Afrique la démocratie n'a pas eu lieu

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Les pouvoirs africains ont l'imagination fertile pour les révisions constitutionnelles afin de se maintenir indéfiniment au pouvoir... dans la plupart des pays où les pouvoirs refusent l'alternance, les principaux indicateurs sont au rouge : - la presse privée connaît déboires et harcèlements - le système judiciaire corrompu n'obéit qu'aux ordres du pouvoir et aux riches - le contrôle du Parlement sur l'exécutif est très faible, voire inexistant.

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Date de parution 01 avril 2008
Nombre de lectures 205
EAN13 9782336283241
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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En vertude l’Article 8 de laConstitution de mon
pays quistipule:
«Leslibertésd’opinion, de presse etle droit à
l’informationsontgarantis.
Toute personneale droitd’exprimeretde
diffuser sesopinionsdanslecadre desloiset
règlementsenvigueur»

Etjevoudraism’inscrire, modestement, parmi
les représentantsdesidéesde liberté.

S.A.Y.

Enrelatantl’expérience de mapremièrecampagne
électorale ily apresque30 ans, j’étaisloin de penser
que lesmœurspolitiquesdansmon payseten
Afriqueallaient connaître de profondesdégradations
aupointd’êtresicorrompues.Etpourtant, il est
possible derefonder une démocratiesaine…

Amesenfants, jevous redis :détestezles
détournementsdesdenierspublics!Soyez riches
seulementdufruitdevotretravail honnête et
n’enviezpaslafortune deceux qui ontfaitmain
bassesurlebien public.Votre paysetl’Afrique
vous serontinfiniment reconnaissants.

Amafemme, lapremière lectrice de mes
manuscrits,qui espèreque le présentouvrage
toucheralecœurdeslecteurs…

A Marie-ThérèseHoutain, deBelgique, la
correctrice fidèle de mesmanuscrits!Cette fois
encore,avecpatience,tu asdéroulé l’écheveaude
mesphrases sansfin,tu asdébusqué les
incorrections,tu asdistingué lesubjonctif dupassé
simple…Letextesembleàprésentplus clair, etles
lecteurs sauront apprécier.

SawadogoY.Alfred

TABLEDES MATIERES

PREMIERE PARTIE : LA DEMOCRATIE EN
AFRIQUE : ETAT DES LIEUX AVANT 1990................. 13
BURKINAFASO:LE TRAUMATISME POLITIQUE.................. 15
L’ALTERNANCE.................................................................21
LAPREMIEREREPUBLIQUE: 11DECEMBRE1959-3
JANVIER1966....................................................................25
LA QUESTION DESPALAIS PERSONNELSDES CHEFS
D’ETAT..............................................................................35
PALAIS PRIVES ET ETHIQUE MORALE..................................43
UN STYLE SINGULIERDE GESTION DUPOUVOIR................. 47
L’INTERMINABLE TRAVERSEEDU DESERT DES CIVILS........ 59
LEPRESIDENTLAMIZANA(LE GENERALSANGOULE
LAMIZANA)........................................................................ 63
LEPRESIDENTSAYEZERBO............................................... 73
LEPRESIDENTJEAN-BAPTISTEOUEDRAOGO,
PRESIDENT DUCONSEIL DESALUT DUPEUPLE(CSP) ....... 79
LE CAPITAINETHOMASSANKARA..................................... 81
LE RESIDENTBLAISECOMPAORE...................................... 85
ENCOTED’IVOIRE............................................................ 87
LES AUTRESPAYS.............................................................. 91
LA PHILOSOPHIEDUPOUVOIR ENAFRIQUE....................... 97
DEUXIEME PARTIE : POINT DE REPERE POUR
EVALUER LA DEMOCRATIE AFRICAINE................103
DISCOURS DE LABAULE DEFRANÇOISMITTERRAND
LE20JUIN1990 ............................................................... 105
BREF REPERTOIREDES VIOLATIONS DES DROITS DE
L’HOMME ENAFRIQUE..................................................... 107
LACHUTE DUMUR DEBERLIN ENALLEMAGNE,LE9
NOVEMBRE1989.............................................................. 111
LA CHUTE DU REGIME DU«GENIE DESCARPATES»EN
ROUMANIE,LE25DECEMBRE1989 ................................. 113
LEDISCOURS DE LABAULE LUI-MEME(LE20JUIN1990) 117
LA QUESTION DES COUPSD’ETAT.................................... 131
ILLUSOIRE INTERDICTION DES COUPSD’ETAT.................. 137
LES AVANTAGES DES COUPSD’ETAT............................... 143

9

LES INCONVENIENTS DES COUPSD’ETAT.........................145
LES MOYENS DEPREVENTION CONTRE LES COUPSD’ETAT147
LACONSTITUTION AMERICAINE(1787):UN VERITABLE
CODEPRATIQUEDE BONNE CONDUITE NE DE DEUX
SIECLES D’EXPERIENCE.................................................... 155
L’APRESDISCOURS DE LABAULE.................................... 161
L’EGLISECATHOLIQUE SOUTIENT LES CONFERENCES
NATIONALES.................................................................... 169
LES ELECTIONS ET LEURS RESULTATS.............................. 173
LES EFFETS INDUITS DU DISCOURS DE LABAULE............. 175
LA DEMOCRATIE DEVOYEE:DESPARLEMENTAIRES EN
MALDE LEGITIMITE......................................................... 179
ABSENCE DE L’ALTERNANCE:ECHEC DE LA DEMOCRATIE181
DES CAMPAGNES ELECTORALES IMMORALES ET
CORROMPUES................................................................... 193
LADEMOCRATIE A L’EPREUVEDES TURPITUDES DES
POUVOIRS AFRICAINS.FAUT-IL EN RIRE,OU EN PLEURER?199
FAIT ABSURDE ENAFRIQUE............................................. 211
LA DECLARATION DES BIENS........................................... 213
LESPAYS AFRICAINS POTENTIELLEMENT PORTEURSDE
REBELLIONS:IMMENSES ETENDUES,GESTIONPEU
DEMOCRATIQUE ET FORTEMENT CENTRALISEE................ 215
AFRIQUE,J’AI MAL A TON INHUMANITE!......................... 221
LES INTELLECTUELS AFRICAINS FACE AUXPOUVOIRS QUI
REFUSENT L’ALTERNANCE............................................... 225
LA SUCCESSION AU POUVOIRDEPERE EN FILS:UNE
PRATIQUE INACCEPTABLE................................................ 229

BIBLIOGRAPHIE .............................................................231

1

0

Il se pourrait quedeserreursde dates soient
constatéesenrapport avecdesfaitsévoqués.Pour
cela, je demande l’indulgence dulecteur qui ne
devrait alors considérer que lesfaitsévoqués.

Les coquillesetfautes
éventuelles relèventde
l’auteur.

SawadogoY.Alfred

orthotypographiques
la responsabilité de

PREMIERE PARTIE : LA DEMOCRATIE EN
AFRIQUE : ETAT DES LIEUX AVANT 1990

Burkina Faso:letraumatisme politique

LeBurkina Faso nes’étaitpasencoreremisdu
traumatisme profond danslequel l’assassinatdu
présidentThomasSankaral’avaitplongé depuisce
jeudi 15 octobre 1987.Cetassassinatincroyable eut
unretentissement terrible,au-delàmême des
frontièresdupays.Puis toutdoucement, le pays
commençaàémergerdecetraumaentâtonnant.
Maisl’homme disparuprécocementavaitlaisséun
héritage impérissableàson pays.Lui, ilavaitprouvé
par sesactes qu’il étaitpossible de gérerautrement
lesaffairesde l’Etat, dansl’intégrité,sans voler,
sanspiller, deremettre le peupleau travail, et
d’ouvrirainsi leshorizonsd’une espéranceàtoute la
nation.C’estluiquia conféréaupayslui-même le
rayonnementetl’admirationque leBurkina a
connusensi peud’annéesdu« pouvoirSankara».
Cependant, larévolution elle-même fut violente.Ses
principauxanimateurs s’employaientàexpliqueraux
« militants»souventmédusés que le principe de
cette nouvelle doctrine, «c’estle fer, le feuetle
sang »; que lamarche de la Révolution était
comparableàun «rouleaucompresseur qui écrase
tout sur son passage ».Tantet sibienqu’elleavait
commencéà« manger sespropresfils».La
Révolution n’estmagnifiquequechezlesautres.
Quand elle enserreun paysdesesmilletentacules,
leslibertés s’envolentauloin.Or,quand onaperdu
laliberté, onatoutperdu.Lagénérosité de la
Révolution féconde de grandesœuvres, même la
liberté, maiscôtoie laviolenceabsurdequi parfois,
anéantitl’être, etl’onrecherchera, envain, où se

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5

célèbre la« fête desopprimés».C’estcequi
expliquequecetteRévolution ne futjamaisadoptée
dans sesconceptsparle paysprofond.Elleaétéun
tourbillonàlasurface de lasociété etnonune lame
de fond.C’estpourquoi,au soirdece jeudi 15
octobre 1987,quand lavie duprésidentSankaralui
futôtée, larévolution, elleaussi, futhâtivement
enterrée, en mêmetemps queceluiqui l’avait
incarnée danslapureté.Celan’apasempêché
qu’ellecontribuât, incontestablement,àl’éveil des
consciencespopulaires.Aprèsavoirété nourriaux
valeursnégativesde lapauvreté doublée de
fatalisme durantde longuesannées, leBurkinabé
s’estéveilléàuneautreréalité:lapauvreté n’estpas
une fatalité.Elle peutêtrevaincue parlafoi et
l’acharnementau travail, dansladignité.C’estla
leçon etl’héritageque larévolutionburkinabé laisse
àson peuple,avecen prime mauditetantde
meurtres qui l’ontaccompagnée,commesi
Révolution etcrimesétaientlesenfantsd’un père
polygame dontlapremière femme donnanaissanceà
la Révolution, etlaseconde enfantaleCrime.Etces
deuxenfantshabitentensemble, inséparablement.

L’étatdeslieuxde ladémocratieauBurkina avant
1990,c’estaussi faireunretour surlespas qui
remontentdansl’histoire politique dupaysdominée
parlesmilitairesetlescoupsd’Etat.
AuBurkina, lasuccession deschefsd’Etat,sixau
totalàladate du 31 décembre2006,avaitjusque là
obéiàun ordre inconstitutionnelstrict.Voicicette
successionatypique:

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6

Le présidentMauriceYaméogo proclama
l’indépendance le 5août1960 ;
Le généralSangouléLamizanaremplaçale président
Yaméogoquiabdiquadupouvoir,àlasuite d’un
soulèvementpopulaireactionné parles syndicats.Ce
futle3janvier1966 ;
LecolonelSayeZerborenversale généralSangoulé
Lamizana, le21 novembre 1980 ;
Une junte de jeunesofficiers, descapitainespourla
plupart,renversalecolonelSayeZerbo, le7
novembre 1982.Le
médecincommandantJeanBaptisteOuédraogo pritlatête decette junte.
Le médecincommandantJean-BaptisteOuédraogo
fut renversé le 4août1983etla Révolution fut
proclamée.LecapitaineThomasSankarapritlatête
de la Révolution et remplaçadoncle médecin
commandantJean-BaptisteOuédraogoàlatête de
l’Etat;
LecapitaineBlaiseCompaorérenversalecapitaine
ThomasSankaraqui fut tué lorsd’uncoup d’Etatle
jeudi 15 octobre 1987.

Ainsi, hormisle premierprésidentéludupays,M.
MauriceYaméogo, leseulcivil, lescinqautreschefs
d’Etat,tousmilitaires,sontarrivésaupouvoirparla
force desarmes, doncde lamanière laplus
inconstitutionnellequisoit.Leurdépartdupouvoir,
l’unaprèsl’autre,semble également respecter,
strictement, lamême méthode ducanon…

Il faut soulignercependant que le généralLamizana
n’estpas venuaupouvoiren perpétrant uncoup
d’Etat.Ilaété portéaupouvoiraunom de l’Armée.

1

7

Parcontre,ilapu se mainteniraupouvoirpendant
14ans, grâceàuncoup d’Etatinterne.En effet, il
survintentre-temps unecohabitationavecun
Premierministre issud’élections.Puis, en février
1974, lesmilitairesn’étantpashabituésaux
subtilitésde lagestion politique démocratique
renversèrentlePremierministre, décidèrentde la
dissolution duParlementetinstituèrentlagestion
parOrdonnances, jusqu’auxélectionsdémocratiques
de 1978.

Aucoursdecette longue période des régimes
militaires, l’inobservance du système démocratique
d’alternance parlequel leschefsd’Etataccèdentau
pouvoirétaitcependantlargementcompensée par
cette forme d’alternanceau sommetde l’Etatdue
auxcoupsd’Etat répétésdansletemps.C’estcequi
expliquequetouscespouvoirs quis’annonçaientau
petitmatin parleson duclaironaientété plusou
moins supportables.Ils’étaitétabliun mécanisme
naturel d’alternanceauniveaudufauteuil
présidentiel.Cettealternance,sichaotique fût-elle,
suscitait une opinion générale favorableà ces
changements, puisqu’il n’ yavaitpasd’autre
alternative.Cequi n’estpas supportableaujourd’hui,
cequi n’estpasacceptable,carcontribuantà
l’abrutissementpsychologique descitoyens,àl’arrêt
desdynamiqueshumainesetau tarissementdes
idéauxdetout un peuple,c’estl’absence decette
alternance empêchée pardes truchements
constitutionnelsdiversoupar simple dictature
subtileaccompagnée decorruption.Aujourd’hui,
avecla civilisation nouvelle,belle maisparfois

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8

sauvage,avectous sesprogrès scientifiqueset
humains,avecsesdéfispour que l’hommevive
encore mieux,avecsafraternité mondialisée en
raison desnouveauxmoyensdecommunication,
avecsespratiquesciviliséeset universellesde la
gestion de ladémocratie,toutpouvoir quirefuse
l’alternance,refuseàson peuple le droitàlaliberté,
empêcheque l’homme nouveauneserévèleavec
ses valeursàpartager, déniesimplementaupeuple
son droitaubonheuretauprogrès.Or, lerefusde
l’alternance pour unchef d’Etat,c’est sonrefusde
quitter sesfonctionsaprèsplusde huit, dixou
quatorzeansd’exercice dupouvoir,c’est-à-dire
aprèsdeuxmandatsdequatre,cinqoudeseptans
selon lescas.

1

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L’alternance

Selon lePetitLarousse, (1) faitd’alterner, dese
succéder,régulièrementoupas, dansletemps, en
parlantde deuxouplusieurschosesdansletempsou
l’espace;(2)Successionaupouvoir, dans uncadre
démocratique, de deux tendancespolitiques
différentes.
C’estcette deuxième définitionquiseraretenueau
coursde laprésenteréflexion.AuxEtats-Unis,cette
alternancese joue entre lesdeuxprincipauxpartisdu
pays:lePartiRépublicain etlePartiDémocrate.En
France,c’estgénéralemententre ladroite etla
gauchequece phénomène d’alternance estobservé,
avecune prépondérance de ladroiteaupouvoir.
Chaquetendanceregroupe ensonseinuncertain
nombre de partisalliés qui individuellement, ne
peuventgagnerlesélections,tantl’électoratest
éclaté.Parfois, lesforcespolitiquesen présencesont
équilibrées.Droite etgauchecohabitentalors
ensemble.Ladroite faitélireun présidentde la
République etlePremierministre, lui, estimposé
par une gauche majoritaireàl’Assemblée
Nationale;ouc’estle phénomènecontrairequise
produit.
Vue de l’Afrique,cettealternance enFrancea
suscité de grandsespoirsavecl’arrivée de lagauche
aupouvoiren 1981.LesAfricainsprogressistes
s’étaient réellement réjouis qu’enfin enFrance, les
partisde gauchearriventauxaffairesaprès unetrès
longueabsence.Le présidentMitterrand incarnait
cette gauchequi devaitimprimerd’abord pourla
Franceune politique nouvelle, etinaugurerpour

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1

l’Afriqueuneautredonne dansles rapportsentre
l’ancienne puissancecolonisatrice et sesanciennes
colonies.L’ère descoupsd’EtatdécidésdeParis
déclinait.On lesavait, lagauche, parprincipe, ne
portaitpasdans soncœur«social »lesdictatures
africainesetcertainsjournauxduContinentavaient
pumêmes’extasieràl’arrivée deMitterrandau
pouvoir:«Sale temps pour les dictateurs
africains».Maisbien desdictateursafricainsont
survécuauprésidentMitterrand.Parmoments, la
politiqueafricaine de la France ne portaitplus une
« griffe »visible de lagauche oude ladroite.Etcela
adéçuplusd’unAfricain.Lesintérêtsde la France
semblentêtre lesmêmes, indifféremment,que la
gauche ouladroitesoitaupouvoir.Cependant, la
droite française necache pas sapréférence pourles
régimespolitiquesafricains qui ignorent
l’alternance, piétinentlesdroitshumains, étouffent
les velléitésdémocratiquesde leurspeuples.Ces
pouvoirsde droitecaressentlesdictateursafricains
danslesensdupoil.Conséquences:quand
s’annoncentdeséchéancesélectoralesenFrance, les
progressistesafricains retiennentleur souffle.Si la
droite l’emporte, lesdictateursduContinent
débordentde joie, etlesprogressistes se préparentà
traverser une longue période de «deuil
démocratique ».

L’alternanceaupouvoirn’estpasnécessairement
unealternance politique
L’alternance politique est un niveau supérieurde
revendication.Cequi estd’abord nécessaire,c’estle
changementd’hommeaufauteuil présidentiel, et

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celaseraitdéjàun progrèsconsidérable enAfriquesi
partout,ce mécanisme était respecté.
Si enEurope etauxEtats-Unis, l’alternanceau
pouvoir se déclinerégulièrementdansletempsentre
deux tendancespolitiquesdifférentes, enAfrique,
c’estencoreun grand luxeque des’attendreàtel
phénomène politiquese produise.Lespartisau
pouvoir sont toutpuissants, lesoppositions
disperséeset souvent ridicules, peucrédibles, et
prêtesauxcompromissionsaveclespouvoirs.La
revendication principaleconsiste d’abordà ceque
celuiqui est visséaufauteuil présidentielaccepte de
laisserdélibérément saplaceàl’autre,au temps
convenuparla Constitution, mêmesi le nouvel
arrivantestde lamême famille politiqueque le
précédent(le mêmetype descénarioChirac
remplacé parSarkozy sicelui-civenaitàemporter
lesprésidentiellesde2007).Chaque homme
politiquequiarriveaupouvoirenAfrique,constitue
ensoiunealternance politique par sonstyle de
gestion:ses relationsprivilégiéesavecleshommes
d’affairesouaveclespopulations ruralespauvres ;
safratrie ou sonclanqui émerge de nulle partpour
« infester» dangereusementlavie publique;la
placequotidiennequ’occupent sesmaraboutset
autresdevinss ;onarmée deconseillersoisifss ;es
nombreux voyagesàtraversle monde ou savie
presque monacale; son méprisou satoléranceà
l’égard desopposants ;leregardqu’il portesurle
statutde lafemme dans son pays,carprogressiste ou
partisan de laligneconservatrice, etc.Chaque
président quiarrive estdoncen lui-mêmeune
alternance démocratique, pourvu quechacunarrive

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danslebon ordre, dans uncadreconstitutionnel
strictlimitantle nombre de mandatsprésidentielsà
deux.Maisl’onsait quecettealternanceque
rejettentlespouvoirsafricains, dansleurmajorité en
toutcas, estletendon d’Achille de ladémocratie
africaine.Tousleseffortsdevraient tendreàimposer
ce mécanismesanslequel ladémocratierestevidée
desaforce fécondante.

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La PremièreRépublique (11 décembre 1959-3
janvier1966)
Une lecture particulière de l’histoire par un
contemporain
Le présidentMauriceYaméogo

Avantderencontrerl’homme lui-même en personne,
j’avais souventécoutésesdiscoursdu tempsoùil
présidaitauxdestinéesdupays.Lesmotsétaient
toujoursbienchoisis, incisifs, lesphrases
chaleureuses, leton gravequi dénotaitde
l’assurance.C’était toujours unbonheurde
l’entendre.En 1963ou1964,sesrelations
exécrablesavecle leaderde la Révolution
guinéenne, le présidentSékouTouré, donnaient
souventlieuàune guerre desondes.Danscet
exercice oratoire pourdénigrer son «frèrile »,
n’avaitpas son pareil.Des radiosétrangères se
branchaient surlesondesde laradio nationale
émettantdeOuagadougoupournerien perdre des
truculentes tournuresde phrasesassassines qu’il
décochaitàson homologue guinéen.Et toutcela,
pourprendre faitetcause pour sonami le président
HouphouëtBoignydeCôte d’Ivoireauquel il était
toutdévoué.Celui-ci était toujoursenquerelleavec
lechef de la Révolution guinéenne, le président
SékouTouré (décédé en 1984).Le président
Yaméogo étaitpassé maître dansl’artd’inventer un
vocabulaire nouveau, façonnéàpartirdes radicaux
desalangue du terroirauxquelsilajoutaitdes
suffixesde lalangue française.Lesuccèsétait
garanti !L’onsesouviendradesmots restéscélèbres
comme le «tampïsme »etle «bazaïsme »dontil

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5

affublait soncollègue de présidentcontrequi il était
vraiment remonté.Ceux quiavaient recherchéces
motsdanslesdictionnairesde lalangue française en
avaientété pourleursfrais.Etce n’estpasdemain
laveille de l’homologation dece nouveau
vocabulaire parl’Académie françaiseque le
bouillantprésidentYaméogo laisseàlapostérité.
Le «tampïsme »vientdumotde lalangue mooré
«tampiri »quisignifie «bâtard »;le «tampïsme »
estdoncle faitdesecomporterenbâtard,
comportementdépourvudesensde ladignité.En
lançantcette flèchecontre le présidentguinéen, le
présidentYaméogo insinuaitainsiqueM.Sékou
Touré,quise proclamaitavecfierté petit-filsde
l’AlmamySamoryTouré,résistant quis’opposaàla
pénétrationcoloniale française enGuinée, neserait
qu’un imposteur. (Enrappel, l’AlmamySamory
Touré,une foiscapturé parl’arméecoloniale
française, futdéporté dansl’île de l’Ogooué,au
Gabon, oùil mouruten 1900)
Quantau«bazaïsme »,le mot vientdumot
«bazaga», de lalangue mooré,quisignifieceluiqui
agiten dehorsdu senscommun etcontraireaux
usages sociaux.Le «bazaïsme »estdoncun
comportement social marginal,contraireau sens
commun.
On pourrait s’étonner qu’unchef d’Etatprennetant
de liberté dans sonadresseàunautrechef d’Etat.La
courtoisie etlaréserve habituellementenusage dans
les relationsmêmeconflictuellesentre présidents
avaient volé en éclats.Maisle paysavaitàsatêteun
hommeaucaractère entier, impulsif, etcelal’avait
rendupopulaire danslesmilieuxde lapaysannerie.

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6

Les paysansadulentdes dirigeantsimpétueux,
audacieux,àlaparole ferme et rassurante.Dansles
années60,cecaractère impulsifavait valuaupays
un débutde guerre patriotiquecontre notrevoisin
«britanniqu(lee »Ghana),quiavaithisséson
drapeaudans quelques villagesfrontaliersde notre
paysaveclesien.Le présidentbattit toutdesuite le
rappel des réservistes qui ne demandaientpasmieux
que de guerroyer quelques tempspourcompléter
leursannéesdeservice interrompudansl’armée
française dufaitdesindépendances,avec aubout,
l’espoird’unebonne pension.Maisle «Osséguéfo »
(le présidentKwaméNKrumah duGhanase faisait
appelerainsi, l’équivalentde «Rédempteur»)avait
vite faitde plier sesdrapeauxetde faire lapaix.

Unerencontre fortuite
J’avais rencontré le président une foisau
«Toulourou», l’hôtel particulier qu’ilavaitfait
construire dans saville natale deKoudougou,à100
kmàl’ouestdeOuagadougou.C’étaiten 1984.On
dit que «Toulourou»signifierait«Touslesloups
sont roux».Lui-mêmeauraitdonnéce nomassez
énigmatiqueàson hôtel,construitaprès sa
libération,caraprès sa chute le3janvier1966, il
avaitété misenrésidence, puisjugé par untribunal
spécial.Sesbiensfurentconfisquéset remisàl’Etat,
notamment son palaisdeKoudougou.L’homme
possédait un espritd’intelligence, deruse etde
finessequi l’avait toujourspousséàdesactionsoùil
sortait souventgagnant.C’étaitgrâceà cetesprit vif,
plein deressources, où se mêlaientintrigueset
calculs,qu’ilavaitdamé le pionàsescompagnons

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politiquespour se hisseràlatête de l’Etatdontil
proclamal’indépendance le 5Août1960.Unsoir
donc, je l’avais rencontré parhasard dans son hôtel.
Juchésur untabouretaubardevant unverre de
whisky,unecigaretteallumée entre lesdoigts, il
respirait uncertainbonheurdevivre.Son élégance
vestimentaire légendaire nes’étaitjamaisdémentie.
L’on disait que même du tempsoùil n’était qu’un
simplecommisdebureau, hissésur sonvélo
«Hercule »bien haut(de fabricationanglaise),M.
Maurice était toujours tiréàquatre épingles,à
l’occidentale.Lesoiroùje lerencontrai, je
m’étonnai detrouverl’ancien président, malgréson
âgeavancé,aussi élégamment vêtu: chemise
blanche impeccableàmancheslongues, légèrement
cintréeàlamode desjeunesà cette époque, et un
pantalon noiràrayuresblanchesetfines(la couleur
préférée descostumesde feuSa Majesté leroi
HassanIIduMaroc) d’unecoupe irréprochable, des
souliersnoirsàtalonshautsbien lustrés. (L’homme
n’étaitpas trèsgrand, etles souliersàtalonsbien
hautslui faisaientgagner un peude «hauteur»,ce
qui ne gâterien.Lesmauvaiseslanguesdisaient que
c’étaitjustementenraison desataille plutôt
moyenne,qu’il était si impulsif,un peucommeSt
Pierreque leChrista consacréchef desonEglise.
Lesexégètesdisent qu’il étaitde petitetaille,
(l’apôtrePierre)costaudcaril étaitmarin, et
impulsif.C’estluiquisortit son épée et trancha
l’oreille d’un des quidams venuspourarrêterle
Christ).
Je m’avançai prèsdubarpourlesaluer:
Bonsoir,Monsieurle président.

2

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- Bonsoir, jeune homme !Vousêtesde passage?
-Oui;etc’estpourpasserlanuit.Jesuis venu
rendrevisiteàmon épousequi esten mission
d’alphabétisation desfemmesici danslesanciens
locauxde l’ORD(OfficeRégional de
Développement).Mon nom est… etjesuisle jeune
frère deuntel…(dansnotre pays, ona coutume de
compléter sapropre présentation,surtout quand on
est un jeuneanonyme, en évoquant uneautre
personne deréférencequi pourraitaider votre
interlocuteuràmieux vousconnaître et vous situer
socialement).
-Mais…Attendez!Ce nom me dit quelquechose.
N’avez-vouspaspubliéun ouvrage?
-Ho !Justeun petitlivre !Ma Première
Campagne Electorale.
-Ha!Nous y voilà!Je l’ai luetlaissez-moivous
direque je l’aitrouvétrèsintéressant!Félicitations!
Vousavezl’artd’éduquerlesgensen lesfaisant se
marrer…
-Merci pour voscompliments,Monsieurle
président.

J’avaisdoncdevantmoi l’hommequiavaitproclamé
l’indépendance de notre pays.Etil merevinten
mémoire les remarquesformuléesparde nombreux
paysans que jerencontraislorsde mes tournéesde
vulgarisationagricole:«Maisàquand lafin de
l’Indépendance?Nousnesommesmême pas
capablesde fabriquer unesimpleaiguille, et vous
avezfaitpartirlesblancs… »

2

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L’ouvragequemon interlocuteurdisaitavoirluavait
été publié en 1979,relatantmon expérience
politique lorsde la campagne électorale, législative
etprésidentielle, d’avril etmai 1978, oùle général
Lamizana(présidentde 1966à1980) futmisen
ballottage parM.MacaireOuédraogo,arborantles
couleursde l’UnionNationale pourla Défense de la
DémocratieUNDD.En fait,ce dernierpartiavaitété
crééàl’initiative de l’ancien présidentYaméogo
luimême (assisdevantmoisur sontabouretet
savourant sonwhisky).Ne jouissantpasencoreà
cette époque desesdroitspolitiquesetciviques,
après sa condamnation par unTribunalSpécialqui
l’avaitjugé pourmauvaise gestion de la chose
publique, iltiraitdansl’ombre lesficellesdece
parti,attendantimpatiemment son heure pour
rebondirànouveau.Cette heure n’estjamais venue
etle partitombadansl’hibernation.En2005,son
premierfils,arrivéauxaffairesdepuis quelques
annéesdéjà, pard’autresarrangements, et quivenait
d’être évincé dans safamille politique entant que
chef de file de l’opposition, n’apas trouvé mieux
que d’exhumerle partitombé danslesoubliettes
pouren faireson nouveaucheval deconquête du
pouvoir.

MauriceNawalagmba Yaméogo:c’estle nom
completdupremierprésidentde notre pays.Filsde
paysan,comme lagrande majorité deses
condisciplesde l’époque, il entra aupetit séminaire
dePabré, prèsdeOuagadougou, pour seshumanités
(5septembre 1934).Cette institution de formation
religieuse,toujoursopérationnelle,anonseulement

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formé laplupartdesprêtresdupays, maisafournià
l’administration publique etprivéesespremiers
hautscadres.M.Yaméogo ne devintpasprêtre.Il
rejoignitles rangsdescommisdontl’administration
colonialeavaitbesoin.Un jour, il futprésentéau
présidentfondateurduRDA,M.HouphouëtBoigny
deCôte d’Ivoire,alorsde passage entrain dans sa
ville natale deKoudougou, parM.Ouédraogo
KangoGérard (homme politique dunord dupayset
qui futletoutpremierPremierministre de
lapostindépendance,sousla IIèRépublique).La carrière
politique deM.Yaméogocommença ce jour-là,
fulgurante: ConseillerauGrandConseil de l’A.O.F.
(AfriqueOccidentaleFrançaise)àDakar ;commis
auCercle deDjibo dansleSahel;billettisteà
l’hôpital deOuagadougou, (qui étaitbâtià
l’emplacementde l’actuelle «Maison duPeuple »),
etc.Pardesconcourscumulésdecirconstancesdont
ilavait su tirerparti, il devintle premierprésidentde
la République.

Alaproclamation de la République, le 11 décembre
1959, la classe politiqueconnaissaitdéjàle
multipartisme.Un oudeuxansaprès
l’indépendance,seul le parti présidentielavaitdroit
decité:l’UDV-RDA(UnionDémocratique
Voltaïque duRassemblementDémocratique
Africain),unebranche duRDAdontle président
HouphouëtBoignyde la Côte d’Ivoire étaitle
fondateuretle leaderincontesté.C’étaientles
hommesdece partiqui
étaientauxaffairesenCôted’Ivoire,auBurkina, enGuinée (Conakry),auMali.
M.MauriceYaméogo muselanonseulementles

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autrespartispolitiquesdupays, maismusela
égalementlaparoleau sein deson propre parti pour
caracoler,solitaire,àlatête de l’Etaten exerçant un
pouvoirpersonnel etabsolu.L’hommeavaitde
l’audace dansl’action politique.Ilavaitaussi pour
leschoses unevision de grandeurpourle meilleuret
pourle pire.Dansla courde l’empereurdesMossis
à Ouagadougou,chaque matin,un drapeauétait
hisséau sommetd’un mât,commeaupalaisde la
Présidence de la République;il le fitdéfinitivement
descendre. «Deux soleilsnese lèventpasàl’est»
aurait-il lancé.Etce futainsi.Il fitconstruireà
Ouagadougoulagigantesque «Maison duParti »
(RDA).Ala chute du régime, le3janvier1966,cet
édifice futrebaptisé «Maison duPeuple »,unesorte
« d’Olympia» où se produisentdesartistes
musiciensdetouslespays.Unartistequise fait
acclamerdanscetemple de lajeunesse est sûr que
sontalentle porteraloin.Ainsi, la célèbrecantatrice
Bella Belo etle musicien non moinspopulaire
Mama LagbémaduTogo, leBambéya JazzNational
deGuinée,MiriamMakébade l’Afrique duSud, le
franco-camerounais« duSoirau village »,Manu
Dibango,Schalla MoanaetOrisMabélé de la RDC,
Laba Sosséàlavoixd’or, duSénégal, etlaliste est
loin d’êtreterminée,sanscompterles trèsnombreux
artisteslocaux,tous yontétéapplaudischaque fois
parplusde3000 spectateurs.Etc’estdanscevaste
édificequesesontdérouléslescélèbresTribunaux
Populairesde la Révolution (entre 1983et1987)qui
ontjugé lescadresethommespolitiques supposés
avoirdétourné lesdenierspublics.Etaussi, le29
mai2005,c’estlàque ladépouille mortelle du

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généralLamizana(décédé le 26 du même mois),
deuxième présidentdupayset quiavait remplacé le
présidentYaméogo, futexposée pour que lafoule
vienneserecueilliretluirendreun dernier
hommage.

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3

La question despalaispersonnelsdeschefsd’Etat

Cependant,c’était surtoutàtravers sesméthodesde
gestion dupouvoir que le présidentYaméogos’était
singularisé.Il étaitarrivéàfaire desapersonneune
sorte de «monarqueabsolu».D’abord, il fit
construire dans saville natale deKoudougou un
palaispersonnel dumêmestyle (en pierre)quecelui
dupalaisdu«Conseil de l’Entente »bâti dansla
capitaleOuagadougou(devenuentre 1983et1987le
siège duConseilNational de la Révolution.C’est
danscette enceinteque le présidentSankarafut
assassiné le jeudi 15 octobre 1987,aucoursd’une
réunionqu’il présidaitavecsesconseillers).En
1963, enstageàlastation derecherches
agronomiquesdeSaria,àunetrentaine de kmàl’est
deKoudougouoùnousnous rendionsdetempsà
autre, nouspassionsàproximité duchantierdu
palaiset regardions, médusés, lesmursmonter.
Comment un filsde paysan decheznous, d’origines
aussi modestes que lesont toutesnosorigines
paysannes, peut-ilconcevoirdeseconstruireun
palaisaprès quelquesannées seulementpasséesàla
tête de l’Etat ?D’ailleurs,cettequestion de
construction de palaispersonnelsemble être
récurrente,car, outre deschefsd’EtatduBurkina, de
nombreuxautresenAfriques’ensontconstruit:
MobutuenRDC,Eyadema auTogo,Bokassaen
RCA, etc.Ces«souverains»se défendentbien
d’avoirpuisé danslescaissesde l’Etatpourériger
cesdemeures somptueuses ;ils’agirait,selon eux,
d’aidesd’amis.Soit.Mais, le problème desebâtir
un palaispersonnel neréside pas seulementdans

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l’origine des ressources, maisaussi et surtoutdansla
morale même de la chose.Unchef d’Etatd’origine
paysanne, par respectpourles siens quivégètent
toujoursdanslapauvretéabsolue, devraitpouvoir se
contenterd’une demeure moinsprétentieuse.
Comme la«VillaPax» (Villade la Paix),construite
parle même présidentMauriceYaméogo, non loin
desonvaste palais:unesobre maisonàun étage,
quiconvientparfaitementàl’usage familial d’un
chef d’Etatdecheznous.Car, en habitantdespalais,
noschefsd’Etat secoupentdéfinitivementde leurs
peuplesetde leurs réalités, ne les voyantdetemps
entemps qu’àl’occasion deskermessesélectorales
etautresfêtesforaines.Celuiqui habiteun palaisne
peutpas savoir queson peuple manque duminimum
vital.Celuiqui habiteun palaisnesaitpas que, dans
les rueslesmendiantsdeviennentde plusen plus
nombreux,carlesmendiantsne peuventmême pas
avoiraccèsauxportesdespalais.Ils y seraient
houspillésetchassés,considéréspeut-êtrecomme
desassassinsainsi déguiséspour venircommettre
desforfaits.Celuiqui habiteun palaisnesaitpasce
quec’est que lafaim, etnesouhaite pas qu’on lui en
parle.Il préfèreavoir toujoursàfaireauxgens
riches,carilspossèdentencommun le même
vocabulaire, lesmêmespréoccupations surlescours
de l’oroudesdevisesétrangères, ouencoresurles
meilleurs traiteursdumoment quisaventorganiser
lesmeilleursdîners.Celuiqui habiteun palaisne
veutpasentendre deschoses tristes,c’est-à-dire des
choses vraies ;etceux quiviennentdanslespalais
pourparleraveclesmaîtresdeslieux sontconfinés
dansle mensonge pourfaire plaisirà ces

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« Seigneurs».Lespalais sontbâtispour ycélébrer
desfêteset vivre dansl’opulence etl’insouciance.
Celuiquivitdansl’opulence ne peutavoir une
oreilleattentiveauxproblèmesdespauvres.Il ne
comprend même pascommentlesgenspeuvent
rester si pauvres.Lespalais sontbâtispour qu’ons’y
amuse.C’estainsique lafemme deLouisXVIde
France,ayantappris que le peuple deParisgrondait
auxportesdesespalais, en demandalaraison.Il lui
fut répondu que le peuple manquaitde pain et qu’il
avaitfaim.C’étaitpourquoi ilserévoltait.Elleaurait
rétorqué ingénument:«S’ilsn’ontplusde pain,
qu’ilsmangentde la brioche ! ». (La brioche est une
sorte de pâtisserie de luxe, doncde grand prix!).
Celuiqui ne peut s’offrirde pain peut-ilse payer une
brioche?Mais,vivant touslesjoursdansdes
demeures somptueuses, necôtoyantjamaisles
pauvres, elle ne pouvait savoir que le peuple pouvait
veniràmanquerde pain.Elle futguillotinée en
mêmetemps queson mari, leroiLouisXVI.Mais,
nousenAfrique, nousnevoudrionspasguillotiner
noschefsd’Etat, ni leursfemmes…Nousne
voudrionspasnon plus qu’ils seconstruisentdes
palaispersonnelsoùils secachentde lamisère de
leurspeuples…
Etpuis,celuiquiarriveaupouvoiret seconstruit un
palaispersonnel ne nourritpasl’intention dequitter
un jource pouvoir.Il est venu s’installerpour une
vie.Leséchosdes voix quiclamentl’alternance
résonnentdans son espritcommeune déclaration de
guerrecontresonconfortpersonnel etdecelui desa
nombreusecour.Etil devientfarouche etdangereux.
Or,sansalternance, ladémocratie est vidée detout

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sonsens.Detoute façon, «Celuiqui dévore latête
ne faitpasattentionaux yeuxetn’a curequeceux-ci
crèvent»affirme le proverbe du terroir.

Avec quellesressourcescespalaisprivésont-ils
étébâtis ?
Il estfacile pourleschefsd’Etatamoureuxde
somptueusesdemeurespersonnellesdese justifier
devantleurspeuplesen disant que l’argent vient
d’aidesd’amis.Maisdequelsamis s’agit-il?De
leursamisd’enfance?Oudesamitiésnéesde
l’exercice de leursfonctionsdechef d’Etat ?Siun
ami d’enfance d’unchef d’Etatafricain peutlui
donnerassezd’argentpour qu’ils’érigeun palais,
unetelleamitié devraitêtrechaleureusement saluée !
Evidemment,untelcasde figure ne peut se
présenter!Carceluiquiseraitdevenu richeàla
sueurdeson frontneseraitpas si prodigue pour
donner tantàsonamiquecelui-ciseconstruiseun
palais.Ceux qui donnent tantn’onteu qu’àse
baisserpour ramasserl’argent, l’argentde leur
peuple.Partantduconstat selon lequel laplupart
de noschefsd’Etat sontd’extraction paysanneà
revenusplus que modestes, leursamisd’enfance
sontdonc aussi d’extraction paysanne.Cesderniers
sont restésen général descitoyensanonymes,
modestes, et qui nesouhaitent qu’uneseulechose:
revoirleurami d’enfance devenuprésidentpourlui
soutirer quelquesbilletsdebanqueaunom d’une
certainesolidaritéqui devraitleslieràjamaisen
raison de leurpassé de «galère »vécuencommun
au village oùils traquaientlesmargouillats, les rats
etautresagoutispour s’enrégaler.Maison lesait,

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rencontrer sonami d’enfance devenuprésidentest
presque impossible,car un présidentafricainse
souvient si peudeson passé;etautourde luise
dresseune muraille infranchissable faite de gardesà
lamine patibulaire, deconseillersoisifs qui
fourmillent, decourtisans, de frères, d’oncles, de
maraboutsetde devins quiconstammentmettentle
présidenten gardecontretelle ou tellerelationsi
bienque de guerre lasse, le malheureuxami
d’enfances’enretournera chezlui, dépité.
Généralementetmêmetoujours, leschefsd’Etats
africains, dansl’exercice de leursfonctions, nouentà
l’étrangerdesamitiés qui leur rapportentde l’argent.
Ilsoublient qu’en gardantcetargentpardeverseux,
ils tombent souslecoup d’abusdebiens sociauxet
sontdoncpassiblesde poursuitesjudiciaires.Cela
est semblableàun détournementde denierpublic.
Unchef d’Etatne peutdisposeràsaguise desbiens
qui luisontoffertsencadeaux.Cescadeaux tombent
dansle domaine public,carlafonctionqu’il exerce
ne luiappartientpas.Cette fonctionappartientau
peuplesouverain.Seuls sonsalaire etlesavantages
attachésàsafonction etprévusdansles textes, lui
appartiennent.Toutautrebienacquisestillicite.
«Soldats, ne molestezpersonne, n’extorquez rien, et
contentez-vousdevotresolde »(Luc,3 ;14,qui
parlaitde l’enseignementdeJean-Baptisteàses
contemporains).Présidents,contentez-vousdevotre
solde, et reversezlescadeaux quevous recevezdans
le domaine public!

Il est vraique généralementcespalaispersonnels
quiseconstruisentinconsidérémentdeviennent un

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jouroul’autre propriété publique.Le palais
personnel duprésidentMauriceYaméogo fut
confisquéaprès sa chute.L’usagequi enavaitété
faitaprèscetteconfiscation n’avaitpas semblé
approprié.Lesbâtimentsavaientconnu une
dégradationquirendaitleur réhabilitation fort
coûteuse.Le palaisfut rétrocédéauxayantsdroitdu
présidentaprès son décès survenule 9septembre
1993.
L’onapuaussi observer, le 17mai 1997,quand le
maréchalMobutude la RDCfuyaitdevantl’avancée
irrésistible des troupesduchefrebelleKabila(père),
que les villageois,sespropresfrèresdevillage,
s’étaient ruésdansle palaisde marbre deGbadolite
dansl’Equateurle, «Versaillesde lajupongle »ur
pillerlesderniersbiens quiyavaientététhésaurisés.
Alavérité, lesgens s’yétaient renduspour ymettre
le feu, par vengeance froidecontretoutesles
frustrationsdurantde longuesannées.Ilsobservaient
de loin le fastese dérouler sousleurs yeux sans
pouvoir s’enapprocher.Lespeuples réagissent
toujoursainsi.Ilsbrûlentaujourd’huicequ’ilsont
adoré hier.Dès qu’ils ymirentle feu, ils
s’aperçurent que partout surlesol en marbre
traînaientencoreçaetlàdesbilletsdebanque, des
devisesétrangères!Les restesde l’immense fortune
deMobutu que les valisesn’avaientpucontenirdans
ladébâcle.Ils se jetèrentalors surle feupour
l’éteindreafin deratisserlescoinsetles recoinsde
l’immense demeure,àlarecherche desderniers
billetsdebanque,telleslespauvres veuvesde la
Biblequi passaientdansleschampsdeblé desgens
riches,aprèslamoisson, pourglanerlesderniers

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épisoubliésexprèsparlesmoissonneurs…Après
s’êtreassuréqu’il n’yavaitplusd’argentàramasser,
chacun pritcequ’ilyavaitàprendre parmi les
objetsde luxe dupalais,unevéritable miseàsac,
avantd’abandonner« la coquillevide »àsalente et
inexorable décrépitudeaumilieude laforêt
équatoriale.Et, enAfrique de l’Ouest,quand le
présidentLansana Conté deGuinée échappa, par
miracle,àuncoup d’Etaten février1996,alors qu’il
étaitencore entre lesmainsdesmutins, lesgensde
sonvillageavaientdéjà commencéàfestoyeren
abattantlesbœufsgrasdubétail présidentielqui
prospéraitdans unranchà côté…

Parfois, lespalaisdeschefsd’Etatafricains,bâtisdu
tempsde lasplendeurde leurpouvoir,tombenten
ruines quandceschefsd’Etat viennentàdisparaître.
(Or, disparaîtreàjamaisestinscritdansl’ordre
immuable deschoses).Leshéritiersne disposentpas
deressourcesfinancières suffisantespourenassurer
l’entretien.De leur vivant, lescaissesde l’Etatet
« leursamis»subventionnaientlescharges très
coûteusesdecesdemeures royales.Est-ce pourcela
que, désormais, leschefsd’Etatenvisagent
sérieusement que leursfilsles remplacentau
pouvoir ?Maiscela,c’est uneautre histoire…

Sivousavezdéjà«vudevosdeux yeux»un palais
présidentiel personnel enruines, mieux,un palais
« impérial »africain, envahi parleshautesherbeset
leslianes, lesmursdécrépisetcouvertsdevert- de
gris, leshautsportailsbranlantscommeceuxd’un
parcà bétail,vousappréhenderez toute lavanité de

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ceschefsd’Etat!Et vousrenoncerezàtoutjamaisà
bâtir un palaispersonnel, mêmequand l’histoire de
votre pays vousporteraun jourhautà cette fonction
étrangequi faitperdre latêteauxhommes.Sivous
tenezabsolumentàdécouvrirce palaisimpérial en
décrépitude, prenezalorslarouteconduisantà
M’Baïki,surl’axe ouestdeBanguli «a Benelle »,
RépubliqueCentrafricaine.Ami-cheminavantla
zone forestière,sur votre droite, le palaisimpérial de
er
Bérango où régnal’empereurBokassa1avectout
l’éclatetlescintillementdesplusbellespierres
précieusesdeson pays,se dresse piteusement.
Délabrée, lademeure impériale estdevenueune
espèce dechamp en friche.Dansla courdupalais,
vous verrezlatombe de l’empereur, dans un espace
dequelquesmètrescarrés.Ce mausoléerapportéà
l’immensité decette demeure en décadence,
interpelle l’homme ences termes: Homme,quelque
puissantchef d’Etat quetuaiespuêtre - puissantde
lapuissancequeton peuple net’apasconférée -si
ton palaisfutlesymbole
detagrandeur,alors,celleci fut vaine…

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Palaisprivésetéthique

Ens’insurgeantcontre latendance deschefsd’Etat
africainsàseconstruire despalaispersonnels, l’idée
n’estpasde prônerni le misérabilisme, ni la
stagnation, etencore moinsde faire l’apologie de la
pauvreté.L’idée estde promouvoirl’humilité, la
modestie, lesensde lamesure, l’audace d’engager
lespeuplesàreleverde grandsdéfiscollectifs.Ce
sont toutesces valeurs quiconfèrentauxhommes
d’Etatlavéritable grandeur que leurspeuples
retiendrontpourlapostérité.Et qu’aumoins, devant
leséchecs que furentleursprogrammesde lutte pour
affranchirleurspeuplesde lapauvreté, on ne
murmure pas que laprospéritéque leurspeuples
n’ontpasconnue n’apasété perdue pour toutle
monde….Cesontces valeurs-làqui participentà
l’éducation morale etcitoyenne desenfants
d’Afrique.Parcontre,cespalais sontdes symboles
de puissance, de pouvoird’argent, decorruption, de
vanitéquiattisentet stimulentl’appétitmalsain de la
jeunesse pourlarichesse facile.Lerêve desjeunes
devientde devenir riches,toutdesuite,comme les
dirigeantslesontdevenus…C’estcelaqui engendre
la corruption généralisée de lasociété.Alors,
disparaissentlavaleurdu travailbien fait, le mérite
de l’excellence, lapersévérance dansl’effort, l’esprit
deservice.Unesociétéquiaperdu tousces repères
n’aplusderéférencespour sajeunesse.C’estalors
unesociété en perdition,àl’avenirincertain…
Commentne pasadmirerceshommesd’Etatetleur
rendre hommage pourleur viesemblableà celle de
leurpeuple,simple et vraie: comme feule président

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JuliusNyerere deTanzanie;comme feules
présidentsLamizanaetSankaraduBurkina.Leurs
maisonsontété de modestesdemeures,conformesà
l’idéequ’ils s’étaientfaitde leur rôle moralau
milieude leurpeuple.Quellesimplicité !Quelle
modestie !Devantladépouille mortelle duprésident
Lamizana, le29 mai2005,à Ouagadougou,safille,
aunom desesfrèreset sœurs,adéclaré:«Papa,tu
ne nouslaissespasde palaitus ;nousasapprisà
connaître lesgensetàlesaimevr ;oilàlarichesse
quetunouslaisses ;pourcela, nous teremercionset
net’oublieronsjamais… » (Le généralLamizanaest
restéun peuplusde 14ansaupouvoir.Ilauraitpu
seconstruireun palais…).

Aprèsavoirbâtison palais, le présidentYaméogo
nourrissaitd’autresambitions:ouvrir unaéroportà
Salbisgo,semble-t-il,àune dizaine de kmau sud de
Koudougou,alors que la capitaleOuagadougoun’est
qu’àunecentaine de km desaville natale.Entout
cas,ce projetavaitbruitdans tousleshameauxde la
région, etlesgensn’en étaient que plusfiersde leur
enfantde président.Sichaquechef d’Etat quiarrive
aupouvoirpense d’abordàimplanterdans son
village natal, palais,aéroport, et quesavons-nous
encore,querestera-t-il des ressourcespourle
développementdesautres villages ?Dequels
moyensdisposons-nouspournousprêteràdetelles
absurdités ?Combien dechefsd’Etat sont-ils
capablesd’éviterdetomberdansce piège du
«chauvinismevillageoisprimaire »?Le proverbe
du terroirne dit-il pas que «C’estl’hommeàl’esprit
peufécondquiaccommode duchien pour souhaiter

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la bienvenueà sonbeau-père »?(Danslatradition,
seulslesgens sansconsidérationsociale mangeaient
duchien; tantet sibienquesi desgensd’une
certaineclassesociale éprouvaientl’envie d’en
manger, ilsle faisaientencachette pourne pasêtre
vusetperdre leurhonneur.Laviande dechien n’est
doncpasle platindiqué pourfairebonaccueilàson
beau-père, personnagetrès respecté danslasociété
d’antan !)
Avecunaéroportouvert, il ne manqueraitplus qu’
unavion personnel,cetautre gadgetditde
«souveraineté »quicoûtetoujourscheraux
contribuables.Mêmesans unetelle fantaisie, le
présidentMauriceYaméogoavaitdéjàsérieusement
malmené les ressourcespubliques…

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Unstylesingulierde gestion dupouvoir

Le présidentMauriceYaméogoavait sonstyleàlui
de lagestion dupouvoir.Chef d’unrégimeàparti
unique, ilavaitfini pardevenirlaterreurdeses
propresministres.Il luiarrivaitd’inviterdesamisà
jouerauxboules.Quandc’étaitàsontourde jouer,
quelquesministresetdéputésattendaientducôté du
cochonnet.Après qu’il eutfini debalancer toutes ses
boulesetprêtpour unautretour,ces« laquais»se
précipitaient surlesboules« présidentielles», les
ramassaientprestementet, du reversde leurs vestes,
lesnettoyaientproprementavantde les remettreau
président, en marquant une génuflexion ostentatoire
ensigne derespectetdesoumission.Celui-ci
feignaitde nerienremarquer, maisavecsonair
enjoué,rien ne passaitinaperçuàsonregard.S’ilya
despersonnages veules quiseconduisentcomme
tels, pourquoi ne pasleslaisserfaire?Etautourdu
pouvoirenAfrique,cespersonnages sontlégion.
Celase passaitainsi dansla chefferiecoutumière, et
leschosesétaientainsi enbon ordre.Quandcertains
grandschefsde ladynastie desMossis(auBurkina
Faso)se mettaientàraclerleurgorgeavantde
cracher, ilyavait toujoursdesnotablespleinsde
zèlequirecevaientles respectueuxcrachatsdans
leursmainsétendues.Etilsen faisaient un grand
sujetde fierté !Ou quand leschevaux royaux se
mettaientàexpulserleurscrottes, lesgens se
précipitaientpourles recueillirdansleursboubous
étendus.Etpourtant, leschefsne lesenjoignaient
jamaisdecommettre detelsactesdestupidité etde
servilité !Un président quis’entoure d’hommesde

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