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Avec les Sahraouis

De
353 pages

Ce livre raconte le chemin parcouru pendant 34 ans par les Sahraouis, en quête de leur liberté aux côtés de tous ceux qui en France, en Europe et en Algérie ont soutenu et soutiennent leur revendication à l'autodétermination et à l'indépendance.

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Ajouté le : 01 octobre 2009
Lecture(s) : 197
EAN13 : 9782336275048
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AVEC LES SAHRAOUIS,
Une histoire solidaire de 1975 à nos jours…

Régine Villemont

AVEC LES SAHRAOUIS,
Une histoire solidaire de 1975 à nos jours…

L’Harmattan

À Jacky et à Matthieu, À mes parents.

PRÉFACE

UNE AMIE «SAHRAOUIE»
Je pardonne à ceux qui n’ont pas de talent, c’est pourquoi je ne pardonne rien à Régine, parce qu’elle a du talent. Elle est capable de faire vivre partout où elle va en France, le drapeau sahraoui. Lorsque je l’ai rencontrée, gauchiste des années 68, elle était déjà aux côtés de Jacky, sans lequel sa vie n’aurait pas été la même. Professeur d’histoire géographie à l’École Normale du Mans, c’est là qu’elle commença à s’intéresser à la question du Sahara occidental. Son choix est à la fois intellectuel et politique, l’agression marocaine contre un peuple et des militants anti-colonialistes la font réagir. Elle va rencontrer ce petit peuple admirable, jamais accablé par sa condition de réfugiés, alors qu’il vient d’être chassé de son pays dans un lieu aride où tout est à créer. Alors voilà son combat. Il lui faut apprendre la politique et sortir de France. Elle rencontre les brillants étudiants qui vont devenir les responsables et qui vont prendre leur pays en main. C’est sous son impulsion que se développe le comité de la Sarthe des Amis de la RASD, dans une dynamique de cœur et d’intelligence. Et c’est le jumelage du Mans avec un campement sahraoui qui fait de cette ville la « capitale » française des amis Sahraouis, Robert Jarry, maire et Jeanine Rouxin son adjointe en ont été très vite convaincus. 20 ans plus tard, au moment de la célébration de l’anniversaire du jumelage, le nouveau maire du Mans, Jean-Claude Boulard, remettait en présence d’une très nombreuse assistance, la médaille du Mérite Nationale à Régine Villemont. La République Arabe Sahraouie Démocratique va naître, afin que la force du droit l’emporte sur le droit de la force. Régine a toujours cru à sa volonté de résistance à l’occupation et à l’oppression. Je l’ai appelée il y a vingt ans au bureau de l’Association nationale des Amis de la RASD, puis à la responsabilité de Secrétaire
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générale. Elle se révèle vite organisatrice de multiples initiatives. Sous son impulsion avec des militants capables et décidés, se met en place l’accueil des enfants sahraouis… Quelques mots brièvement, car c’est l’objet de ce livre. Que demandent les Sahraouis ? Droit à l’autodétermination, reconnaissance de leurs droits nationaux et droit à un État indépendant. Quel est le rôle de notre association ? Faire connaître la réalité des campements de Tindouf et celle de la vie au Sahara occidental occupé, engager des campagnes pour un soutien politique et matériel. Pied à pied, de citoyen à citoyen, faire évoluer la politique française, attachée jusqu’à ce jour au Maroc par des liens qui sont tus. Pas familiaux comme c’est souvent dit mais surtout financiers et associés à de multiples intérêts. La lecture de ce livre, document indispensable pour tout militant anticolonialiste passé ou présent, vous apprendra le besoin vital de l’aide humanitaire, que chacun ici peut soutenir de mille façons simples. Au moment où j’écris, je viens d’apprendre que le projet de résolution déposée par le député Jean-Paul Lecoq auprès du Conseil de l’Europe, vient d’être accepté et va entraîner de la part du Conseil enquête sur la situation au Sahara occidental. Un espoir ! Sahara Info, notre journal, produit de notre engagement, sous la responsabilité de Régine Villemont avec nos tout premiers amis, Philippe Riché, Chantal Duchastelle, Claude Mangin, Matthieu Liégeois et bien d’autres que nous retrouvons régulièrement au bureau, au gré des luttes. Je veux saluer aussi les Représentants du Front Polisario, nos ambassadeurs militants, nos interlocuteurs quotidiens, et tout particulièrement celui qui est en France aujourd’hui, Omar Mansour, venu en France avec toute son énergie pour faire davantage exister la cause sahraouie dans notre pays. Il est temps que vous preniez connaissance de ce livre, faites le lire, offrez-le à vos amis ! Notre gratitude à tous ceux qui ont aidé ou qui aideront à faire lever le drapeau de la RASD dans sa capitale, El Aïoun. Francis Jacob, Président de l’AARASD, avocat et officier de la L.H.

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PRÉAMBULE

UNE RENCONTRE
J’ai rencontré une première fois le Professeur Théodore Monod, au retour d’un premier voyage dans les campements de Tindouf en octobre 1979. Je le salue, il me fait entrer dans son domaine, moitié laboratoire moitié bibliothèque, du Muséum d’histoire naturelle, et sans me laisser le temps de m’asseoir, il me demande : « Savez-vous ce que sont devenus les Réguibats ? »* En 1979, le Professeur Monod, éminent spécialiste du Sahara se demandait encore où étaient passés les Réguibats ! Faut-il en sourire ? Faut-il s’étonner de cette ignorance largement partagée ? Les Reguibats, les Laroussin, les Ouled Delim, les Teknas et bien d’autres tribus bédouines, que le Professeur Monod ne retrouvait plus dans son désert familier, avaient volontairement disparu, anticipant dans une haute vision de leur histoire la formation d’un peuple et d’une nation disposant d’un État souverain. Hassan II de son côté en 1975 espérait ne faire qu’une bouchée de cette poignée de bédouins. Peut-on retrouver le désert dans la question de l’indépendance du Sahara occidental dans ses frontières coloniales ? La faiblesse des densités humaines, propre aux écosystèmes arides, est un premier trait. Le petit nombre confère à chaque vie un grand prix mais n’intervient pas dans l’appréciation que l’on a de soi et de son groupe, ce qui permet d’affronter sans peur beaucoup plus gros ! L’autre trait est la taille des espaces et des territoires de parcours au regard du nombre de pasteurs, et la liberté que cette situation procure. Liberté n’est pas licence. Parcours et points d’eau étaient identifiés et partagés sui* Anecdote, qui à elle seule peut expliquer ce livre !

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vant des règles coutumières strictes. Cependant cet espace ouvert favorisait une liberté et une responsabilité individuelle ou du groupe ayant peu à répondre aux pouvoirs des voisins sédentaires. Avant la colonisation, le désert était pour ceux qui avaient su l’apprivoiser, une protection. La colonisation espagnole, puis celle du voisin marocain, une guerre de 16 années, une occupation de 34 ans, ont transformé ce paysage de manière radicale. De grands nomades, les Sahraouis sont devenus sédentaires en Algérie comme au Sahara occidental, et ne connaissent que la guerre, l’exil ou la séparation. La mobilité spatiale s’est transformée en mobilité politique, en capacité à transformer une société traditionnelle divisée en une société unifiée autour de la revendication de l’indépendance et des transformations radicales que l’histoire imposait. Abaissement des traditionnelles hiérarchies, place des femmes, éducation de tous et de toutes, mise en place d’institutions adaptées à chaque situation nouvelle. Le désert c’est d’abord ses habitants, ce qu’ils font là où ils sont de leur histoire. À leurs côtés j’ai appris la patience de chaque étape à gagner. Paradoxe pour quelqu’un d’une génération élevée à l’exaltation des révolutions aussi rapides que radicales. Quelques moments de l’intervention de Régine Villemont pour le débat d’ouverture de la « 25e heure », consacré aux Peuples du désert Salon du livre de la ville du Mans / 9 et 10 octobre 2004.

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INTRODUCTION

AVEC LES SAHRAOUIS, UNE HISTOIRE SOLIDAIRE DE 1975 À NOS JOURS…

La solidarité humanitaire en direction des peuples du Sud s’est peu à peu installée dans les consciences européennes, s’appuyant à la fois sur des initiatives publiques et privées et se manifestant depuis trente ans par le développement d’organisations non gouvernementales d’urgence ou de développement. Ces solidarités sont aujourd’hui très présentes dans les préoccupations citoyennes et associatives. Elles sont relayées à tous les échelons du territoire et nourrissent bien des enthousiasmes et dévouements sincères ou des critiques radicales de notre fonctionnement mondial en créant des situations et des pédagogies de l’engagement, qui permettent de viser le global tout en agissant dans le local ici et là-bas. Des jeunes collégiens qui courent pour la bonne cause défendue par telle ou telle ONG aux retraités actifs qui se remettent au travail bénévolement loin de chez eux, la solidarité internationale et humanitaire est devenue un moyen de cohésion sociale et un espoir de meilleure gouvernance mondiale. Ces mouvements sont appréciés par les pouvoirs en place, qu’ils soient locaux ou nationaux, car ils sont plutôt consensuels et, quand ils ne contredisent pas les politiques et intérêts d’états, par exemple le Réseau Éducation sans frontières, qui pose le problème du contrôle des migrations, sont encouragés et soutenus. La solidarité française et européenne avec le peuple sahraoui participe-t-elle de ce mouvement social ? Ce sera l’un des objectifs de ce livre de répondre à cette question en retrouvant les traces des solidarités entre Européens et Sahraouis et de leurs cheminements communs, en soulignant ce que cette histoire a de spécifique et en quoi elle appartient au monde de la solidarité internationale. Cette histoire s’inscrit dans la durée, puisque la question de la décolonisation du Sahara occidental, espagnol jusqu’en 1975 et réoccupé par ses deux voisins, le Maroc et la Mauritanie, se pose depuis plus de trente ans, n’a pas encore trouvé de solution et impose au peuple sahraoui exil et séparation depuis 1975. La solidarité française et européenne s’inscrit dans cette durée et dans une relation qui s’organise suivant des objectifs politiques, le soutien à une lutte de libération et suivant des objectifs humanitaires, l’aide à des réfugiés.

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Elle ne va pas manquer d’être influencée par les transformations du contexte politique régional et mondial avec cependant une permanence, le maintien à l’agenda de l’ONU en tant que problème de décolonisation, ce qui lui confère une réelle spécificité, au même titre que la question palestinienne ou la question de l’indépendance du Timor oriental, aujourd’hui résolue. Cette histoire se déroule en deux périodes bien distinctes, celle de la lutte armée (1973-1991) et celle d’une situation de ni guerre ni paix, suite à un cessezle-feu entre Maroc et Front Polisario. Le cessez-le-feu signé en 1991 n’a pas encore débouché sur un règlement politique permettant de trouver une issue acceptable par les deux protagonistes et respectueuse du droit international de la décolonisation : cette période ni guerre ni paix semble donc devoir se prolonger jusqu’à épuisement des adversaires ou désengagement des puissances intéressées au conflit. Les préoccupations et les besoins de la société sahraouie réfugiée vont évoluer suivant le contexte de paix ou de guerre et, selon ce contexte et à mesure que l’exil et l’épreuve du refuge se prolongent, elle va adresser à la solidarité européenne des messages différents. En tant que peuple non autonome qui n’a pu jusqu’à présent exercer son droit à s’autodéterminer, le peuple sahraoui, dont une partie a trouvé refuge en Algérie afin de créer les conditions politiques lui permettant de l’exercer, a droit en tant que peuple réfugié à l’aide des grandes agences internationales – PAM, OMS, HCR – pour subvenir à ses besoins fondamentaux. À ce titre il est au cœur de la solidarité internationale institutionnelle et en révèle les contradictions. Difficulté politique à faire appliquer ses propres règles – dans ce cas l’autodétermination d’un ancien peuple colonisé – et générosité humanitaire en attendant un hypothétique règlement. Simultanément, les solidarités développées par les sociétés civiles européennes (comités de soutien, associations de solidarité, ONG, associations des droits de l’homme) depuis trente années ont joué un rôle de premier plan. Elles ont d’une part mis en lumière les difficultés de la Communauté internationale, impuissante à faire appliquer ses propres résolutions, et contribué avec la di-

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plomatie sahraouie, à maintenir en l’état ou à faire progresser les exigences du droit. Elles ont d’autre part proposé des solutions d’échanges et de coopération aux Sahraouis, pour, à leurs côtés, rassembler les moyens matériels et humains propres à inventer et à faire fonctionner une société dans l’exil sur une période très longue au cours de laquelle l’espoir d’une solution et d’un retour au pays a été à de nombreuses reprises repoussé. Cette solidarité s’inscrit, dans le cadre d’une lutte de libération dirigée par un front, le Front Polisario, dont les cadres sont à la fois les responsables politiques du Front et les dirigeants de l’Etat sahraoui en exil. La lutte de libération, dans sa phase armée, a créé les conditions d’une mobilisation populaire, tant civile que militaire, qui a façonné de manière originale les relations avec le mouvement de solidarité. Engagement bénévole, dévouement militant à la cause nationale, travail gratuit, etc. se trouvaient tout à fait en phase avec les pratiques des militants européens soutenant une lutte de libération ou avec l’engagement des bénévoles des ONG. Cette culture commune, faite d’engagement politique et humanitaire, de bénévolat, a scellé les relations entre Sahraouis et Européens et perdure en 2009, même si les conditions de la société des campements se transforment et si l’engagement des ONG se professionnalise.

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PREMIÈRE PARTIE

LE PEUPLE DE LA SAGUIA EL HAMRA ET DU RIO DE ORO FRAGMENTS D’HISTOIRE

LE PEUPLE DE LA SAGUIA EL HAMRA ET DU RIO DE ORO FRAGMENTS D’HISTOIRE

PREMIÈRE PARTIE

EN 1975, QUI CONNAÎT LES SAHRAOUIS ET LE FRONT POLISARIO?
« Mon pays n’est pas un rêve ; il est l’abri du monde ; et chaque jour dans le sursaut de l’aube le soleil nous enseigne la paix, mon pays a des noms fabuleux. Il s’appelle Sagui El Hamra Tiris as Sahra. » Djamila Olivesi Les enfants du Polisario

LE SAHARA ESPAGNOL, UNE DES DERNIÈRES COLONIES EUROPÉENNES EN AFRIQUE.
La décolonisation de l’Afrique, après celle de l’Asie et du Moyen-Orient, consacra, après la guerre de 1945, la définition d’un nouveau monde, celui des indépendances politiques de nouveaux États, et la fin des ambitions coloniales européennes. Les dépendances entre pays du Nord et du Sud prendront d’autres formes, économiques, culturelles, mais au moins pour le Maghreb, l’Afrique anglophone et francophone, les nouveaux États disposaient des attributs de la souveraineté. Seuls l’Espagne et le Portugal, encore soumis à des régimes fascistes d’un autre âge se maintenant dans une sorte d’autarcie politique à l’écart des transformations majeures du monde, restaient en 1965 des puissances coloniales, en Afrique essentiellement. L’histoire de la décolonisation portugaise est bien connue: elle s’accompagna d’un processus « révolutionnaire », la Révolution des Œillets, financée par les réserves angolaises, qui enthousiasma bien des rêveurs des années soixante-dix et aboutit à l’indépendance des colonies portugaises en 1975. L’Espagne ne disposait pas en Afrique de territoires coloniaux aussi vastes que le Portugal, elle s’y accrochait cependant au nom d’un même nationalisme, davantage au Sahara occidental qu’en Guinée Équatoriale. Le Sahara occidental est un territoire étendu, l’équivalent de la moitié de la France, peu peuplé, au large des Iles Canaries, très proche de la métropole, l’Espagne y est théoriquement installée depuis la fin du XIXe siècle. Il révéla des richesses insoupçonnées jusqu’alors, avec la découverte et plus tard la mise en exploitation (à partir de 1972) de gisements de phosphates à ciel ouvert sur un site – Bou Craa – proche de la mer, pratique pour l’acheminement de la matière première (au moyen d’une bande transporteuse de 97 km qui débouche au port d’El Aïoun, ville principale et capitale du Sahara occidental). De tels investissements s’accompagnèrent d’une redéfinition des rapports entre colonie et métropole et indiquèrent la volonté de l’Espagne de s’y maintenir !

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Elle tenta tardivement une politique d’assimilation. À partir de 1961 le Sahara espagnol fut administré comme une province espagnole : trois députés le représentaient aux Cortès. Il disposait d’un Conseil Provincial ou Calbido composé de chefs de tribus indigènes aux côtés des Espagnols. Quelques années plus tard, le gouvernement de Madrid chercha une parade aux premières résolutions de l’ONU recommandant l’autodétermination pour les peuples autochtones de ses colonies. Aussi il créa, en mai 1967, une Assemblée générale ou Djemaa chargée de représenter l’ensemble de la population indigène, c’està-dire les différentes tribus installées dans le territoire du Sahara occidental. Assemblée de notables en partie élue, composée de 82 personnes, cette Djemaa très docile à l’égard de l’autorité coloniale, sans pouvoir, sinon de consultation, va vite se déconsidérer aux yeux de la majorité de la population et être incapable de répondre aux aspirations des plus radicaux, qui ne manquaient pas d’être instruits de ce qui se passait autour d’eux et dans le monde.

QUI SONT-ILS, CES HABITANTS DU SAHARA OCCIDENTAL ?
Nous les connaissons aujourd’hui, et depuis qu’ils sont apparus dans notre presse en 1975, comme Sahraouis, habitants du Sahara occidental et citoyens, depuis le 27 février 1976, de la République Arabe Sahraouie Démocratique. L’administration coloniale espagnole, comme toutes les autres, utilisait le terme, indigène, pour les distinguer des Européens. Le terme moro ou maure en français devait être le terme le plus courant chez les colons espagnols pour désigner ceux qui n’étaient pas eux. À quel moment le terme sahraoui est-il apparu et surtout a-t-il été couramment utilisé ? Il me semble qu’il correspond vraiment à l’émergence d’un nationalisme sahraoui moderne, dont la première apparition publique correspond au rassemblement de Zemla en 1970 puis à la création en 1973 du Front Polisario, où la revendication de l’indépendance était intimement associée à l’unité du peuple s’exprimant par un nom général associé à la géographie du territoire, le Sahara, et permettant d’englober toutes les tribus sans avoir besoin de les nommer en tant que telles.

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Maurice Barbier, professeur de droit à Nancy, invente en quelque sorte en France les Sahraouis en publiant rapidement une somme sur la question, Le conflit du Sahara occidental, Paris L’Harmattan 1982. Il présente ainsi l’ensemble sahraoui : « Cette brève présentation suffit à montrer que la population indigène du Sahara occidental était relativement diversifiée, avec huit tribus principales et trois groupes dominants, les Reguibat, les Tekna et les Ouled Delim […] Cette population manquait d’unité à l’époque coloniale […] Cependant, ces diverses tribus avaient assez de traits communs et se distinguaient suffisamment des populations voisines pour que l’on puisse parler d’un ensemble sahraoui, avec une organisation sociale semblable et un territoire propre assez bien délimité. Elles parlaient la même langue, le hassanya […] Cet ensemble sahraoui avait son identité propre, sa cohésion interne et son indépendance à l’égard de l’extérieur. Il pouvait fournir la base pour former une nation. » Un autre livre, est également publié à l’Harmattan en 1984, écrit par François Beslay, ancien officier méhariste en charge de contrôler « les confins » de l’Algérie, du Maroc et du Sahara espagnol de 1943 à 1961. Comme pour beaucoup de ces officiers méharistes, le Sahara est devenu sa seconde patrie, il en a nourri une nostalgie à la fois de sa jeunesse et d’un monde en train de disparaître, qu’il regrette. Son essai consacré aux Reguibats a les qualités et les défauts de ce genre de livre de souvenirs. Il ne fut guère apprécié des Sahraouis, soucieux de gommer les tribus et surtout celle des Reguibats dont ils devaient oublier la prééminence tant politique que démographique, pour réussir l’unité de leur peuple, qu’ils pensaient indispensable à la construction de tout avenir. François Beslay est mort en 2006, dans le souvenir de ses chers Reguibats et adhérent fidèle de l’AARASD. Il faut en relire quelques lignes, qui nous apprennent la grande ignorance française de ces contrées à la veille de la Marche Verte et la représentation idéalisée d’une société nomade que cet officier voyait disparaître. « Quinze ans plus tard, en automne 1974, alors que je parcourais, en touriste, le Sud marocain, dans la région de Goulimine, je retrouvais de vieux amis Teknas et fus frappé par les préparatifs en vue d’une invasion pacifique du Sahara espagnol par le Maroc. À mon retour à Paris j’en informai le spécialiste au Quai

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d’Orsay. J’eus la surprise de découvrir qu’il ignorait l’existence des grandes confédérations Teknas et Reguibats… » « Quoi qu’il en soit, souhaitons que les Reguibats, même s’ils doivent se moderniser, conservent les qualités de leurs ancêtres. Ce qui m’a toujours frappé dans la société nomade, c’est qu’elle est d’abord, et peut-être avant tout, profondément humaine. Dans une structure à la mesure de l’homme, chacun est connu et connaît personnellement les autres. Que ce soit au niveau du frig, de la fraction ou même de la tribu, il existe une conscience morale basée sur la solidarité collective, dans le respect de laquelle vit et agit tout individu. La sanction de cette morale, c’est la réputation personnelle que chacun acquiert, la notoriété qu’il mérite ou la réprobation qu’il encourt. » Le temps de François Beslay était celui de la pacification, les tribus du Sahara occidental avaient été tant bien que mal soumises et tentaient, dans les confins de tirer avantage de ces frontières européennes en vendant au plus offrant des allégeances pas toujours sûres ! Un autre témoin, quelques années plus tôt, en 1932, y perdit la vie et son témoignage est bien différent. Michel Vieuchange, après un service militaire passé dans le sud Maroc s’exaspère d’une vie trop banale en France et rêve à nouveau de départ. Où partir quand on a vingt ans en 1928, que l’on recherche l’aventure, le danger, le dépassement de soi ? Chez les dissidents du Sud marocain et du Rio de Oro. « Bientôt avec insistance nous harcèle le nom du Rio de Oro : nous retrouvons ce nom dans chacune des aventures souvent tragiques que vivent les pilotes de l’aéropostale lorsqu’une panne les contraint d’atterrir dans cette portion du Sahara Atlantique situé entre le sud marocain et la Mauritanie. Un pays comme il en existe très peu, habité par des Maures de plus en plus farouches, de plus en plus hostiles au roumi, sentant l’époque prochaine où leur pays sera ouvert par la force. Jusqu’à ce jour, ils s’enferment jalousement dans leurs sables et malheur à qui tombe entre leurs mains : s’il n’est pas massacré, le mieux qu’il puisse attendre est de subir une douloureuse captivité. Le contour de l’aventure se précise, quand nous voyons dans cette région qui figure en blanc sur la carte, un point isolé, situé au confluent de nombreuses pistes et centre de brigandage et de fanatisme des Maures du Sahara Atlantique : Smara. Ainsi à deux pas du

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Maroc que nous connaissons, il y a une carte à préciser, une ville à reconnaître, malgré l’hostilité des hommes et du désert, l’occasion d’un effort et d’un danger. » Carnets de route de Michel Vieuchange, Smara, chez les dissidents du Sud marocain et du Rio de Oro Paris Plon 1932. Ce livre très lu avant la guerre, outre la description précise des régions parcourues et leur cartographie, outre cette aventure humaine très datée et ce qu’elle révèle des rapports des Européens avec l’ailleurs qui restait à conquérir, nous renseigne sur deux aspects bien intéressants pour le sujet qui nous préoccupe, l’appui à l’indépendance des Sahraouis ! Les Maures du Sahara Atlantique sont clairement distingués des habitants du Sud Maroc et le Sahara Atlantique est une région bien distincte entre le Maroc et la Mauritanie. Ils sont craints et diabolisés, toutes situations favorables à de prochaines pacifications porteuses de civilisation. Bien des années plus tard, Sophie Caratini, étudiante en anthropologie, parcourait la Mauritanie indépendante pour étudier les tribus Reguibats (Rgaybats) installées dans ce pays. Elle les rencontra longuement et ne cessa plus de les étudier, Reguibats de Mauritanie mais aussi Reguibats du Sahara occidental devenus Sahraouis et Front Polisario. Quelques pages de ses travaux seront utiles pour appréhender quelques aspects de la vie traditionnelle des tribus du Sahara occidental. « Parler de territoire, à propos d’une qabila ou tribu nomade, consiste à établir un lien privilégié entre l’histoire sociale du groupe et la portion d’espace qu’il contrôlait dans le contexte précolonial. Cette liberté de contrôle de l’espace par les groupes prendra fin avec ce qu’on a appelé la « pacification », soit la conquête, par les armées françaises d’abord, puis espagnole, de l’ensemble du Sahara. Le territoire détermine un réseau complexe d’interrelations entre la vie économique, la vie sociale et la vie politique […] « Occuper le territoire signifie, en réalité, en contrôler les points stratégiques que sont les lieux de passage obligés : points d’eau et passes. Cela signifie également être capable d’imposer aux autres groupes nomades la priorité d’accès pour les campements et troupeaux des Rgaybat aux pâturages verts qui se forment après les pluies d’hivernage. L’essentiel de leur territoire se trouvant dans une zone géogra-

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phique dont les précipitations se situent en deçà de 50 mm d’eau par an, en moyenne, la localisation des pâturages verts est imprévisible. C’est dire qu’il y a des années où hommes et troupeaux sont obligés de parcourir jusqu’à 1 000 km pour répondre aux besoins du cheptel […] « Le territoire des Rgaybat englobe des régions dont on a constaté la complémentarité en ce sens que, bien souvent, lorsqu’il pleut au Tiris les pâturages, sont secs dans la Saguia El Hamra et vice versa. Au-delà des contingences politiques, la cohésion interne des fractions Rgaybat est donc indispensable à leur survie. Elle garantit, de par l’aspect collectif de l’appropriation des ressources pastorales, l’accès de tous à n’importe lequel des pâturages du groupe. Dans les circonstances exceptionnelles, de danger ou de concentration des populations sur des pâturages restreints, des assemblées extraordinaires (aït arbaïn) sont constituées par la réunion des meilleurs éléments de toutes les fractions concernées. Les hommes désignés sont chargés à la fois de la défense et de la police intérieure. » « Perdre le contrôle de leur territoire n’aura peut-être pas empêché les éleveurs Rgaybat de continuer à exploiter leurs ressources pastorales, mais lorsque les liens tribaux se distendent les mécanismes s’essoufflent. Les Rgaybat ont cependant maintenu une cohésion certaine, et les événements de 1958 et de 1975 ont montré que l’unité était capable de rejaillir et de se reconstituer rapidement en cas de crise : il n’est pas douteux que le ralliement des forces sahraouies s’est appuyé, tout au moins à l’origine, sur la force, toujours sous-jacente, des relations de parenté et des réseaux d’alliance qui les accompagnent. » « Répartitions de l’espace et hiérarchies chez les Rgaybats », Maghreb Machrek, revue n° 123 Paris 1989, article repris dans La république des sables, anthologie d’une révolution, Paris L’Harmattan 2003, Sophie Caratini.

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QUELS SONT LES RAPPORTS DES SAHRAOUIS AVEC L’EXTÉRIEUR AU DÉBUT DES ANNÉES SOIXANTE-DIX ?
Au-delà des frontières de l’Espagne, les Sahraouis étaient peu connus en France et en Europe. Nos anciennes cartes coloniales, avec l’Afrique française en rose, contournaient le Rio de Oro espagnol, représenté sans indication humaine ou topographique et toujours à petite échelle, celle du continent africain. Le Sahara occidental n’avait ainsi guère d’existence et était de fait de petite dimension dans les représentations. Du désert les Français ne connaissaient que les Touaregs du Sahara central et le « Petit prince » sur sa drôle de planète, qui ne renseignait guère sur les habitants du Sahara occidental. Ignorance largement partagée par la presse et la diplomatie. C’est la très large popularisation de la Marche Verte, qui consacrait la libération de la dernière colonie africaine, le Sahara espagnol, de manière pacifique, qui le fit venir au premier plan et favorisa la prise de conscience de l’existence d’un territoire colonial avec de vrais habitants. Comme les Touaregs c’étaient également des « hommes bleus », organisés contre une présence coloniale qui s’était attardée et qui semblaient ne pas partager avec l’armée marocaine un même point de vue sur leur libération. À quel moment s’est-on rendu compte de la très habile manœuvre du roi Hassan II qui faisait mine de mobiliser son peuple pour affronter le colonisateur espagnol, et qui simplement réoccupait ce territoire au nom de l’histoire ? Le Maroc n’avait pas si bonne presse chez les progressistes français et européens et la sensibilité aux luttes de libération, le soutien des Palestiniens, des Vietnamiens et très vite de l’Algérie aux Sahraouis organisés en Front – le Front Polisario – permit de déjouer la manœuvre. D’autre part, les principaux intéressés ne voulaient pas être libérés de cette façon et commençaient à le faire savoir. Sophie Caratini, qui était en 1975 en Mauritanie, les rencontra, son témoignage, publié en 1993 dans son livre Les enfants des nuages, rend bien compte de leur

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détermination et de leur isolement. « L’oncle me conduit dans un dédale de rues sableuses, vers une maison de terre. Je me sens poussée en pleine lumière devant une assemblée que l’étonnement rend soudain silencieuse […] Un jeune homme se dresse et prend la parole dans un très bon français. Votre présence ici est très importante pour nous. Nous sommes très heureux de voir que quelqu’un s’intéresse enfin au sort de notre peuple. Personne, jamais, ne nous rend visite. C’est pourquoi votre venue est pour nous un événement considérable […] D’où viens-tu ? Que viens-tu faire à Zouérate ? Leur porte-parole entreprend de m’exposer la situation du Sahara occidental […] Tous les pays du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest sont devenus indépendants sauf le Sahara espagnol. Pour endormir les Sahraouis l’Espagne a dépensé beaucoup d’argent, les notables ont été choyés, leurs fils envoyés à l’université à Madrid. D’autres sont allés étudier à Rabat, à Tunis et sont revenus avec l’intention de lutter pour l’indépendance […] Alors ils ont créé le Front Polisario qui a déclaré la lutte armée le 20 mai 1973. Nous voulons construire une société juste et égalitaire […] Le roi Hassan II ne veut pas nous soutenir, il a le culot d’affirmer que le Sahara occidental et la Mauritanie lui appartiennent […] Aujourd’hui nous avons très peur du rôle qu’on veut faire jouer à la Cour Internationale de justice de La Haye […] » Paul Balta, journaliste de talent, correspondant du Monde à Alger depuis 1973, fut envoyé par son journal à El Aïoun en mai 1975, alors qu’une mission des Nations unies enquêtait sur place. Il a, avant tout le monde couvert cette question encore très mal connue, autant dans Le Monde quotidien que dans Le Monde diplomatique, qui consacra à cette question une page dans son numéro d’août. Comme Sophie Caratini, il rencontra nombre de militants indépendantistes et fut particulièrement impressionné de sa rencontre avec El Ouali, ainsi qu’il en a témoigné quand nous l’avons rencontré en juin 2007 et qu’il nous sortit de ses précieuses boîtes d’archives, les articles de ces années, classées avec soin par sa femme également journaliste, Claudine Rouleau. Le 3 juin 1975, Paul Balta, envoyé spécial, écrit dans Le Monde : « Six heures d’entretien avec le principal dirigeant du Front Populaire(1), qui se présente sous le nom de Sayid, et d’autres responsables, ont constitué le troisième temps fort de la mission
(1)

Frente popular para la liberacion de Saguia el hamra y Rio de Oro.
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d’enquête. Élancé, visage fin, regard ardent, Sayid, que nous avons rencontré dans la nuit du 30 au 31 mai, nous a fait un long historique de la population sahraouie qui, affirme-t-il, ne s’est jamais confondue avec celles du Maroc et de la Mauritanie […] Notre deuxième congrès poursuit-il a eu lieu du 25 au 31 août 1974, il prévoit la création d’une république arabe non alignée. Nous nous étonnons donc que la Cour Internationale de Justice de La Haye discute actuellement de notre cause en notre absence alors que nous sommes les principaux intéressés. D’ailleurs la mission de l’ONU a pu constater la réalité sur place. Des militants arrivés à dos de chameau de la Saguiet El Hamra, au nord du territoire expliquent que M. Aké, Président de la commission d’enquête de l’ONU, a été témoin à El Aïoun d’un coup de théâtre dont les Espagnols ont été les premiers surpris. Au cours d’une manifestation, les militants du PUNS (Parti de l’unité nationale sahraouie), seul mouvement légalement reconnu et qui semblait avoir la bénédiction de Madrid, ont soudain arboré des drapeaux du Polisario et se sont révélés être des partisans de ce mouvement. » Le 6 juin 1975, Paul Balta rend compte d’un entretien avec le Président Boumédienne, qui venait de recevoir Siméon Aké, Président de la commission d’enquête de l’ONU, à qui il ne manqua pas de rappeler « Lors du dernier sommet qui se tint à Agadir en juillet 1974, les chefs d’état du Maroc, de la Mauritanie et de l’Algérie déclaraient avoir consacré une attention particulière à l’évolution de la situation du Sahara encore espagnol et réaffirmé leur attachement indéfectible au principe de l’autodétermination et leur souci de veiller à l’application de ce principe dans un cadre qui garantisse aux habitants du Sahara l’expression libre et authentique de leur volonté, conformément aux décisions de l’ONU en ce domaine ». Aujourd’hui, trente-deux ans plus tard, Paul Balta se souvient de cet entretien. Amusé, il souligne que le Président Boumédienne connaissait mal le problème, de façon un peu théorique pour la défense des principes, et que c’est sans doute lui qui, en lui racontant son voyage à El Aïoun, lui avait fait découvrir une réalité, un terrain et un peuple très respectable qui voulait son indépendance. Quelques mois plus tard, les papiers de Balta sont d’une tout autre tonalité. Plus nombreux, ils couvrent maintenant une guerre derrière une Marche Verte qui, au lieu de libérer, va trahir et occuper. L’article publié les 14 et 15 décembre 1975 et

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dicté par le journaliste le 2 décembre dit l’occupation, la guerre, le refuge des populations qui commencent à fuir les combats, les arrestations des militants du Polisario « Est-ce la lutte du pot de fer contre le pot de terre » s’interroge Balta ? Mais les militants se montrent confiants : « notre peuple aguerri par une longue tradition de résistance connaît parfaitement le terrain ». D’autres témoignages, celui de Denis Pryen, directeur des éditions Harmattan, celui de Nicole Gasnier aux tout premiers moments du soutien au Polisario, rappellent la présence comme étudiants à Rabat des principaux fondateurs du mouvement de libération, leur activisme dans les universités marocaines et leur espoir encore vivace jusqu’en 1972 d’être soutenus par le Maroc pour se débarrasser de la présence espagnole. Denis Pryen, qui venait de créer sa librairie, se souvient de la difficulté, en 1975, pour trouver des livres sur la question et rappelle, au contraire la présence, l’année suivante, de visiteurs très résolus organisés en « commandos » pour récupérer tout ce qui pouvait concerner le sujet et contredire la marocanité du Sahara: le livre de Michel Vieuchange, par exemple, en faisait partie. J’ai retrouvé dans une des toutes premières brochures éditées par le Front Polisario, le texte d’une conférence de presse tenue à Paris en mai 1975. Qui s’en souvient ? Un journaliste c’était-il ce jour-là déplacé ?

UNE HISTOIRE ET UNE SOCIÉTÉ DÉCRITES ET RACONTÉES PAR LES INTELLECTUELS SAHRAOUIS POUR MIEUX SE FAIRE COMPRENDRE ET SE PROJETER DANS L’AVENIR
Une première observation s’impose, les intellectuels sahraouis, ceux qui écrivent et qui s’adressent à l’extérieur en français et en espagnol, sont les cadres du Polisario. Ainsi El Ouali Mustapha Sayed, premier Secrétaire général est un étudiant brillant qui poursuit des études de droit à Rabat jusqu’en 1972, tout en militant et en pensant l’avenir de son pays encore colonisé par l’Espagne. Intellectuels en-

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gagés dans une pratique aux multiples dimensions, sociale, culturelle, politique et militaire, ils vont mettre leur plume au service de « la cause nationale ». Le premier message fut celui que donna El Ouali à Ahmed Baba Miské quand il lui demanda d’écrire un livre sur le Sahara occidental : « Bon ! Explique-leur notre peuple. Je suis sûr que s’ils savaient ils nous soutiendraient contre les horribles colonialistes, contre les prétentions de l’expansionnisme. Notre peuple est beau, humain, courageux ; il ne veut de mal à personne. Ce que nous voulons c’est présenter notre peuple ». Ahmed Baba Miské, intellectuel de nationalité mauritanienne, professeur à Vincennes et membre du bureau politique du Front Polisario, se mit au travail. Il était dans la bande le plus âgé et le plus expérimenté pour sortir un grand-livre en 1978, Front Polisario, l’âme d’un peuple, qui enthousiasma les premiers sympathisants de la cause sahraouie tant il racontait avec empathie et générosité l’engagement téméraire, radical des Sahraouis face à des adversaires très puissants. D’autres livres suivront en français. Celui de Mohamed Sidati, également membre fondateur du Front Polisario, aujourd’hui ministre conseiller chargé de l’Europe, Les chemins sahraouis de l’espérance publiés en 1987 à Paris aux éditions de l’Harmattan. Présenté comme un livre d’histoire et d’actualité, il a la volonté de rompre avec la langue de bois des brochures propagandistes, et dire autrement la même chose, l’exaltation de la lutte sahraouie et sa légitimité. Il se dissimule derrière un pseudonyme, Zeïn Saad, pour se donner une plus grande liberté de ton. Mohamed Sidati alors représentant du Polisario en France est certainement un des premiers à se poser des questions sur l’adaptation de leur communication avec l’Europe pour une meilleure compréhension du message. Dix ans plus tard, Mohamed Fadel Ismaïl, autre intellectuel et militant de la première heure, publia en 1998 et 2001 deux livres également à l’Harmattan, Les Sahraouis et La république sahraouie. Enfin, Ali Omar Yara, intellectuel revendiquant une indépendance de pensée à l’égard de l’organisation politique sahraouie, sociologue formé en France après des études à El Aïoun, est aujourd’hui un des auteurs de référence qui propose un mo-

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dèle de réflexion et d’analyse plus théorique. Un des co-rédacteurs Des cahiers de l’Ouest Saharien, revue de recherche universitaire, à ce titre il publie régulièrement et mène un travail autonome d’histoire et de sociologie prenant le temps d’aller au-delà de l’action et de la gestion du présent. Ces textes publiés depuis trente ans, il convient de les relire pour comprendre les représentations que les Sahraouis entendent donner d’eux-mêmes et de leur histoire. Voisins et pourtant différents et bien distincts, c’est ce que le tout premier Comité d’histoire, qui adressa un mémorandum au Comité de décolonisation de l’ONU le 2 mai 1975 (repris dans la brochure publiée en mai 1975 Le peuple sahraoui en lutte) s’employa à démontrer. « L’accent a été mis sur le fait qu’à l’arrivée des colons espagnols, notre pays n’était pas un res nullius qu’il était habité par nos ancêtres constitués en tribus bien organisées institutionnellement […] Il a été également démontré que notre pays n’a jamais été soumis au sultan du Maroc ni à l’ensemble mauritanien […] À la base il y a la famille, à laquelle se superpose la tribu. La tribu peut être divisée en fractions avec un chef de tribu qui incarne une autorité comparable à celle d’un souverain. À côté du chef, il y a la djemaa, qui est une assemblée délibérante (on ne retrouve cette structure qu’avec les Kabyles en Algérie). Chez les tribus guerrières il y a en plus un conseil de guerre créé chaque fois qu’il y a un danger extérieur qui menace la confédération tribale qui s’appelle le Aït Arbain. Cette structure sociale est unique et caractérise notre pays par rapport aux systèmes voisins […] Un autre élément à cette époque était considéré comme un signe de rattachement ou de dépendance à une souveraineté royale ou émirale, c’est l’usage de l’arbitrage des souverains en cas de différends opposant les tribus. Or au Sahara, qui a connu de nombreuses guerres entre les tribus, aucun souverain, sultan du Maroc ou Emir de l’Adrar, n’est jamais venu arbitrer ces conflits […] » Dans son livre Les chemins sahraouis de l’espérance, Zeïn Saad (Mohamed Sidati) reprend ces mêmes éléments: « une société nomade originale, une formation sociale spécifique, une identité culturelle bien établie », les têtes de chapitre développent l’argumentation historique et culturelle pour démontrer que les Sahraouis sont bien différents de leurs voisins et peuvent tout naturellement refuser une nationalité qui leur serait imposée, alors que les indépendances coloniales ont redéfini la carte de l’Afrique.

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Quelques chapitres plus loin, il donne la parole au Président du Conseil National (le Parlement sahraoui) Mohamed Ould Rahal, interrogé par une journaliste. À la question, finalement qui êtes-vous ? Il propose une réponse qui relie l’histoire et le présent : « La société traditionnelle sahraouie était dominée par certaines spécificités que nous retrouvons actuellement en RASD. Ainsi, elle était et reste une société communautaire, marquée par le nomadisme et une grande solidarité entre les membres du groupe. Dans cette société de subsistance tout s’inscrivait dans une économie de don ayant un fondement tridimensionnel (donner, recevoir, rendre) et dans une logique tribale. Dans le groupe ceux qui possédaient donnaient à ceux qui se trouvaient démunis et ceux-ci leur rendaient soit sous forme de travail soit par la reconnaissance d’une certaine autorité. Autre particularité de cette société, les femmes participaient à la traite et aux soins du bétail, à la fabrication des tentes. Ces groupes partageaient en outre le refus de tout pouvoir exogène. La colonisation espagnole puis l’invasion marocaine vont bouleverser cette société traditionnelle. Le projet de société que met en place le front vise à aider les Sahraouis à la retrouver tout en se projetant dans un avenir à construire ». L’exaltation des valeurs de la société bédouine traditionnelle, porteuses d’une capacité de résistance à des voisins expansionnistes, s’arrêta cependant à la tribu. En effet, l’outil politique principal des dirigeants du Polisario pour mener à bien leur lutte pour l’indépendance, fut l’unité du peuple, des masses suivant la terminologie des années soixante-dix, et donc l’abandon de toute référence tribale, facteur de division et d’affaiblissement. Malgré le traumatisme de l’exil et celui de la trahison des voisins, ce n’était pas chose facile d’abandonner toute référence à sa tribu structurant l’essentiel de son existence familiale, de sa place et de ses repères dans le temps et dans la société. En octobre 1979, j’ai assisté dans les campements, à l’occasion de la fête de l’unité, à une présentation théâtrale, mettant en scène deux groupes opposés, celui qui utilisait des flèches attachées entre elles affrontait victorieusement celui qui utilisait des flèches isolées, qui se brisaient au premier choc. Mobilisation et conscientisation des masses pouvaient passer par le théâtre ! Pour beaucoup, le refus de toute référence tribale était interprété de manière très rigoureuse, impossible par exemple d’obtenir de votre interlocuteur la moindre ré-

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ponse sur la région dont il venait, ce qui équivalait pour lui à vous confier son origine tribale. Cette unité du peuple, obtenue à marche forcée, a beaucoup impressionné dans les années quatre-vingt les militants africains fragilisés par leurs divisions tribales. Divisions toujours d’actualité, à l’origine des plus sanglants conflits dans l’histoire récente de l’Afrique ! Cependant, dans son livre Les Sahraouis, Fadel Ismaïl en 1998, revenait sur cette question, et en montrait les aspects contradictoires sans pour autant remettre en cause les choix de 1973. « L’effort de transformation de la société, qui a été fait par le Front Polisario pour créer une société démocratique et égalitaire, notamment en éliminant le tribalisme et en abolissant l’esclavage, n’a pas fini de donner toute sa mesure. Dans le même temps le Polisario a déclenché une guerre de libération et une véritable révolution sociale et culturelle. Le tribalisme était considéré comme un crime contre l’unité nationale […] Cependant des erreurs ont été commises, nous étions trop rigides et très naïfs au point d’ignorer qu’il n’est pas simple d’effacer en quelques années, par une simple décision, une pratique sociale ancrée dans la société depuis des siècles. » Ali Omar Yara, dans son livre L’insurrection sahraouie, de la guerre à l’État, publié à l’Harmattan en 2003, place au centre de ce qu’il appelle la resocialisation le mouvement de détribalisation. « Le Sahraoui a le souci de se placer généalogiquement par rapport à son interlocuteur et ce de manière systématique […] Face à cette tradition, le Front Polisario a instauré un principe mobilisateur, d’abolir toutes ces questions classificatoires et d’essayer de répondre par l’identité sahraouie. Ce postulat fut une innovation qui a joué un rôle fondamental dans la mobilisation ». L’idée de résistance à toute occupation étrangère, la revendication d’une tradition guerrière pour la défense et non pour l’agression ont nourri au moins jusqu’au cessez-le-feu en 1991 toutes les formes de mobilisation. Les textes publiés entre 1978 et 1991, à l’occasion des grands rendez-vous commémoratifs, mirent tous l’accent, dans un raccourci historique percutant, sur la résistance à toutes les agressions étrangères. Ainsi s’écrivait une histoire utile au présent, qui simplifiait le passé. Cette histoire a façonné les premières générations formées dans l’exil et la guerre victorieuse, la génération Polisario. Adultes aujourd’hui dans leur maturité, ils réagis-

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sent de manière plus complexe et diversifiée à cette manière de transfigurer le passé pour mieux apprivoiser le présent et rassembler autour d’idées simples et fortes. Ils ont plutôt tendance à privilégier, à l’instar des plus jeunes nés après le cessezle-feu, leurs préoccupations personnelles tout en restant dans leurs déclarations et leurs engagements personnels fermement nationalistes. Cette histoire ainsi formulée fut au cœur de la formation de la conscience nationale sahraouie. Par exemple, les brochures publiées en français par le Ministère de l’Information et de la Culture de la RASD, en 1980 et 1983, le furent pour diffusion aux deux anniversaires du déclenchement de la lutte armée, 7 et 10 ans. Dans les deux cas la situation du Front Polisario, et particulièrement sa situation militaire, était au maximum de ses succès. Traité de paix signé avec la Mauritanie, gagné par une maîtrise militaire, batailles victorieuses contre l’armée marocaine et opérations risquées dans la zone de Tarfaya, peuplée de Sahraouis mais marocaine depuis sa cession par l’Espagne en 1958, reconnaissances nombreuses de la RASD et entrée à l’OUA comme 51e membre. Les Sahraouis et le Polisario partageaient ces succès avec de très nombreuses délégations étrangères présentes. « De tout temps, le peuple sahraoui a résisté contre les tentatives de pénétration coloniale pour préserver son indépendance, son identité nationale ». « Le combat libérateur, que mène actuellement le peuple de la RASD, est le prolongement logique, naturel de l’histoire de ce peuple et l’approfondissement de ses valeurs de bravoure et de combativité. Il épuise ces vertus dans l’esprit de sacrifice et d’unité dont il a toujours fait preuve face aux tentatives de pénétration étrangère qui menaçaient, bien avant la pénétration espagnole, son intégrité territoriale et sa souveraineté nationale »(1). « C’est en effet à l’aube du 20 mai 1973 que le peuple sahraoui a renoué avec l’épreuve du feu, avec la résistance qui constitue la trame de toute son histoire… Dix jours seulement après la création du Front Polisario qui sera désormais et pour toujours l’incarnation des aspirations aussi anciennes que le peuple sahraoui lui-même, d’une volonté tenace de vivre dans la liberté, la dignité, le plein exercice de la souveraineté et non dans la soumission, l’humiliation comme le voulaient certains »(2).
(1) (2)

Extraits de la brochure 7e anniversaire du déclenchement de la lutte de libération national. Extrait de la brochure 10 ans de lutte contre le colonialisme et l’expansionnisme.

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Ali Omar Yara parle à ce propos de répertoire symbolique et de mythification de la lutte, « Depuis les combats livrés contre le colonialisme, les fractions commencent à répertorier les lieux de rassemblement des symboles de lutte confiés à la littérature hassanya. La longue tradition de résistance contre l’occupation européenne est le fondement des références symboliques liées à la bravoure de l’homme sahraoui. » La symbolisation politique passe aussi par le culte des ancêtres et celui des martyrs. El Ouali est devenu un symbole non seulement alimenté par le culte des ancêtres, mais aussi comme moteur vers une perspective sociale nouvelle. (L’insurrection sahraouie, de la guerre à l’État, L’Harmattan Paris p 59-60) Ces trois aspects n’épuisent pas les sujets traités par les auteurs sahraouis qui parlent de manière circonstanciée de la mise en place de leur État et de l’administration des campements, laboratoire social et État en exil, à la fois en temps de guerre et en temps de paix ainsi que leurs efforts continus, quel que soit le rapport de forces, pour imposer leur bon droit à une Communauté internationale indifférente. Car les Sahraouis, en dépit de leur courage et de leur ténacité, ont-ils les moyens de gêner spectaculairement le bon ordre du monde ? Tout juste le bon ordre régional en empêchant durablement le fonctionnement de l’Union du Maghreb Arabe. Mais l’incapacité de l’ONU à mettre en œuvre ses résolutions et à imposer au Maroc un référendum d’autodétermination ne les pas empêché de consolider leur État et leurs institutions, qui fonctionnent et laissent émerger une société civile. Cette situation est effective, au-delà des campements où ils sont réfugiés depuis 1976, partout où se trouvent des citoyens sahraouis. Par exemple, les enfants des campements passent chaque été, des vacances en Europe, dans les groupes, on trouve ceux que les responsables appellent émigrés du Sud ou du Nord. Ce sont les enfants qui habitent en Mauritanie ou à Tindouf qui ont les mêmes droits – dans ce cas, partir en Europe – que les enfants des campements. Ali Omar Yara, fait justement remarquer dans son livre, L’insurrection sahraouie, de la guerre à l’état : « Née de la guerre et non pour la guerre, la RASD a montré depuis 1991 sa capacité à fonctionner en temps de paix. L’État gère non seulement les campements mais les territoires libérés et étend les lois républicaines aux citoyens sahraouis en Mauritanie ».

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LE PEUPLE DE LA SAGUIA EL HAMRA ET DU RIO DE ORO FRAGMENTS D’HISTOIRE

PREMIÈRE PARTIE

DU POLISARIO À LA RASD, UNE EXISTENCE INTERNATIONALE QUI S’IMPOSE
« La mobilisation des masses quand elle se réalise à l’occasion de la guerre de libération, introduit dans chaque conscience, la notion de cause commune, de destin national, d’histoire collective. » Frantz Fanon, Les damnés de la terre