Marinoni

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Description

Entre 1850 et 1851, Marinoni va participer aux premiers essais de la rotative à bobine et à clichés cylindriques de Jacob Worms pour la presse périodique, à la demande du patron de presse Emile de Girardin. A partir de 1866, Marinoni, marchant sur les pas de Girardin, s'oppose à la tradition anglo-saxonne de la rotative avec caractères mobiles. En novembre 1872, il livre la première "machine cylindrique à papier continu" de France pour la presse quotidienne. A partir de 1882, Marinoni prend la tête du Petit Journal et en fait le premier groupe mondial de presse, en s'efforçant d'intéresser le plus grand nombre aux questions d'intérêt général, aux enjeux de la Revanche et aux valeurs de la III° République.

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Date de parution 01 octobre 2009
Nombre de lectures 904
EAN13 9782336260563
Poids de l'ouvrage 14 Mo

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À ma mère Josette Ducasse d’oùjeviensetà ma compagne
Sandrine Prudentetà ma fille Hélène Arwen oùjevais

Hippolyte Auguste Marinoni
Le fondateur de la presse moderne
(1823-1904)

« Travailler, c’est toute lavie; vivre aumilieudes siens, employer utilement sa fortune,
1
faire le bien, être agréable àsesamis, c’est toutle plaisir, je metienspourheureux. »

Hippolyte Auguste Marinoni

1
ÉTIENNE Charles, « Le Roi de l’imprimerie »,La Libertédumercredi 8 janvier1902. Portrait
d'Hippolyte Auguste Marinoni peintparSpiridonPropriété de la mairie de Beaulieu-sur-Mer,
conservé au musée du Patrimoine berlugan« André Cane »

8

SOMMAIRE

SOMMAIRE
AVANT PROPOS DE PIERRE ALBERT
REMERCIEMENTS
PRÉFACE DE FRÉDÉRIC BARBIER
INTRODUCTION

p.9
p.13
p. 15
p. 17
p.21

PREMIÈRE PARTIE : MARINONI AU CŒUR DE LA GALAXIE GUTENBERG OU LA
NAISSANCE DE L’INDUSTRIEL

CHAPITRE I : MARINONI AVANT MARINONI

1.1. Sesparentset sa famille
1.2. Son enfance à Sivry
1.3. Apprentissage auxArtsetmétiers, chezlesGaveauxetdansla presse périodique

p.29
p.32
p.33

CHAPITRE II: LE CYLINDRE AU COEUR DE LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE
DANS LES INDUSTRIES DE L’IMPRIMÉ

2.1. Lastéréotypieune innovationqui nous vientdulivr41e p.
2.2. Larotative a clichéstéréo de Jacob Wormsavantcelle à caractèresmobilesp. 49de Hoe
2.3. Marinoni etJacob Wormsau service d’Émile deGirar55din p.
2.4. Machine àréaction de Marinoni etGaveauxpourGirardin (1847-1848) p.60
2.5. Essaisconcluantsde larotative de Worms(1848-1851). p.64

CHAPITRE III : CRÉATION DE LA SOCIÉTÉ MARINONI
3.1. Nouveauxbesoinsde production
3.2. Nouvelle production de machinesetnouvelle école de conduite etde formation
3.3. Affranchirla France desmachinesprovenantd’Angleterre
3.4. Premierbrevetde Marinoni avec Charles-Hyacinthe-Joseph Baillet(1849)
3.5. Marinoni, ChevalieretBourlier s’installe au 67,rue deVaugirard (1851)
3.6. La presse « Universelle »
3.7. La presse « Indispensable »
3.8. La place de la Société Marinoni dansl’industrie parisiennevers1860
3.9. Le moteurà gazde Jean-Joseph Etienne Lenoir(1822-1900)
3.10. Marinonis’associe avec François-Noël Chaudré (1862)
3.11. Création descoinsmécaniquesen métal pourla formetypographique
3.12. La pressetypo-lithographique de Marinoni etChaudré

CHAPITRE IV: MARINONI ET
FRANCAIS DU CLICHÉ STÉRÉO

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LA ROTATIVE: LA VICTOIRE DU MODÈLE

4.1. Lesindustriesgraphiquesen France à l’ère dudéveloppementde larotative
4.2. Le modèle anglais: la presse polygonale cylindriqueverticale d’Applegath
4.3. Les rotativesavecstéréotypie etpapiercontinude Nelson etWalterIII
4.4. Le modèle américain : la presse cylindrique horizontale de Richard Hoe
4.5. JulesDerrieyetla première presserotative à imprimerde Hoe en France
4.6. Larotative avecstéréotypie etpapiercontinude Bullock
4.7. Le modèle français: larotative avec clichéstéréo
4.8. Larotative à margeurpourle journalLa Liberté(1866-1867)
4.9. Débutduduel entre Marinoni etDerrieyà l’Expositionuniverselle de 1867

9

p. 101
p. 103
p. 105
p. 107
p. 109
p. 110
p. 112
p. 118
p. 128

4.10. Larotative à papiercontinu sansmargeursde Derrieyetde Marinoni

p. 132

DEUXIÈME PARTIE : MARINONI, ENTREPRENEUR ET PATRON DE PRESSE

CHAPITRE I : LES DÉBUTS DE MARINONI COMME PATRON DE PRESSE

1.1. L’« Europe-Monde » etlespériodesclésde l’histoire de la presse
1.2. La pressequotidienne populaire etla naissance duPetit Journal
1.3.Le Petit Journalveut sa propre imprimerie
1.4.Le Petit Journalprend modèlesurleTimes(1867).
1.5. Lesgendres: Cassigneul etMichaud (1868).
1.6. Patron de presse Marinoniseretrouve devantlesdifficultésfinancières
1.7. Lesescroqueriesd’Alphonse Millaud etla guerre de 1870
1.8. JulesMichaud consolide l’empire Marinoni
1.9.Girardins’empare duPetitJournalavec Jenty, GibiaitetMarinoni (1873).
1.10. Touslespouvoirsà JulesMichaud (1874).
1.11. Lareconnaissance internationale etl’hommage de la France (1875).

p. 147
p. 154
p. 163
p. 167
p. 173
p. 178
p. 181
p. 191
p. 194
p.202
p.205

CHAPITRE II : LES ÉTABLISSEMENTS MARINONI S’AGRANDISSENT RUE
D’ASSAS

2.1. Adaptation de la galvanographie à larotative pourimprimerde l’illustration
2.2. Lesplieusesetlarotative
2.3. Le grand prixà l’Exposition Universelle et remariage de Marinoni (1878)
2.4. La première presse à pédale de Marinoni. l’« Utile » (1879)
2.5. Agrandissementde larue d’Assasetpremièreutilisation del’électricité (1881).
2.6. Marinoni, l’autodidacte,soutient untempsl’énergiesolaire (1882).
2.7. Lespremiersbrevetsde Michaud avec Marinoni (1883-1885).

p.215
p.218
p.220
p.225
p.232
p.236
p.244

CHAPITRE III : JULES MICHAUD ET LA ROTATIVE CHROMOTYPOGRAPHIQUE

3.1. JulesMichaud estfaitChevalierde la Légion d’honneur(1885).
3.2. JulesMichaud etlaquatrième génération de presse illustrée en Occident
3.3. La bataille de l’illustration etde la couleurentre Michaud etDerriey
3.4. L’Expositionuniverselle de 1889 etlarotative chromotypographique

p.249
p.251
p.257
p.270

TROISIÈME PARTIE : MARINONI, LE FONDATEUR DE LA PRESSE MODERNE

CHAPITRE I : MARINONI PREND LA DIRECTION DU PETIT JOURNAL

1.1. Aprèsl’effondrement,Le PetitJournalretrouve la prospérité
1.2. Le nouveau« Napoléon de la presse »
1.3. Entre action desolidarité etaction politique (1884-1886)
1.4. Desnouveauxoutilsde communication pour restructurerLe PetitJournal
1.5. Le Supplémenthebdomadaire illustré en couleurduPetitJournal, (1890).

CHAPITRE II : MARINONI AU COEUR DE LA MODERNITÉ
2.1. Beaulieu-sur-Mer,une desplusfameusescitésbalnéairesde la Côte d’Azur
2.2. Marinoni devientle premiermaire de la commune
2.3. La course devélo Paris-Brest-Paris. lavoiture Peugeotetle pneuMichelin
2.4. L’expériencesocialiste de la mine auxmineursavec le « puitsMarinoni »
2.5. La course Paris-Belfort

10

p.285
p.295
p.299
p.305
p.312

p.319
p.326
p.331
p.339
p.350

CHAPITRE III : L’HOMME D’INFLUENCE ET DES AFFAIRES
3.1. Le scandale ducanal de Panama
3.2. Aidesde Beaulieu surMeretcréation d’une Société desecoursmutuels
3.3. La course automobile ParisetRouen à pétrole etàvapeur
3.4. Marinoni etla première pétrolette
3.5. Soutien à l’électricité età l’émancipation desfemmes
3.6. Voyagesà Constantinople eten Europe avecsonWagon privé
3.7. L’expansion dugroupe de presse duPetit Journal
3.8. Letélégraphesansfilsetletéléphone (1897-1898)
3.9. Marinoni etErnestJudetcontre Zola dansL’affaire Dreyfus
3.10. L’art, la musique etla première école de journalisme en France
3.11. Lavictoire d’Émile ZolasurErnestJudetetMarinoni
3.12. Lasituation financière duPetit Journal
3.13. La dématérialisation de la chaîne graphique etlesjournauxàsixpagesetplus
3.14. JulesMichaud etle Syndicatdesconstructeurs(1899-1901).
3.15. LesderniersmomentsauPetit Journaletà Beaulieu-sur-Mer
3.16. Décèsde Marinoni en 1904

CONCLUSION : MARINONI APRÈS MARINONI
4.1. Leshéritiers
4.2. Un monumentà la mémoire de Marinoni
4.3. Lasociété Marinoni etlaroto-métal à deuxcylindres suraluminium
4.4. Une guerre desmotsetd’influence :rotocalcographie ouoffset ?
4.5. Tensionsentre le marché européen etle marché américain
4.6. L’évolution duPetit Journaletde la Société Marinoni
4.7. Lespetits tirages,une histoire ancienne
4.8. La période de Théodore Niggli :rachatparHarris, Heidelberg etGoss

HISTORIQUE DE LA RECHERCHE
SOURCES
ANNEXE A
ANNEXEB
ANNEXE C
ANNEXE D
BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE
GÉNÉALOGIE DE LA FAMILLE MARINONI

11

p.351
p.363
p.366
p.372
p.373
p.378
p.385
p.389
p.392
p. 405
p. 410
p. 417
p. 421
p. 430
p. 433
p. 437

p. 445
p. 457
p. 462
p. 466
p. 469
p. 475
p. 488
p. 489

p. 495
p. 503
p. 507
p. 516
p. 519
p. 543
p. 549
p. 562

À Henri-Jean Martin pour son œuvre et son indépendance d’esprit,

« L’évolutionqui m’intéresse estcelle desfaitsde civilisation :l’évolution des
habitudesmentalesetlesmodificationsde l’outillage mental. C’estdoncune évolution
quise mesuresurle longterme, d’oùla difficultéqu’on éprouve à lasaisir: elle exige
en conséquence de manierdesconnaissances trèsgénérales, cequiva à l’encontre des
découpages universitairesenusage. »

« (…)si onveutétudierl’histoire desnouveauxmédiasetdesnouveauxprocédésde
communication (…), on devraitlesétudier surle longterme etaussi mettre en parallèle
lesprogrèsde la circulation matérielle desinformationsavec lesprogrèsde la
communication desidées».

« AprèsavoirachevéL’Apparition du livre, dontletitre était, comme je l’ai déjà
rappelé,trompeurpuisqu’ils’agissaiten faitde l’apparition de l’imprimerie, je mesuis
interrogétoutnaturellement surcequis’étaitpassé avantcettevenue, doncsurl’histoire
2
de l’écriture etlesmécanismesde diffusion des textesmanuscrits(…) ».

Merci à BettyRuel, LindaGiroux, Dominique Garrigues, JacquesSaint-Amantpourla
relecture dumanuscrit

2
CHATELAIN Jean-Marc, JACOB Christian,Entretien avec Henri-Jean MARTIN, Les métamorphoses du
livre, Éditions Albin Michel 2004, pp.66-67 et p. 217, 297 pages.

12

AVANT-PROPOS

Cette passionnante biographie explore avec bonheur« lavie etl’œuvrde »’un des très
e
grandsentrepreneursduXIXsiècle. Elle leremetasavrai place alors quetropsouvent
l’histoire de l’imprimerie l’atrop longtempslaissé dansl’ombre desesconcurrents
anglo-saxonsougermaniques. Ellerévèleque ce génial mécanicien futaussiun
remarquable homme d’affaireset un patron de presse influentavec le groupe de
journaux qu’il constitue autourduPetit Journalqui futde 1860à 1900le plusgrand
journal dumonde.
Parvenudu talentpuisde la fortune Hippolyte Auguste Marinoni intéresse
l’histoire de l’industrie, celle de la presse, maisaussi celle de l’économie etde la
politique car sa forte personnalité lui donnait uneréelle influence danslesarcanesde la
e
III Républiquetriomphante. Ce patron paternalistetrouva en Cassigneul etMichaud,
sesdeuxgendres, leshéritiersd’un empirequi nese délita progressivement qu’aprèsla
Grande Guerre et se fitabsorber, aprèslaseconde guerre mondiale, par un concurrent
américain, Harris, puisallemand, Heidelberg.
Éric Le Ray, chercheurminutieuxetdoué, a exploitéune masse considérable
desources: archivesd’entreprises, dossiersprivés, publications techniques, maisaussi
archivespubliques très richesen documentsmal exploités surl’imprimeriequi futau
e
cœurduXIXsiècle encore l’objetd’unesurveillance attentive desautoritéset qui parle
dépôtde brevetspermettentdesuivre le détail fortcomplexe duprogrèsdesmachinesà
imprimer. Il asuaussi multiplierlesentretiensavec des spécialistesetdeshéritiers. La
lecture desjournauxetde la littérature d’actualité éclaire heureusement ses récitset ses
analysesdessinentle décord’unevie. Elle esquissentaussi le portraitd’un bourgeois
généreux,satisfaitdeses réussites, mais toujours soucieuxdesesintérêts. Audétour
d’un paragraphe l’historien de la presse découvre desinformationsoriginales surlavie
dujournalisme,sur tel ou tel épisode de lavie desjournaux,suraussi lespratiquesdes
journalistes. Ilya parexemple beaucouappp àrendresurlesalentoursde l’affaire
Dreyfusetles rapportsplusconfiants qu’on ne le croyaitavec ErnestJudet,rédacteuren
chef duPetit Journalqui pourtantcompromitdurablementlesuccèsdu quotidien au
plusgrand bénéfice duPetit Parisiende Jean Dupuy.
Pendantplusde deuxdécennies, j’ai enseigné dansleslocauxde l’université de
ParisII, au92 rue d’Assas, construits surl’emplacementmême desanciensateliers
Marinoni : c’estdonc avecquelque nostalgieque j’ai lu, avec intérêtetplaisir, ce bon et
grand livre.

12 septembre2008

Pierre Albert,
Professeurémérite de l’université Panthéon-Assas, ancien directeur
de l’Institutfrançaisde presse.

13

En hommage à mon père Edmond Le Ray, deson nom de plume Philippe, pour ses
combats. Il futjournaliste auParis-Normandie, àLa Chronique Républicaine, àCombat
socialiste, àLibération ChampagneetFR3Île-de-France.Il fonda la lettreLe Défidu
syndicatnational deschomeursetcelle desDécideursd’Île-de-France. En hommage
égalementà JacquesGuérin, ancien journaliste auParis-NormandieetauMatin, à
MichelRouger, journaliste àOuest-France, à JacquesGraal, journaliste auMondeet
Alain Lebaube,tousdeuxanciensjournalistesauParis-Normandie,toutcomme Marc
Blaise, Jean-Claude Allanic, journaliste àFrance2, ancien duParis-Normandie

En hommage enfin à mon ami Pascal Delépine, directeurdupré-presse etde la
fabrication àL’Express, à GuyMillièrequi m’a montré le chemin de la liberté etde la
responsabilité etenfin, à JacquesLarue-Langlois, Armande Saint-Jean, Antoine Charet
Pierre Bourgault, mesprofesseursde journalisme à l’Université duQuébec à Montréal
auCanada, à Jean-ClaudeRobquin, Gérard Poilleux, GuyMerlan etMichel Bochler,
mesprofesseursd’impression à l’école Estienne, età Arnold Bos, mon premier
professeurd’impression auLycéetechnique desLombardsà Troyesoùj’ai passé mon
BEP etmon CAP imprimeur. On est toujoursdequelque partavantd’être deson
temps!

14

REMERCIEMENTS

Aprèsla lecture des travauxcanadiensde Marshall Mac Luhan etde René-Jean
Ravault,surlaréception active etl’évolution desmédias, ceuxde Maurice Daumas,
Bertrand GillesetJacquesPayen, duCDHT,rattaché à la chaire en histoire des
techniquesduCNAM, dirigée aujourd’hui parAndré Guillerme, cetouvragesynthétise
de nombreusesannéesderecherche etderencontresde 1993à2004,qui m’ontététrès
précieusesà plusieursniveaux: àtravers un encadrementprécis, desconseils,une aide
ponctuelle oudesencouragementsimportants. En m’excusantauprèsdesgensdont
j’omettraislesnoms, jetiensàremercierlespersonnes suivantes:
Leschercheurs suivants: Frédéric Barbieret sa femme Elsa, Henri-Jean
Martin, FrançoisCaron, Jeanne Veyrin-Forrer, Pierre Albert, GillesFeyel, Patrick
Eveno, Sabine Juratic, Jean-YvesMollier, Marc Martin, Jean-Dominique Mellot,
Graham Falconer, Jean-Paul Lafrance, Claude-YvesCharron,
GuyBeaugrandChampagne, André Guillerme, Dominique Laroque etDominique de Place
duCDHTCNAM, Patrice Mangin, JacquesMichon etClaude Martin. Anne-Catherine
Hauglustaine etEloïse Régnier, Alain Mercier, de larevue etdumusée duCNAM,
Gérard Emptoz, Ginette Gablot, Monique Monnerie, GuyMillière, FrançoisMellet,
Gisèle Bouzalguetde l’Université ParisVIII, Alan Marshall, Armand Grandi,
PaulMarie Grinevald, Christian Paput, Jean-Paul Maury, Bernard Jiquel, FrancisDeguilly,
Jean-JacquesSergent, Armand Amann, FrançoisFaraut, LouisGuilbert, GuyLe Breton,
Paul Couty, Paul-René Martin, Sylvie d’Auvergne, bibliothécaire, ainsique Nicole
Capet sa collègue, Dominique de Beaumont,secrétaire général
duSCIPAGEMBALCO, JacquesAndré, Philippe Queinec alors secrétaire général duSICOGIF, la
direction de la FICG etcelle duGMI. Un grand merci égalementauxpèresSerge
Ballanger, Paul Guiberteau, ClaudeRechain, à l’abbé Philippe Ploixetà Vincent
Tozias.
Pourla Société Heidelberg :Théodore Niggli, JacquesNavarre, Jean-Michel
Proust, Tom Van Breen, Sylvie Artigas, Diethard Bauer, Marie-Hélène Pierre, Pascal
Orliac, Martine Bernard intérimaire etDominique Bouffard. Les secrétairesde
direction : Brigitte Alizard,Karine Courtade, Nadège SouffletetMarie-Claude Besson.
GilbertGourseyrol, CharlesGérard, Fernand Duprat, René Grégoire, Claude Guiol,
André Reponty, Michel Pruvot, Simone Bissirier. Atelier: JimmyFévrier, Jilani
Chrigui, HenryTieze,GeorgesOganesoff, Claude Denaux. Pourle cabinetnotarial SCP
e
de Creil:M HughesGérard, Dominique Guérin, BenoîtVan Themsche etPatrick
Sannier. PourBeaulieu-sur-Mer, Marc Douin, André Cane etColette Olga. Frédérique
ème
Contini dernière conservatrice de la bibliothèque desartsgraphiquesdu 6
arrondissementdontle fondsestaujourd’huirattaché à la bibliothèque Forney.
MonsieurCasselle de la bibliothèque administrative de laville de Paris, Thierry
Veyron, conservateurà la bibliothèque de Saint-Étienne. Madame de Maisonneuve de la
bibliothèque de l’École desminesde Paris. Pourl’école Estienne, Anne Provost, Claude
Gzell, Michèle Lambert, Christiane Loisel, Frédérique Lemire, Michel Mathieu,
Catherine Kuhnmunch etAnouk Seng conservatrice de la bibliothèque jusqu’en2008.
Madame Nicole MagnouxetJean-YvesJouan de l’École centrale desartset
manufacturesde Paris. Claude Fouchet, présidentde lasociété d’histoire de Sivry.
Janine Lambertépouse de Jean Gaillochet, Marc Etivant, descendantde la famille
Voirin.

15

Lesdescendantsde Marinoni: Guy-Simon Lorière, France Simon Lorière et
leurfilsHervé Simon Lorière, Jean-FrançoisMarinoni, Antoinette Cassigneul, Huguette
Giron Cassigneul etThierryCassigneul, la baronne Jeanne de Laitre et son mari,
Arnaud Thénard, Claude PassetemsMarinoni, Huguette de Germond épouse de
Georges-Jacquesde Germond(qui changeson prénom en Huberten 1933) descendant
de Marie-Georgette Decamps-Payen adoptée le7juin 1916parMadameveuve
Marinoni, etenfin Anne-Marie Adélaïde Josèphe, demi-sœurde Georges-Jacquesde
Germond.
Ma parents, Josette Ducasse etEdmond LeRay, mon frère,Ghislain LeRay,
Valérie,sa femme etleurs quatre filles, Émilie, Claire, Mélodie etLouise.Grand-mère
Alice Leguy, Pierre Enos, l’ami detoujoursetde chaque instant,sesenfantsCorinne,
Éric etLaurence. Jeanine Streetl’autre grande amie de la famille. Mesgrands-parents
disparus, Joseph etCharlotte Ducasse, AlexisLe RayetÉmilie Le Normand. Le frère
de mon père et sa femme, RobertetMarise Le Rayetleursenfants, Hervé, Marc et
Bertrand. Chantal, Annelyse etKarine Faulcon, Françoise etClaude Clémentetleurs
enfantsAgnèsetAlain. Jean-CharlesReynaud, et sesdeuxfilsFrançoisetMichel.
Christian Esperance avec Anne etGaëlle, la famille Matocqetla famille Cambaratde la
commune de Bruges.
La famille ducôté de Sandrine Prudent, Henriette Clevier, Christian Freydier,
Henri etJeanne Prudent, André etÉliane Amiot, Evelyne FraigneauetSamuel Cassin,
tata Ginette Sbihi, Catherine etStéphane Fouillot.
Jeremercie aussi lesélèvesinternesducollège Stanislasde Paris, oùj’ai
travaillé de 1993à 1998, ainsique ceuxduGARAC à Argenteuil, oùje fus responsable
de l’internatd’octobre 1998 à mars 2003.
Mesamis: Alain Azria, Najib Redouan, Yvette Benayoum-Szmidtet sa fille
Carolyn, Dominique Garrigues, BettyetPascal Delépine, Franck Ferrandis, Bruno
Santin, Claire Quinard, Cyril Ponti, Claude Dervailly, ThierryPujalte, Christian
Schneider, ThibautChalmin, GrégoryRoger, Myriam Aklil, Gaston Akpla, Kerstin
Arnold, AnnettKaiser, ArnaultBerrone, Christian Bessigneul, André Bongibault,
Pascal ChoquetetAline, Lamia Berenski, Alexandre Czeladka, Pascal etÉmmanuèle
Dray, AlineGrosjean, Claudine Lefevre, Armand Plas, Alain Palozzi etSandrine,Rémy
Touguay, Aline Tura etAdolfo, Michèle Reich, Pierre Michel etChristophe Tellier.
MesamisauQuébec :Anne-Marie BraconnieretStéphane Corbeil, Johanne
Bourbonnais, LouisCauchyetCarole Denis, Annie-Claire Fournier, Jean-Françoiset
Mathias, JacquesetHermann SaintAmant, Martin Labrie, Valérie Poiré etEdmond,
Josée Lapointe etJérome Delgado, Jocelyn Saint-Pierre etLouise,GillesGallichan,
Patrick ThibeaultetAnnie Desroché, Richard Godin etGeneviève Bhérer, Brigitte
Melançon, Pierre Goudet, Stéphanie Lessard, Edmond Silber, RobertLevy, Jean-Noël
Guenot, Abraham Salphati, Isaac Gozlan.

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PRÉFACE

DUBON USAGE DE LA BIOGRAPHIE

Pasl’homme, jamaisl’homme,
les sociétéshumaines,
le groupe organisé
(Lucien Febvre, 1922).

Écrireune biographie historique est un exercice desplusdifficiles. Difficile parceque,
ens’attachantauparcoursetà lavie d’un individu, le chercheur touche à cequi estle
pluspersonnel, partantle plusaléatoire :cequi faitla personnalité de chacun, cequi
explique, autant que fairese peut, le déroulementdesatrajectoire biographique, les
préférences qu’il a manifestéesdans toutes sortesde domainesetleschoix qu’il a faits.
Ensomme, écrireune biographie, c’est, d’une certaine manière, prétendre comprendre
cequi,surle moment, asouventéchappé aupersonnage lui-mêmeque l’onveut
présenter,toutcomme àsescontemporains. Etc’est, à l’heure de l’histoire globale,
poserlaquestion de lasignification, autrementditde lareprésentativité possible d’une
certaine démarche individuelle par rapportaucourantde l’histoire la plusgénérale.

À ce premierniveaudesubjectivités’ensuperpose en effetaussitôt unsecond, celui de
l’historien, lui-même homme desontemps, et qui doitpar suitetoujoursconstruire et
reconstruiresa position heuristiques’ilveutproposerdeson objet une approche aussi
scientifiqueque possible. L’exercice ne peut quese fonder surlareconnaissance de la
distance duchercheurpar rapportàson objet, distancequi devientelle-même
directementcréatrice desavoirpourceluiquisaitl’instrumentaliser:

Qu’ilsoit toujours trèsdifficile de connaîtreun homme – levraivisage d’un
homme :chose entendue. (…) Nesubstituerionsnouspointà [sa] pensée la
nôtre, etderrière lesmotsqu’[il emploie], ne mettrions-nouspasdes sensqu’[il]
n’y[met] point(Lucien Febvre)?

Les travauxde psychologie etdesociologie engagésau tournantduXXesiècle etplus
encore ceuxde l’École desAnnalesà partirdesannées1930ontapprisà l’historien
qu’il était relativementbien armé,surle plan desconceptscommesurcelui de la
méthodologie, pour rationaliser son analysescientifique auniveaudesgroupes,
communautésetcollectivités. Enrevanche, le parcoursd’un individuluireste beaucoup
plusdifficile à envisager, etla démarche en cesens sembleresternécessairementdes
plusincertaines. Le motde Voltairereste, aujourd’hui comme hier, pleinement
d’actualité :

La curiosité insatiable deslecteurs voudrait voirlesâmesdesgrands
personnagesde l’histoiresurle papier, comme onvoitles visages surlatoile,
maisil n’enva pasde même (…), le caractère de chaque homme est un chaos, et
(...) quiveutdébrouilleraprèsdes sièclesce chaosen fait un autre.
Maisécrireune biographie historique est un exercice difficile encore àuntroisième
titre. Detous tempsen effet, le mode privilégié de la biographie estcelui de la

17

rhétorique démonstrative, laquelle ne peutcorrespondreque d’assezloin auxcatégories
scientifiquesde larecherche historique. La biographie,que cesoitcelle d’un
personnage célèbre oucelle d’un anonyme présenté commereprésentatifrestesouvent,
àun niveauouàun autre,récitd’unevie de héros, développé dans une perspectivequi
parfoisfrôlera l’hagiographie – le hérospeut-être positif, maisil peutaussi être négatif.
Bref, lesbiais risquentfortd’être omniprésents, entre l’historien lui-mêmesoumisà la
subjectivité, et sonsujet–un individuentretenant, comme en miroir, lesmêmesliens
ambigus que lui-même avec l’époque danslaquelle il auravécu.

Écrireune biographiesuppose donc derespecterle principe méthodologique
fondamental en histoiril fae :utd’abord objectiverautant que possible lerapportde
l’auteuravecsonsujet. Objectiver, autrementdit rendre consciente et visibleune
certaine distance chronologique, l’impératif est universel etcatégorique : chose connue,
maispourtant troprarementmise en application. Un deuxième procèsd’objectivationse
superpose bientôtaupremier: il convienten effet, pour quisouhaite conduireune
biographie, derepéreretde préciserdans quellesconditions un certain individu, à
travers son parcours, pourra ounon êtreregardé commereprésentatif par rapportà
l’époquequi a été lasienne, auxconditionsmatérielles qui ontconditionnéson action et
aumonde dereprésentationsdanslequel ils’est trouvé plongé, mondequ’il a aussi, peu
ouprou, contribué à construire. Qu’est-ceque lavie d’un individua à nousdiresurle
planscientifiquesurl’époquequi a été lasienne, maisaussisurla nôtre?

Écrireune biographie estdoncun exercice difficile, maisécrireune biographie
d’inventeurestencore plusproblématique. Sansparlerdudangerencore plusprésentde
tomberdansl’hagiographie,quirelève du statuta posterioride l’inventeur, lerôle de
l’inventeur reproduitla dialectique constamment réanimée entre continuité et rupture.
Ou, en langagetrivial : commentlasociété fait-elle, grâce à l’inventeur, duneuf avec du
vieux ?L’inventeurest-il, comme le pense lesenscommun, ce démiurgequi, par son
action,romptle coursdu temps, créantparlà mêmeun «avant» et uapn «rès»,un
Moyen Âge gothiques’opposant, en l’espèce etgrâce àGutenberg, àune époque
radieusequ’ouvriraitl’invention de latypographie en caractèresmobiles ?Oubien ne
représente-t-ilqu’un intermédiaire, celuiqui, pourdes raisonsd’opportunité, asu
donnercorpsà lasolution d’un problèmequi était« dansl’airdu temps»?

L’analyse aujourd’hui bien avancée de la « premièrerévolution dulivre », larévolution
gutenbergienne, donneun certain nombre de clés trèsgénéralementpertinentes
susceptiblesderépondre à ces questionnements: d’une part, le changementne peut se
donnerà comprendreque par sesconditionsde possibilité, autrementditàtravers une
logiquequi estcelle de la continuité. D’autre part, dansl’émergence etlesuccès rapide
de latypographie en caractèresmobiles, lerôle premierestmoins tenuparl’inventeur
lui-mêmeque parle capitaliste investisseur, lequel esten mesure d’analyserla
conjoncture et sespotentialitésàun momentdonné, pouren conséquence engagerles
financementsderecherche-développement qui permettrontd’exploiteretdevaloriser
cette conjoncture même.

La logique à l’œuvre estàtouségardscomparable lorsde la «seconderévolution du
livre » – larévolution de la librairie de masse etde l’industrialisation. A la poussée des
marchés,sensible depuisle dernier tiersduXVIIIesiècle, onrépondra d’abord, de

18

manière classique, en jouant surle facteur travail, maison explorera aussi, en parallèle,
les voies qui permettraientde développer une éventuelle innovationtechnique, etdonc
de jouer surle facteurcapital. Dans unsecondtemps, c’estla logique de la filière
techniquequis’impose, pourexpliquercommentl’innovationse propage peuà peuà
touslesniveauxde la branche desnouvellesindustriespolygraphiques– des recherches
surle papieretde la machine àrouleaucontinuautourde 1780, à la mise aupointde la
e
monotype audébutduXXsiècle.

e
Derrière l’ensemble duprocessus, nous trouvons, comme auXVsiècle, certesdes
inventeurs, mais surtoutdesentrepreneursetdesfinanciers. Ceux-cisaventanalyserles
potentialitésd’un marché où, désormais, c’estla presse périodiquequi prend lerôle
principal. Ilsinvestissentà la foisdanslesnouveauxproduits– la presse à grandtirage
–, etdans unerecherche-développement susceptible desoutenir un processus
d’innovationtechniquequivas’accélérant. Dans une Europe de plusen plusintégrée, et
alors que la mondialisation déjàsensible auXVIIIesiècle a franchiun nouveaupalier,
ilsontapprisàreconnaître l’importance dumarché duNouveauMonde, maisaussi à
s’inspirerde cequise faità l’étranger, etd’abord en Angleterre, pourletransposeren
l’adaptant surle continent. Cesont, en France, de nouveaux venus,qu’ils’agisse des
grandséditeursindustriels, ou surtoutd’un Émile deGirardin etd’un Hippolyte
Auguste Marinoni. Filsadultérin d’un général d’Empire, Girardinrenouvelle
complètementl’ensemble du secteurde la presse périodique, maisils’impose aussi
comme homme de pouvoiretcomme financierde haut vol, danscette France en pleine
expansion de la Monarchie de juilletetduSecond Empire. Marinoni, descendant
d’émigrésitaliens sansaucune fortune, est quantà lui ce mécanicien de génie inventeur
de larotative, maisil esten mêmetemps un industriel de premierplan, et, àsontour,un
patron de presse,un homme de médiaset un homme de pouvoir.

Incertaine, multiple, contradictoire, manifestantà la foisl’unité etla pluralité de la
personne,telle estla biographie historique, en notre aube duIIIe millénaire. C’està
suivre cesparcoursparadoxalementexceptionnels, maisaussi pleinement représentatifs
de leur tempsetdesa modernité, en mêmetemps que detouteslesépoques,que l’onse
trouve convié lorsque l’on ouvre ce livre.
Frédéric Barbier,
Dacia, Bucarest-Vienne,2008

19

RENAISSANCE

Un jourde clarté calme a luit surma pensée
Apportantavec lui lavigueuretl’espoir ;
L’épave dupassé,versla nuit repoussée,
S’efface dansle fluxéquivoque du soir,
La nature en amour versle printemps s’étire
Et sesgestesfleurispropagentdeschansons,
L’hommesesentaucœur unvague chantde lyre
Et s’émeutjusqu’auxpleursdevantleshorizons.
Qui m’aimera, cesoir,simplement, pourmon âme?
J’implore le printempsetj’épie, enrêvant,
Lerythme de lavie aucorps souple desfemmes,
Etj’écoute des voixdélirerdanslevent!
La plante humaine exulte et s’enivre derêve !
Ma jeunesse orgueilleuse éclate dansl’âme !
Etl’amourde lavie éloigne commeunrêve
La plage detristesse oùpleuraitmon exil.

ROCHE REd mond,« Le Manteau du passé », Extraits des poésies complètes (1896-1906), éditions école Estienne, 1900.

Gravure de Florian en 1890

20

INTRODUCTION

MARINONI, UN PERSONNAGE OUBLIÉ ?

En janvier 2004, la France oublia de célébrerle centenaire de la disparition
d’Hippolyte Auguste Marinoni. Né le 8septembre 1823, il décède le7janvier1904 âgé
dequatre-vingt-un-ans, à Paris. Personnage illustre desindustriesgraphiquesen France
comme en Occident, ilreste inconnupour tousleshistoriensdes techniquesdulivre, de
la presse etde l’imprimerie, ignorésurtoutdugrand public. Je me devaisde luirendre
3
hommage parce portrait que d’autresétudes viendront un jourcompléter, je l’espère.
Marinoni, autodidacte, enfantde la modernité, homme d’exception, ne futpas
seulement un entrepreneurinnovant, il dûtaussi assimiler un héritage historique auquel
il ne putéchapper,saréussite professionnelle en estletémoignage. Dansl’histoire de
l’imprimerie, lesmécaniciens sont souventoubliésde larecherche. Conrad Sasbach,
menuisier, estle premierconstructeurde machinesà imprimer que l’onretrouve aux
côtésdeGutenberg.C’estentre 1450et1800 quevase développeravec ces
mécaniciens, la librairie d’AncienRégime, période fondamentale mêmesi les
innovations techniquesontété peunombreuses.
Cette période ne doit pas s’analysercommeuntempsmort, maiscommeun
tempsde lente accumulation, d’élargissementprogressif desbesoinsetdes
pratiquesliésà la communication, d’évolution duchemin de la
connaissance, dupeuple comme desélites, etde mise en place d’une
4
problématique de l’identité etde la participation .

e e
Trois sièclesd’imprimerie plus tard, lesXVIII etdébutduXIXsiècles voient
l’accélération de la mécanisation desindustriesgraphiquesen Allemagne, en
Angleterre, puisen France. Cette mécanisation annonceunerupture et un changement
révolutionnaire, marquésparl’avènementde larotative dansle procédé d’impression.
Ce changement radical netrouve d’équivalencequ’à l’époque de Gutenberg. Un des
acteursprincipauxde cetterévolutiontechnique économique etculturelle, l’une des
basesfondamentales surlaquelles’estconstruite l’époque contemporaine,sera
Hippolyte Auguste Marinoni.
Cetouvrage débute parla présentation de l’enfance de Marinoni etdeses
premierspasd’apprenti danslesindustriesgraphiquesalors qu’il a entre dixetdouze
ans. Très vite, par son apprentissage, puis saspécialisation comme mécanicien dans
5
l’atelierde la famille Gaveaux, etgrâce àses rapportsavecÉmile de Girardin, il
intègre le monde de la presse périodique. Le marché de la pressequotidienne estle plus
porteur, dans un premier temps, lesjournauxne nécessitant qu’unequalité d’impression
etde papiermoindres que les travauxde labeur. Cesecteurestaussi pluspropice aux

3
Aprèsavoir retracé dans unethèseune grande partie desavie etdesesactions: LE RAY Éric,
Un desfondateursde la presse modern Hippolyte Auguste Marinoni (1823-1904), entrepreneur,
innovateur, constructeurde machinesà imprimer, patron de presse, EPHE,2004,3 vol, 1400
pages.
4
BARBIER Frédéric,Histoire dulivre, ÉditionsArmand Colin, Paris,2000, p.258.
5
Pierre-Alexandre Gaveaux(1786-1844), le père, etAlexandre-YvesGaveaux(1814-1880), le
fils.

21

changements techniques. D’autre part, la pressequotidienne étant unsecteur
relativement récent, les résistancesà l’innovation furentmineures,surtoutà l’origine, ne
6
se heurtantpasàlalonguetradition de compagnonnagecomme dansle labeuret
l’édition.
La naissance de l’industriel
La deuxième partie portesurlespremièresexpériencesindustriellesde
Marinoni, dèslors que,vers1850, il fonde lui-mêmesa propre entreprise avec divers
partenaires. C’estla naissance de l’industriel etla conquête dumarché mondial, avec les
multiples témoignagesde considération à l’occasion desexpositionsinternationaleset
universelles, notammentlorsde lasortie desesdeuxmodèlesderotativesà cylindre
stéréotypé, avec margeursen 1866, puisà bobinesansmargeuren 1872.
À partirde 1874,son gendre, le centralien JulesMichaud, assure brillamment
larelève pourla gestion de l’entreprise, etdès1885 pourle dépôtdesbrevets. Parmi les
condisciplesetprochesamisde JulesMichaud, ilya Gustave Eiffel ouencore Paul
Darblay, filsd’Aymé-StanislasDarblay,quirachète en 1867lespapeteriesd’Essonne.
Aujourd’hui oubliétoutcomme Marinoni, JulesMichaud eutpourtant un impact
immensesurl’histoire dugroupe etcelle de larotative, en particulieravecsa «rotative
chromotypographique »utilisée pourlesupplémentillustré duPetit Journalen 1890,un
événementdansl’histoire de l’imprimerie en Occident. En 1899, JulesMichaudsera
égalementà l’origine de la création duSyndicatdesconstructeursde machines
d’imprimerie, devenuen avril 1921 le Syndicatdesconstructeursde machines
d’imprimerie etde façonnage de papieretcartons, puisle Syndicatdesconstructeursde
machinespourlesindustriesdupapier, ducarton etdesartsgraphiques(S.C.I.P.A.G),
puisle SCIPAG-EMBALCO depuisle 19 mars1986, grâce à lavenue desentreprises
e
d’emballage etduconditionnement. Traditionnellementetpendant toutle XXsiècle,
chaque président-directeurgénéral de lasociété Marinoni futlesecrétaire général de ce
syndicat.

Le Napoléon de la presse

Latroisième parties’attache à la naissance de l’empire de presseque bâtit
Marinoni avec JulesMichaud aidé deson autre gendre, Marie-Désiré Cassigneul. Ce
dernier serasecondé àsontourpar son propre gendre, le baron Dutey-Harispe.
Marinoni, en moinsde dixans,s’impose, pourlesAméricains, comme « le Napoléon de
la pressequotIl cidienne » .rée en 1869,Le Bon Journal, puisL’Espéranceet
La Revancheen 1871.Ilremporte, en 1874, le contratexclusif pourimprimerLeFigaro
pourlequel il fournitaussi les rotatives. Maisle plusbeau titre de cetempirereste
Le PetitJournalqui, avecLa PresseetLe Figaro, futle prototype des titres
contemporains. Fondé parMoïse -ditPolydore- Millaud en 1863,Le PetitJournalfut
d’abord développé parGirardin avant que Marinoni en prenne la direction en 1882, et
lui donnetoutes seslettresde noblesse,toutcomme l’avaitfaitGirardin pourLa Presse.
Son maître entouteschoses,sonsecond père, comme il aimaità l’appeler, fut toujours
Girardin dontils’inspirasystématiquementdans sa gestion desgrands titresde
périodiquesetdansla gestion deses relationspubliques.

6
Lire les travauxde Paul Chauvetà cesujet.

22

Le Petit Journalsera considéré pendantlongtempscomme le plusgrand
quotidien populaire dumonde, avant queson concurrentdirect,Le Petit Parisien,ne le
dépasse à laveille de la Première Guerre mondiale.JournalLe Petitavait une
imprimerieunique aumonde. Elle aligna, grâce à lasociété Marinoni, jusqu’àseize
rotativesen lignequi pouvaient,suivantlesépoquesetlesformats,tirerchacune de 10à
40 000exemplairesà l’heure pour un journal dequatre, puisdesixpagesà partirde
janvier1902,etenfin de huitpages. Marinoni fera passerLeFigaroàsixpagesdès
1895. Aujourd’hui,unerotative offset tire en moyenne plusde 100 000exemplairesà
l’heureselon lesmêmesprincipes.
Le PetitJournal etLe PetitParisien eurent tousdeux untirageunique en leur
tempsde plusd’un million d’exemplaires. Ce dernier s’inspira en grande partie des
innovationsduPetitJournal en matière detraitementde l’information comme dansla
gestion dujournal oudansl’organisation d’événements. Il le pritcomme modèle, àses
débutsen 1876, pourmieuxle dépasserparlasuite grâce à l’association deson
directeurDupuyetdumécanicien JulesDerriey-principal concurrentfrançaisde
Marinoni avec Alauzet-, puisde JulesMichaud dansla construction derotativespourla
pressequotidienne. La Société Derriey serarachetée parlasociété Voirinquisera
ellemêmerachetée parlasociété Marinonivers1921.Le PetitJournallui, ne disparaîtra
qu’en 1944, à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

L’homme d’affaires et d’influence

Surcertainsaspectsde lasociété française etoccidentale, l’influencequetire
Marinoni de la pressequotidienne etdeson entreprise de construction de machinesà
imprimerfutconsidérabletant surle plansocial politique etculturel,quesurle plan
économique ou technologique. Il développaunesorte de monopolequi fitde luiun
homme public, mêmes’il échoua, parailleurs, dans ses tentativespourdevenir unréel
homme politique lorsd’électionslégislativesense présentantà la députation. Ilse porta
d’ailleurscandidat, aprèsla guerre de 1870, malheureusement sans succès. Son destin
étaitailleursetil lesentit rapidement. Il nes’attarda donc pasen politique caril détenait
un levierd’action plusimportantavec le pouvoirde la pressequotidienne,secteur qu’il
domina brillamment, prenantla place de Millaud oude Girardin dansla hiérarchie des
patronsde pressequi marquèrentl’histoire de la presse occidentale oueuropéenne à la
e
fin duXIXsiècle.
Marinonisavaitêtre proche deshommesmodestesetdesindigents, à l’image
de cequ’il fitpour« la mine auxmineursde Monthieux» prèsde Saint-Étienne, maisil
sûtaussi être proche de l’élite etducercle dupouvoir. Là encore, le modèle d’Émile de
7
Girardins’impose. Avec lui, il commence à côtoyerles« grandsde ce monde» ,
nobles, industrielsouhommespolitiques, jusqu’auxprésidentsde laRépublique.Grâce
àson poidspolitique entant que patron de presse, Marinoni était un familié de Félix
Faure, en particulierlorsde l’affaire Dreyfus, durantleséjourduprésidentà
Beaulieusur-Mer, commune oùMarinonise fitbâtir unevilla devenuerapidement un centre
e
d’influence politique majeurde la IIIRépublique. C’estlàque FélixFaure luirendit
visite en 1898,toutcomme de nombreusesautrespersonnalitésdumonde politique ou

7
CANE André,Hôtesprestigieuxde la Côte d’Azurà la Belle Époque, Léopold IIroi desBelges
etJamesGordon Bennett, ÉditionsUn point sait tout, François vanGoey- Vergnaud, 1995.

23

industriel. Lorsdeses sortiesmondaines surla Côte, Marinonirencontre, entre autres,
les représentantsde la monarchie européenne, en particulierleroi desBelgesLéopold II
oula famille impériale de Russie. Derichesindustrielscomme Gustave Eiffel ouJames
Gordon Bennett, fondateurduHérald Tribune,s’installerontà Beaulieu-sur-Mer, et
bien d’autrespersonnalitésdumonde de la presse, de l’édition etde l’imprimerie
fréquenterontdorénavantla Côte d’Azur, lieudevillégiature favori, à l’image de la
Californie aujourd’hui.
e
Marinoni futdetouslesévénements qui marquèrentle XIXsiècle, de la
révolution de 1848 à celle de 1870, de l’affaire de Panama à l’affaire Dreyfus. Toujours
attentif auxnouveautés,ilne cessera de porter unregard bienveillantetpassionnésur
touteslesinnovations socialesou technologiquesmajeures, inhérentesaufondementde
notre époque contemporaine. Comme Girardin, iltentera aussi d’innover socialement,
comme le montre l’expérience «socialisante » infructueuse de « la mine auxmineursde
Monthieux». Plusheureusement, Marinonisera à l’initiative de la création de différents
syndicatsdansle domaine de la pressequotidienne ouau sein de la corporation des
journalistes. Ilsoutiendra avecLe Petit Journal, de nombreusesœuvrescommeLa
8
caisse des victimes du devoirouLa caisse du secours immédiat. Marinoni ira parfois
jusqu’à aideraudéveloppementd’innovations, de manière décisive, dansdes secteurs
parfoisinattendus. C’estainsiqu’il interviendra, parle biaisduPetit Journal, dansles
transports, l’automobile, le chemin de fer, l’avion, le dirigeable oulevélo. Il
interviendra aussi, plusnaturellement, dansla communication, avec letélégraphe
optique ouélectriquesansfil, letéléphone, lespigeons voyageurs. Ilsoutiendra
égalementlesdifférentesdécouvertesconcernantlesnouvelles sourcesd’énerlegie :s
machinesàvapeurouà gazlorsdespremièresexpériencesdeRichard Lenoir, l’énergie
solaire appliquée aufonctionnementdesmachinesà imprimeren 1889, etenfin
l’électricité appliquée à la navigation ouau secteurindustriel en général. Au-delà de la
technique publicitaire pourinciterà lavente desesjournaux-méthode directement
inspirée de la gestion de Girardin, en particulierpourLe Petit Journal-, onretrouve
constammentchezMarinoniune démarche et une attitude de pionnier qui caractérise cet
entrepreneurde la première heure, etce, jusqu’àsa mort.
La conclusion de cette biographie aborde, au-delà de la mortde Marinoni, la
gestion deson héritage industriel etculturel par sa famille etparlesdiversesinstitutions
françaises, privéesoupubliques, détentricesdesa mémoire jusqu’à aujourd’hui. Il
existeunerue Marinoni à ParisprèsdesInvalides, ainsiqu’un boulevard et une place
avecsastatue à Beaulieu-sur-Mer,ville dontil futle fondateuretpremiermaire en 1891
durant un mois. Malgré cela, hormisdansla mémoire dequelquesexpertsou
techniciens, Hippolyte Auguste Marinoni a disparudesespritscomme des
dictionnaires..
Fondée en 1851rue de Vaugirard, la Société Marinoni estdéplacée, dès1877,
rue d’Assasoùelle installesonsiège auxnuméros92-96. L’usine estagrandie en 1881.
La Société Marinonirachète, entre autresentreprises, Voirin en 1921, dontl’usinese
trouvaità Montataire dansl’Oise. Aprèsla Seconde Guerre mondiale, lesiège de la
SociétésurParisfutdétruitet remplacé,entre 1963et1965,parl’actuelle Université de
Droitd’Assas. Cette politique de déménagementestappliquée à l’initiative de lasociété
américaine Harris-Intertype dansle cadre d’une prise de participation financière dans

8
Le Petit Journal,« Lesecoursimmédiat», jeudi 9 octobre 1890.

24

Marinoni. Elleva concentrer tous ses servicesà Montataire. L’application de cette
rationalisationsera mise en œuvre parJeanGaillochet sousl’autorité de Théodore
Niggli.
La Société Marinoni centralise petità petit ses servicesdansl’Oise. C’est
chose faite entre 1970et1972, aprèsl’absorbtion de la Société Lambert(La
PlaineSaint-Denis19) en65. Harris-Intertype Corporation décide deracheter totalementla
Société Marinoni en 1982parle biaisde la branche européenne dugroupe Américain
« HarrisGraphics», laquelle devientHarris-Marinoni. Cette dernièresera àsontour
rachetée en 1986parl’américain AM-International avant qu’en 1988, le groupe
allemand HeidelbergerDruckmaschinen AG, en prenantle contrôle de l’activitérotative
de HarrisGraphics, ne devienne le pluspuissantconstructeurde machinesà imprimer
aumonde. Une positionquiva changerle6août 2004 lorsdu rachatdupôlerotative
bobine Heidelberg Web Systems(HWS) d’HeidelbergerDruckmaschinen AG, parla
société américaine GossInternational Corporation, laquelle estdevenue àsontourle
nouveaunuméroun mondial des rotativesd’imprimerie en offsetlabeuretpresse.
Parallèlement, Heidelberg prend 15 % ducapital de Gossaprèsavoircédésa
branche numérique à Kodak pour serecentrer surl’offsetfeuille pourle labeuret
l’emballage, ainsiquesurle façonnage etla gestion de flux. Heidelberg commercialise
en outre les rotativesdeson nouveaupartenaire en Allemagne, auMexique, auBrésil,
en Suisse, en Afrique duSud, en Corée duSud eten Europe de l’Est. Entre2000et
4000 salariésdugroupe allemand, principalementfrançais, américainsetnéerlandais,
vontainsi changerd’entreprise. Le pôlerotative d’Heidelbergréalise aumomentdeson
rachat un chiffre d’affairesde 430millionsd’euros(16% duCA d’Heidelberg). Le
nouveaugroupe Goss représente en août 2004un chiffre d’affairesde661 millions
d’eurosalors que ManRolandréalise dansle mêmetemps un chiffre d’affairesde625
millionsd’euros, etKBAun chiffre de613millions. En France, le nouveaugroupe
dispose de deux sitesde production, Gossà NantesetHeidelberg anciennement
Marinoni à Montataire.
Le nom de Marinoni,l’un des symbolesde la puissance industrielle française,
n’apparaîtplusà Montataireque parl’adresse du site,un petit square, à l’initiative de
Theodore Niggli, dernierPDG pourla France de Harris-Marinoni de 1970à 1994.
D’originesuisse allemande, Théodore Niggli eut unrôle majeurdanslerachatde cette
société parl’allemand Heidelberg face à desconcurrentsjaponais.
De la période Voirin etMarinoni, il neresteque lesbâtimentsindustriels
construitsen béton armé, nouveaumode de construction pourl’époque,réalisésparles
9
célèbresfrèresAuguste etGustave Perret. La Société américaine GossInternational
Corporation, actuelle propriétaire de l’ancienne entreprise Marinoni,s’estainsi enrichie
des savoir-faire français, américainsetallemandsen matière de construction de
machinesà imprimer. Pourla France, l’ancrage historique de cesiteremonte loin, carla
Société Marinoni, comme la Société Voirin avant qu’elle-même nesoit rachetée,
absorba petità petitla plupartdes sociétésconcurrentesprésentes surleterritoire
national, dontDerriey, Alauzet, Lambert, etc…. La grande majorité de cesentreprises
étaitconcentréesurParisetlarégion parisienne. La filiation industrielleremonte ainsi à
1834 avec le mécanicienRousseletetla Société anonyme desforgesetfonderiesde

9
CULOT Maurice, PEYCERÉ David, RAGOT Gilles, ABRAM Joseph, LAMBERT Guy,
LEGAULT Réjean, TEXIER Simon (sousla direction ),LesFrèresPerret. L’œuvre complète,
1874-1954, IFA, ÉditionsNorma, Paris, 1999.

25

Montataire. Détenue ensuite, dès1893, parÉdouard Normand puisparla famille Henri
Voirin–père- etJules-AlbertVoirin-fils-, la Société anonyme desforgesfutintégrée au
Groupe Marinoni en 1921 avec la Société Voirin. Rousselet sesitue audébutde la
seconde générationdesconstructeursde pressesmécaniquesen France. La première
générationremonte à 1818, avec l’AnglaisAuguste Applegath, premierconstructeurde
pressesmécaniquescylindriquesen France, etlesFrançais,Amédée Durand et
Alexandre Selligue. Ilsfurent,vers1821, lespremiersmécaniciensfrançaisde presses
mécaniquescylindriques. Jereviendrai précisément surcette généalogie industrielle afin
de mettre en perspective cethéritage industriel etculturelauxdébutsde la carrière de
Marinoni, l’objectif étantaussi de mieuxcomprendre la façon dontil intégra cet
héritage dans son parcoursprofessionnel durant savie, etcequ’il apporta enretour.
J’aurai, de cette manière,tenté derendre compte de lavie etde l’œuvre de
Marinoni, constructeurde machinesà imprimer, patron de presse ouhomme
d’influence, etde dépeindre ainsisa personnalité àtravers sesactionsau sein de la
10
société civile. Ce « Napoléon de la pressequot, comme aimaienidienne »tà l’appeler
lesaméricains, n’aura pas seulementmarqué lesindustriesgraphiquesdeson pays ;il
e
aura marqué, à la fin duXIXsiècle, lesindustriesgraphiquesoccidentalesdansleur
ensemble. Marinoni a eut un impactinternational, envendant sesmachinesà imprimer
et ses rotativesdansle monde entieretenrécoltantde nombreuxprixpermettantainsi
auxmédiasde masse dese développer. Il laisseson indiscutable empreintesurla presse
quotidienne et surle monde desjournalistesdèslors qu’il prend en charge lesdestinées
duPetit Journalà lasuite de Millaud etd’Émile de Girardin.Le Petit Journaldevient
alorsle plusgrandquotidien dumonde,avecuntiragequotidien exceptionnel bien
avantLe Petit Parisien. Sa façon detraiterl’information ainsiqueseslecteurs reste
encoreuneréférence aujourd’hui dansl’industrie de la pressequotidienne. Issud’un
milieumodeste, Marinoni meurten 1904 avecune fortunequi atteintplusde
35 millionsd’anciensfrancs. Devenu un deshommeslesplus richesetlesplusinfluents
desontemps, en Europe etàtraversle monde, il euten Occident, par son esprit
d’entreprise dansle développementde l’automobile, du train comme du vélo, de la
conquête desairsetdu télégraphe oudesnouvelles sourcesd’énergies,un impact
certainsurlequotidien detous. Il enreste lesymbole etl’enfantde la modernitétouten
étantdevenu son principal propagateur. Saseulereligion futletravail, encore letravail,
toujoursletravail… « Travailler, c’est toute lavie; vivre aumilieudes siens, employer
utilement sa fortune, faire le bien, être agréable àsesamis, c’est toutle plaisir. Je me
tienspourheureux.

10
LeMatin,8 janvier1904.

26

PREMIÈRE PARTIE

MARINONI AU CŒUR DE LA GALAXIE GUTENBERG
OU
LA NAISSANCE DE L’INDUSTRIEL

« Jesais bien que mon amour pour les machines à composer n’est partagé
que par de rares typos ; mais on n’arrête pas le progrès, et je suis persuadé
qu’il en sera des machines à composer comme des machines à imprimer qui,
si l’on en avait cru la génération de 1830, devaient mettre un nombreux
personnelsurle pavé;le contraires’estproduit. »
er
MORIN Edmond, L’Intermédiaire des imprimeurs,1 mai1894.

27

CHAPITREI

MARINONI AVANT MARINONI

1.1 Ses parents et sa famille

11
La famille Marinoni estd’origine italienne. Le père, Ange-Joseph Marinoni ,
né le 17mars1786à Brescia en Italie, estlui-même le filsde Pierre Marinoni etde
Lucile Lancette. D’aprèslesarchivesdesarméesduchâteaude Vincennes, il mesurait
1,75 m, cequi, pourl’époque, correspondaitàune hautetaille. Sonvisagese présentait
en ovale avecun frontordinaire, les yeuxgris, le nezproéminent, la bouche moyenne
avecun menton court, lescheveuxetles sourcilschâtains. Dans ses souvenirs,son fils
le présente commeun colosse de prèsde deuxmètres. Le premiermétierd’Ange-Joseph
Marinoni à Brescia futla menuiserie, avant qu’il ne devienne, en France,soldatpuis
12
gendarEnme .thousiasmé parla gloire de Napoléonquisoutiendra, en Italie, le projet
d’unité italienne, le père de Marinonis’engage le31 janvier1804, etentre auxdragons
de la garde d’Italie. Il devientbrigadierle26mars1809, etmaréchal deslogisle
12janvier1812. Fortde ce grade, il passe auxdragonsde l’ex-Garde impériale le
11 mai1815, aumomentoù s’organise la dernière fête impériale,sorte deveillée
d’armes, avec l’assemblée dite duChamp de maiquiseréunira auChamp-de-Marsle
er
1 juin dumois suivant. Ce fut uneréunion oùlesdernières troupesde l’Empire
prêtèrentallégeance à Napoléon etau régimequelquesjoursavantWaterloo. Dans
l’armée de Napoléon, le père de Marinoni fitplusieurscampagneset subit quelques
blessures: 1805 et1809 en Autriche, 1812enRussie, 1813en Saxe, 1814 en Italie et
enfin, 1815 en France. Avec la Restauration, il estincorporé auxlanciersde laGarde
royale le21 décembre 1815, etintègre la gendarmerieroyale de Parisjle 8uin 1820
comme brigadierà cheval. Il estaffecté à la caserne de gendarmerie de la
Barrièree ee
Denfertde l’ancien 12arrondissement, limite entre les5 et 6arrondissementsactuels,
prèsdufaubourg Saint-Jacques. Cette casernesertd’octroi pourl’entrée des
marchandisesdanslaville. Le père de Marinonis’yinstalle donc avecsa femme,
13
Marie-Marguerite Lebeau, née le25septembre 1798 de Marie-Jeanà SiRobin ,vry,
14
prèsde Melun en Seine-et-MarAne .umomentde la naissance de Marie-Marguerite
Lebeau,son père LouisLebeauest unsimple manœuvrierde37ans, originaire du
mêmevillage.
15
La commune de Sivry-Courtryfaitpartie de l’arrondissementde Melun etdu
canton duChâtelet. A cette époque,362habitantscomposentla population de
l’agglomération auxquels sont rattachés176habitantsépars,soit538 âmesau total.
Sivry-Courtryestdesservie parplusieurs voiesde communication :laroute nationale

11
Archivesdesarméesduchâteaude Vincennes, dossier42Y C.
12
Archivesde Paris(AP),sous-série D.R. 5, gendarmerie dudépartementde la Seine (1800-1876),répertoire
numérique détaillé parPierre Debofle, conservateur.
13
Fondsdocumentaire de Claude Foucher, présidentduFoyer rural,section histoire,77115 SivryCourtry.
14
Cette commune deviendra la commune de Sivry-Courtryaprès son association avec levillagevoisin de
Courtry, en 1842.
15
« Commune de Sivry-Courtry», monographie de l’école de garçons, 1re partie : notice historique, Archives
de la mairie, cote30Z 403(voirfondsClaude Foucherà Sivry-Courtry).

29

n° 5de Paris à Gex, latraverse dunord-ouestau sud-est, etle chemin de grande
communication n° 115 de Blandyà Millys, latraverse dunord-estau sud-ouest. Il n’ya
pasde chemin de ferà Sivry, lavoie ferrée la plus rapprochée, à l’époque estcelle de
Paris-Lyon-Méditerranéequi passe parlesgaresde Melun etde Bois-le-Roi,
équidistantesde 9kilomètres. Leterritoire de Sivry-Courtrycomprend prèsde
520hectaresboisésde chênes, de bouleauxetdesapins. Le gibier,trèsabondantdansla
partie nommée le Buisson de Massouris, donne lieuà de belleschassesauxquelles
prendrontpartdespersonnagesde haute fonction, notammentl’ex-empereur
Napoléon III ouencore le grand duc de Russie Constantin d’Oldenbourg. Leterrain de
Sivry-Courtry, de naturesablonneuse,reposesurdescarrièresde pierre calcaire. Il est
assezfertile, exceptétoutefoisdanslazone proche desboisoùles récoltes sont, chaque
année, endommagéesparle gibier. Les ressourcesautres que le boisetle gibier sont
essentiellementagricoles. La commune possèdesixfermesimportantesoùl’on cultive,
à grande échelle, le blé, leseigle, l’avoine, lesainfoin etla betterave. Dansl’une d’elles,
à Berceau, existe mêmeune distillerie. On élève à Sivrypeud’animaux, à partdes
moutons,quelqueschèvreset un peudevolaille. Il n’existe dansla communequ’une
trentaine deruchesà miel. Lesproduitsdesfermes sonten partievendusà Melun ouà
Fontainebleau. La commune n’a d’autrescommerçants que deuxmarchandsd’étoffes,
un boulanger, etdixépiciers-cabaretiers.
Ilsemble probableque Marie-Marguerite Lebeauait rencontré Marie-Ange
Marinoni lorsdesdernièresbataillesde l’Empirequi eurentlieunon loin du village de
Sivry, danslarégion de Melun. Ellesuità Parisceluiqui deviendrason mari, avecqui
elle auratroisenfants. L’histoire prête d’ailleursà Marinoni d’être né dans une famille
d’une dizaine d’enfantsdontluiseul aurait survécu. En fait, lesarchivesde laville de
Parisayanten grande partie disparulorsde l’incendie de 1871 pendantla Commune, les
sourcesd’informationsconcernantlesmembresde la famille d’Hippolyte-Auguste
Marinoni n’offrentaucune certitudequantaunombre desesfrèreset sœurs. Néanmoins,
onsait que Victoire-Clémentine Marinoni estnée à Parisle 5septembre 1820,sans
e e
doute dansle 12arrondissement(5 actuel),qu’elle estlasœuraînée
d’HippolyteAuguste. Un certain Eugène-Nicolas-Gabriel Marinoniseraitné le28 mars1822dansle
e e
2arrondissement(9 actuel), juste avantla naissance d’Hippolyte-Auguste Marinoni
16
lui-même, né le 8septembre 1823d’aprèsles registrescivilsde l’époque en partie
e e
détruitsdurantla Commune. Hippolyte estné dansle 12arrondissement(5 actuel),
certainementdansla caserne oùfutaffectéson père, ounon loin, de la Barrière-Denfert.
Ontrouve égalementles tracesd’un Eugène-Alfred-Guillaume Marinoni, né le22mars
e e
1829 dansle2arrondissement(9 actuel) dansla paroisse Saint-Roth, oùil futbaptisé
le23mars. Onretrouve les tracesd’une Aglaé-Alexandrine Marinoni, mariée à Cabary
e
NicolasJean Lite le 14mai 1846dansle 11 arrondissement, décédée le29 octobre
1856dansce même arrondissement,sa date de naissance nousétantinconnue. Surles
quatre personnesportantle nom de Marinoni dontnousayons retrouvé les traces, la

16
Feuilletn°6, préfecture dudépartementde la Seine, extraitdesminutesdesactesde naissance
d’HippolyteAuguste Marinoni,rétablis, envertude la loi du12février1872, parla3esection de la commission (séance
du 28/8/1874), 12e arrondissementde Paris, année 1823: « L'an mil huitcent vingt-trois, le huit septembre,
estné, à Paris,surle 12e arrondissement: Hippolyte-Auguste du sexe masculin;filsde Ange-Joseph
Marinoni, brigadierde la gendarmerie de Parisetde Marie Marguerite Lebeau,son épouse, Demeurant, à
Paris, à la Barrière Denfert. Le membre de la commission,signé : C. Perry. Pourexpédition conforme, Paris,
levingt-deuxfévriermil huitcent soixante-quinze, le Secrétaire général de la Préfecture – pourle Secrétaire
général, le Conseillerde Préfecture délégué.

30

seule certitude de filiation concerne Victoire-Clémentine Marinoni. Lesdatesde décès
d’Ange-Joseph Marinoni etde Marie-Marguerite Lebeauont servi derepères
chronologiques. Le père de Marinoni estmortde latuberculose le 12mai 1830, à
quarante-quatre ans, dansleslocauxdesa caserne. C’esten faisantlaretraite de Russie,
en 1812,qu’il attrapa cette phtisiequi lui futfatale. Ilse défendra longtempscontre la
maladie, maisil finira par y succomber, laissant sa femmeseule avec leurfille aînée,
Victoire-Clémentine alorsâgée de dixans, etleurfilsHippolyte-Auguste deseptans, au
momentdesa disparition. Hippolyte-Auguste Marinonisouffraitdumême malqueson
père, cequi l’affaibliratoutaulong desavie. Le passé du soldatenthousiaste pour
Napoléon etpourla nation française ainsiquesa maladievontprofondémentmarquer
Marinonitant surle plan moral etprofessionnelque pour sasanté physique.
Enfant, j’étais grand et fort et l’on croyait que j’atteindrais la taille de mon père,
mais à douze ans, je mesuisarrêté;moi aussi, j’étaisphtisique et versmatrentième
année, l’on me condamnait ;je crachaislesang, je mevoyaisdéjà perdu, maisj’ai
17
lutté etj’airésisté.

Marinoni atiré de cette épreuve etdu
passé deson père desleçons qui lui
inspirèrent sa grande fibre patriotique et
unesolidarité indéfectible enversles
pauvresgens. Cette expérience
malheureuse de l’enfance influençases
solidaritésmutualistesouassociatives. Il
ypuisera parlasuiteune justification
morale pour sescombatscontre
l’industrie anglaise dans un premier
temps, oupour sescombatspolitiquespourla France dans unsecondtemps,en
18
particulierlorsde l’affaire Dreyfus. Audécèsduchef de famille, en pleinerévolution
de Juillet, Marie-Marguerite Lebeau, mère d’Hippolyte, décide deregagner sonvillage
natal, Sivry. Elleseremarie avec Jean-Claude Manet, né en 1799,qui ensera le maire
quelquesannéesplus tard. Maiscelui-ci meurtle 10janvier1872, etMarie-Marguerite
Lebeau seretrouveveuveuneseconde fois. Quantà Clémentine-Victoire Marinoni, la
sœurd’Hippolyte, elle estpartie pourParis, oùelle épouse CharlesDurand le 17avril
e e
1847, dansle 11arrondissement(6actuel). Il estéditeurd’estampes,rue Hauteville à
19
Paris, maisl’entreprise fitfaillite le21 mars1865. Aprèsla mortdeson mari,
Clémentine-Victoirerevint vivre prèsdesa mère à Sivry-Courtryoùelle mourutle
23 septembre 1873âgée de cinquante-troisans. Marie-Marguerite Lebeau, décède àson
tourle3juin 1877, àsoixante-dix-huitans. On peutliresur satombe cette épitaphe :

Ici repose Claude Manet décédé Maire de Sivry-Courtry le 9janvier 1872,
Victoire-Clémentine Marinoni veuve de Durand décédée le 23septembre
e
20
1873 dans sa 53année, Madame Veuve Manet décédée le 3 juin 1877.

17
L’Éclaireurde Nicevendredi 8 janvier1904.
18
La Libre Parole8 janvier1904.
19
MASCRET,H.F., Dictionnaire desfaillitesUsuel A7, archivesde la Seine.
20
Ibid. cit.fondsClaude Foucherà Sivry-Courtry.

31

1.2. Son enfance à Sivry

Hippolyte-Auguste ne futdonc pasleseul enfant vivantde la famille:
Clémentine etd’autresfrèresou sœurs survivront untemps. « Nousétionsdix ; seul de
21
tous, j’aivécu», affirmait-il. Marinonisurvécut, il est vrai, pluslongtemps queses
frèreset sœurs, ne décédant qu’en 1904. Àson arrivée au village, Marinoni aseptans,
et sa mère, pauvre etchargée de famille, le confie àsasœurMarie-Astazée Lebeau qui
habite Sivry. Auboutdequelquesjours, cette brave femme lui dit: « Mon garçon, il
22
faut quetu travaillespourgagner ton pain; tuirasgarderlavache !» Il garda donc la
vache etn’enrougira jamais ;cela deviendra mêmeson honneur,un étendard,savanité,
lerappelsymbolique desesmodestesorigines. «Grelottant sousla blouse,un morceau
23
de pain dansmon bissac, je mène les vachesauxchamps. »Cette expérience
l’influencera jusqu’àsa mort. Elle le marquatant qu’untableaude ConstantTroyon
représentantdes vachesornera lesmagnifiques salonsde l’hôtel de l’avenue duBoisde
Boulogne,qu’ilse fera construire fortune faite :« Troyon peignitles vaches, je lesai
24
faitpaître ! » disait-il ensouriant.
Le jeune Marinoni entre à l’école primaire publique de Sivry-Courtryne
sachantni lire ni écrire. SivryetCourtryétaientdeuxcommunesdistinctesavant1842
et, antérieurementà cette date, chaque localité avait, à part quelquesexceptions,son
instituteur. Cependant, aprèslesloisde Guizotde juin 1833, le 11août suivant, le
25
conseil municipalvote pour que la communesoitjouxtée à celle de Courtrypour
l’éducation desenfants. Ilvote aussi letraitementde l’instituteurà200francs, etla
26
location dulogementde ce fonctionnaire à 130francs. Il décide enfinque la
rétributionscolaire payée parlesparentsà la communesera ainsi fixée : pourlesenfants
qui apprendrontà lire,0,75 franc parmois ;pourceux qui apprendrontà lire età écrire,
1,50franc;etpourlesenfants qui apprendrontle calcul etla grammaire,2francs. De
1830à 1835, pourlescoursde classe primaire, Hippolyte-Auguste Marinonisemble
avoireutl’instituteurDeschamps qui enseigna à Sivry, puisà Sivry-Courtryde 1819 à
1835. Ce n’est qu’en 1835que la communerésolutd’acheterle mobilier scolaire,
conséquence de la nouvelleréglementation de Guizot qui, parla loi du 28 juin 1833, fit
reconnaître commeun devoirde l’Étatl’entretien d’écolesélémentairesdanschaque
commune. Toutefois, cetenseignementn’étaitni gratuit(sauf pourlesindigents) ni
27
obligatoire, cequi enlevaità la loi beaucoup deson efficacitElle paé .ya le mobilier
20francsaunommé Deschampsavant sonremplacementpar un autre instituteur qui,
parceteffet, futdonc dispensé dupaiementoude l’apportd’un nouveaumobilier.
Celui-ci estcomposé de deux tablesdont une grande et une petite, deuxgrandsbancset

21
La Liberté,« Leroi de l’imprimerie », 8 janvier1902.
22
La Liberté,« Leroi de l’imprimerie », 8 janvier1902.
23
La Croix9 janvier1904.
24
LaFrance10janvier1904.
25
FondsCommune de Sivry-Courtrydansla monographie de l’école de garçons.
26
En 1827, le conseil municipal avait reconnula nécessité de prendre à loyer une maison pourleservice de
l’école. Cette maison futlouée parle duc de Choiseul-Praslin,un notable de larégion, moyennant un prix
annuel de 110francs.
27
TULARD, Jean, « Les révolutions, de 1789 à 1851 », Histoire de France,sousla direction de Jean Favier,
ÉditionsFayard, Paris, 1985, p.380.

32

sixpetits. C’est surce mobilier que Marinoni eutlespremièresbasesde l’écriture etdu
calcul, avantde partirpourParisoùil débuteson apprentissage à l’âge de douze ans.

1.3. Apprentissage aux arts et métiers, chezles
Gaveaux et dans la pressepériodique

C’estaudépartdeson instituteur, en 1835,que Marinoniva deson côté faire
son apprentissage à Paris quiva durerdeuxannées, comme le confirmeson propre
28
témoignage:
À douze ans, je fusmisen apprentissage à Paris, etfisdescomposteurs que mon
patron m’envoyait vendre. C’estainsique j’ai débuté dansla carrière d’imprimeur.
Un peuplus tard, jesuisentré chezGaveaux,un fabricantde pressesà bras, les seules
29
dontonseservîtalors, etj’ai apprisà faire lesmachinesà imprimer

Sa mère n’a paslesmoyensfinanciersd’assumerpluslongtemps sascolarité ni de
subveniràsesbesoins quotidienspa. Àrtirde cette date, il portera pendant toutesa
jeunesse la cotte bleue de l’ouvrier. C’est,semble-t-il, danslesateliersduconstructeur
30
parisien Antiq que Marinoni obtiendrasontitre d’ouvrieret son
livretdetourneur31
mécanicien, le20octobre 1837, à l’âge dequatorze ans. Pendantces quelquesannées
d’apprentissage avantde devenir un ouvrierconfirmé, il est touràtourfondeur,
serrurier tourneuretmécanicien. Il fabriquesurtoutdescomposteurs queson patron
l’envoievendre chezlesimprimeurs typographes. C’estainsique, parle magasin des
accessoires,si l’on peutdire, il entre danslesecteurde l’imprimerie, oùil marquera
assurément son empreinte. Cependant, la mécanique l’attire et, commeson patron esten
relationquotidienne avec desfabricantsde matériel d’imprimerie, Marinoni décide
d’intégrer unesociété de cetype dès que l’occasionse présente. Ainsi, en 1838 il entre
danslasociété Gaveaux.
Pierre-Alexandre Gaveaux-père (1786-1844)s’étaitacquis une grande etjuste
32
réputation parl’exécution desmeilleurespressesà brasen métal fabriquéesen France .
Une médaille d’argentà l’Exposition de 1834 lerécompense pourl’exécution de

28
L’Éclair,« Leshommesdujour: M. Marinoni, directeurpolitique duPetitJournal», 10août
1892.
29
La Liberté,« Leroi de l’imprimerie », 8 janvier1902.
30
RICHARD, Michel, Entreprisesetentrepreneursde Seine-et-Marne, Jalonshistoriques, Sedipa Éditions,
voirDirection desArchivesdépartementalesetduPatrimoine de Dammarie-les-Lys, cote 4°2065.
31
L’Imprimerie, n°323,30novembre 1887: « Faitsdivers. Danslesateliersde larue d’Assas, le21 octobre
dernier, M. Dautresme, ministre duCommerce etde l’Industrie, a présidé à la distribution desmédailles
décernéesauxanciensouvriersde Marinoni ayantplusdetrente annéesde présence dansla maison. (…)
Marinoni n’a pas voululaisserpartirM. le Ministresansleremercierdesa bienvenue dans sesateliers ;il l’a
faitcourtoisement, et s’estexprimé en ces termes:“Monsieurle Ministre, malgrévosincessantes
occupations,votre bienveillance pourlesouvriers vousa inspiré la pensée deveniricirécompenserceux qui,
pendant trente annéesetplus, ontcontribué parleur travail à la prospérité de notre maison. La plupartde ces
dévoués serviteursontété mescamarades, ils sontdevenusdesamis ;pendantde longuesannées, j’aitravaillé
côte à côte avec eux. Àce propos, permettez-moi, Monsieurle Ministre, derappelericiun fait qui m’est
personnel. C’estle20octobre 1837 que j’ai étéreçuouvrier;ilya donc aujourd’hui cinquante ans que j’ai
obtenumon livretdetourneur-mécanicien(…)».
32
Exposition desproduitsde l’industrie française en 1844. Rapportdujurycentral (3 vol. de LXXII-880, 978
et842pages, avectable alphabétique desfabricantsetartistes récompensés, errata des 3 vol. à la fin du t.3),
ÉditionsImprimerie de Fain etThunot, Paris, 1844,21 cm BA, cote n° 591 (1 à3), p.237.

33

pressesd’imprimeriesà cylindre à mouvementcontinu. Pierre-Alexandre loge à Paris,
au15 de larue Traverse. Il dépose le 19 novembre 1836 un brevetde cinqanspour un
nouvel assemblage d’élémentsempruntésauxpresses typographiquesordinaires, avec
additionsde certainsperfectionnements qui permettentainsi d’imprimerla feuille de
papierd’unseul oude deuxcôtésàvolonté, les rendantpropres tantà l’impression des
33
journaux qu’à celle desaffiches, des tableaux, etÀc. .trente ans, Alexandre-Yves
Gaveaux(né le20février1814 à Paris),succède àson père Pierre-Alexandre, décédé le
8 mars1844. Il expose à cette dateune presse mécanique, construite par son père en
février1831, destinée à l’impression dujournalLe Nationalfondé en janvierde la
même année. Cette presse à deuxcylindres,quitire à3 600feuillesà l’heure, imprime
recto et verso, enretiration. Alexandre-YvesGaveaux setrouve en concurrence pour
cette commande avec l’entreprise Koenig & Bauer. Grâce àson prix unquartmoins
cher,soit15000francsaulieude20 000, Gaveaux remporte le contrat. Cette presse
sera présentée à l’Exposition de 1844, etAlexandre-YvesGaveauxobtiendraunrappel
de la médaille d’argentgagnée par son père à l’Exposition de 1834. Laréalisation de
cette machine montrequ’Alexandre-YvesGaveauxestdetaille à affronterlesautres
concurrents. Il expose aussiune presse à imprimerdescartonsenrelief pourl’usage des
aveugles. Cetappareil, d’origine américaine, a faitl’objetdequelquesmodifications qui
ontmisenvaleur sescompétencesde mécanicien. Il expose aussiune petite presse
typographiquequise fait remarquerpar sa bonne exécution. La maison Gaveauxa
fourni beaucoup de pressesà l’exportation, etAlexandre-YvesGaveauxparticipa
longtempsaux travauxde l’entreprise avantd’en prendre la direction. La plupartdes
machines qui ensortent sontdestinéesà l’impression de journauxouderecueils
périodiques. C’estdanscette maison déjà connueque Marinoni deviendra constructeur
de machinesà imprimeretcomplèterason apprentissage avantdevolerdesespropres
ailes.
De naturevolontaire et tenace, dèsl’âge dequinze ans,vers1838, Marinoni a
34
en effet une idée fixe .Il nesupporte pasdevoir que lesmécaniques, etlespressesà
imprimeren particulier,soient vendues uniquementparl’Angleterre;« (…)
35
L’Imprimerieroyale elle-mêmese fournissaitchezdesAnglais(…) ».Le
gouvernementanglaisa levé l’interdiction d’exporterdesmachinesen 1825. Les
e
mécaniciensparisiensde la première moitié duXIXsiècle passentalorsleur tempsà
copierlesmachines-outilsanglaisespourmieux se lesapproprier. Aprèsletempsde
l’invention etcelui de lavulgarisation,voicivenuletempsde l’adaptation. Avantla
levée de l’interdiction, ilsagissaientà petite échelle, de manière discrète. Après1825,
ilsle font sansmesure, malgréune importante politique protectionniste de la France.
« Lesinterditsn’empêchèrentpaslesidéesde circulerd’un paysà l’autre, niquelques
36
machinesde passeren contrebande »,Marinoni ne lesupporte plus. Leseul héritage
que lui laissason père futce patriotisme militant. Ilveutà ce moment-là créerdes
machines qui pourrontcontrecarrerce monopole,volonté d’ailleurspartagée par
d’autresentrepreneursdansbeaucoup desecteursindustriels. Maisilsaitd’autre part,
quesi lesmécaniciensparisienscopientles réalisationsanglaises, ils se plagientaussi
abondammentles unsetlesautres,sansparlerdesindustrielsétablisen provincequi

33
Brevet(B.I.P). ANPI.
34
L’Éclaireurde Nice8 janvier1904.
35
La Liberté,« Leroi de l’imprimerie », 8 janvier1902.
36
RETEL J.O., La construction mécanique à Parisde 1778 à 1878, ÉditionsduCNRS, Paris, 1988, p 192.

34

finissent toujours, comme l’analyse Retel, parconcurrencer sérieusementleurs
37
collèguesparisiens soumisà descoûtsde production plusélevés. Malgré cette
situationquelque peuanarchique, Marinoni, homme de peud’instruction et
méconnaissantles techniques, àsesdébuts,se metentête de changercetétatde faiten
acquérantlesavoirparla formation.
Malheureusementpourlui, cesontencore lesAnglais qui, danscettevoie de
la formationtechnique,semblentlesplusprogressistes. « LesFrançais sont-ilscapables
de lutter surceterrain dugénie industriel?»se demande Marinoni. Pourle démontrer,
ilse metalorsau travail de façon acharnéetouten exprimantlesouhaitdesuivre des
cours. Une démarcheque Marinoni n’estpasleseul àsuivre. La Francevit unevraie
transformation. Sesuccèdentalors unesuite de misesaupoint, de mesures, d’aléas, de
déboirescaraprèsletempsdes vulgarisateursetdesadaptateurs voici letempsdes
38
inventeursetdesprécurseurs. Un cyclequi n’estpaslinéaire, mais toujoursen
perpétuellerévolutionspontanée. C’estl’époque de lavie de Marinoni la plusfiévreuse
etla plusfolle.
À dix-huitans,vers1841, iltravaille plusde douze heuresparjourchez son
patron,rétribué à 4,50francs. Malgré cerythme infernal, Marinonireste affable,simple,
de cœurexcellent,rappel constantetinconscientàsesmodestesorigines. Cependant, il
lui arrive de perdre l’appétitetlesommeil; sesforcesl’abandonnent,surtoutlorsqu’il a
sescrisesdeturberculose et qu’il crache lesang abondamment. Sa force de caractère
décline, et vingtfoisl’on croit sa mortprochaine. Mais son organismerésiste et
repousse chaque foisl’ultime limite deson combatmalgré lesnombreusescrises que lui
occasionne cette maladiequi ne lequittera jamais vraiment. Pourtant, Marinoni garde le
moral etconserve mêmeun certain optimismequitransparaîtdans un deses rares
témoignages:
J’ai vécu pendant plusieurs années, avec six sousparjour, pourma nourriture (…) :
d’ailleurs, je ne mesuisjamaismieuxporté que danscetemps-là, ça m’a fait une
santé etça m’a apprisà êtresobre. L’homme mange, boitetdort trop. Ce qu’ilya de
39
plus utile danslavie etce qui nousaidevraimentàvivre, c’estla bonne humeur.

Il nes’arrête paslà. Son désirde formationse précise. Il devientfondeurde caractères
40
etmême compositeur,voire margeurouconducteur. Ilveuten fait,toutconnaître de
ce métierde mécanicien etde constructeurde machinesà imprimer, métier qu’il
découvre envisitantlesimprimeries. Plutôt que d’alleraucabaret, il préfère ainsi
41
prendre descoursdu soirà l’école pourcompenserl’instructiontrop courtereçue à
Sivryetla formation d’ingénieur qu’il n’a pas reçu.
Larévolution industrielle, explique CharlesBallot, futen Angleterreune
manifestationspontanée du vouloirpopulaire,tandis qu’en France, oùla grande
industrie était une création ou une protégée de l’État, la diffusion desmachinesfutà
peuprèsexclusivement, dumoinsaudébut, l’œuvre dugouvernement.

37
Ibid. cit.RETEL J.O., p.192. Beaucoup de mécaniciensparisiensallèrent surplace, en Angleterre,se
rendre compte de la manière detravaillerde leurscollèguesanglais. D’autre part, beaucoup despécialistes
anglais viendronten France pourpasseràtraverslesinterditsde la législation française.
38
Op. cit,RETEL J.O., p. 193.
39
Le Rappel, 10 janvier 1904.
40
Le Gutenberg Journal, n°33,22octobre 1881.
41
L’Écho de Paris, 8 janvier1904.

35

Constatons qu’au lieu d’être spontanée et due uniquement à l’initiative privée, elle
eut enFranceun caractèrevoulu, factice, futlerésultatde l’influence, de l’action du
gouvernement,royal,révolutionnaire ouimpérial;qu’aulieud’avoirpourcause
fondamentaleune cause interne comme le futl’extension commerciale en Angleterre,
42
elle eut une cause déterminantetoute extérieure : la concurrence étrangère.

43
Larévolution industrielle française fut, en outre, précédée parcelle des transports. Les
routes, lespontsetlescanaux se multiplientdanslespaysd’Europe lesplusprospères.
De 1847à 1851,rappelle Antoine Picon, on passe de l’âge des routesgrossièrement
empierréesà celui descheminsde fer. En 1847, Paris recense64 153entreprisesayant
e e
44
une activité industrielle ,dontles5 et 6arrondissements, aucentrerive gauche,sont
nettementmoinsindustrialisés que ceuxducentre de larive droite. Ilsne détiennent que
15 % desentrepriseset8 % desouvriers. Cependant, certainesactivités y sontfortement
implantées. Ainsi, lesartsgraphiques ypossèdent 30% de leursentreprises, en
45
particulierlesimprimeries, avec35 %de leursouvriers. Relativementmarginale au
départ, la fonction de l’ingénieurapparaîtpendantcette période comme l’incarnation
d’un progrès technique dontles rythmes s’imposentà lasociététoutentière etpas
seulementà Paris. En France, lesingénieursde l’École despontsetchaussées-la plus
vieille école française d’ingénieursetl’une despremièresaumonde, fondée en 1747-,
sontlesprincipauxdépositairesde cette entreprise, avec l’École polytechnique fondée,
elle, en 1794.
Cette même année estcréé le Conservatoire national desartsetmétiers
(CNAM), pardécretdu10octobre 1794. Sorte de dépôtlégal dumachinisme,sonrôle
estde conserver un échantillon detouslesproduitsmanufacturés, le dessin ainsique la
description de chaque machine. On devait, à partirde l’ordonnanceroyale du
25 novembre 1819,yenseigner troiscours, enycréant troischairesà partirde 1820: la
chaire d’ind« économieustrenielle »,seignée parJean-Baptiste Say, premier
enseignementen France d’économie politique;la chaire de « mécanique appliquée aux
arts», enseignée parle polytechnicien CharlesDupin;etla chaire de «chimie
46
appliquée auxarts», enseignée parle DijonnaisNicolasClément. En 1829,une
quatrième chaire estouverte, celle de la « physique appliquée auxarts», enseignée par
Claude Pouillet. Entre 1836et1839, explique Alain Mercier,sixcréationsde chaires
nouvelles vont voirle jour: la géométrie descriptive (indispensable à la production du
dessin industriel), deuxcoursd’agriculture, la législation industrielle,unsecond cours
de chimie (souslaresponsabilité d’Anselme Payen), etenfin,une chaire de mécanique,
assurée parle général ArthurMorin. De 1852à 1854, la filature, lazoologie agricole et
lesconstructionscivilesinspirent troischaires supplémentaires. L’enseignementde la

42
BALLOT Charles,L’Introduction dumachinisme dansl’industrie française, publié d’aprèslesnoteset
manuscritsde l’auteurparClaudeGével, avant-proposparHenri Hauser, notice biographique parÉlie Halévy,
ÉditionsSlatkine Reprint, Genève, 1978, p.3.
43
PICON Antoine,Architectesetingénieursau siècle desLumières,ÉditionsdesPressesde l’École nationale
despontsetchaussées, Paris, 1988.
44
DAUMAS Maurice etPAYEN Jacques,Évolution de la géographie industrielle de Pariset sa proche
e
banlieue auXIXsiècle(2 vol.), ÉditionsCDHT, Paris, 1976,vol. I, p. 132.
45
PICON Antoine,L’invention de l’ingénieurmoderne,l’École despontsetchaussées, 1747-1851, Éditions
desPressesde l’École nationale despontsetchaussées, Paris, 1992, p.20.
46
MERCIER Alain,Un conservatoire pourlesartsetmétierscoll. «Découvertes», ÉditionsGallimard,
Paris, 1994, p. 49.

36

céramique, ajoute Alain Mercier, établi en 1848, est transformé en 1852, pourletemps
47
duSecond Empire, enun coursde «teinture, impression etapprêtdes tissus» .
On estdoncsensible, auCNAM, à la construction età l’emploi desmachines
48
etl’on propage dessinsetmodèlesdanslesdépartements. CharlesBallot remarque
aussiqu’afin «de ne pas séparerla pratique de lathéorie »,le Comité desalutpublic
annexa auConservatoireun atelierde perfectionnement, pararrêté du 2janvier1795.
En mêmetemps, ajoute-t’il, la Commission desartsetmanufacturescrée des
conférences surl’industrie, lesquellesontlieudeuxfoispar semaine à l’Agence desarts
etmanufactures, installéerue Saint-Dominique, maison Conty. Cesconférences
réunissentnégociants, fabricants,savantsetadministrateurs quiydiscutent« des
moyensd’étendre etde perfectionnerl’industrie ». De ce fait, de 1819 à 1854,quatorze
chairesfurentouvertesauCNAM. Il faudra cependantattendre 1879 pour qu’un cours
de droitcommercialsoitannexé à la chaire d’économie politique, et1890pour que
49
l’électricité industrielle etla métallurgie fassentl’objetde deuxchairesnouvelles.
C’estdans un même esprit que futfondée, en 1829, l’École desartset
manufactures,rebaptisée parlasuite École centrale desartsetmanufactures. En 1832,
onyenseignaitégalementdescoursdu soir, comme auCNAM, ouvertsauxapprentis
50
de Paris. À cette époque,une chaire de construction etétablissementdesmachines y
estfondée, comportant 60leçonsannuellesjusqu’en 1838, puis120à partirde cette
date etpendantde longuesannées. On pouvait y suivre lescoursde Bélangeroude
51
Walterde Saint-Ange (1838-1851) :ce dernier, artilleuretancien élève de Saint-Cyr,
partagea avec Ferryleschairesde métallurgie etde construction de machinespa. Àrtir
de 1838, lescoursde mécanique appliquée furentassurésparBélangerjusqu’en 1864,
puisqu’à cette date, il fut remplacé pardeuxillustresingénieurs, Eugène-Marie-Claude
52
Philippe, connupour sesmaquettespourle CNAM, etHenri-Édouard Tresca. Ce
dernier, polytechnicien,futl’un des responsablesde lareprésentation française à
l’Expositionuniverselle de Londresen 1851 etcommissaire général de l’Exposition de
Parisen 1855. Entre 1852et1857, il devientprofesseurde mécanique industrielle,
détenteurde la chaire de mécanique auCNAM, à laquelleson filsluisuccéda, puis va
enseignerà l’École centrale desartsetmanufactures. Tousdeuxjouèrent unrôle crucial
e
dansl’histoire duCNAM etde l’École centrale auXIXsiècle ainsique dansla mise au
point, entre 1845 et1851, de larotative à cliché cylindrique età papiercontinu, le
nouveauprocédé d’impression cylindrique, en participantauxessaisde Jacob Worms
avec Marinoni pourle journalLa Pressed’Émile de Girardin.
Leséchangesde professeursentre l’École desartsetmanufacturesetle
Conservatoire desartsetmétiersétaientcourantsà cette période-charnière de la
mécanisation en France. L’enseignement technique ou spécial ne prendraun
développementconsidérablequ’après1870. Le manque d’institutionspourformerles

47
Ibid. cit, MERCIER Alain, p. 54.
48
Op. cit,BALLOT Charles, p.27.
49
Op. cit. MERCIER Alain, p. 57.
50
L’Éclair, 8 janvier1904.
51
GUILLET Léon, Centansde lavie de l’École centrale desartsetmanufactures, 1829-1929, Éditions
artistiquesde Paris(M. Brunoff, ingénieurECP, 4,rue desPoitevins,75006Paris), Paris,20mai 1929, 528
pages.
52
ANDRÉ LouisLe, «smodèlesd'Eugène Philippe danslescollectionsduConservatoire », Larevue du
Musée desartsetmétiers,septembre 1992, n°1,72pages.

37

conducteursdesmachinesnouvellesetla lourdeurdeshabitudes sontdesobstacles que
le CNAM etl’École centraletententde dépasser. Comme l’indique justementRetel
dans son étudesurLa construction mécanique à Paris de 1778 à 1878, le
perfectionnementde la machine précède de beaucoup la formation deshommes, etla
tradition de l’apprentissagesurletas se poursuitalors quesurleslieuxdetravail, les
53
machinesnouvelles restent raresetinaccessiblesauxapprentis. L’enseignement
techniquese diffusesousforme de courspubliés. Lesmanuelsouaides-mémoire de
mécanique pratique, ajoute encore Retel, deviennentplusaccessibles. Il mentionne en
particuliercelui d’ArthurMorin, professeurde mécanique industrielle auConservatoire
national desartsetmétiers. Grâce auxmanuelsde Leblanc etd’Armengaud, précise-t’il,
le dessin industrielserépand etavec lui, lavulgarisation des réalisationsindustrielles.

À l’époque, l’accèsauxcoursduConservatoire desartsetmétiersestlibre. En
entrantchezlesGaveaux, Marinoniveutcontinuerà apprendre et,toutentravaillantla
journée, ilsemblequ’il aitalors suivi lescoursdu soirauCNAM. Marinoni comprend
très viteque lesavoir-faire manuel nécessaire pour tirerle meilleurparti
desmachinesoutilséquipantlesateliersnes’apprend ni dansleslivresni d’ailleursdanslesécoles
d’artsetmétiers,qui formentle personnel d’encadrementmaisnon celui d’exécution.
Son nom n’apparaîtpas surlesannuairesdesélèvesde l’École centrale. Pour y suivre
lescours, il fallaitpasseravecsuccès un examen d’entrée. Marinoni n’a donc pasété
centralien alors qu’on le présentesouventcommeun ingénieur. Il esten plus
54
pratiquementimpossible, d’aprèsClaudine Fontanon , de connaître la liste des
auditeursaucoursdu soirduConservatoire national desartsetmétiersde cette période.
55
D’aprèsGérard Emptoz, il est toutà faitconcevableque desprofesseursde Centrale
aientdonné descoursdu soirauxouvriersauConservatoire desartsetmétiers. Ce
système était répanduen France, dèslesannées1820, etdéveloppé parl’Association
polytechnique à partirde 1830. Marinoni était,semble-t-il, assiduà cescoursdu soiroù
l’on apprend la mécanique etla construction de machines.

Nousenremettantdoncuniquementaux témoignagesindirects quantàson
passage danscetétablissement, ilsembleque Marinoniyaitacquislespremières
notionsd’une instruction pluspoussée ens’intéressantà la mécanique. Ainsi en est-il de
sa connaissance dudessin etdesmachines,qu’ilreproduitle lendemain à l’atelier, chez
lesGaveaux,s’efforçantde mettre en application lesleçonsde laveille. Il excelle
surtoutdanslesperfectionnementsde machines,résolvantouanticipantlesproblèmes
inhérentsauxbesoinschangeantsdesindustriesgraphiques. Homme d’ambition et
curieuxparnature,souventauxdépensdesasantérendue fragile parlatuberculose
chronique, il n’a paspeurdu travail. Il passe jusqu’àvingtheuresparjourà l’atelierce
qui le fait tomberdans untel étatde fatigue durantplusieurs semaines qu’on le crut

53
Op. cit.RETEL J.O.,La construction mécanique à Parisde 1778 à 1878, ÉditionsduCNRS, Paris, 1988,
p. 140.
54
Lire FONTANON ClaudineLesprofesseursduconservatoire national desartsetmétiers: Dictionnaire
biographique 1794-1955/(dir.) Claudine Fontanon, André Grelon. (CDHT B 1436), --Paris: INRP: CNAM,
1994.2 vol.,752-687p. portr.; 25 cm. -- (« Histoire biographique de l'enseignement»). Fontanon (Claudine);
Grelon (André) CDHT nouvellesérie Doc.2143Le Conservatoire desartsetmétierset sesauditeursentre
e
lesdeuxguerres(1920-1939). (XVISimposio Internacional ICOHTEC. Actes. Madrid, 1988, 19 p., multigr.,
stat., graph., bibliogr.)
55
EMPTOZ Gérard etMARCHALL Valérie,Aux sourcesde la propriété industrielle, guide desarchivesde
l’INPI, ÉditionsINPI, Paris,2002,247pages.

38

parfoisdevenirfouet que lui-mêmes’estcrubien prèsdesa dernière heure. Souvent,
pour se détendreun peu, il allaitprendresa pause dansla journée,surl’esplanade des
56
Invalidesoù,sur un banc, il arrosaitd’un demi-setier un petitpain etdu saucisson .

Mavie a aujourd’huises roses, maiselle a eu sesépines. Heureusement, j’avais une
qualitl’amoé :urdu travail;c’estletravail qui m’asoutenuet,si jesuisdevenu
quelque chose, c’estau travail que je le dois. J’avais une autre qualité aussi : j’avais
besoin de peu de sommeil; pendant toute ma vie, je n’ai dormi que trois ou quatre
heures par nuit et cela m’a permis de travailler vingt heures par jour. Voilà,
peutêtre, pourquoi j’ai réussi là oùd’autres, qui mevalaientbien, ontéchoué;j’ai encore
devieuxcamaradesqui metutoientetqui, quoiquerudes travailleurs, n’ontpaseu
57
ma chance.

58
En 1843, Marinoni devientconducteurchezlesGaveauxpère etfils qui, aprèsavoir
eu un atelieraude lan° 15rue Traverse, ontachetéunsecond atelierau 22 rue des
Brodeurs, à Paris. Ils yfabriquentdesmachines typographiquesdetousgenres:
Stanhope, Colombian, pressesmécaniquesàun oudeuxcylindrespourlabeuravec
souche etcrémaillère d’un nouveau système;notamment une machine àun cylindre, à
retiration (2 000exemplairesà l’heure), de même, despresseshydrauliques, machinesà
glacer,tondeuses transversalesetlongitudinales. LesGaveauxnetardentpasà apprécier
la collaboration de Marinoni. Il passerapidementcontremaître àvingtans, avecun
salaire de6francsparjour. Àvingtet un ans, àsa majorité, ilreçoitla partde l’héritage
bien modeste deson père,soit 70francset10centimes. Àvingt-deuxans, Marinoni
devientpère de Laure-Eugénie Marinoni,sa fillequ’il appellesouventaffectueusement
e e
« LolottElle ee ».stnée le 8avril 1845 dansale 11rrondissement(6actuel), d’une
liaison horsmariage,semble-t-il, avec Anne-Henriette-Antoinette Duché (1815-1873).
Une femmequ’il épousera plus tard.

Gaveaux sentbien dansle profil de Marinoniqu’il est un homme d’avenir. La
justesse desesobservations, l’ingéniosité deses trouvaillesmécaniquesl’interpelle.
Marinoni acquiertde la confiance ensoi, etc’estnaturellement que Gaveauxlui
confiera lesoin de monterlesmachines qu’il expédieun peupartouten France eten
Europe. La Société Gaveauxdomine le marché françaisdespressesà brasetdes
premièrespressescylindriques, en particulierdanslesecteurdespériodiques. Les
journauxlesplusprospères tirentalorsde 4000à 5000exemplaires, cetirage limité
nécessitantplusieursheures. Alexandre-YvesGaveaux, avantderemplacer son père,
participa longtempsaux travauxde l’entreprise en apprenantle métierparmimétisme,
la lime à la main. C’estdanscette maison déjà connueque Marinoni devintconstructeur
de machinesà imprimeretcomplètason apprentissage de la même façon avantde
devenir son propre patron. De fait, en entrantchezlesGaveaux, Marinoni n’entre pas
seulementdansle monde de l’imprimerie, il entre en particulierdanscelui de la presse
quotidienne, mondequ’ilvarévolutionneren développantde façon industrielle le
procédé d’impression par rotative permettantl’émergence desmédiasde masse. Ce
monde, il ne lequittera plusjusqu’àsa mort.

56
Le PetitNiçois, 8 janvier1904.
57
La Liberté, 9 janvier1904.
58
Op. cit, Le Gutenberg Journaln°33.

39

40

CHAPITREII

LE CYLINDRE AU CŒUR DE LA RÉVOLUTION
INDUSTRIELLE DANS LES INDUSTRIES DE L’IMPRIMÉ

59
2.1. La stéréotydu livrepie une innovation qui nous vient

Comme pourlespremièrespressesmécaniques, la
rotative naîtd’unesynthèse desinnovationsissuesde
la mécanisation desprocédésd’impressionsur textile,
papierpeint, ainsique dumonde de latypographie ou
de la lithographie, et quiva d’abords’appliquerau
secteurde la presse pourl’impression desjournaux.
C’estceque Frédéric Barbier semble présentercomme
e
lesdeuxinventionsfondamentalesduXIXsiècle,
soit« latechnologie ducylindre etcelle de
l’intégration fonctionnelle de la machine avecson
60
environnement» grâce auxélémentsindispensables
que furentles rouleauxeten particulierlastéréotypie.
Touslesmouvementsde la nouvelle presse mécanique
sont solidairesles unsdesautres, le marbre étant
déplacé parl’intermédiaire d’une crémaillère
ellemêmereliée aujeude la forme. Cette assimilation des servicesannonce la future
automatisation de cette industrie, celle-ci ne pouvant se développer quesurla base
d’une machine oud’unesérie de machinesentièrementintégrées.
C’estdonc la découverte de lastéréotypiequivarésoudre le problème de la
forme cylindrique entypographie en lui permettant une pleine intégration dansle
processusd’industrialisation. Cependant, comme lesouligne Alain Nave, l’invention de
lastéréotypie n’estpasattribuable àun inventeur, maisellerésulte d’unesérie de
61
travaux, detâtonnements, derecherches souvent solitaires. La clicherie, ou
e
stéréotypie, date de la fin duXVIIIsiècle, bienquesesoriginesapparaissentdèsle
e62
XVsLiècle .’origine dumot stéréotypie estgrecque :stereos,« ferme, dur,
63
solide », ettupos,« empreinte,trace, marque, modèle ». Elle a pour racinesla
xylographie, latypographie etla gravuresurboiset surcuivre. À cette époque, le papier
estcheret une éditions’écouletrèslentement. On pense alorsconserver«tout
composés» desouvragesentiers ;maisce procédé n’estpasà la portée detousles

59
Illustration d’un imprimeur xylographe duMoyen âge. Tableaud’EdwarPenfield (d’aprèsElArte
Tipografico, de New-York).
60
BARBIER Frédéric,L’Empire dulivre. Le livre imprimé etla construction de l’Allemagne contemporaine
(1815-1914), préface parHenri-Jean Martin, ÉditionsduCerf, Paris, 1995, p.296.
61
NAVE Alain,La Stéréotypie, entre innovationtechnique etproduitéditorialcatalogue de l’exposition
« Les trois révolutionsdulivre », présentée auMusée desartsetmétiers,sousla direction d’Alain Mercier,
conservateurauCNAM, ÉditionsImprimerie nationale, Paris, octobre2002, p.283.
62
Bulletin de la Chambresyndicale desimprimeurs typographes,« Lesoriginesde lastéréotypie », n° 47,
10février1898.
63
Op. cit. NAVE Alain ,La Stéréotypie, entre innovationtechnique etproduitéditorial, p.283.

41

imprimeurs: lescaractères,se fondantalorsavec lenteur, coûtent relativementcheretil
estdifficile des’en procurerentrèsgrandequantité.
Desimprimeursimaginentalorsdesouderparle pied leslettresdesformes
conservées ;ce n’était qu’une garantie destabilité, nullement un abaissementde mise de
fonds, bien aucontraire, puisque le caractère ainsitraité ne pouvaitplusêtreredistribué
pour une compositionultérieure. Auxenvironsdesannées1700, l’imprimeurparisien
Gabriel Valleyre imprimaun livre d’heures,seservantde formesobtenuesen coulant
64
ducuivre dans une matrice d’argile dérivée de la composition en caractèresmobiles
d’une page de calendrier. Il exécutasurtoutdeslettresd’offices, imprimantdéjà par un
moulage,à peuprès semblable maismoinsparfait, puisqu’il intégra du sable dans ses
65
mouleset qu’ilutilisa justementle cuivrOn connaîe .t unNouveau testament syriaque
66
imprimé à Leyde en 1708surdesplaques stéréotypéesparJohann Müller. En 1725,
67
l’orfèvre écossaisWilliam Ged, d’Édimbourg,réalise desplanches solidesavecun
procédé analogue à Valleyre. Il aretenul’idée de moulerdans une pâte argileuse des
compositionsgravéesoucomposéesen caractèresmobiles. Ce principe està l’origine
de la polytypie, lequel consiste àsouderensemble leslettresformantles syllabesles
pluscourantes. En 1739, on connaît unSallustetiré à Édimbourgsurdes stéréotypées
deWilliam Ged, documentde 150pages. L’imprimeuretmécanicien Philippe-Denis
Pierresauraiteu un cliché ensa possession :une planche, en métal d’imprimerie, fut
obtenue parmoulage de la compositiontypographique aumoyen de plâtretrèsfin.
Ensuite, ce furentlesessaisd’Athiasà Amsterdam, etde Luchtmans, etla publication
d’untraité portant surle clichage, publié à ErfurtparJohann Michael Funcke en 1740,
puislesessaisde Joseph Carrezà Toul en 1785, etenfin de l’Alsacien
François-IgnaceJoseph Hoffmann à Parisen 1787. Ce dernierpourraitavoirimprimé lesRecherches
historiques sur lesMauresentrois volumes surlespressesdeson imprimerie Polytype
(c’est-à-direstéréotype). Arriventenfin lesessaisde Gatteauxen 1796. Toutesces
tentatives sesont soldéespardeséchecspourdeux raisons, explique André Jammes:
« Premièrement, lesméthodesde moulage étaientlentesetcoûteuses, les résultats
accusaient une grande perte de netteté par rapportà la composition originale;
deuxièmement, la production de livresisolésne correspondaità aucun programme
68
d’envergure. »
Le procédé, aumomentde larévolution française,seratiré parle marché de
l’impression desassignats, la production étantestimée à plusde 40milliards
d’exemplairesentre 1789 et1795. Le développementde lastéréotypies’avère donc
incontournable pourmultiplierlesformesimprimantes rigoureusement similaires, afin
de mettre en mouvementplusieurspressesface à cette énorme production. Parmi les
acteursimpliquésaupremierchef dansla production desassignats, explique Alain

64
RENBIL,Origine de lastéréotypie. Essai de chronologie de l’imprimerie : principaux innovateurs et faits
historiques concernant l’imprimerie et les arts graphiques, d’après une note imprimée, ÉditionsLorilleuxet
compagnie, Paris, 1910, 8 pages. BNF. FOL-V piece-1076.
65
Bulletin de la chambresyndicale,« Histoire dupolytypage etde lastéréotypie », n° 49, 10mars1898.
66
JAMMES André, avec le concoursde Françoise Courbage, conservateuren chef de la Bibliothèque
historique de la Ville de Paris,LesDidot,trois sièclesdetypographie etde bibliophilie 1698-1998, catalogue
de l’exposition présentée à la Bibliothèque historique de la Ville de Parisdu15 mai au 30août1998 etau
Musée de l’Imprimerie, à Lyon du 2octobre au5 décembre 1998, p. 55.
67
L’Intermédiaire desimprimeurs,« Étude pratiquesurla clicherie », 15 novembre 1896.
68
Op.cit.,JAMMES André,LesDidot,trois sièclesdetypographie etde bibliophilie 1698-1998, p. 55.

42

Nave, ceux qui marquerontplusprofondémentle monde de l’imprimerie parle
69
développementduprocédé destéréotypiesontLouis-Étienne Herhan etFirmin Didot.

Ce dernierauraitjouéunrôle importantpourl’établissementdulogarithme de
Callet, maisilsemble possibleque cetartifice aitdéjà été employé 80ansauparavant
parl’imprimeurLuchtmans, de Leyde, pour une biblein-folio, puispour unNouveau
Testamenten grec, de formatin-24. Si Herhan etDidotnesontpaslesinventeursdu
procédé, ilsfurentlespremiersà l’utiliseràune échelle industrielle.Louis-Étienne
70 71
Herlehan ,23décembre 1797, puisFirmin Didot troisjoursplus tard, etenfin
72
Garnerydéposèrentdesbrevetspourdesessaisdestéréotypage. Cette méthode
consiste à fondre en métal dur, composé de plomb, de cuivre etd’étain, deslettres
moinshautesdetigeque cellesordinairementenusage, puisà enfoncer, aumoyen d’un
balancier, lespagescomposéesavec cescaractèresdans une plaque de plomb d’oùl’on
retiraitle clichésurlequel on imprimait. L’intérêtde lastéréotypie d’Herhan estd’offrir
un cliché de première génération directementissudesmatrices, maisavecun coûtde
revient trop élevé.
Son procédé « différait complètement de celui de Firmin Didot: il consistaità obtenir
desmatricesen cuivre assez régulièrementfrappéesetjustifiéespourque, étant
placéesdanslescassesd’imprimerie, ellespussentêtre composéescomme deslettres
etformerdespages, lesquelles,tombantaumoyen d’un moutonsurduplomb en
fusion, donnaient une page enreliefsurlaquelle on imprimait. Maisce procédé
dispendieuxfutabandonné, aprèsavoir toutefoisproduit une collection quirivalisa
quelquetempsavec la collectionstéréotype de Firmin Didot. (Ambroise
Firmin73
Didot, article Herhan dansle Dictionnaire biographique Hoefer).
Pourlastéréotypie de Firmin Didot, Paul Duponten a laissé la descriptionsuivante :
La planche, composée en caractèresde matière dure, estcouchéesur une planche de
métal malléable ducôté de l’œil de la lettre, eton faitpasserlesdeuxplanches
ensemblesous un balancier,tel que celui desmonnayeurs. La pressionse fait
doucement, desorte quetouslescaractèresentrentà la foisdanslaseconde planche,
sansqu’ilyaitderefoulement. La matrice obtenue, on l’ajuste dans un châssiseton
l’attache, aumoyen d’un écrou, à lavisdumouton de la machine à clicher. On

69
Op.cit.,NAVE Alain,La Stéréotypie, entre innovationtechnique etproduitéditorial, p.283.
70
1797 /Formats solidespropresà imprimer, d'aprèsde nouveauxprocédéschimiquesetmécaniques. B.
d'invention de 15 ans, prisle3nivôse an6(23décembre 1797), parHerhan, à Paris. Brevetde
perfectionnementetd'addition du 27brumaire an VII (17novembre 1798). Cédésle24 février1809 par
Herhan à la masse desescréanciers. Publication, T 4, p. 188.
71
1797 /Manière de fondre desformats stéréotypés, B. d'invention de 15 ans, prisle6nivôse an VI
(26décembre 1797), parFirmin Didot, à Paris, publication, T 4, p.201.
72
SERRIÈRE Nicolas(père), imprimeurduPetitJournal« De la clicherie »,L’Imprimerie, n° 8, juillet1864.
73
Op.cit.,JAMMES André,LesDidot,trois sièclesdetypographie etde bibliophilie 1698-1998, p. 56.

43

obtient alors, par l’action de cette machine, la forme ou planche solide dont on se sert
74
pour l’impression.
Lesuccèsdes stéréotypesDidotfutpratiquementimmédiat. Le 10novembre 1798,
quatretitresparaissent. Vingtansplus tard, les« ÉditionsStéréotypes» comportent 332
volumes. Ce procédé primitif estle pointde départdesperfectionnements qui, peuà
peu, furentintroduitsdanslastéréotypie et qui étaient, en fait,uneréponsetechnique
apportée àun problème économiquequi, dèsle départ, a freiné le monde de l’édition.
« Lespagesd’un livre ayantététransforméesen clichés, il n’ya donc plusde caractères
75
immobilisésou,a contrario, de livresàrecomposeretà corrigerde nouveauLe. ».s
premièreséditions stéréotypes sontainsi le fruitdes travauxde Louis-Étienne Herhan
(1768-1854) associé à Firmin etPierre Didotetaulibraire Antoine Augustin Renouard.
Maisce moyen est trèslong, attendu qu’on ne peutcorrigerlesfautes qu’aprèsavoir
cliché etfaitépreuve. Néanmoins, comme lesouligne Alain Nave,
«lesannées18101820marquentassurémentlaréussite etla prospérité deséditions stéréotypes,
expérience pionnière de «massification »dansle commerce dulivre,tanten France
76
qu’enGrande-Bretagne ». Une expériencequi futappliquée de façon déterminante au
commerce de la presse périodique, notammentlorsdudéveloppementde larotative.
Vers1818, en Angleterre, Lord CharlesStanhope,qui a laisséson nom àun
système de presse à bras, développe deson côtéunstéréotypage à base de moulage au
plâtre. En Allemagne, onsemble, là aussi, avoirpratiqué courammentlastéréotypie au
77
plâtre dèslesannées1740. Ambroise Didotnous renseigne à cesujet:
1818.Introduction en France duprocédé destéréotypage aumoyen dumoulage en
plâtre inventé parLord Stanhope. Ce procédé, qui n’arien desupérieurpourla
netteté desempreintesà ceuxde Firmin Didotetd’Héran (sic), estmoinsdispendieux
etd’unusage plusfacile, ce qui le fitgénéralementadopter. Plus tard,vers1846, on
atenté desubstituerauplâtre, desmoulescomposésde deuxfeuillesde papierentre
lesquellesestl’œil deslettresd’une page aumoyen d’un frappage avecune brosse.
(…) Lorsque cesflancsontétéséchés surla page même dontilsontprisl’empreinte,
ils sontplacésdans une boîte que l’on plonge ensuite dans une chaudière oùle métal
esten fusion;maisle cliché qu’on enretire estmoinsparfaitque parle moulage en
78
plâtre. » (Ambroise Firmin-Didot, Essai col. 868)

Mais si le plâtre est utiliséuntemps, c’est surtoutl’emploi dupapier, pourle moulage
desformes typographiques,quisera la meilleure desinnovations retenue parles
professionnels. Jean Baptiste Genouxpourles uns, ouClaude Genouxpourlesautres,
inventa en 1808 le clichage aumoyen d’une pâte d’argile associantle papieretle plâtre.
Ancien imprimeurà Gap, puiscompositeurà l’imprimerie Pélagaud de Lyon, Genoux
améliore en 1829 le procédé en imaginantde clicherlespagesaumoyen d’une pâte
d’argile finementétendue entre plusieurscouchesde papier trèsmince. Son invention

74re
DUPONT Paul,Histoire de l’imprimerie, (2 vol.), Paris, Éditionsde L’Harmattan, 1998 (1éd. : 1854),
tome II, p. 421. PourAlain Nave, la machine à produire desclichés, parl’abaissement surla plaque d’alliage
métallique en coursderefroidissement, dumoutonqui porte la matrice. C’estainsiqu’on nomme cliché la
« forme ouplanchesolide »dontparle Dupont, clichéque l’opération décrite permetde multiplier
abondamment.
75
Op.cit.,NAVE Alain,La Stéréotypie, entre innovationtechnique etproduitéditorial, p.286.
76
Op.cit.,NAVE Alain,la Stéréotypie, entre innovationtechnique etproduitéditorial, p.287.
77
Bulletin de la Chambresyndicale desimprimeurs typographes,n° 49, 10mars1898.
78
Op.cit.,JAMMES André,LesDidot,trois sièclesdetypographie etde bibliophilie 1698-1998, p. 56.

44

annonce déjà le système duflan,quiservira à la prise d’empreinte pourdesopérations
de clichage de grandequalité. Maisavantde lerévéler, ils’en assura la propriété par un
brevetd’invention, «lastéréotypie genouxienne »,qui lui futaccordé le29 juin de la
même année. Il expliquesonsystème :
La matrice que j’ai l’honneur de soumettre est composée de sept couches de papier ;
la dernière du côté de l’œil est huilée et sanguinée. Entre ces couches, je passe
légèrement, avec un pinceau, un mastic composé d’argile, de colle de peau et d’un
peu d’huile. Tous les mastics peuvent être également employés; j’ai adopté celui-ci
comme plus économique. J’applique le tout sur la page modèle et fais entrer cette
application avec un rouleau, comme pour faire une simple épreuve. Cette opération
faite, je mets le tout en presse et le laisse sécher. Lorsqu’elle est sèche, je colle un
cadre de carton sur le dos de la matrice pour donner plus de relief à l’œil du
caractère ; après, je la place entre deuxplaquesde feroùj’ai collé plusieursfeuilles
de papieroù setrouveun cadre de l’épaisseurque jeveuxdonnerà la page moulée.
Je coule la matière en fusion par une forte ouverture pratiquée à l’une de cesplaques,
79
etla page estparfaite.Mon invention est toute dansle papier.
Jean-Baptiste Genouxfutoublié après sa mort,réhabilité grâce àuntémoignage de
Pélagaud,son ancien patron, publié dansle journalLa Typologie Tuckeren 1875. Le
voici dans son intégralité avecune erreurd’orthographe puisque Genoux, danscet
article, estécritavecun d etnonunx. Nousavonspréféré gardercetémoignagetel
qu’ilse présente à nous:
L’inventeurducliché aupapier
À monsieurlerédacteur,

Lorsque jevaisà Paris, je demandetoujoursauximprimeursque j’ai l’occasion de
voir,s’ilsconnaissentle nom de l’inventeurducliché aupapier ; tousm’ont répondu
unanimementque non. Or, le cliché aupapiera été inventé par un compositeurdu
nom de Genoud, lequel a pris un brevetd’invention en 1829.Il étaitalorsemployé
chezM. Rusand, auquel je n’aisuccédé que quatre ansaprès. Maisje faisaisdèsce
temps-là beaucoup imprimerchezmon prédécesseur, comme écrivain et rédacteur
d’unerevue la plusimportante qui existe, euégard aunombre d’exemplairesauquel
elle est tirée.
J’ai donc connuGenoud, qui, comme compositeur,travaillaitpourmoi;il estné
dansle départementde l’Isère etil estmortdepuislongtemps.
Il a ététellementoublié, que jesuispeut-être leseul aumondesachantqu’il est
l’auteurduprocédé qui, depuisGutenberg, a le plusperfectionné l’imprimerie dans
ses rapportsavec la librairie. J’ai donc pensé qu’il étaitdetoute justice de faire
passer son nom à la postérité, etje mesuisadressé àvous, dontla publication est
consacréetoutentière auxintérêtsdesimprimeursetde l’imprimerie.

La librairie doitpeut-être encore plusdereconnaissance à Genoud. Avec la moitié
moinsde capitaux, on peutpublier un nombre double d’ouvrages. Mon prédécesseur
tirait toujoursà3 000à la fois.

Genoud avaitpris un brevetd’invention en 1829;il en avaitcédé l’exploitation, pour
lesdépartementsduRhône etde la Loire, à mon prédécesseur, M. Rusand, auxdroits
duquel j’aisuccédé. LesParisiens s’imaginentqu’ilsontperfectionné le procédé

79
BELLANGER Claude, GODECHOT Jacques, GUIRAL Pierre etTERRON Fernand (sousla direction),
Histoire générale de la presse française, (5vol.), ÉditionsdesPUF, Paris, 1969. Tome II: L’Évolution des
techniquesde 1815 à 1871, p.23.

45

Genoud ; ils l’ont, au contraire, détérioré en employant la craie ou terre de Briançon
à la place de l’argile pure bien tamisée. Un imprimeur se vantait d’avoir tiré jusqu’à
quatre clichés des mêmes matrices.Aussi, comme je l’étonnai en lui disantque j’avais
fondujusqu’àvingtclichésdanslesmêmesmatrices, etqu’après trente ansmes
80
matricesétaientencore bonnesPélaga! J.B.ud, Lyon, le 11 février1875.
Le brevetdéposé pour un procédéqui perfectionne lastéréotypie esten fait, l’acte de
81
naissance duflan de clicherie modernequ’utiliserontWormsetMarinoni dansleurs
propres recherches.

Genouxdemanda l’approbation de la
Société d’encouragement,qui délégua
MM. De Lasteyrie, Mérimée etFrancœur
pourassisterauxexpérienceseten faireun
rapport,qui futapprouvé enséance de la
Société le 10août1831. Devantla
commission, Genoux stéréotypaune
pagein8°, en petit romain interligné, en prenant
l’empreinte avecun flan préparé à l’avance
auquel il avaitdonné ce nomqui a été
conservé. Tout sonsecret tenaitdansla préparation duflanréalisé à partirde plusieurs
feuillesde papier superposéesetcolléesavecune bouillie claire faite de kaolin etd’eau,
82
contenant une dissolution de colle de peau. Enquelquesminutes, le flan appliquésur
la formerecevaiten creuxl’exacte empreinte du relief, la conservaitfidèlementet sans
retrait,se détachaitet se prêtaitimmédiatementà l’opération duclichage. Lerapportfut
faitparFrancœur, aunom de la commissionspécialesurlesprocédésdestéréotypages
inventésparGenoux, etpublié dansleBulletin de la Société d’encouragementde 1831,
entre lespages 374 et 380du volume n°30. Unesynthèse historique de cerapportest
présentée, cequi permetderevenir surlesessaisde Didot, d’Herhan, de Paroy, pour
83
finirparl’invention de Genoux.
Leséditions stéréotypesontétéréservéesauxouvragesd’un grand débit, ou qui
nécessitent une extrême exactitude, oubien dontletexte estinvariablementfixé. Telle
sontlesTablesde logarithmes, la Bible, lesouvragesclassiques, etc. La fabrication des
assignats,sujetd’importants travauxen ce genre, nesemble pasavoireuletempsde
perfectionnerlesméthodesaupointde les rendre d’une application facile auxbesoins
ordinairesde l’imprimerie. Néanmoins, le clichage fut surtoutemployé pouréviterles
doublescompositions,relativementpluscoûteuses, afin derendre possiblesles
publicationspériodiques tiréesàun grand nombre d’exemplaireset venduesbon
marché. Jean-Baptiste Genouxneretira guère de bénéfice deson procédé, puisqu’il
mourutpeuaprès, en 1835.
L’invention de Jean-Baptiste Genouxdisparaîtra desesprits untempsavant que
84
Lottin de Laval neredécouvre le procédévers1844 en inventantla « lottinoplastie »,

80
PÉLAGAUD J. B, « L’inventeurducliché aupapier», La Typologie Tucker,n°24, avril 1875
81
L'Intermédiaire desimprimeurs,« Étude pratiquesurla clicherie », 15 novembre 1896. Photo :
Musée desartsetmétiers-Cnam, Paris /photo S.Pelly.
82
L'Intermédiaire desimprimeurs, «Étude pratiquesurla clicherie»,15 novembre 1896.
83
Lire annexe A, p. 507(1)
84
L'Intermédiaire desimprimeurs,« Étude pratiquesurla clicherie », 15novembre 1896

46

85
autrementditle moulage aupapier. L’invention passa de lasculpture à l’imprimerie
grâce à l’atelierde Lottin de Laval aumusée duLouvre. Ce faitfutconfirmé en 1868
par un clicheurdunom de Destigny, avec lequel Desormes, directeurde l’école
Gutenberg etpropriétaire d’un cliché de Lottin de Laval, atravaillé àRennes. Destigny
avaitfait son apprentissage à Boussac, dansl’imprimerie de Pierre Leroux qui, en 1849,
86
étaitdéputé etpropriétaire de l’Imprimerie de Boussac. Le principe duflansera plus
tard perfectionné parMarinoni etpard’autres, maisle clichage aupapier reste, au
début, pratiquementdudomaine exclusif de l’impression deslivres. Il ne passevraiment
dansla presse, en France,qu’aumomentoùNicolasSerrière-père etPetin, collaborateur
d’Émile de Girardin, de Jacob Wormsetde Marinoni, lui apportèrenten 1851 eten
1852desinnovations qui permettrontl’impression desjournauxde ce derniercomme
La Pressed’abord, puisLa Libertéplus tard, etenfinLe Petit Journal.
C’est ce procédé, encore en usage, qui a contribué puissamment à aider la presse du
soir dans le développement qu’elle poursuit, et qu’elle atteindra, grâce à lui. C’est lui
que nous avons expérimenté pourla presse périodique du soir, dès1852, avec la
seule modification de clicherde la hauteurde la lettre, etdontnousnous servons
encore pourclicherla Presseetle PetitJournal. Seulement, comme nousétions
obligésde moulerplusieursfois sur une même empreinte ouflan, etque le flan en
papiernerésistaitpasà l’action duplomb etdu régule en fusion, dontla chaleur
s’élève à350 degrés,il a fallu chercher une matière dont la cohésion fûtplus
résistante. Nousavons réussi,secondé parl’intelligentouvrier M.Antoine, qui estle
prote de notre clicherie. Nous yavonsajouté aussiuntrèspuissantoutil, qui estchez
nousd’un grandusage, lascie àruban mue parlavapeur. Ce que cetoutil débite est
prodigieux. Il épargne desbrasetôte à lavue lespectaclerepoussantd’une fatigue
compromettante pourlavie deshommes. Il estjuste de consignerici que, pourque
touscesperfectionnementsfussentcomplets, il a falluque l’industrie de la papeteriey
concourût. Lesjournauxactuels, leurformat, leurconsommation,seraient
impossibles sansl’introduction de la machine dansla fabrication dupapier. C’est
encoreun Didotque nous voyonsparmi lespremiersinventeurs, MM. Berte-Hamoir,
Canson, etc. Si cette fabrication dupapierà la mécanique laisse beaucoup à désirer
souslerapportde la qualité, il fautdire que le basprixauquel lesfabricantsle
vendent vienten aide à ceuxde cesjournauxquisonteux-mêmesbasés surle bon
marché. Ainsi, ilyavingtans,un journal du soirqui avait tiré 1 500,2 000,3 000,
5000auplusavaitfaitmerveille. En 1855, nous tirionsla Presse,journal du soir, à
55000exemplaires, en deuxheuresetdemie. Etque l’occasionrevienne oùla
curiosité publiquesetientéveillée, nous sommesarmésde façon àsatisfaire àune

85
Chargé, parlesgouvernementsde Louis-Philippe etde laRépublique de 1848, de nombreusesetpérilleuses
missions scientifiquesen Égypte, en Syrie, à Babylone, en Arabie, en Perse, il avaitété frappé parles
difficultés que causaitle moulage auplâtre pourlareproduction desmonumentshistoriquesdontils'était
promisde doternosmusées. Unseul monumentnécessitaiten effet quelquefoisle chargementd'un navire
entier ;de plus, le moulage étaitimpossible dansla plupartdescasetoccasionnaitdesfraisénormes. Lottin de
Lavalrésolutde modifiercetétatde choseset,s'étantmisà l’œuvre, il inventait, à la fin de 1844, la
lottinoplastie, autrementditle moulage aupapier. Le premierflan en papierfutexécuté en janvier1844 à
Bagdad, pourlareproduction dufameuxcylindre d'Apis,qui estaujourd'hui la propriété duBritish Museum,
et qui appartenaitalorsaucolonel Taylor, gouverneurde l'Inde anglaise.
86
Préparation duflan : fidèlereproduction, ensensinverse, de la pagetypo, le flanservira de matrice pour
couler, aumomentopportun, le cliché monobloc (en alliagespécial)utilisé pourl'impressionsurpapier. On
réunit, dans un cadre métalliquerigide,sousforme de bloc cohérent, duformatde la page à imprimer, les
clichés typographiquescomposés. Puis,surce bloc, on appliqueune feuille de carton ou« flan » d'environ
4 mm d'épaisseur, préalablementhumidifié, eton introduitletoutdans une pressespéciale. Le flan, fortement
pressésurle clichétypographique, enreproduitexactementlescreuxetles reliefs. Il passe ensuite dans un
cylindre oùil acquiertla forme bombée lui permettantdes'adapterà larotative.

47

publicité plus considérable, puisqu’il nous est donné, au moyen de quatorze
compositionsclichées, de livrerchaque jour, en moinsdetroisheures, à lavente età
87
la poste,une publication quitire plusde 150 000 exemplaires.
Lasuppression du timbre desavisetannonces, parapplication de la loi du 23juin 1857
auxjournauxnon politiques, donnaun coup de fouetà larecherche etau
développementde larotative en France dansla décennie desannées1860. On compte,
en 1866en France,267journauxpolitiquesdont 63imprimésà Paris, et1307journaux
non politiquesdont 703à Paris,soitplusde la moitié. NicolasSerrière-fils, l’imprimeur
duPetitJournal, prend pourpointde comparaison, dans saréflexion,Le Journal de
l’Empirede 1810ouLe Constitutionnelde 1819. Cesjournauxonteu unsuccèsmajeur
etleur tirage a été considérable.Le Journal de l’Empirefortde29000abonnés, faisait
sixcompositionset tirait surdouze pressesà bras, explique NicolasSerrière.Le
Constitutionnelavec20 000abonnésfaisait quatre compositionset tirait surhuitpresses
à bras. Letirage durait12ou14 heures.Le Journal de l’Empirecoûtait 60francspour
un an d’abonnement ;il contenaità peuprèslequartde la matièreque contient
aujourd’huiLe Journal desdébats.Le Constitutionnelcoûtait 72francsparan; son
formatne différaitguère de celui duJournal de l’Empire. Le plusgrand journal de cette
époque étaitLeMoniteurqui, malgréson formatexigu, coûtait100francsparan. En
supposant que l’idée d’une publicationquotidienne non politique fûtalors venue à
quelqu’un, et que, lesuccèscouronnant son œuvre, cette publication eûtpromptement
atteint un grand chiffre detirage, il lui eûtalorsfallu, pour untirage de 120 000
exemplaires, précise NicolasSerrière, 1520ouvrierset160pressesà bras. Dequoi
fournirde la besogne à diximprimeries, caril eûtété impossible desongeràréunir tout
ce personnel etce matériel dans unseul etmême local. En 1864,Le PetitJournal,
publication non politique,tire à 150 000exemplairesen moyennetousles soirs, de
4 heuresà6eh 45,tn’a besoin, dufaitde l’emploi de la clicherie etdu
88
perfectionnementdesmachinespour sa confection,que de 89 ouvrierset 7machines.
NicolasSerrièrereconnaîtnéanmoins que la mise aupointde cette clicherie n’estpas
venuesansdifficultésni essais:
Cette chose quisemblesisimple à premièrevue, n’estpas venue aumonde grande
personne comme elle l’est ;elle a misdixansàse perfectionner. Lespremiersessais
de clichéspourjournauxontété faitsparmon père, pourla Presse,en 1852. En 1854
eten 1855, lesprogrèsaccomplisavaientdéjà permisde clicherdespagesentières.
Dèslors, on auraitpu tirerde ce procédéun grand parti. Ce n’estqu’en 1863qu’il a
eul’occasion de l’appliquer sur une grande échelle pourl’impression duPetitJournal
etdela Presse.Aujourd’hui, onreproduit vingtcompositionsduPetitJournal,quise
tirent surdixmachinesà290 000exemplaires. Letirage commence à quatre heures.
Àseptheures,toutestexpédié parles voiesferrées. Nousclichonslesgrandespages
en dix-huitminutes, quatorze boursesen douze minutes. C’estce procédé qu’il a été
plusfacile auMoniteurde copierque de décrire.Il ne lui auraitcependantpascoûté
davantage d’en dire l’origine. Et si leTimesveutgagnerdesminutes, il n’a qu’à
venir voirce que nousfaisons, il ne lui en coûterarien. Il pourra même débaucher
89
nosmeilleursouvriers.

87
SERRIÈRE Nicolas(père), imprimeurduPetitJournal,« De la clicherie »,L’Imprimerie,n° 8, août1864.
88
Ibid. cit.,SERRIÈRE Nicolas(père), imprimeurduPetitJournal, « De la clicherie »,L’Imprimerie, n°8,
août1864.
89
SERRIÈRE N. P. (fils), « Clichage desjournaux»,L’Imprimerie,n°25, janvier1866, p.277

48

Mais nousavons vu que les racinesde ce procédésontencore plusanciennes. En
matière d’histoire industrielle etconcernantla France, on ne peut remonterau-delà de la
loi de 1791, envertude laquelle furentdélivréslespremiersbrevetsdansce pays, cequi
empêchetouterecherche antérieure à cette période. Maisc’estencore en Angleterre,
avecWilliam Nicholson (1790), éditeurduJournal philosophique,quesetrouve le
90
projet« écrit» dela première presse mécanique pour remplacerla presse à brasetle
premierprojet«théorique » de larotative. Nicholson, outre l’adaptation ducylindre à
l’encrage, faitpasserle papierentre deuxcylindres,selonson dessin intégré à la
91
biographie écritesurKoenig parThéodore Goebel,surl’un desquelsétaitfixée la
forme des types. Un cylindre, garni de drap, pressaitle papierde manière à lui faire
recevoirl’impression. AuxEtats-Unis,vers1847, c’estle mécanicien Richard Hoequi
va marquerlesespritsde la profession avecsarotative circulaire à caractèresmobiles.
L’idéevase propager,via l’Atlantique,versla France d’abord, puispar
l’Angleterre. PourlaGrande-Bretagne, ce fut, aprèsle projetde l’AnglaisWilliam
Nicholson etles réalisationsdesAllemandsKoenig etBaueren 1814, laréférence pour
tous. Deuxingénieurs-mécaniciens trèshabiles, Auguste Applegath et son beau-frère
Edward Cowper, élèvesde Koenig à Londres,s’imposèrenten Europe;d’abord en
France en 1818, en devenantlespremiersconstructeursde machinesà imprimerde ce
pays, audébutde l’industrialisation desesindustriesgraphiques. Laseconde génération
futen faitla première génération de mécaniciensfrançais, pourlespressesclassiques,
en particulieravec lesGaveauxouavec
Jacob Wormset ses recherches surla
rotative. JulesDerriey, Alauzetou
Hippolyte-Auguste Marinoni animèrent
latroisième génération en poursuivant
les recherches surlarotative.

2.2. La rotative à cliché stéréo de Jacob Worms avant celle
à caractères mobiles de Hoe

En attendantce développementde larotative, Gaveauxconfia de plusen plus
deresponsabilitésà Marinoni à l’époque despremières recherches surlarotative à
stéréo de Jacob Worms. Il l’installe danslesimprimeries quiréalisentlesplusforts
tiragesdequotidiens, oùMarinoni esten charge desurveillerle fonctionnementdes
«pressesmécaniques». C’estainsiqu’ilrencontre lesmaîtresde l’opinion de l’époque :
«J’entrai en relations avec Guizot, Thierset surtoutGirardin, qui ne metrouvaientpas
trop bête etqui, parfois,voulaientbien m’inviterà dîner. Cesjours-là, je louais un
92
habit, carj’étais trop pauvre pourpouvoiren acheter un ».Émile de Girardin
l’appréciantpour savivacité d’espritet son activité aulabeur réussità l’intégrerdans sa
sphère. Formidable patron de presse après un débutdifficile, Girardin estné le21 juin
1806d’unerelation extra-conjugale, il n’estpas reconnudans un premier tempspar son
père. La mère d’Émilese nommaitAdélaïde-Marie Dupuy, et son mari Joseph-Jules

90
Patente prise à Londresle29 avril 1790
91
GOEBEL Théodore,Frédéric Koenig etl’invention de la presse mécaniquetraduitde l’allemand avec
l’autorisation de l’auteurparPaul Schmidt, ÉditionsPaul Schmidt, imprimeur-éditeur, 1885.
92
La Liberté,« Leroi de l’imprimerie », 8 janvier1902.

49

Dupuy, citoyen de Paris, fonctionnaire ayantété envoyé en mission deuxansplus tôt,
séjournaitenGuyanne. C’estdurantcette période,qu’Adélaïde-Marie Dupuy rencontra
le comte Alexandre de Girardin,séduisantcapitaine deshussards. Issud’une grande
93
famille d’origine italienne ,ce dernieraprèsavoirparcourulesmersdans sa prime
jeunesse, était revenu se battre pourNapoléon. De cetterelation naquitEmile, ainsi
prénommé par son père, marqué parl’histoire etpar son propre père. En effet, le
marquisRené deGirardin, père d’Alexandre, avaitadmiré ethébergé Jean-Jacques
Rousseau,qui fut,selonsonvœu, enterré dans sa propriété d’Ermenonville, aumilieu
de cette île desPeupliersoùil aimaitàrêver:L’influence de l’auteur duContrat social
se prolongeait au-delà de la mort, à la faveur d’une naissance si peu désirée. Émile,
94
mieuxqu’un prénom, fut unesignature.

Émile de Girardin 1806-1881

Ce n’est qu’àsa majorité, en 1827,qu’Émilese fera appeler
Émile de Girardin. Ce futpourluiunesorte deseconde
naissance. Girardin avingt-deuxanslorsque, le 5 avril 1828,
il fondeLe Voleur, gazette périodique contenantlesmeilleurs
extraitsde cequi paraîtdanslesautresjournaux. Le
10octobre 1829, il fondeLa Mode, «revue desmodes,
er
galerie desmœurs, album des salonsj». Le 1uin 1831, il
épouse Delphine Gay, femmeremarquablequi anima brillamment sa maison eny
invitantle Tout-Paris. En octobre 1831, Girardin fondeLe Journal desconnaissances
utiles, auprixde 4 francsparan, puisde nombreusesautrespublications:L’Almanach
de France,tiré à 1300 000exemplaires,L’Atlasportatif de France, à20 sous,L’Atlas
universel, à2francs,Le Journal desinstituteursprimaires,Le Musée desfamilles...
MaisGirardinsonge à créer un journal non politique. Ils’associe avec Dutacq,
propriétaire duDroit, pourlancerLa Presse. Maislesdeuxhommes rompant
rapidementleursaccords, DutacqfonderaLe Siècle, etGirardin lanceLa Pressele
er
95
1 juillet1836. Un jourfabuleuxpourl’histoire de la presse française ,affirme Pierre
Pellissier. Le prospectusdistribué à cette occasion est révélateurdesambitionsde
Girardin :
Cette œuvre, écrivaitGirardin,sera la formation paisible, lente etlogique d’un ordre
social oùlesprincipesnouveauxdégagésparla Révolution françaisetrouverontenfin
leurcombinaison avec lesprincipeséternelsetprimordiauxdetoute
civilisation…Tâchonsderallierà l’idée applicable duprogrès tousleshommes
d’élite etd’entrain,un parti inférieurs, qui nesaventce qu’ils veulent…Sansdonner
le fatigant spectacle d’un journalsansconviction et sans unité, admettantàtourde
rôle le pouretle contre, oubien celui d’un journalsansindividualité, pillantde-çà,
de-là,timidementet tardivement, la Presse aura cela de particulierqu’ilsuffira qu’un
débataitde l’importance pourqu’elle l’accepte contradictoirementavec
96
empressementetloyauté en présence deseslecteurs.

93
MAZEDIER René,Histoire de la presse parisienne,Paris, Édition duPavois, 1945, p.85.
94
Ibid.cit., MAZEDIER René, p. 85.
95
PELLISSIER Pierre, Émile de Girardin, prince de la presse, Paris, ÉditionsDenoël, 1985, p. 101.
96
RECLUS Maurice,Émile de Girardin, le créateurde la presse moderne,ÉditionsBrodarTad &upin
Coulommiers, Paris, 1934, p. 83(microfiche M-20874).

50

Letarif d’abonnementestfixé à 40francs, maisà ce prix, l’affaire estdéficitaire. Il ne
s’agitplusderaisonnercomme lesdirecteursde la presse d’hier. Larecette n’estplus
calculéesurlesabonnements, mais surle produitde la publicité, considérée jusqu’alors
comme négligeable et que Girardin place en page 4. C’estlàqu’il «étale»sa publicité,
cellequ’ilvend, ou s’offrequand il n’a pu vendre l’emplacement. Cesera la clef du
secretde Girardin etdesaréussite, le nombre de lecteursaugmente, attiré parle prix
réduitde l’abonnement, etce, grâce à l’apportde l’argentde la publicité. Certes, cette
idée n’étaitpas venuetouteseule à Girardin. Cesystème, déjà appliqué en Angleterre,
le produitannuel desannoncesd’un journal commeLe Timesatteignaitpresqueun
million de francs.
Maisl’illumination dufondateurdeLa Pressefutde lier– ce qu’on n’avaitjamais
faitavantlui, d’aprèsMaurice Reclus– d’une partl’idée de gros tirage à l’idée de
multiplication desannoncesetd’augmentation de leur tarif et, d’autre part, l’idée de
diminution duprix de l’abonnement à celle de gros tirage, ce qui revenait à donner à
la combinaison l’augmentation du nombre et du prix des annonces pour but, la
97
diminution du prix de l’abonnement pour moyen.

La Presseeut, ensixmois, 10 000abonnés, puisaugmentesontirage à20 000
exemplaires. Maisen 1839, la crise financière devientaiguë. Entroisans, le déficit
s’élève à 426 000francs. La liquidation estdemandée puisobtenue, et, le31 mai de la
même année,La Presseestadjugée pour127 361 francsà Girardinquis’associe au
banquierDujarier(ouDujarrier), profitantde cette opportunité pour racheter son propre
journal. Girardin augmente alorsde 40à 48 francsle prixde l’abonnement, etdèslors,
La Pressefut toujoursbénéficiaire. En 1848, le journaltire à23 000exemplaires, etil
tira jusqu’à63 000durantlesévénementsde cette même année. Lesdécretsdu
gouvernementprovisoire (suppression du timbrmae le 4rs1848,suspension du
cautionnementet suppression de la censure desdessinsle6mars, libération de
98
l’attribution desannonceslégalesle 8 mars) accompagnent, précise Pierre Albert, plus
qu’ilsne la provoquent, la multiplication desnouveauxjournauxà Pariseten province.
Girardin, grâce à cette nouvelle législation,va connaître
desheuresdetriomphe pendantcette même période et
sontirage monta même jusqu’à70 000exemplaires. Le
plus urgentestalorsdetrouver un imprimeuret surtout
un mécanicien,tel Marinoni,qui puisse géreraumieux
touslesproblèmeslié à l’impression deLa Presseetde
sesautresjournaux, afin d’éviterles« cassesmachine »
qui provoquentde nombreuxarrêtsetparconséquentdes
pertesdetempsetd’argentimportantes.
Dèsle départ, envertude la loisurle brevet
d’imprimeurlui interdisantjusqu’en 1870d’avoir sa
propre imprimerie, Émile deGirardin estobligé, pour
fonderLe Voleuren 1828, des’associeràun imprimeuret un mécanicien. Cette alliance
estindispensable, dufaitd’une importante concurrence entre lesjournauxà l’époque,
pour trouver un imprimeur. Rappelonsen effet que paraissentalorsenviron

97
Ibid. cit.RECLUS Maurice, p. 85.
98
ALBERT Pierre, «L’abandon dumonopole postal et seseffets(1850-1890) »,La Distribution etla
e e
diffusion de la presse, duXVIIIsiècle auIII millénaire,actesducolloque publiés sousla direction de Gilles
Feyel, ÉditionsPanthéon-Assas, Paris,2002, p. 144.

51

130journauxà Paris, dont84 diffuséségalementen province,soit16 quotidiensdont13
« politiques», 18 journaux surla médecine, 11surla littérature, 8surla musique,6 sur
lethéâtre, ces titresdiffusantau totaltoutjuste 50 000exemplaires! La clientèle est
bienréelle etlesabonnés seront 2500pourLe Voleur, dès sesdébuts. Lerèglementdes
abonnementsannuels,22francsparabonné,serautilisé en premierlieuparGirardin
pourpayer son imprimeur.
Pour réaliserletirage dujournalLe Voleur, Girardinva d’abord choisirle
mécanicien-imprimeur, Alexandre Selligue, au14 de larue desJeûneurs, prèsde larue
Montmartre. Selligue estdéjàsollicité pard’autres titrescaril possède l’une des rares
pressesmécaniquesàvapeurde Paris. En 1828, il en existeunetrentainetoutauplus
pourla capitale. Mais très vite Girardin jugeque Selligue n’a plusla capacité de
répondre auxnouveauxbesoinsde 1848 enterme d’importance detirage. Il ne l’estime
donc plusapte à imprimerLe Voleur. Girardin négocie alors untempsavec Béthune
& Plon, installésau 36de larue de Vaugirard, afin de faire pressionsurSelligue pour
que celui-ci amélioresa capacité de production. MaisBéthuPlon ne pene &uvent
imprimerLa Pressequesixjours sur sept, alors quesontirage ne cesse d’augmenteret
que la concurrence avec lesautres quotidiensestde plusen plusféroce. En neuf ans,La
Presseestpassée de 10 000à22 000exemplaires,Le Constitutionnelauntirage
équivalent, etLe Siècledépasse les 30 000exemplaires. Heureusement, parmi les vingt
troisautres quotidiensparaissantà Paris,vingtd’entre euxont untirage inférieurà
99
5000exemplaires.
Aprèsavoir rachetéLa Presse, Girardin n’estdonc pas satisfaitde la capacité
de production desesimprimeurs. Ils’installe alors rue Montmartre, aunuméro 123ou
au131,suivantlesépoques. Il faitalorsappel à l’imprimerie BéthuPlonne &qui
détientl’indispensable brevet royal, lequelsera bientôtaccordé àun autre imprimeur,
ie
NicolasSerrière etC .Lorsde cetemménagement, plus que
ses rédacteurs, constate Pierre Pellissier, c’est son
imprimeriequi préoccupe Girardin. Il désiretirerLa Presse
plus rapidement, être prêtpour une diffusion accrue.

Déjà en 1828, lorsqu’ilsortit son premierjournal
Le Voleur, Girardin exprimaitle besoin, pourlaréalisation
desesgrandsprojets, d’avoirdesmoyensde production
pluspuissantsetplus rapides quetousceuxalorsenusage.
Tandis qu’en Angleterre, l’échec de l’initiative concernant
la machinerotativereviendraità SirRowland Hill en
100
1835, Girardin, deson côté, confie l’étude desesprojetsà
101
l’ingénieurDuméril ,puis s’associe à Jacob Worms qu’ilvasuivre dèslespremiers
essais réalisésavec Claude Justin en 1838. Maisalors qu’intervientla nouvelle

99
Op. cit.,PELLISSIER Pierre, p. 145.
100
La Typologie-Tucker,n° 123, «Machinerotative Alauzet», 15septembre 1880,vol. III.Voiraussi
BERRY, William-TurneretPOOLE, Herbert-Edmund,Annalsof Printing : A Chronological Encyclopaedia
fromthe EarliestTimes to 1950, ÉditionsBlandford Press, Londres, 1966. Aprèsles recherches théoriquesde
William Nicholson etpratiquesde Koenig etBauer, comme nousl’avons vu, Rowland Hill est un personnage
connupourl’introduction du timbre-poste à dixcentimesdansle Royaume-Uni. En 1835, il prit un brevet
pour une machine à papier sansfin, maisce prototype présentait, dans son fonctionnement, de nombreuses
difficultésetfutabandonné. Sa machine ne futjamais, parailleurs,utilisée pourimprimerdesjournaux
101
Bulletin de l’imprimerien° 5, janvier1877

52

législationsurla presse de mars1848,Girardinveutmieuxencore : «une machine d’où
102
l’on peutfaire jaillirlesfeuillescomme l’eaujaillitd’unesour. De là à imaginece »r
lesystème d’impression en continu,unseul pas restaità franchir!
À partirde 1838 etjusqu’en 1848, onvoitalorsapparaître en France plusieurs
inventions qui feront réellemententrerlarotative dansle monde de l’imprimerie. Jacob
103
Worms, associé à Claude Justfein ,ra, dansl’atelierde ce dernierau13de larue
Gaillon, à Paris, desessaisd’impressions surpapier sansfin. Une demande de brevet
sera déposée le30janvier1838. Ilsera attribué le24 avril 1838sous848le n°3, à
Claude Justin pourl’invention etle perfectionnementd’un nouveaumode de clichage
qui permetd’appliquerla presse cylindriquerotative à l’impressiontypographique età
celle despapiersetétoffespeints. Cette pressese compose de deuxcylindres, en boisou
en métal,surlesquels s’appliquentlesclichéscourbes, et utilise le papier sansfin. Un
brevetde perfectionnementetd’addition luisera attribué en juillet1838sousle
n° 9149.Malgrétout, deuxgrandesdifficultés subsistaientà ce moment-là dansles
recherches surlarotative;la première étantdetrouver un moyen de clichagequi
permettraitdeseservirdes typesordinairesde latypographie et quise plieraità la
forme cylindrique. Claude Justin imagina desubstituerl’argile à la craie etauplâtre
utiliséspourprendre l’empreinte. Ils’inspira de la découverte de Jean-Baptiste Genoux
consistantenun flan à base de papieretde craie,etemployaun moule « à
platdemicylindriquae »vec lequel il obtintde bons résultats. Laseconde difficulté àrésoudre
était relative à latouche : larapidité de larotation échauffaitles rouleauxetliquéfiaitla
pâte. En multipliantles toucheursautourd’un cylindrespécial, chacun d’euxobtient un
repos suffisant. La disposition de la machine elle-même est très simple : le papier suit
une marche horizontale, passe entreune première paire de cylindresdanslaquelle le
cylindre imprimeurest superposé aucontre-imprimeurde même diamètre. L’
impressionsuivante estpassée par une autre paire de cylindres simplement transposés.
Jacob Wormsa continué les recherchesde Claude Justin. Il abandonneuntemps son
imprimerie d’Argenteuil àson filspour se consacrerà la construction de machinesà
imprimer. Ses recherchesaboutissentauxprémissesde larotative moderneque
Marinonise chargea de construire etde développerindustriellementensuite.
Ce fut, pourJacob Worms, émigré d’Allemagne,unvrai parcoursdu
combattantdontla conséquence fâcheuse fitoublierdurant un certaintemps ses travaux
et sonrôle fondamental dansle développementde larotative en France etdansle
monde. Pourpreuve, dans sesmémoires quelque peu remplisd’inexactitudes, Jean
Hippolyte Auguste Cartierde Villemessant, fondateurduFigaroen 1854, ignore
complètementles travauxde Jacob Wormsetdésigne de façon erronée Hoe comme
étantl’inventeurde larotative à papiercontinu. Heureusementletémoignage de
Marinoniviendraréparercette erreuretcetoubli historique enredonnantà chacun la
placequ’il mérite pour sa contribution à l’histoire de larotative.

Nous voyonsque l’imprimerie desjournauxde l’époque fonctionnaitavec des
rotatives utilisantle papieren bobine, grâce à l’invention parRobertHoe, en 1846,
de la machine à formule cylindrique, mise aupoint,simultanément, en 1860aux
Etats-UnisparWilliam Bullock, en Angleterre parMac Donald etJ.Caverleyeten
France parDerriey(pourLa Petite Presse) etMarinoni (pourLe PetitJournal).Elle

102
Bulletin de l’imprimerien° 5, janvier1877
103
BILLOUXRené,Encyclopédie chronologique desartsgraphiquesédité parl'auteur, Paris, janvier1943

53

assurait, à l’origine, des tirages de 12 à 18 000 exemplairesà l’heure. Grâce à la
mise aupointde lastéréotypie en 1829 parClaude Genouxeten 1852parNicolas
Serrières, lareproduction d’une page entière aumoyen de flansen carton décritspar
Emile Berr, fitgagner untempsconsidérable etpermit, bien entendu, laréduction des
104
équipesdetypographesetl’abaissementdescoûts
Le parcoursde Jacob Wormsillustre bien, aprèscelui desimmigrésanglaisdudébutdu
e
XIXsiècle, la décision prise parde nombreuxallemandsdes’expatrier, en France à
Paris, ouailleurs, en Angleterre comme auxÉtats-Unis. «On ne mesure pas »,souligne
Helga Jeanblanc, « à sa juste valeur l’importance du transfert
des connaissances technologiques véhiculées par ces
inventeurs allemands qui le plus souvent, ont dûabandonner
auxautochtoneslesbénéfices tirésde l’exploitation de leur
105
génie ». .
Faute de moyensnécessairesà l’acquisition d’un
brevet, Jacob Worms sevoitcontraintdes’associerà des
commanditairespourvoyeursde fonds. Le28 novembre 1845,
allié aucélèbre ingénieurmécanicien Eugène-Marie-Claude
106
Philippe ,bien connuauConservatoire national desartset
métiers, Jacob Wormsdemandeun brevetd’inventionqu’il
obtiendra le 16janvier1846(n°2579) pour une presse
typographique à mouvementcirculaire continu qui consiste au
déroulementd’une feuille de papierde60à 80mètresde long,
passantpardescylindresoù sontfixéslesclichés. Jacob Wormsestalorsinstallé au11
de larue Boule-Rouge,quantà Eugène Philippe ilsetientau19 de larue
ChâteauLandon, dansle faubourg Saint-Martin.
Wormsdéménagerue de l’Échiquier, aun°18, etc’estici-mêmequ’il
perfectionneson invention. Le6novembre 1847, il déposeune demande avecson
associé afin d’obtenir un certificatd’addition aubrevetd’invention pour sa «machine
cylindriquimpe »rimant typographiquementavec desclichéscirculaires. L’événement
107
futdetaille pourla papeterie .Cette presse nouvelle, alimentée pardes rouleauxde
papierde 80mètres,trouvait sonutilisation immédiate en corrélation à la première

104
ROGET-MOULIÉRAS Madeleine,H.Cartierde Villemessant, 1854 – Naissance d’un journal, Le Figaro,
Paris, Éditionsl’Officine,2003, p. 442-443.
105
JEANBLANC Helga,DesAllemandsdansl’industrie etle commerce dulivre à Paris(1811-1870),
ÉditionsduCNRS, ParisPho, 1994, p. 115.to : Musée desartsetmétiers-Cnam, Paris /photo S. Pelly.
106
ANDRÉ Louis« Lesmodèlesd'Eugène Philippe danslescollectionsduConservatoire »,La Revue du
Musée desartsetmétiersn° 1,septembre 1992,72pages, p. 4-10. Eugène Philippe, constructeurmécanicien
etfabricantde modèlespourle CNAM, né en 1803, il estle contemporain desgrandsnomsde la mécanique
française de la première moitié du siècle,telsCail (1804), Decoster(1806) ouBourdon (1808). Sa carrière et
ses réalisationsmultiplesen font unreprésentant typique de cette première génération de mécaniciens
parisiens qui fondentleursateliersavant1830etprospèrent sousla monarchie de Juillet. Ilsuitlescoursde
l'école de dessin duCNAM etétablitdesliensimportantsavBlanc, pec Lerofesseurde cette école et
conservateurdescollectionsdesArtsetmétiers, ainsiqu'avecsonsuccesseurArmengaud. L'Exposition des
produitsde l'industrie de 1834 consacrasaréussite, etily reçoit une médaille d'or, particulièrementpour ses
modèlesdestinésauCNAM (royal). Entête de liste, figure la machine à papiercontinu, puis,sousles
nos4031 :un appareil à cylindrespourla fabrication de la pâte à papier ;n°4032:une grande cuve pour
recevoirla pâte à papier ;n°4033:une machine à fabriquerle papieravecson appareilsécheur ;n°5606:un
cliché(Worms-Philippe) cylindrique pourpressetypographiquerotative avec matrice en papier.
107
NEIPP Lucien, LesMachinesà imprimer, préface de GeorgesDangon, Club bibliophile, Paris, 1952,
p.151.

54

machine à fabriquerdupapiermécaniquementetenrouleaude Nicolas-LouisRobert
créée en 1799.

2.3. Marinoni et Jacob Worms au service d’Émile de Girardin

En 1848,Girardin «demande àun desesjeunesouvriers, le plusingénieux
sûrement, deréfléchirauxprogrès techniquespossibles. Ce jeune hommes’appelle
108
Marinoni, il a l’avenirdevantlui.» Girardin le charge d’accompagneretd’encadrer
les recherchesde Jacob Wormsafinqu’ils travaillentde concertà l’amélioration desa
capacité detirage. C’estainsiqu’il lui confie la coordination dudéveloppement
technique deson groupe de presse dans sa logique de développementetde
prépondérancesurla presse française.
Le règne d’Émile de Girardinse poursuit(…) avec quatre préoccupations: le
développement technique, qu’il a confié à Marinoni;l’influence politique qu’il
recherche, aprèsavoiraffecté de la négliger ;laréputation littéraire deson journal,
le premierà offriràsesauteursde feuilletonsdescontratsd’exclusivité;la liberté de
109
la presse, enfin,sanslaquellerien n’estpossible.

Girardins’attache ainsi Marinoni àsescôtésàLa Presse, oùil estchargé deveillerà la
distribution du travail despresses. Les rouagesdesmachinesluisontfamiliers. Elles
seront trèsactivesPendanen 1848. «tlesjoursd’effervescence populaire, pendantla
révolution de 1848, onroulait toute la journée »,sesouvientMarinoni. La monarchie de
Juilletfutfertile, pourla presse, enterme de création de périodiquesmaisaussi dupoint
devuetechnique. La Corporation duLivre etla presse joua aussiunrôle de premier
plan dansle brusque changementderégime. De nouvellesentreprisesde messageriesde
pressevontnaître pendantcettetroisièmerévolution. Lesjournauxont un prixélevé,
malgré l’effortde GirardinquirelançaLa Presseen 1836avecun abonnementà
40francsaulieude 80, grâce auxannonces, formule d’ailleurs reprisparLe Siècle. Par
cette initiative etgrâce à la mécanisation desimprimeries, le journal change de formatet
passe à 40 x56colonnecm, 4spour4 pagesen 1837, puisà 4603 xcm, 5colonnes
toujourspour4 pagesen 1845, comme l’explique GillesFeyel.
Il faut relativiserla «révolution girardinienne ». Malgré lesespoirsetlescalculsde
Girardin, la publicité nes’estpasprécipitéesurla presse à 40francs. Sirévolution il
ya eu, elle futdansl’élargissementducercle desabonnésaumonde de la boutique et
de l’artisanat, dansla hausse générale du tirage de la presse quotidienne de Paris.
Sesinitiatives sontcependantparfaitementcontemporainesde la croissance du
110
marché publicitaire, due auxeffetsdesdébutsde larévolution industrielle.

En fait, le nombre desabonnésauxjournauxne dépasse pasen France200 000
111
personnes, explique Jean Tulard .S’iltraduit un progrès sensible (lesabonnés
n’étaient que70 000en 1830), force estde constater que, mêmes’il fautdoublerle
chiffre en faisantintervenirleslecteursdescafésetdescabinetsde lecture, la majeure
partie de l’opinion ignoretoutdudébatpolitique. Lorsque la liberté de la presse est
rétablie, le27avril 1848, on assiste àune extraordinaire floraison de journaux souvent

108
Ibid. cit.,NEIPP Lucien, p. 148.
109
Ibid. cit.,NEIPP Lucien, p. 152.
110
FEYEL Gilles, La Presse en France desoriginesà 1944…, ÉditionsEllipses, Paris, 1999, p. 105.
111
Op. cit.,TULARD Jean, p. 453.

55

précairesetà l’éclosion de clubs,telsLa Société républicaine centralede Blanqui,Les
Amisdupeuplede Raspail, ouLe Club de la Révolutionde Barbès. Lesjournaux, bien
qu’éphémèrespourcertainsd’entre eux, ontconnu une multiplicationqui frôle
l’invraisemblable. On parle de283 titres qui paraîtrontentre le24 févrieretle20août
1848. Lesjournalistes se préoccupaientde la parution de leursfeuilles. Certaines
imprimeriesfurent saccagéeset unetrentaine de pressesmécaniquesdétruiteslorsdes
incidentsdesjournéesde 1830. Afin d’éviterlerenouvellementde ceserreurs, explique
GeorgesDangon,une affiche datée du 25 février1848,vers«6heuresdu soir», fut
placardéesurlesmursde Paris. Elles’intitule : « Auxouvriers! » Envoici letexte :

Frères! Nousapprenonsqu’aumilieude la joie du triomphe, quelques-unsdes
nôtres, parde perfidesconseils,veulent ternirla gloire de notre Révolution pardes
excèsque nous réprouvonsdetoute notre énergie. Ils veulentbriserlespresses
mécaniques.
Frères! Ceux-là ont tort! Nous souffronscomme euxdesperturbationsqu’a amenées
l’introduction desmachinesdansl’industrie;mais, aulieude nousen prendre aux
inventionsqui abrègentletravail, etmultiplientla production, n’accusonsde nos
douleursque lesgouvernementségoïstesetimprévoyants.
Il ne peuten être de même à l’avenir. Respectdonc auxmachines! D’ailleurs,
s’attaquerauxpressesmécaniques, c’est ralentir, c’estétoufferlavoixde la
Révolution;c’est, danslesgravescirconstancesoùnous sommes, faire œuvre de
mauvaiscitoyens!
112
Suiventles signaturesde29 ouvriersdélégués.
Malheureusement, ajoute encore GeorgesDangon, les sagesconseilsdonnéspar
l’affiche des 29 ouvriersdéléguésne furentpasécoutésdetous. Expulsion d’ouvriers
étrangers, brisde machines, protestationscontre letravail descouvents qui créent une
113
concurrence au travail en chambre ,sontle lot quotidien de cesjournées
révolutionnaires. On liten effet, dansL’Artiste,souslasignature d’Arsène Houssaye, le
textesuivant:
Dansl’ivresse de cettevictoirerapide comme la foudre, le peuple a brisé lespresses
desprincipaux typographes. M. Plon imprimaitnotre livraison du 27févrierquand le
peuples’estprécipité contresesmachinescommes’ilse fûtprécipité contre des
monstresdévorants. Maislaraison ne fleuritquesurlescolèresassouvies ;l’onse
rappellera demain que lesjournauxont sauvé le monde de l’esclavage, etque c’est un
114
crime de lèse-République de briserlespresses, ces tables sacréesde la Liberté.
Cette menace du sac desimprimeriesetla destruction despressesplanesur toutesles
journées révolutionnairesde 1848, affirme GeorgesDangon. Fin mars, lesjournaux
publiaientl’affichesuivante :

112
DANGON Georges, « Typographesetimprimeursde 1848 »,Le Courriergraphique, n°35, 1948, p.20.
113
Travailleren chambre, chez soi (ouvrierartisan).
114
Ibid.cit., DANGON Georges, «Typographesetimprimeurs»,de 1848Le Courriergraphique, n°35,
1948, p.20.

56