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Publics et musées

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Description

Les publics des musées sont silencieux. Il reste très difficile de pouvoir rendre compte de leurs perceptions, de leurs aspirations, de leurs expériences. C'est cependant au nom du public que s'opère la transformation rapide des musées en établissements cherchant à optimiser les relations avec leur clientèle. Les musées souhaitent souvent rompre avec leur dimension institutionnelle au nom d'une pression qui serait exercée par ce public...

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Date de parution 01 décembre 2007
Nombre de lectures 179
EAN13 9782336271064
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Publics et musées
la confiance éprouvéeCommunication et Civilisation
Collection dirigée par Nicolas Pelissier
La collection et Civilisation, créée en septembre
1996, s'est donné un double objectif. D'une part, promouvoir des
recherches originales menées sur l'information et la communication
en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs
dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large.
D'autre part, valoriser les études portant sur l'internationalisation de la
communication et ses interactions avec les cultures locales.
Information et communication sont ici envisagées dans leur acception
la plus large, celle qui motive le statut d'interdiscipline des sciences
qui les étudient. Que l'on se réfère à l'anthropologie, aux
technosciences, à la philosophie ou à I'histoire, il s'agit de révéler la
très grande diversité de l'approche communicationnelle des
phénomènes humains.
Cependant, ni l'information, ni la communication ne doivent être
envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants.
Dernières parutions
Stéphane OLIVES!, Footnotes, une socioanalyse de
communication par le bas... de page, 2007.
Jean-Curt KELLER, Le paradoxe dans la communication,
2007.
Pierre ZEMOR, Le défi de gouverner communication comprise.
Mieux associer les citoyens? Conversation avec Patricia
Martin,2007
Corinne MARTIN, Le téléphone portable et nous, 2007.
Philippe J. MAAREK (dir.), Chronique d'un « non» annoncé:
la communication politique et l'Europe Ouin 2004 - mai 2005),
2007.
Alberto ABRUZZESE, La splendeur de la télévision, 2006.
Arlette BOUZON et Vincent MEYER (dir.), La communication
organisationnelle en question: méthodes et méthodologies,
2006.
Philippe VIALLON (Ed.), Communication et médias. En
France et en Allemagne, 2006.
Claire NOY, CD-mômes: l'enfant et les technologies
éducatives,2006.JOËLLE LE MAREC
Publics et musées
la confiance éprouvée
L'HARMATTAN@ L'HARMATTAN, 2007
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
harmattan 1@wanadoo. fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-04338-1
EAN: 9782296043381INTRODUCTION
Il semble désormais difficile de parler du musée sans
mobiliser des thèmes comme le public et la communication.
Pourtant ces étaient absents des enseignements de
muséologie au moment où je les suivais à l'École du Louvre en
1982. Aujourd'hui, le souci du public est inscrit dans la récente loi
Musée (4 janvier 2002) et la communication est devenue une
préoccupation centrale des établissements et des professionnels.
Dans la fiche pratique consacrée au métier de conservateur, en
ligne sur le site du ministère de la Culturel, la mention des publics
et de la communication apparaît dès la présentation:
Les missions liées à sa fonction de chef d'établissement se sont en effet
considérablement diversifiées et multipliées, au moment même où les
musées s'ouvrent à de nouveaux publics et font appel à des techniques
sophistiquées de communication et de gestion, où les problèmes de
personnel et de formation rejoignent ceux de l'étude (inventaire,
publication), de la restauration et de la valorisation des œuvres et
collections.
Ceux qui guettaient anxieusement les signes d'un intérêt pour
ces questions au moment où ils démarraient leur vie professionnelle
devraient s'en réjouir: nous avions donc raison de nous intéresser
à ces questions puisque désormais, elles sont devenues
incontournables.
Ce n'est pas le cas: l'intérêt pour le public n'est pas si
évident en dépit de l'abondance des discours et des dispositifs de
tous ordres développés pour lui ou en son nom. Injonctions de
résultats, multiplication des offres de services et produits: le public
est à la fois l'instrument de mesure de la performance culturelle,
donc l'arbitre à son insu de nombre de dispositifs d'évaluation et de
contrôle, et le destinataire d'une offre de produits et services en
développement continu, donc moteur à son insu de sa
requalification en client et usager bénéficiaire des établissements
culturels. Mais il n'est pas certain que les dispositifs de contrôle
1
http://www.culture.gouv.fr/culture/infos-pratiques/fiches/index-fiches.htm
(page consultée le 6.04.07)
7répondent à des attentes effectives du public, ni que les produits et
services répondent à des besoins exprimés. Plus encore, il n'est pas
certain que le public construise sa relation aux institutions sur la
base des attentes et des besoins qu'on lui prête: ces aspects de la
relation entre publics et musées ne sont en tout cas pas ceux qui ont
été mis en évidence par les enquêtes et les travaux sur le
fonctionnement des musées depuis plusieurs décennies.
Par contre, les références obsédantes au public et à
l'importance de la communication finissent par jeter le soupçon sur
la nature des enjeux qui sous-tendent leur transformation en mots
d'ordre. La volonté d'améliorer, d'optimiser, de développer l'offre,
semble s'autonomiser par rapport à la nécessité de comprendre les
attentes, pratiques, représentations des publics.
Tout se passe comme si nous perdions la maîtrise des raisons
qui inspirent l'intérêt pour les thèmes du public et de la
communication, avec l'accélération presque énigmatique d'une
autonomisation de secteurs d'activité spécialisés dans le traitement
de le communication et du public et avec la prolifération des
innovations suscitées par ces secteurs: professionnalisation et
autonomisation des activités de communication liées aux musées,
recours systématique aux études de public à des fins d'évaluation
et, tout récemment, développement des dispositifs dits participatifs.
On pourrait cependant formuler une hypothèse positive: les
études d'évaluation et les recherches sur les pratiques des publics
menées dans la décennie 80 n'ont-elles pas contribué à la prise de
conscience de l'importance des questions concernant le public? Il
est fort possible que ces travaux, conduits dans un contexte de
dialogue permanent entre équipes de recherche, professionnels de
l'évaluation et professionnels des musées, aient de fait contribué à
créer une sensibilité à la relation aux visiteurs2. Mais dans
2 En 1992, Pierre Saliot, alors directeur des expositions à la Cité des Sciences et
de l'Industrie, à l'occasion d'une réunion sur la prise en compte des résultats
d'évaluation dans la programmation et la conception des expositions,
développait précisément cette idée. En rupture avec la représentation, alors
classique dans les milieux professionnels, d'un retour direct par amélioration
technique au coup par coup des dispositifs muséologiques, l'essentiel résidait
selon lui dans une appropriation des idées et notions concernant les publics.
8l'ensemble, ce ne sont pas ces travaux ni cette culture de la relation
au visiteur qui ont déterminé les formes qu'a pris le traitement de la
question du public dans l'évolution des institutions muséales.
Celui-ci est en effet largement délégué à des professionnels
externes à la conception et à la médiation, issus de la
communication professionnalisée et du marketing. La vogue des
dispositifs participatifs ne débouche guère sur la prise en compte de
la parole ainsi recueillie, mais plutôt sur la performance consistant
à parvenir à mettre en œuvre ce type de «technologie» sociale
complexe3.
En réalité, le public et la communication comme mots
d'ordre constituent à leur tour un phénomène qui reste à explorer
en tant que tel, par exemple dans le cadre de ce qui pourrait être
une analyse de discours professionnels sur le public et sur la
communication4. Crow (1972) a ainsi montré, à propos de
l'émergence d'un public du Salon dès le milieu du XVIIe siècle,
que le public avait été un argument très convoité par l'ensemble
des instances appelées à développer une parole publique sur le
phénomène du Salon: artistes, commanditaires, critiques. La
conception muséale proprement dite a également pu être décrite et
analysée comme l'articulation et la confrontation des pratiques et
3 Rappelons que les recommandations issues de la conférence de citoyens de
1998 sur les OGM n'ont guère été suivies.
Le Centre d'Études du Débat Public à Tours, sous la direction de Bernard
Castagna, a axé ses travaux de recherche sur les dispositifs participatifs, avec
notamment l'organisation d'un colloque (14-16 mai 2003) «La situation
délibérative dans le débat public ». On peut également citer les expériences
développées à la Cité des Sciences par Jean-Paul Natali.
4 Il n' y a pas recouvrement entre les conceptions de la communication telles
qu'elles ont pu émerger d'un champ théorique qui a autonomisé les questions de
communication dans l'ensemble des fais sociaux disponibles à l'étude et la
réflexion, et les conceptions de la communication telles qu'elles circulent dans
les discours sociaux. Cependant, affirmons-le d'emblée: les modèles habituels
en termes d'écarts entre conceptions savantes et représentations de sens commun
ne sont guère pertinents pour traiter cette différence. Ce n'est pas le sens
commun qui diffère de la pensée savante, mais les conceptions professionnelles.
C'est là un des résultats, lourd d'implications, de l'ensemble des travaux qui
seront présentés dans cet ouvrage. Nous y reviendrons.
9des positions d'un ensemble d'acteurs pour lesquels l'argument du
public est un enjeu stratégique (Triquet et Davallon, 1993).
Mais la critique d'un usage de la notion de public ne dissout
pas le sentiment que les questions soulevées par les phénomènes de
communication au musée restent tout aussi peu partagées qu'il y a
20 ans et, surtout, elle ne répond pas aux interrogations qui portent
sur le fait que les publics existent aussi, et que les discours les
concernant ne suffisent pas à rendre compte de leur réalité vivante.
On pourrait faire un rapprochement avec le phénomène de la
vulgarisation scientifique: celle-ci n'intéressait guère les
chercheurs en sciences humaines et sociales avant les premiers
travaux qui la constituèrent comme objet de recherche et non plus
comme simple pratique dérivée de la recherches. Elle est devenue
un mot d'ordre dans la décennie 80 avec quantité d'injonctions
ministérielles, mise en place de dispositifs très nombreux,
prolifération de discours, sans que le phénomène de la vulgarisation
lui-même, et sans que les questions qui avaient suscité l'intérêt
pour ce phénomène il y a trente ans, ne soient explorées
sérieusement. Aujourd'hui la signification des phénomènes de
vulgarisation reste une question que l'abondance de discours et de
pratiques, loin d'avoir épuisée, n'a fait que renforcer6.
Comme dans le cas des. questions de communication au
musée, c'est encore la volonté d'améliorer et de développer qui a
orienté la réflexion, bien plus qu'une volonté de comprendre le
sens des phénomènes. Là encore, la fortune du thème peut
contribuer à donner l'impression trompeuse, soit qu'on en sait bien
assez puisqu'on en parle tant, soit qu'on a affaire à un thème
imposé, donc relevant d'une idéologie dominante.
L'engouement pour certains thèmes-stéréotypes peut en effet
être dénoncé comme l'effet d'une construction idéologique,
S Voir notamment les travaux de Baudouin Jurdant, et les travaux pionniers du
GERSULP à l'Université Louis Pasteur de Strasbourg, à partir de 1973.
6 Bernard Schiele explore ainsi les discours de vulgarisation comme éléments de
la recomposition actuelle du rapport sociétal aux sciences (Schiele, 2005) : les
conclusions qu'il en tire rejoignent les analyses de Dominique, Pestre concernant
les mutations dans les régimes de production des savoirs.
10répondant à l'intérêt de groupes ou d'acteurs qui s'efforcent de
naturaliser celle-ci comme une «tendance» portée par tous, en
particulier par la recherche. Le thème de la vulgarisation a ainsi été
dénoncé comme lié à une construction idéologique par Jurdant
(1969), le thème de l'interactivité par Jeanneret (2000), le thème du
développement durable par Deléage (2006).
Mais on peut tout aussi bien faire l'hypothèse qu'on a affaire
avec ces thèmes à la canalisation de certaines préoccupations
profondes et massives, et parfois à la tentative de pilotage de
cellesci par un ensemble d'instances qui se constituent témoins d'une
convergence de préoccupations. Nous avons montré dans le cas de
l'interactivité que la vogue du thème cachait, plus qu'elle ne
révélait, des convergences entre des mouvements parfois
contradictoires: ouverture d'un nouveau marché des technologies
de la communication, défense de modèles éducatifs alternatifs (Le
Marec,2001).
En ce qui concerne le public et la communication muséale,
Bernard Schiele a montré comment la rencontre entre, d'une part,
les objectifs de démocratisation culturelle et de partage des savoirs
assumés par le musée et, d'autre part, les modèles de la
communication médiatique importés au musée via l'exposition, ont
convergé dans une intégration qui a abouti à une «invention
simultanée de l'exposition et du visiteur» (Schiele ,1992).
Ces convergences peuvent masquer des oppositions
idéologiques fortes dans les positions qui sous-tendent l'intérêt
pour les thèmes fédérateurs. Ainsi, les préoccupations héritées de
l'exigence de démocratisation culturelle, ancrées dans les principes
de service public, et les préoccupations liées aux dynamiques de
développement industriel et marchand du secteur des
communications sociales, sont aux antipodes dans leur cadrage
idéologique, mais elles convergent dans le souci du public, qui est
un mot d'ordre fédérateur.
Dans ce processus de convergence entre plusieurs domaines
(par exemple la culture institutionnelle et la communication
professionnalisée) qui propulse un thème au rang de mot d'ordre
consensuel, il y a nécessairement perte de la signification des
intérêts et des questionnements propres à chaque domaine. Il y a
Ilégalement rapport de concurrence, et transfert de légitimité entre
les domaines impliqués. Dans le cas de l'interactivité, par exemple,
les définitions et arguments portés par des préoccupations
éducatives sont intégrés dans les discours tenus par des acteurs du
développement des technologies de la communication,
essentiellement au bénéfice de ces derniers qui mobilisent la
légitimité des enjeux éducatifs tout en développant des rapports de
concurrence avec les acteurs du monde éducatif.
Ce processus de convergence concerne particulièrement le
thème de la communication et celui du public.
Le thème de la communication qualifie en effet plusieurs
ensembles de phénomènes:
une dimension constitutive de la plupart des faits
sociaux observables, aux différentes échelles de la vie
sociale (les interactions interindividuelles, les processus
médiatiques, les processus institutionnels) et un ensemble
de savoirs implicites qui sont mobilisés par l'ensemble des
acteurs sociaux pour vivre dans un monde commun;
un ensemble de pratiques et de dispositifs qui
relèvent d'un secteur de la communication
professionnalisée (médias, technologies de l'information,
mais aussi débat public, communication institutionnelle,
communication publicitaire, médiation culturelle, etc.) ;
un ensemble de discours et de prises de positions
publiques émanant de nombreux acteurs politiques,
professionnels, etc. On se situe alors dans ce qui a été
largement décrit comme étant une idéologie de la
communication?, avec notamment la promotion d'une
«société de l'information », une « économie de la
connaissance» ;
? La plupart des auteurs ayant écrit des ouvrages de base pour l'introduction aux
théories de la communication traitent cette dimension idéologique de la
communication. Voir par exemple Miège (1989), Breton et Proulx (1996),
Mattelart (1997).
12une discipline scientifique, les sciences de
l'information et de la communication, qui développe des
cadres théoriques, des questions et des savoirs. Dans ce
dernier cas, pour complexifier le tout, la communication est
à la fois l'objet construit par la discipline, le sens commun
contre lequel il s'élabore et les méthodes mobilisées,
puisqu'il n'existe aucun fait social qui ne soit accessible à
l'observation en dehors des médiations qui le constituent
comme tel.
Les savoirs construits par les sciences de la communication
portent soit sur des phénomènes sociaux de tous ordres étudiés à
travers leur dimension communicationnelle (pratiques culturelles,
fonctionnement des institutions, relations entre sciences et société,
etc.), soit sur les pratiques et dispositifs de la communication
professionnalisée, soit sur l'idéologie de la communication. On
peut, dans le registre de la recherche, développer une critique
frontale des «modèles théoriques» supposés sous-tendre les
pratiques de communication professionnalisée, même si ces
«modèles théoriques» sont enseignés dans des formations de
l'enseignement supérieur8.
De nombreux discours convergent dans leurs objectifs de
promotion du thème du public, tout en étant en concurrence
radicale du point de vue des représentations et des valeurs qu'ils
portent à travers la défense de ce thème. Le « public» qualifie ainsi
des phénomènes très distincts. Cette diversité de définitions est
souvent perçue par les acteurs et les chercheurs comme un
problème à régler.
Ainsi, la position qui consiste à afficher une exigence de
complexité en insistant pour qu'on accole systématiquement un
« S » à « public» (pour signifier qu'il n'y a pas un public mais des
publics) agit en trompe l'œiI9. En effet, parler des publics peut
8 Sur les liens et discontinuités entre enjeux de formation et enjeux de recherche
dans la naissance des Sciences de l'Information et de la Communication, voir
Boure (2002).
9 Qui n'a pas entendu lors d'un colloque l'injonction rituelle « il ne faudrait pas
parler du public mais des publics» ?
13manifester le souci de maintenir l'ouverture et la pluralité du
phénomène, alors qu'il peut s'agir d'une réduction à une seule des
acceptions du terme, celle qui renvoie à une population hétérogène
dans sa composition sociodémographique et donc dans ses
aspirations, valeurs, pratiques (les enfants, les touristes, les
femmes, les familles, les groupes, les individuels, voire même par
extension les... non-publics! c'est-à-dire ceux qui forment la
catégorie définie comme «ne venant pas au musée »). Parler « des
publics» au lieu « du public» revient alors à réduire la complexité
du terme à la variété des catégories que désigne une seule des
acceptions. Pourtant, c'est bien la complexité du terme que
ressentent les visiteurs d'expositions interrogés en tant que
membres du public. Ils peuvent, dans le cours d'un entretien,
dissocier et commenter le statut de membre du public comme cible
(d'apprenants, de consommateurs), comme usager, comme témoin,
comme interlocuteur, comme spectateur ou lecteur, comme
membre de populations plus larges auxquellesle « public» renvoie
(Français, profanes, publics des médias, etc.)...
Autre réaction à cette diversité ressentie: l'appel à la
nécessité de poser des définitions littérales pour s'entendre sur ce
dont on parle. Il s'agit au mieux d'une naïveté, au pire de la
naturalisation de rapports de légitimité au nom d'une nécessité
technique d'intercompréhension consensuelle. En effet, il n'existe
aucune instance qui puisse fixer d'autorité la signification d'une
notion qui est un concept travaillé par plusieurs disciplines
(philosophie, sciences politiques, sociologie, sciences de la
communication) ainsi que par de nombreux acteurs sociaux
impliqués dans son usage.
Par contre, on vient de l'évoquer, il existe des conceptions du
public multiples, portées par des instances elles-mêmes multiples.
Le public est en effet une représentation que mobilisent ceux qui
agissent « pour» le public, mais aussi, on l'oublie parfois, ceux qui
en font partie à un moment donné: cible, instance de réception,
ensemble de destinataires, ensemble d'usagers, porte-parole ou
représentants de cet ensemble échantillon d'une
population globale, mais aussi ensemble de témoins.
14La différence essentielle réside dans le fait paradoxal que, par
nature, les membres du public n'ont pas capacité à inscrire quelque
chose dans les dispositifs médiatiques dont ils sont usagers ou
récepteurs. Ceux qui peuvent le faire le font d'un espace d'où ils ne
sont déjà plus membres du public. En effet, qu'un collectif se crée
spontanément pour interpeler une institution, il n'est plus considéré
comme «public» par les professionnels qui sont en charge du
public dans cette institution: «on ne travaille pas pour ATTAC,
mais pour le vrai public» avons-nous entendu dire de la part de
responsables de communication d'organismes de recherche. Mais
cette partition n'est pas le seul fait des professionnels de la
communication et de la médiation. Les chercheurs reprennent
également la partition implicite entre le public (passif) qui n'inscrit
rien et des acteurs sociaux qui s'impliquent (activement) dans un
processus de production ou d'inscription de savoirs. Cette partition,
peu interrogée, travaille implicitement la structuration même des
recherches sur les relations entre sciences et société. Les recherches
sur la réception des médias et l'opinion publique à propos de
sciences ne sont guère mises en relation avec les recherches sur les
mouvements amateurs ou militants. Tout le champ de ce que l'on
appelle «les sciences citoyennes », qui analyse notamment ces associatifs militants (associations de protection de la
nature, associations de malades) et les naturalistes amateurs
participant par exemple aux inventaires faune et flore ou à la
surveillance des milieux, ne semble avoir aucun lien avec la
problématique des publics des médias. En effet celle-ci semble être
associée à des phénomènes de réception, ou de consommation
passivelO. Or, le statut de membre d'un public des institutions tel
10
Le colloque «Les sciences citoyennes: vigilance collective et rapport entre
profane et scientifique dans les sciences naturalistes» organisé par le CRESAL,
à Saint-Etienne, avec la participation du laboratoire C2So (ENS-LSH, Lyon) les
13 et 14 Janvier 2005, permettait cependant de rapprocher les problématiques
liées aux sciences citoyennes et les problématiques liées au fonctionnement des
médias. Les débats avaient suscité une forte discussion sur la question
transversale du rapport des individus (amateurs ou publics) aux institutions
(médias ou organismes de recherche). Avaient été notamment discutées les
limites d'une définition des sciences par les pratiques, hors cadrages
institutionnels et administratifs, et les rapports de confiance ou de méfiance entre
les individus et groupes et les institutions. Cependant, au stade de la publication
15qu'il s'exprime dans des enquêtes auprès de visiteurs, ou de
personnes qui se sentent «public », peut tout à fait s'inscrire dans
un rapport activement assumé de confiance et de délégation de
compétence à ces institutions. C'est là un enseignement central des
études menées dans le cadre de la cellule évaluation de la direction
des Expositions à la Cité des Sciences, apparu dès 199011. Ces
études, menées de 1989 à 1997, ont apporté des résultats qui n'ont
cessé ensuite de se voir confirmés dans d'autres contextes
muséologiques par moi-même et par Sophie Deshayes, puis par des
collègues et chercheurs à partir d'autres approches.
L'important est donc moins de mettre à plat l'ensemble des
significations que de repérer celles qui sont attribuées au nom
d'une position de légitimité: par exemple, les professionnels des
musées attribuent aux visiteurs des musées l'adhésion à une
conception du public qui n'est pas forcément activée par ces
mêmes visiteurs.
On l'a dit, des notions telles que «le public» ou «la
communication» (mais aussi l'interactivité, la vulgarisation, etc.)
devenues à la fois des thèmes de recherche ayant le vent en poupe,
des injonctions politiques, des mots d'ordre fédérateurs d'intérêts
multiples, sont particulièrement suspectes aux yeux d'un certain
nombre de chercheurs. Mais la critique justifiée de ces mots
des contributions à ce colloque, le thème du public a de nouveau été jugé sans
lien avec le thème des sciences citoyennes, avec retour à la dissociation implicite
entre une approche supposée centrée sur un rapport «actif» aux sciences
(pratiques de recueil de données, voire d'interprétation par les naturalistes
amateurs, pêcheurs, bergers, militants), et une approche supposée centrée sur un
rapport «passif» aux médias, qui caractérise par définition le public.
11La cellule évaluation dont j'ai eu la responsabilité la direction des Expositions
à la Cité des Sciences et de l'Industrie a été en activité de 1990 à 1997. Les
études réalisées essentiellement par Clotilde Bréaud, Sophie Deshayes et
moimême portaient sur les thèmes d'exposition et les pratiques de visite. Elles ont
donné lieu à de nombreux rapports. L'explicitation du statut de membre du
public tel qu'il s'exprimait lors des enquêtes préalables à la conception des
exposition menées auprès de visiteurs de la Cité des Sciences a fait l' objet de ma
thèse «Le visiteur en représentations: l'enjeu des évaluations préalables en
muséologie », Saint Etienne: Université Jean Monnet, 1996.
Voir celle-ci en ligne à l'adresse
http://sciences-medias.enslsh.fr/scs/article. php3 ?id_article= 119
16d'ordre ne nous éclaire en rien sur la signification des
préoccupations qui sont prises dans ces thèmes, prises comme dans
l'ambre. Une chose est sûre: plus un thème est banal, envahi par
des discours sociaux multiples, plus il semble nécessaire de
s'intéresser aux raisons pour lesquelles un tel thème s'est imposé.
De fait, les sciences de l'information et de la communication
développent un intérêt certain pour une analyse critique des
discours publics: il s'agit de plonger dans l'épaisseur et
l'hétérogénéité de ces discours, de restituer leurs conditions de
production, les rapports de légitimité qui les travaillent, leur
dimension polyphonique, et de veiller ainsi en permanence à une
conscience vigilante de la nature de ces discours et des rapports de
force qui les habitent, contre des idéologie de la transparence d'une
part, de la complémentarité ou de l'intégration d'autre part12.
Mais il est une autre manière de s'intéresser aux thèmes qui
suscitent une intense production de discours et leur transformation
en mots d'ordre. Elle consiste à prendre au sérieux les
préoccupations qu'ils recouvrent au-delà de ce qui en est dit par les
instances qui se chargent d'exprimer mais aussi de piloter ou de
gérer cet intérêt.
L'idée est la suivante: certains thèmes s'imposent pour des
raisons qui sont par elles-mêmes plus intéressantes que celles qui
sont avancées dans les discours publics auxquels ne participent que
très peu de personnes.
L'approche ne bénéficie pas de la visibilité de l'intention
critique, puisque l'intérêt du chercheur pour le thème s'inscrit dans
une mouvance générale. Elle est fort peu revendiquée et il n'est pas
toujours facile de mettre en avant le type de savoir qu'elle produit,
12 Les travaux de Foucault sont évidemment fondamentaux pour comprendre ce
qu'on entend ici par «discours ». Mais dans le champ plus particulier de la
communication, la notion a pris une certaine autonomie et concerne des échelles
et des phénomènes plus resserrés dans le temps. Ainsi, le discours médiatique a
été particulièrement travaillé, avec différentes méthodes. Voir par exemple
Véron, (1981), Cheveigné (2000), Babou (2004). Voir également les actes du
colloque «Sciences, médias et société », Juin 2004, ENS-LSH, Lyon,
http://sciences-medias.ens-Ish.fr/
17et qui ne se situe pas en opposition frontale ou en contraste avec les
discours ambiants.
La surabondance de discours sur un thème ne signifie en rien
que trop de monde en parle et que tout en est dit. Elle peut révéler
des absences, ou masquer d'autres voix, comme celles de
«membres du public », d'autant moins entendues qu'elles sont
justement supposées être largement relayées par une parole
publique.
Pour prendre un exemple très concret, lors d'une enquête
menée en 1996 sur la mise en place d'accès publics aux réseaux
dans un ensemble de sites (associations, communes, écoles, etc.),
nous avions étudié le cas de la ville de Parthenay, après quelques
hésitations concernant le choix d'une expérience déjà très étudiée
par des collègues, et très, peut-être trop médiatisée. Sur place il
s'est avéré que des dimensions passionnantes de l'expérience de
Parthenay étaient absentes des études, recherches, revues de presse,
rendues invisibles par l'extrême publicité faite à d'autres
caractéristiques du dispositif qui n'intervenaient guère dans la
dynamique réelle de l'appropriation des réseaux par les habitants
(Deshayes, Le Maree, Pouts, Thiévant, 1998).
Il en est de même pour la convergence et les recouvrements
entre les thèmes du public, de la communication et des
technologies de l'information et de la communication. Ces
convergences finissent par soumettre presque irrésistiblement
l'intérêt pour les publics à la rhétorique d'une opposition entre d'un
côté les institutions, la tradition, le conservatisme, la fermeture, le
souci des contenus, et de l'autre les médias, la dynamique du
changement, l'ouverture, le souci du public. De ce point de vue, la
dynamique de nombre de débats sur les musées est très proche de la de de sur l'école. Les discours sur ces
deux institutions sont pareillement hantés par des figures
d'opposition caricaturales entre un ordre ancien figé représenté par
des agents hostiles au changement et défendant une position de
pouvoir (le professeur, le conservateur) et des perspectives
nouvelles dans lesquelles le visiteur ou l'apprenant est au centre du
système, co-auteur ou co-constructeur de ses savoirs.
18Dans les deux cas, les technologies de la communication sont
citées dans le pôle du changement, de l'ouverture, de l'intérêt des
publics.
Or, les grands bénéficiaires de ces discours sur l'opposition
entre institutions et communication sont peut-être moins les publics
au nom desquels ils se sont pourtant tenus, que les acteurs du
marché des technologies de la communication, pour lesquels les
institutions sont des espaces à conquérir. En effet, si l'on se réfère
aux études menées auprès des visiteurs de musées, on ne voit guère
apparaître l'expression spontanée d'attentes explicites pour une
modernisation systématique de ces musées, bien au contraire.
Dès 1990, les études de publics que je menais à la Cité des
Sciences avaient fait apparaître au moins trois registres dans ce
qu'exprimaient les publics:
les usages des expositions et des éléments d'expositions, les
logiques d'interprétation du discours de l'exposition, les
interactions entre visiteurs, la mobilisation de
représentations sociales et de savoirs pratiques dans ces
usages et interprétations;
l'anticipation des intentions de conception, l'activation d'un
statut de membre du public destinataire du dispositif
médiatique, l'attention aux dimensions
communicationnelles et plus particulièrement aux
dimensions énonciatives du discours, l'activation d'un
contrat de lecture, au sens qU'Éliseo Véron a donné à cette
expression dans son analyse des discours de presse;
l'activation d'un statut de témoin de l'action d'institutions
comme dispositifs héritant et transmettant des valeurs, sans
être nécessairement pour autant usager-visiteur de ces
institutions.
Depuis lors, l'attachement des publics à l'institution et leur
méfiance à l'égard de la multiplication des signes de la
communication publicitaire dans les musées ne se sont jamais
démentis et s'expriment au contraire de plus en plus explicitement:
des résultats qui semblaient liés à la spécificité des expositions
étudiées par la cellule évaluation des expositions de la Cité des
19Sciences et de l'Industrie sont actuellement trouvés de manière
récurrente dans d'autres contextes, par les chercheurs et
13.professionnels qui travaillent sur les publics On les retrouve
même actuellement dans des études effectuées pour tester des
services et produits (Candito et Forest, 2007). Dans ce contexte, la
confiance dans l'institution muséale n'est plus exprimée sur le
mode relativement discret et implicite qui est celui de l'évidence
supposée partagée, voire même à peine conscientisée, mais de
manière désormais parfaitement explicite dans la mesure où elle
s'exprime en réaction à une menace ou une inquiétude.
Ce qui relevait d'une sorte de pacte tacite il y a quinze ans est
désormais exprimé, voire réclamé explicitement, par des visiteurs
dans un nombre croissant d'études dans différents contextes. D'une
certaine manière, c'est le signe qu'il est bien tard et qu'il n'a
peutêtre servi à rien, malheureusement, que le phénomène ait pu être
observé depuis quinze ans.
C'est pourquoi ce livre, longtemps différé, arrive peut-être
déjà tardivement compte-tenu de la rapidité avec laquelle les
institutions de la culture et du savoir sont colonisées par les
logiques de marché et transformées en établissements
professionnellement gérés sur le modèle managérial. Il se peut qu'à
échéance plus ou moins brève, il ne soit plus guère possible de
parler des relations entre le public et les institutions, faute
d'institutions.
Mais il intervient à un moment où il est plus que jamais
nécessaire de montrer en quoi les institutions, comme dispositifs
héritant de missions publiques et transmettant celles-ci, ne sont
nullement mises en cause par un public excessivement mesuré,
insuffisamment écouté et supposé avoir tout intérêt à les
disqualifier. Bien au contraire, elles continuent à bénéficier d'une
confiance qui s'exprime dès qu'elle en a l'occasion, et notamment
dans les enquêtes sur les attentes et les représentations, dans les
études des pratiques des publics des musées et bibliothèques.
13 Voir par exemple la convergence frappante des interventions d'Aymard de
Mengin, Marie-Sylvie Poli et Joëlle Le Marec au congrès de l'AMSCTI 2006,
malheureusement non publiées à ce jour.
20Bien sûr on peut considérer comme des signes de
fléchissement du respect envers les institutions l'apparition de
comportements d'incivilité d'autant plus spectaculaires qu'ils sont
encore exceptionnels. Si la mise en cause des institutions est bien
antérieure à la publicité faite à ces comportements, elle n'émane
cependant pas des publics anonymes, mais d'un ensemble d'acteurs
qui ont accès à la parole publique: instances politiques de pilotage
de ces mêmes institutions, chercheurs, acteurs du marché, etc.
On assiste actuellement à une publicité croissante faite à ce
qu'on appelle désormais une crise des institutions14, avec en
particulier une réflexion sur des attitudes de défiance et une montée
des comportements d'incivilité à l'égard des institutions de service
public (école en premier lieu mais aussi université, hôpitaux,
etc.)15. Ces comportements ont pour eux le fait de constituer des
engagements actifs et une «inscription» spectaculaire, voire
redoutable, dans le dispositif institutionnel. Ils focalisent une
attention passionnée qui est encore et toujours déniée au public qui
choisit activement quant à lui de ne rien inscrire et de s'en remettre
à l'institution, d'être toujours plus activement silencieux, pour que
l'institution puisse continuer à être ce qu'elle doit être.
C'est pourquoi l'objectif de ce livre, recueil de textes publiés
entre 1994 et 2005, est de montrer que ce ne sont nullement les
publics des musées et des bibliothèques qui sont au centre des
changements qui y interviennent, tout simplement parce qu'ils ne
se donnent en aucun cas ce rôle d'opérateurs d'un changement
qu'ils n'attendent pas, du moins pas sous la forme sous laquelle il
se manifeste.
Il s'agit de montrer qu'un des moteurs des relations entre les
publics et les institutions n'est pas l'attente et l'usage de produits et
services dans une perspective pragmatique et libérale, mais la
confiance et la réactualisation de cette confiance qui passe ou ne
passe pas par un usage effectif des dispositifs institutionnels.
14
Dans son ouvrage Le déclin de l'institution, François Dubet compare ainsi les
perceptions de plusieurs catégories de fonctionnaires ou professionnels du
service public.
15
Sur l'incivilité, voir Roché (1996).
21Il s'agit de montrer l'ampleur du malentendu entre les publics
et les professionnels des institutions culturelles, souvent persuadés
que les publics « fonctionnent» dans le registre de la
consommation, de la satisfaction, de la déception.
Il faut mettre en discussion le constat suivant: il est
dommage que les résultats des études de publics menées dans les
institutions culturelles, et en particulier les musées, aient
prioritairement intéressé les promoteurs d'une transformation
radicale des institutions, et en particulier les acteurs de l'innovation
en matière d'offre et de production de services. Il est dommage
qu'ils aient si peu intéressé les personnels des musées et
bibliothèques, so.uvent inquiets d'une dérive «démagogique»
qu'impliquerait la prise en compte de ces études.
Lorsque nous tentions, en 1989, de convaincre de l'ampleur
et de l'intensité des préoccupations exprimées par les visiteurs de la
Cité des Sciences à l'égard des phénomènes liés à l'environnement
(foyer de la crise des relations homme/nature et des ambivalences
de la science à cet égard) et de la confiance dans la capacité de
l'institution à prendre position par rapport à ces préoccupations,
nombre d'interlocuteurs incrédules, concepteurs d'expositions mais
aussi sociologues, brocardaient alors les visiteurs soupçonnés de se
donner des airs de citoyens ou de suivre une mode médiatique pour
les thèmes environnementaux.
De même, lorsque nous mettions en évidence la manière dont
les pratiques de visite étaient entièrement structurées par cette
confiance dans la relation de communication projetée dans les
dispositifs d'exposition, et non par des logiques de consommation
de produits et services, on nous répondait que ce résultat était
«trop beau pour être vrai ». Mieux valait s'attacher à évaluer la
satisfaction, ou l'impact des actions en terme d'adéquation entre
l'offre et l'usage, ou encore la compréhension des messages.
Aujourd'hui la sensibilité des visiteurs aux intentions de
conception est un fait pratiquement acquis, et la préoccupation pour
les problèmes d'environnement ne peut plus être attribuée à un
phénomène de mode. Pourtant, le discours dominant dans nombre
d'établissements culturels, relayé par nombre de chercheurs, reste
22encore et toujours inspiré par la représentation du public comme
ensemble d'usagers des produits et services proposés.
L'objectif de l'ouvrage est aussi de porter à la connaissance
des personnels des établissements, placés en porte-à-faux entre des
dynamiques de modernisation et les exigences liées aux missions
de leurs institutions, des éléments qui peuvent les aider à se
positionner par rapport aux discours de disqualification de leur
engagement et de leurs pratiques. Je les incite à assumer les
implications des résultats des recherches concernant le public des
musées et des bibliothèques et à éviter ainsi de se consacrer à la
résolution de faux problèmes.
Dernière chose: pour voir le public émerger peu à peu des
travaux conduits dans une variété de contextes, il m'a fallu du
temps et j'ai également dû transformer les manières de
problématiser les relations entre musées et publics. Entre le début
de mes recherches (vers 1989) et la période actuelle (2005),
l'essentiel de mon travail a consisté à dénouer un écheveau de
notions et de modèles souvent inextricablement entremêlés, ce qui
m'empêchait littéralement de voir et d'entendre un public si
activement silencieux, si délibérément discret, et pourtant si
confiant dans le fait d'être vu, entendu, et compris.
Je peux expliciter quelques-unes de ces transformations, qui
consistent essentiellement en une série de découplage entre des
objets ou des notions partiellement confondues ou superposées au
début de mes recherches. Il y a eu avant tout la distinction entre le
statut de membre du public et le statut de visiteur ou d'usager.
Cette distinction a été souvent pointée par les enquêtés
euxmêmes; elle a été particulièrement détaillée dans trois chapitres:
«Le public: définitions et représentations », «Le musée à
l'épreuve des thèmes sciences et sociétés» et «À la recherche des
gisements d'usage dans les bibliothèques et expositions
scientifiques» .
J'ai été confrontée à la manière dont est pensée et organisée
dans les institutions culturelles la séparation entre savoirs de sens
commun et savoirs savants. Il ne s'est nullement agi de nier
purement et simplement cette séparation, bien au contraire. Cette
réflexion sur le partage savant/profane est particulièrement
23développée dans le chapitre « Ignorance ou confiance: le public
dans l'enquête, au musée, et face à la recherche ».
J'ai également été amenée à dissocier des cadres qui
organisent les recouvrements entre institution et sphère
professionnelle d'une part, public et monde extérieur à l'institution
d'autre part. De même, j'ai tenté de distinguer les dimensions
médiatiques et institutionnelles du fonctionnement des musées,
avec le chapitre « Média et institution: la guerre des modèles ».
J'ai enfin dû opérer un découplage entre le modèle de
communication qui sous-tend l'enquête comme dispositif
d'évaluation, le modèle de communication qui sous-tend l'enquête
comme mode de recueil de données et, enfin, le modèle de
communication qui donne sens à tout entretien comme situation
interpersonnelle. Ce processus a été central, et je le présente dans le
chapitre «Ignorance ou confiance: le public dans l'enquête, au
musée et face à la recherche ». Cette question du décalage entre les
modèles de communication qui sont mobilisés par les acteurs
culturels, les professionnels intervenant dans la sphère culturelle et
les publics, est également traitée dans les chapitres «Évaluation,
marketing et muséologie» et «Les musées en devenir? Une
interrogation paradoxale ».
C'est cette série de découplages qui sont devenus peu à peu
les éléments permettant de tenter de dissocier, dans le monde
muséal, ce qui relève de la relation des publics aux institutions et ce
qui relève des compétences médiatiques de ces publics.
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