
où l’on peut admirer, en tête à tête, des œuvres d’art
moderne. On a alors le sentiment d’une sorte
d’intimité avec l’œuvre et son accrochage, dans un lieu
pensé pour l’accueillir. Mais c’est évidemment ce
malentendu qu’il convient d’interroger. Comment
comprendre que les employés d’un musée puissent
intérioriser l’idée qu’il n’y ait « rien à voir » dès lors
que l’exposition permanente est seule visible ?

LA COURSE À L’AUDIENCE

Une conséquence quasi immédiate de l’orientation
communicationnelle est l’inquiétude que l’on ressent
partout dans les échanges avec les professionnels
quant à la fréquentation. Passer du paradigme de la
collection et du conservateur à celui du média exposition
n’est pas une évolution quelconque, mais une rupture.
Autrefois, la qualité des fonds, l’étendue et la richesse
des collections, leur ancienneté et leur réputation
suffisaient à assurer l’attractivité d’un musée.

[19]

Les musées sont-ils condamnés à séduire ?

Dorénavant, sa réputation comme sa notoriété sont
aussi, sinon proportionnelles à son audience, en tout
cas dépendantes d’elle.
La fréquentation semble dessiner ainsi un nouveau
paysage culturel dans lequel les établissements sont
classés, un peu comme dans les compétitions
sportives, dans des divisions différentes : d’un côté,
les grands équipements nationaux (et parisiens) qui
accueillent les visiteurs par millions et à l’opposé tous
les musées en région ou de grandes villes qui font
moins de 20.000 entrées à l’an. Entre ces deux pôles,
un petit groupe : les musées qui parviennent à passer
la barre des 300.000 visiteurs. Les musées n’exhibent
plus leur catalogue, ils se contentent d’afficher
la courbe d’évolution du nombre d’entrées. Leur
notoriété semble être tributaire de leur audience. De
la dernière grande exposition Cézanne, faut-il retenir
la nouvelle lecture de l’œuvre du grand maître aixois
qu’elle a proposée ou simplement noter qu’elle n’est
pas parvenue à battre le record du nombre d’entrées
(c’est à peu près le titre de l’article paru dans le très
sérieux journalLe Monde) ?
Certes, les musées ne sont pas encore soumis à la
tyrannie de l’audimat, invoqué par les responsables
des chaînes de télévision pour déplacer un
programme, voire le supprimer. Et l’économie de la
culture n’est pas dépendante pour sa survie et son

[20]

chapitre 1

développement du nombre de billets payants vendus
et des recettes que les entrées procurent. Mais il est
néanmoins habituel que les responsables d’un musée
dont la fréquentation diminue, perplexes, cherchent
à faire quelque chose, ne serait-ce que pour stabiliser
la fréquentation.Tous les lieux d’exposition et
d’interprétation, du monument historique au musée d’art
contemporain, du muséum au centre de culture
scientiique en passant par les écomusées et les musées
de société, s’inquiètent de leur lux de fréquentation,
ne serait-ce qu’à l’aide d’indicateurs aussi
rudimentaires que la billetterie et le registre des visites de
groupes scolaires. Une institution, quelle qu’elle soit,
qui voit sa fréquentation léchir fortement est
inquiète pour son avenir.
Comptable des ressources que les pouvoirs publics
lui attribuent, elle se sent contrainte d’obtenir des
résultats. Il est devenu impensable de réclamer des
investissements ou des crédits conséquents de
rénovation sans avancer et proposer des objectifs en matière
de nombre de visiteurs. «C’était une petite exposition,
faite avec les moyens du bord, mais elle a quand même
fait 30.000 entrées» me dit en aparté un professionnel
que je complimente pour la qualité de son travail
alors que l’exposition en question est déjà démontée.
La nouvelle unité de mesure de qualité de l’expographie
serait-elle le millier de visiteurs ?

[21]

Les musées sont-ils condamnés à séduire ?

Les interrogations quant à la fréquentation
correspondent à ce que, dans l’économie d’autres médias,
on appelle l’audience. Le mot audience est peu
souvent utilisé dans le cas de l’exposition. Il est clair
pourtant que lorsqu’on parle aujourd’hui de l’audience
d’une revue, ou d’un magazine culturel télévisé, on
fait bien plus que de s’interroger sur le nombre de ses
lecteurs ou de ses spectateurs. On prend aussi en
compte la nature et la qualité des récepteurs ainsi que
leurs usages. L’audience est tout à la fois la mesure
d’une quantité, par exemple le nombre de visiteurs
qui viennent au moins une fois dans ce musée, et
l’intérêt porté à l’exposition par le public. Fréquentation
ou audience, on voit bien que de toute manière
l’exposition a partie liée avec la question de la réception.

LE PUBLIC ET L’ENTRÉE EN SCÈNE DES VISITEURS

Il est devenu aujourd’hui impensable de présenter
un projet quel qu’il soit (nouveau musée, nouvelle
présentation, exposition temporaire) sans préciser à
qui cette exhibition est destinée. Il est sans doute vrai
que cette précision ne signiie pas réellement que
tout promoteur de projet soit une victime de la
tyrannie de la demande. En réalité, très rares sont
aujourd’hui les expositions en vue desquelles de
longues études préalables se sont sérieusement

[22]

chapitre 1

préoccupées d’étudier la clientèle potentielle visée.
Mais il est sûr que mettre en avant de façon obligée
la igure du récepteur est un autre signe de l’importance
du tournant communicationnel.Toute exposition est
faite pour être vue : le concepteur qui écrit une
exposition prévoie et inscrit en creux dans son
discours la place du récepteur.
On communique, même si l’on s’en défend au nom
de l’exigence de qualité, pour être reçu, entendu,
et compris. La perspective communicationnelle, en
ancrant l’idée qu’une exposition ne peut être déinie
à partir de la seule compétence scientiique et esthétique
des conservateurs, a contribué à mettre l’accent sur
tous ceux qui fréquentent les musées et les
expositions, c’est-à-dire ce que l’on appelle le public. En
plaçant le public au premier plan, c’est donc aussi
la notion de réception qui sort de l’ombre (par
opposition au travail de production de l’exposition qui
revient au conservateur, au commissaire, au chef de
projet ou à tout autre expert).
Comment est approchée la réception dans le cas
de l’exposition ? L’usage est dans ce cas de parler de
visite. La déinition est déjà ancienne dans notre
langue : le fait de se rendre dans un lieu pour le voir,
le parcourir (le mot entre dans notre langue avec
ce sens en 1580). Et, le mot, aujourd’hui encore, est
précieux en ce qu’il implique l’idée du nécessaire

[23]

Les musées sont-ils condamnés à séduire ?

déplacement pour se rendre au musée ou dans le lieu
de l’exhibition. Public et visite sont des termes
phares, parce que les plus fréquemment employés
pour évoquer la réception. En citant le public,
on convoque une double image de la réception et du
projet de visite.
La première est objective et plutôt restrictive :
le public, c’est l’ensemble des personnes lisant,
entendant ou voyant une œuvre ou un spectacle (le mot
est attesté dès 1688). Parler du public d’une exposition
désignerait donc strictement la population délimitée
d’individus qui, de leur plein gré, ou de façon captive,
découvrent l’exposition. L’ensemble donc (quelle que
soit la taille de cet ensemble) de ceux qui parcourent
ou consultent, seuls ou accompagnés, librement ou
guidés, les unités exhibées le long du parcours.
Public est ici presque neutre : une addition,
aléatoire et arbitraire, de personnes. La seconde est
beaucoup plus large et marque une ambition de
diffusion culturelle, comme en atteste le sens de
l’épithète public qui réfère simplement à la nature de
l’échange. Est public un message destiné à tout le
monde (l’antonyme serait privé). C’est pourquoi le
substantif (le public) correspond aussi à l’idée de
masse, ou de totalité. Le public, c’est tout le monde,
la totalité de la population. Et on sent bien que cette
conception correspond, au moins implicitement, à un

[24]

chapitre 1

projet d’augmentation de l’audience ou de conquête
culturelle quelque peu militante.
S’opposent ainsi deux visions antagonistes du projet
d’exposition. L’une qui propose que chaque
exposition ait à trouver ou construire son public (il est alors
restreint). L’autre, au contraire qui prétend que
l’exposition, au moins par principe, serait destinée à tous,
à l’ensemble d’une population, à la masse
indifférenciée. Est-on plus explicite en nommant visite l’activité
de réception d’une exposition ? Qu’est-ce au juste
qu’une visite (d’exposition) ? L’appellation est
évidemment en relation avec la nature même de
l’exposition qui contraint le sujet à parcourir l’espace
et à sélectionner des points de vue sur les œuvres.
Mais une description plus précise de la réception
suppose de ne pas confondre le procès de
communication (la visite) et les acteurs impliqués (les visiteurs).
D’un côté des sujets qu’il faut identiier et
nommer, de l’autre, un processus. Le propre d’un
sujet impliqué dans un procès est un « faire » : dans
ce cas visiter. La description de la réception suppose
donc toujours des actants (ou sujets), les actions ou
« l’agir » qu’il met en œuvre, et enin le nom du
procès lorsque ce dernier est achevé (« procès
accompli ») : la visite est le résultat de l’activité d’un visiteur
visitant une exposition.

[25]

Les musées sont-ils condamnés à séduire ?

Il est intéressant de noter que, dans leurs échanges,
les professionnels utilisent d’autres dénominations
pour désigner soit l’acteur (le visiteur), soit le faire
(visiter), soit le procès accompli (la visite). Par exemple,
on dit que quelqu’un parcourt (faire = parcourir) une
exposition ; il est clair que le procès est un parcours.
Mais cet individu n’est pas dénommé un «
parcoureur ». Quelles sont les activités d’un amateur
(d’exposition) ? Il aime (ou goûte) les œuvres et le
procès pourrait être la délectation. Visiter une
exposition est une désignation générique impliquant
nécessairement de se déplacer d’abord, mais aussi de
lire, consulter, reconnaître, goûter et ainsi de suite.
La multiplicité des désignations de procès
accomplis renvoie certes à la variété des faire, mais aussi à
la diversité des buts choisis par les auteurs
d’expositions tels que faire apprendre, informer, faire découvrir
ou donner le goût de, pour ne citer que des buts bien
contrastés. Toutcela est connu, attesté. Pourquoi
donc préférer parler seulement de public ?

L’INVENTION D’UN RÉCEPTEUR FICTIF:
LE GRAND PUBLIC

Qui n’a entendu, participant à une réunion où est
discuté le projet d’une nouvelle exposition, qu’il s’agit
d’une exposition grand public ou d’une exposition

[26]

chapitre 1

tous publics ? Il y aurait là un thème de rélexion à
explorer : que recouvre plus précisément, pour les uns
comme pour les autres, la notion de public ? Sans
prendre grand risque, on peut penser qu’il serait bien
difficile d’obtenir de plus amples détails autres que
cette expression cache-misère d’exposition grand
public. En dépit des efforts bien réels pour mieux
quantiier la fréquentation des différentes catégories
de musées et pour mieux connaître, et les
caractéristiques sociologiques des visiteurs, et leur degré de
satisfaction au sortir du musée, la connaissance de
leurs usagers par les professionnels des musées demeure
inégale, partielle et plutôt intuitive que rigoureuse.
Est-ce à dire que toutes les enquêtes et les
statistiques ne servent à rien ? Il serait bien naïf de le
croire. Le fait de mettre en avant le public, ne serait-ce
que par cette expression vague de grand public,
officialise un changement bien plus considérable qu’il
n’y paraît : les musées ne sont plus seulement des
équipements destinés à conserver (et enrichir) des
collections, ni des lieux de recherche et de production
de connaissance ; ils sont aujourd’hui devenus aussi
des instruments de communication.
On a vu que l’emploi du mot public demeure
vague. C’est pourquoi on l’utilise le plus souvent avec
des déterminants : on parlera des différents publics
du musée, d’une exposition tous publics, du grand

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Les musées sont-ils condamnés à séduire ?

public, du public moyen, etc.. Cette lexion traduit
évidemment des décalages non négligeables. Quand
on écrit le public, il faut entendre, de façon neutre,
l’audience ou la réception. Par contre, l’occurrence les
publics suppose nécessairement la diversiication des
récepteurs ou leur stratiication en différentes catégories.
Quant au grand public, il renvoie évidemment au
projet de démocratisation ou d’ouverture généreuse
à tous, mais aussi à la représentation confuse d’une
masse indifférenciée, anomique et dominée.
Certains chercheurs anglo-saxons ont développé
des recherches en évaluation destinées à optimiser
l’exposition avant son ouverture (évaluation préalable
ou formative). Cette technique permet de tenir
compte des intérêts et des conceptions des visiteurs
lors de l’élaboration de certains artefacts ou dans le
choix des moyens utilisés. L’idée défendue alors par
l’expert est qu’il serait, comme par exemple Paulette
McManus l’a proposé l’« avocat du public ». Dans sa
thèse, Éric Triquet a également montré que le grand
public est un argument opposé, par un
concepteurmuséographe à un chercheur scientiique soucieux de
précision, pour justiier certaines simpliications.
Le public devient ainsi un enfant qu’il importe de
défendre et à la place duquel différentes catégories
d’experts prétendent s’exprimer.

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